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céder à son impulsion. Mais le Pape n'a pas fait de marché, et il veut proeéder en homme sage et attaché à la vie. ■•
Son pontificat s'inausurait sous de déplorables auspices. Les Cardinaux des Couronnes faisant cause commune avec la diplomatie avaient marchandé ou conquis par la crainte quelques suffra^jes. Ganganelli s'en élail attiré un plus grand nombre en lromi>ant leur bonne foi. La simonie, la terreur et l'intrigue venaient de créer un Pape; une solennolle injustice devait sortir de cet ensemble de hontes. Nous avons raconté l'originede la conspiration, suivons-la maintenant dans ses développements, car à rexem[)le de Didier, abbé du Munt-Cassin, puis successeur immédiat de Grégoire VU sous le nom de Victor III, nous devons indiquer la source du mal afin d'en prévenir le retour. « Lorsque la foule des ecclésiastiques inférieurs, dit ce Pape honoré comme un saint (Ij, marchait dans les voies de la licence la plus eltVénée, sans que personne songeât à y mettre obstacle, bientôt les prêtres et les diacres (jui étaient obligés d'expliquer les mystères du Seigneur [turs et ciiasles de corps et dame, commencèrent eux aussi à s'unira des femmes comme s'ils eussent été séculiers et à f.iire leur testament en faveur des enfants nés de ce commerce sacrilège. Il y eut mémc(iucl([ues évéques tellement éhoiités ([u'ils gardèrent leurs femmes dans leur propre mai.son. Ce fut surtout à Rome que cet exécrable et scandaleux usage .s'enrach.ia. Ainsi, après que <im'l(iues-uiis eurent seulement de nom occupé le siège pontifical, Benoît lui aussi, tel par son nom cl non [)oint par ses œuvres (2), Benoit donc, fils
(1) Diulo(j. in bibUoth. pati mn, (. Wlll, lib. .î.
(2) C'est lie Cciioil JX dont il s'ii^il liuiis ce texte de Victor lll.
308 CLÉ.HEKT XIV
d'un certain Albéric, sénateur, marchant sur les I races de Simon le magicien plutôt que de Simon Pierre, parunt au sacerdoce suprême au moyen de sommes considérables que son père lit distribuer parmi le peuple. L'horreur qu'elle m'inspire ne me permet pas de raconter quelle fut sa conduite déshonorante lorsqu'il se fut ainsi emparé de la papauté, i» Ce n'est point une allusion que nous faisons aux Cardinaux électeurs et à l'élu de 17G9 , c'est un témoignage que nous invoquons pour soutenir nos forces et pour prouver que l'Église n'a jairais reculé devant la vérité.
CIIAPITPvEIV.
PoTirait (le Ganrjanelli. — Son éingcdes Jcsuiles. — Lniircnt Ricci, Gênerai de la (îoinpannic, le fail iiomnicT cardinal. — Les Pliiloso[)liPS elles J.insi-nisles csj)éreiit en Ini. — L'entliousiasme des Romains. — Il court après la popularité. — d'Alcmbert et Frcdéiic II jugent son avènement. — La corrcsp()ndance des mlnislres e.spa,<i;nols aveo M. A7[inrn et le chevalier d'Azara, Ions deux plénipolcntiaiics d'Kspa;;ne à Uonie. — Le dernier mot de la diplomatie du dix-liuitienic siècle.— Le cardinal de I5ernis , ambassiideur de France près le Saint-Siège. — Ponr complaire au Pape, il atermoie avec la question des Jésuites.
— Le comte de Raunilz et le Pape. — Dél'ense faite au Générai de la Société de Jésus de se iin'-senter devant lui. — Clément XIV et les puissances.— ^ Sa lettre à Louis XV. — Ses motifs d'é(]uilé en faveur des Jésuites. — Dé])éclie de Clioiseul au cari^linal de Remis. — Demis, poussé à bout, enf;age le Pape à promettre par écrit au roi d'Espagne qu'il abolira , dans un temps donné la Compagnie de Jésus. — Ganganelli clicrclie à éluder ce second engagement. — Roda presse Azara d'agir. — l'olilique des cabinets vis-à-vis du Sain(-Siégp. — Clément perd à Rome toute popularité. — Les Franciscains Buontempi et Francesco. — La chute de Choisenl rend quelque espoir aux Jésuites. — Le duc d'Aiguillon et madame du Rarry se tournent contre eux. — Mort d'Aipuru. — Moniiio, couitc de Florida Blanca, envoyé ambassadeur à Rome — Il intimide, il domine (^.iément XI V. — Leurs entrevues. — Marie-Tliérése s'ojqiose à la destruction de la Compagnie avec tous les électeurs catholi- (|ues d'Allemagne. ^-Joseph II la décide à condition qu'on lui luisseia la propriété des biens de l'tnstilut, — Marie-Thérèse se pintàla maison de Bourbon. — Procès intentés aux Jésuites de Rome. — Monsignor Allani, leur juge. — La succession des Pizani. — Le Jésuite et le chevalier de Malte. — Le Collège romain conthunné.— Le séminaire romain mis en suspicion. — Trois cardinaux visiteurs. — Les Jésuites chassés de leurs Collèges. — Le cardinal d'York demande an Pnpe leur Maison de Frascati. — Le P. Lccchi et la commission des eaux. — Le patnpiilet espagnol et la ré|)onse. — Benvenuti exilé de Rome.
— Le cardinal Malve/zi à Bologne. — La correspondance secrète avec le Pape de ce visiteur apostolique des maisons de la Compagnie.— Précautions prises pour tromper le peuple. — .\veux de l'arclievéquo de Bologne. — Le ne fiai tuinullus in populo.
Laiirciil GanGanelli, no à San-Arcangelo le ôl octobre 1705, était fils d'un médecin de eamiia^ne , et
OÏÙ CLL.'ÎENT XIY
fut reçu jeune dans l'Ordre des Conventuels de saint François, connu sous le nom de Cordeliers. Il y passa de longues années dans l'étude et dans Texercicc des vertus sacerdotales. Sa figure n'avait rien de remarquable; elle portait seulement l'empreinte d'une rus^ licite étrangère aux belles formes italiennes. Néanmoins il était ingénieux et aimable , littérateur et artiste; il cachait sous son froc une de ces âmes candides dont on pouvait facilement abuser en lui faisant entrevoir au bout de ses concessions l'avantage de l'Église et le bonheur du monde. Mais un de ces pressentiments qui s'emparent avec tant de vivacité des imaginations romaines l'avait plus d'une fois, dans la solitude du couvent des Douze-Apôtres, bercé de l'idée qu'il serait appelé à recommencer l'histoire de Sixte-Quint, Pauvre comme lui, Cordelier comme lui , il s'était imaginé que la tiare devait reposer sur son front. Cette pensée secrète l'avait dirigé dans les principaux actes de sa vie : il essayait de se la déiober à lui-même , et chaque démarche qu'il tentait le ramenait presque à son insu vers ce dernier mobile de ses aspirations. Au temps de la puissance des Jésuites il s'était fait leurami. En 1743^ lorsqu'il professait au collège de Saint-Bonaventure des Fianciscains de Rome , on l'entendit, dans une solennité théologique qu'il présidait , et qui était dédiée à saint Ignace de Loyola, s'écrier en s'adressanÊ aux Jésuites : « Si j'avais [)U croire ou même soupçonner qu'il me fût possible de prendre pour sujet de celle dissertation une branche de la science sacrée qui vous fût inconnue , aussitôt se seraient levés devant moi les hommes illustres de votre Compagnie, dunt le nombre et le mérite auraient dissipé tous mes doutes. S'agirait-il en effet de l'interprétation de
ET LES JÉSUITLS. 311
rEcriluro , ici appaniStiaieiit les li'avaiix préparatoires de Suhnoi'on , là les couiiiiciiLaircs tic i.ornéliiis, de Tirinus et des aulres. S'agirait-ii de l'histoire, je trouverais Biiii (1), Labbé , Ilardouin , Cossart et le célèbre Siriiioiid avec leurs doctes enseiyneiuents. Soecuperait-on de controverse, ce serait Grégoire de Valenlia avec la maturité de ses jugements, Suai'cz avec l'étendue de son génie, Vasquez avec lâpre pénétration de son esprit , et cent autres. Enlin qu'il s'agisse de lutter corps à corps avec les ennemis de la Foi et de venger les droits de l'Église , pourrais-je négliger la vigoureuse argumentation doBellarmin? Si je veux aller au combat miuii d'armes de toute espèce et me promettre une victoire assurée, oublierai-je les livres d'or de Denis Petau , glorieux rempart élevé pour la défense des dogmes catholiques? De quelque côté que je tourne les yeux, quehjue genre de connaissance que je parcoure , je vois des Pèi'es de votre Compagnie qui s'y sont rendus célèbres. »
Tel était le jugement que Ganganelli portait des Jésuites. En i7ofJ, Clément Xlll, à la recommandalion de Laurent Ilieci , Général de la (Compagnie, songea à le décorer de la puurprc romaine. Ce fut le P. Andrcucci qu'on chai'gea des informations d'usage. Ce Jésuite les (It si f ivorables que le Pape n'hésita plus , et que le Cordelier se vit cardinal par le crédit de l'Institut. A Lisbonne , les enfants de Loyola avaient fait nommer Pumbal nuni.Nti'e; à Madrid , ils furent les protecteurs de don Manuel de Roda et du cardinal de Sjlis; à Rome, ils mettaient
(1) liiiii ii"a juiujii ;iji[)uil(,iiii à l.i !Socnjlc Je Jùsiis. H ctail C'iiauuim;.
ol2 CLÉMENT XIV
Ganganelli sur le chemin de la papauté. Dans un au-^ Ire temps et avec des esprits moins ardents pour les nouveautés sociales dont personne ne prévoyait les douloureuses conséquences , Ganganelli eut fait bénir son nom; il aurait passé sur le trône pontifical en honorant l'humanité et en faisant aimer l'autorité apostolique. Mais ce caractère, dont la franchise expansive .savait avec tant d'art se servir de la dissimulation comme d'un bouclier impénétrable, n'était pas de trempe à défier lés passions. Arrivé au faîte des grandeurs, Ganganelli prétendait régner pour la satisfaction de ses songes intimes. Si l'orage qu'il avait cru calmer en temporisant ne l'eût pas poussé au-delà de ses vœux et de ses prévisions , il n'aurait laissé dans les annales de l'Eglise qu'une mémoire dont les partis opposés ne se seraient jamais disputé la glorification ou le blâme. Il n'en fut pas ainsi. Clément XIV avait consenti à faire tout ce que l'opinion dominante et les colères des princes de la maison de Jîourbon exigeaient pour rendre à l'Eglise une paix alors impossible. Il entra dans cette voie , que son élection ouvrait ; il la parcourut jusqu'au bout plutôt en victime qu'en sacrificateur.
Les premiers jouis de son exaltation furent consacrés aux fêles et aux enibrassemenls. Le peuple, qui se passionne toujours pour un nouveau Pape, se prit à célébrer celui que le Conclave venait d'élire. Les conditions débattues et acceptées restaient un mystère. Quelques esprits prévoyants pressentaient bien que tout n'avait pas dû se passer selon les règles ; niais contenus par le respect et par la crainte d'alarmer sans preuves irrécusables la conscience publi- (pie, ilsse taisaient. Dans ce Pontife, enfant du peuple comme eux, les Romains aimaient à retrouver leu r
ET LES JÉSUITES. olo
enjouement et leur finesse (1). Ils le saluaient de leurs cris de bonheur. Partout où il a|)[)araissait dans son carrosse d'or et de velours, sa bénédiction ne tombait que sur des tètes pieusement inclinées. L'affection remplaçait le respect. On le croyait clément de fait comme de nom :, chacun se fatigua à le présenter comme l'idéal de ses rêves. On lui fit subir la tyrannie de la popularité; les ambassadeurs se plaisaient à organiser, à soudoyer les applaudissements de la foule pour lui persuader que les habitants du patrimoine de saint Pierre avaient autant de confiance en lui que le reste de l'Europe. Ganganelli ne voulut pas se rappeler que dans les acclamations dont il enivre un Souverain, le peuple trouve une garantie de liberté pour les malédictions qu'il tient en réserve. L'enthousiasme et les tendresses des Pvomains sont aussi variables que leur climat, et dans ces moments de délire paternel ou filial, Pontife et Chrétiens , tous oublièrent cette grave parole du général Collctta , l'un des écrivains révolutionnaires d'Italie »La popularité et la clémence, dit-il dans son Histoire du royaume de tapies (2), sont un luxe de rois, tandis que la justice et la fermeté sont les seules mobiles du gouvernement. "
(1) On cite encore de lui un jeu de mots qui fit rire tous les Komains, bons a[>préciateur;i de ce (jenre d'esprit. En allant en grande pnnipe prendre possession de la basilifiue de Saint-Jcande-Latran, (ilénient XIV fonilia de la mule qu'il montait, cl il tomba en descendant une rue, voisine du ('.apitoie. C'était de fârheui augure pour l'avenir du pontincat. Les cardinaux et les princes (|iii l'entouraient s'a|)pr()ulK'nt pour le rassurer et pour savoir s'il ne s'est point blessé. Le Pape répondit en souriant ; Non ahbiamo coiilusiunr, ma ronfusione. •
(2) Sloiia dil rcamv <li IS'apoli, dil ijuncriile Piutro Cvlelfa, libio sesto , p. G2.
