XXXIX» LETTRE
A CARLO BERTINAZZI
Rome, 6 octobre 1772.
Je le savais bien qu'en te faisant présenter , dans ton domicile , par le secrétaire du Nonce, et en présence detesenfans, cette somme de trente mille ducats, qui ne pouvait m'avoir été prêtée que par toi, tu ne saurais trahir enfin ni la vérité ni les droits de ta famille.
Nous voilà donc quittes , en dépit de ta longue résistance : mais tu n'en garderas pas moins ma reconnaissance
a8o éternelle ; et , pour moi , tu seras toujours le véritable parrain de l'infant espagnol.
Sans la succession de l'oncle Gaétano , déposée en mes mains d'une manière si mystérieuse , j'ignore encore comment j'aurais répondu au coûteux honneur que m'avait réservé Charles III.
P. S. T'ai-je jamais dit quel avait été le premier acte de ma puissance , l'objet de la première bulle que j'aie scellé de l'anneau du pécheur? La liberté rendue à un jeune moine de l'ordre de Saint-Bernard. Il avait écrit à Clément XIII pour lui confier ses regrets sur une affection brisée. J'ai trouvé sa lettre, je l'ai comprise ; je lui ai permis d'être heureux.
XLe LETTRE»
A LAURENT GANGANELLL
Paris, 3 juin 1773.
J'ai été bien surpris , bien troublé d'apprendre , ici , que les rapports de notre enfance n'étaient pas totalement inconnus. Il faut que je te confesse ce qui m'est arrivé récemment. Je crois que je suis un peu intrigant dans cette affaire.
Nous voilà au milieu de la plus mauvaise de nos saisons. Il ne vient personne à la comédie , bien qu'assurément
les bourgeois pussent trouver le frais dans notre parterre. Un jour que nous avions tous gesticulé dans cette solitude, et que , selon l'usage , j'allais annoncer à quatre ou cinq amateurs intrépides ce que mes associés représenteraient le lendemain, je fus frappé de notre complet abandon. Il ne nous restait plus qu'un seul patient , un seul ! Il était appuyé et debout contre un pilastre , au coin de la reine. Ses yeux étaient fixés sur moi avec attention. J'aurais bien dû me douter que ce Monsieur n'était pas là pour son plaisir -, mais l'idée ne me vint pas qu'il s'amusait avec préméditation. Je faisais contre fortune bon cœur , et lui adressant du doigt un geste familier: Monsieur , auriez-vous la bonté de vous approcher un peu ? Mon homme , vêtu de noir , s'approche , et je le priai
de vouloir bien, si par hasard il rencontrait quelqu'un en sortant de chez nous , lui dire que nous donnerions le lendemain Y Apparence trompeuse , comédie en un acte et en prose , de M. Guyot de Merville. Le malin , au lieu d'écouter , me glissait un billet entre les doigts. J'étais son compère , quand j'avais cru le faire le mien. Or , cet homme était ce que tu vas voir , et voici ce qu'il m'écrivait :
« Vase d'élection , vous êtes réservé à un grand oeuvre. Dieu est quelquefois impénétrable dans ses vues. Il a donné la force à Samson et la beauté à Judith ; il rapproche les distances par les affections , et il aplanit tout -à-coup les voies ardues. Si vous voulez mériter votre gloire , trouvez- vous un des jours les plus prochains , pendant la durée de la
première messe , entre la rue Garencière et le séminaire de Saint-S.. Là, il vous sera expliqué comment vous pouvez peut-être sauver l'Eglise, et mériter pour vous et les vôtres les indulgences qui vous retireront de la perdition. »
Cette lettre était bizarre et d'une main inconnue , je n'allai point au rendez-vous indiqué ; mais peu de jours après, je vis entrer dans mon domicile l'amateur qui me l'avait remise. Il était déjà venu en mon absence : ma femme l'avait reçu 5 il avait donné à mes enfans des bonbons et des chapelets.
Quand il commença à m'expliquer ses vues à travers d'innombrables complimens , je voulus remettre son audience à un autre jour. L'heure de mon devoir approchait ; mais il s'obstina à demeurer. J'avais honte de me travestir de-
vant lui. Ma femme m'attachait tout de travers mes boucles et ma collerette, tant elle était frappée , ainsi que moi , de l'inopportunité de la visite.
