‹ Clément XIV et les JésuiteesChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Jésuites à Rome. — Seizième congrégation générale. — — Election de François Retz. — Mesures prises par l'Instititt contre ses écriTainset ses polémistes. — Les congrégations de procureurs. — Mort du P. Retz. — Ignace 'Visconti lui succède.— Il expire et le P. Centurinni, nommé Généra! à sa place, meurt promptement. — Election de Laurent Ricci. — =■ .Son caractère. — Pressentiment de la Congrégation. — Le Conclave de 1769. — Menaces des ambiissadeurs de la maison de Bourbon. — Le cardinal Chigi et les Zelanti. — Instructions données par Louis XV aux cardinaux français. — Les exclusions. — L'empereur Joseph II au Conclave. — Son attitude au Gesd. — De Bernis entre au Conclave. — Intrigues des ambassadeurs de Franceet d'Espagne. — Le Bcrretino du cardinal Albani et la courtisane. — Propositions faites j)our nommer un Pape qui s'enga;;e , avant l'élection , à détruire la Compagnie de Jésus. — Dufour, agent du Jansénisme et sa correspondance.— Le cardinal Malvezzi présenté comme l'ape. — Il est trop éclairé. — Les fanatiques et les politiques. — La Corruption dans le Sncrè-t'ollége. — Intimidation exercée par les ministres des trois cours. — Différence entre la" prélature romaine et les étrangers. — Intrigues que font mouvoir les puissances. — Moyens qu'elles emploient. — Correspondance inédite et autogmphe du cardinal de Bernis et du luarquis d'Aubeterre. — Don Manuel de Roda et le chevalier d'Azara. — l'ropositions de simonie. • — Vingt-trois exclusions. — Attitude de Ganganelli, — Ce que pensent de lui d'Aubeterre, Bernis et Dnfour, — Les Commentaires inédits du P. Jules de Cordara. — Déplorable situation du Sacré-Collége. — Scandales dans le Conclave révélés par Bernis. — Ganganelli et le cardinal de Solis. — Ils s'accusent tous de jésuitisme. — Bernis tenu à l'écart. — Pacte secret ptjur supprimer les Jésuites. — Ganganelli trompe les deux partis. — Aveux de Bernis. —

Election de Clément XIV. — Récompenses accordées aux cardinaux qui ont fait flécliir leur conscience. — Nicolas Pagliarini, condamné aux galères et gracié par Clément XIII , est

nommé chevalier par Clément XIY. — D'Aubeterre demande

des proscriptions.

Au moment où la Société de Jésus, dans l'éclat de sa nialurilé. succombail en Portugal, en France, en Espagne et à Naples, elle semblait n'avoir rien à re-

doiiler (le In pari du Saint-Singe. Elle avait rendu tant de scivices à la Religion et à la Chaire apostolique que tout portait à croire qu'un Souverain Pontife ne consentiiait jamais à détruire l'œuvre de prédilection des Papes dont il ceignait la tiare. Cette pensée consolait la Calholicilé. elle insjiirait aux Jésuites une dernière espérance : elle leur i)eruietlaiL d'envisager d'un œil serein la tourmente qui les avait dispersés. Rome ne devait pas, ne pouvait pas faiblir dans la lutte sous [)eine dabdiquer son autorité morale, et jamais l'Institut ne s'était montré plus intimement uni au successeur des A[)ôlres. Jamais il n'y avait eu plus d'accord entre le Vicaire de Jésus-Christ et l'Ordre de saint Ignace que dans les anpées qui précédèrent sa suppression.

Les débats intérieurs ou théologiques qui agitèrent la Compagnie soUs quelques Pontifes étaient oubliés. Grâce à la sagesse de leur administration, les Généraux avaient cicatrisé la plaie faite au principe d'obéissance par les querelles sur les cérémonies chinoises. Il n'existait plus de ferments de discorde (1),

(1) Kn dehors des Congiégations {jénérales, il y avait, tous les trois ans, les Congrégations des Procureurs. Il s'en était tenu deux sous saint François de Borgia, deux sous JlercnriaD , huit sous Aquaviva, huit sous Vitelleschi, deux sous Goswiu Niekel, six sous Cliva, une sous Charles de iNoyelle , trois sous Gonzales, cinq sous Tauihuriiii, trois sous Retz. Vins d'une fois les guerres ou d'autres causes politiques s'opposèrent à ces assemblées triennales ; la dernière, qui se tint en 1749, était la quarantième. Vingt-six de ces Congrégalionsdécidérent, à l'unanimité, (pi'on ne devait pas provoquer l'Assemblée générale des Pères ; dans huit, cette convocation ne réunit qu'un ou deux suffrages; d.ins quatre , elle ne fut différée que par une faible majorité. DiMix Congrégations de Procureurs la dccrélèreiit sous Claude Aquaviva et sous Tyrse Gonzalès. Nous avons fait connaître

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et les trois Congréj];alionsg(;néra!es appelées à donner de nouveaux chefs à la Société n'avaient eu qu'à constater les heureux effets d'une indissoluble alliance avec le Saint-Siège.

les motifs d'opposition mis en avant pour forcer la main à Aquaviva. Ceux qui déterminèrent Gonzalés à faire appel aux Profès ne sont pas connus; ils donnent cependant la rlof de cette obéissance, servile selon les détracteurs de l'Institut, et si dii;neanx yeux des hommes impartiaux.

Tyrse Gonzalés était GéntTal depuis 1687. C'était l'époqtie où le probabilisme des théologiens de la Compagrie était mis en uanse. Dans l'année I()9I, le chef de l'Ordre publia, à Dillingen, son ouvrage De recto Usu Opinionum jjrohahilium. Tous les assistants demandèrent que le livre fût supprimé, Gonzalés consentit à le corriger seulement. En 1693, on devait nommer les députés à la Con;;régation des Procureurs ; au mois d'avril, la province de Rome désigna son représentant. A la majorité de trente-trois voix contre neuf, le P. Paul Segneri , l'un des pins éloquents adversaires des opinions soutenues par le Général, fut élu. Les autres provinces de la Société, Milan, Venise, Naj)les, Angleterre , Gallo-Belgique , Rhin iiifëiii'ur et les cinq de l'assistance française, suivirent l'exemple donné par Rome. Les Jéiuites craignirent de voir les Jansénistes se faire une arme du livre de Gonzalés ; ils l'attaquèrent avec nne vivacité inexplicable dans des hommes qu'on nous représente sous l'œil de leur G'Miéral comme un cadavre ou comme un bâton entre les mains du vieillard. Le 19 novembre ils se réunirent. Les suffrages se balancèrent tJjllement que le décret pour convoqmr l'Assemblée générale fut rendu. Mais bientôt d^s difficultés s'élevèrent; il n'y avait qu'une demi-voix de majorité. Celte majorité mettait elle-niême en doute si elle avait atteint son but et ré^Jisé le pluta mcdictate svffrayia recommandé par les Constitutions. Le eas n'était pas prévu, on en appela au Souverain Pontife, qui nomma une commission composée des cardinaux Pancialtici, Albani, Carpegna, Maii>coiti et Spada. Le jugement de cette coutmission décida l'insuinsance de majorité, et la XIV* Congrégation générale trancha la (lueslion en déclarant que la majorité devait au moins être de trois voix.

Celte opposition contre les doctriiu'S thcologiqucs de leur chef

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Michcl-Ar){îeT;inibiirini après avoir gouverné l'Institut ptMidant vingt-six ans. était mort le 28 février 17o() , sans désigner de Vicaire. Le 7 mars les Profés nomnièrent à ces fondions le P. François Retz. Assistantd"Allemagne,(iui fixa au 15no\embre la seizième assemblée générale. On y remarquait les PP. Charles Dubois, Martin Tramperinski, Jean Scolti, Antoine Casati, Xavier Hallever. François de La Gorrée, François Sierra, Jérôme Santi. Louis La Guiiîe, XavierdeLaGrandvilleet Jean dcVillafannc. Le 30 novembre, Retz, qui réunissait tous les suffrages, obtint, au premier tour de scrutin, l'unanimilé moins sa voix. Né à Prague en 1675, le Père avait successivement rempli avec distinction les principaux rectorats de la province de Bohême.

La Congrégation générale termina ses travaux le 13 février 1751 . Elle porta trente-neuf décrets. Le trente-troisième inlerdilaux Jésuites auteurs le droit de traiter avec les libraires pour la publication de leurs œuvres sans une permission spéciale du Pro- ^incial. Dans son décret lxxxiy la septième Congrégation prohibait tous les actes qui pourraient avoir même l'apparence du négoce. Ce fut pour maintenir celte loi déjà ancienne qu'en J731 une autre vint la corroborer.

D'un consentement unanime il avait été arrêté dans la précédente Assemblée générale (décret ix) que les éciivains de la Compagnie ne devaient pas répondre avec aigreur ou vivacité aux attaques de leurs adversaires. Les Profès déclaraient qu'une polémique pasest un acte qui sert à démontrer l'inclcpenHancc des Jcsuiics même cri face du Général de l'Iiistitut. Si la ('.omp;iji;nie ne l'a pas renouvelé plus souvent, c'est que l'occasion ne s'en est jamais iifTcrte.

sionnée élait contraire à l'esprit de l'Institut. Dans leur quinzième décret ils renouvelèrent la défense ])rimitive de la douzième Congrégation (1), et, à la veille des assauts dont la Société allait être victime, elle prémunit la charité du prêtre contre les emportements de l'écrivain. Il fut décidé que l'on chercherait à réprimer la facilité que chacun avait peu à peu conquise de publier ses ouvrages. La censure préalable s'était affaiblie avec le temps : il fallait la rajeunir. L'Assemblée voulut que les censeurs, pour l'examen des manuscrits, fussent inconnus aux éci-ivains, et les écrivains à leurs juges. Ces derniers avaient ordre de donner leur avis sans respect humain, sans aucun égard pour les personnes, et le Provincial devait veiller à l'exécution des arrêts théologiques ou littéraires.

Retz venait dans un temps de calme , précurseur de la tempête. II se laissa être heureux avec la Com-

(1) Le DécretxiX de la douzième ('ongré[;alion estainsi conçu : « S'il arrivait que (juelqu'un des nôtres , de vive voix , par écrit ou de quelque autre manière que ce soit, blessiU une personne qucIcoii([ue étrangère à la Compagnie, et spécialement des religieux ou des grands, ou leur donnât un juste motif d'offense , d'abord que les supérieurs fassent d'exactes recherches contre le conpiible, qu'ils le châtient avec la sévérité exif;ée par la justice» et (jue rien en celte matière ne demeure impuni. Ensuite (ju'ils fassent en sorte que ceux qui auraient pu avec raison se croire lésés aient le plus prnmptement possii>le la satisfaction qui leur est due. Si jamais on réimprimait les livres contenant certaines choses dont quelqu'un peut se formaliser, qu'on le retranche eniiérement. Enfin , de crainte que les supérieurs, que cela regarde , ne soient trop indulpents sur ce point, les consuMeurs, tant locaux que provinciaux, sont tenus d'avertir les supérieurs médiats si quelqu'un a commis une faute de cette nature, et de déclarer si on lui a imposé une pénitcHce ou non, et quelle pénitence, t

pagnie. Il fut l'ami de Clémenl XII et de Benoît XIV. Il obtint la colonisation de saint François Régis, et par une sage administration il contribua beaucoup à la prospérité de l'Ordre. Plusieurs collèges , des séminaires et des maisons de retraite furent fondés; et quand, le 19 novembre 1750, il mourut, presque dans les bras de Benoît XIV, il abandonna ia Société plus florissante et plus vivace que jamais. Le P. Retz avait désigné [tour Vicaire-Général Ignace Visconti, qui fixa la Congrégation au 21 juin 1751. Parmi les profésqui y assistèrent on comptait Louis Centurioni, Léonard Tschiderer, Joseph de La Grandville, Pierre de Cespedès, Jean de Gusman, Claude Frey de Neuville, Antoine Timoni. Joseph de Andrada. Stanislas Popiel, Léonard des Plasses et Ignace de Sylvcyra, tous Assistants ou Provinciaux d'Itahe. d'Allemagne, de France, d'Espagne, de Portugal et do Pologne. Le 4 juillet Visconti fut élu général. Issu dune grande famille milanaise, ce Jésuite avait longtemps gouverné la province de Lombardie. Il était aimé du Souverain Pontife, et ses vertus ainsi que ses talents l'avaient rendu cher à l'Eglise; mais, après quelques années d'un fructueux généralat, Visconti mourut le 4 mai 1755.

En sa qualité de Vicaire, le P. Centurioni convoqua l'Assemblée d'élection au 17 novembre. Quatre-vingt-quatre Profès se réunirent à Rome. On distinguait dans leurs rangs les PP. Scotti, Antoine Vanossi, Louis Le Gallic, Laurent Ricci, Xavier Idiaquez, Thomas Dunin . Pascal de Maltéis, Gaspard Hoch, André Wagner, Mathurin Le Forestier, Salvator Ossorio, Antoine Cabrai et Henri de Saint-Martin. Le oO novembre Louis Centurioni fut élu. Il ne fit que languir au milieu de ses nombreuses

occupations, et le 2 octobre 1757 la mort mit un terme à ses souffrances. Il avait nommé Vicaire le P. Jean -Antoine Timoni , qui convoqua pour le 8 mai 1758 la Congrégation générale. C'était la dixneuvième et la dernière qui se réunissait au Gesïi. On distinguait parmi les Profôs assemblés les PP. Garnier, de Maniaco, Philippe d'EIci, Ridolfi, Claude de Jame, Kosminski , Rota, AUanic, Rhomberg, Velasco . de Sylva , Ad.lbert Byslronowiski , Trigona, Lindner. Le Gallic, Ossorio, Juan de Gusman, Wagner et Pierre de Cespedès. Le 21 mai Laurent llicci fut élu chef de lOrdre.

Né à Florence le 2 août 1703, le Père appartenait à une illustre famille: mais les événements qui allaient se dérouler sous son généralat devaient donner à son nom un retentissement que sa piété et ses modestes vertus n'auraient jamais eu. Il ne possédait aucune des qualités à soutenir le combat désespéré qui s'engageait. Caractère dont la douceur approchait de la timidité, esprit cultivé^ mais complètement étranger au jeu des passions humaines, il avait jusqu'alors vécu de cette vie intérieure que les Jésuites s'arrangeaient au milieu du monde, et à l'âge de cinquante-cinq ans il se trouvait chargé du gouvernail de rinslitut. Ses mains étaient trop faibles pour le tenir en face des tempêtes amoncelées. Aquaviva ne les eût pas conjurées; Ricci devait se laisser emporter par elles sans résistance. La Congrégation générale pressentait des calamités prochaines, et dans son décret xi, en recommandant l'exécution des lois et des règles, elle ajoutait : »< Que les supérieurs enjoignent expressément à ceux qu'ils gouvernent le soin des choses spirituelles, et qu'ils leur inculquent souvent que c'est de celte fidélité aux

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devoirs de la piété et de la Religion que dépendent la conservation et la prospérité de la Compagnie; car, Dieu le permettant ainsi pour des desseins cachés que nous ne pouvons qu'adorer, si nous devions être en butte aux adversités, le Seigneur n'abandonnera pas ceux qui lui demeureront attachés et unis intimement; et, tant que nous pourrons recourir à lui avec une âme pure et un cœur sincère, aucun autre appui ne nous sera nécessaire. »

Dans le secret de leur Congrégation, voilà les seules mesures qu'adoptent ces hommes dont le monde diplomatique semble prendre à lâche de redouter les intrigues. Les premiers éclairs de l'orage ont déjà brillé. Tout devient hostile à la Société de Jésus. Pour rompre cette coalition de haines, de cupidités ou de passions impies, les Jésuites n'ont recours qu'à la Foi et à la patience. Nous avons dit le résultat de cette lutte inégale en Portugal, en France et en Espagne. Les ministres et les cours de justice, les princes de la maison de Bourbon et les Philosophes, ennemis de tous les cultes et de tous les trônes, ont jusqu'alors circonscrit le champ de bataille. Ils ont jugé, condamné, exilé et dépouillé les Pères de l'Institut au tribunal privé de leurs colères, de leurs préventions ou de leurs espérances. La dispersion des Jésuites à Lisbonne, à Paris, à Madrid, à IXaples et à Parme, a été le produit d'opinions et de calculs contraires. Dans chaque Etal, les monarques et les ministres ont agi presque isolément. 0;i les a tentés par l'appât des louanges philosophiques. Ils se sont laissé séduire par la pensée qu'une inique spoliation les enrichirait. Maintenant que l'œuvre de destruction est consommée chez eux, ils veulent forcer le Saint-Siège à sanction-

ner leurs décrets. Ils se coalisent pour faire subir h la cour de Rome la loi qu'ils sentent le besoin de lui imposer afin de légitimer leur arbitraire.

Jusqu'à ce moment les efforts, les prières, les menaces des ambassadeurs avaient été inutiles. La mort de Clément XIII ouvrit un nouveau champ aux hostilités contre les Jésuites. L'alliance de quati-e rois catholiques sollicitant l'extinction d'un Ordre religieux par tons les moyens possibles devait exercer une étrange influence sur les Cardinaux. Il fallait savoir si la Philosophie l'emportait sur la Religion, et si l'Eglise, pressée de tous côtés, consentirait enfin à accorder aux princes le droit de suicide, qu'ils invoquaient en aveugles. La guérie ne se faisait plus partiellement; les adversaires de lOrdre avaient combiné leur attaque. Ils désiraient anéantir la Société en forçant le successeur futur de Clément XTIÎ à confirmer ce qu'ils avaient entrepris pour blesser l'autorité du Saint-Siège. Le Conclave qui se réunissait dans ces circonstances difficiles offrait à l'Espagne, à la France, au Portugal et aux Deux-Siciles une chance inespérée de succès. Il fallait intimider le Sacré-CoIlége, l'exciter à immoler les Jésuites par une élection agréable aux puissances, ' et lui faire entrevoir dans un prochain avenir la paix que les dernières mesures de Clément XIII avaient compromise.

Le 15 février 1769, treize jours après la mort du Souverain Pontife, dont les obsèques venaient de s'accomplir avec le cérémonial usité, le Conclave s'ouvrit. Les envoyés de la maison de Bourbon ne cachaient ni leurs menées ni leur action. Au nom de leurs cours, ils demandaient, ils exigeaient même que l'on attendit les Cardinaux français et espagnols.