ol4 CLÉ.IIKIV'T XIV
Au milieu des transports de joie dont les citoyens do Rome poursuivent toujours le nouveau Pontife (1), Ganganelli était radieux. On lui ap[)renait combien il est doux d'être Pape ^ sous le mensonfïe de cet enthousiasme, il tâcha de ne plus savoir à quelles conditions il Tétait devenu. Il s'imaginait que ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux Souverains, que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu'ainsi il pourrait, à l'aide d'une sage tolérance , arriver à cicatriser les pl.iies de la Catholicité, sans avoir besoin de frapper la Compagniede Jésus. Cette politique expcctante, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne convenait pas plus au roi d'Es[)agnequ'àChoiseul, à Pombal et à d'Aranda. Les Philosophes espéraient en Clément XIV. Le roi de Prusse, Frédéric II, était leur maître et leur adepte ; mais Frédéric les connaissait de longue date. Il disait souvent que, s'il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Il voulait récompenser la Silésie; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Enclopédistes, il y maintient les Jésuites. La détermination du roi de Prusse était irrévocable^ d'Alembert cependant l'associait à la joie que l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incrédules , et lo
(1) Dans une lettre an prclat Cerati, snr la mort de Renoit XIV, lettre daté du 6 mai 17ô8, Laurent Ganganelli, encore simple cordelier, s'exprime ainsi sur les Romains : a l.e peuple romain, (lui s"élèvc et s'abaisse nomme les flots de la Bléditerranee et qui Toudriiit changer de Pape tous les ans, s'applaudit de ce ([ue celui-ci, cpii en a régné dij-neuf, vient enfin de mourir; mais laissons- le se livrer à sa joie insensée. Avant bix mois, il sentira Son malheur et il s'uniia au muiidc entier pour pleurer son mallieur, »
16 juin 17GG il lui mandait (1) : «< On dit que le cordelier Ganganelii ne promet pas poires molk-s à la Société de Jésus , et que saint François d'Assise pourrait bien tuer saint Ignace. Il me semble que le Saint-Père, tout Cordelier qu'il est, fera une grande sollise de casser ainsi son régiment des gardes . par complaisance pour les princes catholiques. Il me semble que ce (raité ressemble à celui des loups avec les brebis, dont la première condition fut que cellesci livrassent leurs chiens; on sait comment elles s'en trouvèrent. Quoi qu'il en soit, il serait singulier, Sn-e, que, tandis que Leurs Majestés très chrétienne, très catholique, très apostolique et très fidèle détruise les grenadiers du Saint-Siège, votre très hérétique Majesté soit la seule qui les conserve. "
Sous une forme légère, d'Alembert révèle le dernier mot des Philosophes. Ce dernier mot . c'est la condamnation de Clément XIV. prononcée dans l'inlimité [lar ceux qui, à force d'adulations , essaient de l'entraîner à sa ruine. Le Ponlife hésitait: le 7 août de la même année, d'Alembert écrit encore à Frédéric II : » On assure que le Pape Cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les Jésuites (2), Je ne suis pas étonné. Proposer à un Pape de détruire cette brave milice . c'est comme si on proposait à Votre Majesté de licencier son régiment des gardes. »
Ces aveux si remplis de prévisions révolutionnaires et anticatholiques ne se faisaient qu'à voix basse, on les gardait pour les lèves d'avenir. En face de l'opinion et du Saint-Siège on prenait d'autres allures :
(1) OEvtr es philosophiques de (V Alcmberl^ Correspondance t. XVIII.
(2) Ibidem.
on faisait retentir les imputations les plus étranges contre l'Ordre de Jésus; on l'accusait de sai)er les trônes et de perdre l'Église. Le roi protestant n'était pas la dupe de ce concert d'animadversions , et, le o avril 1770, il répondait à d'Aleinbert (1) : « La Philosophie, encouragée dans ce siècle, s'est énoncée avec plus de force et de courage que jamais. Quels sont les progrès qu'elle a faits? On a chassé les Jésuites, direz vous. J'en conviens, mais je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes, des cabales, enfin l'intérêt ont tout fait. » L'Encyclopédiste ne demanda pas la preuve, elle était surabondante pour lui; mais il n'en continua pas moins, avec ses adhérents de la cour, du ministère, du Parlement et de la littérature , à jouer le double jeu qui leur réussit si bien.
Les Philosophes restaient dans l'attente; le Roi d'Espagne se livrait à la joie , car il avait le secret de Ganganelli. Le cardinal de Solis, d'Aranda et Azpuru y étaient initiés; mais on en fit un mystère aux autres secrétaires d'Etat. C'est ce qui explique la gradation d'intérêt qui se trouve à chaque page de leur correspondance avec Rome. Rome est devenue , comme au lendemain de certaines exaltations pontificales, le centre où aboutissent les projets, les espérances, les rêves les plus décevants. Chacun bâtit sur le nouveau Pape tout un système de révolution déguisé sous le nom de changements indispensables ou de progrès moral. On recueille ses moindres paroles, on épie son geste le i)lns indilïérent , on commente son sourire le moins ex[)ressif pour eu tirer un argument en faveur des idées ou des ambitions que l'on
(I) OEutrcs phlosopliiqucs de d' Alcmhci t , t. X\'III.
met en avant. Ce n'est pas le Pape que l'on peint , chacun essaie de se peindre en lui. Pioda , qui n"a point été appelé aux confidences de son maître et qui ne connaît pas encore l'acte signé i)ar Ganganelli, n'ose pas se livrer à un espoir chimérique.
<i Que voulez -vous que .je vous dise, écrit-il d'Aranjuez au chevalier d'Azara le 6 juin, sur les nouvelles que j'ai reçues du grand théâtre du Conclave, puisque déjà acla est fabula. On a donc dérogé au proverbe : Plus de Sixte-Ouînt, plus de Franciscains. Tout le monde maintenant sera dans l'attente des premières démarches du nouveau Pape. Nous verrons, combien de prélats tomberont à terre, et combien d'autres relèveront la tête pour se montrer tout étonnés d'un coup si inattendu. Monsignor Alfani et Guarantello retourneront à leurs bénéfices. Monsignor Macedonio espérera le chapeau, et combien d'autres avec lui. »
Le 13 juin. Roda s'exprime ainsi : « Vous devinez sans doute la joie qui règne ici pour l'élection du Pape. Il n'en a pas été de même en France. Au moins Fuentès nous écrit-il des lettres empreintes de tristesse et de mauvaise humeur sur Ganganelli. Nous verrons ce qu'il fera , car c'est là ma règle. Je ne doute point qu'Azpuru ne soit l'auteur de tout cela. Dans votre avant dernière lettre vous donniez déjà quelque aperçu. Pour moi je n'ai pas eu plus de part dans son exaltation que dans celle du grand-visir. Mon amitié et ma coirespondance avec lui pendant que j'étais à Rome, et qu'il a voulu continuer par lettres, est certaine et notoire, et c'aura été la source des bruits qui courent et dont vous me parlez. Vous savez tout ce que j'ai écrit sur ce point. Quoi qu'il en soit, je me réjouis qu'il ait été fait Pape plutôt
que beaucoup d'autres à qui l'on pensait. Qu'on le laisse en paix pour ce qui regarde son Ordre et son école, j'espère que pour le reste il sera condescendant, à moins qu'on ne vienne à lui tourner la tête. "
Ceux qui ont le secret du pacte conclu le 16 mai entre Solis et Ganganelli ne cachent pas leur Joie ; les autres s'inquiètent de cette confiance qui leur })araît reposer sur de vagues assertions. Don Ruys de Campomanès s'adresse à son tour à Nicolas d'vVzara, et le 18 juillet le célèbre fiscal lui mande « pour ce qui concerne le Pape, je m'en tiens comme vous à l'expérience. Rome et sa cour ont des intérêts très opposés aux nôtres. Par conséquent c'est une erreur de prétendre qu'ils agissent contre ce qui leur est favorable. La plupart de leurs affaires sont comme soutenues et attachées par des épingles; c'est pour cela qu'ils se prévalent de finesse. Notre art devrait consistei" à ne pas demander chose qui ne fût absolument juste et nécessaire à laquelle le Pape ne pût résister et puis agir avec fermeté. »
Don Joachim dOsma, le franciscain confesseur, se charge de solliciter, de presser la cause de Palafox; c'est un moyen que la cour d'Espagne a cru trouver pour frapper au cœur la Compagnie de Jésus. Ses autres adversaires de Madrid lui font une guerre plus ouvt-rte, mais moins acliarnée. Le 12 septembre Roda . qui n'a pas l'enthousiasme de la foi en Clément XIV, écrit à Azara : « Ce que j'attends de bon de Rome est si peu de chose que je préfère penser qu'on ne fera rien. Tous écrivent des merveilles du Pape, lacontent des conversations intimes qu'ils ont eues avec Sa Sainteté , des témoignages de respect qu'ils en ont reçus ; vous seul semblez ne pas voir de ces belles choses, puisque vous ne m'écrivez rien de
Lettre it don fluyj h Camporaanes au CT^evalùr dA7a
fi^j Cct^e^ .y'^pjT' <t^y^>4^«.<a5c . r:^ c^e^c 't^/U'^^ a^^eo
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semblable. Il paraît que les projets dont le P.ipc s'oeetipe sont en (jiand nombre. Ce que je voudrais, c'e>t que les nôtres avançassent un peu. »
A peu de semaines d'intervalle Roda gronde; il s'irrite, et le oî otîlobre il s'exprime en ces termes à son confident dij)lomalique de R.ome : «^ Vous êtes heureux en vérité de rester simple spectateur, de n'avoir pas de rôle dans cette comédie qui, par la force même des choses, devra se terminer en tragédie. La France, qui jusqu'à ce jour a consenti à toutes nos résolutions et a aj)prouvé nos condescendances, commence à s'éloigner de nous, bien persuadée que nous sommes joués, que Rome ne veut autre chose que mener à bon terme ses propres aflaires. et le Pape celles de son école, de son ordre, en négligeant, en sacrifiant même nos intérêts communs.
" Les Jésuites profitent de l'occasion . et travaillent sur tous les terrains pai- eux-mêmes, ou par leurs émissaires. Ils connaissent mieux le Pa[»e et ses ministres que nous; ils feront en sorte que le Pape n'ait |)as la libei'lé d'agir, ou du moins feigne de ne pas l'avoir, sans s'e\i)Oser à un schisme.
« Si mon sentiment prévalait, on aurait déjà coupé court à toute négociation avec Rome, on aurait mis la main à l'œuvre qui nous imi)orte tant, sans faire aucun cas du Pa[)e. Avant de demander, faisonsnous prier plutôt, et qu'ils viennent nous cheieher eux-mêmes. »
Le schisme était en germe dans ces paroles ministérielles. A Rome, ainsi (jue le dit don Manuel, les anibassadeuis et les Cardinaux du pai-ti des Coiil'Minis avaient établi une Babel : c'était un prodige de confusion . et le 5 décembre . il traduit ainsi s;»
pensée à Nicolas d'Azara. « Vous voilà spe<;tateur en face de ce théâtre où sont repiéseutées les farces les plus ridicules. Regardez et riez, prenez pitié des acteurs qui finiront par se faire siffler. »
Etudiée au point de vue de la diplomatie prenant ses débats dans ses correspondances intimes , c'est une déplorable chose que l'histoire. Mais afin que les enseignements ne soient perdus ni pour E.ome ni pour le monde catholique , nous ne devons rien omettre de ce langage qui s'est peut-être plus d'une fois renouvelé.