En deux ou trois séances, il me lut des Mémoires où les vertus de ses confrères et les services qu'ils ont rendus sont bien innocemment ou bien adroitement exposés. Il eût été inutile de nier les rapports d'amitié qui nous unissent. Il connaissait comme moimême tous les détails qui pouvaient, làdessus , appuyer ses espérances. Il paraît aussi qu'il juge qu'il n'y a point de temps à perdre.
Après quelques visites de sa part , mes voisins s'aperçurent qu'il rôdait le soir dans le quartier un peu plus d'exempts à manteaux gris que de coutume. Enfin M. le lieutenant de
police me fit inviter à l'aller voir.
— Signor Carlin , me dit M. de Sartines du plus loin qu'il m'aperçut entrer dans son cabinet, vous avez donc des relations avec le Saint-Père ? Je voulus , tout confus , dissimuler de nouveau dans cette circonstance. — Ne vous alarmez pas, poursuivit-il -, honorez-vous plutôt de ce singulier hasard -, mais que diable ! n'allez pas faire , je vous en prie , un mauvais usage de votre crédit. Est-ce que vous complotez contre les libertés de l'Église gallicane ? Est-ce que vous voudriez contrecarrer les négociations du roi de France en cour de Rome ?
Je l'assurai franchement que je n'essayais pointa soutenir cette lutte, et que la maison Bertinazzi avait pour cela trop de respect pour la maison de Bourbon.
Il parut me croire, car il m'interrompit brusquement pour me dire : — C'est assez : n'ébruitez point notre petit colloque. Je connais la courte robe qui vous fait perdre votre temps : dites-lui qu'elle perd le sien , si elle ne risque davantage. Allez et soyez prudent. La police peut être informée de certaines choses , c'est son métier ; mais que les honnêtes gens n'en sachent rien.
Et pourquoi , me demandai- je en sortant de chez Monseigneur , me seraitil défendu de m'intéresser à ces proscrits , à ces innocentes victimes du parlement ? L'homme qui m'a parlé a de très-bonnes manières , il est insinuant ; et il m'a flatté en vérité de bien douces espérances.... S'il ne m'eût un peu trop mal parlé de mon voisin le curé de Saint-Roch , qu'il appelle janséniste en
soulevant la lèvre inférieure, et que je sais , moi , être un vieillard indulgent , docte et de grande probité , je pense qu'il aurait fait toute ma conquête.
N'importe ! je t'envoie , à mes risques et périls , et par les moyens que le postulant m'a indiqués lui-même , ses Mémoires dont je t'ai parlé. Ce qui m'enhardit à cette démarche , c'est la lecture de la lettre que tu as écrite toi-même au roi de France. Il n'est bruit ici que de cette lettre : on vante sa fermeté et sa douceur : mes protégés en espèrent beaucoup. J'entends dire que le cabinet de Versailles est surpris de ne trouver dans ton style rien qui sente le moine et le prêtre.
Cependant on n'ignore point que la sévérité peut se concilier à Rome avec cette modération. On pense que si tu
ne veux point l'engager à céder à tous les désirs des puissances , bien qu'elles viennent de rendre au Saint-Siège Ponte-Corvo et Avignon, tu ne renonces point à les contenter , dès que l'intérêt de la religion s'accordera avec cette condescendance. Ta discrétion est si connue ici , que quelques-uns , pour définir ton caractère et au lieu de t'appeler Clément XIV , te nomment Silence Ier.
ÎQ
XÏ,Ie LETTRE.
Rome, 25 juillet 1773.
Txi arrives un peu tard pour me parler en faveur des jésuites. J'ai examiné lentement , j'ai pesé avec maturité les droits d'un ordre existant depuis plusieurs siècles, approuvé par une longue suite de pontifes, utile à l'instruction, fécond enmartyrs, et les dangers d'une société formant un État dans tous les États. Malgré son voeu formel d'obéissance au Saint-Siège , elle répond aux propositions de modifier ses statuts : Qu'ils
29r " soient ce qu'ils sont, ou n'existent pas"". Dis à tes protégés , M. le négociateur, que je n'ai pris conseil ici que des personnes désintéressées dans cette cause.
