‹ Clément XIV et les JésuiteesChapitre 3 sur 7 · CLOUENT X!V · texte numérisé non relu

CLOUENT X!V

suites ont dans tout temps et pei^scvéramment soutenues, enseignées et publiées. Ce recueil de textes tronqués, de passages falsifiés, de doctrines étranges, où le mensonge se substitue à la vérité, avait pour auteurs l'abbé Goujet, Minard et Roussel deLatour, conseiller au Parlement. Les Jésuites légitimaient tous les crimes, ils absolvaient tous les penchants coupables, on les voyait prêter la main à toutes les monstruosités. La mesure débordait; on les déshonorait dans leur passé pour les avilir dans le présent : ils répondirent par des faits à des accusations qui enfin se produisaient d'une manière palpable. Ils démontrèrent (1), et leur démonstration n'a jamais été réfutée, que les Assertions ne contenaient pas moins de sept cent cinquante-huit textes falsifiés. Les Evêques de France, le Souverain Pontife lui-même s'élevèrent contre un outrage fait à la Religion, à la morale et à l'honneur des lettres. Le Parlement, qui cautionnait les Jssertioiis, déclara que ses commissaii'es les avaient toutes vérifiées et collationnées. Il condamna les Mandements des Evêques à être brûlés puis il supprima les brefs du Pape. La mauvaise foi ouvrait cette discussion:, l'Eglise et les Jésuites l'acceptaient ; la force brutale la ferma. Il avait fallu de longs travaux pour établir la preuve

(1) On lit dans la Correspondance de Grimm^ l"" part , t. IV, année 1764: « S'il eut été permis aux Jésuites d'opposer assertion sur assertion , ils en auraient pu ramasser de fort étranges dans le Code des remontrances » Ce fut, en effet, le Parlement qui déclara, sous Charles VII, le roi d'Angleterre légitime souverain de la France; le Parlement qui flétrit Henri IIl; le Parlement qui défendit de reconnaître Henri IV, sous peine d'être pendu et étranglé ; le Parlement encore qui alluma la guerre de la Fronde.

(îo tant d'iinpiifalions. Les baincs avaient pris le devant; elles propajïeaient la calomnie avec une inconcevable rapidité. La rectificalion n'arrivait que d'un pied boiteux; elle était, comme toujours, étonlTée sous les clameurs de la crédulité indionée ou de la passion qui n'avait pas besoin d'être convaincue. <iEn attendant que la vérité s'éclaircisse, écrivait alors d'Alemberf, ce recueil aura produit le bien que la nation en désirait, l'anéantissement des Jésuites. »

Cependant, le 1" mai 17()2. le Clergé de France se réunit en assemblée extraordinaire à Paris. Sous prétextf; de défendre la puissance spirituelle contre les empiétements des Jésuites, la magistrature annibilait cette même puissance. On affirmait que c'était pour sauver l'Eglise que l'on voulait perdre la Société de Jésus; et l'Eglise tout entière, à la voix du successeur des Apôtres, repoussait ces avocats cruellement officieux, dont elle avait appris à se ra,éfier. La France était engagée dans une guerre malheurense; elle comptait plus de revers que de succès. L'état faisait un appel pécuniaire au Clergé ; le Clergé ne faillit pas à son vieux patriotisme; il vota des subsides. Mais, le 23 mai, en se présentant devant le Roi à Versailk^s, il déposa au pied du trône le vœu de l'As, semblée et celui de la Calbolicité : ce vœu était la conservation des Jésuites. La Rocbe-Aymon, archevêque de Narbonne, lut à Louis XV la lettre délibérée et signée qui le développait avec une courageuse éloquence. Elle se termine par ces paroles (I) :

.1 Ainsi, tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous recommande ses défenseurs ;

(1) Procès-vctbaux des Assemblées rjéncrales du Clergé de Fra/ir<?, t. Vii!, II partie, pièces justificatives, n" 4, p. 379.

l'Eglise, ses ministres; les âmes chrétiennes, les déposilaires du secret de leur conscience ; un grand nombre de vos sujets, les maîtres respectables qui les ont élevés; toute la jeunesse de votre royaume^ ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas^ Sire, à tant de vœux réunis; ne souffrez donc pas que dans votre royaume, contre les règles de la justice, contre celles de l'Eglise, contre le droit civil, une société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige, et nous faisons profession d'être aussi jaloux de SCS droits que des nôtres. »

Voilà le langage que tenait le Clergé de France dans celte double crise, où la Religion et la patrie étaient menacées en même temps. Le 4 mai 1762, dix-neuf jours auparavant, d'Alembcrt, écrivant à Voltaire, s'occupait, lui aussi, de ces désastres, et il poussait un cri de joie : " Quant à nous, disait-il (I), malheureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors, et les Jésuites la comédie au dedans. L'évacuation du collège de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est très sérieux, et les classes du Parlement n'y vont pas de main morte. Ils croient servir la Religion, mais ils serveat la raison sans s'en dont»»'; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir; et les Jésuites pourraient dire à saint Ignace : Mo?i Père, pardonnez-les, car ils ne savent ce qu'ils font. Ce qui me paraît singulier, c'est que la destruction de ces fantômes, qu'on croyait si redoutables, se fasse avec aussi peu de bruit. La

(1) OEuvres de Voltaire, t. Lxviii, j). 200.

IGÔ^

prise (lu château d'Arensbcrg n'a pas plus coulé aux Hanovriens que la prise des biens des Jésuites à nos seigneurs du Parlement. On se contente, à l'ordinaire, d'en plaisanter. On dit que Jésus-Christ est un pauvre capitaine réformé qui a perdu sa Compagnie. >>

Les Parlements étaient <: les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prenaient les ordres sans le savoir; » on ne voulut pas laisser refroidir ce zèle. Les Parlements se trouvaient à l'apogée de leur puissance; on avait besoin d'eux : on U-s enivra de louanges. La gloire leur vint avec la haine du nom de Jésuite ; un réquisitoire et un arrêt contre l'Institut furent des titres à l'immortalité, dont les Encyclo[)édi>tcs s'étaient constitués les distributeui's. Dans cette vieille Société française, s'afïaissant sur sa base, il était bien facile de diriger un mouvement vers le mal en flattant de généreux instincts. On avait entraîné le Parlement de Paris à faire de l'injustice par esprit de religion ou de nationalité; on espéra que les magistratures de province dépasseraient le but indiqué. On les força toutes à vider chacune dans son ressort la question des Jésuites. L'and)ilion. la vanité, le désir d'attirer sur soi les regards de la France, et, pour d'autres, l'accomplissement d'un devoir, imprimèrent à ces cours judiciaires une fiévreuse activité. Le gouvernement les mettait en mesure de se prononcer ; elles évoquèrent les Constitutions de l'Ordie de Jésus à leur baire.

Loin du foyer de l'intrigue et n'en démêlant pas bien tous les fils, les Parlements n'avaient pas un intérêt direct à la destruction de la Société. Ils comptaient dans leurs rangs des magistrats pleins de science et d'é(piité, et (pu, jiour complaire à la maf-

trcssu ou au miniblre du Pvoi, n'étaient pas disposés à

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immoler leurs convictions. 11 y av;iit de rojiiniâdelé, des préjugés chez quelques-uns; dans le cœur de la plu pari dominait un sentiment d'impartialité ou de reconnaissance nationale qu'il était diiïîcile d'affaiblir. Le Parlement de Paris s'était engagé, il faisait appel à l'esprit de corps , toujours si puissant dans les tribunaux inamovibles. On lehaussait leur importance aux yeux du pouvoir royal : ils chargèrent les procureurs généraux de leur rendre compte de l'Institut de saint Ignace. C'était la cause la [)lus retentissante qui eût jamais été soumise à leur appréciation; les procureurs généraux s'imaginèrent d'abord que cette belle proie ne leur serait pas abandonnée; mais lorsqu'ils eurent acquis la preuve que le Roi laisserait parler, ils s'élancérentdans l'arène. Touscherchèrent à y briller par le talent ou par l'animosilé.

Trois de ces comptes-rendus ont survécu : Caradeuc de La Chalotais, Fvipert de Monclar et Pierre- Jules Dudon, procureurs généraux aux Parlements de Bretagne, de Provence et de Bordeaux, en étaient les auteurs. Charivelin, Saint-Fargeau et July de Fleury avaient pris l'initiative dans la capitale du Royaume : des magistrals i)lus éloquents, plus incisifs, les faisaient oublier au fond des provinces. Avec des caractères et des esprits différents, mais avec un sentiment de probité religieuse que les éloges et les excitations des Encyclopédistes ne parvinrent point à étouffer. La Chalolais, Dudon et Monclar s'efforcèrent d'incriminer les statuts de Loyola. Il y a, sans aucun doute, de la passion, de rini(juité involontaire dans leurs rétiuisiloires ; mais, en faisant la part des entraînements de ré|)oquc et des séductions que tant d'utopies exciçaient sur des natures ardentes, il faut avouer que ces grands

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macislrals Iroiivèrent souvent dans les amis dos Jésuites la partialité dont ils avaient donné l'exemple (i). On a jug;é ronvia[;e, sans vouloir descendre dans la vie de l'auteur. Cette vie sévère et retirée tut

(1) Oïl a souvent dit et souvent public que le coni pic- rendu de La Clialntais était l'œuvre de d'Alcnilieit et des Jansénistes, (jui en préparèrent les nialériaux. Ce bruit nous semljlc dénué de ondeinent On a dit encore que les Jésuites s'étaient vengés du fameux procureur général breton en le persécutant et en le (aisant jeter en prison. Les Jésuites, jiroscrits alors , n'avaient ni l'influence ni le temps de proscrire les autres, et La Clialotais lut arrêté le 11 noven)bre 176Ô. C'est Laverdy, l'un de ces mcnibies du Parlement de Paris si hostiles à la Compagnie, qui, deven\i contrôleur général sous le ministère du duo de Choiscul,ne voulut plus tolérer les empiétements des cours judiciaires, auxquels il s'était associé. Ou a ajouté que La Chulolais avait fait une œuvre de calcul et de liaine. Dans les papiers de sa faïuille , il existe des niéninircs inédits du comte de Lu Fn glaie, gendre du procureur général, et, sous la date de l'année 1761 , nous y lisons ces curieux détails :

« A sa clôture, le l'arlemcnl cliargea M. de La Chalotais de l'examen des Constituiions des Jésuites, pour lui en rendre compte à sa rentrée. Tous les i'arleiuents de France en firent autant. C'était une aOuire majeure, exigeant un travail énorme, qiii devint une espèce «le concours de talent entre les procureurs généiaux du royaume. M. de La (;halotais ne put se persuader d'abord que le Roi permit cet examen ; il avait une trop haute idée du crédit des Jésuites à la Cour pour ne pas leur croire les moyens de conjurer cet orage. Il ne se pressa donc point d'entreprendre ce long et fastidieux travail, qui lui était demandé. Nous parliincs ensemble jiour quelipics visites de l'uinille. Chemin i'aisani, il lisait les Constitutions des Jésuites, et plus il avançait dans cette lecture, plus il s'eil'rayait de l'importance et de la longueur du travail nécessaire pour en rendre compte à la rentrée du Parlement. Il nie piia de reiouiiier à Rennes, d'y voir de sa part les meiiilires du Parlement q\ii s'y trouvaient, ainsi que les personnes de la Société ayant des relations , soit à Paris , soit ù la Conr, cl de lui mander, d'apiés ce-, conféienees, si on pou • vuit croire que le Roi laisseiait carier les procureurs géucraux

ICO CLÉÏÏF,^•T XÏV

cependant aussi dijjne que pieuse. L'i Chalotjis et Mondai' se laissèrent emporter par des violences dont ils ne calculèrent que plus tard les tristes effets, et ils s'en repentirent. Dudon , plus maître de sa pensée et de sa parole, se contenta de discuter les Constitutions que le Roi livrait à son examen. Il fut

sur les Constitutions des Jésuites. Je m'empressai bientôt de lui mander que , de tous les renseignements que j'avais pu me procurer, on pouvait conclure qu'un parti, trés-puissaut à la Cour» semblait prévaloir sur le crédit des Jésuites à Versailles, et le persuader que l'affaire entamée contre cet Ordre seruit suivi avec rigueur.

• .M. de La Chalotais se liâta de revenir à Rennes, s'enferma dans son cabinet, et, en six semaines d'un travail forcé qui prit même sur sa santé, il atteignit le but. Son compte-rendu, dans cette affaire, eut le succès le plus complet, non seulement au Par lement, auquel il le rendit, mais dans la société. 11 fut bientôt imprimi^, répandu à la cour et à la ville , où il mérita à son auteur la réputation la plus distinguée comme magistrat, publicistc et littérateur.

« J'entends dire et je lis aujourd'hui, dans plusieurs ouvrages de littérature récents, que M, de La Clialolais était connu pour ennemi de cet Ordre célèbre ; que ses comptes-rendus avaient été dictés par la haine et la |iartialité. Personne mieux que moi ne peut démentir cette calomnie. J'ai vu chacune des pages de cet ouvrage, à mesure qu'il a été fait, et je dois dire, avec toute véiité, que non seulement M. de La (jhalotais n'avait aucune prévention antérieure contre cette Société, mais même qu'il faisait grand cas de plusieurs de ses membres, lorscjue le devoir de sa place le mit dans la nécessité de donner sou avis sur ces Constitutions; qu'incapable de le faire par haine et partialité (sentiments qui n'enlrèient jamais dans sa belle âme) , il rejeta, au contraire, toute impulsion étrangère à son opinion personnelle. J'ai vu et lu une foule de lettres anonymes qui lui furent adressées (par quelques Jansénistes sans doute); elles étaient pleines de fiel et d'amertume, mais aussi de faits et de recherches profondes : il dédaigna d'en faire usage, et, plus tard mémo, de les lire »

prudent là où les aulrcs siibstiluaient la vélicmeiicc du so()liisine à l'idce callioiiVjue. Son comi)te-i"eudu élait serré et lumineux : il concluait contre les Jésuites; mais: dans ses développements, il faisait ressortir les services dont le monde chrétien est redevable à l'Ordre. Son réquisitoire n'avait pas le brillant reflet des passions du jour, aussi ne tut-il pas accueilli avec l'enthousiasme qui salua ceux de La Chalotais et de Mouclar.

En Fiance, où habituellement on ne réfléchissait qu'après coup, il sera toujours aisé de faire une opinion publique. Elle a été travaillée en chaque sens, et les masses se sont toujours conformées à l'impulsion de ceux qui aspiraient à les diri^^er en les trompant. La popularité ne vient habituellement qu'aux hommes dont l'art consiste à faire naître des préjugés qu'ils exploitent. Le jour de l'abandon arrivait pour les Jésuites. Ils ne résistaient pas. ils ne pouvaient pas résister à ce choc mulliplc. qui les serrait de toutes parts; mais à rencontre de tant de précipitations judiciaires, il surgit au sein des Parlements de coui'ageuses minorités, (lui ne consentirent point à flétrir la Religion et la Justice. A Rennes, à Bordeaux, à Rouen, à Toulouse, à Metz, à Dijon, à Pau, à Grenoble, à Perpignan, à Aix surtout (1) , où la voix de Monclar avait éclaté, de longs conflits s'élevèrent. Les passions s'agitèrent au sein des cours; plus d'une sinistre prédiction , qu'un prochain avenir devait réaliser, se fit entendre. Ces orageuses délibérations mettaient en question le principe clirétien et le |)ouvoir monarchique, la liberté de la conscience et l'in-

{\) Méin. inédits 'le M. le président d'JJguilles, II" p.iil., (Sil. 6, p. 3U4.

cLtraEiNT XIV

tolérance philosophique , le droit de la famille et le droit des accusés.