Clément XIV avait voulu, à son avènement au trône, renouer des relations diplomatiques avec la Gourde Portugal. Carvalho, marquis de Pombal, fut aussi dur., aussi insultant que les ministres de France et d'Espagne. Le 26 décembre 1769, Roda raconte comment Pombal accueillit la demande du Pontife, et quelles furent les conditions faites : « Sur ce qui regarde la nomination de Monseigneur Conti comme Nonce en Portugal, l'Ambassadeur m'a dit qu'il ne croit pas que ce soit une conséquence que les différends se soient arrangés entre cette Cour et celle de Rome^ ni que Carvalho se désiste pour cela de ses engagements. Almada, dès les premières audiences qu'il eut de Sa Sainteté, écrivit que le Pape désirerait avoir un Nonce à Lisbonne; que Carvalho répondit : Le Portugal ayant son ministre à Rome, il était juste que le Pape eût le sien à Lisbonne ; que, sur celte réponse, le Pape envoya la liste dans laquelle il proposait Conti en premier lieu , croyant qu'il serait bien accueilli à raison de son antijésuilisme, et que la réponse faite au Pape fut : Que Sa Sainteté envoie ici celui qui lui plaira davantage; qu'à peine cette réponse parvenue à Rome, on publia
i'éleclion de Conti ; qu'il v;i partir pour le Portiijïal, où il remplira les fonctions de Ministre du Pape, sera traité avec de grands égards, el agira de parfait accord avec le chargé d'afl'.iires de Paris; mais que tant que la Compagnie de Jésus ne sera pas détruite, affaire la plus importante de toutes, on laissera les autres de côté. ^
Ainsi le salul des âmes, les besoins de l'Eglise, l'honneur du Pontificat suprême , tout doit [lasser après la suppression des Jésuites. C'est le dcleiida Carthago de ces Catons de contrebande qui essayaient leurs armes sur l'Institut de Loyola, afin de les diriger plus sûrement contre la Papauté. Ils ne détestaient que le Jésuite , ils ne voulaient frapper que lui; mais , dans le secret de leurs rêves, le disciple de saint Ignace n'était qu'un moyen. Lorsqu'on 17G7, Roda pousse son cri de : guerre aux Jésuites ! et qu'il triomphe de l'opération césaiéenne faite à la Compagnie, on l'entend dans \q post scriptiim d'une lettre au duc de Choiseul , son ami , s'écrier, le 17 avril : «^ Succès complet. L'opération n'a rien laissé à désirer. Nous avons tué l'enfant; il ne nous reste plus qu'à en faire autant à la mère , notre sainte Eglise romaine. >
Ecrasez l'infâme ! tel était le mol d'ordre que, dans les accès impies de sa verve bouffonne, Voltaire donnait à ses adeptes. Ce cri de ralliement retentissait au-delà des Pyrénées. Don Manuel de Roda, ministre du Roi Ciitholique, le renvoyait en écho au duc de Choiseul. ministre du Roi tix's chrétien, et la Compagnie de Jésus voyait tomber sur elle les coups ([u'ou dirigeait contre la Religion. Les Pères de l'Institut, |)roscrits de tous les royaumes gouvernés par des princes de la maison de Bourbon, s'étaient letirés
022 CLE}IE?iT XI?
d;jns le comlat Venaissin. La France les en chassa par les armes. Les Jésuites espafjnols, errant sur les mers, trouvaient un réfugie en Corse ; le duc de Choiseul s'empara de celte lie, et il en expulsa ces exilés. Ils ne jouissaient de quelque repos qu'à Rome ; Ganganelli k son tour va leur prouver que la ville éternelle n'est pas toujours un lieu dasile. Ils s'étaient é[)uisés au service de l'Eglise, et un Pape leur refusait la sécurité. Lassi's non dabatur requies.
A peine Clément XIV fut-il élu, que Bernis succéda au marquis d'Aubeterre. Ambassadeur de France près le Saint-Siège, et fier de la gratitude officielle que lui témoignait le Pape, ce Cardinal croyait partager le fardeau des affaires. Par affection pour Clément XIV, ou par un sentiment d'équité en faveur des Jésuiles, on le voyait se porter médiateur entre les impatiences espagnoles et les insolences de Pombal. Le Souverain Pontife se montrait bienveillant pour tous, il demandait à étudier mûrement la question ; Bernis se chargea d'obtenir des délais. Pendant ce temps, on éloignait du Vatican les Cardinaux qui avaient dirigé les affaires sous Rezzonico. On isolait Ganganelli, on lui persuadait en le flattant qu'il devait à sa politiijue de conciliation, ainsi qu'à sa connaissance des hommes, de gouverner, de tout voir par lui-même. On l'entourait peu à peu de Prélats hostiles à la Société de Jésus, on tendait des pièges à son amour de la paix, on l'amenait à rompre insensiblement avec ceux qui auraient éclairé son équité naturelle.
Ces sourdes manœuvres que, sous la protection de Bernis et d'Azpuru, les ambitions ou les haines locales propageaient à l'ombre de la tijre, n'échappèrent point au comte de Kaunitz, ambassadeur de
ET LES JÉSL'ItE;3. OiO
Marie-Thi'^rèse. Le Hjiiin 17G9, Kaunitz, au nomde l'Impératrice, se présentée l'audience du Pape. Dans l'intéict de l'Eglise, il lui recommande d'avoir égard au vœu de sa Souveraine, qui ne consentira jamais à laisser détruire l'Ordre de Jésus. Clément promet de fjîre ce qu'il pourra, et deux fois dans quarante jours il reliise de recevoir le Général des Jésuites venant le complimenter pour les fêtes de saint Louis de Gonzague et de saint Ignace.
On ne cessait de répéter au Pape que rien n'avait tant nui aux Jésuites que la bienveillance éclatante dont son prédécesseur les entoura. Une fois assis sur le trône apostolique, Ganganelli crut devoir tenir une toute autre conduite. Il se montra si hostile à la Comp;ignie, qu'il ne voulut jamais adresser la parole à aucun des Pères; et lorsqu'il en apercevait quelquesuns se prosterner sur son passage pour recevoir sa bénédiction, il affectait de détourner la tète. Il interdit aux officiers, aux serviteurs du [)alais tout rapport^ toute communication avec les Jésuites. Ces mesures ne désarmaient point les adversaires de l'Institut. Plus elles étaient rigoureuses, plus elles alimentaient le soupçon fixe et tenace qu'il agissait ainsi par politique. Afin d'arriver au Pontificat suprême, Clément XIV s'était écarté du chemin de la vérité. Il apprenait à ses dépens que les ruses diplomatiques ne laissent au Pape qui les emploie qu'un appui trompeur. Il dissimulait pour obtenir des délais : mais de quelque voile qu'il essayât de couvrir ses pensées, il y avait à Rome des yeux pour pénétrer dans cet abîme; et Azpuru écrivait le 5 juillet au comte d'Aranda : n Le Pape veut nous jouer ; mais il ne faut [)as que le Roi se laisse prendre à ses finesses. Sa haine contre les Jésuites est une véritable superche-
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rie; c'est pour (gagner du temps qu il emploie toutes ces petites ruses. En attendant il cherche un moyen honorable pour sauver à tout prix l'existence des Jésuites. Sa Majesté doit donc persister plus que jamais à demander en termes formels la destruction de l'Institut et se refuser à tout arrangement. »
Dans un Bref commençant par ces mots : Cœlestium munerum thesauros, Clément XIV, le 12 juillet 1769, accordait des indulgences aux Jésuites missionnaires. Il disait : " Nous répandons volontiers les trésors des biens célestes sur ceux que nous savons procurer avec grande ardeur le salut des âmes, et par leur vive charité envers Dieu et envers le prochain, et par leur zèle infatigable pour le bien de la Religion. Comme nous comprenons parmi ces fervents ouvriers dans le champ du Seigneur les Pveligieux de la Compagnie de Jésus, et ceux surtout que notre bien aimé fils Laurent Ricci a dessein d'envoyer cette année et les années suivantes dans les diverses Provinces pour y travailler au salut des âmes, nous désirons aussi très certainement entretenir et accroître par des faveurs spirituelles la piété et le zélé entreprenant et actif de ces mêmes Religieux. »
A la lecture du Bref accordé selon la coutume et dans la teneur ordinaire, les cours d'Espagne, de Naples et de Parme font entendre les plus vives protestations. Elles réclament contre cet acte, qui n'est pas un témoignage de la bienveillance du Pontife, mais un usage immémorial. Elles s'étonnent que la secrétairei ie romaine ait suivi en faveur de la Société de Jésus le protocole adopté. Les Jésuites étaient condamnés au tribunal des Couronnes, ils n'avaient plus de justice, plus même d'indulgence à attendre du Saint-Siège.
ET LES JÉSUITES. o25
Don Manuel de Roda signifie en ces termes, le 15 uoût, la volonté de Charles lll à Nicolas d'Azara : « On ne saurait croire quelle rumeur a occasionné le Bref du Pape en faveur des Jésuites missionnaires; des copies en ont été répandues, non seulement k Madrid, mais dans toute l'Espagne. Ceux qui pensent Lien, se sont indignés et vomissent des injures contre Rome; mais ceux du tiers-ordre triomphent et poussent avec le Bref le même cri que piovoquait la Bulle de la Croisade. Plusieurs ministres voulaient que le conseil suprême le supprimât; mais on leur a répondu qu'il semblait plus expédient de n'employer que l'iusouciance et le mépris, afin que le Pape ait égard à notre modération, et s'engage d'autant plus vigoureusement dans la juste et prompte extinction de la Compagnie. Je tiens pour certain tout ce que vous me dites sur cette affaire, mais je laisse encore courir les choses. Cette transaction ne se fait pas par mes mains, autrement je raccourcirais tellement les limites du temps, que l'on viendrait bientôt à savoir si le Pape procède tout de bon, et si ses ministres agissent avec énergie. '»
Clément XIV était débordé : la transaction dont parle Roda ne restait plus un secret; on allait à force d'affronts, faire expier au Pontife le pacte du 16 mai. Ganganelli cherchait à s'insinuer dans les bonnes grâces de Charles III et de Joseph I". Il déférait à leurs vœux, il exauçait la moindre piière: il suspendait les effets du Bref par lequel son prédéeessciir avait excommunié le duc de Parme ; mais ces avances cordiales ne désarmaient point les colères dont la Société de Jésus était l'objet. Le Pape sentit si bien sa posilion, que moins de six mois après son exaltalion il écrivit à L.uis XV .
o26 CLÉMENT XIV.
'! Quant à ce qui concerne les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni anéantir un Institut loué par dix-neuf de aies prédécesseurs. Je le puis d'autant moins qu'il a été confirmé par le saint Concile de Trente, et que, selon vos maximes françaises, le Concile général est au dessus du Pape. Si l'on veut, j'assemblerai un Concile général où tout sera discuté avec justice, à charge et à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre; car je leur dois, ainsi qu'à tout Oidre religieux, équité et protection. D'ailleurs la Pologne, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse même m'ont écrit en leur faveur. Ainsi je ne puis, par leur destruction, contenter quelques princes qu'au mécontentement des autres. »
Personnellement Louis XV entrait dans cette idée de justice que le Pontife suggérait. Le Roi de France et le Pape étaient convaincus que l'Eglise, assemblée en concile, ne sacrilierait jamais la Société de Jésu& aux exigences des incrédules. Ainsi Ganganelliéchap- I)ait à la responsabilité du pacte signé avant son élection. Ce plan avait l'assentiment de tous les esprits sérieux, mais il n'allait pas aux emportements de Cliarles III, à l'insouciance de Choiseul et au vœu des Piiilosophes. Le 2G août 1769, le ministre de Louis XV faisait part au cardinal de Bernis de ses projets ultérieurs ; il le pressait d'en finir avec la Compagnie de Jésus. Choiseul, dans cette dépêche, disait avec sa légèreté habituelle .
<i Je ne pense pas : 1° qu'il faille confondre la dissolution des Jésuites avec les autres objets en contestation, desquels il ne faut pas même parler à présent. Le seul objet actuel est la dissolution. Tous les autres objets s'accommoderont d'eux-mêmes quand il n'y aura plus de Jésuites.