Tantôt, je me suis fait ouvrir les archives de la propagande pour y relire les Mémoires du cardinal de Tournon , de MM. Maigrot et de La Beaume , et tantôt les apologies de la Société par les missionnaires-jésuites. Père des fidèles, et surtout des religieux, je n'ai pu détruire un ordre célèbre sans avoir des raisons qui me justifient aux yeux de la postérité. Dis que j'ai continué les desseins de Benoît XIV } que , sur l'avis spécial des cardinaux Marafoschi , Zelada , Negroni , Carafa , Corsini , et d'après la situation où se trouve la chrétienté, je
¥ Sint ut sunt, aut non sint.
li'ai pas voulu raruener ces temps malheureux où les papes , sans asile , avaient pour ennemis les rois et les empereurs. Jésus-Christ n'a fondé que deux sociétés pour perpétuer sa doctrine , les évêques et les prêtres. Les beaux siècles de notre Eglise ont-ils eu des religieux et des moines ?
Enfin, je l'ai signé hier, 21 juillet , ce bref que les historiens désigneront sans doute par les premiers mots de sa teneur : Adperpetuamreimemoriam.
Plusieurs personnes étaient présentes lorsque j'ai saisi la plume 5 elles m'ont entendu dire , en la posant sur un priedieu : « La voilà cette suppression ! elle est accomplie : je ne m'en repens pas 5 elle m'a paru indispensable au bien de l'Église ; si elle n'était pas faite , je la ferais encore... mais c'est ma condam-
nation que je signe : cette suppression causera ma perte. » Ces paroles , j'ai senti que j'avais eu tort de les pronon^ cer -, mais il n'était plus temps -, elles s'étaient comme précipitées sur mes lèvres.
Je le sais : on avancera qu'en recevant la tliiare, je m'étais engagé à anéantir cet Ordre : ceci est une calomnie , et je le proteste sur mon salut 5 mais je ne me suis point dissimulé qu'on avait placé cette espérance en moi , et que les Princes , qui ont tant contribué à me revêtir de cette dignité périlleuse, l'ont fait expressément pour arriver à la destruction de leurs éternels et irréconciliables ennemis.
Déjà on me menace : une religieuse de Valentano , Bernardina Beruzzi, annonce que le jubilé ne sera point ouvert par mes ordres. Ce matin, ces quatre
lettres , dont j'ai sans peine deviné le sens hostile , étaient tracées sur les portes du palais : P. S. S. V. *
N'importe, j'ai fait mon devoir; et, maintenant que la paix des empires est assurée au loin, je voue mes soins tout entiers à la prospérité des Romains.
Déjà j'ai ôté à des maltotiers avides l'approvisionnement des blés ; j'ai pourvu à l'entretien de quelques chemins, et je fais établir des postes sur la route de Civita-Vecchia. Il était singulier que îe port où les galères du Pape sont ordinairement stationnées fût privé d'un tel avantage. Ancône a reçu aussi quelques réparations. On emploie avec succès cette fameuse machine essayée par Clément XI , pour détourner les eaux du
* Presto sara sede vacante. ( Le siège sera bientôt vacant. ) — Edit.
29:> Tibre. Déjà on a trouvé dans le sein de ce fleuve de grandes richesses pour les arts. Je crois que le musée où elles sont déposées prendra mon nom *. Des occasions favorables m'ont fait enrichir aussi de livres et d'estampes la bibliothèque du Vatican ; et enfin j'ai reçu du cardinal Passionéi la promesse que les précieuses collections qu'il possède seront léguées un jour à ce même dépôt des connaissances humaines. Je ne souffre plus qu'on mutile des enfans pour le plaisir des oreilles profanes 5 j'ai éloigné des temples ces victimes : insulter l'homme pour honorer Dieu , était digne des tçmps barbares. J'aime beaucoup la musique , mais l'humanité davantage.