Les Parlements étaient les sentinelles préposées à la garde des intérêts sociaux. Dans toute autre circonstance, ils les auraient proléyés: mais on les conviait à détruire un institut religieux dont plus d'une fois ils avaient jalousé l'influence sur les populations, IJ y avait solidarité de corps, esprit de vengeance, désir immodéré d'étendre ses attributions : de pareilles causes l'emportèrent. On vit les magistrats se constituer tout à la fois arbitres, accusateurs et témoins. Ils n'écoutèrent point les Jésuites en leur défense; ils ne surent que punir, et leur j)arti était si bien pris d'avance qu'à Aix une majoi-ité primitive de vingt-neuf voix opprima une minorité de vingtsept. Cette minorité comptait quatre présidents à mortier : Coriolis d'Espinouse, de Gueydan, Boyer d'Eguilles et d'Eulrecasteaux . Elle avait dans ses rangs Montvallon, Mirabeau, Beaurecueil, Charleval, Thorome, Despraux, LaCanorgue, de Rousset, Mons, Coriolis, de Jouques, Forlis et Camelin. Ils n'osaient pas juger la plus grande et la plus difficile des affaires, sans instruction^ sans pièces, sans rapport. On avait calculé les suffrages : les ennemis des Jésuites savaient qu'une majorité de deux voix leur était acquise, ils passèrent outre. Cette contrainte morale, qui a quchpie chose de révolutionnaire, pouvait être mal inter[)rétée. Dans les Mémoires inédits du président d'Eguilles nous trouvonsce que pensèrent ces hommes de profonde conviction. Le président se plaint au Roi de la violence qu'on a cherché à leur faire subir, et, équitable même en racontant les abus dont des résistances consciencieuses fuient les victimes, il ajoute :

«c Voilà, Sijc, bien des choses que j'aurais bien

voulu me caclicr à moi même. Elles m'ont surpris d'autant plus que je ne devais pas les attendre d'un eorps de magistrats, tout rempli d'honneur et de probité, parmi lesquels, eerlainemcnt, il n'y en a pas un seul qui fût capable de la moindre fausseté, de la moindre injustice i)our un intérêt personnel. Il semble que les excès où l'on se j)orte en corjts ne sont ceux de personne : liniquité disparaît en se partageant, et l'on ose tout, i)arcequ'on ne se croit res[)onsable de rien [)ersonnellement. Ce n'est pas qu'il n'en coûte d'.ibord, mais le mauvais exemple fait faire mi i)remierpas, la vanité un second, l'ambition quelquefois un troisième; ensuite, le faux honneur, la honte qu'on trouverait à reculer, les préjugés d'une compagnie, sa i)rétendue gloire, son prétendu intérél, la colère contre ceux qui attaquent, toutes les passions soulevées se réunissent, coriompent insensiblement la plus belle âme, et finissent par mettre l'esprit et le eœur dans une espèce de convulsion habituelle où il n'y a plus d'yeux pour la vérité, plus d'amour pour la justice, presque plus de liberté pour le bien ^ de manière que, sans le vouloir et presque toujours sans le croire, les plus honnêtes gens, les plus belles âmes, les cœurs les j)lus hu nains vont vers le mal aussi bien que les plus méchants honnnes, en se déterminant comme eux par la nécessité du moment : l'affaire des Jésuites en fournit au monde un terrible exemple. » De temps à autre. Louis XV comprenait les devoirs de la royauté. L'obsession dont le pié>ident dEguilles se plaignait avec une pudeur si parlementairement contenue réveilla dans le cœur du monarque un sentiment de dignité. Le 12 septembie 17(ji2, le Dauphin écrivit la lettre sui\anle à d'Egiiilles, vrnu à Versailles afin de réclamer justice : «< Avant \oire dé[)art,

' Monsieur, pour retourner à vos fonctions, je ne puis m'empêcher de vous témoi^îner toute ma satisfaction du zèle que le président d'Espinouse et vous, à la tête de dix-neuf magistrats, ont marqué, dans l'affaire des Jésuites, pour les intérêts de la Religion et ceux de l'autorité du Roi. Ces deux grands objets, étroitement liés, et que je ne perds pas de vue, m'engagent à vous prier d'assuier les magistrats qui les ont si bien remplis de toute ma bienveillance et de mon estime, et de compter sur les mêmes sentimonts pour vous. i>

Dans la plupart des cours judiciaires, une imperceptible majorité (1) consacra ces sentences, dont les considérants sont à peu près basés sur les mêmes motifs. Mais Tarrêt du Parlement de Bretagne renchérit sur l'exagération des autres. Il déclara privés de toutes fonctions civiles et municipales les parents qui enverraient leurs enfants étudier chez les Jésuites à l'étranger; ces enfants, à leur retour, se trouvaient dans la même exception. Les Cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace (2), de Flandre et d'Artois

(1) On a conservé le nombre des suffriiges qui , dans plusieurs cours se prononcèrent sur les Jésuites. 11 est ainsi établi: à Rennes, 32 contre 29; à Rouen, 20 contre 13; à Toulouse, 41 contre 39 ;;'i Perpignan, 5 contre 4; à Bordeaux, 23 contre 18; à Ai\, 24 contre 22. La répartition des votes de toutes les auties cours est la même, et jamais une majorité si disputée n'a produit un si grand événement.

(2) Ce cardinal de Rolian , évéque de Strasbourg , avait demandé au Roi la conservation des Jésuites d'Alsace, dont le peuple et les magistrats répugnaient à se séparer. Le duc de Cboiseul lui adressa de Versailles, le 8 août 1702 , la réponse suivante :

• LoRoi m'a remis la leUre que Votre Eminencc lui a écrite poiir lui faire part de ses inquicttidcs par rapport aux Jésuites

ET LKS JÉSUITES. 171

refusèrent de s'associer au mouvement de l'opinion. Les tribunaux du royaume se coalisèrent pour déclarer les Jésuites ennemis du bien public; les magistrats de ces quatre provinces et ceux de Lorraine, où régnait Stanislas de Pologne, proclamèrent les disciples de Saint lonace « les plus fidèles sujets du Pvoi de France, et les plus sûrs garants de la moialité des peu[)les. '>

La voie était déblayée; le Parlement de Paris, soutenu par tous ces décrets de proscription, allait proscrire à son tour et frapper à mort la Compagnie de Jésus. Il l'avait assignée au G août 17(32 ; ce jourlà même il rendit un jugement par lequel : <: Dit qu'il y a abus dans ledit Institut de ladite Société, se disant de Jésus, bulles, brefs, lettres apostoliques, consti-

d'AIsfico, et pour lui rendre compte de l'ntilifé dont nos religieux sont dans cette provin(;e, tant pour l'éducation de la jeunesse en parliculier que pour l'avantage de la Religion en (i;i'ncral Sa Mnjeslé me charge de répondre là-dessus à Votre rminence, en lui faisant observer qu'elle doit être d'autant plus rassurée sur le sort des Jésuites d'Alsace, que, justju'à présent, il ne s'est rien passé dans cette province qui lui donne lieu de craindre les uiênies événements (jn'ils ont éprouvés dans une partie du royaume. En efTct, ([uand Votre Eniinence ne connaîtrait pas comme elle sait les dispositicms du Roi par rapporta tout ce qui peut intéresser la Religion, elle n'aurait pas moins la satisfaction de voir que son diocèse a joui jusqu'à jtrésent de toute la Iranciuillité que les circonstances actuelles n'ont point interrompue, ce qui devient pour elle et pour Votre Eminence un nouveau garant de l'exécution des intentions dn Roi , qui ne veut pas que les Jésuites y éprouvent aucun changement dans leur état. Votre Eminence connaît l'inviolable attachement avec 'erpicl je fais profession de l'honorer plus que personne. »

Le duc de Clioiseul se garda bien de tenir sa promesse, f.c ("onscil souverain d'Alsace avait maintenu les Pérès. Le ministre, à force d'inlrig>ies et de manœuvres, sut enfin obtenir de celte cour la suppression des Jésuites.

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lutions, décl;irations sur lesdites constitutions, formules de vœux, décrets des Généraux et congrégations générales de la dite Société, Etc. Ce faisant, déclare ledit Institut inadmissible, par sa nature, dans tout Etat policé, comme contraire au droit naturel, attentatoii'c à toute autorité spirituelle et tem[)orelle, et tendant à introduire dans TEglise et dans les Etats, sous le voile spécieux d'un Institut religieux, non un Ordre qui aspire véritablement et uniquement à la pei"fection évangélique, mais plutôt un corps politique, dont l'essence consiste dans une activité con-

"sj linuelle pour parvenir par toutes sortes de voies, directes et indirectes, sourdes et publiques, d'abord à une indépendance absolue, et successivement à l'usurpation de toute autorilé. »

Tel est le résumé des griefs et des imputations accumulés contre llnstitut. Ce ne sont point des délits dont les Jésuites se seraient rendus coupables, mais des accusations de doctrines erronnées, de faux principes que le Parlement emprunte aux Extraits des assertio7is . Et ce n'est pas un individu isolé qui a pu rêver et concilier tant de turpitudes morales ; au dire de la cour judiciaire, tous les Jésuites sont cou|)ablcs d'avoir enseigné en tout tem[)S et persévéramment avec l'approbation de leurs Supérieurs et Généraux « la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, l'astrologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, Timpudicité,

"^ le parjure, le faux témoignage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, l'homicide, le suicide, le régicide.

>: Leurs doctrines de tous les temps ont été favorables au schisme des Grecs; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l'Aria-

nisme, h; Socinianisnie, le S;il)cili<inismc- le Ncsforianisine ; ébranlant la ceiiitudc dancuns do'jmcs sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement; renversant l'autorité de l'Eglise et du siège apostolique; favorisant les Luthériens, les Calvinistes et autres novateurs du seizième siècle; reproduisant l'hérésie de Wiclef; renouvelant les erreurs de Ticlionius.de Pelage, des Semipélagiens, de Cassien, de Fauste. des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux saints Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux Anges; outrageuseset blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie ; ébranlantles fondements de la Foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de la rédemption ; favorisant l'impiété des déistes; ressentant l'Epicnréisme; [apprenant aux hommes à vivre en bctes et aux chrétiens à vivre en païens; offensant des oreilles chastes; nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands j)échés; éludant la loi divine par de fausses vertus, des sociétés simulées et autres artifices et fraudes de ce genre; palliant l'usure ; indmsant les juges à la prévarication , propres à fomenter des artifices diaboliques: troublant la paix des familles ; ajoutant l'art de tromper à l'iniquité du vol: ouvrant le chemin au vol; ébranlant la fidélité des domestiques; ouvrant la voie au violement de toutes les lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, et faisant dépendre de vains raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs; excusant la vengeance et Ihomicide; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles ; con'raires au second commandement de la

charité, en étouffant même dans les pères et les enfants tous les sentiments d'humanité; exécrables, contraire à l'amour filial ; ouvrant le chemin à l'avarice et à la cruauté ; propres à procurer des homicides et des parricides inouïs ; ouvertement opposées au Décalogue; protégeant les massacres; menaçant les magistrats et la société humaine d'une perte certaine; contraires aux maximes de l'Evangile, aux exemples de Jésus-Christ, à la doctrine des Apôtres, aux opinions des saints Pères, aux décisions de l'Eglise, à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et des magistrats, au repos des familles, au bon ordre de la société civile; séditieuses, contraires au droit naturel, au droit divin, au droit positif et au droit des gens; aplanissant la voie au fanatisme et à des carnages horribles ; perturbatives de la société des hommes; créant contre la vie des rois un péril toujours présent; doctrine dont le venin est si dangereux, et qui ne s'est que trop accréditée par de sacrilèges effets, qu'on n'a pu voir sans horreur. Cet arrêt, où le ridicule s'unit à l'atroce, où la contradiction dans les termes exclut forcément cette unité de doctrines tant reprochée à la Compagnie, enjoint à tous les Pères de renoncer aux règles de l'Institut. Il leur est défendu d'en garder l'habit, de vivre en commun, de correspondre avec les membres de l'Ordre, et de remplir aucune fonction sans avoir prêté le serment annexé à l'arrêt. On confisqua leurs biens, on les expulsa de leurs maisons, on dilapida leur fortune(l), on spolia leurs riches églises, on dispersa leurs précieuses bildiothèques, on ne leur accorda qu'une pension insuffisante, et qu'il fallait

(I) La fortune des Jésuites en France, sans compter leurs

acheter par toute sorte de sacrifices (1). Ces quatre mille prêtres qui, dans leurs collèges, dans leurs missions, dans leurs travaux .-iposloliques ou littéraires, avaient glorifié le nom de la France, se trouvèrent, de

biens des colonies, s'élevait de 56 à (iO millions, ainsi répartis en 1760:

De biens-fonds improductifs, tels que vastes bâtiments, meubles, bibliothèques et sacristies. 20 millions De capitaux productifs, dont le revenu servait h acquitter 550,000 livres d'impositions ecclésiastiques ou civiles 11

D'autres propriétés dont le revenu payait les intérêts de 4 millions de dettes et l'entretien des

bâtiments , . 7

De 20 millions, dont le revenu servait à l'entretien , à la nourriture , aux voyages de 4,000 religieux ; ce qui élevait la dépense de chaque

Jésuite à 300 francs à peu prés 20

Total 58 millions.

Dans ce chiffre ne sont pas compris les dons ou aumônes, surtout pour les Maisons professes.

(1) Les Tarlemcnts de France assignèrent vingt sous par jour à chaque Jésuite. Celui de Grenoble alla jusqu'à trente; mais la cour de Languedoc n'en accorda (jue douze. Une anecdote assez singulière fit modifier celte parcimonie. Toutes les fois qu'une chaîne de galériens passait à Toulouse , les Jésuites avaient la charge d'en prendre soin ; ils leur donnaient un repas, et, afin d'habituer de bonne heure leurs élèves à la vertu ainsi i|u'à la piélé, ils faisaient servir les forçats par les enfants des familles les plus distinguées. Quelque temps après l'ariêt provisoire c[ui anéantissait la Compagnie, une chaîne de galeru-ns traversa la ville, (lonformément à l'usage, le Parlement décida qu'ils dincrnienl aux frais des Jésuites. On en fit prévenir le séquestre, et la dépense lut fixée à âlx-sept sous par téic. Ainsi on prenait sur le bien des Jésuites dix-sept sous pour un dîner de forçat, et on n'en attribuait que douze pur jour l'i chaque Père. Ce contraste frappa si vivement l'es|)ril du peuple, (ju'afin d'échapper au ridicule, (lui ne lui était guère épargné, le Parlement, toutes les

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par la sentence, convaincus de Ions les crimes possibles, de tontes les hérésies imaginables, depuis l'Arianisme jusqu'au Lutliérianisme, et réduits à la misère ou à la honte de blasphémer llnstitnt qu'ils avaient fait vœu de suivre jusqu'à la mort. Ce vœu fut le serment impie d'une règle impie.

Des tribunaux catholiques venaient de donner au monde un fatal exemple , les écrivains protestants ne craignirent pas de le leur reprocher. « Cet arrêt du Pai'lcment, dit Schœll (1), porte trop visiblement le caractère de la passion et de l'injustice poui- ne pas cire désapprouvé par tous les hommes de bien non prévenus. Exiger des Jésuites l'engagement de soutenir les principes qu'on ajjpelle les libertés de l'E-' glise gallicane, était un acte de tyrannie ; car quelque respectables queces[irincipes paraissent, ils n'étaient pourtant, selon ro[)inion des docteurs les plus savants, que problématiques, quoique probables, et nullement articles de foi. Vouloir forcer les Jésuites à repousser les principes de morale de lOidre, c'était décider arbitrairement un fait historique manifestement faux et contronvé. Mais dans les maladies de res[)rit humain, comme celle (jui alîeclail la généralion d'alois, la raison se tait, le jugement est obscurci par les préventions. Les Jésuites op[»osèrent la rési-

clianibres assemblées, arrêta que sa géiiérosilë i'ék'verait au cliiflVe des antres Cours du royaume.