« 2" Je pense ovec le roi d'Espajjnc que le Pape est faible ou faux : faible, tâtonnaut (l'o{)érer ce que son esprit, son cœur et ses promesses exi|]ent: faux , en cherchant à amuser les Couronnes par des espci'ances trompeuses. Dans les deux cas, les ménagements sont inutiles à son égard; car nous aurons beau le ménager, s'il est faible, il le sera encore davantage quand il verra qu'il n'a rien à craindre de nous. S'il est faux, il serait ridicule de lui laisser concevoir l'espérance que nous sommes ses dupes. Ce serait l'être, monsieur le Cardinal , d'attendre que le Saint-Père eût le consentement de tous les princes catholiques pour l'extinction des Jésuites : vous sentez combien cette voie entraîne de longueurs et de difficultés. La cour de Vienne ne donnera son consentement qu'avec des restrictions et une négociation avantageuse. L'Allemagne le donnera avec peine; la Pologne, excitée par la Russie, pour nous faire riche, le refusera ; la Prusse et la Sardaigne (j'en ai connaissance) en useront de même. Ainsi le Pape ne parviendra sûi'cment pas à réunir ce consentement de 'princes, et, quand il nous avance ce préliminaire, il nous traite comme des enfants qui n'ont aucune connaissance des hommes, des affaires et des cours,
«' Mais, lorsque le Saint-Père ajoute qu'au consentement des princes il faut ajouter celui du Clergé, il se moque réellement de nous. Vous savez aussi bien que nous, Monsieur leCardinal. quece consentement du Clergé ne pourra se donner dans les formes qu'en assem})lant un Concile, et que de fait cette assemblée ne peut avoir lieu dans aucun pays catholique, soit par la volonté des princes, soit par celle du Pape même.
a Ouand je vous ai mandé de déclarer au Pape que
528 CLÉ.ii£>T xiy
les ministres du Roi se retireraient, vous sentez que celte menace est comminatoire, et qu'elle doit vous servir pour que le Pape vous prie de rester, et pour qu'il vous engage à écrire au Roi pour rester, et à vous faire valoir auprès de Sa Sainteté. Je finirai l'histoire des Jésuites en mettant sous vos yeux un tableau qui, je crois, vous frappera. Je ne sais s'il a été bien fait de renvoyer les Jésuites de France et d'Espagne ; ils sont renvoyés de tous les États de la maison de Bourbon. Je crois qu'il a été encore plus mal fait, ces moines renvoyés, de faire à Rome une démarche d'éclat pour la suppression de lOrdre et d'avertir l'Europe de cette démarche. Elle est faite ; il se trouve que les Rois de France, d'Espagne et de Naples sont en guerre ouverte contre les Jésuites et leurs partisans. Seront-ils supprimés, ne le seront-ils pas? Les Rois l'emporteront-ils? Les Jésuites auronl-ils la victoire? Voilà la question qui agite les cabinets et qui est la source des intrigues , des tracasseries, des embarras de toutes les cours catholiques. En vérité, l'on ne peut pas voir ce tableau de sang-froid sans en sentir l'indécence; et, si j'étais ambassadeur à Rome, je serais honteux de voir le P. Ricci l'antagoniste de mon maître. :>
Le Général des Jésuites, né à Florence, avait peutêtre droit de se mettre en opposition avec un prince étranger qui, après avoir banni les Jésuites de son royaume, conspirait pour les faire proscrire des Etats pontificaux; mais, à coup sûr, Piicci n'aurait jamais insulté le fils et l'héritier de son souverain. Choiseul n'avait pas craint d'outrager dans ses vertus le Dauphin (i), que la France pleurait encore, lorsque cet
{1} On lit (Ions Vlli^/oin de France pendant le dix-huilièmo
ET LES JÉSUITES. o20
homme d'Etat adressait à Bernis l'inconccvaMe lettre dont nous venons de citer deux fragments.
Cettedépêche troublait la quiétude deClémenlXIV, elle inquiétait Bernis. Elle lui laissait entrevoir la possibilité d'abandonner son ambassade de Ptome, où il s'arrangeait une vie de faste, de plaisirs décents et de bienfaisance artistique. Le Cardinal n'bésifa plus. Louis XV sollicitait un ajournement à la haine toujours active de Charles III, il l'obtint; mais Bernis , Az()uru , Orsini et quelques Cardinaux ou Pi'élats raaichant sous leur bannière , comprirent que les efforts seraient toujours stériles auprès du Pape tant qu'ils ne l'auraient pas entraîné au-delà de ses intentions les plus secrètes. Il fallait le prendre par ses idées de justice. On fit surgir procès sur procès contre les Jésuites; on les attaqua en détail afin de les perdre dans l'esprit du Pontife qui devait les jugei'. Clément XIV voyait enfin que sa mansuétude n'était pour lui qu'une décevante illusion, et qu'elle Texpo-
siccle, t. IV , p. 54 , par Lacretellc : -^ Pendant les débats sur les Jésuites, il (le Dauphin) ne tenta qu'un efTort en leur faveur. H fit remettre au Roi un mémoire qui exprimait les plus vifs griefs contre le duc de Cboiseul, et révélait ou supposait ses intrigues avec quchiues chefs du Parlement pour opérer la dissolution de cette Société. Le roi en parut frappé et fit pendant quelques jours un accueil sévère à son ministre. Mais celui-ci fut bientôt iustniit par la marquise de Pompadour des moyens qu'avaient employés contre lui ses ennemis. 11 osa se plaindre avec empditemcnt du Dauphin et de ses conseillers ; il vint trouver ce prince pour lui démontrer la fausseté des dénonciations dont il s'était rendu l'organe, et lui porta le défi de la haine en lui adressant ces paroles : « Je puis être condamné au uialli ur d'être votre a sujet , mais je ne serai jamais votre serviteur. •
A[)rès une telle insolence , il est difficile de s'expliquer l'étrange |)assa(;e de la lettre où C.hoiseul déclare qu'il serait liontcii\ (le voir le P. Ricci l'antagoniste de sun m^.ilrc.
LES JÉSJJITÎS. 28
530 CLÉMENT XtV.
sait aux reproches des Cours. Bernis le consolait dans ses amertumes ; il avait de douces paroles à verser sur ce cœur ulcéré. Il le conduisait à l'abime en essayant de couvrir de fleurs le chemin qui y aboutissait. Tandis que Pombal et Choiseul, d'un côté, Monino, Roda, Grimaldi et le duc d'Albc, de l'autre, ne cessaient de presser l'extinction de la Compagnie, l'ambassadeur de France, qui peut-être ne cherchait que des expédients pour la retarder, engagea le Pape dans une démarche qui allait l'accélérer. Charles III avait dénoncé au cabinet de Versailles les lenteurs du Cardinal diplomate. Il accusait sa bonne foi, il exigeait son rappel, il menaçait Rome. Bernis ne trouva qu'un moyen de conjurer cet oi'age : il supplia le Souverain Pontife d'écrire au roi d'Espagne. Clément XIV, harcelé, vaincu par tant d'obsessions et espérant y échapper encore, se résigne à demander du temps pour opérer la suppression de llnslilut ^ mais, en la reconnaissant indis[)ensable, il ajoute que « les membres de cette Compagnie avaient mérité leur ruine par l'inquiétude de leur esprit et l'audace de leurs menées. ->
Le 29 avril 1770 le cardinal de Bernis se glorifie du coup de mnitre qu'il a exécuté. Pour rentrer en grâce auprès de Choiseul et des Philosophes , il dit : « La question n'est pas de savoir si le Pape ne désirerait pas d'éviter la suppression des Jésuites, mais, si d'après les promesses formelles qu'il a faites par écrit au roi d'Espagne, Sa Sainteté peut se dispenser de les exécuter. Cette lettre que je lui ai fait écrire au Roi catholique le lie d'une manière si forte que, à moins que la cour d'Espagne ne changeât de sentiment, le Pape est forcé malgré lui d'achever l'ouvrage. Il n'y a que sur le temps qu'il puisse gagner
quelque chose ; mais les retardements sont euxmêmes limités. Sa Sainteté est trop éclairée pour ne pas sentir que, si le roi d'Espagne faisait imprimer la lettre qu'elle lui a écrite , elle serait déshonorée si elle refusait de tenir sa parole et de supprimer une Société de la destruction de laquelle elle a promis de communiquer le plan, et dont elle regarde les membres comme dangereux, inquiets et brouillons. »
Clément XIV était lié. Avec son caractère qui fuyait le bruit et qui se serait si heureusement contenté d'une digne oisiveté sur le trône, on savait qu'un peu plus tôt ou qu'un peu plus tard on le contraindrait à tenir cet engagement solennel. Mais cette certitude ne sulfisait plus à l'activité des Ministres espagnols. Ombrageux et tenaces, toujours en défiance des autres et d'eux-mêmes, ils se faisaient un point dhonneur et un titre de gloire de ne pas laisser un débris survivant de l'éditice de la Compagnie de Jésus qu'ils avaient abattu. Don Manuel de Roda reprend la plume, et il pousse Azpuru dans la voie que Charles m veut qu'il suive à Rome. Ce prince a écrit à Clément XIV pour presser la destruction des Jésuites. Sa lettre est pleine de menaces et d'amertune. Ganganelli su[)plie Azpuru de la tenir secrète; le 15 janvier 1770, Roda lui mande : " Quant à ce que vous m'écrivez sur l'obligation qui vous a été faite , malgré la prière que vous adressait le Pape de ne point montrer aux autres Ministres la lettre de Sa Majesté: et quant au profond chagrin qu'en aé{)rouvé Sa Sainteté, je réponds : A votre place, j'aurais gardé le silence. Mais il paraît que vous en avez écrit au Père Confesseur; ce dernier l'a révêlé au Roi, et Sa Majesté a fait éclater une très vive indignation, non contre vous, mais contre le Pape. ■
352 CLÉMERT XfV
A la même date , le P. dOsma . qui a le secret de Charles III, écrit du Paido à ÎNicolas d'Azara : " Votre lettre fait que les gens d'ici se cassent la tête sans frapper sur le clou. Laissons-les dire puisqu'ils nous laissent faire, et ce sera une très bonne chose si vous dilcs vous même ce que disent les autres. »
La Cour de Rome , ordinairement si habile à dénouer les fils d'une intrigue diplomatique , ne savait que répondre à ce feu croisé de correspondanceset de manœuvres. Clément XIV se désolait, ou passait subitement à des mouvements de joie inexplicable. Pallavicini, son secrétaire d'Etat, ne se mêlait d'affaires que le moins possible. Il ne savait que ce qu'on voulait lui faire savoir; il ne voyait que les salariés des Ministres étrangers: et, ancien Nonce à Madrid, il se croyait tenu par la reconnaissance à servir la cause de Charles III. Le Père commun des fidèles ne recevait que sur présentation des Ambassadeurs. Pour être admis à son audience, il fallait donc se laisser marquer de l'estampille diplomatique , être ennemi de la Compagnie de Jésus, tout au moins impie ou athée. Bernis avait beau protester de son zèle contre les enfants de saint Ignace ; ce zèle n'était pas assez couronné de succès pour endormir les soupçons du Roi d'Espagne et des Ministres; et, le 24 avril 1770, Roda s'explique en ces term.es :
" Nos affaires à Rome, écrit-il d'Aranjuez à Azara, sont pour moi un mystère. Voilà presque un an qu'on parle de la destruction des Jésuites; on la donne même comme certaine ; mais nous n'en avons vu ici ni le plan ni le dessein qu'on avait promis de nous envoyer, afin que l'on sût s'd serait agréé par lesMoniirques. La Cour de Vienne a déclaré ne pas s'opposer à la suppression; elle y souscrit même avec
plaisir. Il parait toutefois qu'on l-onore cela à la Secrélairerie d'Etat de Rome. Je sais de source certaine que Clioiseul est fort irrité contre Bernis et contre les procédés du Saint-Siège , persuadé qu'il est que tous veulent nous jouer. Le duc de Choiseul a écrit à l'ambassadeur de France à Madrid une lettre fulminante dont celui-ci a fait usage en disant (jue Choiseul avait raison. Avec tout cela les Ministres de notre Cour s'en tiennent toujours aux belles paroles et aux promesses flatteuses. "
Chaque année, le Jeudi saint, les Souverains Ponlifes promulguaient dans la Basilique de Saint-Pierre la fameuse bulle ùt cœna Dom'uii (1). Clément XIV
(I) La Bulle In cœna Domini tire son nom du jeudi saint, jour aiupiel elle se prounilguait autrefois. Quelques auteurs rapportent sou origine à Martin V , en 1420; d'autres à Clément V, ou niêiîie à Boniface Vlll. J>iles II lui donna force de loi; l'aul III et l'io V se réservèrent à eux seuls l'absolution des censures qu'elle contenait, excepté au seul article do lu mort. Ces censures re^aident principalement l'iiérésie, la protection accordée ■d\\\ liéréliqiies, la falï.irication des Dulles, et antres lettres apostoli([iics, les mauvais traitements exercés contre les Prélats, les entreprises contre la juridiction ecclésiaslique, la (liraterie, les fournitures d'armes aux Sarrasins, etc. Grégoire Xill y ajouta l'ajip' 1 au futur Concile. On y lit aussi queliines articles qui (ouclii nt aux limites des deux pouvoirs, comme la défense d'imposer dts tributs sur les biens de l'Eglise, et qui plus est, de créer de nouveaux impôts à la cliarge du peuple. Ce sont surtout ces articles qni furent cause des réclamations que la Bulle excita dans [)rc'sque toutes les cours, et qui la firent rejeter en Espagne, en France et en Allemagne. Cette opposition allait toujours croiss^int jusqu'à ce qu'eiiGn Clément XIV eu suspendit la promiilgalion, exemple suivi par ses successeurs jusqu'à nos jours. ('e|)-ndant comme les clauses de cette bulle exigent une révocation formelle pour en faire cesser les effets, révocation qui n'a jani.iis eu liiii, les tribunaux et les congrégations romaines la
en fait le sacrifice. Celte concossioii est une marque de la faiblesse de Ganyanelli : il a codé sur un point essentiel, la diplomatie le salue du litre de grand homme. Roda écrit d'Aranjuez à Azpuru , 1" mai : « Je reconnais comme digne de tous éloges l'esprit et la vigoureuse fermeté du Pape dans la résolution qu'il a prise d'abolir l'antique usage de la publication de la bulle in cœna Domini. Cet acte m'a paru plus héroïque et plus méritoire en son genre que ne le serait celui de la destruction des Jésuites, J'en ai ressenti un plaisir extrême, parce que cette conduite montre quel est le caractère du Pape , son désir de conserver des rapports d'une parfaite harmonie avec les Cours, et son courage i)our accomplir de grandes choses. Cela fait espérer qui! remplira ses promesses au sujet des autres alîaires , bien que les ennemis du Pape s'efioicent de le peindre comme un homme timide, irrésolu et de peu de cœur. "
Le Sacré Collège ne témoignait pas autant de joie que les Ministres des quatre Cours. Pour lui Ganganelli ne s'élevait point subitement au rang des héros parce que le Pape venait de commettre une lâcheté. La suppression de la bulle était un avant-coureur des autres concessions. Les Cardinaux , dont la discrétion dans les afiaires de l'Eglise et de l'Etat est devenue proverbiale, ne craignirent pas de faire éclater leur mécontentement. Ils ont |)0ur maxime traditionnelle d'adopter au moins en public la politique des Souverains Pontifes. Clément XIV allait si loin tout d'un coup , qu'ils refusèrent de s'associer à un acte qu'un besoin de vaine popularité ou d'impossi-
siipposent toujours en vigueur (juant aux dispoiiluuis sj.iiitiiilh's.