Les jours les plus heureux de ma vie
* Musée clémentin. — Édix,
sont ceux que je passe maintenant, au mois de mai ou d'octobre , à quatre lieues de R.ome, dans la retraite de Castel-Gandolfe. Ce palais solitaire, ouvrage de Bernin , est au bord du lac Albano. Là des vues magnifiques se déroulent sous mes yeux ; la ville dés Césars apparaît encore dans le lointain 5 et tout ce que les poëtes ont dit de sublime ou d'ingénieux sur elle se présente à mon imagination. Tantôt la fleur que je cultive , ou l'insecte brillant qui traverse un sentier occupent toutes mes facultés -, et tantôt, le regard sur un vaste horizon, je me plais à croire que ma puissance peut opérer quelque bien dans ces immenses campagnes. Le manque d'ombrages les désole ; il faudrait élever un rempart de verdure entre ces champs et les funestes exhalaisons des marais
de Cisterna. Les pauvres gens qui vont couper les moissons reviennent presque tous malades. Cet air , dilaté par l'excessive chaleur , se condense tout-à-coup au coucher du soleil 5 et , retombant sur des corps épuisés de fatigues , y dépose le germe des fièvres intermittentes.
Je sais bien que , dès l'antiquité , ce climat était menaçant ; Horace expose déjà ses craintes pour aller visiter Mécène dans sa villa. De leur temps , un temple à la fièvre était ouvert sur le mont Palatin 5 mais je ne puis renoncer à l'espérance d'améliorer un jour , par le travail de nos ingénieurs, cette patrie de la misère laborieuse.
Oh ! c'est alors que mon nom obscur obtiendrait quelque importance dans l'avenir ! J'aimerais mieux protéger des
cabanes qu'élever des pyramides , et même des temples fastueux. On parlera peut-être un jour de moi dans ces pauvres villages comme on s'entretient d'Horace et du roi Négron. C'est un singulier caprice des traditions, c'est une étrange dérision de la renommée, que ce poëte soit devenu ici le grand architecte de toutes les ruines dont on ne sait pas le nom 5 et Néron (le roi Négron ), le bienfaiteur à qui l'on doit toutes les citernes et les piscines où le pâtre va puiser la vie de ses troupeaux et la sienne. Cet exemple-là est un peu décourageantpour le zèle des philantropes futurs , mais celui qui , en obligeant , n'a pas compté sur l'ingratitude , n'a fait que la moitié de son devoir. Adieu : tu entendras parler un jour de mes vastes projets.
XIII'LETTBX.
A LAURENT GANGANELLL
Paris, i5 juin 1774°
Notre solliciteur est revenu. Je ne m'y attendais guère , et c'est un mauvais sentiment qui l'a ramené. Il accourait à peu près pour me dire des injures j il m'a traité de mauvais agent. Quand j'ai dit , non pour le consoler précisément, mais pour l'exhorter à la résignation , qu'ils devaient tous considérer avec quelle sage lenteur et quelle justice on avait agi à leur égard , il m'a regardé avec arrogance. « Nous protesterons , a-t-il ajouté , et la plupart de
3oo
nos chefs ne sont guère embarrassés de trouver, à Rome même , un asile dans le palais du cardinal Ange Braschi *. »
— Quoi , Monsieur ! vous voudriez résister à l'infaillible pontife , au souverain , supérieur à tous les monarques, au grand liomme qui n'a dû son élévation qu'à ses vertus ?. . . — Et quel imbécille , mon cber , appelle ainsi Ganganelli ? — Hélas ! c'était vous-même , il y a peu de jours , ai- je répliqué -timidement. Là-dessus , l'homme noir s'est emporté. Tant qu'il n'a récriminé que contre moi , qu'il n'a menacé que moi , ou même tant qu'il s'est contenté de choisir des épithètes destinées à flétrir une condition obscure pour les opposer aux louanges royales qu'il
* Arlequin a raison. A l'appui de cette prophétie, voyez la pièce justificative, n. i. — Edit*
3oi
te prodiguait si récemment, je l'ai laissé dire. Tu n'es point offensé qu'on t'appelle un paysan , un frère mineur , un cordelier à la grand'manche $ mais quand le mauvais serpent a commencé à envenimer sa langue , j'ai sauté sur mes armes de théâtre : il est parti et il a bien fait. Voilà les jésuites chassés de France , de Rome et de chez moi.