Le m.irquis d'Aubcterre surtout, ambassadeur de Louis XV. s'exprimait avec hauteur. Mais ces menaces di[)lomaliques n'effrayèrent point une partie du Sacré-Collége. On voulait que le Saint-Siège s'humiliâl devant des princes qui ne savaient même pas conserver la dignité de la justice. Le parli des Zelanti (1) s'indigna de voir Louis XV p.irler de vertu, et Choiseul, d'Aranda, Pombal ainsi que Tanucci prodiguer à l'Eglise des témoignages de leur vénération suspecte. Il tenta d'en finir avec les intrigues qui s'agilaient à la porte du Vatican, et l'élection du cardinal Chigi n'échoua que faute de deux voix de majorité. Chigi était un Prêtre qui n'aurait pas reculé; il n'aurait jamais sacrifié la Compagnie de Jésus à des inimitiés philosophiques ou janséni;>tes. D'Aubeterre et Azpuru, ministre d'Es[)agne,jetèrent les hauts cris. Ils annoncèrent dans la ville que, si le vœu des Cou-

(I) Rank", tlana son //^l's/oîVe da la Papauté, t. iV, p. 489 s'exprime ainsi :

a La scission qui parla<;eait le monde catholique avaitpénétré aussi, sous certain rapport, au sein de la cour romaine, où deux I>arlis s'élaienl déclarés, l'un plus sévère, l'autre plus modéré. »

Le parti (jiie l'écrivain protcsiant désigne comme le plus sévéio, et qu'à Rome on appelle les Zelanti, tenait fortement, dans le Sacré Collège, pour les prérot;atives du Saint-Siéje et pour toutes les li'ocrtés de l'Eglise. Il se composait en général des Cardinaux les plus exacts et les plus religieux. Clément XUI , Pie VI et Pie VII le représentèrent sur le trône pontifical.

La fraction du Sacré-ColIége que Ranke regarde comme plus modérée, et qui était connue sons le nom de parti 'les Couronnes, pensait que, tout en conservant l'essentiel, il fallait f.'iirc des sacrifices aux puissances temporelles et à l'esprit du siccle. Elle se foi niait, du moins dans ses memlires les plus avancés, d'hommes politiques, de Cardinaux diplomates. Benoit XIV fut l'expression de cette nuance dans le sens le plus rcbtrcint; '"JëmcntXlY la rcsuniu dans celui dus concessions.

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ronnes n'é(ait pas exaucé, la France, l'Espagne, \e Portugal et les Deux-Siciles se sépareraient de la communion romaine. Ces violences morales produisirent l'effet attendu : quelques Cardinaux, jugeant de la force du Catholicisme par leur propre faiblesse, n'osèrent pas exposer à de nouvelles tempêtes la barque de saint Pierre, qui n'est cependant jamais plus affermie sur les flots que lorsqu'elle brave les vents de l'hérésie ou de l'iniquité. On consentit à différer l'élection jusqu'à l'arrivée des Cardinaux français et espagnols. Cette concession, arrachée à de méticuleuses habiletés ou inspirée par un sentiment de pacification toujours respectable, même dans ses erreurs, devait laisser la victoire aux mains des puissances temporelles. Dès lors il ne s'agit plus dans le Conclave que de faire surgir un Cardinal acceptant la ligne de conduite tracée par les Couronnes. Cette ligne se réduisait à quelques exigences plus ou moins déplorables pour l'Eglise. Le 19 février 1769 Louis XV et le duc de Choiseul les résumèrent dans les instructions données aux Cardinaux de Luynes et de Bernis partant pour Rome.

«1 Le règne de Clément XIII, lit-on dans ce document secret, n'a que trop démontré que la piété la plus sincère, les mœurs les plus pures et les intentions les plus droites ne suffisent pas pour faire un bon Pape, etqu'il lui faut de plus les lumières et les connaissances nécessaires pour l'administration tant spirituelle que temj)oreIle dont il est chargé, et qui manquaient absolument à Clément XIII. De là vient que, certainement sans le vouloir et vraisemblablement sans le savoir, il a fait plus de tort à l'Eglise romaine que plusieurs de ses prédécesseurs moins régulicis et moins religieux que lui. 11 n'avait aucune

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ttolion approfondie des cours, des affaires politiques el des égards qui sont dus à la personne et à l'aulotorilé indépendante des autres souverains. Conduit par des conseils passionnés et fanatiques, il a formé des entreprises et s'est porté à des démarches dont l'injustice et la violence ont oblijjié la France. l'Espagne, les Deux-Siciles, le Portugal, la République de Venise et quelques autres puissances à réclamer hautement contre les atteintes qu'il a portées aux droits sacrés et inaliénables de leur souveraineté. »

Le même ton de dédaigneuse pitié ou de misérable vanité princière perce à chaque ligne de ces instructions. On sent que Louis XV et Choiseul essaient de se relever des hontes militaires ou diplomatiques qu'ils ont amassées sur la France, et c'est sur l'Eglise désarmée sur la Compagnie de Jésus qui ne résiste pas, qu'ils dirigent leurs batteries. L'abolition absohie et totale de la Société est la première des conditions à obtenir pour réconcilier les puissances avec la Cour romaine; les autres regardent les démêlés du Saint-Siège avec le duc de Parme. Il y en a une qui intéresse directement la France. Choiseul a perdu la Martinique, il a lâchement abandonné le Canada aux Anglais: pour offrir à son pays une glorieuse compensation, il déclare " que Sa Majesté a résolu de réunira perpétuité à sa couronne la ville et le comtat d'Avignon. » Louis XV craignait les âmes vigoureuses; ses instructions sur ce point sont aussi tranchantes que sur les autres. Choiseul ne veut pas qu'un Pontife de cœur et de tète vienne s'asseoir sur la chaire apostolique, et il dit : >; Le roi n'a point pei'sonncllement de plan formé, soit poui" porter au trône pontifical, soit pour en exclure tel ou tel membic du Sacré Collège. Sa Majesté désire même de ne

se point trouver dans la ncressitc de donner à quelqu'un d'eux une exclusion authentique. Il y a cependant un cas où il faudrait encore en user, et ce serait celui où MM, les cardinaux de Luynes et de Bernis auraient lieu de penser que les voix nécessaires pour élire un Pape pourraient se réunir en faveur d'un sujet dont les préjugés personnels, les affections particulières et un zèle aveugle et imprudent ne pourraient que rendre son administration dangereuse, et peut-être pernicieuse et fatale à la Religion et à la . tranquillité des Etats catholiques. De ce nombre sont les cardinaux Torregiani, Boschi, Buonaccorsi et Castelli. )•

Ces inslructions étaient communes à Luynes et à Bernis; mais ce dernier possédait la confiance du cabinet de Versailles, il était chargé de ses pleins pouvoirs. Bernis avait été le protecteur du duc de Choiseul, qui , redoutant en lui un rival, le fit exiler dans son diocèse d'Alby. Là ce prince de l'Eglise, dont, jusqu'à ce moment, la cour et la ville n'avaient connu que l'élégance poétique, les charmes de l'esprit et l'aménité du caractère, oublia ses rêves de jeunesse, de plaisirs et d'ambition pour des vertus plus épiscopales. L'ami de madame de Pompadour, le poète que Voltaire avait surnommé Babet la Bouquetière, se transforma en prélat plein de magnificence et de charité. Dans son ambassade de Venise, il avait été agréable à Benoît XIV et au Saint-Siège; il n'était hostile à personne ; il aimait l'éclat et l'apparence du pouvoir. On accorda à ses spirituelles vanités tout ce qu'elles pouvaient exiger; on le berça de l'idée que son affabilité un peu maniérée, que ses talents diplomatiques séduiraient le Sacré Collège; on l'enivra d'encens, on lui promit l'ambassade de

Rome s'il pirvenait à faire élire un P.ipe agréable aux Bourbons, et par conséquent ennemi des Jésuites. Bernis. sans haine ainsi que sans arrière-pensée, accepta le rôle qu'on lui destinait.

Il s'était flatté que ses grâces toutes françaises, que sa conversation pleine d'atticisme allaient enlever d'assaut les suffrages, et que, pour vaincre, il n'avait qu'à se montrer. En face de ces vieux Porporati italiens, ayant de plus graves intérêts à satisfaire que l'amonr-propre du cardinal de Bernis, il s'aperçut bientôt que, pour discuter l'élection future, il fallait autre chose que des paroles de doucereuse conciliation ou de vagues pron?esses qui ne contentaient personne.

La majorité du Sacré Collège était évidemment opposée aux vœux des Bourbons; on essaya de la modifier dans leur sens par la corruption d'abord, par la violence ensuite. Le marquis d'Aubeterre, Thomas Azpuru, Nicolas d'Azara et le comte de Kaunitz se chargèrent de ce rôle. Ils avaient des complices dans le Conclave. Ils écrivaient ; ils recevaient du cardinal de Bernis et du cardinal Oisini des commurications officieuses et officielles. De Paris et de Madrid, les ministres de Louis XV et de Cliailes III leur adressaient des insiruotions. C'est dans celte correspondance autographe, dont personne ne sou[ironnait encore l'existence, qu'il faut chercher les preuves de l'acharnement conlre les Jésuites. Cet acharnement réduisit des ambassadeurs, des confesseurs, des ministres du Roi très-chrétien et du Roi catholique aux proportions de quelques intrigants de bas étage; et il força despiiuces de l'Eglise à violenler la conscience de leurs collègues. Par de honteuses transactions, tous, ambassadeurs,

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confesseurs, ministres et cardinaux, dirigeant le complot, s'associèrent à une culpabilité préméditée.

Jusqu'à présent, il a été impossible à l'histoire de déchirer le voile qui couvrait les événements dont ce Conclave fut le théâtre. La vérité avait plus d'une fois essayé de se faire jour; mille soupçons s'étaient égarés tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. La conscience publique accusait ; mais elle accusait sans prouves. On attribuait donc ces inquiétudes à une malveillance systématique ou à de pieuses frayeurs mal fondées. Celaient les catholiiiues les plus fervents qui , malgré eux , se sentaient dominés par un inslinct de répulsion ; ils n'osaient pas s'arrêter aux rumeurs étranges dont les murs du Vatican laissaient transpirer le secret. Pjr un intervertissement de rôles trop significatif, on entendait les adversaires de l'Eglise proclamer que tout, dans ce Conclave, avait été digne de la philosophie et de la raison publique. Les annalistes ont vécu sur ces données contradictoires, et jamais ils ne purent sonder les profondeurs de ce mystère.

Une série d'incidents, qui n'auraient de l'attrait que pour les curieux, mais qui en réalité intéressent peu l'histoire, a fait tomber entre mes mains les documents autographes relatifs au Conclave de 1769. A l'aide de cette lumineuse découverte, il nous a été pos'^ible de suivre pas à pas , minute par minute , la trame que de grands coup;ibles ou des hommes d'une merveilleuse imprévoyance ourdirent contre la dignité de l'Eglise en haine de la Société de Jésus. Cette trame que les ministres de France, d'Espagne, de Poitugal et de Naples ne prennent même pas la l)eine de dissimuler d; ns l'intimité de leurs correspondances va se développer suj- un théâtre ecclésias-

tique. Ce ne seront plus seulement des rois dissolus^ imbéciles ou trompés par leurs maîtresses ou par leurs diplomates qui vont agir; des cardinaux, des prélats se jettent dans la mêlée. C'est cette conspiration qu'il importe de révéler au monde catholique sans ménagements pusillanimes, mais aussi sans passion, car la justice pour tous devient la véritable, la seule charité de l'histoire. Et, selon la parole de saint François de Sales (1) : < C'est charité que de crier au loup quand il est entre les brebis, voire où qu'il soit.

Dans ce labyrinthe de scandales que nous allons explorer, il y aura sans aucun doute de cruelles leçons pour les Monarques et pour le Sacré Collège. Les monarques y verront quel abus on peut faire de leur autorité, de leur faiblesse ou de leurs erreurs. Le Sacré Collège y apprendra à braver les menaces que les cours osaient lui prodiguer; il se déliera des promesses ou des séductions qui entravent sa liberté. Ainsi qu'il l'a déjà fait, il saura user de son droit pour se soustraire à tout jamais à l'action des puissances, et pour n'écouter que l'honneur sacerdotal dont les calculs d'une misérable politique n'étoufferont plus la voix.

Comme le grand cardinal Baronius, au moment où il va raconter dans ses Annales les crimes de quelques Pontifes au neuvième siècle , nous avons besoin de protester de notre respect envers le Siège Apostolique, tout en faisant la part des hommes et des fautes. Comme lui, nous devons répéter pour rassurer notre foi (2) : n Avant de pénétrer plus loin,

(1) Introduction à la Vin dévoto, par saint François de Sales, chap XX X (fie la Blédisance), paî;e 374.

^2) Annales ecclesiasiici , auclore Cœsare Baronio, t. X, p. 047 (Uoniœ ex lyiiojjiaphia Vaticiino, 1602).

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nous croyons nécessaire de prémunir le lecteur contre le scandale qu'un esprit faible pourrait accepter en voyant l'abomination de la désolation dans le Temple. Mais que plutôt il soit dans l'étonnement et qu'il reconnaisse que la divine puissance veille à la garde de ce Tem[ile, puisque sa ruine n'a pas comme autrefois suivi une pareille abomination. Que le lecteur comprenne que ce Temple repose sur des fondements plus solides, c'est à dire sur les promesses du Christ, promesses plus inébranlables que le ciel et la terre, car le Seigneur a dit lui-même : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. '>

Après avoir indiqué le but que nous nous proposons, il faut entrer dans le Conclave avec le cardinal de Bernis. Ce prélat arrivait à Rome dans l'intention bien prononcée de complaire à tous les désirs de la cour de France; c'était son intérêt, car le délabrement de sa fortune ne lui laissait aucune chance de réparer ses affaires. A peine est-il admis au Conclave, où l'attend le cardinal Orsini, ambassadeur de Naples, qu'il viole toutes les lois protégeant le secret des délibérations intérieures, pour se mettre en correspondance quotidienne avec dAubeterre. Les ambassadeurs des puissances intriguent au dehors, Bernis, Orsini et le parti des Couronnes suivent leur exemple au dedans. Le comte de Kaunilz, ambassadeur de l'impératrice Marie-Thérèse, a ordre de soutenir officiellement la Compagnie de Jésus. Il oublie ses instructions pour flatter le Philosophisme naissant de Joseph II, et servir la cause de l'incrédulité. Les lettres de ces di[)lomates racontent, jour par jour, presque heure par heure, les péri[)élies du complot. A les entendre tous, on croirait que ce n'est pas de

ET LF.S JESUITES.

l'clcction d'un Vicaire de Ji-siis-Christ qu'il s'a^jif, mais d'un de ces marciiés politiques où Ihonneurest toujours trahi par la corruption. D'Aubeterre a besoin du cardinal français. Il connaît son faible. Il lui raconte de petits bons mots, il rentrclienl des inconvenances impériales que le jeune empereur Joseph II a cru devoir se permettre pour gagner les bonnes {ïràces de Voltaire et se montrer esprit fort en face du Sacré Collège et des Jésuiles. Le 28 mars 1769, d'Aubeterre commence ainsi sa correspondance avec de Bernis :

< Son Eminence verra dans le billet que j'ai écrit à M. le cardinal de Luynes les intentions de l'empereur sur l'élection future que ce prince m'a communiquées dans une conversation de près d'une heure que j'ai eue avec lui tête à tête, dans sa chambre, où il m'avait fait dire de me rendre. Il a ajouté qu'il avait vu Votre Eminence à la fenêtre et qu'il aurait bien désiré de la voir de plus près. Il est très-instruit de ses droits et connaît fort bien ce pays-ci. Sur les Jésuites, il m'a dit que l'impératrice sa mère qui était très-religieuse, ne croyait pas devoir faire de démarches pour solliciter leur destruction, mais qu'elle ne s'opposerait à rien, qu'elle la verrait même avec plaisir, et que lui pensait tout de même. En allant visiter la chapelle de saint Ignace dans l'Eglise du Gesù, il a demandé au Général quand il changerait d'habit. Ce prince a du caractère, un fonds de principes et un très-grand désir d'acquérir des connaissances. Ces petites anecdotes sont pour Votre Eminence seule. J'ai pensé qu'elles pourraient lui faire [ilaisir. »

La nouvelle donnée par d'Aubeterre j)roduit le même sentiment à la cour d'Espagne. Roda en adiesse

246 CLÉMEIST XIV

l'expression au chevalier d'Azara IeJ7 avril : » On n'avait pas encore vu de nos jours, dit-il, l'empereur à Rome et beaucoup moins encore admis au Conclave. Nos cardinaux sont pleins de joie de ce que l'empereur se soit ex[)liqué avec tant de clarté sur les Jésuites et sur les affaires pendantes à cette cour. C'aura été chose bien pénible pour les fanatiques attendant de Vienne leur salut, et espérant que la |)ro»tection impériale leur servirait à subjuguer les Bourbons. Jamais Conclave ne fut j)lus froid que celui-ci, selon les rapports qui nous en arrivent. On voit la frayeur qu'ont toutes ces Eminences de déplaire aux cours. Ce n'est pas mauvais signe. II serait bien dommage qu'à l'entrée des cardinaux étrangers les rusés Albani se moquassent d'eux. »

Comme Choiseul, Roda a été ambassadeur à Rome ; il prend texte de son séjour dans la ville pontificale pour prémunir Azara contre les Zelanti. Le 25 avril, il s'exprime en ces termes : <■ Je vois qu'au Conclave tout se passe en discours; et il paraît certain qu'il n'y a pas de parti dominant. Si Bernis n'a pas à son aide quelques-uns de ses tours ordinaires, je crains bien que les Tertiaires et les Rezzoniciens ne le trompent, parce que Jcan-Fiançois Albani en sait plus que tous les autres, et qu'il est maître consommé en fait d'intrigues et de manèges. Notre cardinal Orsini sera dupe de tous les partis sans pouvoir former le sien. :>

D'Aubeterre n'est pas si franc avec le cardinal de Bernis. Le 1" avril, l'ambassadeur de France le prend par la flatterie. Il lui écrit : <; Il n'est bruit dans toute la ville que de l'estime générale du Sacré Collège pour la personne de Votre Eminence. Elle a su s'en faire aimer et s'en faire craindre. Le public voudrait

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que Vu(rc Eminence fût f;iite secrélairc d'Etat. Je doiilc qu'elle fut de cet avis. Quanta eux, ils auraient grande raison, et c'est la première fois que je leur ai vu souhaiter une chose raisonnable. »

Ce vœu était impossible, cette insolence à l'égaid du Sacré Collège devenait un outrage gratuit. Bernis accepte l'un et l'autie sans témoigner aucun mécontentement. Le lendemain, 2 avril, d'Aubeterre, qui a pris ses [)récautions avec la conscience du Cardinal, commence à démasquer ses batteries. <■■ Il y a aj>parence, lui mande-t-il, que vous ne serez que quarante-cinq cardinaux dans le CoTiclave. Seize nous suffisent pour une exclusive (1). Quand nos troupes sei'oiit rassemblées, nous en aurons dix bien sûrs. Six Napolitains, deux Français et deux Espagnols. Il faut espérer que nous parviendrons encore à nous en assurer quelques-uns parmi les Cardinaux d'York, Lanle, les deuxCorsini. Ganganelli, Gu^lielmi. Malvezzi, Pallavicini, Pozzobonelli et les deux Colonna. Ces deux derniers sont dans le cas d'avoir beaucoup d'égards [)Our la cour de Naples. Outre les biens personnels qu'ils ont dans ce royaume, la plus grande paitie de la foitune de leur frère y est, et en leur parlant un peu fejiue, s'il est nécessaire, je ne

(l)Oii appelle vxclusire des Caidii.uux , dans If Conclave, l'iipiiosilion coiistaiile d'une partie des nieiiibrcs du Si'Cté Collège contre l'autre dans le but d'empêcher rex;iltafion an pontifical «l'on cardinal dont ils ne veulent pas. L'exclusion des cours est, au dire des Romains, un avis patiûiiue que les cours de Vienne, de Paris el de Madrid soumettent au (lonclave pour un seul cardinal, en déclarant que son élection ne serait point agréaljle pour ries motifs particuliers. Cul aris paiifique était tkvenu une espèce de droit. Au Conclave de ITfiU, il a tellement dif^i iiéré en abus que ce scandale enfin dévoilé doit nécessairement amener rKglisc à rester dans son indépendance primitive.