ET LES JÉSIUTLS. 3o5
ble concilialiou avait seul pu conseiller. Le 8 mai . dans la correspondance de Roda avec Azara, on lil : « Je ne m'étonne pas des plaintes , des douleurs du Sacré Collège en voyant la décision prise de ne point publier la bulle i)b cœna Douiini, et cela sans le consentement des Cardinaux , sans même les avoir prévenus. Le Pape a très-bien fait. "
On avait semé la discorde entre le Pontife et les Cardinaux; on l'exploitait au détriment du Saint- Siège. Après avoir saturé Ganganelli d'éloges imposteurs, les Ministres reprirent leur œuvre de destruction ; et, le 17 juillet, Roda mande àd'Araza : «' Nous apprenons de Rome que tout ira au gré de notre Pvoi , comme on nous le disait l'an dernier , que la Coni|)agnie de Jésus sera tuée, et que d'autres grandes choses s'accomi)liront. Nous les espérons, nous y croyons de toute l'ardeur de notre foi . quoique jusqu'à présent nous n'en ai>ercevons aucun indice. »
Quelques jours j)lus tard , le ol juillet, Ptoda espère encore; mais ses espérances sont grosses de menaces : >' Vous me dites, écrit-il de Saint lldeplionse à Nicolas d'Azara, qu'à Vienne , à Florence ^ à Venise on a [)lus fait de démonstrations contre Rome de[)uis un an que nous [tendant les dix années qui ont précédé. La même chose est vrai du Portugal, où jusqu'à ce jour nous n'avons pas vu un seul de ces édils si nombreux publiés dans le même sens. Nous seuls restons les mains dans la ceinture , sans rien faire, attendant tout notre salut de l'amour du Pape , qui nous veut beaucoup de bien et qui a promis de plaire au Pioi en toutes choses.
Ces flatteries n'ont [»as produit l'elTel que Fxoda en espérait. Le pape lemitorise; le Ministre espagnol revient à son naturel , et , le 28 août , il secrie dans
odQ CLÉSJEINT XiV
une letire à d'Azara : '^ Oui, vous le dites très-bien ; tout est mystère. Je commence à croire que ce Pontificat passera tout entier, et on n'aura fait autre chose que de donner bonnes paroles et courtois saints à tout le monde. Voilà pourquoi je m'affermis toujours déplus en plus dans la penséeque cette occasion est la plus favorable pour agir par nous-mêmes , sans rien demander à Rome , nous contentant d'échanger avec le Pape des compliments ^ et encore et toujours des compliments.
Alors comme aujourd'hui c'était le dernier mot de la diplomatie. On voulait bien ramasser au pied de la Chaire de Pierre les verges qui devaient battre les Catholiques; on essayait de transformer lautorité du successeur des Apôtres en instrument d'oppression: mais à la première résistance du Pape on déclarait déjà qu'on était prêt à agir par soi-même. Le concours exigé n'était donc qu'une humiliation pour le Saint-Siège. Clément XIV n'osa pas s'en apercevoir.
La France et l'Espagne le laissèrent respirer pendant quelques mois; néanmoins comme si la persécution devait toujours s'acharner sur ce vieillard couronné. Pombal et Tanucci reprirent en sous-œuvre les intrigues de Choiseul et d'Aranda. Ils n'avaient pas l'insolente élégance de leurs maîtres; ils furent grossiers dans leurs procédés. Ces derniers outrages irritèrent le peuple romain. Le Pape détestait le prestige des cérémonies religieuses, il ne gouvernait qu'à contre-cœur. Le dégoût des hommes lui f.iisait prendre les affaires en mépris. Il n'avait pour confidents que deux Religieux de son couvent des Saint-Apôtres, Buonlempi et Francesco, qui l'isolaient sur le trône, afin de pouvoir mieux le dominer
au profit de leur hnine monasli(Hie et des passions de tons les ministres de la maison des Bourbons. Clément XIV écartait du Vatican les Cardinaux et les Princes. On lui persuadait qu'il n'avait pas besoin de conseils, et on lui interdisait par des flatteries la possibilité d'en réclamer. Tanucci était l'ennemi personnel du Saint-Sié{ïe; pour humilier le Pape et le peuple romain dans cet orgueil d'artiste qui fait une des gloires de la ville éternelle^ le ministre napolitain ordonne tout d'un coup de dépouiller le palais Farnèse des marbres qui enrichissent ses {galeries. On trans[)orle à Naples IHèrcule, le Taureau Farnèseet d'autres monuments. Léopoldde Toscane suit l'exemple de Tanucci. Il enlève la Niobé à la villa Médicis, et, sans tenir compte des douleurs de Ganganelli , Princes et Ministres se coalisent pour jeter à sa vieillesse tous les affronts.
A ces sujets de mécontentement intérieur se joignit la disette, suite inévitable d'une mauvaise administration. Le Pape vit s'évanouir cette popularité dont les premiers transports avaient été si doux à son âme. Les Pères de l'Institut pensèrent que celte situation ramènerait le Pontife à des idées plus justes, et que tous ensemble ils pourraient encore travailler à la gloire de l'Eglise. Ils étaient si complètement en dehors du mouvement des affaires que le P. Garnier, ancien Provincial de Lyon et alors Assistant de France par intérim, écrivait à Rome, le G mars 1770 : <i Les Jésuites savent qu'on sollicite leur abolition ; mais le Pape garde un secret impénétrable sur cette affaire. Il ne voitquc leurs ennemis. Ni Cardinaux ni Prélats ne sont appelés au Palais, et n'en a()prochent que pour les fondions publi(pies." Et le 20 juin de la même année le P. Garnier mandait encore à ses
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frères : <■ Les Jcsiiilcs ne s'aident points ils ne savenl, ils ne peuvent même s'aider, et les mesures sont bien prises contre eux. On répand ici, comme à Paris , le LMuit que Hiffaire est finie, que le coup est porté. »
Ce fut dans ce moment que la cliute du duc de Choiseul vint ranimer toutes les espérances des amis de la Compagnie. Après avoir été, jusqu'à la mort de mad:ime de Pompadour , le plus obséquieux courtisan de cette femme, il ne voulait plus saluer en madame du Barry les déplorables caprices de Louis XV. Il flétrissait cette courtisane qui le dédaignait. Don Manuel de Pvoda , qui voit des Jésuites partout, en pressentit dans celte impure intrigue, et, le 9 mai, il fait ainsi part de ses appréliensions à d'Azara : «' Nous savons l'affaire de la nouvelle maîtresse de France et quels en ont été les fameux introducteurs, et toutes les autres intrigues. Le pauvre Choiseul se trouve abandonné de la cour. Tout le reste est Jésuite du quatrième vœu. Us sont plus puissants à Paris maintenant que jamais. »
C'était ainsi que, dans ce temps-là, déjà on accusait les enfants de saint Ignace proscrits de tenir entre leurs mains les rênes du gouvernement. Le duc de Clioist'ul fut précii)ité par son orgueil du faîte des honneurs. Le :25 décembre 1770, il prit la roule de l'exil, et le duc d'Aiguillon fut appelé à lui succéder. Le nouveau ministre avait toujours aimé, toujours défendu les Jésuites. Il arrivait dans un moment opportun ; car le {)OU[)le, las des prodigalités de Choiseul, applaudissait à sa disgrâce, tandis que les courtisans, les traitants, les parlementaires et les Philosophes regrctlaicnt avec fracas leur prolecteur. D'Aiguillon avait des vengeances à exercer contre la cour judiciaire : il la punit en la dissolvant, comme
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el!e-m6mc av.iit dissous la Société de Jc^siis. Il fut sans pilié i»our les ma[]islia(s qui s'éîaienl montrés inexorables pour les Jésuites : il proscrivit les proscripteurs. Mais, dans cette rapide révolution, la main des Pères, depuis longtemps bannis du royaume, ne se fit pas plus sentir de près que de loin. D'Aiguillon et le chancelier Maupeou avaient d'autres vues. Madame du Barry, et c'est un hommage indirect qu'elle rendit à la vertu des Jésuites, madame du Barry ne songeait nullement à reconstruire l'œuvre que sa devancière avait brisée. Cependant à la nouvelle des changements qui s'opèrent dans le ministère et à la cour, le Pape juge que quelques mois de répit lui seront accordés. Louis XV ne voyait plus l'impérieux Choiseul lui dicter des ordres; d'Aiguillon ne devait lui faire aucune violence sur ce point. Le Roi et le ministre ne demandaient pas mieux que de laisser au Pape sa liberté d'action ; mais il fallait ménager Charles d'Espagne. Afin de le consoler de la disgrâce de Choiseul , d'Aiguillon consent à faire cause commune avec les ennemis des Jésuites. Le pouvoir l'avait tenté. Pour désarmer les méfiances du cabinet de Madrid, il veutluidonnerdes gages. CharlesIIl soupçonnait depuis longtemps le cardinal de Bcrnis de tiédeur dans ses poursuites. D'Aiguillon lui en fournit la preuve, en livrant à Pignatelli^ comie de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à Paris, les dépèches de l'ambassadeur de France à Rome. Quand celte lâcheté fut consommée. Charles III et le duc d'Aiguillon concertèrent un nouveau plan de campagne.
Le Pape avait obtenu un sursis; il crut avoir partie gagnée. Se persuadant (pic son système d'injustice calculée et de mauvais vouloir officiel envers la Com-
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pîignie trompait les ennemis de llnslitut, il affecta de lui faire des légères blessures dans l'intention de le préserver de la mort, comme Pilale qui faisail battre de verges le Sauveur afin de lui éviter le supplice de la croix. Cette pensée était si bien enracinée dans son esprit, qu'en 1772 il la révélait à Jean Charles Vipera, l'une des lumières de l'Ordre des Franciscains conventuels, l'ancien confrère et l'ami de Ganganelli. Vipera, d'un air consterné, disait au Pape : " Dois-je croire, très Saint-Père, ce que la rumeur publique lépand partout; c'est que, dans peu de temps, la Société de Jésus sera détruite, et détruite par un Pontife sorti de la famille de saint François?— Rassurez-vous, lui répondit Clément XIV avec assurance, non, elle ne sera pas sacrifiée; mais il faut que les Jésuites soient abreuvés de douleurs, s'ils veulent être sauvés. »
Ces détails , que nous empruntons aux Commentaires inédits sur la suppression de la Compagnie, par le Père de Cordara , indiquent bien que Ganganelli reculait devant l'accomplissement de l'œuvre dont il s'était chargé. Sa vie entière se consumait à éluder la fatale promesse que le cardinal de Solis lui avait arraché avant son exaltation. D'un seul trait de plume il pouvait recouvrer le comtat Venaissiu et la principauté de Bénévent ; Néanmoins il aimait mieux rester dans la ligne du devoir que de rendre à l'Eglise ses domaines envahis. Il savait que Clément XIII faisait payer chaque année aux Jésuites, chassés du Portugal, douze mille écus romains destinés à pourvoir à leur existence. Le trésor public était obéré, Ganganelli cherchait tous les moyens de le soulager; il voulut cependant qu'Ange Braschi, administrateur des finances pontificales, continuât le subside. Le Pape
ne témoignait qu'une crainte, c'était que sa charité envers les proscrits de Pombal ne fût connue des ambassadeurs portugais ou espagnols.