Le curé de Saint-Roch a écouté mes doléances : c'est lui qui parle de mon condisciple selon mon esprit et selon mon coeur ! Il m'a raconté de toi un trait si ingénieux et si noble, que je le crois véritable. Il dit qu'un tribunal romain avait condamné à mort deux hommes. Comme on voulait faire grâce à l'un d'eux , ils jouèrent aux dés à qui échapperait -, toi tu sauvas celui que la fortune condamnait , sous prétexte que les jeux de hasard étaient abolis.
Mon curé me flatte d'un agréable avenir. Le temps n'est pas loin où j'aurai renoncé au tliéàtre. Heureux et retiré , je me vois jouissant de quelque aisance et de beaucoup de bonheur.
Les années ont déjà singulièrement abattu les fumées de mon amour-propre.
L'état que j'exerce , et dont les succès n'ont jamais effacé pour moi les dégoûts, se montre dans la vieillesse avec tout son désenchantement. Je me souviens toujours de ce soir où je montai sur la scène comme on monte au lieu d'un supplice. Vivre ou mourir de faim était un problème qui allait se résoudre pour moi en deux heures , et devant quels juges !
En vain j'ai essayé de me dire, depuis , que j'avais profité, pour accomplir le vœu de mon créateur , de l'espèce de talent qu'il m'avait donné, comme il accorde à celui-ci l'éloquence, à cet autre
le coup-d'œil guerrier, à celui-là l'esprit inventeur. Hélas ! quand le rideau, tant de fois levé pour ma gloire, tombera enfin sur ma dernière représentation , comme une dernière planche sur un cercueil , que serai-je pour ceux que j'ai fait rire pendant vingt ans ? Hors les personnes qui sont entrées dans l'intimité des comédiens , qui est-ce qui soupçonne leur probité ? C'est le secret de deux ou trois amis. Ailleurs , les grands sont protégés par leurs titres avant d'être méprisés par leurs vices 5 ici nous sommes dépréciés par notre état avant d'être estimés par notre caractère. Mais connu, de Clément , son amitié est mon éloge : me vois -tu me rapprochant de toi par le pardon de l'Eglise et peutêtre un peu par l'exemple des bonnes mœurs. Déjà le curé de Saint-Roch ne dédaigne point de venir me voir. Il sas-
3o4 sied quelquefois le dimanche à ma table j et quand l'e'pancliement du dessert a fait disparaître un peu du rigorisme de son clergé , il m'avoue que la probité est la première condition pour mériter l'indulgence du ciel. Je me retirerai donc à Pâque pour pouvoir offrir le pain béni vers les solennités de l'Assomption ; et il n'est pas impossible que devenu un obscur bourgeois du quartier, je ne sois admis quelque jour à être marguillier honoraire.
Il faudra m'aider à acquérir tant de satisfaction : il est permis de solliciter pour son ame, n'est-ce pas ? Je ne puis pas croire d'ailleurs que Dieu me repousse un jour quand je paraîtrai devant lui , couvert de ta sainte affection.
J'attends bien impatiemment des lettres de Rome : on imprime ici , dans la Gazette , que tu es mal portant.
DEB.NIÈB.E LETTRE.
A CARLO BERTINAZZI
Rome, 21 septembre 1774.
Ils ont beau dire que la force inattendue qui me soutient depuis hier indique encore que mon mal peut être guéri : je me sens frappé à mort.
Mon Dieu! permettrez-vous que je quitte cette terre sans avoir dit adieu au compagnon de mon enfance ? Si dans cette nuit qui précède peut-être mon dernier jour , il me reste assez d'affection pour lui écrire , laissez-m'en le courage.
