‹ Clément XIV et Carlo BertinazziChapitre 5 sur 9 · AU CARDINAL GANGANELLI · texte numérisé non relu

AU CARDINAL GANGANELLI

Paris, 22 février 1760.

Je suis persuadé de l'éternelle bonté de votre cœur. Je crois que vous me permettrez de correspondre avec vous comme au temps passé } vous le désirez même dans l'humilité qui vous reste , malgré vos grandeurs 5 mais moi , puis-je abuser de votre vertu et de votre amitié ?

Qu'y a-t-il de commun entre un prince de l'Eglise et moi ? La véné-

ration et le dévouement que je vous porte : voilà tous mes titres à votre souvenir. Carlin vous aimera comme on aime les saints, mais sans importunité ni manque de respect.

Je vous prie de me permettre seulement de vous annoncer que je viens de me marier. J'ai épousé une honnête femme 5 je ne la mènerai point au théâtre ; elle sera mère dans quelques semaines : et nous sommes tous trois ,

De Votre Éminence ,

Les très-humbles et très-obéissan& serviteurs.

XXXe LETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, a3 avril 1762,

Je le pressentais bien que mes dignités me porteraient malheur. Pour des solliciteurs et des importuns qu'elles m'attirent , elles ne m'ont pas encore donné un ami 5 et voilà que le plus ancien et le plus fidèle me parle le langage du respect au lieu de celui du cœur. Je demandais , dit saint Paul , des eaux rafraîchissantes aux fontaines , elles ne m'ont versé que de l'or.

Eh! mon fidèle Charles, reprenons nos premières façons , crois-moi : je suis Laurent, comme avant ma brillante disgrâce ; et le chapeau rouge qui me couvre n'abrite toujours que le même paysan de Santo-Angelo.

Je pensais que tu devais me connaître assez bien pour être convaincu que je ne serais point ébloui de mon sort.

L'ame ne prend aucune couleur, et c'est par elle seule que nous valons quelque chose. En nous faisant à son image , le Seigneur nous a donné plus que tous les honneurs de ce monde ne peuvent nous conférer. C'est sous cet aspect seul que je m'envisage pour m'estimer. La pourpre ne fascine point des regards accoutumés à contempler l'éternité. Je considère ces dignités-là comme quelques syllabes de plus sur une épitaphe.

Ma cendre en sera-t-elle plus sensible quand on la qualifiera d'éminente ? En serai-je mieux dans un autre monde , quand quelque faible voix dira dans celui-ciou qu'on écrira d'une main périssable : LE CARDINAL GaNGANELLI ?

J'étais un moine indigent, je suis une très-indigente Éminence ; les dix mille ducats que le Pape donne aux cardinaux-religieux pour soutenir leur titre, je les rends aux pauvres que je puis enfin soulager, etFrançoisGioraldi, ce frère convers , qui déjà prenait soin de moi depuis plusieurs années , me continue ses bons offices ; ils me suffisent : il est lui seul toute ma maison. Ma personne a-t-elle plus d'étendue et plus d'accroissement depuis ma promotion? Je ne vois pas qu'il faille plus de mains pour me servir. Pourquoi faut-il que je me laisse

traîner quelquefois en carrosse quand le cérémonial l'exige ? Je marchais si bien à pied ! ma cellule était si commode , si recueillie ! je regrette la nécessité où je suis d'avoir plus d'espace pour recevoir des visites d'importance, ou le grand nombre de ceux qui viennent à moi.

Mais je retourne à cette cellule dès que je le puis ; là, j'étais plus content que tous les Rois de la terre. J'en connais les angles les plus ténébreux , et il me semble que les murs ont de l'amitié pour moi. Je m'y rappelle tant de jours disparus comme un songe ! Oh ! je ne le quitterai jamais entièrement , cet asile qui est pour moi ce qu'était pour Philoctète la caverne de Lemnos. Je dirais comme lui , s'il fallait m'en séparer : « Retraite où j'ai souffert, écho

qui répétas mes soupirs , adieu. Terre d'exil, laissez-moi partir heureusement, puisque je vais où m'envoie la volonté du ciel et de mes amis. »

Hélas ! qui n'a , comme le guerrier d'Homère, été blessé de quelques flèches , et qui ne cache , comme lui , des plaies douloureuses ? Il fut guéri enfin par un merveilleux dictame : j'en connais un plus doux contre nos tourmens passagers : c'est la mort, qui est pleine d'espérance , c'est la miséricorde du Sauveur.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 21 novembre 1764,

Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que vous faites donc, vous autres conseillers du Pape ? Tout Paris est en colère contre Rome. Les gens du Roi vont , à ce que j'entends dire , s'emparer d'Avignon 5 et Naples , de son côté , se prépare à vous débarrasser de Bénévent et de Ponte-Corvo. Prétendez-vous régner à Parme comme à Viterbe ? Mécontenterez-vous tous les Bourbons d'Europe ,

cousins , oncles, ou grand-père de Don Fernand de Parme et de Plaisance ?