Ange Braschi, qui, quatre années plus tard, succédera au pape Clément sous le nom de Pie VI, garda religieusement le secret de cette bienfaisance pontificale. Mais en face des hésitations de Ganganelli et de la disgrâce de Cboiseul, le roi d'Espagne ne peut plus contenir son impatience. Roda se charge d'en transmettre l'expression aux |)lénipotentiaires d'Espagne près le Saint-Siège^ le 29 janvier 1771 il mande du Pardo à Azpuru :
u Je ne doute pas de ce que vous dites, avec tant d'assurance, de la fermeté du Pape dans ses promesses. Je crains pourtant qu'à Paris, à l'occasion de la chute du ministère, on ne change de manière de voir au sujet de la destruction de la Compagnie, puisqu'il est certain que le parti de la favorite, très dévoué aux Jésuites, est triomphant de la chute de Choiseul et de son cousin Prasiin. Le Cardinal de Bernis n'était pas même, lui. ami de Choiseul, et dans le cœur il était tout à fait partisan des Jésuites. Aussi désormais devrons-nous peu compter sur ses services; tous ceux qu'on a obtenus de lui jusqu'à ce jour ont été arrachés à force d'ordres pressants, et grâce à de vives réprimandes. Si la cour de Paris vient à se refroidir, et si par hasard elle s'emploie en faveur des Jésuites, le Pape se trouvera bien embarrassé ; et je ne serais pas étonné de voir encore de nouveau les Jésuites à Paris, et dans le palais même du Roi très chrétien. »
Le 2G mars. Roda qui ne cesse d'écrire pour presser Azpuru et v\zara, redoute de voir madame du Barry prendre parti en faveur des Jésuites. Cette
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femme n osa pas leur faire celte injure, et le Minisli'C espagnol put encore espérer.
«• Je ne doute pas^ dit-il à Azpnru, que le Pape maintienne et remplisse sa parole ; je n'en ai même jamais douté, mais vous savez ce que sont les Cours. Celle de France se plaignait des relards, et à présent, quoiqu'elle ne montre pas avoir changé d'opinion, on peut craindre. Notre Roi a négligé de fortifier son cousin dans son ancien projet. Il agit dans ce sens; j'espère que cela arrêtera les cabales qui se multiplient à la Cour de Fiance, parcequ'elles craindront de déplaire au Roi d'Espagne. Au reste, il est avéré que les Jésuites ont joué un grand lôle dans le palais. Comme notre souverain est assez formel, constant, sobre de promesses et très exact à les accomplir, il n'a pas un seul iiislant douté du Pape. Les motifs qu'on lui alléguait lui plaisaient, comine vous avez [)U le voir par les reconventions faites. Depuis que Sa Majesté comprit que la cause des retards avait pour mobile de préparer Sa Sainteté à l'extinction des Jésuiles simultanément avec la cause de notre vénérable Palafox, le Roi a senti que l'idée était bonne, et il s'est tranquillisé beaucoup. »
Pal:ifox et les Jésuites, la béatification de l'un , la destruction des autres, tel est le double but que poursuit Charles III avec un acharnement dont il serait difficile de trouver un autre exemple dans l'histoire. D'Aranda laisse aux Ministres sous ses ordres le soin de traduire la pensée du maître ; lui, se contente de l'inspirer. Le 12 mars, la du Barry et le duc d'Aiguillon font leur paix avec Charles III. Ce jourlà Roda rassuré s'explique ainsi avec Azpuru : « Il est certain que jusqu'à celte heure il n'y a point eu à Paris de nouvelle manière de voir contraire à nos ar-
ET LHS JÉSUITES. o43
dents projets de détruire la Compagnie; le Roi de France vient d'affirmer à notre souverain qu'il s'en tenait fermement à sa dernière résolution: qu'il demeurera uni à Sa M;ijestédans les instances adressées au Pape. »
Le 9 avril, la haine contre les Jésuites l'emporte dans le cœur de Charles III sur le respect qu'il affecte de porter à la mémoire de Palafox. Palafox, c'est l'épigramme et l'intermède jetés dans cette affaire si déplorablement conduite. Roda notifie d'Aranjuez les disposilions royales.
«• Sa Majesté a aussi éprouvé de la joie des assurances que vous lui donnez , au sujet du prompt avancement de la cause de notre vénérable Palafox et aussi de celles qui regardent l'extinction des Jésuites, affaire que Sa Majesté désire par dessus toutes les autres. L'empressement avec lequel le Roi soupire après le jour de cette suppression promise par Sa S.iinteté est tel que chaque mois de retard lui paraît un siècle; et j'éprouverais moi-même un grand déplaisir si les peines que se donne le Roi restaient sans elîet. »
Chaque courrier apportait tantôt à Thomas Azpuru, tantôt à Nicolas d'Azara des supplications ou des menaces. La ténacité espagnole était aux [)rises avec la lenteur romaine qui, chez Ganganelli, se compliquait d'un remords. Le4juin 1771. Charles III lui fait plus explicitement que jamais rappeler cette promesse qu'on l'accuse d'oublier. Azpuru, devenu évèque, convoite la [)ourpre. Il a des ménagements pour le Pape, des circonlocutions et des échappatoires afin de forcer Charles d'E«pagne à une inaction impossible avec son caractère. Le prince ordonne à Roda d'écrire à Azpuru et de gourmander
d'un seul coup les irrésolutions du Vatican et l'apathie de l'ambassadeur espagnol. Roda obéit :
•'Je crois, dit-il^ qu'entre souverains il ne s'est jamais vu de négociation telle que celle relative à l'extinction des Jésuites. Tous les princes de la maison de Bourbon l'avaient demandée au Pape. Sa Sainteté l'offrit rondement, sans aucune condition, et elle promit de le faire bientôt. Puis après elle a mis des conditions ; mais toutes se sont aplanies. Le Pape a renouvelé ses promesses, assurant toujours qu'il les réaliserait bientôt; mais ce cas n'arrive jamais, et on n'en voit même aucun signe. Je suis vraiment étonné de ce que le ministre de notre cour ne manque jamais de phrases et de circonlocutions pour nous répéter toujours la même chose dans chacune de ses lettres, et cela sans honte, sans rien conclure, exagérant la sécurité et la certitude des paroles du Pape. »
Le grave Charles III a fait alliance avec madame du Barry, Louis XV est rentré sous un joug humiliant; ses ambassadeurs et ceux de Naplesontété mis aux ordres de l'Espagne ; Roda , écrivant de l'Escurial à Azpuru, le 8 octobre 1771 , constate le fait en chargeant ce dernier de féliciter les Cardinaux de Bernis et Orsini :
«i Le Roi , ainsi parle Roda, est très-content de la promptitude que vous avez mise cà exécuter l'ordre qu'il vous avait intimé de renouveler ses instances sur la si ardemment désirée suppression des Jésuites. Il a témoigné aussi sa satisfaction pour l'avis que vous avez donné aux deux Cardinaux de pousser l'affaire de leur côté avec la même diligence, au nom de leurs Cours respectives. Sa Majesté attend avec une profonde inquiétude la réponse que fera Sa
Sainteté à votre Mémoire et aux instances des deux Cardinaux. )•
Ce Mémoire , dont nous avons l'original entre les mains , ne produisit et ne devait produire aucun effet. Il parle de justice et de salut pour l'Eglise , tout en exigeant la destruction de la Compagnie de Jésus. Ganganelli était plus avancé que l'évêque t^zpuru. Il n'ignorait pas que ce n'était point dans l'espérance d'arriver à être plus équitables et plus dévoués à la Chaire de Pierre que les Cours le soumettaient à la torture ; il garda donc le silence. « Peu importe, disait le Ministre espagnol à l'Ambassadeur dans sa dépêche du 19 octobre , peu importe que le Pape ne réponde pas au Mémoire que vous lui avez présenté pour la suppression ; il suffit qu'il y pense, et qu'il l'exécute aussitôt expiré le terme par lui fixé. Cependant, pour la satisfaction du Roi , il serait bon que leSaint-Père répondit. Je ne saurais vousexprimer le désir que montre Sa Majesté de voir cette affaire arriver à son terme; elle la considère comme d'une extrême importance. En attendant elle se contente des espérances et des assurances que le Pape lui donne du prochain accomplissement de ses promesses. »
Ce Roda, dont chaque trait de plume trahit une colère intérieure, va sans cesse d'Azpuru à Azara, comme pour stimuler leur zèle, que semble attiédir l'atmosphère romaine. Azara reçoit de lui, à la date du 24 décembre, une lettre ainsi conçue : u Je ne vois pas que nos affaires avancent ; et cependant nous devons croire qu'elles vont bien. L'affaire de Palafox commence à s'embrouiller. On nous demande un million de documents. On attribue tout cela à un certain Percz, Trinitaire, qui parait avoir donné un vole malicieux. Il s'agit mainteniint de le lui faire
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payer. Mais en attendant c'est la cause qui en souffre, et le Pape aussi, qui a fixé ce terme à la suppression de la Compagnie. Ce sera un nouveau prétexte pour lui de retarder l'accomplissement de ses promesses tant de fois renouvelées. »
C'était le succès de la force qui se préparait contre la conscience publique. La conscience publique fit comme font toujours les lionnêtes gens ; elle se laissa garrotter dans de timides bienséances. Les Bourbons se bâtaient de mener à bonne fin sur la Compagnie de Jésus cette opér^atwn césaréenne qu'ils n'avaient encore tentée qu'en [)artie. Les adversaires de l'Institut possèdent la puissance et l'audace, ils en usent; et ce qui surprendra éternellement les esprits qui réfiéciiissent, ce ne sera pas cette audace, mais le silence gardé par les Jésuites au milieu de cette crise. On les a faits riches au-delà de toute mesure; on a prétendu qu'ils entassaient des trésors incalculables sur chaque point du globe. Dans leurs Missions, en Espagne, en France, à Rome, partout, ils exercent, dit on, une magique influence sur les hommes qui les approchent: ils dis[)0S!.'nt de moyens inconnus pour arriver à leurs fins; le Sacré Collège, la prél.iture, les princes romains sont des séides qui marchent ou .s'arrêtent au signal donné. La Société de Jésus a entre les mains mille leviers pour battre en brèche ses ennemis, et dans cette complication d'événements, à travers ces correspondances secrètes où tout se dit, dans le pêle-mêle de ces pamphlets et de ces dépêches otlicielles où la calomnie se met si parfaitement à l'aise, on ne rencontre aucun acte de résistance de la part des Pères. Ils sont assaillis de tous côtés comme une place qui commence à être démantelée, et ils restent dans l'inaction.
Si j.imais occasion s'est présentée de faire usage de leur influence et de leurs richesses, c'est à coup sûr la plus favorable, la seule qui ferait excuser l'intrigue. Eux qui savent lout, ils doivent connaître le faible de leurs persécuteurs, et il n'y a pas une trace de séduction ou de corruption mise à nu. On les accuse d'être de moitié dans le secret des familles, d'avoir une oreille et un œil ouverts sur tous les mystères de la vie privée ou de la vie publique, et ils n'ont pas l'art de pénétrer les trames qu'on ourdit contre eux. Les ministres et les ambassadeurs de la maison de Bourbon sont en guerre permanente entre eux. La jalousie a semé la haine dans le camp ennemi. Choiseul méprise Pombal; d'Aranda est accusé par Grimaldi : Azpuru dénonce Roda; Monino accuse Azara • Bernis ne cesse de se plaindre de Tanucci ; et les Jésuites ne cherchent pas à profiter de ces mésintelligences. Le Sacré Collège est en défiance de Clément XIV, et ils ne prennent même pas parti pour leurs défenseurs contre le Souverain Pontife. On ne les voit point essayer de forcer les portes du Vatican ou du Ouirinal. Ils n'agissent auprès d'aucun de ces diplomates dont le luxe a si souvent besoin d'aumônes: ils ne soudoient personne, et la cause en est bien simple. Elle se trouve dans une lettre du Général de l'Institut. Le P. Ricci s'adresse à tous ses frères, il leur parle à cœur ouvert. Tandis qu'on accuse les Maisons des Jésuites de regorger d'or, voilà à quelle pénurie ils étaient réduits, treize années avant leur suppression à Rome, lorsque les mille voix des Philosophes, des Gouvernants et des Jansénistes les proclamaient les maîtres du monde^ les dispensateurs de toute grâce. Alors la Compagnie de Jésus subsistait encore dans le Royaume très
chrétien, en Espagne, en Allemagne, en Italie et au-delà des mers. Elle n'avait à noinrir que les exilés dont le marquis de Pombal ne put pas faire des prisonniers ou des martyrs; ce surcroît de dépenses était pour elle un cas de ruine imminente. Le 20 décembre 1760, Ricci peint en ces termes aux Provinciaux la détresse dans laquelle la Compagnie est plongée.