Charles , vous êtes l'objet de ma plus ancienne amitié -, et je vous crois le seul ami qui me reste , depuis que j'ai perdu ma pauvre sœur. J'ai fait assez de bien pour m'apercevoir de quelque ingratitude autour de moi , mais vous m'êtes resté fidèle , vous ; et je meurs dans l'abandon sans me plaindre puisque vous vivez heureux et honoré sur une terre étrangère. Hélas ! puisque je meurs sur un trône , j'espère que Dieu vous donnera quelque félicité pour celle qu'il a retranchée de mes jours !
Il m'eût été horrible et doux de reposer ma main dans la tienne. Toi seul, être sensible et bon , aurais apporté quelque joie autour de la couche du pécheur -, mais je ne puis regretter cette consolation , car je suis devenu un objet d'horreur en même temps que de pitié.
J'aime mieux que tes larmes coulent à mon souvenir, que de te voir pleurer sur tant d'infirmités et de tortures. Ne crois pas à ce qui sera publié après moi : la perversité humaine n'est pas si grande !
Je me suis senti malade dès le milieu de la Semaine Sainte , et comme je rentrais à Monte -Cavallo après avoir officié à Saint-Pierre. Le premier sentiment de mes douleurs fut une commotion dans la poitrine , comme si c'eût été l'effet d'un grand froid intérieur.
Je ne l'attribuai qu'au hasard et je dissipai bientôt l'impression que ce coup m'avait laissée. Mais on remarqua , au bout de quelques jours , la diminution du volume de ma voix , sensiblement voilée. Je sentis une inflammation continue à la gorge. L'obligation de tenir 20*
la bouche entr'ouverte afin de pouvoir respirer , me causa une gêne et une inquiétude qui m'ont souvent rendu impatient , et peut-être injuste envers les personnes qui m'approcliaient. Je leur en demande pardon devant Dieu.
Le sommeil m'a quitté. Les jambes refusent de soutenir , depuis deux mois, celui qui se promettait les longues années de saint Jérôme , et dont la santé était forte à cause de sa sobriété. Je ne vis plus depuis l'époque où j'ai voulu recevoir les ministres des cours étrangères , comme au temps où je remplissais tous mes devoirs.
Maintenant la fièvre a consumé tout ce qui fut ma part de cette vie terrestre. Les ongles de mes mains desséchées s'ébranlent , mes cheveux blanchis se dispersent sur l'oreiller où j'essaye de re-
3o9 poser ma tête *. Malgré les saignées dont ils m'ont affaibli , je sens le mal travailler ardemment mon sein. Si tu voyais ce spectre qui fut autrefois Clément XIV, tu comprendrais l'agonie de Job , et tu pardonnerais peut-être aux plaintes du martyr. Tous les efforts de l'art pour me soulager sont vains ; j'ai l'intime sentiment que quand même j'échapperais à ce péril , bientôt je sentirais les atteintes d'un autre. Ce mal semble me dire intérieurement comme ce terrible Romain au roi qui défendait Tarquin :
Nous sommes vingt autres dans Rome qui avons juré ta perte.
Je désire te mettre en garde contre l'erreur qu'on appellera peut-être le secret de ma mort. Je veux te désabu-
* Pièce justificative , n. 2,
3io
ser d'avance sur les suppositions qui seront faites après moi. Les uns parleront d'une espèce de liqueur mystérieuse qui se fabrique en Calabre et à Pérouse * ; d'autres diront que j'ai succombé à l'effet d'une préparation invisible, inventée déjà au temps fabuleux de Mitliridate , substance qu'Alexandre VI aurait connue , et qui peut se cacher tantôt sous l'écorce d'un fruit mûr , tantôt reposer sur l'acier d'un couteau et jusque dans les parfums innocens d'une fleur. Ne le crois pas. Le docteur Matteo , qui me rend des soins si assidus et si charitables, s'est étonné de mon ignorance sur le principe de mes maux 5 mais il n'en faut accuser que ce mal luimême qui écbappe à sa science et à
* L'acquetta. — Edit.
mes propres perceptions. Je me repens d'avoir dit , lorsqu'il m'interrogeait luimême : « Cherchez-en la cause vers le neuvième chant du Psalmiste *. »
Si Matteo a trouvé , sous le chevet de mon lit , quelques préparations qu'il a reconnues pour des antidotes et des contrepoisons , c'est que je les ai reçues des mains du frère François , mon unique serviteur , lequel , dans son zèle peu éclairé , voulait me prémunir contre un danger qui n'était pas le mien.