Assurément c'est un joli duché que le duché de Parme ! j'estime singulièrement les productions de ce pays , et je comprends quels rapports ils peuvent avoir avec les lazzagnesquise fabriquent aux bords du Tibre -, mais que le diable soit de moisi le reste de vos liaisons me parait aussi naturel. Avez-vous des armées pour soutenir la bulle que lit à chaque jeudi-saint un cardinal-diacre à la porte de Saint-Pierre? Le vénérable Clément XIII a beau lancer un flambeau allumé dans la place publique pour marquer que l'enfer brûlera ainsi tous ceux qui violeront sa bulle , le parlement de Paris n'en veut point , les Autrichiens n'en veulent plus , les Vénitiens non plus , les Portugais non plus ;

et ceux-ci , plus furieux que les autres , prétendent que les jésuites , cause de tous ces mésentendus , ont un peu assassiné leur roi sur la route de Lisbonne, à sa maison, de campagne.

Qu'est-ce qu'il faut croire de ces récits ? J'espère que la gracieuse Éminence ne refusera pas d'en dire quelque chose à son condisciple , et je sortirai peutêtre de l'ignorance où je suis au milieu d'une ville où l'on ne s'entretient que de toutes ces choses. Jamais je n'avais tant entendu parler jésuites que depuis l'arrêt qui les bannit des Etats du roi très-chrétien. D'abord ils ont résisté au parlement , puis ont consenti à fermer leurs classes et collèges, puis se sont refusés à abjurer leur institut 5 enfin l'édit de Louis XV , daté du 5 du courant, dissout leur société en

France , totalement et sans aucun retour.

J'ai eu la curiosité de lire l'histoire de ces jésuites depuis leur commencement. Quels gaillards ! s'ils ont fait la moitié des singulières actions qu'on leur prête , ils n'ont pas , comme on dit , volé l'abolissement dont ils sont frappés dans une partie des Etats de la chrétienté. Est-il vrai que leur fondateur fut un gentilhomme de Castille ? Il eut, dit-on , la jambe cassée au siège de Pampelune, et se fit recasser cette même jambe , sous prétexte qu'elle avait été mal rajustée. De cagneux qu'il était après la première opération , il devint bancal à la seconde , et il en eut tant de chagrin qu'il se convertit. Est -il vrai qu'il se fit alors chevalier de la Vierge , dans le désespoir de plaire

désormais aux dames , et que ce fut sur ]e lit où il demeura cinquante jours couché sur le dos, qu'il rêva l'ordre religieux qu'il établit en 1 54o ? Il ne l'aurait fondé , ajoute-t-on , qu'après être venu à Paris recommencer ses études dans un collège, celui de Sainte-Barbe : et là , ce bon seigneur Ignace de Loyola recevait à trente-cinq ans cette correction pleine d'humilité , que donnent quelquefois les pédagogues à de petits garçons.

L'ordre aurait prospéré par les missions étrangères -, et prospéré jusque-là que ces serviteurs des serviteurs de Dieu seraient devenus rois du Paraguay. Nicolas Ier, chef de cette dynastie, livra bataille aux troupes de Portugal et d'Espagne. Je me suis laissé raconter qu'un père Gribouville , berrichon de

son métier , commandait alors , et avec succès, l'aile droite. La cavalerie aurait été confiée à Charles d'Anières, dernier traducteur du Deutéronome •, et, sous le nom de Frère terrible , le Polonais Glatz dirigeait les gros canons. Un béni père Lorenas -Cantabisenès-y- Grimaldinosy-Corisina portait l'étendard de la congrégation , lequel fut lacéré dans cette rencontre.

J'ai vu que les jésuites ont plus d'un moyen de prospérité : là , ils se font raffineurs de sucre 5 et ici , pour tirer profit de leurs maisons , ils les louent à de certaines dames de bonne volonté.

En Europe, ils ont à soutenir des procès contre les apothicaires , pour avoir débité sans patente la thériaque , le pupoleum et le vert-de-gris. Aux Indes , ils font un autre trafic au mépris des plus

saintes paroles de l'apôtre * , et ils s'en défendent en disant toujours que lorsqu'ilsdonnent aux Indiens des sentences bénites , des médailles de cuivre ou des images sur vélin , les néophytes leur rendent par reconnaissance du café , des toiles ou du cacao. Le père Lavalette avait donné tant d'images et si peu reçu de cacao , qu'il vient de faire une petite banqueroute de 3, 5oo,ooo livres.