« L'arrivée de nos Pères et Frères du Portugal dans les villes des Etats du Pape m'oblige de prendre conseil de Votre Révérence, ainsi que de tous les autres Provinciaux. Leur manière de vivre, il est vrai, est si conforme à celle qui convient à des Religieux que je me sens très soulagé dans ce qui doit être, avant tout, l'objet de ma sollicitude, je veux dire la fidèle observance des règles. Mais ce qui m'afflige profondément, c'est que je ne vois aucun moyen de leur procurer l'argent nécessaire à leurs besoins les plus indispensables. Déjà neuf cents ontété déportés ici; nous pensons qu'ils seront suivis de beaucoup d'autres, de ceux qui se trouvaient dans le Marava, à Goa et dans les autres contrées de l'Asie. Je les entretiens économiquement sans doute, comme le comporte notre manière de vivre, mais toutefois, sans qu'ils manquent du nécessaire, quant à ce qui touche la nourriture, le vêtement, l'habitation. C'était un devoir que nous dictait la justice, la charité, la commisération, la tendre piété envers des enfants, des frères abandonnés et manquant de tout ; et c'est ainsi qu'il convient que nous les sustentions, jusqu'à ce que la divine Providence en dispose autrement. Cependant l'entretien de tant d'hommes, adapté aux règles de notre vie commune, quoique économique, entraîne de grandes dépenses, qui dureront tant
ET LES JÉSL'ITES. 349
qu'il plaira à Dieu, et nous n'avons pas de fonds qui nous procurent des ressources suffisantes. Plût au ciel qu'il eût été permis de partager nos chers Portugais entre toutes les Provinces ! sans doute qu'on aurait pu facilement alors les entretenir ; mais il a plu au Seigneur de les concentrer dans un seul pays^ assez peu vaste du reste , et qui , évidemment pour cette raison, nécessite des dépenses bien plus grandes encore,
" Ainsi, puisque l'obligation est faite à la Compagnie tout entière d'alimenter nos frères du Portugal exilés et privés de toute ressource, il reste à chercher les moyens les plus opportuns d'accomplir ce devoir. Je n'ignore pas l'état de pénurie dans lequel se trouvent presque toutes les Provinces, les dettes considérables dont sont grevés la plupart des Collèges, en un mot tout ce que les malheurs des temps viennent ajouter à la pauvreté générale. Cependant, après y avoir longtemps et beaucoup réfléchi avec une incroyable douleur, je me disais : One ferai-je, puisque c'est là l'unique moyen? Que deviendront en effet nos règles de vie commune, si, parceque nous sommes très pauvres, nous ne pouvons plus subvenir aux besoins de la vie, telle que nos usages l'ont établie parmi nous? Et si jamais parmi nous la vie corn mune vient à recevoir quelque atteinte (ce dont nous préserve le ciel !) c'en est fait de noire Institut, qui en tire sa principale action ; c'en est fait de nos ministères désormais consacrés, non plus au salut des âmes, non plus à la gloire de Dieu, mais aux lucres de ce monde. Et voilà le motif qui me fait hésiter de charger la Compagnie de dettes nouvelles pour les années qui viendront, ce que j'ai été obligé de faire cette première année ; peu à peu ces dettes s'accu-
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Ululeraient d'une manière effrayanle, et elles amèneraient pour tous celte détresse imminente dont j'ai parlé tout à l'heure. 11 en est qui conseillent de demander la faculté de recevoir des aumônes pour les messes , tant que subsistera le cas de nécessité ; mais ce moyen suggéré ft-rait aussi une profonde blessure à noire Institut; la pensée de lui porter ce rude coup m'effraie. Du resle, songeons aux accusations sans nombre qui en résulteraifiit dans ces temps où toute l'Europe, comme inondée de livres dictés par le mensonge, retentit de discours inspirés par la calomnie.
« Enfin autre chose est la faculté de recevoir des aumônes, autre chose est de les trouver. Je pns!«esous silence d'autres difficultés réelles à ce projet, et qui se présenteront peut-être à la pensée de qui considérera sérieusement la chose. Ainsi donc, en butte à ces angoisses dont je ressens le poids accablant bien plus que tous les autres, je demande un conseil à chacun de vous. A cause de la nature importante de cette affaire, que Votre Révérence veuille d'abord y penser devant Dieu et la recommander aux prières des autres; qu'elle l'examine sérieusementelle même; ensuite qu'elle la discute avec des hommes d'une haute prudence, avec les Pères les plus attachés à notre Institut et 5 la vie religieuse; enfin qu'elle m'envoie par écrit son sentiment et celui des autres. Que tous se niellent à i)rier avec ardeur; qu'ils conjurent ce Dieu dont la bonté nourrit les animaux, de venir au secours de notre indigence et de celle de nos frères; qu'il nous accorde, non de.s richesses, mais les choses nécessaires à noti'e existence; oui, qu'il nous apprenne à chérir la pauvreté de Jésus- Christ; mais qu'd écarte de nous cette disette qui
nous porterait à dévier de nos très saintes règles. » Deux ans plus tard, la misère se fait plus durement sentir encore; le Pape intervient, et voici de quelle manière. Le o septembre 1762, le Général de la Compagnie notifie les dispositions suivantes aux Provinciaux d'Italie :
<t Ayant humblement représenté au Saint-Père Clément XIII les grandes misères dans lesquelles se trouvent presque toutes les provinces de la Compagnie, et d'une autre part la nécessité de concourir au maintien de nos Pères et Frères du Portugal. Sa Sainteté a daigné nous accorder pour cinq ans. par rescrit du 27 juillet 1702, la faculté d'employer au susdit maintien les ventes et produits des seuls legs pieux qui sont laissés à nos maisons et Collèges, pour l'érection d'églises, chapelles et autels, pour le bâtiment des maisons, pour l'ornement des é.jises, pour pourvoir aux objets sacrés tels qu'argenterie et autres, qui appartiennent plutôt à la magnificence et à l'embellissement qu'à la nécessité. Sa Sainteté veut en même temps que l'on accomplisse entièrement toutes les obligations de messes, suffrages et autres œuvres enjointes par les bienfaiteurs. J'en donne avis à Votre Révérence afin qu'elle puisse en faire usage..Je lui recommande cependant avec le i)Ius grand soin de tenir très secrète une telle faculté et d'en user avec toutes les précautions ; et cela pour le seul motif de l'abus que la méchanceté ferait aujourd'hui contre nous de ces concessions les plus justifiées et les plus légitimes. »
En présence de pareils documents, on comprend que les négociations entamées contre les fils de saint Ignace doivent aboutir à un terme prochain. Ils ne se défendaient que par la prière, par l'obéissance et la
pauvreté volontaire, on les attaquait à outrance, avec toutes sortes d'armes ; la victoire ne pouvait pas rester longtemps indécise. Le trépas d'Azpuru , qui mourait de désespoir en voyant chaque Consistoire ajourner sa promotion au cardinalat, hâta la destruction des Jésuites. Ainsi que le duc de Choiseul, le comte d'Aranda allait bientôt succomber à Madrid sous une intrigue de cour. Un des derniers actes de ce ministre encore tout puissant fut d'envoyer à Rome François Monino avec le titre d'ambassadeur d'Espagne. Cet homme d'Etat, ancien avocat des Jésuites, et qui a rendu célèbre dans l'histoire de la Péninsule le nom du comte de Florida-Blanca , ne savait pas' par expérience les funestes résultats des révolutions. Il les secondait sans prévoir qu'un jour il deviendrait l'un de leurs plus constants adversaires.
Le 26 mai 177!2, Roda, qui se plaint de la méfiance dont il est l'objet à la cour de Charles III, annonce le départ du nouveau diplomate à son confident ordinaire : « Monino est en route pour sa destination, et, malgré le regret que vous en éprouvez, je crois que vous vous trouverez mieux qu'auparavant. Monino a de belles manières, un caractère doux et du talent. C'est bien dommage qu'il se laisse gouverner pur des meneurs etpar des intrigants. J'ignore quelles instructions il a reçues. Vous savez que je n'ai aucune part à sa nomination. Depuis quelque temps je ne m'occupe que de ce qui se rattache à mes fondions, parce que je vois qu'on ne veut pas autre chose, ce qui tourne à mon profit. Plût à Dieu que dans ma secrélairerie d'Etat il n'y eût rien à démêler avec Rome! »
Monino n'en disait pas autant. Dans toute la force de lâge et des passions ambitieuses, il se dévouait au
prince qui l'avait tiré de robscurité |)Oiir mettre ses laients en lumière. Il (''[)ousail sa querelle comme un moyen de fortune. Il arriva à Rome bien décidé à faire fléchir devant sa téméraire opiniûlr^té les dernières résistances dn Pontife. Clément XIV le savait intraitable; il n'ignorait pas que le duc d'Aiguillon avait enjoint au cardinal de Bernis de seconder en {ont et partout les mesures que Florida-Blanca croirait utile de prescrire. La venue de ce négocialeur endeprenant paralysait les temporisations du Cardinal, elle frappait de stupeur le Souverain Pontife. L'audace pleine de jactance espagnole de F!olida-Blanca le consternait : sous son influence il ne sut que trembler et se plaindre de la torture qu'on lui faisait subir.
L'ambassadeur de Charles III avait intimidé ou séduit à prix d'or les serviteurs du Pape : il le dominait par la crainte, et, quand Clément XIV suppliant sollicitait un nouveau délai : »> Non , Saint-Père (1), s'écriait- il. C'est en arrachant la racine d'une dent qu'on fait cesser la douleur. Par les entrailles de Jésus Christ, je conjure Votre Sainteté de voir en moi un homme plein d'amour pour la paix; mais craignez que le Roi mon maître n'approuve le projet adopté par plus d'une cour, celui de supprimer tous les Ordres religieux. Si vous voulez les sauver, ne confondez pas leur cause avec celle des Jésuites. — Ah ! reprenait Ganganelli. je le sais depuis longtemps, c'e-t là qu'on en veut venir! On prétend plus encore : la ruine de la Religion catholique , le schisme, l'hé-
(1) Dôpêclic- (le FIoiida-Blanca nu marquis de Griinaldi , 10 jnillcl 1772. Uistoire de la ( hvic (les Jvsuilcs, par le cotiitc de Saiiit-Pricst , ji. 153.
résie peut-être, voilà la secrète pensée des princes. » Après avoir laissé échapper ces plaintes tlouloiireuses, il essayait sur Fiorida-Blanca la séduction d'une confidence amicale et d'une douce naueté. L'objet de tant de soins y résistait avec une inflexibilité stoîqne. Forcé de renoncer à celte ressource. Clément cherchait à éveiller la pitié de son juge : il parlait de sa santé, et l'Espagnol laissait percer une incrédulité si désespérante que le malheureux Ganganelli, rejetant en arrière une partie de ses vêtements , lui montra un jour ses bras nus couverts dune éruption dartreuse. Tels étaient les moyens employés par le Pape pour fléchir l'agent de Charles III. C'est ainsi qu'il lui demandait la vie.
Le Vatican étonné voyait chaque jour se renouveler de [)areilles scènes sous ses voûtes, où tant de Pontifes, fiers de leur dignité et de leur bon droit, avaient tenu tête aux monarques les plus absolus. Le temps où Innocent III écrivait (1) : " Nous avons des sentiments invariables, une résolution que rien ne peut ébranler. Ni les dons, ni les prières, ni l'amour, ni la haine ne nous détourneront du droit chemin; » ce temps était passé. Ganganelli ne disait pas comme ce grand Pape (2) : » Ce qui n'est pas valable en vertu de la loi, nous ne pouvons pas l'approuver pour complaire à des sollicitations royales. Afin de nous montrer complaisant, il ne nous est pas permis d'employer deux poids et deux mesures et d'offenser, pour un roi de la ferre, le Roi des cieux. »
Clément XIV s'annihilait sous l'insulte. Fiorida- Blanca s'était imposé la mission de dompter les scru-
(1) Episl., ï, 171.
(2) Epist. , X , Û9.
pilles du vicaire de Jésus-Christ et de le condamner à une iniquité raisonnée. Bernis se taisait; mais devant ce vieillard à la frêle stature se dressait à chaque heure l'Espagnol au port majestueux. Florida semblait l'écraser de toute sa force physique. Implacahie comme la fatalité, il [)Oursuivait sa victime de détour en détour, et ne lui accordait aucun repos. En lisant celte persécution inouïe, en l'étudiant dans ses plus minutieux détails, on n'a plus besoin de chercher quel fut le mcui trier de Clément XIV, s'il en eut un. Gang.inelli n'est pas mort sous le poison des Jésuites; il a été tué par les violences de Florida-Blanca.
Une seule fois cependant le malheureux Pontife recouvra, dans l'indignation de son âme, un reste d'énergie. Le plénipotentiaire espagnol lui faisait ce jour-là entrevoir qu'en échange de la bulle de suppression les couronnes de France et de JNaples s'empresseraient de rendre au Siège apostolique les villes d'Avignon et de Bénévent , séquestrées par elles. Ganganelli se rappela enfin qu'il était le prêtre du Dieu qui chassait du temple les vendeurs, et il s'écria: •t Apprenez qu'un Pape gouverne les âmes, et n'en trafique pas. » Ce fut son dernier éclair de courage. Le Souverain Pontife tomba affaissé sous cet élan de dignité. Depuis ce moment il ne se releva que pour mourir.