248 CLÉ.UEINT XIV

(loule pis qu'on ne !os empêche d'aller pour un sujet qui ne conviendrait pas à Sa Majesté sicilienne. "

Le roi Ferdinand de Naples, malgré sa faiblesse de caractère, résistait autant que possible aux captations; le marquis de Tanucci, son ministre, se portait fort pour lui, et créature de Charles lïl, il secondait activement les vœtix des autres cours, car sa fortune politique et privée se trouvait attachée à l'entière suppression des Jésuites. D'Aubeterre avait tendu ses filets autour de Bernis; il le savait besogneux et prodigue : le 6 avril, il lui propose le moyen qui doit d'un seul coup, selon lui, amener des résultats heureux pour leur intrigue : « Ce qu'on ne fait [lasavec tous, lui dit-il, Votre Eminence pourrait le faire en particulier si la circonstance était favorable avec celui qui devrait être élu, avant que son élection fût décidée et en faire une condition. Un Cardinal, avant d'être Pape, se prête volontiers pour le devenir, et il y a p'usieurs exemples de ces soiles de mai'chés. Il faudrait alors se réduire à la destruction des Jésuites uniquement , et réserver le reste, en tirer une promesse par écrit, ou, s'il s'y refusait absolument, une promesse verbale devant témoins. »

Tel était le plan des Couronnes. Elles se défiaient du Sacré Collège, et elles voulaient que le Pape futur signât l'engagement de séculariser la Société de Jésus. Bernis, combattu entre le premier de ses devoirs et son intérêt personnel, repousse avec force un pareil projet. Le 11 avril, d'yVubeterre essaie de calmer des scrupules qu'il ne comprend pas. Il répond à ses objections : » Je suis véritablement afiligé que Votre Eminence ré[;ugne à l'arrangement particulier que je lui ai proposé, qui est désiré par l'Espagne, et qui le serait infailliblement par la Franco si on

ET LES jésuiTBS. 249

avait louclié celte question. La circonstance d'un nouveau Papeél.iit celle qui pût arriver de plus favorable à nos vues. Ne rien arranger avec lui d'avance, c'est tout manquer et laisser échapper la plus belle occasion ainsi que le meilleur moyen, bien plus sûr que tous ceux qui pourraient être em[)!oyés dans les suites par les Cours. Je ne connais de théologie que la naturelle, et je ne comprendrai jamais qu'un pacte qui n'a pour but que la sécularisation d'un Ordre religieux qu'on ne saurait nier devoir entretenir la division et le trouble dans l'Eglise tant qu'il subsistera, puisse être regardé comme un pacte illicite; au contraire, une telle démarche ne saurait êtie envisacrée que comme méritante et tendante au bien de la Religion. Je sens bien que je ne suis pas fait pour cire le casuite de Votre Eminence: mais qu'elle s'eu i)uvre confidemment au cardinal Ganganelli. un des plus célèbres théologiens de ce pays-ci. et qui n'a jamais passé pour avoir une morale l'clfichée: j'espèi'e que [)eut-être il se ra[)procherait de mon sentiment. 11 ne s'agit ici d'aucune temporalité, mais absolument d'une pure S[)ir!tua!ité. Rien de plus douleux que ce <jiie fera un Pape, quel qu'il soit, quand il sera élu, si on ne l'a pas lié auparavant. »

La question ainsi posée ne laisi^a aucune incertitude à l'esprit même le [)lus dégagé de sciuimles. Le Conclave est évidemment placé sous le cou{) de quehjue manœuvre tendant à déshonorer l'Eglise. Les ambassadeurs des puissances ont déjà pris la haute-main avi'C leSicré Collège: ils commandent dans Rome ee[)eudant, moins de vingt-qualre heures après avoir reçu ces confidences, Bernis fait part au duc de Choiseul de ses craintes et de ses espérances sur les Cardinaux ; puis il ajoute à cette lettre, datée

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du Conclave 12 avril ; . On peut dire que, dans aucun temps, le Sacré Collège n"a clé composé de sujets plus pieux ni jjIus édifiants. Les exceptions que l'on peut faire à cet égard se réduisent à un petit nombre; mais il faut convenir que jamais la cour de Rome n'a été moins au fait des grandes affaires ni plus dénuée des connaissances des Cours. Cette ignorance est un des plus grands obstacles au succès des négociations ultérieures. Ces gens-ci ne se doutent seulement pas de ce qu'il faut faire ou éviter pour ne pas compromettre le Saint-Siège avec les puissances. Toute leur politique se renferme dans l'enceinte de Monle-Cavallo. L'intrigue journalière est leur véritable occupation et, malheureusement pour la paix de l'Eglise, leur seule science. •>

Bernis s'était rendu compte de l'état des esprits. Malgré ses vaniteuses préoccupations, il s'avouait que ses caresses, que ses flatteries n'aboutissaient à rien ; et au lieu d'admirer cette fermeté sacerdotale, il la transformait en ignorance, il l'immolait à son amourpropre froissé. Nous venons de l'entendre exprimer à Choiseul son opinion sur le Sacré Collège;, le voilà qui, le 14 avril, appelle d'Aubeterre à désespérer avec lui de ne pouvoir trouver un Pape selon le vœu des Couronnes. C'est une cruelle leçon dans l'histoire de l'Eglise, que ce Conclave où tous les souverains catholiques se liguent avec quelques cardinaux pour asseoir la simonie sur la chaire de Pierre. Mais celte leçon doit s'y tiouver; elle y restera comme un monument de la foice d'âme des uns et de la perversité des autres. Bernis écrit donc le H avril au marquis d'Aubeterre :

Il ne sera plus question entre voire Excellence et moi d'un arrangement auquel l'état que j'ai se refuse,

ET LtS JESUITES.

car pour le fond de \j chose il y a longtemps que je pense fju";ipiès ce qui s'est fyit il est politique et presque nécessaire d'achever; il n'y a que les moyens qui répui nent. Je ne laisserai aucune erreur ni soupçon à ce sujet dans la première lettre que j'écrirai à M. le duc de Choiseul. Je puis vous assurer que le cardinal de Liiynes pense comme moi , et qu"il est persuadé (depuis que je suis ici) qu'il serait à souliailer que l'on pût achever ce que l'on a commencé par des moyens convenahles. Le plus grand de lous est de choisir un Pape qui ait la tète assez large et assez bien fdite pour sacrifier les petites considéra lions aux grandes. Mais où est-il ce Pape? Où est le secrétaire d'Etat supérieur aux misères locales de ce pays-ci? Je le cherche en vuin. Je ne trouve que quelques nuances de plus ou de moins dans la médiocrité des uns et des autres ; car il ne faut pas s'y tromper, on gagnerait [Ans sur l'objet intéressant des Jésuites avec un homme fort qu'avec un homme faible, pourvu qu'il ne fût pas fanatique.

' Cavaicliini nous a avertis que le parti de Fanluzzi réunissait les autres partis. Si cela est vrai, Fantuzzi a ti'ansigé secrètement avec les Jésuites. Je me suis servi de cet argument, qui a éclairé André Corsini, et je m'en servirai encore. Cavalchini, à qui j'ai parlé, a promis qu'il ne donnerait pas sa voix à l-antuzzi : s'il avait dix ans de moins, nous en tirerions un grand i)arli. Les Espagnols ariivant [>ar leire, voilà l'élection suspendue; il est cependant possible de soutenir encore plus d'im mois l'inaction du Conclave. Vous voyez bien que je ne m'oublie pas [)Our rompre les mesures de Fautuzzi avec son parti ; ccat plus qu'un éi)0uvautail aujourd'hui; mais si ce n'clait qu'un fiinlOme pour etïrayer, il n'en l'andrait

252 CLÉ.ULiXT XIV

pas moins élre sur ses gardes. Nous assurerons notre exclusive par les voix, et nous nous garcierons de hasarder lesconchisionsformellesquàrexlrémilé.Tous nos amis sont des bavards, et n'ont point de tête; je suis à plaindre. Si Ganganelli n'avait pas tant de peur de se nuire en {)araissant lié avec les Couronnes, il y aurait pour moi plus de ressources en lui qu'en tout autre; mais cela ne se peut plus : à force de finesse il gâte sesatîaires; plus il se cache, plus on soupçonne son ambition; mais il a été accoutumé à cette conduite dans son cloître, et il a .peur de son ombre; c'est dommage. Tout mon plan porte sur notre exclusive. Je n'effarouche personne, et j'ai, Dieu merci, persuadé au cardinal de Luynes de ne point trop agir ni trop parler. Dans le fond c'est un honnête homme, et qui sera toujours ce que le Roi voudra, excepté ce que nous ne pourrons pas faire sans nous déshonorer in sœciila sœciiloruni.

« 0 Dieu ! que je suis à plaindre de trouver si peu d'hommes ici ! J'assure le ministre de mon respectueux attachement, et l'ami de ma fidélité.

<c Le retard des Espagnols a causé la plus grande sensation : on s'en occupe; on a raison. Les vieux souffrent; tous murmurent mais assez bas. A la longue l'impatience prendra : et nos voix formant l'exclusive se détacheront. Voilà ma grande crainte; car alors nous ne ferions ni le Pape ni le Secrétaire d'Etat, et nous eu serions pour la honte. »

Le lendemain, 15 avrils Bernis continue ce métier de tentateur : " J'ai vu le vieux Corsini, mande-t-il à l'ambassadeur de France; je lui ai parlé. Cet homme est rond et ferme. Je l'ai flatté , et il est content du rôle que je veux lui faire jouer. Lante m'a promis affirmativement sa voix. J'ai vu le vieux Conti ; le peu

ET LES jÉSUiTLS. 253

qu'il m'a dit est très bien ; mais je suis jusqu'ici (car je suis défiant en Italie) enchante de Malvezzi. »

Cependant tout n'allait pas au gré des désirs de la maison de Bourbon. Plusieurs cardinaux résistaient silencieusement aux obsessions ; d'autres s'élevaient avec énerjjie contre ces trames insolites dont on essayait d'envelopper le Conclave. Il y avait des murmures, des plaintes; la discorde éclatait parmi les Princes de l'Eijlise ; et pour peindre avec vérité la position de médiateur que Bernis acceptait dans ces conflits nés au souffle de l'intrigue, il écrivait à d'Aubeterre le 17 avril : « Je suis le savetier du Sacré Collège. Je raccommode les souliers mal faits. "

Le cardinal français devait avoir fort à faire, car les listes sur lesquelles on partagea le Sacré Collège on bons, en douteux, en mauvais et en indifférents, prouvent que la majorité du Conclave était bien éloignée de condescendre aux vues de la maison de Bourbon et aux intrigues de ses cardinaux ou de ses diplomates. Bernis établissait des catégories; le gouvernement espagnol . son ambassade à Rome et la faction qu'elle dirigeait avaient aussi les leurs. On répartissait les suflVages de cette manièj'e : Quatre classes avaient été formées. Onze cardinaux se trouvaient dans la première. L'Espagne les regardait comme bons [biœiii]^ c'est à dire qu'à ses yeux ds étaient tout disposés à sacrifier les Jésuites et à se faire les courlis.ins des Puissances. Voici leurs noms : Sersale, Calvachini, Negroni, Durini. Neri Corsini, Conti, Branciforte, Caracciolo (I) , André Corsini, Ganganelli et Pirelli.

(I) Dans le manuscrit cspricjnnl do celte liste , odiessce par le marquis de Giiuialdi, ministre de* iiffaircs étrangères sou»

Six sont désignés comme très mauvais [pesimî). Le nom de ces très mauvais est un titre de gloire aux yeux de la Chrétienté. Lés cardinaux Torregiani, Castelii. Buonacorsi, Chigi, Boscbi et Rezzonico ont mérité cette exclusion^ que, sous la distinction seulement de mauvais {matos)^ partagent avec eux Oddi, Alexandre Albanie de Rossi, Calini. Veterani,Molino, Piiuli, Bufalini , des Lanze, Spinola, Paracciani, Jean-François Albani, Borromeo, Golonna et Fantuzzi.

Trois composent la classe des douteux [di(dosos). Ce sont Lante, Sloppani et Serbelloni. Neuf entrent dans celle de rien ou indifférens {nada o indiférentes). Ils se nomment Guglielmi, Canale, Pozzobor.ellï, Perelli, Malvezzi, Pallavicini , York et Pamphili.

Les cardinaux espagnols et français, de Soiis et de La Cerda, Bernis et de Luynes, avec Orsini , se sont exclus eux-mêmes de ces catégories .; mais leurs suffrages ne feront jamais défaut à celui qui se présentera pour abaisser l'Eglise sous les concessions qu'exigent impérieusement les trois cours. Celte stalislique du Conclave, révélée par les adversaires les plus implacables de la Co-mpagnie de Jésus, donne une majorité évidente aux cûrdinaux qui veulent conserver l Institut. La suite de ce récit montrera dans quel piège on fit tomber celle majorité. Mais pour l'honneur de l'Eglise, il est bon d'enregistrer les aveux de ceux qui ont reçu mission d'avilir le Sacré Collège.

Charles III, à M. Azpuru, iimbassndetir d'Espagne, liste dont notis ne garaiiiissons (jne l'auilienticité, aux noms d^s cardinaux Cnrraciolo, Ganjanelli et Piielli , se trouvent trois notes ainsi conçues : Caiaccidlo ( sitjiwr Tanucci dicc iiialo ). Giinganclli [hny curtas (juc diceti ser Jcsuila] Tirclli [Tanucci dite nialo).

ET LES JÉSriTES. 255

«> Nous avons quatorze voix assurées pour l'exclusive, et quatre douteuses, niaude Bernis à Choiseul le 3 mai. On ne pouvait compter que sur dix voix quand IM. le cardinal de Luynes et moi sommes entrés au Conclave ; ainsi nous n'avons pas perdu notre temps. «

Parmi les personnages les plus influens du Conclave, on remarquait deux porporali du nom d'Albani. Justes et intrépides, riches et honoré.-;, ils se {iréscntaient comme les chefs de ceux que n'humiliaient pas la dignité de l'Eglise devant une aveugle colère contre les Jésuites. Les agacerîes de Bernis avaient glissé sur leurs âmes, et ils tenaient tète à l'orage. Le Cardinal français sentit qu'il devait par tous les moyens possibles vaincre celte résistance; il fit demander aux deux Italiens une conférence avec quelques Cardinaux, L'entrevue eut lieu le 18 avril, elle fut vive. Alexandre et Jean-François Albani discutèrent les allégations dont Bernis, au nom des Cours, se faisait l'interprète. Jean François déclara que la cause des Jésuites i)orlée devant le Conclave était la cause de l'Eglise elle-même, que les Parlements de France et les gouvernements portugais et espagnol avaienl bien pu commettre un suicide moral; mais que le Sacré Collège ne se prêterait jamais à un pareil crime: qu'à Rome, pour condamner un accusé, il fjllait d'autres preuves que la colère inexplicable d'un Roi ou les calculs dévots d'une femme perdue de mœurs. Les deux Albani et leurs adhérents demandaient qu'on spécifiât les imputations, qu'on les appuyât sur d'honorables témoignages, qu'on établît d'une manière logitpie la culpabilité des Jésuites. Ces Cardinaux détruisirent pièce à pièce l'échafaudage de i)romesses et de terreurs que bâtissaient les trois Cours. Ils dé-

fendirent In Compagnie de Jésus avec éloquence et fermeté; ils se plaignirent de voir les droits et l'indé[)endance de l'Eglise olîerts en holocauste à d'inqualifiables préventions. Accjiblé sous leurs reproches, Bernis cherche à se relever en mettant en jeu une question de |)ersonnes, et il dit : « L'égalité doit régner parmi nous: nous sommes tous ici au même titre. > A ce mot le vieil Alexandre Albani (1) soulève sa

(1) A cette époque, romme dans tous les teiT)ps où les Cours étrungéres ont essayé d'avoir action sur le Saint-Siège, il y avait à Rome, outre les agents diplomatiques, des intrigants de seconde main qui contrôlaient ou secondaient les déniarclies de leur aml.assadeur, selon le salaire qu'ils en recevaient, la France tenait alors dans la ville pontificale un de ces calomniateurs patentés que l'on paie et qu'on méprise. Cet homme, qui se nommalt Dufour, était à la solde du Jansénisme, qui Tavait placé là sous l'aile du cardinal Passionei et qui servait de correspondant ou cardinal de Bernis, au procureur général -loly de Fleury, à d'Alembcrt et à t<jus ceux qui avaiint Lesdin d'être mal renseignés. La voliimincuse correspondance de Dufour est sous nos yeux. Nous la parcourons , nous l'étudions la rougeur an front , car jamais peut-être le mensonge n'a pris des allures plus c)nii|nes. Elle commence en 1766, et voici ce quil mande au cardinal de Ternis sur le compte de son futur antagoniste au Conclave, le cardinal Alexandre Albani : < Son caractère se manifesta tout à coup. On le vit fourbe, sans que les plus rusés s'en fussent aperçus, hypocrite sans que les Jésuites même s'en doutassent , et vindicatif implacable. Cependant, malgré de telles dispositions, il sentit le besoin qu'il avait de se rendre aux propositions que les Jésuites lui faisaient depuis longtemps. Il fit donc son marché avec eux, se vendit argent sur table et se livra sans réserve à ces Pères. Ces nouveaux maîtres donnèrent à leur nouvel esclave des preuves de leur puissance ; ce qui réveilla en lui toute l'avarice dont il portait le germe dans son cœur, et ils n'ont pas manqué d'entretenir une passion dont ils ont retiré, du moins en apparence, de si grands services. Alexandre satisfait comprit que tous ses succès dépendaient de la reconnaissance qu'il aurait

calotte rouge. le bnrrctino des Cardinaux, et d'une voix pleine d"aiitorité : « Non. Eminence, s'écrie t-il. nous ne sommes pas Ions ici nu même titre, car ce n'est pas une courtisane qui m'a placé ce berretino sur la tête. >>

Le souvenir de la marquise de Pompndour évoqué dans le Conclave ferma la bouche au cardinal do Bernis. L'allusion avait porté coup. Le lendemain de cette scène, 19 avril, la correspondance de Bernis avec d'Aubeterre garde une trace de cruel reproche d'Albani : « Sur quoi, mande Bernis à son confident di{)Iomatiquc, nous avons jugé à propos qu'Orsini dit à ce vieux renard que la cour de Naples, comptant sur son allachemcnt à tous égards et aussi à cause des abbayes que lui et son neveu ont au royaume de Naples, désirait d'être instruite de sa façon de penser et d'agir dans les affaires du Conclave^ cl qu'ainsi il eût à dire ses vues et ses intentions, afin que Sa Majesté Sicilienne en fût instruite. Cela donnera à penser à ce chef intrigant. »

C'était répondre à une dure leçon par un coupable système d'intimidation. Les Cardinaux aux gages des Couronnes le pratiquaient sourdement. D'Aubeterre, qui leur a offert cet exemple, ne prend même pas la

envi-Ts la Sociélé. Aussi n'a-t-il jamais maïujué ;i son service aii[iiès dos Géni'ionx de cette Coiiipnjjnie , qui peut se flatter d'être la seule au monde po^r qui le cardinal Alexandre Albani n'o jamais en la moindre ingratitude.

