LETTRE
A LAURENT GANGANELLI
Paris, 7 mai 1769.
Qu'il y a long-temps que tu ne m'as écrit ! j'espère que cette lettre en rencontrera une de toi sur les Alpes.
Ne sais -tu point que mon oncle Gaétano est mort , et qu'il me laisse son bien ? Pauvre riche î il s'est privé de tout jusqu'à sa dernière heure. J'irai recueillir son héritage, mais non pas sa clientelle. Je reverrai donc Rome encore une fois : oserai-je me présenter devant une Eminence ?
J'ai fixé mon sort à la Comédie-Italienne , et j'y suis entré enfin comme Sociétaire. Quelle affabilité j'ai trouvé de la part de mes camarades ! On les calomnie, je t'assure -, et je souhaiterais à ceux qui appellent tripot notre assemblée , la même droiture et peutêtre les mêmes lumières dans leurs conseils. Au lieu de m'octroyer leur consentement comme une faveur , les comédiens m'ont fait loyalement comprendre que c'étaient eux qui s'honoraient de ma probité et s'enrichissaient de ce qu'ils nomment mon talent. Les formes ont été écartées, la délibération prise à haute voix, et j'ai été cordialement embrassé par tous les membres de ma compagnie , depuis Cassandre et Pantalon , jusqu'à cette gracieuse Coraline qui remplace maintenant Sylvia
dans toutes les inspirations de nos poëtes.
Le voyage de Rome m'est nécessaire, car ma santé redevient chancelante.
J'ai la mine d'un véritable hypocondriaque. Il y a peu de jours que j'allai consulter un médecin , d'autres disent un charlatan nommé Bériot ; et cet homme qui ne connaît pas plus ma personne que .ma maladie , sais-tu ce qu'il m'a répondu ? « Il faut vous égayer : allez voir Carlin , de la Comédie Italienne. »
Ce qui me guérira , ce sera de t'embrasser, si je l'ose.
XXXVIe LETTRE.
A CARLO BERTTNAZZI.
Rome, 22 mai 1769.
C'est donc moi, un obscur enfant du cloître, qui suis devenu chef de l'Eglise! Après quatre-vingt-dix-sept jours d'épreuves inutiles , me voilà sous cette terrible dignité! Qu'ai -je fait à Dieu pour qu'il m'impose ce fardeau ? a-t-il voulu montrer comment le néant pouvait devenir quelque chose dans ses mains ? Je m'écrierais volontiers comme son divin fils, sur la montagne qu'il
allait arroser de son sang : « Que ce calice d'amertume s'éloigne de moi , Seigneur î »
Je ne m'attends pas à être le première t'instruire de cet événement : il est des nouvelles qui volent comme la foudre 5 et la France , artisan de cette promotion, n'est pas un pays où l'on pouvait tarder à la connaître.
Le récit de tes prospérités me touche profondément. C'est à présent surtout que j'ai besoin d'être aimé : tant de gens vont me craindre !
XXXVIIe LETTRE.
A CA.RLO BERTINAZZI.
Rome, i5 janvier 1770.
Si près de moi, ne pourrai-je te voir? Tu t'exagères la peur de blesser les convenances -, et ta résistance à venir passe les bornes de l'étiquette romaine. Seraisje donc assez malheureux pour ne plus t'inspirer que du respect ? Je sais qu'en France les grands sont invisibles 5 mais ils mettent ici leur dignité à rester hommes , et n'imaginent point qu'ils puissent être plus inaccessibles que
Dieu, à qui l'on s'adresse à toute heure. Mais , Charles , que parlons-nous de grands ? c'est moi qui t'appelle : tu ne rencontreras jamais ici le Pape ; tu n'y verras que le frère Laurent Ganganelli, un religieux qui se consolerait de tout sur la terre plutôt que de ton oubli.
Tu profîtes , ingrat, de ce que je suis malade pour ne point pénétrer jusqu'à moi , au milieu des Eminences qui m'importunent cérémonieusement. Ainsi , mon ambassadeur a échoué près de toi ! Ce pauvre cardinal Orsini était affligé comme moi-même en me rapportant votre conversation. Mon indisposition n'est point grave -, je suis tombé de cheval , et voilà tout -, et , comme je l'ai dit aux personnes trop nombreuses, témoins de ma mésaventure , il n'y a point de contusion, mais un peu de confusion.
Tu me crois peut-être fier ? On ne t'a donc point raconté qu'on avait eu toutes les peines du monde à me réveiller le lendemain de mon exaltation. Je vois bien que je n'ai pas de flatteurs ! Cette fierté-là me siérait bien mal , du reste , à moi qui suis venu au monde avant ma fortune. Je laisse au contraire , en dépit des gardes qui m'entourent , approcher partout où je passe les bonnes gens qui veulent me voir : leur amour propre est flatté de contempler un homme ordinaire parvenu à cette élévation. Eh ! qui m'aimerait si ce n'était le peuple ? Le peu de mérite , de science ou de piété que je possède ne lui est point à charge : les Seigneuries me le pardonnent moins -, ce ne sont guère ces avantages qu'elles recherchent , et je leur suis incommode plus qu'elles n'osent l'avouer.