Le J'arleinenl de Paris n'accordait cette pension alimentiiire «pi'aiix Proies ; les Scolasli(]ues eu élaieni privés. On ne voiihiit plus (pi'ils fussent Jésuites , et on enlevait à ces jeunes gens le droit de rentrer dans leur |)atriuioiue et la faculté de pouvoir liériler. On les déclarait morts civilement en mêiuc tcm|>s qu'on les rappelait à la vie civile.

(1) Cours (Vhistoiie (les Etats curopéeim, t. XI, p. 51 cl ë'i.

gnation aux persécutions dirijj^écs contre eux. Ces hommes qu'on disait si disposés à se jouer de la Relifjion refusèrent de prêter le serment qu'on exigeait d'eux. De quatre mille PèF'es qu'ils étaient en France, à peine cinq s'y soumirent. •

La compagnie n'existe plus dans le Royaume Très- Chrétien. Ses membres sont dispersés; on les force à rompre des vœux que la loi ne reconnaît plus, qu'elle poursuivra avec l'acliarnement des passions de parti. On excite à l'apostasie, on offre. d'immenses avantages aux enfants qui consentiront à renier leur mère outragée, et au dire, d'un écrivain protestant qui est dans le vrai, à peine cinq Jésuites, sur quatre mille, trahissent-ils les serments dont ils sont juridiquement déliés. C'est le plus bel éloge qui ait jamais été fait d'une association religieuse.

La tyrannie en siraarre ne devait pas s'arrêter sur la pente procédurière où elle^'élait engagée. Les Jésuites disséminés se voyaient appelés par les évoques et par les peuples. Ils ne pouvaient plus former l'enfance à la vertu et aux belles-lettres; l'âge mûr se pressait autour des chaires évangéliques, afin de recueillir leur enseignement. Ils étaient juiuvres, mais leur cœur contenait une surabondance de richesse, et leur zèle ne restait pas oisif. Ils furent tout à la fois Missionnaires et directeurs des âmes. Les Jésuites ne s'étaient pas défendus, leur apologie éclatait après coup; le Parlement n'osa môme pas tolérer ce tardif appel à l'opinion publique. Deux prêtres, accusés d'avoir censuré les ari-éts du Parlement, se virent condamnés à être pendus : l'arrêt fut exécuté. Les cours de justice et leurs alliés s'inquiétaient de ce mouvement de l'opinion, qui tournait contre eux. Les Jésuites, répandus dans les villes et dans les

178 CLÉ.IÎÊIVT XIV

campagnes, effrayaient la philosophie el la magislrslure. D'Alembert fit part de ses craintes à Voltaire ; le patriarche de Ferney^ qui n'aimait pas les proscripteurs, lui répondit (1), le 18 janvier 1765 : « Les Jésuites ne sont pas encore détruits : ils sont conservés en Alsace; ils prêchent à Dijon, à Grenoble, à Besançon. Il y en a onze à Versailles, et un autre qui me dit la messe (2). »

La blessure faite à l'Institut de saint Ignace avait retenti dans tous les cœurs catholiques. Les pères de famille cherchaient à quels niaitres ils confieraient désormais l'éducation de leurs enfants; les hommes sensés déploraient la perte de cette Compagnie (5),

(1) OEuvres dû Voltaire, t. Lxviii, p. 239.

(2) Ce Jésuite, recueilli par Voltaire, se noinninit le P. Adam. Au dire de son hôte, il n'était pas le premier hoiimie du monde.

(3) Le duc de Clioiseul et le Parlement firent coni;)Oser alors l'Arbre géograpliique que nous avons rcpiodnit dans VJlistoire de la Compagnie^ tel qu'il fut adresse aux piinces et aux magistrats. Cet arbre géogi apliiqneest conforme au dernier catalogue général imprimé â Rome en 1749 ; mais il ne représente pas l'état de l'Ordre en 1702. A cette épo([ue, l'Institut de saint Ignace comprenait une assistance de plus, celle de Pologne, érigée en 1736 par la xviif Congrégation générale, et formée des deux provinces de Pologne et de Lithuanie, qui furent divisées et constituèrent les (juatre provinces de grande Pologne, de petite Pologne, de Litliuanic et de Mazovie.

Les deux mcdaillonsnesont pasaussiexactsque l'arbre géographique. Leur titre et leurs indications peuvent induire en erreur.

Les établissements des Jésuites dans les Provinces-Unies n'étaient pas plus secrets que ceux des autres religieux et des prêtres séculiers eux-mêmes. Pour les uns, ainsi que pour les autres, toutle mystère consistait en cequc les églises catholiques ne pouvaient avoir ni portes ni fenêtres donnant sur la rue, et t|u'il était défendu aux catholiciues, sous |)eine d'une amende de trois florins, de s'y rendre un livre de prières à la main.

Les Missions de PiUylcml)ourg et de AVuch-tc-Duerstede, dési-

qui entretenait dans les peuples les sentiments de religion ; qui se présentait partout où il y avait quelque bien à opérer, des lumières à répandre, des ignorants à instruire, de grands sacrifices à faire. Tous, dans ramertume de leurs pressentiments, s'écriaient avec l'abbé de Lamennais (1) : «' J'ai parlé de dévouement, et à ce mot la pensée se reporte avec douleur sur cet Ordre, naguère florissant, dont l'existence tout entière ne fut qu'un grand dévouement à l'humaniié et à la Religion. Ils le savaient, ceux qui l'ont détruit, et c'était pour eux une raison de le détruire, comme c'en est une pour nous de lui payer du moins le tribut de regrets et de reconnaissance qu'il mérite pour tant de bienfaits. Eh ! qui pourrait les compter tous? Longtemps encore on s'apercevra du vide immense qu'ont laissé dans la Chrétienté ces hommes avides de sacrifices comme les autres le sont de jouissances, et l'on travaillera longtemps à le combler. Oui les a remplacés dans nos chaires? qui les rem[)laccra dans nos collèges? qui, à leur place, s'ofl'rira pour porter la Foi et la civilisation, avec l'amour du nom français, dans les forêts de l'Amérique ou dans les vastes contrées de l'Asie, tant de fois arrosées de leur sang? On les accuse d'ambition : sans doute ils en avaient, et quel corps n'en a pas? Leur ambition était de faire le bien, tout le bien qui était en eux; et qui ne sait que c'est souvent ce que les hommes pardonnent le

gnées dans le médaillon de droite, n'existaient pas. Ces deux médaillons n'indiquent que quinze stations établies dans douze villes; elles ne supposent que quinze Missionnaires. A l'époque où parut l'arbre géograplii(iue, on comptait vingt-cinq slatiuns dans vingt-trois villes et quarante Missionnaires.

(I) Bfflcxions sur Vélal de l'Eglise de France pcudaiil le dix-huitième siècle, p. 16- (Paris, 182U.)

180 CLÉ.iltïNT XIV

moins? Ils voubieiil dominer fKirloul : et où donc dominaienl-ils, si ce n'est dans ces régions du Nouvciiu Monde, où, ponr la première et l;t dernièie fois, l'on vit se réaliser sous leur Influence ces chimères de bonheur que l'on pardonnait à peine à rimanination des poètes? lis ét<iient danijereux aux souverains : est-ce bien à la philosophie à leur faire ce reproche? Quoi qu il en soit, j'ouvre l'histoire, j'y vois des accusations, j'en cherche les preuves, et ne trouve qu'une justification éclatante. »

Celle justilication des Jésuites . manifestée eji termes si éloquents, ne leur fut pas alors refusée par la Catholicité. Il y avait sur le siège de Paris un Prélat éprouvé par l'exil, un Archevêque dont le courage et rinéi)uisable charité seront toujours un des plus beaux souvenirs de la vieille basilique. C'était Christophe de Bcaumont, dont les Anglais et Fi'édérie II adunraient la vertu, dont le peuple bénissait le nom, et dont le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes blâmaient l'apostolique virilité, tout en respectant la pureté de ses vues. Christophe de Beaumont avait compris que la guerre faite aux Jésuites devenait le signal de la ruine des mœurs et de l'Eglise. Il tenait tête à toutes les attaques: le 28 octobre 17(i3, il jeta dans la mêlée sa célèbre liutriictioii pastorale. L'Athanase français traduisit au tribunal de si conscience de magistrat ecclésiastique ces juges séculiers qui, du haut de leurs sièges, espéraient forcer le pouvoir spirituel à n'être que le commissaire de police morale du pouvoir temporel. Il les confondit sur pièces, démentant leur œuvre par des fails, opposant la vérité écrite au mensonge parlé, et prouvant que les Jésuites condamnés n'avaient été ni accusés ni jugés de bonne foi. A cette savante in-

trépitlité, le Parlement ne connut plus de bornes. La modération de la forme n'affaiblissait [Joint, dans la tasiorale, l'énergie du fond; le Parlement était vaincu par la raison, il répondit par l'arbitraire. Le 21 janvier 1764, le même bourreau qui lacérait et brûlait VEmile de Jean- Jacques et ÏEncyclopédie lacéra et brûla l'œuvre du Ponlifo. Christophe de Beaumont fut cité à comparaître : il aurait comparu, il aurait élé flétri par arrêt et {glorifié par la justice, si le Roi n'eût trouvé un honteux palliatif : il exila de nouveau le premier pasteur du diocèse. L'archevêque écha[)pait aux vengeances du Parlement, elles retombèrent sur la Compignie de Jésus.

Il fui enjoint à tous les Pères d'abjurer leur Institut et de ratifier par serment les qualifications dont les arrêts précédemment rendus l'avaient chargé. Il ne restait plus aux disciples de saint Ignace qu'à opter entre le déshonneur et le bannissement, que, la douleur dans l'âme, le premier président Mole, plein de respect pour ses anciens maîtres, venait de prononcer. Le bannissement fut accepté. Les Parlements de Toidouse, de Rouen et de Pau se joignirent seuls à cette mesure, et les Jésuites des quatre ressorts subirent, sans se [jl.iindre, l'exil et l'indigence auxquels on les condamnait loin de leur patrie (1). Le parlementait Choiseul se montrèrent inexorables: ils n'exceptèrent ni l'âge, ni les talents, ni les ser-

(l) D'après les registres dij Parlement de Paris , à lu date du 9 mars 17G4, il n'y eut que huit Frères coadjulenrs, douze jiunes régents déjà sortis de la Compagnie et ciu(| Procès ([ui se soumirent au serment exigé. Cérulli était de ce iiomlirc. Autour de V Apologie dex Jc.stiil'jx , il se laissa cuivrer par les éloges <|u'oii prodiguait a son talent et .i sa jeunesse. C'est le seul Jésuite qui ail favorisé les idées révolulionnaircs.

182 CLÉ.UENT XIV

vices, ni les infirmités; mais du moins ils ne furent pas cruels comme Pombal. La famille royale avait jusqu'alors maintenu au château de Versailles les Pères qui possédaient sa confiance et le savant Ber- Ihier, qui préparait l'éducation des enfants de France. L'anathême les atteignit : Louis XV n'osa pas les disputer au parlement. Le jour qu'ils prirent la route de l'exil, ils adressèrent au Roi la lettre suivante :

« Sire,

« Votre Parlement de Paris vient de rendre un arrêt qui ordonne que tous cenx qui composaient la Société des Jésuites, et qui se trouvent actuellement dans le ressort de cette Cour, prêteront le serment exigé.

<' Quand au dernier article. Sire, lequel concerne la sûreté de votre personne sacrée, tous les Jésuites dispersés en votre royaume sont prêts à le signer, même de leur sang. Le seul soupçon qu'on semble former sur leurs sentiments à cet égard les remplit d'affliction, et il n'est point de témoignages, point d'assurances qu'ils ne voulussent donner au monde entier pour le convaincre qu'en matière d'obéissance; de fidélité, de soumission, de dévouement à votre personne sacrée, ilsont toujours tenu, ils tiennent et tiendront toujours les meilleurs principes; qu'ils se croiraient heureux de donner leur vie pour la conservation de Votre Majesté, pour la défense de son autorité et pour le maintien des droits de la couronne.

« Sur les autres arlicles contenus dans la formule du serment qu'exige votre Parlement de Paris, les Jésuites prennent la liberté de représenter très humblement et très respectueusement à Votre Majesté

que leur conscience ne leur permet pas de s'y soumettre ; que, si les vœux par lesquels ils s'étaient liés à Dieu, suivant la force de l'Institut qu'ils avaient embrassé, se trouvent cassés et annulés par des arrêts rendus dans des tribunaux séculiers, ces mêmes vœux subsistent dans le for intérieur; qu'ainsi les Jésuites sont obligés devant Dieu de les remplir autant qu'il leur est possible ; qu'en cet état ils ne peuvent, sans contrevenir au premier serment qu'ils ont prêté à la face des autels, en prêter un second, tel que celui qui est énoncé dans cette formule : « De ne point vivre désormais en commun ou séparément )• sous l'empire de l'Institut et des Constitutions de » la Société se disant de Jésus, de n'entretenir au- » eune correspondance avec le Général et les Supé- » rieurs de ladite ci devant Société ou autres per- » sonnes par eux préposées; ni avec aucun membre » d'icelle résident en pays étrangers. "

<■ Un écrit {dus long et plus détaillé que ne le peut être celui-ci mellrait sous les yeux de Votre Majesté tous les rapports et toutes les conséquences de ce serment ; rapports et conséquences que l'honneur et la conscience ne permettent pas aux Jésuites d'admettre. S'ils étaient assez malheureux pour se lier par des obligations si contraires à leur état, ils encourraient la colère du Ciel , l'indignation des gens de bien, et Votre Majesté ne pourrait plus les regarder comme des sujets dignes de sa protection.

« Ce considéré. Sire, Votre Majesté est très humblement et très respectueusement suppliée de mettre les Jésuites de son royaume, ces bommes si fidèles et si infortunés, à couvert de toutes plus grandes poursuites de la part de votre Parlement de Paris et de tous les autres; ils ne cesseront d'adresser au

Ciel les plus ferventes prières pour l.n conservation de Votre Majesté et pour la prospérité de son règne. "

A cette déclaration, que nous transcrivons sur l'original conservé à Rome, le Roi répondit : « Je sais que ce sont là leurs sentiments. =' Cette phrase peignait la faiblesse et la justice innées au cœur du monarque; mais elle ne l'empêcha point de se prêter à la consommation de l'iniquité. Il fallait la faire sanctionner par le Roi; Choiseul le décida à signer redit statuant (1) " que la Société des Jésuites n'aura plus lieu dans son royaume, terres et seigneuries de son obéissance. » Le Dauphin avait protesté énergiquement contre cette mesure (2). Sa protestation amena Louis XV à avoir un moment la conscience de son devoir. Le Dauphin censurait les incrimina-

(1) Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuites, p. 326.