• Alexandre est de tous les Cardinaux, dit encore ce Diîfaiir devenu le |)ané{',yriste du duc de Clioiseul , des Gallicans et des Jansénistes , celui (jui est le plus imbu des ridicules maximes de la Cour rom.iine sur la [)uissnnce royale. Il ignore tout, excepté les prétentions qu'on nomme ultranmnfaines ; il les sait par cœur cl les pousserait plus loin que ne le fit jadis Grégoire VII, s'il avait la puissance en main. »

^èhS CLÉ.TIE!^T XIV

peine de déjjulser ses démarches. Le 6 février il a mandé au duc de Clioiseul : « Nous devons parler au cardinal d'Yoïk. Il est probable que ce prince, tant par sa façon de penser, qui sest même fortifiée depuis qu'il s'est entièrement détaché des Jésuites, que par sa reconnaissance pour les bienfaits qu'il reçoit de la France et de l'Espagne , suivra entièrement le parti des Couronnes. Je dois aussi parler au cardinal Lante. J'ai lieu de croire qu'il n'est pas rempli de bonne volonté à notre égard. D'ailleurs, dans le dernier Conclave, il se conduisit très mal. Je compte lui dire très nettement que, s'il continuait de se conduire de même dans celui-ci, le Roi ne regarderait plus sa maison comme lui étant attachée et retirerait la protection qu'il lui accorde^ que de plus j'ignore ce qu'il arriverait peut-être des revenus qu'il possède en France. »

Le cardinal Lante n'eut pas assez d'énergie pour résister à l'intimidation. D'Aubeterre lui adressait ces menaces avant l'ouverture du Conclave. Le 5 mai, Bernis, écrivant au duc de Choiseul, délivre un satisfccit à Lante, et toutes ces hontes cardinalices ou gouvernementales doivent enfin être mises à nu. «Je peux, raconte Bernis, rendre justice au cardinal Lante. Il s'est conduit à merveille dans ce Conclave, et je ne doute pas que, lorsqu'il sera doyen du Sacré Collège, il ne mérite que le Roi accueille avec bonté les prières qu'il fait en faveur du duc Lante, son neveu. »

Bernis avait pour mission de gagner à la cause des puissances ou de neutraliser tous les Cardinaux dont le vote ne lui était pas connu d'avance. Oa lit dans sa lettre du 20 avril à d'Aubeterre : « Ganganelli, avec lequel j'ai une petite galanterie sourde, m'a fait as-

surer que sa voix était à mes ordres. En attendant, il la donne à nos ennemis, et c'est pour mieux les tromper. Il n'aime pas la façon de négocier de mes collègues; mais il prétend avoir beaucoup d'estime pour moi. "

Dans ces conflits ambitieux, l'affaire des Jésuites avait fait un pas immense. On laraltachnit à la liberté même du Saint-Siège, et Azpuru, écrivant au comte d'Aranda, pouvait se permettre de lui dire le 21 avril : <:Plus heureux que le gouvernement du Roi très chrétien, Votre Excellence n'a pas eu besoin de torturer les faits et la loi pour frapper la Compagnie de Loyola. Sa Majesté a prononcé, et l'arrêt a été exécuté sans appel. Le silence vaut mieux pour nous que toutes les procédures, car Bernis s'embarrasse pour les défendre, et moi je n'ai besoin que de me taire. L'accusation muette se traduit de toutes les manières. La France a eu tort de dire son dernier mot sans apporter de preuves. On les demande dans le Conclave; nous, nous pouvons empêcher toute discussion , et cela est préférable. En effet , nous n'avons pas à démontrer la culpabilité des Ignatiens sur tel ou tel point. Le secret du Roi répond à tout, et il pose la mort des Jésuites comme une condition suie qua non. Peu importe que le crime soit ou ne pas soit prouvé, si l'accusé est condamné. On résistera, mais enfin on arrivera à consommer le sacrifice. ■>

L'Eglise refusait de s'associer à l'iniquité prémédité des trois Cours. La corruption ne faisait faire aucun progrès à l'intrigue; les ministres des puissances pensèrent qu'ils seraient plus heureux s'ils employaient les moyens de terreur. On ne parle plus de simonie pour le moment, Bernis et le cardinal Orsini prennent à tâche d'effVnyer le Conclave. Les

villes d'Avignon, de Bénévent, de Ponte-Corvo étaient niililairement occupées par les troupes de la maison de Bourbon; elle menace de pousser plus loin les hostilités. Les monarijues de France et d'Espagne jouissaient de deux voix d'exclusion dans le Sacré Collège. Une lettre du cardinal de Bernis, du 22 avril, va nous inilier au scandale que ces princes laissèrent propager en leur nom. Il s'exprime en ces termes : « Si M. Azpuru veut faire attention que les listes d'Espagne et de France réunies donnent l'exclusion à vingt-trois sujets que le Conclave ne sera composé que de quarante-six après l'arrivée des Espagnols, et que de ces quarante-six il faut en retrancher neuf ou dix qui ne sont pas palpables, où trouvera-t-on un Pape? M. Azpuru répondra qu'il restera Sersale, dont on ne veut pas ici; Stoppani, dont on ne veut pas davantage; Malvczzi, qu'on a en horreur de[)uis qu'il parle pour nous; les Napolitains, qui sont trop jeunes; Perelli et Pirelli, auxquels peu de voix se joindront; Ganganelli, qui est craint et pas assez considère. M. Azpuru répondra que la lassitude forcera à en venir à Sersale; mais la lassitude, jointe aux bruits qu'on sème déjà contre la tyrannie des Cours, dérangera à la fin le système de notre exclusive; les Rois nous abandonneront, on fera un Pa[)e malgré nous... C'est pour l'honneur des Couronnes que je paile. Jamais elles n'ont voulu faire un Pape, en excluant plus de la moitié du Sacré Collège ! Cela est sans exemj)!e. Il faut être raisonnable, et ne pas mettre le Sacré Collège dans le cas de se séparer et de protester de la violence. Ilot impossible de former un plan de conduite sur un plan d'exclusive si général qu'il ne comprend à peine que quatre ou cinq sujets, dont quelques uns soûl trop jeunes. En un mot, les

bras tombent toutes les fois qu'il faut prendre la lune avec les dénis ou pourrir en prison. »

D'Aubeterre ne concevait pas ces lenteurs et ces délicatesses de conscience. Les Rois parlaient ; son éG'Oïsme phiiosophiquc élait d'accord avec eux; il fidlait que l'Eglise cédât. < Je crois bien, mande-t-il à Bernis, que le Sacré Collège craint nos exclusions, mais ce n'est pas une raison pour nous [)rivcr de ce moyen. En excluant les vieillards nous avons certainement, tant dans la classe des bons que dans celle des douteux et des indifférents, au moins douze sujets i)Our lesquels nous irons. Ainsi, ce n'est pas de notre côté qu'est la tyrannie, mais bien de celui ûu parti oppose, qui voudrait nous faire la loi, et nous donner un Pape Jésuite ou dépendant des Albani. ce qui est tout un. Il est aisé de sentir les sujets qui peuvent convenir; il n'y a qu'à se concerter de bonne foi, et alors ils ne trouveront aucune opposition de notre part. Au reste , il n'y point de mal qu'ils aient un peu de peur. L'expérience que j'ai de ce pays-ci m'a fait connaître que c'était le meilleur moyen pour déterminer les esprits. Il faut absolument leur en imposer, sans quoi ils nous foulent aux pieds. D'après ce principe, il n'y a pas de mal non plus qu'ils sachent que, si on élisait un Pape malgré les Couronnes, il ne serait pas reconnu par elles. Qu'on craigne les Cours, qu'on aime et estime Votre Eminence, voilà ce qu'il nous faut. »

Ce qu'il fallait à l'ambassadeur de Louis XV c'était l'abaissement du Siège apostolique au profit des novateurs du dix-huitième siècle. On y tendait par toutes les voies, et Bernis, fro[) évèque de cour, ne sut pas comprendre qu'il se déshonorait en acceptant, en suivant celle politique d'inlimidalion. On

262 CLÉMEi^T XIV

aurait encore rencontré dans le Sacié Collège plus d'un caractère indépendant qui. ai)préciant les devoirs du Pontificat à leur juste valeur, aurait répété à ces nouveaux Henri II d'Angleterre ce que le cardinal Gratien (1) disait au Roi qui fit tuer saint Thomas Beckett : <i Seigneur, dispensez-vous de vos menaces; elles ne nous etïraient point, car nous appartenons à un pouvoir qui est habitué à commander aux Empereurs et aux Princes. » Mais les Cardinaux des Couronnes ne signiliaient pas hautement la terreur; ils l'insinuaient. A Rome, c'est le meilleur moyen pour endormir la vigilance et pour paralyser les courages.

Nous avons déjà dit que le duc de Choiseul avait, de concert avec les Jansénistes et les Philosojihes. un agent, un espion, un calomniateur qui faisait tous les métiers pour avilir le Saint-Siège et le déshonorer aux yeux de la Chrétienté. Ce Dufour. que les Jésuites doivent s'honorer de compter au nombre de leurs ennemis, professait sur la dignité du Sacré Collège la même opinion que le marquis d'Aubeterre, à la différence près de l'esprit et de la forme. Avec cet instinct qui fait flairer la corruption aux corrompus, il avait pressenti que l'on ne reculerait devant aucune honte pour abattre les Jésuites. Il avait sondé leurs adversaires à Rome, ses complices par conséquent. Dès le 9 avril 1766, trois années avant la mort de Clément XI II, il prit ses précautions et traça un plan pour marchander, acheter et livrer une majorité dans le Sacré Collège.

«■ Sans que personne puisse soupçonner la moindre chose, écrit ce Dufour, on arrivera au point de se rendre maître du futur Conclave. Les Cardinaux

(1) Palnlii fast. card. , 1 , o33.

français auront h liste des amis et ne feront que les observer. On pourrait ajouter au marché fait avec eux que l'argent ne sera délivré qu'après le Conclave, et que sur la parole du Cardinal chargé des instructions

de la Cour; que, de plus, la somme de sera

ajoutée à la somme principale pour chaque sutTrage que Vcuni aura procuré, mais avec cette condition que le Cardinal chargé des instructions de la Cour en sera convaincu et que celui qu'on aura procuré n'aura pas été auparavant assuré.

« Ainsi, en gagnant cinq ou six Cardinaux, on peut les avoir presque tous, du moins j)aimi les Romains, car pour les étrangers on s'en peut assurer par le moyen de leurs Cours respectives. On doit en général comprendre painii les Romains tous les Italiens.

« Au moyen du projet ci-dessus , on pourrait se flatter de donner à l'Elat ecclésiastique un prince temporel digne de régner et de rendre ses sujets heureux, car ici le correspondant fait abstraction du Souverain Pontificat, et il serait au désespoir de se prêter à la moindre simonie. Le spirituel ne doit être regardé que comme une conséquence, laquelle ne doit entrer pour rien dans toute cette intrigue. Celui qui serait capable de régner le serait de gouverner l'Eglise, et on procurerait deux biens à la fois; mais l'achat des suffrages ne doit tomber que sur le Prince et non sur l'Evêque. »

Cette théorie de l'achat des votes, qui aurait transformé le Conclave en un champ de foire parlementaire, avait été jugé impraticable par Choiseul luimême. On récompensa l'auteur de sa bonne intention et d'Aid)elerre chercha des moyens moins honteux dans la forme^ mais aussi coupables dans le fond. Néaiunoins le plan de imfour allait si bien aux

2Gi CLÉMEM- XIV

pensées sccrèîes des diplomates, qu'Azpuru et don Nicolas d'Az.ira, son rival, s'emparèrent de ce projet por.r en extraire une ignominie. Ils le reprirent en sous-ordre, ils le soumirent à l'approbation du roi Charles III d'Espagne. Ce prince qui , dans le même temps, faisait construire des églises à Rome, comme pour cacher sous le marbre du parvis les iniquités dont il afTiigeait la Chaire de Pierre, autorisa ses plénipotentiaires à agir dans ce sens. Azpuru obéit; mais Azara, pour contrarier son ministre en titre ou par probité peut-être, fit prévenir le cardinal de Bernis du scandale qui allait être otfei't. Ce dernier comprit que l'indignation du Sacré Collège éclaterait au premier mot, et le 16 avril il mande à d'Aube- Icrre :

« A l'égard de ridéenba?idoiinée^\ous avez assurément réfléchi qu'on ne confie ces sortes de mesures qu'à un seul homme (quand on sait déjà qu'il n'y répugne pis) et non à cinq ou six ministres différents, par conséquent à cinq ou six secrétaires:, à cinq cardinaux dont plusieurs ont été ou sont encore amis des gens qu'on veut détruire. Quel est le prêtre assez imprudent ((}uand il croirait le moyen légi(ime) de confier son honneur à la discrétion de tant de personnes? Voilà (entre nous) sur ce point, comme sur quelques autres, la grande faute de ce Conclave. II est impossible que tant de consuls égaux gouvernent également bien une République. Pour ce qui me regarde^ j'en suis bien aise, parcequ'on n'est pas res ponsable. Mais sans un miracle les affaires ne peuvent pas avoir un grand succès avec celle u^.éihode.

Le miracle ne vint pas; mais Bernis, aux prises avec sa conscience d'évêque et sa servilité de courtisan, essaya de concilier ces diverses exigences en

portant la question de simonie devant le Roi de France. Le 19 avril, il s'explique ainsi., dans une dépêche au duc de Choiseul :

« Sa Majesté a vu que MM. les cardinaux de Liiynes, Orsini, Néri et moi pensions que l'arransement proposé par le ministère de Madrid pour obtenir du Pape futur une promesse par écrit (comme condition sinequa non) ne peut s'accorder avec les règles canoniques adoptées sur ce point par les tribunaux séculiers et confirmées par plusieurs ordonnances de nos Rois. M. le cardinal de Luyncs a communiqué ses réflexions sur celte matière délicate à M. le marquis d'Aubeterre dans plusieurs Mémoires, qui nous ont paru aussi sensés que théologiques. On doit louer le ministère d'Espagne d'avoir soumis cet arrangement au jugement qu'en porteront les Cardinaux des trois Couronnes. On leur recommande expressément de ne hasarder cette démarche qu'autant que le succès en serait assuré et qu'elle paraîtrait en même temps honorable aux Cours et utile à leurs vues.

<: Le Roi ne nous ayant remis aucune instruction à ce sujet, sa religion et celle de son Conseil nous est trop connue pour craindre que Sa Majesté nous donne jamais des ordres conlraijes aux règles de la conscience. L'espérance de procurer aux Etats catholiques un repos assuré par la sécularisation des Je suites a pu faire croire au ministère de Madrid que cette intention satisferait l'iriégularité d'un pareil pacte. Cette même raison a pu frapper aussi M. le marquis d'Aubeterre et M. Azpuru; mais il est de priuci[)C qu'on ne doit [)as violer des règles positives dans l'intention de procurer un bien. S'il était permis de se mettre ainsi au dessus de? lois canoni(iues, on rendrait leur observation arbitraire. Les inten-

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tîons justifieraient toujours les infractions, et les abus prendraient la place des règles. Les exemples qu'on peut citer de pareils engagements prouvent seulement que l'ambition est bien forte et les hommes bien faibles. Clément V, en détruisant l'Ordre des Templiers, n"a pu dérober aux yeux de la postérité, malgré l'appareil des procédures juridiques et la tenue d'un Concile, le secret de cette affaire. Mais au reste, Monsieur le duc, le Roi doit être assuré que si nous pensons qu'on ne peut mettre à exécution l'arrangement proposé par la Cour de Madrid , nous sommes bien convaincus^ d'après la conduite que les trois Monarques ont tenue à l'égard des Jésuites (conduite dont ils ne doivent compte qu'à euxmêmes), qu'il serait très avantageux au repos des Etats calholiques et à la tranquillité du Saint-Siège que le Pape futur se décidât à séculariser les Jésuites, et nous n'oublions rien (sans manquer à la prudence) et conformément à nos instructions de tout ce qui peut en faire sentir l'avantage et la nécessité.