Le révérend père Lavaur , à son retour de Pondichéry , demandait ici à M. de Choiseul une petite pension de 4°° livres pour aller mourir en Périgord , et voilà qu'il a laissé dans son escarcelle i,25o,ooo francs en or, en diamans et en lettres de change.

* Nemo militans Deo implicat se negotiis secularibus.

Je ne puis croire que ces religieux aient imposé aux sauvages tout le respect qu'ils témoignaient, dit-on, pour la sainte manche du Provincial ; ni qu'ils aient consenti à profaner les sacrés mystères au point de bénir des excrémens de vache, afin que lesHurons pussent continuer de s'en peindre le visage. Si , comme on l'a répété en beaucoup de livres , ils refusent les sacremens aux Parias , dans la crainte de déplaire aux Brames, et qu'ils laissent périr le pauvre Indien , sans vouloir porter la consolation dans sa cabane,... c'est bien mal1' ! Henri IV, que les jésuites n'ont pas aimé , à ce qu'il paraît , dénonçait déjà de son temps « leur convoitise et dé-

* Voyez les Mémoires du cardinal de Tournon. •— Edit.

sir de s'accroitre aux dépens d'un chacun *. » J'ai lu avec étonnement le discours d'un M. Debelloy, avocat-général au parlement de Toulouse, lequel représente en propres termes ces jésuiteslà : aComme gens prompts à se fourrer es - maisons particulières avec trop de privauté. Nous devons pleurer , dit-il , en nos âmes d'avoir nourri ces serpens. Ils se sont enrichis aux dépens de nos substances , et , par exhérédation d'un infini nombre de familles , ils nous ont divisés et décousus par factions, monopoles et partialités schisniatiques. »

Feu M. Damiens fut accusé d'être jésuite. Poltrot etRavailIac , qui étaient tous deux d'Angoulême , étaient tous deux jésuites aussi. J'ai vu un petit livre

* Lettre du 17 août i5g8.

scandaleux du révérend Malagrida , où il prétend que^ sainte Anne, mère de Marie , lui a dicté une déclaration par laquelle l'immaculée conception lui appartiendrait comme à sa fille.

Hier, on me faisait remarquer que le pape Innocent XIII , au moment où il se préparait à frapper cette Société , avait été enlevé par une mort prématurée.

Puisque tu m'ordonnes de te parler avec liberté et confiance comme du' temps de notre égalité, j'en profite pour te faire ces questions. Elles sont sans ordre , peut-être sans discrétion ; mais qu' arrivera- t-il , dis-moi , des réformateurs et des victimes ? Cet institut de missionnaires et de casuistes , où l'on a déjà remarqué Guignard , Escobar , Garasse , Molina , Cotton , La Chaise et Tamburini , comment finira-t-il ?

XXXIIe LETTRE

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 7 juin 1766.

Je vois chaque jour des motifs nouveaux pour désirer toute pacification.

On a évidemment tort ici sur les affaires de Parme. Pour les affaires des jésuites, je ne suis pas si persuadé.

Il ne faut pas écrire aussi impérieusement qu'on le fait faire au Pape, lorsque l'on est faible -, et il ne convient guère de montrer tant d'inflexibilité lorsqu'on n'a point de raisons pour ré-

sister. Le droit seigneurial qu'on prétend exercer d'ici sur le duché de Parme, ne me semble point fondé. J'estime que Rome n'a qu'une autorité spirituelle sur tous les royaumes catholiques. Son autorité temporelle n'existe que pour l'Etat ecclésiastique, et encore est-elle établie par la concession des souverains auxquels on veut résister. Si le Saint- Père , dont le cœur est la pureté même, voulait seulement se faire représenter les actes de bienfaisance des monarques français envers le Saint-Siège , il n'hésiterait pas à déférer aux désirs de Louis XV, touchant le duché de son petit-fils. On sentira quelque jour la nécessité de revenir sur ses pas: si ce n'est pas Clément XIII, ce sera son successeur.

Déjà même on parle d'un consis-

toire où ces grands intérêts seront exposés. Sous peine de folie, pourrait-on ne pas se réconcilier avec les Puissances ? La maison de Bourbon n'est-elle pas trop répandue sur les trônes de l'Europe , pour qu'il ne soit pas de la politique comme de la justice de céder? Il faut déguiser au moins sa faiblesse sous un air de condescendance.

J'ai dit cela ouvertement -, je l'ai dit à Clément lui-même , qui en a paru frappé pendant quelques instans ; et l'ambassadeur de France me disait, l'autre jour, qu'il me souhaiterait un grand crédit dans le prochain consistoire .