L'usage même que j'en ai fait n'auraitil pas prouvé , par l'inutilité de ces faibles secours , que mes souffrances ne sont pas ce qu'on croit ?
Non, je ne suis point la victime d'un complot , et je prie Dieu pour le doc-
* Negotio perambulante in tenebris,
3ia
teur avec autant de ferveur que pour moi-même , depuis qu'il a trahi devant moi cette pensée. Il me demanda si dans le jour où je ressentis la première atteinte de douleur , je n'avais pris aucune nourriture. — J'avais communié , répondis-je. Et il est sorti dema chambre en se voilant les yeux de ses deux mains.
Deux heures du matin.
Si jamais on accusait les membres d'une Société à qui j'ai fait subir l'abolition , si on se souvenait de la Religieuse fanatique et du placard attaché aux portes de ce palais , on commettrait un péché. L'Europe ne doit point juger ma mort physique comme la réaction de la mort civile et religieuse que j'ai fait éprouver à une congrégation, dangereuse peut-être,
mais qui n'a point mérité sa réputation d'attenter à la vie des rois. Et d'ailleurs, qu'un enthousiaste , partisan de cet institut , eût voulu le venger , en portait-il la robe , en était-il l'affilié? Qu'un des proscrits même eût fait cette méchante action , devrait-on en faire rejaillir la responsabilité sur ses frères ? Le docte et illustre corps peut avoir un membre corrompu : la juste douleur de la Société a pu devenir frénésie dans un particulier , mais elle n'est pas comptable de ce délire. Les adorateurs de Jésus ne peuvent pas avoir fait servir au meurtre ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans les pratiques de leur religion.
Cinq heures du matin.
D'où vient qu'on m'a donné le Saint- Viatique sans que mon confesseur fût là,
et sans que l'absolution ait été prononcée sur moi ?. . . J'ai voulu parler , leurs chants ont étouffé ma faible voix. J'ai voulu soulever ma tête , il m'a semblé que le bras d'un desservant , que je ne connais pas , pesait sur ma poitrine. Les spasmes et les convulsions m'ont rendu presque étranger à cette cérémonie.
Ce n'est donc pas moi qu'on a voulu consoler ! Cette pompe auguste et cruelle n'était-elle qu'un exemple , qui ne pouvait manquer aux derniers momens d'un pontife ? Songes d'un malade ! mon confesseur a peut-être été retenu près du pauvre ou de l'orphelin ?. . . Il reviendra : prenons son absence avec résignation \ il reviendra ce soir et Dieu me
laissera assez d'existence pour attendre
et pour recevoir le pardon de l'Eglise.
Je profiterai du moment de paix que
m'ont donné mes dernières souffrances pour te dire encore quelques mots. Oui la paix : croiras-tu que je l'éprouve à cette heure? C'est que la résistance de la nature est vaincue -, c'est que le mal, possesseur de tout mon être, semble se recueillir , et me donner un moment , pour accomplir le dernier sacrifice.
L'exaltation de la fièvre est grande , et l'esprit qui s'éteint jette un faux éclat comme un flambeau qui meurt.
Ami de mon enfance, adieu. Pietracezvous , en recevant ce gage de mon souvenir , les temps de notre innocence et les jours de Rimini. Que le soleil était beau ! Se lève-t-il encore sur ce rivage où les ondes de l'Adriatique s'écartaient pour recevoir l'Eridan. Ces oiseaux , dont les ailes sont blanches et dorées, se jouent -ils encore autour des vieux
monumens et des navires ? Espérances , joies , périls , des fleurs , l'abîme , tout était là.... comme pour nous indiquer le secret de la vie. Je le saurai donc avant toi ! Le voilà , ce terme où nous avons marché par des sentiers si divers ! Qui dira , de deux fragiles créatures , laquelle s'est montrée moins indigne de l'indulgence de son Créateur?