< La politique exige en effet qu'on coupe la racine de l'arbre dont on a cru devoir couper les branches. "

Les semaines s'écoulaient au milieu de ces trafics individuels, de ces complications dont la politique embarrassait la morale et des sérieuses difficultés que l'intrigue rencontrait ou provoquait. Les candidats à la papauté étaient exclus par la probité des uns ou déclarés trop honnêtes par l'injustice des autres. Il y avait scission entre les deux camps ; les ministres de France, d'Espagne et de Naples présentent toutàcouple cardinal Malvezzi. Favori deBenoîtXIV et de Passionei, cet archevêque de Bologne dont le nom retentira si tristement dans cette histoire, s'était

pliilôt fait connaître par son ambition que par ses vertus. Doué de talents peu ordinaires, mais imp6" lueux dans ses volontés et sacrifiant tout pour arriver à son but, il avait à peine atteint sa cinquantequatrième année. Passionei lui avait inculqué la haine du nom de Jésuite; Malvezzi la portait au plus haut dejiré. Ce fut cette hostilité éclatant dans ses paroles et dans ses actes qui le désigna au choix des puissances. II était ouvertement ennemi de la Compagnie, il fut dès lors le Pape que les ambassadeurs proposèrent. Sa candidature est annoncée aux Cardinaux du parti des Couronnes; un cri de répulsion sort à l'instant même de toutes les bouches. Le 24 avril, Bernis se charge de traduire ce cri à d'Aubeterre : « Vous avez très bien fait d'insister pour Malvezzi. Plût au ciel qu'il pût réussir ! Il s'est trop expliqué sur l'article des Jésuites pour pouvoir reculer; seulement il y mettrait des formes, et cela ne peut être autrement, quand on est chef de l'Église. Mais on nen voudra pas; il est trop jeune et trop éclairé, n

Malvezzi étaif, au dire de Bernis, f?vp éclairé ^owt nn Souverain Pontife; deux jours après, le rîG avril, le Cardinal français déduit au duc de Choiseul les motifs (jui militent en faveur de l'archevêque de Bologne. Leur seul exposé légitime les répugnances du Conclave. .>^ous lisons dans cette lettre : *'■ Si le cardinal Malvezzi a pris le parti de soutenir la maxime de faire un Pape agréable aux Couronnes , c'est parce qu'il est intimement persuadé que les affaires ne peuvent s'arranger que de cette manière; c'est par attachement au Saint-Siège plus que par inclination pour les Cours. Il pense de même qu'il vaut mieux sacrifier les Jésuiles, en suivant cependant les formes

268 CLÉaE^T xiv

convenables, que de s'exposer au ressentiment des puissances catholiques. Le langage ferme qu"il lient à ce sujet lui fait beaucoup d'ennemis ici et lui ferme peut-être pour toujours la porte du pontificat. 11 ose dire hautement qu'on doit par esprit de religion nous proposer un Pape qui nous soit agréable, et un secrétaire d'Etat en qui nous ayons confiance. Nous tirons parti d'un langage si conforme à nos instructions. Malvezzi est celui de tous les Cardinaux qui me paraît le plus affranchi des idées ultramontaines. »

Dans son billet quotidien au marquis d'Aubeterre, Bernis, le 17 avril, avait professé une doctrine qui, pour un évêque et un prince de l'Église, devra paraître aussi peu canonique que possible aux yeux de Rome. « Je suis, disait-il, fort dans la maxime que l'élection du Pape peut être valide quand elle a été faite dans les formes, mais qu'elle a besoin d'être reconnue pour telle par les Souverains pour avoir son plein effet. :>

Le Gallicanisme , s'exprimant par la bouche des protecteurs de l'impiété au dix huitième siècle, adoptait cette théologie que Malvezzi aurait développée sur le Siège romain. La diplomatie avait intérêt à l'élection d'un pareil successeur de saint Pierre. Le 25 avril, d'Aubeterre et Azpuru, qui viennent d'exclure les cardinaux Colonna et Pozzobonelli, ne cachent plus le vœu des trois Cours. Il leur faut un Philosophe pour remplacer tous ces immortels Pontifes qui préparèrent la gloire de l'Église et -le bonheur de riiumanité. <: Je pense, continue d'Aubeterre dans la lettre déjà citée, qu'un Pape de cette trempe, c'est à dire sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne consultant que son intérêt, aurait pu convenir lux Couronnes. -

A des Rois comme ceux qui étaient alors sur le trône, ou à des ministres tels que Choiseul, d'Aranda. Pombal , Roda, Monino, Campomanès et Tanucci. tous admirateurs par calcul ou par légèreté de la secte encyclopédiste, un Vicaire de Jésus- Christ taillé sur ce modèle aurait convenu sans aucun doute ; mais les Cardinaux qui prêtaient les mains au complot n'auraient jamais osé couvrir leur robe de pourpre d'une semblable tache. C'était un beau rêve des Sophistes; d'Aubeterre lui-même sentit qu'il fallait y renoncer pour se placer dans la réalité des choses. Un Pape philosophe était une anomalie impossible; l'ambassadeur de France se rejette sur son idée fixe de la simonie. Le 25 avril, il présente à Bernis sa théorie de corruption sous un jour nouveau.

«: Quoiqu'il ne soit plus question, lui écrit-il, de promesse particulière au sujet de la destruction des Jésuites, et que, dès que Votre Eminence y a eu répugné, cette matière ait été abandonnée, je crois pourtant devoir lui envoyer la co[)ie de l'avis d'un des célèbres théologiens de cette ville, non pour convaincre Votre Eminence, je sais bien, d'après la façon dont elle s'est expliquée, que je n'y parviendrai pas; mais au moins pour lui faire voir que mon opinion n'est pas si déraisonnable, cl qu'il y a de vrais théologiens qui pensent comme moi. »

Le lendemain , Bernis lui mande : » Le mémoire théologique que vous m'avez envoyé porte tout entier sur ce principe : Il est incontestable que la destruction des Jésuites est le plus grand bien que l'on puisse faire à la Religion. Ce principe dans les circonstances peut être vrai; mais il est coufesié par la moitié (lu Clergé au moins, par un grand riombie de Cardin uix . d'Evéques et de gens de tous pays cl de

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tous états. Ainsi le principe fondamental estime supposition et non un principe. i>

A ces raisons si concluantes, d'Aubeterre réplique le 27 avril : « Je conviens avec Votre Eminence que l'avis théologique porte en entier sur le principe que l'extinction des Jésuites est un grand bien pour la Religion, et c'est aussi le fondement de mon opinion. Je conviens encore que beaucoup de monde n'en convient pas ; mais je demande à Votre Eminence où se trouve l'unanimité? Ne faut-il pas séparer ce qui est esprit de parti d'avec ce qui est esprit de raison. ->

L'esprit de raison et la théologie naturelle invoqués par d'Aubeterre, c'était aux yeux des ministres de la famille de Bourbon la simonie organisée , la corruption pénétrant dans le Conclave sous le manteau de la philosophie diplomatique. Bernis, dans un mémoire daté du 12 avril, et adressé au duc de Choiseul, avait dit : <■ Demander au Pape futur la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des Jésuites, serait exposer visiblement l'honneur des Couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un Cardinal était capable de faire un tel marché, on devrait le croire encore plus capable d'y manquer. Un prêtre, un évéque instruit ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. i> Les Rois, celui d'Espagne surtout, tendaient à violenter la conscience de l'Eglise; le 5 mai, Bernis écrivait : « On m'a dit aujourd'hui que les Cardinaux espagnols étaient dans le principe que cette démarche ordonnée par le Roi d'Espagne intéressait sa conscience seule si elle était mauvaise. En France, nous croyons que , dans ce genre , c'est aux Evéques à éclairer les Rois sur les régies canoniques. »

ET LES iésUlTES. 271

D'Aubeterre n'est pas de cet avis , qui froisse ses inlércts. Le 4 mai, il se retranche derrière sa raison individuelle, et il écrit : <c Si j'étais évéque, je ne penserais pas du tout que les Rois eussent besoin d'être éclairés sur cette matière, dans laquelle je ne reconnais pour juge que la droite raison. " Deux jours sont à peine écoulés qu'il a de nouveaux argumenls à opposer au Cardinal : «= La simonie et la confidence ne sont d'aucun élat, lui mande-t-il, mais elles cessent pour tous là où parle la droite raison.- Peut-il y avoir une règle de l'Eglise qui empêche qu'on ne lui fasse du bien? »

Afin de venir d'Alby à Rome représenter la France dans ce Conclave, et de se mettre aux ordres des adversaires de la Religion, Bernis a déjà touché cent trente mille livres (1)5 il a la promesse de l'ambas-

(1) Nous avons entre les mnins (ous les papiers du Cardinal jusqu'à ses passeports français, sarcle et milanais pour le Conclave, jusqu'aux minutes même de ses dépêches les plus secrètes, et nous reproduisons la lettre que le banquier Lnborde lui adressa de Paris , le 15 fcvrier 1769. « Monseigneur , je ne sais pas les dispositions qu'on prendra ici pour vous mettre en état de partir pour Rome; mais je préviens l'embarras où Votre Eminence pourrait se trouver en lui adressant deux lettres de crédit; l'une de trente mille livres pour Turin, et l'autre de cent mille pour Rome. Je prie Voire Emirrcnce de vouloir bien me marquer si cela stiflit. Je profite du courrier de M. le duc de Clioi=eul pour vous faire cet hommage ainsi que celui du jirofond res[)cct avec lei|ucl , etc. »

11 paraît que le ('ardinal trouva (]ue le banquier naissait plus en Roi que f.ouis XV lui-même, car à peine est-il arrivé à l.yon que, le 4 mars, il transmet au duc de Choiseul la icclamation suivante : a M. de Labordc, en m'envoyant des Ictlres de crédit pour Turin et Rome, me dit que ne sarhant pus quels seront leS arrangements de la Cour pour mon voyage et ne voulant pas me laisser dans l'embarras, il m'adresse des lettres de crédit. Vous

sade viagère près du Saint-Siège; tout cela ne suffit pas à ses yeux pour le récompenser du service qu'il rend à l'incrédulité dominante. Le Cardinal s'est chargé d'intriguer contre la Société de Jésus; mais ce complot, dont il sera le chef nominal, ne l'empêche pas de songer aux malheureux détails de ses affaires. Il est au Vatican dans le but avoué de conquérir des suffrages par la captation ou par les menaces; il n'entend parler autour de lui que de promesses et de transactions jjécuniaires ; Bernis se lance dans cette voie qu'il a ouverte. On croirait qu'il veut donner raison à Pxoda, qui, le 9 mai, dit de lui dans une lettre à Azara : «' Il ne faut pas se fier au fameux Bernis, qui est dans le secret. C'est un négociateur et un intrigant de première force; c'est ainsi qu'il a fait fortune. S'il se réunit à Jean- François Albani, ils feront le P.ipe qu'il leur plaira de créer, n Le "28 avril, le Cardinal français ose, pour ainsi dire, mettre le marché à la main : «i Je n'ai fait aucune demande injuste ni déraisonnable, écrit-il à d'Aubeterre. Ainsi il sera aisé de m'enrôler. Mais je demande de la sûreté pour mes dettes et un point qui touche à l'honneur. Si l'on satisfait à ces deux choses, je reste ; sinon, je rejoindrai avec plaisir mes moutons. '>

me faites l'honneur de m'cnvoycr ces mêmes leUres ouvertes en me disant que c^est pour pourvoir à mes besoins. Il est nécessaire que je sache si c'est le Roi qui a la bonté de fournir aus dépenses ruineuses d'un voyage fait par ses ordres et pour sou service, ou une oblij^alion nouvolle que je contra'-te envers M. de Laborde. Dans le premier cas, je dois de très humbles actions de grâces à Sa Majesté d'avoir bien voulu me donner les moyens de remplir ses vues. Le mémoire ci-joiiitde uies dettes, que je vous prie de mettre sous ses yeux , lui prouvera conil)ieu il m'était nécessaire d'être secouru. «

ET LES JÉSl'IÏES. 275

Les dettes dont Bernis, avant son dép;irt pour Rome, a fait passer le chiffre à Louis XV, s'élèvent à la somme de deux cent sept mille livres, et ce n'est pas la dernière demande qu'il datera du '\'^atican.

Puis continuant son billet de ce jour-là, il discute l'atïaire des Jésuites avec une impartialité théologique qui ne le cède en rien à la délicatesse des senlimenls qu'il vient d'étaler : "II n'est pas question, ajoute-t il, d'examiner si, les choses étant où elles en sont, il faut supprimer un Ordre dangereux au moins s'il n'est pas coupable. Tout homme sans passions doit le penser, etje le pense très fort. Mais il s'agit de savoir si, pour y parvenir, desévêques peuvent agir contre les règles de l'Eglise? D'ailleurs cette dispute entre nous est de la chappe à révé(|ue. Nous ne serons pas assez forts pour faire le Pape à notre choix. Il faut avoir de la foi pour être sûr que le cardinal Ganganelli est pour nous. Il s'enveloppe de mystères qui échappent à la raison. >

Rien n'avançait cependant. D'Aubelerre et Azpuru à l'extérieur, Bernis et Orsini à l'intérieur accumulaient promesses sur promesses afin de capter quelques suffrages. Le cardinal de Luynes , qui dans sa correspondance toute gastronomique, se tient à l'écart, est enfin entraîné par la fièvre de l'intrigue. Il sort du rôle passif qu'on lui a tracé, et tous ensemble livrent un nouvel assaut à la Compagnie de Jé-sus. lis cherchaient dans les divers Collèges de la prélature romaine les caractères malléables ou susceptibles de se laisser corrompre. En les attachant à leur cause, ils espéraient déterminer les Cardinaux irrésolus , mais probes, à courber la lèie sous le joug d'une terreur organisée.

La [)lupart des Prélats nés sur les terres du palri-

moine ecclésiastique, et qu'on désigne sous le nom de Statistes, résistèrent aux séductions dont ils étaient entourés. Il n'en fut pas de même de ceux qui, de tous les coins du monde et de lltalie principalement, viennent chercher fortune à Rome. Pour quelquesuns de ces derniers, la carrière cléricale est une prcfession comme une autre. Ils y entrent sans vocation déterminée, et, quand ils sont parvenus à poser le pied sur le premier degré de l'échelle, ils aspirent h les franchir tous le plus rapidement possible. Habiles à dissimuler leur ambition, concentrés dans la seule pensée d'écarter les obstacles, ils marchent, ils se croisent, ils rampent à travers mille imperceptibles détours, vers le but qu'ils se proposent. Les refus et les mécomptes ne lassent jamais leur persévérance. Ils ne froissent personne: mais ils s'esliment assez téméraires pour affranchir un suprême dédain envers le pouvoir déchu. Ils ont été, ils sont, ils seront toujours la dernière pierre jetée à l'arbre qui est tombé. Le bien et le mal, la religion et la politique, les dehors de la piété ou une vie mondaine, l'art de flatter les puissants du jour et de se ménager des protecteurs dont le crédit commence à poindre, la reconnaissance et l'ingratitude, la franchise et la duplicité, tout est pour eux un moyen. Ils ne s'occupent des autres que pour les faire servir au triomphe de leur égoïsme.

A Rome, ce sera toujours sans aucun doute le plus petit nombre , l'exception, qui agira de cette sorte. Mais c'est ce petit nombre qui se répand dans les salons, qui s'insinue auprès des femmes, qui se constitue le courtier-marron de la diplomatie, qui assiège les antichambres du Pape, qui s'établit le commensal des serviteurs de tous les Cardinaux, et qui, aboutissant à chaque avenue, arrive peu à peu à intercepter

toutes les voies. Celle influence délétère s'est plus d'une fois fait senlir à Rome. Lorsque les adversaires de l'Eglise sont audacieux et que le Souverain Pontife craint d'engager une lutte d'où la Chaire apostolique doit nécessairement sortir victorieuse, il vient des jours où l'on ne parle dans la cité dinnocent III et de Sixte Quint que de sacrifices à la paix. L'ambition individuelle agite au dessus de toutes les têtes le drapeau delà peur: l'on tremble devant les cauteleuses menaces d'un ambassadeur étranger comme sous les rancunes parlementaires d'un vieux Janséniste de bazoche.

D'Aubeterre et Azpuru, qui écrivait peu afin de garder sa liberté d'action, ne cachaient pas leurs sinistres projets contre l'indépendance de l'Eglise. Ils trouvèrent dans les rangs de la prélature des monsignori pour les seconder. Le système des concessions aux couronnes portait déjà ses fruits. Les Papes prédécesseurs immédiats de Clément XIII n'avaient pas cru pouvoir ou devoir maintenir la suprématie de l'autoi'ité morale qui avait si souvent tourné au bonheur des peu[)les. Par un sentiment malentendu de paix et de charité envers les Monai'ques, on avait vu ces Pontifes se départir peu à peu des prérogatives du Saint- Siège. Ils sacrifiaient ses droits à une vaine a[)parence de concorde. De protecteurs qu'ils avaient été jusque là, ils se laissaient rabaisser au rôle de protégés. Les princes les reconnaissaient encore pour leurs guides spirituels; mais le pouvoir des clefs était lui-même battu en brèche. On ne lui portait plus que cette espèce de respect sans conséquence que des enfants parvenus à la maturité témoignent à la vieillesse décréjjite de leurs pères. Rome s'était volontairement annilulée, les scandales de ce Conclave lui révélaient

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l'iramensilé du mnl ; mais le principe des concession.? avait été posé. Dans tous les rangs de la hiérarchie ecclésiastique, il se rencontrait des hommes qui l'adoptaient comme la dernière planche de salut laissée à l'Eglise. L'intérêt particulier afiFaiblissait les courages , il tuait les dévouements. Aux yeux même de quelques Cardinaux et Prélats, on était fanatique par cela seul qu'on répugnait à immoler les droits de la vérité sur l'autel de la philosophie. On n'avait à Rome ni l'audace du devoir ni la résignation du martyre. On obéissait aux lois que prétendait dicter les couronnes, parce que ces lois, fatales au Saint-Siège, permettaient à l'égoîsme de se développer plus à l'aise en se mettant au service des agents di[)lomatiques. Ces agents parlaient de révolution imminente. Ils rencontraient des esprits timides ou coupables qui grossissaient dépareilles menaces, car c'est toujours par la cainte d'un mal à venir que l'on entraîne les faibles à commettre des injustices présentes.

Les Jansénistes suppléaient an nombre par l'adresse. Ainsi que toutes les sectes, ils s'attribuaient les honneurs de la perséculon pour arriver plus vite à persécuter. Ils niaient môme leur existence à Rome comme dans le reste du monde, afin d'endormir les tièdes et de ne pas effrayer les peureux; mais au fond de ces hypocrisies que chaque parti, que la révolution surtout prend plaisir à renouveler tantôt sous le manteau politique, tantôt sous la forme religieuse, il existait un piincii)e dissolvant dont personne ne se dissimulait les tendances. D'Aubeterre et Azpuiu com[)renaient admirablement cette position : ils la mettaient à profit contre les Jésuites. La destruction de rinslitut, sanctionnée par un Souverain Ponlife, était la consécration la plus solennelle qui pût être

accordée à la doctrine des novateurs du dix-huitième siècle. On ne poursuivcif i)lus dans les enfants de Loyola des ennemis de l'impiété ou des régicides systématiques:, les coups remontaient déjà plus haut. Les Jésuites étaient proscrits de tous les royaumes; on voulait, en abaissant la Chaire apostolique jusqu'à un trafic lionteux, l'isoler du monde chrétien après avoir donné à tous les fidèles le spectacle de sa dé- •Oradation.