Pour ce qui est des jésuites, on en parle en tous lieux dans des termes trop passionnés : je n'approuve ni ces ennemis, qui les menacent en les accusant de forfaits , ni ces gens du monde qui leur

adressent des railleries de mauvais goût, et telles que mon cher correspondant n'en est pas exempt lui-même.

Je crois bien qu'on peut modifier cet ordre. Un pape est établi chef de l'Église pour arracher comme pour planter; les religieux n'ont reçu en partage ni l'infaillibilité , ni Yindéfectibilitè ; les Templiers ont été éteints quand les rois et les papes l'ont jugé à propos 5 et c'est au grand pasteur à examiner quand des troupes auxiliaires sont utiles , ou quand elles ne le sont plus. Mais je suis frappé de l'ingratitude et de [l'oubli où l'on tombe à l'égard des jésuites : ils ont rendu d'immenses services au Saint- Siège , à la chrétienté dans les deux mondes -, ils sont auteurs d'une foule de bons livres : leur abolition serait une très-grande perte.

Je pense qu'ils pourraient , qu'ils devraient eux-mêmes aller au-devant des concessions qu'on est en droit d'exiger d'eux. Qu'ils se soumettent à une réforme. Le général des Carmes , le père Pontalte, fut un excellent politique lorsqu'il écrivit au roi de Portugal pour le supplier d'empêcher ses religieux de commercer au Brésil 5 il a conseillé au R. P. Ricci de faire la même démarche; celui-ci n'a pas voulu s'y prêter jusqu'à présent. Si le P. Timoné , jésuite , et mon intime ami, eût été Général de cet ordre, l'ordre ne serait point menacé de périr.

Mais je reviens au démêlé avec la France , l'Espagne , le Portugal , Naples et le duché de Parme , puisque tu as des curiosités diplomatiques. Ces différentes cours finiront par obtenir ce qui leur

plaira. Rome n'est plus au temps où les chrétiens de tout rang venaient lui apporter tous leurs hommages et tous leurs vœux. Rien ne serait plus terrible que de diviser le corps de Jésus-Christ; et, pour des intérêts qui ne touchent ni la morale ni le dogme , l'Eglise ne doit jamais exposer ceux qui vivent dans son sein à s'en séparer. Assurément, les rois qui occupent les trônes en ce moment ne penseront point à faire cette scission désastreuse -, mais qui peut répondre de leurs successeurs?

Il n'est qu'une seule hypothèse où il ne pourraity avoir temporisation, accommodemens , ni capitulation : ce serait celle où la prétention des princes tendrait à altérer la foi : alors l'unique réponse des pontifes serait de se laisser égorger sur l'autel.

XXXIIIe LETTRE.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 3i mars 1768.

Je pense bien t'avoir dit que j'avais repris nia place dans la rue Mauconseil , et que j'y poursuivais ce qu'ils appellent le cours de mes triomphes. Les auteurs commencent à faire des rôles à ma taille , et ils me consultent sur leurs ouvrages. Je ne me connais guère de rivaux en ce moment, que les pétards de notre artificier , les soleils et les serpenteaux qui éblouissent nos spectateurs entre les deux pièces.

Un jeune officier, M. deFlorian, qui est de la maison de monseigneur le duc de Pentliièvre, et notre Goldoni, voilà les seuls hommes d'esprit avec lesquels je me plaise. Le reste est ennuyeux.

Ces gens-là n'ont qu'un sujet unique de conversation : leur mérite. Pour le commun des auteurs , l'univers se divise entre les personnes qui leur parlent de leurs ouvrages , et celles qui y sont indifférentes : voilà les honnêtes gens et les scélérats. La plupart sont comme hébétés d'égoïsme. En donnant à ces vieux enfans des louanges aussi grossières que les gâteaux que jette Arlequin au chien du Tartare, on s'en ferait suivre à la piste. Et puis ces gens de lettres de profession parleront de leur modestie et de leur bienveillance pour leurs émules ! Ces deux senti-

mens-là sont assez bien exprimés dans deux vers d'une pièce , tombée l'autre jour à la Comédie-Française. Un écrivain y disait de son confrère :

Toujours, à tout propos, il vante sou mérite, Tandis que moi ! moi ! moi ! jamais je ne me cite.

On me mena à Sceaux , il y a quelque temps, pour assister à une lecture que faisait le vieux Panard chez M. de Pentliièvre. Il lut une espèce de drame assez malheureux , et qui était tout-àfait étranger à son genre de talent.

C'est là que j'ai pu observer à mon aise l'amateur de littérature et l'homme de lettres. Ce pauvre Panard , qui vient de mourir, était déjà bien sourd à cette époque.