(2) Le Dauphin ne survécut pas Idngtc-mps à la destruction des Jésuites. Choiseul et la secte pliilosopliique redoutaient ses talents et sa fcruieté ; une mort prématurée les en délivra. 6n les a accuses d'avoir hâté cette moit par le poison. Ce bruit n'a

jamais été prouvé, et nous parait invraisemhiable. Le temps des crimes n'était pas encore venu. Les Encyclopédistes ne tuèient pas ce jrune prince; ils se réjouirent de son trépas, et Dorace AValpole écrivait de Paris, au mois d'octobre 1765 : n I.e Dauphin n'a plus infailliblement que peu de jours à vivre. La pcrsjiective de sa mort remplit les philosophes de la plus grande joie, parce qu'ils redoutaient ses efforts pour le rclubiissement des Jésuites. » 11 expira le 20 décembre 17^6. « La mort du Dauphin , dit Lacretelle , Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, t. IV, p. 64, fut pour le peuple un coup aussi accablant que si elle eût été imprévue. Pendant sa maladie on avait TU le même concours dons les éfjlises. Au premier bruit de sa mort, on s'assembla, jiour le pleurer, autour de la statue de Henri IV. .

lions dont regorgeaient les arrêts du Parlement; il critiquait surtout la sentence d'exil qui frappait les Jésuites. Dans l'édit royal, enregistré le P' décembre 1764, il ne fut fait aucune mention des considérants et du bannissement (1). Louis permettait même aux Jésuites de vivre en simples particuliers dans le Royaume. Cette clause restrictive alarma le Parlement, qui stipula qu'ils résideraient chacun dans le diocèse où il était né, sans pouvoir approcher de Paris, et que tous les six mois ils seraient obligés de se présenter aux magistrats chargés de leur surveillance.

Jusqu'à ce moment Clément XIII avait, par des brefs réitérés et par de tendres prières, cherché à relever le courage abattu de Louis XV : il avait parlé plutôt en père qu'en Pontife. Mais quand l'édifc souverain qui sanctionnait la destruction des Jésuites en France lui fut connu, Clément XIII pensa qu'il restait au successeur de Pierre un devoir solennel à

(1) 11 existe une lettre de Louis XV au duc de Clioiseul, contenant les observations du Roi sur le préambule de l'édit. Louis XV fait de judicieuses remarques sur plusieurs points, et, tout en modifiant ce préambule, il termine ainsi :

« L'expulsion y est marquée trop gravement, toujours et irrévocable ; mais ne sait-on pas que les plus forfs édits ont été révoqués, quoiqu'avec toutes les clauses possibles?

« Je n'aime point cordialement les Jésuites, mais toutes les hérésies les ont toujours délestés; ce qui est leur triomphe. Je n'i:'n dis pas plus. Pour \a paix de mon royaume, si je les renvoie contre mon gré, du moins ne veiix-je pas qu'on croie que j'ai ittdhéré à tout ce que les Parlements ont fait et dit contre eux.

• Je persiste dans mon sentiment, qu'en les chassant il faudrait casser fout ce que le Parlement a fait contre eux.

« En me rendant à l'avis des autres pour la tranquillité de mon royaume, il faut changer ce que je propose, sans ([uoi je ne ferai >ien. Je me luis, car je parlerais trop, >

t-IES JÉSUlTpS. ]g

remplir. Les Evêques de loiiles les parties du monde le suppliaient de prendre en m^iin la cause de lEalise et celle de la Compagnie de Jésus : le Pape se rendit au vœu de la Catholicité; et, le 7 janvier 1765, il donna la bulle Jpostolicum. Juge suprême en matière de Foi, en morale ainsi qu'en discipline, le Pape instruisait à son tour le procès qui, en Portugal et en France, aboutit au même résultat par des motifs si différents. Du haut de la Chaire infaillible, il élevait la voix, et, s'adressant à l'univers catholique : «1 iSous repoussons, dissit-il, l'injure grave faite en même temps à l'Eglise et au Saint Siège. Nous déclarons , de notre propre mouvement et science certaine, que l'Institut de la Compagnie de Jésus respire au plus haut degré la piété et la sainteté, bien qu'il se rencontre des hommes qui, après l'avoir défiguré par de méchantes interprétations, n'aient pas craint de la qualifier d'irréligieuse et d'impie, insultant ainsi de la manière la plus outrageante de l'Eglise de Dieu , qu'ils accusent équivalemment de s'être trompée jusqu'à juger et déclarer solennellement pieux et agréable au Ciel ce qui en soi était irréligieux et impie (I). »

(I) Par tout ce que nous avons étahli sur pièces irréfragables, il est démontré (pie le Souverain Pontife, que la Reine, le Daupliin, Stanislas tle Pologne, beau-père de Louis XV, et Louis XV lui-même désiraient conserver en France la Compagnie de Jésus. Elle avait pour appui et pour avocats les évêques de l'Eglise gallicane, une minorité qui, dans chaque Parlement , balançait la majorité. Les Cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace de Flandre et d'Artois, ainsi que la Lorraine, refusaient de se soumettre au vœu d'expulsion devenu un mot d'ordre; la plupart des Etats de province se montraient hostiles à la destruction ; néanmoins un ministre de l'instruction piiljlique n'a pas craint de regarder comme nulles ces protestations. Dans son

ET LtS JÉSUITES. 187

Les cl-devanl soi disant Jésuites, ainsi que le Parlement les nommait, trouvaient un vengeur dans le Souverain Pontife, un appui dans tous les Evèciues, des amis dans tous les Catholiques. L'édit du Roi les autorisait à vivre dans leur patrie. En 1707, les événements qui éclatèrent dans la Péninsule rejaillirent sur eux. Les Parlements prirent texte de la colère de Charles III d'Espagne et du coup d'Etat de son ministre don Pedro d'Aranda, pour annuler l'édit de Louis XV et pour proscrire du sol franç;iis les Pérès, qui commençaient à se créer une nouvelle existence. <i Cependant, raconte Sismondi (1), la persécution contre les Jésuites s'étendait de pays en pays avec une rapidité qu'on a peine à s'expliquer. Choiseul en faisait pour lui-même une affaire personnelle. Il s'attachait surtout à les faire chasser de tous les Etats de la maison de Bourbon, et il profita, dans ce but, de l'influence qu'il avait acquise sur Charles III. »

Charles III régnait sur l'Espagne, Prince religieux et habile, intègre etéclairé, mais impétueux et tenace,

Exposé des motifs du projet de loi sur l'Instruction secondaire (séance de la Chambre des pairs, du 2 février 1844), M. Villeinain s'est exprimé aiusi : « Lorsqii'en 1762, sous l'influence du ministre le plus courageux et le plus éclairé qui ait relevé la langueur de Louis XV, la Société de Jésus fut (Mifiu dissoute, elle avait, dans les diverses provinces du royaume, cent vingt-quatre Collèges, la plupart importants et riches. Aucune voix accréditée ne s'éleva pour la défendre. »

Nous ne préfendons pas faire de l'hi'itoire avec des préjugés ou avec des convenances parlementaires ; mais nous pensons que les déclarations du Pape, du Dnuphin, de la minorité des Cours judiciaires, de l'unanimité de l'Episcnpat français et des cvêques catholiques siiflisent pour former une voix accréditée, surtout quand cette voix sera mise en parallèle avec celle de madame de Pompadour, do Clidiscul, et luênie de M. Villciuaiii.

(1) Hist. des Français, t. \\:X, p. ô6i).

CLE.UERT XIV

il avait la plupart des qualités qui font le bonheur des peuples. Son caractère s'accordait parfaitement avec celui de ses sujets; comme eux, il poussait aii plus haut degré l'esprit de famille et l'honneur du nom. ANaples, ainsi qu'à Madrid . Charles III s'était toujours monti'é dévoué à la Compagnie de Jésus. Lorsque le marquis de Pombal essaya de Tétouffer sous ses pamphlets et dans ses tortures, ce fut le roi d'Espagne qui, le premier, flétrit les calomnies officielles de la cour de Lisbonne. Cependant plus d'une atteinte avait été déjà portée à llnstitut. Au moment où, sous le règne de Ferdinand VI, le duc d'Albe et le général Walh renversèrent le ministère du marquis d'Ensenada, et firent triompher l'influence britannique sur la politique française, on accusa le P. Ravago, confesseur du monarque., d'avoir cherché à faire soulever les Réductions du Paraguay et de l'Uruguay. S'il faut en croire la correspondance de sir Benjamin Keene, ambassadeur à Madrid (I), le duc d'Albe et Walh, dévoués à l'Angleterre, auraient, pour perdre Ravago, produit des lettres du Jésuite adressées à ses frères du Tucuman. Ces lettres venaient par l'intermédiaire de Pombal; le Roi n'en tint aucun compte; mais c'était un précédent. A roccasion. Ton pouvait s'en servir pour excitei- des méfiances.

Don Manuel de Roda avait exercé les fonctions d'ambassadeur d'Espagne près le Saint-Siège; il devait sa fortune aux Jésuites. Ce diplomate, qui afi'ectait un certain puritanisme et qui. quoique Espagnol, dédaignait les titres de noblesse, était

(1) UEipagne sous les rois delà maison de Bourbon^ par Coxe, t. IV.

expert dans l'art de tromper. Il se disait dévoué à la Conii).'i{inie, et en secret il tramait, avec le prélat Marefoschi, secrétaire de la Propagande, et le franciscain Joacliim d Eleta^ confesseur du Roi, la ruine de rinstilut en Espagne. Quand Roda fut ap[)elé à remplacer le cardinal Portocarrero dans le ministère de grâce et de justice, on crut à Rome qu'un nouvel ennemi allait naître à la Société de Jésus, et on ne s'abusait pas sur les intentions de Roda^ car il repé^ tait sans cesse aux impatients : ^- Le moment n'est pas venu ; attendez que la vieille meure. » La vieille, c'était la reine-mère, Elisabeth de Farnèse, alors octogénaire.

Le duc de Choiseul avait conçu Iheiireuse pensée de réunir, dans une communauté d'affections et d'intérêts, les diverses branches de la Maison de Jiourbon. En 1761 il réalisa cette idée par le Pacte de famille. Afin de s'attiier les bonnes grâces de Charles III, Choiseid lui avait sacrifié une des prérogatives de la couronne. Les ambassadeurs de France occupaient en Euiope le pi'emier rang après ceux de l'empereur d'Allemagne; le ministre de Louis XV sut décider le Roi à renoncer à ce privilège en faveur de l'Espagne. On prenait Charles III par son faible; mais, afin de l'amener à détruire l'Ordre de Jésus, il fallait autre chose à ce souverain qu'un droit d'égalité diplomali(pie. Sa foi élait vive; il avait trop d'intelligente fermeté pour se laisser Imposer la loi comme Joseph I" et Louis XV. On renonça donc à agir sur lui par des moyens de coercition ou par des llatteries.

Un mouvement populaire éclata à Madrid le 26 mars 1766, à proi)OS de certaines réformes dans le costume espagnol et dans la taxe des comestibles ^

réformes dont le marquis de Squillaci, Napolitain, devenu ministre, s'était fait le promoteur. Le Roi fut contraint de se retirer sur Aranjuez. L'irritation fermentait; elle pouvait offrir plus d'un danger, lorsque les Jésuites, tout puissants sur l'esprit du peujile, se jettent dans la mêlée et parviennent à apaiser le tumulte. Les Madi-ilégènes cédaient aux instances et aux menaces des Pères; ils voulurent, en se séparant, leur témoigner leur affection. De toutes paris le cri de : Vivent les Jésuites! retentit dans la ville pacifiée. Charles III, humilié d'avoir pris la fuite, plus humilié peut-être encore de devoir la tranquillité de sa capitale à quelques prêtres, reparut dans la cité. Il y fut reçu avec joie, mais il avait autour de lui des hommes qui, affiliés à Choiseul et au parli philosophique, sentaient le besoin d'envenimer le fait. Le marquis de Squillaci était remplace au ministère par le comte d'Aranda, et depuis longtemps le diplomate espagnol faisait cause commune avec les Encyclopédistes. D'Aranda , comme tous ceux qui furent appelés aux affaires dans cette l)éiiode du dix-huitième siècle, possédait des talents. Son caractère, mélange de taciturne raideur et d'originalité, était porté à l'intrigue; mais il av:iit soif de louanges , et les Encyclopédistes exaltaient son génie. «Enivré, dit Schœll, de l'encens que les philosophes français brûlaient sur son autel, il ne connaissait pas de plus grande gloire que d'être compté parmi les ennemis de la religion et des trônes. » Il marchait donc sous la bannière de l'incrédulité. Les autres gouvernants, Grimaldi, Roda , Campomanès et Monino, créatures de Joachim d'Eleta, plus connu sous le nom de Joachim dOsma, sa patrie, n'avaient rien à refuser au confesseur du Roi. Ils mettaient à

ET LLS JliSlilTES. i*)J

son seivice rénergie de leur cyractèie el de leur {jénie ambitieux. Le due d'Albe, ancien niinislre de Ferdinand VI, partageait ces idées; il s'était fait I apôtre des innovations et l'excitateur de la haine contre les Jésuites (I). Le Portugal et la France venaient de les écraser 5 le duc d'Albe et d'Aranda n'osèrent pas rester en arriéic.

Le prétexte de l'émeute de Madrid pour les tapas et le sombrero avait produit l'effet que l'on devait en attendre; il inspirait au Roi des soupçons sur les Jésuites. Le Prince ne pouvait pas s'expliquer que là où la majesté souveraine avait été bravée, l'autorité morale des Jésuites eût su si facilement dompter la fougue [lopulaire. On avait massacré ses gardes v\'allones et accepté l'intervention des Pères de l'Institut. Ce lïiystère, dont le contact des disciples de saint Ignace avec toutes les classes du peuple donnait si facilement la clef, fut commenté, dénaturé aux oreilles de Charles III.

Ce prince s'était entouré d'avocats cl d'hommes de naissance obscure, mais qui, [);ii' l'étendue de leur mérite, rachetaient aux yeux du Bourbon ce vice originel. Ils les avait tirés du néant pour les façonner

(I) Au iiionieiit de mourir, le duc d'AIl)e déposa entre les mains du Grand-In([iiisiteur, Pliili|i|ie Bcrtrain, cvètiuc de Salainan(jue, une déclarution {>()i'tanl qu'il clait un des uuluuis de V émeute des Chapeaux ; qu'en iTl'lJ il l'avail (oincntcc en liaine des Jésuites, et jiour la leur faire imputer. U avouait aussi avoir composé en grande partie la leltre supposée du Général de l'Institut contre le roi d'Espagne. Il reconnaissait encore aNoir inventé la fable de l'empereur Nicolas l<^'', et être l'un des fal)ricatcurs de la monnaie à Tefligie de ce faux monarque. Dans le Journal du protestant Christophe de Murr (t. ix, p. 222), on lit (|uo le duc d'Alhe douna, eu 1776, par écrit, la même déclaraliuii a Charles III.

192 CLÉyENT XIV

comme Tanucci à toutes ses volontés. Le ministère espagnol, dont le comte d'Aranda et le marquis de Grimaldi étalent l'âme, ne se trouvait en commu-^ nauté de pensées et de vœux que sur un seul point. A tout prix, ils voulaient, à l'exemple de la France et du Portugal, se débarrasser des Jésuites. Le confes^ seur du monarque entrait dans leur comj)lot avec toutes les ardeurs d'une haine que son couvent ne lui avait pas inspirée. Pour saper la Compagnie de Jésus à Madrid, on essaya de la troubler dans sa mission, et dès l'année 1766 ce plan s'exécuta.

Don Nicolas de Azara, que les annales du dix-huU tième siècle ont rendu si célèbre sous le nom de chevalier d' Azara et que l'amabilité de son esprit mit en contact avec tous les hommes illustres de son temps, depuis Voltaire jusqu'à Napoléon, fut envoyé à Rome en qualité de chargé d'aflt'aiies du ministère et du confesseur. On l'accrédita auprès des ennemis de la Compagnie; il devint leur agent ostensible, et ce fut à lui qu'on adressa les instructions les plus délicates. Le comte d'Aranda se croyait trop grand seigneur pour écrire. Roda se mit en relation avec Azara et Azpuru, ministre d'Espagne près le Saint-Siège. C'est dans cette correspondance inédite, si féconde en révélations de toute nature, que nous allons puiser à pleines mains.