Ce {)Ian, auquel travaillèrent à leur insu peut-être certaines hommes dont jusqu'alors la conscience était restée pure, ce plan allait être mis en œuvre. La Société de Jésus était la proie que se disputaient les ennemis de ITgiise. Afin de voir renaître l'âge d'or catholique, il n'y avait qu'à briser le dernier lien qui attachait les Jésuites à la vie. Les couronnes exigeaient ce sacrifice ; pour l'obtenir, on essayait d'avilir dans le présent et dans l'avenir la tiare que tous pi'omettaient d'exalter après par un sentiment de reconnaissance unanime. Roda laisse néanmoins, dans l'iulimilé de sa correspondance, transpirer la pensée qui agite toutes ces âmes de sophistes, d'acheteurs ou de vendus. Il aimerait mieux, lui, un Pape dont la résistance serait avouée, et voici les motifs qu'il allègue de celte préférence. Ces motifs doivent être un grave enseignement pour le Saini-Siége. <■ C'est de notre gouvernement que dépend le maintien de la légale et de savoii' se moquer de Pxome. Cai- c'est encore un problème de décider si, pour une telle fin, il vaudrait mieux avoii' un Pape conli'aii'e et fanati- (pie. plutôt (pi'uu Pontife ami, propice et conciliant, parceque par égard nous devrions céder à ce dernier queUpies uns de nos di'oits. '>

Le projet des Bourbons cl de leurs diplomates

278 CLÉMEUT XIV

n'était plus un mystère. Le cardinal Orsini sent le besoin de mettre sa conscience à l'abri. II est ambassadeur du R.oi de Naples, mais à peine âgé de trentequatre ans, il ne veut pas souiller toute sa yie par un acte coupable. Il prête les deux mains à la destruclion des Jésuites ; néanmoins il répugne à ce que ses collègues exigent de lui. Pour fortifier les cardinaux français dans leur résolution, il adresse du Conclave le billet suivant à Bernis :

«iEminence, le courrier d'Espagne est arrivé, et j'ai reçu une lettre de M. Azpuru avec la copie cijointe. Je l'envoie à Votre Eminence pour qu'elle y réfléchisse. Aujourd'hui, après le scrutin, nous en parlerons. Je persiste dans nos premières conventions. Vous êtes archevêque; moi je suis prêtre. Nous ne pouvons concourir à faire un pape simoniaque. Je ne doute point que l'Eminentissime cardinal de Luynes, également archevêque, ne soit du même avis. Je joins encore un billet de l'ambassadeur pour que Votre Eminence le lise et le fasse lire au cardinal de Luynes. Le vaisseau qui porte les Cardinaux espagnols a mis à la voile, d'Alicante, le 18 mars. =>

Le Conclave souffrait de ces tiraillements. Les cardinaux s'indignaient de se voir les jouets d'une conspiration qui ne prenait plus la peine de taire ses espérances ; et Bernis, le 1" mai, annonçait au marquis d'Aubeterre : « Orsini nous a dit qu'on lui mandait que le cardinal de Solis n'avait aucun scrupule d'exiger du pape futur une promesse par écrit de la destruction des Jésuites. Nous attendrons qu'il nous en parle; et nous lui déclarerons que, convaincus comme lui de la nécessité d'éteindre cet Ordre, nous pensons différemment sur les moyens à y employer; que nous ne nous opposerons pas à ce qu'il exige

celte promesse, si le cas arrive de pouvoir l'exiger, et que nous travaillerons dans le plus grand concert pour en obtenir l'effet toutes les fois et quand nous pourrons le faire sans croire blesser les règles. Au surplus nous ne pouvons pas leur dissimuler que si le Sacré Collège venait à être instruit d'une pareille proposition, nous serions infailliblement abandonnés par les voix qui forment notre exclusive que nous avons eu tant de peines à réunir et à assurer, et qu'on nous donnerait malgré nous un pape, rm secrétaire d'Etat et un dataireà la volonté des fanatiques. »

Dans la bouche d'un prince de l'Eglise, qui, le 18 avril 1769, disait en parlant de lui-u ème; Je ne suis point dévot; je suis décent et j'aime à remplir ma place d'èvêque. J'ai éteint le fanatisme dans mon diocèse et rétabli la décence extérieure de mon clergé; i> ce langage n'est que trop intelligible. Le mot i\Q fanatiques qui revient à chaque phrase, s'applique aux Cardinaux voulant la sincérité des suffrages du Sacré-Collège. On était fanatique par cela seul qu'on ne se prétait pas aux importunilés de l'hypocrisie ou aux calculs de la bassesse. Quelques années auparav:int, d'Alembert avait mis, après Voltaire, cette accusation à la mode ; « Il faut être juste, disait-il dans une brochure (1). le fanatisme n'a aujourd'hui que trop de sujets de montrer de Ihumeur dans l'état de détresse et d'avilissement où il se trouve. Le triomphe de la raison s'approche, non sur le christianisme, qu'elle respecte et qui n'a rien à craindre, mais sur la superstition et l'esprit persécuteur.

(1) Lettre à 31.***, ronsuil/cr eut Parlement ch*", puur sertir tic stipiilàiiieut à l'ottvrnije qui a pour iilre : Sur la deslruclion i/ca Jésiiiles en France,

iiOO CLEMLKT XIV

qu'elle combat avec avantage et qu'elle est près de terrasser. i>

Les cardinaux dévoués à la maison de Bourbon et qui se faisaient par courtisanerie, par frivolité ou par ambition les ennemis de la Compagnie de Jésus n'étaient pas encore aussi avancés; mais, sous la main de fer qui les étreignait et les poussait à immoler leurs droits, ils sentaient de temps à autre la honte de leur position. Ils pâlissaient de colère, ils s'effrayaient, ils menaçaient d'élre équitables enfin, et, le o mai, Bernis fait part au duc de Choiseul de ce singulier état de choses; il se plaint de l'ostracisme que les exclusives trop nombreuses font peser sur le conclave.

•' La proscription, dit-il dans sa dépêche, a été trop forte : nous exerçons ici un ministère de rigueur qui ne nous sauvera de rien, parceque les sujets sont à peu près également médiocres. On nous reprochera longtemps notre tyrannie, qui n'est adoucie ni par des bienfaits ni par des espérances ; il faudra finir enfin, et l'on s'arrêtera sur un partisan secret des Jésuites, ou sur un homme faible a qui les amis de la Société, dominant dans le Sacré Collège, feront peur. Je crois devoir parler au Roi et à son conseil avec cette vérité ; malgré tous nos ménagements et la douceur que nous mettons, nous ne pouvons manquer de devenir odieux en attentant d'une manière trop forte cl trop générale à l'indépendance et à la liberté du Sacré Collège. Nous avons beau lui dire que l'indifférence que les autres Princes marquent pour l'élection d'un Pape prouve qu'ils ne seraient pas fâché qu'on fît un mauvais choix pour profiter comme ils font de la brouillerie des cours de la maison de France avec celle de Piome. Celte raison qui es

ET LîS JÉSUITES. 281

vniit; ne fciit qu'effleurer des esprits attachés à l'idée de la liberté el de la souverainelé. Je sais bien, M. le Duc, que ce n'est pas la France qui e^l la plus rigoureuse des trois cours, mais il est à craindre que cette rigueur ne jette dans le désespoir au lieu de conduire à la comjilaisancc el à la conciliation ; il est aus.si à ciaindrc qu'à force de proscription, nous ne perdions les voix qui forment notre exclusive. >>

Bernis voulait triompher à tout prix. Les deux Cardinaux fiançais se sont opposés autant que leur f.ublcsse !e leur a permis , à ce pacte que Tlionneur avait fait repousser. De guerre lasse, ils l'acceptent cnfii]. Les Cardinaux de Solis et de La Cerda n'auront plus qu'à chercher au nom de leur maître, Charles III d'Espagne, celui qui osera trau-iger avec eux. Le 4 mai, ils sont dans les cellules du Vatican ; tout aussitôt rintrigue, qui n'a cessé de rouler sur elle-même, prend une consistance plus déterminée. Ce jour-là même Bernis mande à d'Aubeterre :

« Nous avons coulé à fond /'affaire de la prouesse j et nous avons délibéié, 1" que nous croyons la destruction de la Société de Jésus nécessaire: 2' que nous n'avions aucun ordre particulier sur ce ■aïoycu ni votre excellence non plus ; que nous avions supplié le Roi de ne pas vous en donner , parceque nous ne pourrions les exécuter contre les règles de l'Eglise:^ 4° que nous ne prétendions gêner le sentiment de personne, encore moins de nos confrères, si respectables à tous égards, el qu'ainsi après avoir pesé les inconvéniens de toute espèce que nous avons démontrés, si MM. les Cardinaux espagnols persistaient à employer ce moyen, nous ne nous y opposerions pas, mais que nous y participerions encore moins. >

Le 6 mai, le Cardinal écrit encore :

«' Je suis averti que le parti de Pozzobonelli grossit. Il faut se décider sur cela. jXous ne pouvons sans un ordre exprès lui donner l'exclusion. Ce qui le sert; c'est qu'on voit bien que nous n'en voulons pas. Au surplus vous voyez que nous lui faisons faire tant que nous pouvons les fonctions d'un ministre de la cour de Vienne concerté avec les trois Couronnes. Il est de maxime de ne pas choisir un Pape ministre, et nous ne manquerons pas d'en faire ressouvenir. »

D'Aubeterre et Azpuru avaient besoin d'intimider !e Sacré Collège ; ils feignent de vouloir se retirer de Rome, si le Conclave n'obtempère pas à leurs ordres. D'Aubeterre pousse Bernis à agir dans son système de terreur, et le 7 mai il lui répond : « Que Votre Eminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu'il n'y ait pas de schisme, est d'eu parler souvent et avec assurance. Qu'elle se mette en colère, s'il est nécessaire. Il faut les épouvanter, n

Cette contrainte morale, surgissant à chaque mot de la volumineuse correspondance qui est sous nos yeux, ne laisse plus aucune incertitude à l'histoire. Jusqu'alors on avait douté ; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d'Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de l'Eglise ; par les moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l'honnêteté, ils ont tâché d'égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l'iniquité de leurs cours. Dans les pays catholiques, on a jugé et proscrit ainsi les Jésuites ; on espère que le Saint-Siège, gagné d'avance ou intimidé, ne pourra pas refuser sa sanction à l'œuvre des Bourbons.

Les jours se passaient en stériles elTorts ou en in-

trigiics qui n'aboutissaient pas toutes à la porte du Conclave. Les ambassadeurs s'agitaient au dehors l'empereur Joseph II et Léopold de Toscane , son frère, prenaient au dedans une déplorable revanche. On les avait vu braver et humilier, plutôt par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l'Eglise, qui résistèrent si souvent aux vœux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouvait le besoin de mettre fin à ces agitations se produisant à Rome sous mille aspects divers. Le marquis d'Aubeterre demandait à haute voix un Pape qui ne fût que le docile instrument de la Philosophie; on parlait dans la ville de ses arrogances concertées avec Joseph II et Choiseul, arrogances qui allaient jusqu'à l'intimidation et à la vénalité. Eernis avait épuisé toutes les ressources de sa politique de bons mots et de vaniteuses séductions ; il n'obtenait aucun résultat. On avait décimé le Sacré Collège par de continuelles exclusions; mais quand les deux Cardinaux espagnols, qui semblaient retarder leur arrivée à Pvome, pour trouver le Conclave fatigué, se présentèrent enfin, les choses changèrent subitement de face. Il ne resta plus à Bernis que les apparences du pouvoir. Solis l'effaça par l'élasticité de sa conscience et par son audace dans les moyens à mettre en jeu.

Le cardinal de Solis, archevêque de Séville, était le confident de Charles III et du comte d'Aranda. Ami des Jésuites jusqu'au moment où le roi d'Espagne leur fut hostile, on l'avait vu écrire, le 19 juin 1759, à Clément XIII pour le supplier de soutenir l'innocence de la Compagnie dans la tourmente (1). Puis,

(1) Dizionario fit crtnlizioiic , (loi cnvilicro Moroni , ( XXX, y. 143.

284 CLÉlli-KT XtV

renonçant à la feruielé sacerdotoie pour s'improviser le couiiisan d'une haine dont personne n'avait le secret, Solis abandonna ses anciens protecteurs. II se fit l'organe de son maître contre eux. Ce prince de l'Eglise ii'était pas iionime à s'enivrer consme Bernis de flatteries étudiées. Sa taciturnilé espagnole ne lui permettait pas de consacrer son temps à des correspondances aussi futiles alors qu'instructives pour nous ; il avait mission de f ire nommer un Pape s'engagcant d'avance et par écrit à la destruction des Jésuites. Cette mission, il était dafis son caractère de la remplir sans égards et sans pitié. Mais il arrivait à Rome sous le poids de ses actes passés, et, le 8 avril, d'Aubelerre prévenait Bernis contre lui, en l'accusant de Jésuitisme, imputation qui alors tua t un homme philosophiquement et diplomaliquement.

«Je n'ai jamais connu le cardinal de Solis, mandait l'ambassadeur; j'ai ouï dire que lui et son confrère étaient (rès peu de cliose, il passe pour être attaché aux Jésuites, et son confrère pour leur être contraire. J'ignore entièrement quels sont ceux qui ont sa confiance ni qui entre avec lui. »

Le plénipotentiaire français ne connaît pas Solis; le minihlre espagnol va en quelques mots insultants tracer son poitrait à Nicolas d'vVzara : < Je me réjouis lui écrit-il d'Aranjuez , le IG ntrai, de savoir que nos deux Cardinaux sont enfin arrivés. J'espère qu'à part leur figure, ils ne seront pas des plus iu'.béciles. Car, eu égard aux hommes qui composent le Sacré Collège, ils peuvent se distinguer parmi (jlusieurs de leurs confrères. »

Bernis [)a>sait en Espagne pour un afiiiié des Jésuites, tolis était inculpé en France détre leur ami.

ET LES JÉSC'ITES. 285

Ce dernier prouvera bientôt à '"Aiibclcrre qu'il est (ligne de s'associer à ses projets.

On remaïquait au sein du Sacré Collège un homme qui se tcn.'îit à l'écart des inirigues et qui, placé ! ntre les Zelanti et le parti des Couronnes, comme dans un jusie milieu pacificateur, ne laissait rien transpirer de ses pensées ou de ses espérances. C'était le cardinal Ganginelli.

Quelques années avant la mort de Clément XTIT, le Gouvernement français demanda à ses agents diplomatiques à Pxome une Notice sur les cardinaux composant le Saci'é Collège. Cette Biographie manusciite, qui se trouve aux archives de Fiance, est comme toutes ces sortes d'ouvrages une œuvre de mauvaise foi et de passion. Les Cardinaux y sont jugés par des bruits de ville ou de s .Ion. Une anecdote plus ou moins apocryphe fait passer à pieds joints sur des vertus que les annotateurs ne [)rennent même pas la peine d'apprécier ou de consigner. La plupart de ces princes de l'Eglise sont accusés d'ignorance ou de despotisme, d'hypocrisie ou d'avidité parce qu'ils ne veulent pas exaucer les mennçantes prières que font enlendre les ministi es et les ambassadeurs des Cours de la maison de Bourbon. Ganganelli, dont les opinions étaient encore incertaines, ne sera pas mieux traité que les autres, et il est curieux de voir avec quel sans façon l'ambassade française à Rome, devenue biograi»he cardinalice, point le Pontife à qui elle remettra le soin ûas vengeances posthumes de la marquise de Pompadour.

Voici le portrait du futur Clément XIV. {Vi^^Q 12 du manusciit.)

<: On dirait que ce moine Franciscai;-! qui e>t p ir-

286 CLÉ.UENT XIV

venu au cardinalat par son adresse, marche sur les traces de Sixte V.On ne connaît son penchant ni pour la France ni pour les autres nations. Il se trouve toujours du côté le plus utile à ses vues , tantôt Zelante et t.tntôt anti-Zclante, selon le vent le plus favorable. Il ne dit jamais ce qu'ilpense. Sa grande étude est de plaire à tout le monde et de faire voir qu'il est du parti de celui qui lui parle. Il n'ose pas s'opposer aux désirs des souverains; il craint les Cours et les ménage. Le Pape a pour lui beaucoup d'eslime, et il obtient ce qu'il veut par mille manœuvres secrètes. Mais comme il s'est mêlé de trop d'affaires, ses intrigues ont diminué son crédit dans le Sacré Collège, qui, au premier Conclave, barrera vraisemblablement son ambition quelque mas(iuée qu'elle soit sous le froc. Il est nécessaire de gagner ce Cardinal pour tous les objets qui ont rapport au Saint-Olfice, pareeque son vœu attire la plupart des autres. Quant aux affaires ecclésiasti(iues qui concernent la France, on ne peut pas se fier entièrement à lui ; mais la crainte du mécontentement du Roi peut seule le déterminer à seconder les vues toujours justes et pacifiques de Sa Majesté pour le maintien de la Religion. »

A peine entré au Conclave , le cardinal de Bernis reprend en sous-œuvre le travail de ses complices, et à son tour il adresse au Gouvernement français une Notice sur tous les Cardinaux. Bernis parle ainsi de Ganganelli : «Il affecte beaucoup d'égards pour les Français, et paraît être fort bien à la cour d'Espagne. II a succédé au célèbre Passionei dans l'office de rapporteur du procès de canonisation du vénérable Palafox. Tout le monde a admiré son courage d'accepter cette commission dans les temps présents. Il ne paraît

point ami de la Société de Jésus. En fjénéral on le croit cajjable des démarches les plus hardies pour parvenir à ses fins. '>

Renchérissant sur les imputations de ses maîtres à regard du cardinal Ganganelli, Dufour, qui dans chacune de ses lettres mendie d'une main pour diffamer de l'autre, ne s'arrête pas en aussi beau chemin, " Ganganelii , dit-il dans sa correspondance secrète, est un véritable intrigant; mais il est connu pour tel, et dès lors on en fait le cas ordinaire que méritent ceux qui font un pareil métier. C'est encore un grand parleur, un très-mauvais théologien, un homme avare, ambitieux, vain et présomptueux. Si son vote, au reste, vous était nécessaire, il y aurait moyen de l'avoir; mais il serait nécessaire de lui ôler auparavant la folie d'être Pape, et il serait facile de le guérir de cette maladie en lui parlant sincèrement. On doit toutefois se méfier sans cesse de st duplicité, car il se livrera certainement au plus offrant et dernier enchérisseur. »

Ganganelii n'était pas sorti de sa dignité sacerdotale, il n'avait pas encore donné aux ennemis de l'Eglise le droit de le flétrir par leurs louanges; et c'est en ces termes que parlent de lui les hommes qui vont l'élever à la Papauté. Le père Jules de Cordara, l'un des Jésuites qui travaillèrent toute leur vie aux Annales de la Compagnie , et dont le talent , comme historien, est apprécié des savants, a tracé, dans ses Commentaires inédits sur la suppression de la Société de Jésus, un portrait de ce même Ganganelii. Le rapprochement sera aussi curieux qu'instructif. Nous avons publié ce que pensaient le cardinal de Bernis, Diifour et le marquis d'Aubetcrrc du Pape futur qui dctruira rin.^tilut ; verrons maintenant ce qu'en dit

288 CLÉBEM XIV

dans le silence de l'étuile et de la réflexion un des Jésuites que Clément, XIV proscrivit (I) :

<( Gansanelli mena dans son intérieur une vie telle qu'il fut toujours regardé comme un bon religieux et un homme rempli de la crainte du Seigneur. Il était naturellement jovial , ne se refusant pas à quelques jeux de mots dans le cours de la conversation ; mais ses mœurs étaient pures. C'est le témoigna e unanime que rendent de lui ses amis et ses confrères lés Franciscains. j\on seulement sa vie fut sans tache, mais son application aux études sérieuses avait été telle qu'il se distingua entre tous par réminence de son savoir. J'ajoute qu'il aima toujours beaucoup la Compagnie. C'est ce qu'avouaient naguèie les Jésuites de Milan, de Bologne et de Piome, villes où Ganganelli enseigna la théologie aux siens et où il s'était fait connaître aux Pères de la Compagnie. C'est un f;iit constant que partout où Ganganelli rencontra des Jésuites, il se lia avec eux et tint à être regardé comme leur ami.