Il tire son manuscrit , chacun s'eufonce et s'établit commodément dans son fauteuil. La première émotion de

curiosité épuisée sur le sujet de la pièce, la voix et les gestes de l'auteur, je remarquai une certaine fixité dans les regards , et une plus grande immobilité dans les maintiens. On était là en cercle d'étiquette , le chapeau sous le bras et l'épée au côté. Bientôt il se mêle à la voix du lecteur , et comme en manière d'accompagnement , un souffle régulier parti de l'un des plus gros aristarques. On s'offre du tabac : j'en donne moi-même à l'homme qui écoutait comme on écoute à l'audience 5 mais sa respiration haute recommence à primer sur l'organe du lecteur et remplit tous les intervalles employés à tourner le feuillet.

Au second acte , un chapeau tombe et personne ne se baisse pour le ramasser 5 dix minutes après , autre

chapeau-, enfin un troisième-, et la contenance va manquer à tout ce qui survit d'amateurs , quand la pièce heureusement s'achève.

Alors , tu aurais vu le tableau changer. Qu'un voyageur sommeille au balancement du coche et au bruit monotone des roues sur le pavé 5 qu'un pèlerin cède à la fatigue sous l'angle d'une cheminée d'hôtellerie, et comme bercé par la voix du rôtissoir : si le coche s'arrête, si le récitatif du rôtissoir vient à s'interrompre , les dormeurs ouvrent les yeux et le silence les réveille. Ainsi mes connaisseurs.

— Monsieur, dit à Panard l'un des plus intrépides absens qui se trouvât là, j'ai beaucoup à causer avec vous. — Oui , Monsieur ? — Oui , sur votre ouvrage : il est charmant et d'une gaieté

folle , mais il m'a semblé un peu court. — Je n'ai jamais, ajouta l'autre, passé un quart-d'heure plus agréable.

Le rire circula , et le pauvre auteur le prit un moment pour l'effet de sa pièce. Ses confrères étaient radieux. On l'entoura , on lui fit cent hyperboles impertinentes sur le succès qui lui était promis. Telle petite maîtresse disait finement en avalant à petites gorgées une orangeade à la glace : C'est délicieux ! Tel marquis répétait , les yeux fixés sur les épaules de ces dames : La plus jolie chose du monde, en vérité !

M. de Florian et moi, nous prîmes à part le vétéran de la chanson. Ce bon et spirituel bonhomme, qui rappelle un peu La Fontaine , comprit d'abord à notre air grave, à nos affectueux serre-

mens de mains , que nous n'étions pas satisfaits. Il nous témoigna avec naïveté qu'il était lui-même à peu près de notre avis 5 et comme nous nous retirions , nous entendîmes la voix d'une espèce de bel esprit , commissaire de la fête. Il s'écriait , en faisant entrer dans le cercle un Algonquin et sa femelle : A présent , Messieurs , nous allons nous amuser.

XXXIVe LETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 16 avril 1769.

Le 2 février- dernier, à neuf heures du soir, et au moment où il allait se mettre au lit , le Saint -Père éprouva une convulsion violente , jeta un grand cri et expira.

Cette mort singulière occupe au loin les esprits : à Rome, on est surtout livré aux regrets d'une telle perte. Clément avait un zèle à toute épreuve, des mœurs d'or, une piété évangélique. Il commit sans doute des erreurs ; quelque im-

prévoyance de sa part causa une longue disette dans ses États -, sa résistance au sujet de Parme , sa bulle Apostolicam ont attiré sur l'Église plus d'une tempête ; mais il était averti lui-même du danger des conseils dont on l'avait environné $ et la veille même de sa mort était indiquée comme le jour d'ouverture de ce consistoire , où nous devions exposer nos avis *.

Au lieu d'un consistoire , c'est un conclave qui est assemblé. Il y a déjà quarante jours que je suis sous le se-

* On peut être édifié de la manière dont Ganganelli parle ici de Clément XIII; mais l'histoire en porte un autre jugement. Rezzonico était un esprit étroit et entêté. C'était, dit l'auteur de Y Essai sur la puissance temporelle des papes , un pontife du moyen âge , jeté par erreur au milieu des lumières modernes , et incapable de s'apercevoir même de leur présence. On avait attenté à la vie

cret des murailles , et je ne prévois guère quand je serai libre d'en sortir. Quand cette lettre pourrait te parvenir avant la promotion du futur pontife , je n'essaierais pas de te dire qui l'on choisira. C'est toujours celui à qui on ne pense pas ; et cela est si vrai , que les Romains , accoutumés aux ambitions déçues et aux prophéties détruites , ont adopté ce proverbe : « Tel qui entre

du roi de Portugal, et trois jésuites étaient au nombre des prévenus :1a cour de Lisbonne demandait à la cour de Rome la permission de les faire juger par les tribunaux ordinaires ; Clément XIII ne le permit pas. Il fallut accuser Malagrida , un des trois jésuites , non de lèse-majesté , mais d'hérésie. L'inquisition le fit brûler comme faux prophète , sans daigner l'interroger sur l'attentat aux jours du monarque. Des prêtres soupçonnés d'un forfait horrible échappaient aux juges séculiers ; Rome exigeait l'impunité d'un parricide , et Malagrida , non jugé , périssait victime d'une odieuse superstition. — Édit.

pape au conclave, en sort cardinal. » Mon choix particulier est déjà fait.