Dès le 27 janvier 1767, on sent que l'orage s'amoncèle sur les Jésuites. « La situation du Gouvernement actuel , ainsi parle Roda dans une dépêche à Azara, est bien difl'érente de celle de l'année dernière. Seulement les Jésuites et le tiers Ordre sont peu satisfaits. Ils murmurent beaucoup au sujet des mascarades. Je suis bien sûr que les révérends Pères de Rome, y compris le P. Ricci, ne sont pas du mcmc

avis, pas plus que pour les théâtres. Ce qui ailleurs est péché, se trouve vertu à Rome. La négociation du bref que vous m'avez adressé par rapport aux Jésuites des Indes se poursuit el se fortifie dans le Conseil. Les fiscaux regrettent de faire comparaître devant eux les Pères procureurs du Collège impérial, à qui l'on demande des explications dont il résultera mille nouveautés que nous ignorons. Donnez -en copie au Père Général des Augustins, afin qu'il ne tarde pas autant à faire une autre encyclique;, autrement arriverait celle du P. Ricci que les Pères attendent pour la publier ici, ce dont je suis sûr. >

Le 24 février, Roda mande eneore : « Au conseil des Indes, on poursuit la chasse que vous avez entreprise au sujet du bref des Jésuites. Grimaldi ne m'a rien fait connaître là-dessus; mais j'en ai beaucoup parlé au contraire avec le Père confesseur, et ce que vous m'avez écrit sera fort utile. J'aime à croire qu'un jour on viendra à bout de démasquer cette espèce de gens. »

Roda n'est ni un juge ni un ministre, mais un ennemi pour les Jésuites, Ceife espèce de gens a protégé ses débuts dans !e monde; il ne s'en souvient que pour s'écrier, le 1" mars 17G8 : «< On dit que je hais les Jésuites ; laissez dire. Oui. je les haïs, et tous tant que nous sommes dans les divers mioistères, nous devons les haïr. Ce sera un jour la gloire de rEspagne d'avoir eu des secrétaires d'Etat assez courageux pour en opérer l'expulsion. i>

En 17G8, il était peruiis à Pvoda de s'enivier de sa victoire sans combat, du triom[)he de sa haine sur la justice, et de se hisser au Cajiitole. En 1847, si cet iKunme, qui a laissé l'Espagne riche et honorée, sortait du tombeau, s'il la voyait indigente, effacée de la

194 CLÉ:aEi\T xiv

carte des nations, devenue le jouet de toutes les forfanteries constitutionnelles et ne comptant [ilus parmi les peuples que par la discorde entre les citoyens et I)ar les ignominies de sa famille régnante, nous ne savons trop si Roda se glorifierait d'avoir préparé ce premier crime qui en a fait naître tant d'autres.

Mais quand le cabinet de Madrid méditait la perte des Jésuites, on était loin de s'avouer que les fautes des aïeux sont toujours expiées par les descendants. Les espérances de d'Aranda souriaient aux méchants, aux crédules, aux utopistes et aux aventureux ; elles ne tardèrent point à se réaliser. Le Roi était favorable à la Compagnie de Jésus : on parvint à le rendre indifférent; puis, un jour, une trame ourdie de longue main l'enveloijpa dans ses réseaux. Les amis de Choiseul et des Philosophes n'avaient pas voulu être accusés d'abrutissement inlellectiiel ; on leur avait dit de secouer le joug sacerdotal en commençant par anéantir les Jésuites. Pour se montrer dignes de leurs maîtres, d'Aranda et le duc d'Albe trompèrent la confiance de Charles III. Ils lui laissèrent oublier que la chute des croyances précède de bien près la chute des empires. On les vit abuser de son respect pour la mémoire de sa mère, et ils calomnièrent la naissance du Roi pour le rendre implacabie.

Ici l'histoire ne peut s'appuyer que sur des probabilités. Les fauteuis de la destruction de TOidre de Jésus et les partisans de ce même Ordre, tous d'accord sur le résultat, diffèrent essentiellement sur les causes. Les uns prétendent que Vémettte des Cha- /><;'«?/A' dessilla les yeux du Roi, et lui fit soupçonner ce qu'était cette Société de prêtres, aspirant à détrôner son protecteur, ou tout au moins à s'emparer

des colonies csp-'ignoles. Les autres nfFirment que d'Aranda ne fui que le melleur en œuvre d'un complot organisé à Paris. Ce complot, disent ils, eut pour base l'orgueil d'un fils qui ne veut pas avoir à rougir de sa mère. Dans l'incerlitude où, en l'absence de tout document positif, Técrivain consciencieux est placé, nous avons fait appel aux adversaires nés de rinstitnt. Puisque les hisloriens catholiques, sans preuves décisives des deux côtés, se trouvent en désaccord complet, nous invoquons le témoignage des Protestants. Or voici la version de l'Anglican Coxe (1) :

• Dès lors ( en 1764 ) le ministère français se proposa d'achever la chute des Jésuites dans les autres pays, il s'occupa surtout d'obtenir leur bannissement complet du territoire espagnol. Choiseul n'épargna à cet effet aucun moyen ni aucune intrigue pour réj)andre l'alarme sur leurs principes et leur caractère. Il leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entraîner la disgrâce de leur Ordre. Il ne se fit pas le moindre scrupule de faire circuler des letlies apocryi)hes sous le nom de leur général (2) et

(1) V Espa<jne sous les rois de lu maison de Bourbon , t. v,

(2) Les apologistes du dnc de f-lioiseiil , le comte de Sairit- Priest entre autres, ont senti la nécessllé de démentir les assertions de l'écrivain anglais , au moins désintéressé dans la question. Leur seul motif pour croire que Choiseul est resté étranger à toute cette intrigue, c'est qu'on n'en découvre aucune trace dans la correspondance officielle ou jirivée du ministre avec le marquis d'Ossun, son parent, ambassadeur de France à Madrid. Cette raison nous semble peu concluante, car, au t. v, p. 431), de Vllisloire de la diplomatie , par Flassari, nous lisons, à propos des négociations rebitives aux Jésuites :

« Le temps n'a pas encore suffisamment dévoilé ces négocia-

autres supérieurs, et de répandre d'odieuses calomnies contre quelques individus de la Société. » Coxe va plus loin , et il ajoute (1) : « Des rumeurs circulaient partout relativement à leurs complots supposés et à leurs conspirations contre le gouvernement espagnol. Pour rendre l'accusation vraisemblable, on fabriqua une lettre . qu'on supposait avoir été écrite par le Général de l'Ordre à Rome , et adressée au Provincial en Espagne. Cette lettre lui ordonnait d'exciter des insurrections; elle avait été envoyée de manière à être interceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés de l'Ordre : c'était une amorce pour obtenir son abolition. Les Jésuites euxmêmes perdaient beaucoup de leur influence sur l'esprit de Charles, en s'opposant à la canonisation qu'il désirait si ardemment de don Juan de Palafox. Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion fut le succès des moyens employés pour faire croire au Roi que c'était par leurs intrigues que l'émeute qui venait d'avoir lieu à Madrid avait été excitée, et qu'ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et contr^^ sa personne. Influence par cette opinion, Charles, de protecteur zélé, devint leur implacable ennemi ; il s'empressa de suivre l'exemple du gouvernement français, en chassant de ses Etats, une Société qlii lui semblait si dangereuse.»

tions, et ne les dévoilern peut être Jamnis , parce que beaucoup de démarches qui les accompatçnèrent furent confiées à des sous-ordres, ou opérées par des voies détournées. Ainsi, le duo de Choisenl ne correspondait pas pour cetobjet avec l'ambassadeur du Roi à Madrid, mais avec l'abbé I5eiiardy, chargé d'affaires de la marine et du commerce de France à Madrid. »

(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, t. v , p. 9.

Léopold Ranke adople , lui .'nissi . l'idée de Coxe. «i On persuada, dit-il (1), à Charles III d'Espagne que les Jésuites avaient conçu le plan de mettre sur le trône, à sa place, son frère don Louis. » Christophe de Murr suivit la même version ; Sismondi la développe. «1 Charles III, dit-il (2). conservait un profond ressentiment de linsurrection do Madrid; il la croyait l'ouvrage de quelque intrigue étrangère-; on réussit à lui pei'suader qu'elle était l'œuvre des Jésuites, et ce fut le commencement de leur ruine en Espagne. Deshruitsdecom[)lots, des accusalionscalomnieuses, des lettres apocryphes destinées à être interceptées, et qui le furent en effet, achevèrent de décider lo Pvoi. '

Un autre Prolestant, Schœll, corrobore cette unanimité, qui sera, aux yeux des lecteurs même partiaux, un singulier témoignage en faveur des Pères: « Depuis 1764, raconte le diplomate prussien (5), le duc de Choiseul avait expulsé les Jésuites de France; il persécutait cet Ordre jusqu'en Espagne. On employa tous les moyens d'en faire un objet de terreur pour le Pioi, et l'on y réussit enfin par une calomnie atroce. On assure qu"on mit sous ses yeux une prétendue lettre du P. Ricci, Généi-al des Jésuites, que le duc de Choiseul est accusé d'avoir fait fabriquer; lettre par laquelle le Général aurait annoncé à son correspondant qu'il avait réussi à rassembler des documents qui prouvaient incontestablement que Charles III était un enfant de l'adultère. Cette absurde invention fit une telle impression sur le Roi

(1) Histoire de la Papaiitr, t. IV, p. 494.

(2) Histoire des Français, t. XX X, p. 370.

(.3) Cours d'Histoire des États Eitroprens, t. xxxix, p. 163.

qu'il se laissa arracher l'ordre d'expulser les Jésuites. )'

L'historien anglican Adam ajoute (1) : « On peut, sans blesser les convenances, révoquer en doute les crimes el les mauvaises intentions attribuées aux Jésuites, et il est plus naturel de croire qu'un parti ennemi non seulement de leur établissement comme corps, mais même de la Religion chrétienne en général, suscita une ruine à laquelle les gouvernements se prêtèrent d'autant mieux qu'ils y trouvaient leurs intérêts. »

Le texte des écrivains protestants est identique; nous ne l'acceptons pas, nous ne le rejetons pas, nous le donnons dans son intégrité. Il explique naturellement ce qui, sans lui, serait inexplicable (2), car un

(^) Hittoire d'Espngrte , i. îV, p. 271.

(2) On trouve dans un oii\raf;p, qui parut en 1800 sons ce titre : Durofahlisscment fle.1 Jésuilrs eldc V éducation publique ( Emmcrick , Lambert Romen), un fait curieux à î'appui de ces dires protestants. Le fait est connu de tous ceux qui ont séjourné à Rome, c'est une tradition de Catholiques; mais elle confirme j)leinement les récits deSchrell, de Ranke, de Coxe, d'Adam et de Sismondi.

« Il est l)on d'ajouter ici une particularité intéressante à l'histoire des moyens employés pour perdre la Compagnie de Jésus tout entière dans l'esprit de Charles III. Outre la prétendue lettre du P. Ricci, il y eut d'autres pièces supposées, et, parmi ces pièces mensongères , une lettre où l'on avait parfaitement imiié l'écriture d'un Jésuite italien, qui contenait des invectives sanglantes contre le gouvernement espagnol. Sur les instances que faisait Clément Xlll pour avoir quelques pièces de conviction qui pussent l'éclnirer , cette lettre Ini fut envoyée. Parmi ceux qui furent chargés de l'examiner se trouvait Pie Vï , alors simple prélat. En y jc*fnt les yeux il remarqua d'ahoid que le papier était de fabrique espagnole , et il lui parut oxlraorninaire que, pour écrire de Rome , on eiU été chercher du papier en Espagne. Regardant de plus près et au giand jour, il aperçut

homme de la trempe de Chailes ÏII ne modifie pas en un seul jour les opinions de toute sa vie. P^estant Chrétien plein de ferveur, il ne va pas briser un Institut qui, répandu dans chaque province de son empire, avait conquis plus de peuples à la monarchie espap;nole que Christophe Colomb, Cortez et Pizarie. Pour décider Charles tll à cet acte de sévérité inouïe, il a fallu des motifs extraordinaires. Le plus plausible, le seul qui pût allumer son courroux, c'était de jeter sur son royal écusson le stigmate de la l)âtardise. On avait étudié à fond son caractère, on le croyait incapable de céder à des suggestions pliilosophiques, on le saisit par le point vulnérable. Dans l'impossibilité d'évoquer un autre fait révélateur offi'ii!il quehiue vraisemblance, il faut bien s'attacher à celui que les éciivains protestants racontent. Ce fait est avéré par d'autres témoignages contemporains et par les documents de la Compagnie de Jésus.

Blessé dans son orgueil et dans sa piété filiale, le Roi, entre les mains de qui les ministres avaient fait tomber les prétendues lettres écrites par Ricci, n'avait plus de conseils <à demander qu'à sa vengeance. Dévoué au Souverain Pontife, enfant respectueux de l'Eglise, il ne songea même pas à recourir à leur sagesse. Il se croyait outragé, il punissait l'injure tout en l'ensevelissant au plus profond de son cœur.

que le papier portait non seulL'incnt le nom d'une manufacture cspa^fjnole, mais encore la date de l'année où il avait été fabriqué. Or, cette date était de deux ans postérieure à ceUe de la leitre, d'où il suivait que la lettre aurait été rcrite sur ce papier deux ans nvanl qu'il existât. L'imposture, la falbincation devenait nianifesie; mais le coup était porté en Espa'jiie , cl (Charles lll n'cinit pas liouiiMe à recoiinaitru et à réparer un tort. »

De ténébreuses enquêtes furent ordonnées pour épier les démarches des Jésuites et pour encourager les délations. On prit des mesures que la discrétion espagnole pouvait seule couvrir des ombres du mystère. On interrogea la vie publique et privée de chaque membre de la Société. De tous ces dires, salariés par d'Aranda, on forma un faisceau d'accusations sans unité, et on présenta l'alïaire au Conseil extraordinaire assemblé. Le 29 janvier 1767 le fiscal de Caslille, don R.uys de Campomanès, plaida contre eux, raconte le Protestant Jean de Muller (1). » Il leur fit un crime de l'humilité de leur extérieur des aumônes qu'ils répandaient, des soins qu'ils donnaient aux malades et aux prisonniers; il les accusa de se servir de ces moyens pour séduire le peuple et le mettre dans leurs intérêts. » La sentence du tribunal commence ainsi :

u Supj)0sé ce qui a été dit, le Conseil extraordinaire passe à exposer son sentiment sur l'exécution du bannissement des Jésuites et sur les autres mesures qui en sont la conséquence, alin qu'il obtienne, dans l'ordre convenable, son entier et plein accomplissement. »

Si ce premier considérant a quelque chose d'étrange, les autres ne paraissent pas moins insolites. On ne touche à aucun point de llnstilut, on n'incrimine jamais la discii)line ou les mœurs des Jésuites. Il y est dit <; qu'il sera également très à propos de faire entendre aux Evéques, aux Municipalités, aux Chapitres et autres assemblées ou corps politiques du Royaume, que Sa Majesté se rései've, à elle seule, la connaissance des graves motifs qui ont dé-

(1) Ilisluiro universelle , par Jean de Mullur, t. IV.

lerminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant de l'autorité tutélaire qui lui appartient. » On y lit encore : « Sa Majesté doit imposer de plus à ses sujets le silence sur cette afïaire, afin que personne n'écrive, ne publie ni ne répande d'ouvrages i-elatifs à l'expulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une [)crmi«sion spéciale du gouvernement; que le commissaire chargé de la suiveillance de la presse ainsi que ses subdélégués doivent être déclarés incompétents à connaître en cette matière, parce que tout ce qui la regarde doit être entièrement du ressort et sous l'autorité immédiate du président et des ministres du Conseil extraordinaire. -

En faisant la part du prestige de terreur que cette conspiration du silence exerça sur le caractère espagnol, il faut bien convenir qu'un pareil jugement dont les dispositifs restent un mystère scellé à l'Eglise, à rEpiscoi)at, à la Magistrature et au Peuple, est tout au moins entaché de nullité. Depuis deux cents vingt ans les Jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le clergé et les masses acceptent avec bonheur leur intervention. Tout à coup l'Ordre se voit déclaré coupable d'un crime de lèse-majesté, d'un attentat public que personne ne peut spécifier. La sentejice prononce la peine sans énoncer le délit. Dans les habitudes de la -vie, l'assertion qui cache la preuve affirme au moins le fait ; ici. preuve et fait, tout est enseveli dans l'ombre, tout dé()asse les dernièi'es limites de la crédibilité humaine. Les suppositions qui décident le Conseil extraordinaire ne sont pas justifiées, elles ne sont même pas énoncées. L'ambassadeur qui doit

communiquer cette sentence au P.'ipe <• a ordre très exprès de se refuser à tonte explication, et de se borner uniquement à la remise de la lettre royale, i» Ainsi le Ponlife suprême, qui lie et délie sur la terre, ne connaîtra pas mieux que les Jésuites, que l'Espagne et le monde entier, les causes du bannissement. En Portugal on fait un scandale de la publication de ces causes, en France on les motive dans de longs arrêts, en Espagne elles sont condamnées au secret de la tombe. Tout ce que le gouvernement de Ferdinand Vil avoua depuis, c'est que « la Société de Jésus (1) fut chassée à perpétuité en vertu d'une mesure arrachée par surprise et par les menées les plus artificieuses et les plus iniques à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles III. >>

Un crime contre les personnes ou contre la sûreté de l'Etat laisse après lui des traces. Il y a eu des té-' moins, des enquêtes , des interrogatoires, des soupçons ; rien de tout cela ne se pratique ici; et, dans l'impuissance d'expliquer le jugement du Conseil extraordinaire, on est réduit, malgré soi, à revenir à la version des Protestants.