«Lorsque le Pape Rezzonico l'appela aux honneurs de la pourpre, il déclara qu'il faisait cai'dinal un Jésuite revêtu de l'habit des Franciscains, et les Jésuites eux mêmes en furent convaincus. Je ne nie pas qu'alors Ganganelli apparut contraire aux nôtres, et que la plupart l'acceplcrent comme mal disposé envers la Compagnie; car, dès ce jour, il rompit tout rapport avec nos Pères et prit à cœur le patronage de la cause de Palafox , et s'unit d'une étroite amitié avec Pxoda, ambassadeur du roi d'Espagne. S us la pour[)re, il

(1) Juin Coi'îarœ de suppressione Sncinialix Jesu coinmenlurii ad francise uni fralriin comilem Calam'indi-itnœ.

Le manuscrit Intin de cet oiiviMfje a cle trouvé il^nis la l'ililioiho'jiic ilii s.TVRîit nl>Ii<'« r.aïKM'Iiieii.

commenç.'i à porter ses regards vers le suprême Pontificat. En homme perspicaee, il comprit (jiie eelni qui se déclarerait piib!i(}nemcnt favoral)!e aux Jésuites serait difficilement choisi pour chef de rEglise. Aussi suivit il une ligne de conduite diamétralement opposée. Toutefois ce changement ne fut qu'exféi'ieur. Son cœur, sa volonté demeuraient inéluanlables. et (î'est avec raison que le cardinal Orsini ne cessait de l'apptder un Jésuite déguisé. »

Ganganclli, si diversement apprécié, élait. jusqu'à l'heure décisive, r^sté dans ce caractère. Chaque fraction du Conclave l'avait entendu jeter quehjuesuns de ces mots significatifs qui prêtent beaucoup à riiiterpi-élalion. iLeui-shias sont bien longs, disait-il en parlant des princes de la maison de Bourbon, ils passent par dessus les Alpes et les Pyrénées. " Aux cardinaux qui n'immolaient pas les Jésuites sous de chimériques accusations. \\ répétait avec un accent plein de sincérité : « Il ne faut pas plus songi r â tuer la Compagnie de Jésus qu'à renverser le dcMue de saint Pierre. "

Ces paroles, celle alliludc , dont l'art n'écisappait point à la sagacité romaine, et ([u'AzMuru comme (i'Aubeterreavaient signaléesdepuis longtemps, firent coiu()rendre aux Cardinaux espagnols que Ganganelli ambitionnait la tiare. C'était le ^eul moine dans le Conclave: ils durent que des rivalités d'Institut pourraient êti'e un nouvel élément de succès. Le caracîère de Bernis , tout exubérant de présomption, n'avait rien (b^ sym[)alhiqiie avec celui de Ganganelli. Bernis sonda le Cordelier ; il le ti'ouva calme et froid, ne pîomeltani rien, ne s'engageanf jamais; néanmoins dans les finesses si déliées de la !;inguc ilalienne, chei'chant à ne rien refuser. Ganganelli lui parut j>eii

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sûr, et l'archevêque d'Alby se mit en quête d'un autre candidat.

Ce candidat était introuvable. Les uns voulaient un honnête homme pour Pape, les autres, en plus petit nombre, cherchaient à introniser sur la Chaire de Pierre la fciibltsse ou la vénalité. Le 8 mai après midi, Bernis rend compte à d'Aubeterre de ses tentatives.

«L'intrigue d'hier au soir, Monsieur l'ambassadeur, paraît avoir été le dernier effort de la faction contraire , qui a voulu nous arracher une exclusion, en ébranlant une partie de nos ^Napolitains (jïenstrès suspects), et nous faire craindre une inclusive forcée. Je pris le parti de parler si fort hier au soir de la sortie des ministres de Rome et du renouvellement de la déclaration déjà faite, il y a huit jours, dont on prétendait cause d'ignorance, parceque Cavalchini ni Lante n'en avaient point ou peu parlé, que la i)eur a pris à nos adversaires. Fanluzzi n'a eu que peu de voix au scrutin. Nous avons renouvelé la déclaration tous ensemble à Jean-François Albani, qui fait l'office de sous-doyen, et qui nous a répondu comme un ange, et en même temps très positivement. Fanluzzi est tombé, je crois, pour la dernière fois; et l'on travaille sérieusement pour Pozzobonelli, qui me fait actuellement quatre fois par jour de fausses confidences. Colonna, Paracciani, Spinola,De Pvossi peutêtre, vont-étre mis sur les rangs. Il est certain que Fanluzzi réunissait tout le monde. Il a renoncé en homme sage; et cette renonciation a augmenté son mérite aux yeux de ses partisans. Peut-être, et je vous prie de vous en souvenir , que nous aurons à nous repentir de Tavoir détrôné, comme il est arrivé à l'occasion de Cavalchini. Tout ce que je puis vous

ET LES JÉîiLiiTIiS. 201

dire, c'est que dans la liste de ceux qu'on peut choisir, il y a des Jésuites aussi Jésuites que j'en connaisse ; et que, pour trouver ici de vrais ennemis de cette Société, il faudrait eue Dieu et lire dans les cœurs. Nous allons rentrer dans le silence, cultiver nos créatures, en augmenter s'il se peut le nombre. Elles sont toutes prévenues, avant d'engager leurs voix, de nous demander s'il n'y a point de difficultés sur les sujets proposés. Par où cela finira-t-il? Je n'en sais rien : car il n'y a de vrai homme d'esprit ici qui entende et qui saisisse que Jean-François Albani, et il est contre nous. »

Quatre ministres des Cours pesaient donc sur le Conclave de tout le poids de leurs menées. Les Cardinaux portaient leurs suffrages sur Fantuzzi, qui, selon Bernis, réunissait tout le monde; Fantuzzi succombe parce que sa probilé était incontestable. Les autres échouent comme lui ; mais, dans les conditions données , il devenait impossible aux Couronnes d'en évoquer un qui fut papable. Bernis s'irrite d(-s obstacles, et il en arrive à décl.irer que si satisfaction n'est pas accordée aux Rois de France , dEspagne et de Naples , un schisme éclatera en Europe. A ce mot d'Aubeterre, dont Azpuru guide la main, saisit sa plume et, le 10 mai, il répond à Bernis : i^Yotre Eminence a posé deux principes fondamentaux dont il ne faut plus sortir. Savoir de ne parler que quand nous le jugerons à propos, et que toute élection faite sans le concert des Puissances ne sera pas reconnue.» Là tendaient les vœux secrets des Sophistes; mais quoique leui'S œuvres immorales ou littéraires eussent gangrené une partie de la noblesse de France et d'Allemagne, tout porte à croire qu'une sé[)aiation avec l'Eglise catholique, apostolique, romaine n'eût pas

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t'ié acceptée par les peujjies. La menace fut faite ccpeiidaiil : elle resta inutile. Alors le Cardinal change de b.ittcrie; et c'est encore un outrage qu'il adresse à la Couv de Rouie sous le pli diplomatique. Bernis parie à d'Aubelerre des Cardin:iux espagnols ; puis il ajoute, le 11 mai : >; Comme ils ne font que d'arriver, ils ne sont pis pressés d'en finir. D'ailleurs la patience est la grande vertu de leur nation. Sulis me fait toujours dire qu'il a toute confiance en moi. Les Albani cultivent beaucoup les Espagnols. Leurs présents réussissent très bien. Il est certaiii que nous ne sommes pas magnifiques, et il faudrait au moins donner de temps en temps des dragées à ceux à qui on donne si souvent le fouet; mais ce n'est pas la manière de la France. )>

Le 15 mai on flottait encore dans l'incertitude; car à ce moment même Bernis écrivait à d'Aubeterre : « Le pauvre cardinal Caracciolo a eu une scène de fanatique au sujet de Coîonna, avec le cardinal d York. Il avait déclaré aupar.ivaut au cardinal de Solis qu'en conscience il ci'oyait devoir donner sa voix à Colonna, à moins que les Couronnes ne fussent conlraiies. Le cardinal Torregiani et le vieux Perelli réchauffent. Je sais de plus qu'il est lié avec les Jésuites. Ce serait un bien mauvais Pape, quoique ce soit un bon et honnête garçon. »

Le lendemain, un billet du marquis d'Aubelerre à Bernis révèle dans un inqualifiable langage les discordes intestines dont le Conclave devenait le théâtre. Le cardinal Pvczzonico avait déclaré publiquement que le marchandage des votes et la tyrannie des Coi.ronues était une insulte que le Sacié Collège ne Mipporlerait pas longtemps. Il avait dit (jue, malgré le bon plai.sir des Princes, sa conscience ne se prête-

rait jamais à leur honteux trafic. D'Auheterre répond à Bernis : -; Je vous avoue que le propos qu'a tenu Rezzonico à Votre Eniinence et au cardinal de La Cerda est bien extraordinaire; quelque imbécile qu'il soit, je ne l'aurais pas cru aussi insolent. Il faut qu'il ait été tancé ces jours-ci par le Général des Jésuites. J'admire la modération de Votre Eminence; pour moi, je conviens que je n'en aurais pas eu autant, et je l'aurais traité comme un polisson qu'il est. »

Ce jour-là même, 14 mai, Berms no partage pas les violences de l'Ambassadeur. Il se berce d'espoir, et il écrit :

Il Malgré cela, nous acquérons des forces, et je crois que nous sortirons du Conclave sans avoir déchargé nos armes. Le grand point est de ne pas tomber malade; j'ai des chiffonnages; je ne dors pas bien; mais j'espère m'en tirer. »

Huit jours s'écoulent encore dans de pareils conflits; on touche enfin au dénouement de ce drame d'où la Religion et la probité sortent aussi blessées lune que l'autre. Bernis avait renoncé à s'entendre avec Ganganelli; Solisa sur les principes du Cordelier des notions plus exactes. De concert avec le cardinal Malvezzi djns le Conclave et les Ambassadeurs de France et d'Espagne au dehors. l'Archevêque de Séville veut qu'on exige du candidat des Couronnes une promesse écrite de supprimer l'Ordre de Jésus. Cette promesse est la condition irrévocable des Puissances : Solis négocie mystérieusement avec Ganganelli : il en obtint un billet adressé au Roi d'Es[)agne. Dans ce billet, Ganganelli déclare « qu'il reconnaît au Souverain Pontife le droit de pouvoir étendre en conscience la Compagnie de Jésus, en observant les règles canoniques, et qu'il est à souhaiter que le futur P;ipo

fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des Couronnes. »

Cet enga(jemen( n'est pas très explicite. Le droit invoqué n'a jamais été contesté, et, dans d'autres circonstances , Solis se serait bien gardé de l'accepter comme obligatoire. Mais il savait que le caractère de Ganganeili ne tiendrait pas à la lutte, et qu'une fois pris enire le double écueil de son honneur et de son repos, il nhésiterait pas à seconder la violence des désirs de Charles TII. En le menaçant de publier cet acte, on devait faire du Pape futtir tout ce que l'on voudrait; cette oppression morale restait pour les trois |)Uissances une garantie dont le texte même du billet n'était que l'occasion. D'ailleurs l'Italien, qui refusait d'aller au-delà par écrit, ne cachait pas à l'Espagnol ses plans ultérieurs. Il ouvrait son âme à l'espoir de réconcilier le Sacerdoce et l'Empire; il aspirait à les réunir dans la paix sur le cadavre de l'Ordre de Jésus, et à recouvrer ainsi les villes d'Avignon et de Bénévent.

Une fois le pacte secrètement signé, Solis communique le mot d'ordre aux Cardinaux du parti des Couronnes, et le 16, au matin, Bernis, qui ignore le traité, fait part de ses appréhensions à d'Aubeterrc. " On va proposer Ganganeili. lui manda-t-il. Je ne serais pas étonné que les Albani fussent pour lui. Il n'est pas aisé de déchiffrer ses véritables sentiments. Je sais que M. Azpuru et vous, M. l'Ambassadeur, en avez bonne opinion. Il ne s'est pas soucié de me donner la même idée, et c'est de tous les sujets papables celui dont je me hasarderais le moins à faire l'horoscope, s'il est élu. »

Tas Albani, les premiers protecteurs de la jeunesse de Ganganeili, se croyaient sûrs de lui. Avec eux, il

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s'était montré à cœur ouvert autant qu'un [)areil caractère pouvait le faire. Il leur avait parlé de ses vieilles relations avec la Compagnie, du besoin qu'avait l'E[îlise de cette milice toujours prête à combattre et à mourir. Les Albani, entiaînés par leurs convictions, votaient pour lui. Le cardinal Caslelli, l'un des liommes les plus vénérés du Sacré Collège, et qui avait toujours été opposé à Ganganelli, entend ce dernier dire à haute voix : » Je ne donnerai jamais mon suffrage à Stoppani, car, s'il était Pape, je suis certain qu'il opprimerait les Jésuites. « Ce mot, prononcé en face du scrutin où deux suffrages, isolés et inconnus^ s'obstinaient, dei)uis l'ouverture du Conclave à proclamer le nom de Ganganelli, est une révélation pour les Cardinaux de bonne foi. La faction de Rezzonico, neveu du Pape défunt, se range à l'avis de Castelli (1). Ce brusque changement de front inquiète Bernis, et dans l'aprés midi du 10 mai, il écrit à d'Aubeterre : « Il est évident que Ganga-

(I) Dans la minute d'une lettre du cardinal de Bernis, an duc de Chdiscnl, à la date du 17 niai 1767, nous lisons : «domine aussi nous de\ons la vérité au Roi, nous ne pouvons lui cacher qtio ce cardinal (Ganganelli). par sa vie mystérieuse, nous a donné des soupçons, et qu'il est impossible non-seulement de répondre aninnativeuient de ses principes, mais même de deviner quel serait le systèuic de son gouvernement , tant sa nnirche est oliscure. Su liaison avec Jean-François Albani est certaine. »

Les phrases qui suivent ont été effacées sur l'original par l'émis. Nous les rétablissons parce qu'elles indiquent la nouvelle ixjsilion du Conclave. Hernis ajoute donc en parlant de Ganganelli : « Le cardinal Castelli, chef des fanatiques, ne lui est pas opposé non plus. Il est aisé de conclure qu'il y aurait plus à craindre (jn'à espérer de son pontificat. Un moine qui est parti de si loin, qui a abandonné ses protecteurs toutes les fois ([uc cela lui a paru utile à ses intéicls, est au Uioins bien suspect s'il n'est pas dangereux. >

296 CLÉïïtKT XIV

nelli est Jésuite et qu'il a transigé avec eux, et alors les Cours seront la dupe de ce religieux. Je sais que nous avons nos ordres et que nous serons disculpés (le l'événement; mais au moins faut-il prendre des précautions pour que Ganganelli nous ait obligation de sa {)apaulé. i>

Quelques heures après, Bernis était mis au courant de la négociation suivie entre le Cordelier italien et l'Archevêque de Séville, Dans un post scriptum ajouté à cette lettre, il mandait : « Messieurs les Espagnols ne nous disent pas tout. S'ils avaient parlé, nous n'aurions fait aucune réflexion sur GanganeUi. Nous l'avons vu porté par les Albani , cela nous a paru suspect. Il paraît qu'on s'est arrangé avec lui, tout est dit. »

Le soir de ce même jour, Bernis ne laisse plus aucune incertitude à l'ambassadeur de France. Il lui raconte de quelle manière il a été joué.