Le sacré collège offre dans ses membres plusieurs sujets dignes de ces périlleux honneurs ; mais le plus ferme et le plus sage à la fois est, à mes yeux, le cardinal Corsini. Ce n'est pas lui qu'on désigne ; c'est un prince romain de l'illustre famille des Chigi.

Jamais prince , quel qu'il soit , n'aura été élu dans un temps plus désastreux.

L'Espagne , mécontente , ne dissimule point ses ressentimens contre notre cour ; Louis XV est en possession du comtat d'Avignon 5 Naples retient une autre partie de notre territoire ; Venise . prétend réformer ses moines sans recourir à l'autorité du Saint-Siège ; la Pologne veut diminuer les privilèges de la nonciature 5 le Portugal menace de se

donner un patriarche, et de ne plus communiquer avec nous que par la voie des prières 5 les Romains murmurent euxmêmes devoir se séparer d'eux les étrangers ; et enfin l'esprit de vertige qui travaille ce siècle ébranle à la fois les pontifes, les monarques et le christianisme I Les jésuites , intéressés plus que tout autre corps religieux , dans un embarras dont ils sont la principale cause , intriguent ouvertement pour que l'Eglise ait un chef à leur dévotion. Je ne fais pas de vœux pour leur succès 5 mais sans passion comme je le suis ici , sans engagement avec personne , sans préoccupation d'aucune espèce , sans ambition , même celle de voir triompher ce que je crois le meilleur parti , je suis placé on ne peut mieux pour observer. J'ai du loisir 5 souvent j'en ai beaucoup trop ;

et je me délasse de cette oisiveté en contemplant la scène mobile qui s'embrouille , se dénoue , se renoue vingt fois par jour. Si quelque écrivain philosophe était , comme moi , spectateur , que d'utiles observations ne pourrait-il pas faire sur le cœur des hommes ?

J'en demande pardon à mes confrères ; mais leur gravité même n'exclut pas toujours les traits facétieux. Un poète comique tirerait parti de plus d'une chose dans un conclave : votre Molière y eût recueilli des traits excellens.

Sais-tu ce que c'est qu'un conclave?

Une réunion de vieillards , moins occupés du ciel que de la terre , et dont quelques-uns se font plus maladifs, plus goutteux et plus cacochymes qu'ils ne le sont encore , dans l'espérance d'inspirer un vif intérêt à leurs parti-

saris. Grand nombre d'Eminences ne renonçant jamais à la possibilité d'une élection , le rival le plus près de la tombe excite toujours le moins de répugnance. Un rhumatisme est ici un titre à la confiance ; l'hydropisie a ses partisans : car l'ambition et la mort comptent sur les mêmes chances. Le cercueil sert comme de marchepied au trône ; et il y a tel pieux candidat qui négocierait avec son concurrent, si la durée du nouveau règne pouvait avoir son terme obligatoire comme celui d'un effet de commerce. Eh! ne sais -tu pas toi-même que le pâtre d'Ancône brûla gaiement ses béquilles dès qu'il eut ceint la thiare ; et que Léon X , élu à trentehuit ans , avait eu grand soin de ne guérir d'un mal mortel que le lendemain de son couronnement ? Nier que

la cabale et la ruse aient une entrée au sacré collège , ce serait démentir l'évidence , ce serait contredire l'histoire de tous les temps.

Nous sommes donc enfermés : chacun a sa cellule ; toute communication est interdite avec le dehors. Un tel usage date déjà de loin; il remonte à 1270, époque de l'élection de Clément IV. Les cardinaux étaient alors rassemblés à Pérouse et depuis six mois. Les bourgeois de la ville , apprenant que leurs hôtes allaient se séparer, faute de pouvoir conclure , s'opposèrent de force au départ ; murèrent , selon toute la rigueur du mot, les issues de l'église où délibéraient les porporati, et les forcèrent ainsi à uue promotion. Ce fut celle de Guido Fulcadi , ce Clément IV, de modeste mémoire.