D'Aranda n'admit à ses confidences que Manuel de Roda, Monino, Campomanès et dOsma. Ils travaillaient, ils conféraient entre eux avec tant de mystère que les plus jeunes pages , que des enfants leur servaient de copistes, incapables qu'ils étaient de comprendre ce qu'on leur faisait transcrire (2). De sem-

( I ) Exposicion y dictainen de cl fiscal de el consfjo y camara d. Francisco Gulteriez de La Iluerla, en el exprdieiile consullivo sobre si convendra o no permilir que se reslablczca la Cuinpania de Jésus en eslos reynos, y en su caso btijo de que régla* y calidadcs debera verificarae.

(2) Souvenirs et portraits du duc de Lévis , p. 163.

blables précautions furent employées afin do se disposer au coup tragique. On minuta dans !e cabinet du Roi les ordres adresses aux autorités espagnoles dans les deux mondes. Ces ordres , signés par Charles III, contresignéspard'Aranda, étaient munis des trois sceaux. A la seconde envelo[ipe on lisait : <i Sous i)eine de mort, vous n'ouvrii'cz ce paquet que le 2 avril 1767, au déclin du jour. »

La lettre du Roi contenait ces lignes : « Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance l'oyale pour sur-le-champ vous transpoi'ler avec mainforte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les Religieux, et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d'emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l'embarquement, il existait encore un seul Jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort.

« :iIOI , LE ROI. »

Pombal et Choiseul avaient essayé de donner une apparence juridique à leurs mesures. D'Ai'anda pousse jusqu'à l'incroyable le roman de l'aibilraire. Les navires se trouvaient à l'ancre dans les ports d'Espagne et d'Amérique, les troupes étaient en mouvement pour que force restât à la tyrannie, lorsque le 2 avril, à la chute du jour, le même oidrc fut exécuté, à la même minute , dans toutes les possessions espagnoles. d'Aranda avait redouté l'indiscré-

204 CLÉMENT XlV

lion de Choiseiil, son complice : il ne lui communia qiia son plan qu'à l'heure même où il s'accomplissait. Le 2 avrils au momen't où la Société de Jésus tombait frappée par la foudre, le Roi Catholique fil; paraître une Pragmatique Sanction destinée à justifier cet acte de bannissement général. La Pragmatique est aussi réservée que la sentence du Conseil extraordinaire. Elle n'offre aucun éclaircissement sur la nature des crimes imputés aux Jésuites. On y lit seulement : « 1° que le Prince, déterminé par des motifs de la plus haute importance, tels que l'obligation où il est de maintenir la suboi'dinalion, la paix et la justice parmi ses peuples, et par d'aulies raisons également justes et nécessaires, a jugé à propos d'enjoindre que tous les Religieux de la Com[)agnie de Jésus sortent de ses Etats , et que leurs biens soient confisqués; 2° que les motifs justes et sérieux qui l'ont obligé de donner cet ordre resteront pour toujours renfermés dans son cœur royal ; o" que les autres Congrégations religieuses ont mérité son estime par leur fidélité, par leurs doctrines^ enfin par l'attention qu'elles ont de s'abstenir des atïaires du gouvernement. »

Cet éloge, adressé aux autres Instituts, était un l)lâme indirect jeté sur les enfiinls de saint Ignace. Il insinue le crime qu'on veut leur reprocher ; mais ce crime d'un sujet, exagéré jusqu'à l'ambition la plus effrénée, n'a rien qui soit de nature à rester enfermé dans un cœur royal. Il fallait le dénoncer, le prouver à l'Espagne, au Pape et aux Souverains étrangers, afin de ne laisser planer aucun soupçon sur la justice de l'arrêt. On s'en tint à ces aveux; ils ne suffisent pas pour légitimer une proscription établie sur une aussi vaste échelle.

Le mandemenl du Roi était impKoyable : les aiitolités militaires et civiles s'y conformèrent sans le comprendre. Il y eut à celle heure-là d'indicibles souffrances, d'amers regrets et de cruels outrages à l'humanitL'. On s'adressait à six mille Jésuites épars en Esj)asne et dans le Nouveau-Monde. On les enlevait, on les insultait, on les parquait, on les entassait sur le pont des vaisseaux, on les vouait à l'apostasie ou à la misère, on les surprenait dans leurs maisons, on les dépouillait de leurs biens, de leurs œuvres, de leurs correspondances; on les arrachait à leurs Collèges ou à leurs Missions. Jeunes ou vieux, valides ou infu'mes, tous devaient subir l'ostracisme dont l)ersonne n'avait le secret. Ils partaient pour un exil inconnu; sous les menaces et les affronts, pas un seul ne fît entendre une plainte. Dans leurs papiers les |)lus intimes on ne trouva jamais une ligne qui pût faire soupçonner quelque trame.

Ce n'est pas néanmoins un pareil résultat que le ministère espagnol sent le besoin de communiquer à Rome. Il faut dominer le Saint-Siégepar une terreur préparée d'avance, afin d'amoitir le contrecoup de ses réclamations. Dans un style où l'énergie de la pensée s'allie au persifflage de l'expression, Roda se charge de dicter à Azara ce qu'il doit dii"e et faire. Le 7 avril, il écrit :

« Du mercredi au vendredi on a exécuté l'opération césaréenne dans toute l'Espagne. Dès le G m:irs, de semblables ordres furent donnés dans ton tes les Indes. En consé(iuence nous vous ferons cadeau à Rome d'un demi-million de Jésuites en leur payant leur voyage et la subsistance, leur vie durant. Je joins ici la noie des points d'où ils ont été expulsés suivant l'avis qui en a été reçu pacifiquement cl à la salis-

faction des peuples. Nous n'avons pas encore de nouvelles des points les [)lus cloijjniis.

En commençant cette dépêche, Roda s'appuie sur la joie des populations qui se félicitent d'être délivrées des Jésuites; deux lignes plus bas, le ministre espagnol se donne un démenti à lui même. Cette contradiction ne l'arrête point :

't On ne se fait pas d'idée, continue-t-il, de la sévérité avec laquelle on a jugé celte mesure, tant à Madrid que partout ailleurs. Auparavant on était en révolution à la vue d'un chapeau de Jésuite, aujourd'hui on les regrette. Ces illustrissimes ont beaucoup perdu de terrain en Europe et dans les Indes. Nous étions au milieu des deux royaumes d'où ils ont été chassés, et nous nous trouvions au centre de leurs intrigues. Le roi ne veut point d'explication à ce sujet; mais si l'on nous provoque, il sera indispensable de la donner, et Torregiam, qui joue un grand rôle dans les découvertes secrètes faites par le Conseil extraordinaire, n'en sera pas quitte à si bon marché. Je plains le pauvre Azpuru, qui doit en porter la nouvelle au Pape et qui plaidera l'afïaire devant Torregiani. J'en suis ivre de joie d'autant plus ([ue nous avons des armes rassurantes pour notre défense. Ce fatal pontificat, pour vouloir défendre les Jésuites, finira par rompre avec toutes les cours et par se i»erdre lui-même, et avec lui la Religion , la doctrine et les bonnes mœurs. «

Le 14 avril 1767, le ministre espagnol revient sur son opération césaréenne, et sur ses menaces qu'il étaie par la calomnie.

" Enfin, s'écrie-t-il dans sa dépêche de ce jour à don Nicolas de Azara, l'opération césaréenne est terminée dans tous les collèges et les maisons de la

Compagnie de Jésus en Espagne, Selon les avis qui viennent de nous parvenir, on les envoie maintenant sur les différents jjoinls où ils doivent être euil)arqués. Nous vous adressons donc cette bonne marchandise. Il n'y a eu d'émeute nulle part, et l'on a reconnu que les Tertiaires n'étaient pas en aussi grand nombre qu'on le pensait. Les pcisonnes chargées d'embonpoint, les femmes, les niais, étaient passionnés pour celte espèce de gens; ils ne cessaient de nous importuner de leur affection pour eux. effet de leur aveuglement. Vous seriez étonné de voir combien ils étaient nombreux.

« Les Jésuites s'étaient emparés des tribunaux, des adminisiralions, des couvenis de religieux et de religieuses, des mr.isons des grands et des ministres, en sorte qu'ils opprimaient tout. Ils corrompaient la justice et dominaient entièrement l'Espagne. Les documents qui se découvriront dans les archives, bibliotiièques et autres, dans les greniers, les caves, etc., fourniront matière suffisante pour révéler plus que l'on ne savait jusqu'ici. »

L'accusation se produit sous toutes les formes; elle semble, dans la bouche du gouvernement espagnol, n'pttendre qu'une provocation pour écraser le Saint-Siège et la Compagnie de Jésus avec les documents qui se découvriront dans les archives. Ce système de vanlerie et d'intimidation se prolonge. Le 28 avril, Pvoda écrit d'Aranjuez à son correspondant ordinaire : «' Tout ce qu'on pourrait dire de Rome pour emi'.écher le départ des Jésuites serait maintenant hors de saison et inutile. Il est proba])le que si la cour de Rome venait à tiiomiihcr, il éclaterait quelque scandale, car les matériaux ne manquent pas pour les confondre et les discréditer dans toute

208 CLÉMEINT X!V

TEurope. De Paris et de lisbonne, on ne fait qu'applaudir à l'expulsion des Jésuites. Quant à Rome, l'on affirme que les anj^lais seuls se sont montrés dé-, favorables à la mesure. Voyez quel appui pour Rome, qui a la bassesse de favoriser Londres et de s'allier à des protestants ! "

Les Jésuites espagnols avaient été partout pris au dé[)Ourvu. On les enlevait de leurs maisons sans leur laisser le temps de mettre un peu d'ordre dans leurs papiers; l'exil les attendait, et ils parlaient en souriant. On comptait parmi eux des hommes de grand talent ou d'illustre naissance : Joseph et Nicolas Pignatelli, petits-neveux d'Innocent XII et frères de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, étaient de ce nombre. D'Aranda craint de s'aliéner les premières maisons du royaume : il fait proposer à plusieurs Pères de se retirer dans le sein de leurs familles, où ils seront libres et respectés. A l'exemple des Pignatelli, tousrefusentd'accepterce compromis avec l'apostasie. Le P. Joseph est malade ; on le presse, on le supplie de ne pas s'embarquer. Les instances le suivent jusqu'à Tarragone; il répond toujours : « Ma résolution est inébranlable: peu importe que mon corps soit la pâture des poissons ou celle des vers: mais ce que je désire avant tout, c'est de mourir dans la société des Jésuites, mes frères. » Et le 4 août 17b7, Roda, le collègue de d'Aranda au ministère, signale lui-même ce courage qui ne se démentit jamais. Roda écrivait au chevalier d'Azara : « Les Pignatelli ont refusé absolument de quitter l'habit de la Compagnie : ils veulent vivre et mourir avec leurs frères. »

Ces frères étaient dispersés au milieu de tous les continents. Dans l'Amérique méridionale, ils jouissaient d'une autorité illimitée sur l'esprit des peuples.

Ils pouvaieiU soulever en leur faveur les Néophytes du Paraguay, et on avait accusé les Pères d'aspirer à rendre ces Réductions indépendantes de la Couronne, sous le gouvernement de la Compagnie. La fable de l'empereur Nicolas l" aurait j)U se réaliser facilement; car les Néophytes exaspérés ne parlaient que de séparation avec la métropole proscrivant leurs Apôtres. Un mot tombé de la bouche des Jésuites cimentait une grande révolution : ce mot ne fut pas prononcé. Il ne vint à la pensée d'aucun Missionnaire de le jeter aux multitudes éplorées comme un drapeau d'affranchissement et de vengeance. Les Pères prévoyaient la chute de leur monument de civilisation, ils avaient la force en main ; cependant ils se soumirent sans exception, sans résistance, sans murmure, à l'autorité qui parlait au nom du Roi. L'obéissance fut partout la même, et dans Icui's adieux à ces peu[>les qu'ils avaient faits hommes et chrétiens, les Jésuites ne firent entendre que des paroles de Foi et de patience. Aucim écrivain n"a pu saisir, dans une pareille spontanéité, la trace d'une révolte, l'émission d'une pensée coupable. Les uns se taisent sur cette glorieuse et funeste abnégation, les autres la constatent. Le voyageur Pages, qui alors se trouvait aux Philippines, n'a donc pas évoqué de contradicteurs lorsqu'il a dit (1) : » Je ne puis terminer ce juste éloge des Jésuites sans remarquer que, dans une position où l'extrême attachement des indigènes pour leurs pasteurs aurait pu, avec bien peu d'encouragement de leur [lart, donner occasion aux désordiis qu'entraînent la violence et l'insurrection, je les ai vus

(1) ] otjaije (le Pages, I. r, p. TjO.

obéir au décret de leur abolition avec la déférence due à l'autorité civile, et en même temps avec le calme et la fermeté des âmes vraiment héroïques. ^>

SismondI n'est pas moins explicite. Voici en quels termes il parle des Jésuites arrachés à leurs travaux transatlantiques (I) : «Au Mexique, au Pérou, au Chili, enfin aux Philippines, ils furent également investis dans leurs collèges, le même jour, à la même heure, leurs papiers saisis, leurs personnes arrêtées et embarquées. On craignait leur résistance dans les Missions, où ils étaient adorés par les nouveaux convertis ; ils montrèrent, au contraire, une résignation et une humilité unies à un calme et à une fermeté vraiment héroïques. '>

La probité de Charles III ne faisait pas plus doute que ses talents. Clément XIII aimait ce prince; le 16 avril 1767, il lui écrivit pour le supplier, au nom de la Religion et de l'honneur, de déposer dans son sein paternel les causes d'une pareille proscription. Le pape s'exprimait en ces termes pleins de douleur : « De tous les coups qui nous ont frappé pendant les malheureux neuf ans de notre pontificat, le plus sensible à notre cœur patei'nel a été celui que Votre Majesté vient de nous annoncer. Ainsi, vous aussi, mon fils, t/}( q}(oqi<e,filimi; ainsi le Roi Catholique, Charles III, qui est si cher à notre cœur, remplit le calice de nos soutïrances, plonge notre vieillesse dans un torrent de larmes et nous précipite au tombeau. Le pieux roi d'Espagne s'associe à ceux qui étendent leur bras, ce bras que Dieu leur a donné pour protéger son service, l'honneur de l'Eglise et le salut