Cette vie , que je quitte avec si peu de regrets et tant de douleurs, j'en eusse été affranchi , il y a long-temps , sans ton fatal secours. Que ne me laissais-tu sous ces ondes immenses ? Le souffle , qui m'a fait végéter quarante années de
plus, était déjà presque éteint Mais
je n'aurais pas connu tout ce que le coeur de deux amis a de richesses 5 je n'aurais pas entrevu , dès cette vie , l'image des habitans du ciel 5 Elle enfin ! car si
j'entends parler d'un ange , je crois déjà en connaître un.
Souvent , dans mon sommeil ou dans mon délire , j'ai vu remonter au firmament la même colombe : elle incline à peine , en fuyant , le rameau fleuri de l'arbre étranger où s'était reposé son vol ; elle m'entraîne dans la lumière de sa trace.
Dieu est bon ! au moment même il m'envoie un sourire. Voilà que le jour se lève comme au matin de nos belles années , et il vient mêler ses rayons aux clartés de cette lampe. Il vient de la Sabine.... C'est là qu'Elle repose. Oh!
tournez aussi mon visage vers les rives de l'Adriatique -, et , de ce côté là , est encore la France. Eternité ! repos , amour ! si je pouvais mourir en ce moment !
Qu'ai-je dit ?. .Malheureux, tu n'as pas reçu le pardon de tes fautes. Mon mal se réveille avec fureur ; il redouble , et il m'entraîne. Je sens se déchirer ma poitrine. Donnez-moi un peu d'eau ; donnez ! au nom du Sauveur qui fut dévoré de la même soif sur la pénible route du mont des Oliviers. On vient... Je vous rends grâce , ô mon Dieu ! la douleur ne m'a point fait blasphémer.
Onze heures du matin.
Eh bien ! ce prêtre , ce pieux courtisan qui m'a promis tant de fois le ciel au temps de ma puissance 5 ce consolateur qui devait me réconcilier avec l'Église , il est venu ! il s'est étonné de me trouver encore vivant. J'ai demandé des secours humains , il me les a refusés. J'ai imploré de divins secours , il a
3l9 souri. « Me connais-tu ? disait-il ; regarde une de tes victimes. Le déguisement du sacré caractère que je porte m'a livré la joie de te voir mourir. » Et comme je ne pouvais croire à tant de malice , il s'est dressé ! il a déchiré la robe qui couvrait sa poitrine , et l'idolâtre , il m'a montré , sur son propre coeur , l'image d'un coeur factice , sanglant , percé de flèches. -—Grâce , mon frère ! — Non \ désespère et meurs ! — Prononcez l'absoute sur ce cadavre... — Désespère et meurs , a-t-il répété. Et il m'a annoncé la vengeance éternelle , et il m'a dévoué à l'enfer.
L'enfer !... la raison m'abandonne 5 j'entrevois ses terribles portes, et je reconnais la justice divine. Oui , si dans les doutes orgueilleux de mon esprit , il fut une croyance que j'accueillis avec
moins de foi que les autres -, si jamais je balançai avec impiété, ce fut devant ce terrible dogme qui attribue des peines sans fin aux erreurs des mortels. Je suis puni du doute : je crois à l'enfer , et j'y tombe.
O mon seul ami , où es-tu ? Et toi , pauvre serviteur qui me délaisses , ils t'auront emprisonné ! Nul ne viendra me répondre : la main d'un chrétien ne fermera pas même mes paupières I
On a murmuré des paroles?....
« Ne méprisez pas , Seigneur , l'œuvre de vos mains.
» Délivrez ce pécheur de ceux qui le haïssent....
» Roi des siècles, délivrez cette ame. . .
» Menez avec le Sauveur ceux qui se sont endormis en lui !... »
Cette voix n'était que la mienne. C'est moi qui écris ces paroles et qui les prononce 5 ce n'est que moi seul qui récite sur moi la prière des agonisans.
Vieillard , que t'ont servi quarante ans de vertus ? Elle et toi , priez pour mon ame : toi , sur la terre -, elle aux cieux. Priez pour la plus faible et la plus châtiée des créatures.
Viens, prêtre : je meurs. Sois content , je meurs sans espoir.