Quand les conclaves s'assemblent en été , la chaleur, le manque d'air, le voisinage immédiat de tant de personnes sont , dit -on , insupportables : dans ce mois-ci , Varia cattwa est moins redoutable ; et cependant je me sens déjà une sorte de malaise. Il est causé sans doute par la privation d'exercice et le manque de mes livres, condition si essentielle de ma vie. Les premiers jours c'était un tumulte , dans les corridors , à ne s'entendre pas jusqu'au milieu de la nuit. L'un se débattait contre le Maréchal de l'église , ou contre le cardinal Camerlingue, afin d'introduire, pour le service de sa personne , plus de gens que les réglemens ne le comportent ; un autre faisait poser des tapis, une cheminée postiche et ses armoiries pour orner un réduit en planches de dix

palmes carrées. C'était à qui , outre ces deux conclavistes et les serviteurs communs du collège, aurait un maîtred'hôtel et sa liyrée. Celui-ci voulait son épinette , et celui-là son perroquet 5 le cardinal T. abandonnait tous les privilèges qu'il pouvait réclamer , pourvu que son cuisinier s'enfermât avec lui.

Nous avons déjà trois factions : les

POLITIQUES , LES DÉVOTS et LES INDÉCIS.

On me fait l'honneur de me ranger dans la première de ces classes. Les plaisanteries sont ici de mode dans les murs , comme hors des murs. Le cardinal doyen m'a demandé , en présence de cinq ou six de nos confrères , si je voulais être élu. «Le temps, ai-je dit, » n'est pas favorable aux Religieux , et » Sixte - Quint a usé les ressources de » l'humilité en s'en faisant un jeu.

■» D'ailleurs } vous êtes en trop petit » nombre pour me choisir, et vous êtes )> trop pour avoir mon secret. » Ainsi le temps s'écoule en discours puérils , ou en intrigues. Le cardinal Quirini avait bien raison de comparer un conclave à une rucbe d'abeilles : ceux-là piquent , ceux-ci bourdonnent \ on emploie tour à tour, pour composer le miel , le baume et l'absinthe.

Ces jeunes abbés de toutes nations , tenus à R.ome en expectative, ont brigué à l'envi les places de conclavistes : les plus gentilshommes d'entre eux n'ont pas dédaigné un emploi qui tient beaucoup aux fonctions de serviteurs. J'ai cédé, pour ma part , aux instances d'un petit -collet français, M. l'abbé Néraud , le plus jovial gascon qui porte la tonsure : lui . et le frère François ,

mon compagnon inséparable, voilà toute ma cour et toute ma maison. Cette maison est sur un pied de sobriété qui a un peu étonné le compatriote de M. de Bernis. Dès le second jour de réclusion, il s'est glissé dans les offices du cardinal T., lassé qu'il était de partager mon repas ordinaire : un peu de fenouil et deux grives maigres. Et comme je lui faisais remarquer que peutêtre on attribuerait son assiduité chez le cardinal à quelques menées qui sont interdites entre nous , il m'a rassuré par l'aveu que Son Eminence ne le consultait que sur des consommés et sur une sauce à la française qu'il avait résolu de perfectionner. Je crois , en effet , que mon Français ne se laisse point corrompre 5 car il a joué à son patron de

core dans plus d'une cellule. Ce pauvre cardinal T... n'aspire pas à la triple couronne -, mais il voudrait bien être secrétaire-d'Etat , parce qu'il est persuadé qu'un homme comme lui concilierait beaucoup d'affaires autour d'une table. Or, comme il y a deux partis qui dominent ici , l'un en faveur des jésuites , l'autre en faveur des princes de la maison de Bourbon , le cardinal avait composé deux mémoires en sens opposés, et désirait qu'ils parvinssent aux deux concurrens qui ont le plus de chances.

Que fait-il ? ne pouvant leur remettre , ni leur envoyer ostensiblement ces papiers , il a imaginé de les enfermer dans une enveloppe innocente. J'ai entendu parler d'une galantine et d'un pâté : il aurait chargé l'abbé Néraud du double message -, mais , soit distraction , probité

ou malice , l'abbé se serait trompé -, et les raisons du cardinal , pour supprimer une société dont Piicci est général , seraient arrivées entre les mains du plus fidèle appui de la congrégation.

Tout n'est pas plaisant dans cette assemblée : il s'y trame d'odieux complots. La corruption ouvre les portes les mieux fermées : les ambassadeurs luttent de prétentions, de promesses ou de menaces autour du collège. Il y en a qui auraient recours aux plus obscurs appuis. Les trônes où siègent des Bourbons se distinguent par leur colère envers les enfans de Loyola. Avant-hier, mon confrère de Bernis me félicitait sur ce qu'étant professeur de philosophie , j'avais autrefois combattu les doctrines de la Société -, et il ajouta que sa cour en était informée par je ne sais quel re-

ligieux du comtatVénaissin : ce religieux se serait procuré quelques-unes de mes lettres , et en attrait communiqué le contenu. Je ne comprends guère toute cette police ecclésiastique ; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que M. de Bernis poursuit avec persévérance un système qui contrarie ses affections : cardinal, il aime les jésuites \ envoyé de France, il sollicite leur destruction.