(1) Histoire ries Français^ t. xxix, p. rs72; \'A7iual Rcgisler, ♦ . X, année 1767 , cliap. v, p. 27, et le 3Tctcnre Inslorique do déceml)ie 1767, p. 35 i, confirment ces faits.

des âmes, à ceux, tîis-je, qui prêtent leur bns aux ennemis (le Dieu et de lEi^lise. Ils songent à (Ictriiiie une institution si utile et si bien afïectionnée à celte Eglise, qui doit son origine et son lustre à ces saints licios que Dieu a choisis dans la nation espagnole pour répandre sa plus grande gloire par toute la terre. Peut-être, Sire, quelque individu de l'Ordre a-t-il troublé votre gouvernement? Mais dans ce cas, ô Sire ! pourquoi ne punissez-vous pas le coupable sans étendie la peine aux innocents? Nous attestons Dieu et les hommes que le corps, l'institution, l'esprit de la Société de Jésus sont innocents; cette Société n'est pas seulement innocente, elle est pieuse, utile et sainte dans son objet dans ses lois, dans ses maximes. "

Clément XIll s'engageait à ratifier toutes les mesures prises contre les Jésuites, et à punir ceux qui auraient manqué à leurs devoiis de prêtres et de sujets fidèles. Le Roi répondit : » Pour épargner au monde un grand scandale, je conserverai à jamais dans mon cœur l'abominable trame qui a nécessité ces rigueurs. Sa Sainteté doit m'en croire sur parole. La sûi'cté de ma vie exige de moi un profond silence sur cette affaire. '>

A l'aspect d'une obstination qui se relrancliait sous des paroles dénuées de preuves, ClémenL XIII crut que sa charge de Pasteur souverain lui faisait un devoir dintervenir dans un procès terminé |)ar la force brutale, lors même que ce procès n avait pas été instruit. La colère des Pvois et de leurs ministres les avait mal servis et encore plus mal insi)ii'és: le Pape se contenta d'en appeler à la dignité de la raison humaine. Dans un bref adressé à Charles III, il déclara <; Que les actes du Roi contre les Jésuites met-

212 CLÉAILNT XIV

taient évidemment son s;iUit en danger. Le corps et l'esprit de la Société sont innocents, ajoutait-il. et, quand bien même quelques religieux se seraient rendus coupétbles, on ne devait pas les frapper avec tant de sévérité sans les avoir auparavant accusés et convaincus. >>

Nicolas d'Azara n'a point fait mystère, dans la ville de Rome, des documents accablants que son gouvernement lui annonçnit. Il a jiffirmc que si le Saint- Siège ou le cardinal Torregiani i)rovoquait le ministère, d'Aranda et ses collègues étaient tout prêts à jeter sur l'expulsion des Jésuites une lumière inattendue. Roda s'est rendu le porteur officiel de ce défi ; Rome l'accepte dans la mesure des bienséances pontiticales. Torregiani. le secrétaire d'Etat, déclare à Thomas Azpuru et à d'Azara, en présence du corps diplomatique, qu'il somme le cabinet de Madrid de produire publiquement les documents dont il argue, les écrits ou les actes qu'il a découverts soit à la charge du Pape, soit à la sienne ou à celles des Jésuites. Azpuru et Azara en instruisent leur cour, et le gouvernement espagnol garde le silence. Torregiani insiste; Clément XIIÏ se plaint avec fermeté de cet outrage gratuit: on ne rép.ond que par de nouvelles menaces, sans jamais pi'éciser un fait. Aujourd'hui que toutes les dépêches du ministère sont en noire possession, il nous est même impossible d'en évoquer un seul. C'est donc à la postérité à flétrir en dernier ressort de pareilles allégations,

Charles III ne revenait jamais sur une résolution piise. Les larmes du Pape ne l'atlendrirent pas; il croyait à la fable inventée par les ennemis des Jésuites, à ces lettres apocryphes qui avaient ulcéré son cœur. Il ne se décida jamais à révéler, même au Sou-

ET LES JÉSl'lTES. 213

veiain Pontife, la cause de sa subite inimitié contre la Socfété de Jésus. Ce fut un secret qu'il emporta dans la tombe; ce secret a transpiré malgré lui.

Les Jésuites, enlevés au même instant sur tous les points du territoire espagnol, ne devaient communiquer avec aucun être vivant jusqu'à leur arrivée à CivitaVecchia. Le Pvoi les déclarait sans patrie; mais, par un reste d'hun)anité, en s'emparant de leurs biens, il faisait à chacun d'eux une pension alimentaire de cent piastres par an. Une restriction était néanmoins apportée à cet acte. Les Pères exilés devaient s'abstenir de toute apologie de leur Ordre, de toute offense directe ou indirecte envers le Gouvernement; et la faute d'un seul, que des mains étrangères ou hostiles pouvaient commettre, entraînait pour les autres la suppression immédiate de ce secours viager (I). Il était défendu à toutEspagnol, sous peine

(I) L'article de ïa Pragmatique Sanction qui a trait à la jjcnsion alimentaire est ainsi conçu :

« Je déclare que, dans la confiscation des Ijiens de la Compagnie de Jésus, sont compris tous ses Ijiens et effets, meubles et immeubles, etc., sans préjudice de leurs cbargcs et des portions alimentaires des individus, qui seront : Pour les Prêiies, de cent piastres leur vie durant, et de quatre vingt- dix pour les Religieux laïques; lesquelles portions alimentaires seront i^ayabies sur la masse générale, qui sera formée des biens de la Compagnie.

• Je déclare que ceux des Jésuites qui sortiront des Etats du Pape, où ils sont envoyés, ou ([ui donneront quelque juste motif de mécontentement à la Cour, par des actes ou par des écrits , perdront aussitôt la pension qui leur est assignée. Kt quoique je ne doive pas présumer que le corps de la Compagnie, man(|uant encore aux oldigations les plus strictes et les plus importantes, permette qu'aucun de ses membres fasse des écrits contraires au respect et à la soumission dus à ma volonté , ^ous prétexte d'apologie ou de défense qui tendraient à tioubler la paix dans mes royaumes, ou que ladite Couipagnic se serve d'éiuissaire»

de haute trahison, de parler, d'écrire, de réclamer contre ces mesures et de correspondre avec les Jésuites. L'on devait acce|)tersansexamen celte étrange proscription, qui devenait la ruine morale et matérielle de l'Espaane, ainsi que de ses colonies. Il y eut dans le peuple de sourdes fermentations, les grands s'indignèrent ; mais d'Aranda avait pris ses précautions. Il calomniait ses victimes ou il frappait de terreur ceux qui s'apprêt.iient à les défendre. Quelques voix libress'élevèrent pourtant, et Charles III entendit un Evéque lui reprocher l'iniquité de son décret. Le 12 mai . Roda écrivait à Azara : La plupart des Evêques ont décidé d'offrir leur concours au Roi et au comte d'Aranda. Seulement nous savons que celui de Tolède et son vicaire, malgré leurs ruses, ont envoyé mille sottises 5 Rome. Nous ne serions point étonnés que ceux deCucnoa, Coria, Ciudad-Rodrigo, Teruel et quelques autres en eussent fait autant 5 mais nous l'ignorons. »

Quand les premiers bâtiments de transport, qui ne devaient plus, jusqu'à destination, communiquer avec le rivage, furentenvuede Civita-Vecchia, les bannis, dont des marches forcées, des privations de toute espèce, des souffrances de toute nature avaient épuisé le courage, espérèrent enfin. On s'était flatté que les Novices ne voudraient pas commencer leur carrière par l'exil, et qu'ils consentiraient à rester en Espagne. On les tenta par les souvenirs de la famille et de la patrie; il y eut dans plusieurs cités, à Valladolid surtout, des luttes où l'on chercha à surprendre la

secrets pour parvenir à cette fin, si pareil cas arrivait, contre toute apparence, tous les individus perdraient à la fois leur pension, n

ET LES JESUITES. !2iO

candeur de cette jeunesse refusant de se séparer de ses maîtres. Les séductions et les menaces échouèrent ; les Novices, saintement obstinés, suivirent leurs pères dans la voie des tourments. Ainsi qu'en France et en Portu^îal . l'ordre de Jésus, en Espagne, ne vit que très peu d'apostats. Cette soif de l'exil, sur laquelle d'Aranda n'avait pas compté, fut un embarras. Les navires manquèrent, on jeta les uns sur les autres ces hommes de tout âge et de toute condition . dont le ministère de Charles III semblait faire la tiaite^ et on les dirigea sur l'Italie. D'Aranda avait tout combiné à l'intérieur, mais sa sollicitude de pioscri[)teur ne dépassait pas la frontière. En arrivant sur la rade de Civita-Vecchia , « le gouverneur, qui^ selon Sismondi (1) , n'était point prévenu, ne voulut pas les recevoir, et ces malheureux, parmi lesquels il y avait beaucoup de vieillards et de malades, entassés comme des criminels à bord des bâtiments de transport, furent réduits, pendant des semaines, à courir des bordées en vue de la côte. Beaucoup d'entic eux périrent. »

Cet événement a été si cruellement dénaturé, que nous n'avons cherché à le juger que sur les récils des Calvinistes. Nous publions la version de Sismondi. Le Protestant, dont les sympathies religieuses et politiques sont si éloignées de la Cour de Rome et de l'Institut de Loyola, n'a pas même l'idée de faire un crime au Pape et au Général des Jésuites d'un incident qu'expliquent les lois sanitaires, la sûreté des Etats et les exigences de l'honneur, selon les idées reçues en di[)lomatie. Un Catholique n'a ni cette réserve ni celte équité. Dans son Histoire de la

(I) Histoire des Françuis, t, xxix, p. 372.

216 CLÉMLKT XIV

Chute des Jésuites (1), le comte Alexis de S-jint- Ptiest ne craint pas, sans aucune preuve à l'appui, sans le témoignase même d'un calomniateur, de torturer les faits et de donner un démenti aux actes les plus incontestables. Il s'exprime ainsi :

<i II faut en convenir^ l'arreslalion des Jésuites et leur embarquement se firent avec une précipitation nécessaire peut-être, mais barbare. Près de six mille prêtres de tous les âges, de toutes les conditions, des hommes d'une naissance illuslre. de doctes personnages, des vieillards accablés d'infirmités, privés des objets les plus indispensables, furent relégués à fond de cale et lancés en mer sans but déterminé, sans direction précise. Après quekpies jours de navigation, ils arrivèrent devant Civita-Vecchia. On les y attendait : ils furent reçus à coups de canon. Les Jésuites partirent furirux contre leur Général; ils lui reprochèrent sa dureté et l'accusèrent de tous leurs malheurs. "

C'est une triste page que celle-là. La mémoire de Clément XïlI. celles du cardinal Torregiani et de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, n'en seront pas souillées; mais , pour répondre d'avance à des outrages sans profit , sans gloire et sans vérité, Sismondi ajoute : ^- Clément XIII regardait les Jésuites comme les défenseurs les i)lus habiles et les plus constants de la Religion et de l'Eglise; il avait un tendre attachement pour leur Ordre; leurs malheurs lui arrachaient sans cesse des larmes; il se reprochait en particulier la mort des infortunés qui avaient péri en vue de Civita-Vecchia : il donna des ordres pour que tous ces déportés, qui lui arrivaient succes-

(1) Hiiloirc de la Chule des Jésuites, p. 65.

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sivement d'Europe et (rAmériqiie, fussent distribués dans les Etats de l'Eglise , où plusieurs d'entre eux aequirenl dans la suite une haute réputation littéraire. »

Le premier navire portait les Jésuites aragonais. Ils étaient au nombre de six cents. Le P. Joseph Pignatelli les animait à la rési'ïnalion. Dans sa dépêche datée de Saint-lldephonse, le 28 juillet 1767, Roda lui même la proclame en termes si formels que le doute même n'est plus permis. >: îXous savons, écrit il à d'Azara, ce que les Jésuites qui se trouvent en route annoncent aux autres ; quelques-unes de leurs lettres sont tombées entre nos mains. Dans l'une on détaille les communications antérieures échangées avec la Cour de Rome. On connaît i)ar là les instructions qu'ils en ont reçues. Ils applaudissent à la résolution du Pape de ne point les recevoir dans ses Etats. Ils endurent ces peines comme un niarlyre |)Our le bien de l'Eglise persécutée. Les Aragonais sont les plus fanatiques, et tous désirent donner leur vie pour la Compagnie. »

La correspondance de ces exilés sur les mers est interceptée par leurs proscripteurs, qui se racontent tout ce qu'ils y découvrent; puis, comme habitué à trouver un pareil dévouement dans ses victimes, Roda le constate froidement , laconiquement. Il ignore qu'après lui il viendra des écrivains qui, à l'école du comte de Saint-Priest, essayeront de torturer les faits afin d'en extraire quelque lambeau d'accusation contre les disciples de saint Ignace. Roda, sans s'en douter, sans le vouloir surtout glolitie cette hér(rn;ue résignation que d'autres prendront à tâche d'insulter.

Les Jésuites écartes du rivage comprenaient les

motifs qui avaient inspiré celte mesure au cardinal Torregiani; ils l'approuvaient. Les Etats Pontificaux sont peu fertiles, et six mille individus y arrivant subitement devaient provoquer la famine, ou tout au moins des muimures parmi le peuple. Les Jésuites savaient encore que, si Clément XIII les accueillait sans faire auprès de Charles III des démarches officielles,, ce serait encourager les autres cours à imiter Pombal, Choiseul et d'Aranda. Le Pape se chargeail des enfants de saint Ignace; on pouvait donc impunément les spolier, les jeter pauvres et nus sur le territoire romain. La charité pontificale veillait à leur entretien : les minisires et les magistrats n'avaient qu'à se partager leurs dépouilles. Ce calcul ayant déjà réussi, d'autres ne demanderaient pas mieux que de le faire. La cour de Rome s'était , à juste titre, montrée fort offensée des termes outrageants de la Pragmatique Sanction de Charles III. Ce prince improvisait le Pontife geôlier de six mille Espagnols. Sans avoir consulté le Vatican^ il insultait à la dignité du souverain temporel en choisissant un pays ami pour lieu de déportation. Clément XIII fut irrité de ces procédés insultants, et il ne voulut pas que le domaine de saint Pierre devînt la prison de tous les Religieux qu'il plairait aux gouvernements de bannir de leur territoire, sous prétexte qu'ils étaient dangereux à l'ordre public , mais en réalité parce que leur fortune tentait les cupidités diplomatiques.

Tels furent les motifs qui engagèrent le Pape à ne pas accepter les divers convois de Jésuites qui se succédèrent. Dans l'intérêt et pour l'honneur du Siège aj)OstoIique , les Pères ne firent entendre aucune plainte. Les aveux du ministère espagnol le démontrent surabondamment. Ils souffrirent, ne voulant

pas qu'à cause d'eux la cour de Rome fiit humiliée dans SCS rapports avec les puissances. Les Français occupaient militairement les villes maritimes de la Corse, où Paoli poussait le cri de l'indépendance nation.'ile. Ces ports étaient neutres; le Pape obtient qu'ils s'ouvrent aux proscrits. Les proscrits entrent à Ajaccio au moment même où Caflari met le siéQC devant la ville. Au mois d'août 17G7. on les dépose sur le roclier de San Bonifacio. Pendant ce temps, la République de Gènes cède l'île au gouvernement de Louis XV. Le premier soin de Clioiseul est de charger Marbœuf d'expulser tous les Jésuites (1); on les dirige sur Gênes, de là ils se rendent à Bologne, puis enfin ils s'établissent à Ferrare.