" J'étais si pressé lorsque j'eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, avant et après dîner dans le même billet, que je crains de m'être mal expliqué et que vous n'ayez cru que je me plaignais de votre réserve, tandis que je n'avais à me [jlaindre que de celle des cs{)agnols. Ils ont négocié avec Ganganelli : il n'élait pas nécessaire qu'ils nous disent le fond de celle négociation, mais ils auraient dû nous dire seulement (ju'ils étaient sûrs des senlimenls de ce Cardinal. Ce mystère nous a mis dans le cas de soupçonner Ganganelli, nous avons remarqué des pourparlers de ce Cardinal avec Castelii : tout cela formait la preuve la plus comi)lète du Jé^uilisme de Ganganelli; nos amis el surtout les Corsini en étaient effiayés, et je vous avoue que je croyais trahir le Roi en secondant son élection; d'autant plus que dans la liste des bons, il

ET LES JÉSL'ITES. 297

n'était que le sixième: voyez quel danger ce mystère faisait courir a la négociation des Espagnols, Il faut qu'ils se soient assurés des Albani, que je voyais depuis longtemps liés avec eux par le moyen du conclavistc de Solis, Ignace d'Aguirra : le cardinal Orsini et moi avions fréquemment averti Solis de la correspondance de cet homme avec les Albani. jNous craignions qu'il ne le trahit; et nous étions de bonnes dupes. Ce matin le caidinal de Solis, à qui j'ai montré mon étonnement sur la liaison des Albani, avec Ganganelli, ma dit qu'il fallait dès le premier scrutin aller pour lui. Je lui ai fait sentir que ce sujet me paraissait suspect par ses liaisons, et que je croyais qu'il fallait le voir venir et nous assurer de lui, en ne lui donnant nos voix qu'à proj)Os. Il a i)ris ces réflexions pour un refus. Alors le bandeau fut levé, et j'ai rapproché les allées nocturnes de son secrétaire chez Ganganelli. Les j)istoles d'Espagne m'ont paru un bon moyen pour avoir gagné les Albani, sans lesquels toute élection est impossible. J'ai donc déclaré aux Espagnols, après leuravoii' fait apercevoir légèrement que je voyais tout, que nous les suivrions dans la forme qu'ils désiraient, que tous les soupçons étaient dissipés dès qu'ils étaient assurés de Ganganelli et des négociateurs Albani. Solis est convenu qu'il avait espérance que Ganganelli ferait Pallavicini secrétaire d'Etat; j'en ai été d'accord avec Orsini, ainsi que de conserver la secrétairerie des brefs à JNegroni, et la daterie à Cavalchini, en recommandant pour cette place Malvezzi apiès la mort piochaine de Cavalchini. Tout cela a été convenu, et J'ai ajouté qu'il fallait nous avertir à l'avenir pour que nos idées, notre langage et nos démarches fussent uiiifunnes. Voilà, Monsieui- l'AmbasScidcHii'. tous les

mystères éclaircis; il n'e.st pas croyable, mais il serait possible que vous n'en fussiez pas instruit. La différence de nos opinions sur la promesse à exiger a pu nous rendre suspects; mais ce serait à tort. Nous avons toujours dit que notre sentiment ne devait pas régler celui des autres. Nous sommes bien aises de n'avoir rien su des moyens; mais il était nécessaii'e de nous instruire de la négociation en général pour régler notre conduite. »

Il ne reste plus qu'à voter pour Ganganelli; Bernis en prend son parti. Malgré la blessure faite à sa vanité, il s'apprête à triompher et à persuader à ce même Ganganelli que c'est à la France qu'il devra la tiare. « Je ne dois point me plaindre du mystère, puisqu'on vous en fait, écrit-il à d'Aubeterre, le 17 mai. Dieu veuille que cette intrigue réussisse! Il est fâcheux d'y être mêlé sans savoir comment elle est menée ; mais il faut suivre ses instructions. Les événements justifieront ou condamneront les moyens qu'on a pris. En général, il est certain que les Albani se sont jetés cent fois à ma tête. Mais comme je n'avais point d'argent à leur offrir et que vous vous défiez avec raison de la fidélité de ces gens-là, je me suis contenté de bien vivre avec eux et de m'en faire ménager. L'argent com[)tant vaut mieux que toute chose. Si l'Espagne s'attache les Albani par de bonnes pensions, elle sera la maîtresse de ce pays-ci. Nous ne savons que déchirer nos ennemis et leur faire des tracasseries au lieu de les gagner. Mais si M. Azpuru n'a pas assuré son affaire par des sommes fortes et par l'espérance de plus grandes, je ne serais pas étonné que les Espagnols fussent joués, d'autant |dus que les Albani n'abandonneront jamais les Jésuites et qu'ils ne porteront Ganganelli que dans le

cas où il aura donné les assurances les plus fortes du mainlien de la Soc été. Quand on fait do certaines lettres, il n'en coûte rien de laiie des contre-lettres, et l'on ne doit pas plus se fier aux unes qu'aux autres. 1)

Ces insinuations à l'adresse de Ganganelli et qui tombent sur lui de tout leur poids ne se réalisèrent point. Personne n'exi^jea de contie-lellres, car les Zclanli, qui se décidaient à volei' [»our le Cordclicr, ignoraient le traité conclu. Ils ne le soupçonnaient iiiènie pas, et l'on en faisait un tel mystère que Bernis le devina plutôt qu'il ne le sut. C'est ce qui le poussait à ajouter dans ce même billet : Je bénis Dieu de n'être pour rien dans tout cela. Je serais même bien fâché de voir ce que je ne puis m'empêcher d'entrevoir. Au reste je ferai savoir à Ganganelli dès ce soir que, sans notre concours, rien ne réussirait pour lui, et qu'ainsi il doit être attaché à la France. 11 faut qu'il nous craigne un peu, mais pas trop. Je crois cette précaution essentielle, sans quoi notre rôle serait absolument passif et lidicule. »

D'Aubeterre a trempé dans le complot des Espagnols ; mais il sent le besoin de consoler le cardinal de Bernis, dont l'amour-propre saigne encore. Pour entrer dans les amertumes de son dépit, il lui mande le 17 mai : >: Par mon billet (n" 51), Votre Eminencç aura vu que j'ignorais entièrement le traité des Espagnols pour Ganganelli. A en juger par les réponses que m'a faites M. Azpuru. il paraîtrait qu'il n'en était pas plus informé que moi. Reste à savoir s'il a eu à mon égard la même bonne foi que j'ai pour Votre Eminence. C'est ce dont je doute. Au reste il n'y a qu'à désirer que cette élection réussisse avec tous les arrangements convenus vis-à-vis de Votre Eminence.

Elle est au gré des Cours. Et les Couronnes auront eu tout l'avantage du moins aux yeux du public. S'il arriveque par les suites on ne soit pas content du Pontificat, on n'aura rien à nous dire. S'il est bon. nous en profiterons comme les autres. Tout ceci est au hasard. Ganganelli vaut autant que les auties, et les autres ne valent pas mieux que lui. On ne peut se fier à aucun. »

C'est sous de pareils auspices, c'est avec de tels outrages au Sacré Collège que la diplomatie fait un Pape; et, renchérissant encore sur tout cela, Bernis ne craint pas de répondre, le 17 mai après midi, à celte insolente déclaration : » J'ai reçu le billet dont Votre Excellence nf a honoré (no 52), il est si raisonnable, si net que c'est pour moi l'Evangile. En conséquence nous irons pour Ganganelli à pleines voile.s au scrutin, et la patience nous acquerra les voix qui nous manquent : car il me paraît que le conseil de Rezzonico ne veut point de ce religieux. Nous avons cru, d'après les apparences, que les Espagnols avaient formé un grand plan en s'assurant des Albani, moyennant quoi tout était fini en deux fois vingtquatre heures. Mais ils se sont simplement arrangés avec Ganganelli, lequel est devenu riant et accueillant. Il dit partout qu'il ne veut pas être proposé; nous le proposerons malgré lui. »

Ganganelli devait se laisser faire ; mais sans le vouloir, Bernis vient de détruire les odieux soupçons que la veille il laissait planer sur la prétendue vénalité des Albani. Au moment où il traçait ces lignes, il avait sous les yeux une lettre de Voltaire. Le patriarche de Forney forçait lui aussi les portes du Conclave, et, dans son style élincelant de spirituelles railleries, il jappelait au Caidii;al les poésies de

ET LES JÉSUITES. oOl

jeunesse. Celte épître (1) fut pour lui un buuiue qui calma ses ))lessuies. Il la lui aux Cardinaux de sa couleur; il en lira vanité, et, fort des encouragements de Yollaire, il se cr{;t destiné à l'imniorlalité. Le 18 nu soir, Bernis écrit encore à d'Aubeteire : «1 La chose s'avance. Dieu veuille qu'elle ne culbute pas au port ! J'ai averti les Espagnols pour leur faire

(I ) La letlre do Voltaire est datée du 8 mai 1769. La voici telle qu'on la trouve dans ses OEuvtcs complètes :

a Puisfiuc vous èles encore, Hlonseigncur , dans votre caisse de plaiiclus, en attendant le Saint-Esprit, il est bien juste de tâcher d'amuser Votre Eiriinence.

a Vous avei lu sans doute actuellement les Quatre Saisons de M. de Saint-Lambert, (let ouvrage est d'autant plus précieux , qu'on le compare à un poème qui a le même titre , et qui est rempli d'images riantes , tracées du pinceau le plus léjjer et le plus facile. Je les ai lus tous dcu.x avec un plaisir égal. Ce sont deux jolis pendants pour le cabinet d'un agriculteur tel que j'ai l'honneur de l'ètie. Je ne sais de qui sont ces Quatre Saisonx, à côté desquelles nous osons placer le poème de M, de Saint- Lambert. Le litre porte, par M. le C. de B...; c'est apparemment M. le cardinal de Itembo '. On dit (jue ce cardinal était riiomme du monde le pins aimable, qu'il aima la littéralure toute s> vie, qu'elle augmenta ses plaisirs ain^i que sa considération , et qu'elle adoucit ses chagrins, s'il en eut. On prétend (pi'il n'y a actuellement dans le Sacré Collège (ju'un seul h(jmme <jui ressemble à ce Bembo, et moi je liens qu'il vaut beaucoup mieux.

« 11 y a un mois que quelques étrangers étant venus voir ma cellule, nous n<ius mîmes à jouer le pape aux trois des : je jouai pour le caidinal Stoppani, et j'amenai rafle ; mais le Suinl-Esprit n'était pas dans mon cornet; ce qui est sijr , c'est que l'un do ceux pour qui nous avons joue sera pape. Si c'est vous , je me rocomnumdeà Votre Sainteté. Conservci, sous quel>|ue titre quo ce puisse être, tos bontés pour le vieux laboureur V.

« l'ortunatus et ille deos cpii novit agrestes. » * Le cardinal de Vernis avait un petit poù me sur les Saisons.

sentir que, quand on est de concert avec la France, il faut qu'elle joue le rôle qui lui convient. L'abbé de Lestache (1) va à une beure de nuit cbez le futur Pape. Il y porte un Mémoire par où il démontre que c'est à la France qu'il doit la tiare. "

Malheureusement Ganganelli savait trop à quoi s'en tenir.

Les rélicences du cardinal de Solis et le traité conclu avec Ganganelli plaçaient Bernis dans une fausse position. Il essayait d'en sortir avec celui qui allait s'asseoir sur la Chaire apostolique. Ouel(|ues heures auparavant, il tentait la même chose auprès du duc de Choiseul. « On peut dire, lui mandait-il le 17 mai, que jamais les Cardinaux sujets de la maison de France n'ont montré plus de pouvoir que dans ce Conclave (2); mais leur puissance se borne jusqu'ici à la destruction. Nous avons le marteau qui démolit, mais nous n'avons pu saisir encore l'instrument qui nous édifie. »

Vin-slans [dus tard, la révolulion française, à son tour, trouva le marteau qu'elle avait mis aux mains

(1) L'abbé de Lestaclic était le coiiclaviste du cardinal de bernis.

(2) D'après le texte des lettres inédites que nous venons de publier, il est de toute évidence que dénient XIV a éic élu en dehors de Bernis et presque malgré lui ; mais il est d'usage qu'après l'élection du Pape chacun s'en attribue l'Iionneur. Bernis se donne bien de garde de manquer à ce rôle. A soixante-dixsept ans de distance un autre afjcnt français à Rome ne craint pas de publier sur les toits (ju'il a eu le même avantage. Les ambassadeurs étrangers sont complètement restés en dehors de la nomination de Pie IX; ils n'y ont pris aucune part. Ce qui n'cmpèche pas M. Ilossi de proclamer dans des correspondances (ju'il ral)ric|uc en son honneur pour k-s journaux, (jue c'est à son iulcrvcnliou seule «luc le souverain Pontife actuel doit la tiaic.

des Rois pour abattre la Compagnie de Jésus; ce fut contre les li ônes qu'elle le dirigea.

Le 19 mai 17G9, le cardinal Camerlingue de la sainte Eglise romaine annonçait à la ville et à l'univers que la Chrétienté avait un nouveau chef. Le Conclave était terminé; le cardinal Ganganelli montait sur la Chaire de Pierre. Il se nommait Clément XIV, et cette année 1769, qui enfanta tant d'intrigues, qui vit naître tant d'hommes destinés à la célébrité, enregistrait sous quels dé{)lorables auspices il parvenait an suprême Pontificat, Entrant dans une lutte éternelle avec sa conscience, tanlôt mise à l'aise par les caresses des Cours tantôt intimidée par leurs menaces, le Cordelier sous la tiare va enfin se trouver aux prises avec les difficultés que son génie astucieux espéra de conjurer. Le marché qui le donna à l'Eglise catholique, [)0ur nous servir des expressions de d'Aubeterre, ce marché a toujours jusqu'ici été nié par les Jésuites et par plusieurs annalistes. Toutesles relations du Conclave qui se trouvent aux archives du Gesù et ailleurs, tous les écrits contem[)orains ou postérieurs composés par les Pères de l'Institut sur ce sujet sont unanimes comme les lettres l)articuliéres émanées d'eux. Tous repoussent l'hypothèse d'une transaction entre Ganganelli et les Cardinaux espagnols.

Nous avons jeté sur ce point historique une lumière inaltendue. En face des documents que nous venons d exhumer, le doute n'est plus possible. Il ne nous reste plus qu'à suivre Gansanelli dans la voie qu'il s'est tracée. Mais enfin de rendre la démonstration plus absolue et de prouver jusqu'à quel degré ceux <pii présidèrent à l'élection du nouveau Pape paraissent avoir perdu le sens moral, il sera bon d'entrer

un peu plus avant dans le secret de leurs manœuvres. Nous avons montré les Cardinaux hostiles à la Compagnie et dévoués à l'abaissement du Saint-Siège, patronés par les ambassadeurs' et récompensés par lesRois. Le duc d'York, le cardinal Lante, Corsini et quelques autres ont reçu le prix de leur soumission au vœu des Couronnes. Pallavicini est secrétaire d'Etat, Negroni sera celui des brefs , Malvezzi a la survivance de la daterie. Le jour même de l'élection de Clément XIV, le marquis d'Aubeterre se rappelle une dette qui date de deux ans. Le cardinal Branciforte a été un des meneurs de l'intrigue qui vient de se dénouer, et, le 19 mai 17G9, l'ambassadeur de France écrit à Bernis: "M. leducdeChoiseulm'ayant recommandé, par sa lettre du 28 septembre 1767, les intérêts de M. le cardinal Branciforte , je prie Votre Eminence, de vouloir bien les appuyer dans les dilTérents objets qui, selon les circonstances, peuvent se présenter et nommément pour la légation de Bologne, si le cas arrivait que le cardinal Pallavicini, qui en est aujourd'hui pourvu, vînt à obtenir quelque autre place que fit vaquer celle-là. »

Le partage des hautes fonctions de la Cour romaine est fait par la diplomatie. Le Franciscain don Joachim de Osma, confesseur du Roi d'Espagne, ne s'oublie pas. Charles III demande pour lui un évéché m pnrt'ibif!^. Il est nommé archevêque deThèbes, dans le Consistoire du 18 décembre 1769. Azpuru, qui prétend au chapeau de cardinal, est appelé à l'archevêché deValenca, et le libraire Nicolas Pagliarini, qui, sous la protection de Pombal, inondait l'Europe et même Rome de ses pamphlets contre le Saint- Siège et les bonnes mœurs, obtient par le bref c?/m tiicid accepimus la décoration de l'Eperon d'or.

ET LES JÉSUITES. o05

Clément XIV comble d'clojjes, il anoblit celui que Clément XIII avait justement condamné aux galères, et Pombal demande un chapeau de cardinal pour son frère.

Chacun cherchait à se faire escompter la part qu'il avait prise à la nomination de Ganganelli. On exigeait de hauts emplois^ on trafiquait de son sufTnigc pour s'imposer au Gouvernail de l'Eglise. On eût dit que le système constitutionnel faisait invasion dans le Conclave, tant étaient i)ressés les rangs des besogneux, des intrigants et des protégés. C'était le jour où l'on songeait à soi^ le jour des salaires. L'Ambassadeur de Fi'ance l'inaugure par des proscriptions. On récompensait les hommes qui s'étaient vendus; d'Aubeterre propose de faire exiler ceux dont la conscience n'a pas lléchi. « Quant aux deux prélats Antonelli etGarampi. mande t-il le 19 mai à Bernis, il est bien essentiel qu'ils soient chassés de Rome. Le premier est à présent au Saint-Office, et je crois que la place est du nombre de celles qui subsistent toujours; mais le Pape est le maître de le chasser de Rome et de faire exercer son emploi par un autre. Le second était ci-devant Secrétaire du chiffre , et son emploi a cessé avec le Pontificat passé; de façon qu'il n'est plus rien. Je crois qu'il est essentiel de faire sentir à ces deux sujets, qui sont très mauvais, l'indignation des Cours. Votre Eminence sent aisément combien un tel exemple influe pour les suites. •

La position est nettement dessinée : les dignités aux corrompus ou aux timides, la proscription aux forts. Le cardinal de Bernis. qui a contribué au développement de celte impudeur, veut bien songer aux autres; mais il ne s'oublie pas lui-même. A quelques jours d'intervalle, il adresse à Choiseul deux

2li

oC6 CLÉMEIVT XIV

lettres qiH prouveront que ce Cardinal savait mieux faire ses affaires que celles de la Catholicité. Il vient d'être désigné connme ambassadeui- du Roi très chrétien près le Saint-Siège; c'est la récompense promise à son zèle; il sollicite de l'argent pour tenir maison, puis il ajoute à cette déi)êche , datée du 7 juin : « Je vous ai envoyé l'état de mes dettes anciennes, montant à deux cent sept mille livres. Il faut que je délègue une somme considérable sur mes revenus pour les acquitter : voilà un point important à ma tranquillité. En voici un autre qui intéresse mon bonheur: c'est le rétablissement de ma pension de Ministre d'Etat. Le Roi m'en donne le titre; il voit que j'ai eu, à la face de l'univers, la plus grande part à l'élection du Pape; n'est-il pas de sa bonté de ne laisser aucune trace qui en affaiblisse l'idée? Je ne serai jamais heureux sans celte faveur. Donnez une compagnie à mon neveu, qui sort des pages, et vous me comblerez et m'altacherez à vous par la reconnaissance autant queje le suis déjà par l'ancienne amitié.» Après avoir mendié avec tant de giâce, Bernis, le 28 juin 1769, écrit au duc de Choiscul, qui a tout accordé par une lettre du 50 mai : •' Il y a longtemps que je sais qu'on se défie de moi en Espagne. Les csrdinaux de Solis et de La Cerda, avant d'entrer au Conclave, avaient déclaré imprudemment qu'ils ne seraient pas la dupe des Français. Ils ont voulu que nous lussions la leur : le contraire est arrivé. L'écrit qu'ils ont fait signer au Pape n'est nullement obligatoire: le Pape lui-même m'en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison: elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne. Le confesseur du Roi d'Espagne est moine et ennemi des Jésuites. Il souffle la haine monastique, et croit que tout doit

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