On nous prédit que le conclave durera trois mois : je commence à le craindre, voyant tant d'intérêts se croiser, tant de rivalités inconciliables. Comment réunir deux tiers des voix en faveur d'une seule personne ? Chaque jour , un calice déposé sur l'autel où chacun va porter son scrutin , se vide sans donner de solution. Le jour suivant recommence par une messe du Saint-Esprit , et se ter-

mine par des repas où la frugalité des apôtres n'est pas toujours observée.

Mon oracle . à moi , sur la durée de ce conclave , est un vieux domestique qui en a déjà vu cinq-, quelques cardinaux voulant, par plaisanterie , lui faire croire ce matin que l'élection était faite : « Je gagerais que cela n'est point, dit-il, car, dans le trouble que vous cause toujours la création d'un pape , vous ne manquez jamais de m'appeler Eminence, moi qui ne suis qu'un pauvre serviteur à deux pistoles par jour. »

Un de nos plus anciens chapeaux, personnage bègue , et jusqu'ici peu accusé d'ambition, proposait tout-à-1'heure qu'on remît l'élection à -sa voix : quelques-uns semblaient disposés à consentir, pour abréger les lenteurs, quand MonsignorBoroméo s'est avisé de demander au

médiateur s'il connaissait l'Histoire de Jean XXII : les joues du pauvre cardinal se sont couvertes de pourpre $ et tout le monde s'est rappelé, en riant, que Jean XXII (le cardinal d'Ossat) reconnut la confiance du conclave de i3i4, en se donnant à lui-même la couronne. Ce dut être une scène bizarre que ce moment où toutes les oreilles , attentives aux paroles de d'Ossat , entendirent prononcer gravement la formule par laquelle il se faisait Pape :

Ego sum Papa !

Cette lettre , dont je trace chaque jour quelques lignes , mon cher ami , ne finirait pas si je voulais te confier tout ce qui étonne mes yeux , et tout ce qui me serre le coeur. Tantôt la faction française nous propose des choix ridicules pour amuser le tapis,

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selon l'expression qu'ils emploient.

Les zelanti (nouvelle faction) jurent qu'ils resteront six mois enfermés plutôt que de se départir de leur prédilection pour le cardinal Stroppani. Tel joue l'indifférence, et tel se fait malade. Celui-ci a cinq voix acquises , l'autre sept. « Combien en voulez-vous ? à quel prix » céderiez-vous vos voix? » se dit-on ingénument. Le soir , des espions écoutent aux portes ; et , bien que quelques-uns aient déjà reçu des avertissemens et même des coups de canne , cette pratique se renouvelle. On dit même que certains ambitieux ne redoutent pas les périls de cette exploration, pourvu qu'ils soient informés de ce qui peut seconder leurs vues.

Hier , on a enfoncé une cellule , parce qu'un de nos confrères refusait de

venir voter. L'ennui menace quelquefois de les vider toutes , ces cellules -, et quelquefois on pense à faire entrer ici le Maréchal pour y rétablir l'ordre et la paix. Une ouverture , pratiquée durant la nuit dernière dans la muraille qui nous sépare du grand cloître, a été découverte. Cet événement donne un vaste champ aux suppositions de toute espèce ; la plus vraisemblable est que la cupidité de quelques voleurs a été excitée par l'immense argenterie que les cardinaux ont fait entrer ici pour leur service.

Tant qu'on a pu échanger des conjectures sur ce sujet, et venir voir murer cette ouverture , la vie, le mouvement, l'intérêt de l'existence ont été rendus à un grand nombre de personnages.

On tend des pièges à ceux d'entre nous qu'on ne juge pas assez dévoués

aux intérêts jésuitiques. Il faut détruire toutes leurs chances à la promotion.

Jusqu'à moi , on cherche à me compromettre! On m'est venu raconter que plusieurs jésuites français réfugiés dans le duché d'Urbin , mon pays , étaient en butte à la misère. J'ai écrit là-dessus à plusieurs personnes charitables, et je sais qu'on a intercepté mes lettres pour montrer aux agens de Louis XV que je n'étais pas ce que l'on croit.

Hélas ! mon pauvre Charles , qu'on est affligé de voir tant de puérilités , de ruses, de perfidies mondaines, de passions, d'équivoques et de mauvaise foi ! Je plains les électeurs un peu profanes de ce pontife , dont l'enfantement est si laborieux : je ne puis nullement prévoir qui sera l'objet de leur choix , j'aurais presque dit leur victime.

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