Il faut que tu comptes beaucoup sur la bénigne puissance du maître de Rome , et sur son éloignement de toute tyrannie pour ne pas trembler qu'il ne te fasse enlever et conduire ici par un détachement de ses chevau-légers. Je l'aurais peut-être fait sans la crainte de compromettre ces guerriers -, mais j'ai soupçonné que tu n'aurais pas assez peur des soldats que t'enverrait le Pape 5 je renonce aux entreprises des conquérans.
Il m'était venu une plus folle idée , avant l'accident qui me cloue sur ce fauteuil. Apprenant quemonancien ami avait cédé aux voeux de ses compatriotes , et donnait àRome quelques représentations des jeux de scène qui le font applaudir à Paris, j'avais résolu d'y assister incognito. Un soir donc que je m'étais assuré d'une petite place au fond de la loge du car-
dinal Orsini , que l'heure était venue , que j'étais couvert d'un vêtement commun qui m'enveloppait parfaitement , et que j'avais déjà traversé , pour sortir sans être vu-, les jardins qui s'étendent du côté de la fontaine de Trévi , mon bon et innocent serviteur , le frère François , a couru après moi. L'ambassadeur d'Autriche et l'ambassadeur d'Espagne demandaient à la fois une audience !
Il s'agissait , hélas ! d'un honneur qu'on veut me faire, et qui m'embarrasse beaucoup. Imagine-toi que Sa Majesté Catholique, un souverain qui commande à deux mondes , a jeté les yeux sur un pauvre franciscain pour tenir son petitfils sur les fonts du baptême. Les langes bénis que Rome a coutume d'envoyer en cette occasion , coûtent des sommes
a74 immenses -, et ces fiers Espagnols dédaignent de savoir que le possesseur présent du Saint-Siège fut toute sa vie dénué de richesses et de crédit. J'ai même engagé pour deux ans la presque totalité des revenus qui m'appartiennent , afin de racheter sur-le-champ quelques chrétiens captifs en Alger. Il est cruel de ne pouvoir ni refuser ni accomplir un si fastueux devoir.
Aussi , pourquoi oublier que nous sommes déjà fort obérés, à cause des dépenses qu'il a fallu faire pour la réception de la princesse douairière de Saxe, celle des deux frères du roi d'Angleterre, et cette multitude de courriers , que les plus pressantes affaires des Rois m'obligent à leur expédier chaque jour ?
Mais laissons cela ; je vais te faire une prière que tu ne refuseras point.
Lundi, je suis obligé de me rendre avec pompe à Saint-Jean-de-Latran : il s'agit d'une cérémonie qui n'admet aucun retard ; et , malade ou non , à pied ou en litière , je paraîtrai à la procession. Je veux t'y voir : place-toi à cette fenêtre, si connue de nous, dans l'ancienne maison Brunetti , à l'angle de la Via del Corso. Là , en t'apercevant , je croirai retourner aux jours de ma jeunesse, et ressaisir encore un moment de cette vie qui me semblait douce entre l'amitié du docte vieillard et la tienne. Charles , ne trompe point mes vœux... et ne révèle jamais cette faiblesse. Ne leur dis pas que celui qui dispose des royaumes célestes te demande une illusion sur la terre.
XXXVIIIe LETTRE.
A LAURENT GANGANELLI
Paris, 9 août 1771.
Quelle idée singulière que de croire que ma dernière raison pour redouter de vous approcher , fut ce que m'a dit le Cardinal. N'était-ce pas assez de la justice que je me rendais, de la crainte si bien fondée de blesser d'augustes convenances ? Pourquoi vouloir me faire avouer que c'était moi qui vous avais envoyé cette somme dont vos charités vous avaient dépouillé d'avance pour enrichir les pauvres ? Quel que soit le
donataire il faut lui pardonner ; il suit vos préceptes. Je t'ai entendu dire ces propres paroles : « Je ne connais point d'objet plus méprisable que l'argent, si on ne l'emploie à secourir son prochain. L'insipide plaisir d'amasser peutil valoir la satisfaction de faire des heureux , et le bonheur d'acquérir le ciel ? »
Si j'ai fui sans t'avoir visité , si j'ai résisté ainsi à moi-même et à toi , je me suis bien promis, du moins, de revenir mourir à Rome. Non, je ne serai pas toujours vaincu par le respect et la crainte : j'oserai te chercher au milieu de toutes ces pompes. Il y a , sous les vêtemens d'or qui te couvrent , un si bon et si simple cœur !
Quel a été mon trouble à la vue de cette majestueuse solennité ! Je n'imaginais point que tant de respect pût
laisser place à tant d'affection , qu'on pût aimer le même homme et l'adorer.
A voir ainsi Votre Sainteté , j'ai mieux compris comment le Fils de Dieu avait dû revêtir des formes semblables pour avoir à la fois autour de lui des amis , des apôtres et des sujets. Étais-je encore sur cette terre quand vos regards ont rencontré les miens, quand vos mains se sont étendues vers moi? Alors, sur cette terrasse où si souvent appuyés l'un près de l'autre nous avions vu passer d'autres fêtes, je me suis incliné tout en larmes. J'ai reçu à genoux votre bénédiction.
Quand j'ai osé relever ma paupière, vos yeux étaient encore sur moi... et dans tes yeux j'ai vu briller une larme.
Si j'avais pu la recueillir ! si j'avais pu la déposer sur le front de mon plus jeune enfant !