Avantde monter sur letrône d'Espagne, Charles III avait régné à Naides. Son nom y était respecté, et en partant pour Madrid il donna l'investiture du royaume des Deux-Siciles à Ferdinand IV, un de ses fils. Ferdinand. trop jeune pour gouverner par lui-même, avait eu besoin d'un guide ; le jurisconsulte Bernard Tanucci fut nommé son premier ministie. Les Rois de la maison de Bourbon devaient périr ou être emportés dans la tempête que préparait la philosophie

(1) Le prolcstanl Scliœll, dans son Cours d' histoire des Élats européens, t. IX, p. 53, raconte avec (jiielle cniaulé le duc de Clioiseul fit procéder à ces persécnlions. a Ln manière dont tut lieu cette nouvelle expulsion montra sous un triste jour la j)ictcndue pliilanlr()[)ie des coryphées de la philosophie. On avait été injuste envers les Jésuites français ; mais la coiiduile qu'on tint envers les Jésuites espagnols, auxquels la républi([ue génoise avait accordé asile dans Tilo de Corse, fut bnrhare. On jeta les religieux dans des vaisseaux, où, par une chaleur étouffante, ils étaient entassés sur le tillac, coucliés les uns sur les aultcs, exposés aux ardeurs du soleil. Ce fut ainsi qu'on les transporta à Gêne?, d'où ils furent envoyés dans l'Etat ccclésiasliiiuc. «

220 CLÉMtlVT XIV

(lu dix-hiiitième siècle, et, par un esprit de vertige qu'il sera toujours impossible d'expliquer, ces princes s'entouraient des ennemis les plus dangereux de leur trône. Les idées de liberté, qui conduisent si rapidement aux idées de révolution, s'abritaient sous leur sceptre ; elles présidaient à leur gouvernement ; elles s'infiltraient dans le peuple avec la garantie du pouvoir. Choiseul régentait la France; d'Aranda essayait de modifier les mœurs espagnoles ; Tanucci, comme eux imbu des utopies économistes, les faisait triompher à Kaples. Avant d'être le favori d'un Roi, cet homme, dont les mœurs étaient ()nres et dont les talents administratifs sont incontestables, professait le droit à l'Université de Pise. Ses qualités lui avaient acquis une grande prépondérance sur les ministres ses collègues ; il essayait de l'étendre encore en flattant les Philosophes, qui distribuaient la gloire. Il s'était pris d'une haine mortelle pour le Saint- Siège, et il disait souvent qu'il fallait rogner un peu le manteau papal. Tanucci se trouvait dans les conditions voulues pour faire la guerre aux Jésuites.

Clément XIII suppliait le Roi catholique d'épargner à sa vieillesse et à l'Eglise un deuil aussi profond que légitime. ^^Loin d'y réussir, raconte Sismondi (!}, loin de déterminer ce monarque à motiver sa barbarie autrement que par les généralités les plus vagues, il ne put empêcher que Charles III et le duc de Choiseul n'entraînassent dans le même système de persécution les deux autres branches des Bourbons en Italie. » Le roi d'Espagne avait toute autorité sur Tanucci ; il lui écrivit. Aussitôt le ministre napolitain saisit l'occasion de s'attirer quelques éloges des Encyclopé-

[\)' Hisloiie des F» a" rais ^ t. XX x, ji. 373.

dfste?. Il all.iit braver Rome, complaire à Charles III, et disposer en maître de toutes les propriétés des Jésuites. Le marquis Tanucci ne se mit pas en frais d'imagination pour arriver à ce triple résultat. Il arracha an roi Ferdinand, à peine majeur, un premier édit contre les membres de la Compagnie, et, sans prendre le temps de couvrir son arbitraire de quelque prétexte, il résolut de suivre pas à pas le plan qui avait si bien réussi à d'Aranda. Dans la nuit du o novembre J767, il fit investir simultanément les Colléoes et les maisons de la Société. Les portes furent enfoncées, les meubles brisés, les papiers saisis, et la force armée escorta, vers la plage de Pouzzole , les Pérès , auxquels on ne permit que de prendre leurs vêtements. Ces mesures fuient exécutées avec tant de précipitation, que, au rapport du Général Coletta (I), ceux qu'on avait enlevés de Naples à minuit faisaient, au jour naissant, voile vers Ternicine.

C'étaient de grands apôtres de la tolérance et de l'égalité sociale en théorie que ces ministres, précurseurs de la philantropie. Ils violent comme à plaisir toutes les lois de riiumanité. Huit Jésuites, courbés sous le poids des années^ résidaient à Sora. Pour s'emparer de leurs personnes, Tanucci met en mouvement un corps de quatre cents arbalétriers. Le roi Ferdinand répugnait à signer le décret qui proscrivait les Jésuites de ses royaumes de Naples et de Sicile. Il demandait à Tanucci quels crimes avaient commis ces religieux, qui lui avaient donné les |)reraières notions de la foi catholique et dont le nom était révéré dans toutes les classes. Tanucci se rejetait sur la raison d'Etat et sur la volonté de Charles II!

(I) Sloria a'i ^'npoli, t. I, liv. H, § 8, p. 1G8.

LES JESUlTtS. 19

222 CLÉ3IEM XIV

d'Espagne. Le jeune prince s'obstinait ; enfin le ministre parvint à gagner l'évêque Latilla , un de ces confesseurs suivant la cour et qui se font de la conscience royale un marchepied pour arriver à la fortune et au pouvoir. Latilla arrache à Ferdinand de Naples ce qui jusqu'alors avait été si dignement refusé au père et au tuteur. Le décret de proscription fut signé. A peine les Jésuites étaient-ils a'oandonnés sans nourriture, pres(iue sans vêtements, sur la côte de Terracine, que Tanucci confisquait leurs biens, disposait de leurs maisons, et vendait leurs meubles à l'encan. Il faisait fondre les statues en argent dTgnace et des autres saints dont les églises de la Compagnie étaient ornées; la hache ou le marteau détruisait le monogramme de llnstitut scul[)té sur le bronze on sur le marbre. Tanucci aspirait à ne laisser aucun souvenir vivant du passage des Jésuites dans le royaume. Les Napolitains s'indignaient comme leur Roi de cet exil sans cause et de ces mutilations sacrilèges. Tanucci essaya de se justifier en calomniant ses victimes dans un pam|)hlet officiel.

La victoire de Choiseul et de d'Aranda n'était pas encore complète. Le jeime duc de Parme, petit- tils de France et infant d'Espagne, fut sollicité par eux d'entrer dans la coalition contre les Jésuites. Il avait pour guide Du Tillot, marquis de Felino, agent de la secte philosophique. Au commencement de 17(i8, les Jésuites se virent chassés de Parme. Pinto, grandmaître de Malte, était feudataire du royaume de Naples. Les cours de France et d'Espagne obligèrent celle des DeuxSiciles à poursuivre ITnslituI jusque sur le rocher des chevaliers de la Chrétienté. Tanucci s'empressa d'obtempérer. Le 22 avril 1768, legrandmaîlre rendit un décret par lequel, cédant aux sotli-

ET LES JÉSUITKS. 223

cilalions du N;ipolilaiiî , il b;i!inissait de l'île la Compagnie de Jésus.

A ces coups réitérés, qui ébranlaient le Saint-Siège, le vieux Pontife n'avait eu à opposer que la patience, les prières et la raison. Lorsqu'il vit que Ferdinand de Parme s'unissait aux ennemis de l'Eglise, il se rap[)ela que ce prince avait du sang de Farnèse dans les veines, qu'il était vassal de Rome, et par une bulle il promulgua sa déchéance. Rezzonico était le fils d'un marchand de Venise, mais il était prince [)ar l'élection, Souverain Pontife par la miséricorde divine. Il se trouvait en face de celte royale famille de Bourbon, qui conjurait la ruine des Jésuites, sans songer que quelques années plus tard ces mêmes Bourbons, calomniés, détrônés, fugitifs ou égorgés, invoqueraient l'Eglise comme le dernier juge sur la terre qui pût leur ouvrir le ciel ou les consoler. Rome revendiquait des droits sur le duché de Parme, droits contestés peut être, mais qu'il était politique de faire valoir dans les circonstances. Clément XIII avait tout soutïert; il n'osa point cependant abaisser la tiare aux pieds d'un de ses feudataires. Le 20 janvier 17G8, il publia une sentence par laquelle il annulait les décrets promulgués dans les principautés de Parme et de Plaisance : aux termes de la bulle In cœna Domini^ il fra[)pait d'excommuni.ation les administrateurs du duché. C'était porter atteinte au Pacte de famille et blesser Choiseul dans son orgueil diplomatique. Choiseul ameuta contre le Saint-Siège les Bourbons, qui alors faisaient servir leur union à humilier la Papauté; mais en opposant des privilèges surannés à des haines inexplicables, elle n'avait pas fous les torts, car le calviniste Sismondi explique ainsi ce dillèrend,né de la destruction des Jésuites :

224 CLÉMENT XlV

« Quelque peu fondée. (îit-il (1). que fût orioinaH renient la prétention de l'Eglise à la souveraineté de Parme et de Plaisance, c'était un fait établi depuis des siècles dans le droit public: et, quoique les grandes puissances, en disposant de l'héritage des Farnèse [lar les divers traités du dix-huilième siècle, y eussent eu peu d'égard, elles n'avaient point, par leur silence, aboli un droit constamment invoqué, et par le Saint Siège, qui le réclamait, et par les habitants de Parme et de Plaisance, qui y trouvaient une garantie. »

Ainsi, le Saint-Siège, même en 1768, était, au dire d'un des écrivains les plus habiles du Protestantisme moderne, la garantie des peuples contre les rois. Choiseul se garda bien d'envisager la question au même point de vue. Le fils d'un marchand de Venise avait l'audace de rappeler à son devoir un prince de la maison de Bourbon; le ministre, protecteur des théories d'égalité philosophique, se trouva froissé dans ses vanités de courtisan. Le Jl juin 1768, la France prit possession du Comtat Venaissin ; Naples, à son instigation, s'empara de Bénévent et de Ponte- Corvo. Les Jésuites n'avaient pas été expulsés de ces provinces, relevant du patrimoine de saint Pierre; Choiseul et Tanucci les en chassèrent en confisquant }eurs biens.

Les Jésuites, disait-on, étaient repoussés par les nations; l'esprit public se prononçait contre eux dans tous les royaumes, et le premier jour où il put se manifester, il se déclara eîi faveur des Pères de l'înstitul. Le 4 novembre 17G8 était la fête du roi Charles d'Espagne. Il y avait dix-neuf mois que les Jésuites,

(1) Histoire lia Français, t. ixix , p. 3J5.

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enlevés de la Péninsule, étaient à -tout jamais proscrits: il n'en existait pas un seul sur le territoire espa{ïnol, mais leur souvenir vivait dans le clergé et dans le peuple. « Le jour de la Saint-Charles, dit le protestant Coxe (1), lorsque le monarque se faisait voir au peuple sur le balcon de son palais, on voulut profiter de la coutume d'accorder ce jour-là qui-hiue demande générale, et, à la grande stupeur de toute la cour, les cris d'une foule immense firent entendre d'un commun accord le vœu que les Jésuites fussent réintégrés, et qu'on leur accordât la permission de vivre en Espagne, et de porter le costume du clergé séculier. Cet incident inattendu alarma et contraria le Roi, qui. a[>rès avoir pris des informations, jugea à propos d'exiler le cardinal-archevêque de Tolède et son grand-vicaire^ accusés d'avoir été les fauteurs de celte demande tumultueuse. » On consultait le peuple espagnol, on le laissait libre d'exprimer ses vœux, il réclamait les Jésuites. Ce désir fut interprété par Charles 111 comme une action coupable. Elle le froissait dans ses inimitiés; il ne s'en montra que Itius ardent à provoquer l'exlinclion delà Compagnie. Le Pontife était vieux, affaibli par les travaux, et surtout par la douleur; on espéra vaincre sa résistance en l'effrayant. Le marquis d'Aubeterre, ambassadeur de Fiance à Pxome, fut chargé de ce rôle: il jirésenta au Pape un mémoire pour demander la révucation du bref contre Parme. Ce mémoire était si violent que Clément Xlil s'écria d'une voix entrecoul)ée (2) : « Le vicaire de Jésus-Christ est traité comme

(I) L'Espagne sous les Rois de la maison de L'oiirbon , par C<.\e, t. V, p. 25.

{'J) Histoire (h la Chute des Jésuites, par le comte de Sainll'iicsl, p. 78.

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le dernier des homriies! il n'a sans doute ni ai-mées ni canons; il est facile de lui prendi'c tout, mais il est liors du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. »

Ce généreux cri d'un vieillard aurait dû émouvoir Clioiseul; il lui donna l'idée de poursuivre à outrance la destruction des Jésuites, et, le 10 décembre 1768, d'Aubelerre, avec une nouvelle note, vint l'exiger du Ponlife. Le Portugal s'unissait aux quatre cours de la maison de Bourbon pour formulei" ce vœu. Le cardinal Torregiani, secrétaire d'Etat , l'accueillit avec des paroles dignes de l'Eglise romaine. « Parla force, répondit-il aux ambassadeurs réunis autour de lui, les princes peuvent faire tout ce qu'ils voudront, mais par voie de concession, soyez assurés qu'ils n'obtiendront jamais rien. >• Une telle fermeté avait toujours été son guide dans les affaires. Le Pape ne se démentit pas au milieu de tant de circonstances pénibles. Il luttait avec énergie, quand un trépas subit, et depuis longtemps désiré, arracha Clément XIII aux tortures morales que les adversaires des Jésuites lui faisaient endurer. Il expira le 2 février 1769, à l'âge de soixante-seize ans (1). Deux jours après cette

(1) On admire dans la liasiliquc de Sainl-Pierrc de Rome , le tombeau de Clément XIII, l'un des chefs-d'œuvre de Canova. L'immurlel statuaire a placé aux pieds du Pontife deux lions tjiii, par leur beauté, aliirent tous les ref;ards. Celui qui dort , c'était, dans la pensée de l'artiste, le symbole de la mansuétude et (le la confiance ; celui qui veille et qui semble vouloir se défendre en montrant ses griffes , c'est , toujours d'après Canova , l'image île Clément XIII ne voulant pas condumner la Société de Jésus. Les Jésnitcs n'existaient plus ([uand Canova, l'un de leurs derniers élevés, traduisit dans le marbre les résistances catboli(|ucs de Clément XIII, et proclama sa reconnaissance pur une ingénieuse allégorie.

mort, que l'ymbassadeiir de Porliigal, Almada Mendozza, retiré à Venise eomnie en observation, ignorait eneore, ec diplomate écrivait à Nicolas Palliarini. « Enfin les trois cours de Bourbon se sont mises en campagne pour extirper une bonne fois de ce monde cette Société ennemie du genre humain. D'a|)rcs ce qu'on me mande de Rome, on espère que le Pape le fera avec l'assentiment du Sacré Collège, à moins qu'il ne veuille tromper encore les souverains par des moyens évasifs. A Rome, les Jésuites marchent tout mortifiés en attendant leur chute. Nous verrons comment finira celte comédie qui fixe les yeux du monde entier. •'

D'Almada était dans l'erreur. Les derniers jours de la vie du Pontife avaient été dignes de son règne; mais ce trépas compliquait la situation; il ouvrait un vaste champ à l'intrigue. Nous allons dire de quelle manière les Cardinaux et les Ambassadeurs des Couronnes l'exploitèrent.

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