De tous les princes catholiques ayant alors une prépondérance réelle en Europe , Marie-Thérèse d'Autriche était la seule qui s'opposait avec efficacité aux désirs de Charles 111 et au vœu le plus cher des Encyclopédistes. Le roi de Pologne, les électeurs de Bavière, de Trêves, de Cologne, de Maycnce, l'électeur palatin , les cantons suisses, Venise et la république de Gènes s'unissaient à la cour de Vienne
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pour s'opposer à la dcstriictloii de la Compagnie. Charles-Emmanuel, roi de Sardaigne et de Piémont, ne s'était pas, durant son règne, montré trop bienveillant à l'égard de la Compagnie; mais il avait une rare pénétration d'esprit et un vif amour de la jusliee. En présence des intrigues ourdies contre les Jésuites, le Roi pi'essent que c'est plus loin et plus haut que doivent porter les coups dont on cherche à accabler l'Ordre de saint Ignace A partir de ce jour, il devient son protecteur. La mort ne lui laissa pas le tem[)S de piotester jusqu'au l;out. Son fils, Victor- Amédée, était marié à la sœur du roi d'Es[)agne. Des alliances de famille l'unissaient à la cour de France. Il aimait sincèrement les Jésuites ; mais enfin on obtint sa neutralité. Pvcslait l'Impératrice. Charles III se fit lui-même auprès de Marie-Thérèse l'interprète de ses tourmenls : il la supplia de lui accorder cette satisfaction. L'empereur Joseph II, fils de cette princesse, n'avait pour les Jésuites ni haine ni affection; mais il convoitait leurs richesses. Il promit de décider sa mère si on lui garantissait la propriété des biens de l'Ordre. Les Bourbons ratifièrent ce marché, et l'Impératrice céda en pleurant aux avides iniportunités de son fils. (1)
(I) Le conventionnel ohbô Gfcgoirc, à la page 170 de son Ilistuiro (Its confesseurs des rois, no raconte pas ainsi celte transaction ; il dit : «Lors du [iieniicr partage de la Pologne, en J773, l'impératrice Maiie-Tticièse consulta son conlesst-iir, le l'ère Jésuite Parhanier, sur lu justice d'une opéiation où elle était co-paitageantc. 11 crut dcv<iir à ce sujet consulter ses siipéricurs^ct il écrivit à Kome. Wilscck, ministre d'Aulriciio prés la cour romaine, qui sou|><^;onna celte correspondance, parvint à se procurer une copie de la lettre de l'arhanier et l'envoya sur-lcchump il Mnric-Tliércse, Dès ce niotuf.nt, elle n'Iiésitn plus à \
El LES JÉSL'MES. 557
L« Pape avait espéré peut-être que Maiie-Tliérose résisterait plus lonstemps, et que, femme pleine de eournge et de vertus^ elle compatirait à ses douleurs comme homme, à ses anxiétés comme Souverain Pontife. Cette dernière chance lui était enlevée. Clément XIV n'avait plus qu'à courber la tète : il se résigna à subir la loi qu'il avait faite. Quand l'infortuné vieillard en eut pris son parti , il laissa les Jésuites devenir la proie de leurs ennemis. Tout était d'avance combiné pour ce jour si impatiemment attendu. Afin de motiver la destruction d'un Ordre dont l'Eglise avait si souvent exalté les services, on essaya de le déconsidérer en lui intentant des procès que les juges étaient disposés à lui faire perdre, sous quelque prétexte que ce fût. Le Napolitain Alfani, un de ces monsignori laïques qui n'ont rien de corn-
faîro cause commune avec les gouvernemeiils qui sollicitaient auprès de Clément XIV l'abolition de la Soci'Hé jésuitique. •
Grégoire n'a pas inventé ce récit, il l'a copié à la page 152 du Catcchismo dci Gesiiiti ; mais il a pourtant assez de conscience pour réprouver celle que le comte de Gorarii publia en 1703, dans le deuxième volume, page .')9, de ses Méinoirts secrets des gouveniciiieiits. Dans cet ouvrajjc, dont la date seule de la publication est presque une honte, Gorani prélenil que ce n'était point une simple lettre qui fut saisie à Kome , mais la confession généiale de Marie-Thérèse, que son confesseur faisait passer au Général de l'Ordre, (iharles III, ajoute-t-il, se i'élant procurée , la transmit à l'Impératrice , pour la décider à faire supprimer les Jésuites.
L'abbé Grégoire a lui-même flétri cette fable. Nous dédaignons donc de nous y arrêter, mais la version adoptée par le (Conventionnel n'a pas un fomlemcnt plus solide. Elle pèche par la base, car jamais le P. Parbamer ne fut confesseur de Maric-Thcièse. 11 avait été celui de son éj)oux, l'empereur François !'=■', el, avant comme après la siip|iressiou, il resta toujours à Vienne dans la faveur de celte princesse et de Joseph II, son fils.
muii que i'habit avec le sacerdoce, (±ni le magistrat délégué pour condamner les Jésuites. On leur suscita tant de chicanes, on essaya si bien de leur persuader qu'il n'y avait plus à Rome de justice pour eux, qu'ils ne crurent pas devoir prendre la peine de se défendre. Le 19 janvier 1773 le P. Garnier constatait ce découragement, né de l'impuissance de leurs efforts. Il écrivait : « Vous demandez pourquoi les Jésuites ne se justifient pas : ils ne peuvent rien ici. Toutes les avenues, soit médiates, soit immédiates, sont absolument fermées, murées et eontre-murées. Il ne leur est pas possible de faire parvenir le moindre mémoire. Personne ici ne pourrait se charger de le présenter. »
Quelques exemples de cette iniquité réfléchie, arrachés aux dossiers de tant d'incompréhensibles procès, feront juger des moyens mis en jeu. Un Prélat, frère du Jésuite Pizani, était mort vers cette époque. Le Jésuite ne pouvait {)as hériter. Un autre de ses frères, chevalier de Malte, lui écrit pour le prier de veiller à ses intérêts. A peine est il de retour à Rome que la cupidité et les ennemis de l'Institut lui font naître l'idée que le Père a détourné à son profit une partie de la succession. Elle aurait dû être commune si les vœux du Jésuite n'y eussent mis obstacle. Le Maltais dépose un mémorial aux pieds du Pape. Clément XIV donne Onuphre Alfani pour unique juge aux deux frères. Il procédera par voie économique, c'est à dire il ne rendra compte qu'au Pape de ses opérations. Le Jésuite n'avait pas fait étabhr un inventaire juridique, mais il possédait assez de titres légaux pour démontrer son innocence. Alfani en demande communication. Il les anéantit, et condamne le Collège Romain à payer vingt-cinq mille cens. Al-
fani avait pronoiicô sa sentence ; à Rome l'appel et le droit de réeuser un magistrat sont le privilése de, tout accusé , un privilège, dont jouissent les Juifs eux mêmes. On le dénie aux Pères de la Société, et le comte d'Ai'anda , qui, en Espagne, a fait publier ce jugement, ne craint. pas d'écrire le 1" octobre 1771 au chevalier d'Azara : ^- L'héritage de Pizani fait horreur. C'est un document qui seul suffirait à autoriser le Pape à la suppression de la Compagnie. Si maintenant il ne remplit pas ses promesses, il ne les remplira jamais. :>
En même temps on dépossède les Jésuites du Collège des Irlandais, on attaque leur Noviciat et le Collège Germanique. Alfani par hasard ne siégeait point dans cette dernière affaire. Le Collège Germanique gagna sa cause; néanmoins la sentence ne reçut jamais d'exécution^ car il fallait apprendre aux disciples de saint Ignace qu'ils étaient pei'dus.
Depuis Pie W les Jésuites dirigeaient le Séminaire Romain. Cinq Papes et plus de cent Cardinaux étaient sortis de cette maison des fortes études. On blâme les Pères de n'avoir pas administré avec plus d'épargne. Clément XIV nomme pour visiteurs les cardinaux d'York, Marefoschi et Colonna. Les deux premiers étaient ouvertementhostiles à la Compagnie (1). Les Jésuites font observer que les denrées augmenti;iit chaque année , et que les revenus du Séminaire n'ont jamais suivi cette progression. Ils établissent la vérité de leurs dires par des chiffres irréfutables. Le
(I) Mnrefoschi était un ancien ami de don Manuel de Roda, et d'après le marquis d'Aubeterre dans ses notices dijjlomalifiucs 0 il se faisait gloire d'avoir dans son cabinet les poilruits en estainj)e des plus célèbres auteurs de Port-Royal , qu'il avait achi.'tés de la succession du feu caiJinul Pas^iionei. »
360 cLÉAitisr XIV
29 septembre 1772. on les ex[)iiise prévenlivement. Les visileurs avaient eonstalc que les revenus sufiisalcnt pour l'entretien. A peine les Pèies sont ils dépouillés que le Pape lui-même, en assi'jnanl une nouvelle provision de vingt mille scudi au Séminair.e, se charge de juslilier leurs comptes.
Le cardinal d'York venait de fermer une des plus célèbres écoles de la Société; il veut bénéficier luimême de son arrêt. Le dernier Stuart s'unissait aux derniers Bombons, alin de proscrire les Jésuites. Il n'a pour tout royaume que son diocèse de Frascati : il convoite la maison que les Pères possèdent en cette ville. Clément XIV la lui accorde de son propre mouvement et par la plénitude de son pouvoir apostolique.
Antoine Lecchi. un de ces Jésuites que l'immensité de leur savoir recommandait à l'estime des monarques et à l'admiration des peuples, faisait faire de rapides progrès à la science hydraulique. Il est désigné et appelé de Milan par le Souverain Pontife, afin de présider aux travaux qui doivent assainir les mai-ais de Bologne. De grandes difficultés s'opposent au succès de l'entreprise ; Lecchi les surmonte. Son œuvre avançait aux applaudissements des hommes de l'art, lorsque tout à coup une discussion s'élève entre le Père et Buoncompagni, pi'olégat de Bologne. La cause e>t portée devant la Congrégation des Cardinaux chargés de l'administration des eaux. La Congrégation, à l'unanimité, se prononce en faveur de Lecchi. Cette décision élait une victoire pour le Jésuite. Sans vouloir admettre aucune observation , le Pape exile celui que ses juges avaient absous.
Dans ce temps-là, les Ambassadeurs s'arrogeaient le droit de commander au milieu de la ville pontifi
caîe. Rien ne se fais;iit qu'avec leurs concours, et souvent ils entravaient les afiaires les plus élrangères à la diplomatie. Florida-Blanca avait même établi dans une villa, aux portes de P^ome, une imprimerie d'où sortaieni chaque semaine les pam{»ldels qui pouvaient favoriser ses plans. Il en parut un en italien, sous le titre de : Réflexions des Cours de la maison de Bourbon sur le Jésuitisme. La première page contient les trois {jropositions suivantes :
" l°Si tout le monde ci'oit naturellement à la probité et à la délicatesse d'un honncle homme, fùl-if de la condilion la plus oi'dinaire, à combien plus forte raison duit-il en être de même à l'égard du Vicaire de Jésus Christ, source de toute vérité. Or, depuis plus de trois ans le Pape a promis aux Souverains calliuliques les plus illustres, de vive voix, à plusieurs reprises et même pai- écrit, l'abolition d'une Société infectée de maximes perversesdans son réoime actuel, abolition généralement désirée par tous les bons. Cependant le Saint-Père en difiére loujouis l'exécution, apportant des prétextes mendiés et fiivoles.
« 2" Que le Chef visible de l'Eglise ait fait maintes fois celle promesse de vive voix et par écrit, cela peut être attesté facilement par les Cours des bourbons, ainsi que par les personnes qui ont tiaité avec Sa Sainteté.
" 3" Que l'on ne se permette pas de supposer que cette piouicsse ait été faite avec des paroles équivoques et susceptibles d'être prises dans un sens général, [)uisque, vu les circonstances et le contexte des letli'cs et de l'écrit, elles sont toutes uni\oques. absolues et iiidividuellcs, comme toute personne douée de bon sens peut s'en convaincre. «
362 CLEMERT XIV
Tel est le tripio argument développé dans le pamphlet diplomatique. A ces outrages venant assaillir Clément XIV sur la Chaire apostolique, et inondant la ville entière sans rencontrer ni contradicteurs pour y répondre ni magistrats pour les flétrir, un Jésuite, le P. Benvenuti, ne crut pas devoir garder le silence. Sous le titre de : Irréflexion de l'auteur d'une brochure intitulée Réflexions des Coiirs de la maison de Bourbon sur le Jésuitisme, il prit parti pour Clément XIV , et nia avec force l'existence de cette promesse. Ganganelli était resté impassible sous les reproches de l'ambassade espagnole ; il sévit contre l'écrivain qui embrassait la défense de son honneur. Bruvenuti est découvert : le Pape le condamne à l'exil. Le Jésuite se relire à Florence; on l'y poursuivit encore; enfin il trouva un asile à la cour de Stanislas Poniatowski, roi de Pologne.
Trop confiant en sa perspicacité, le Souverain Pontife ne communiquait sa pensée à aucun membre du Sacré Collège. Il n'osait affronter le regard des bons, il se défiait des méchants. Dans cette situation exceptionnelle, abandonné par les uns, importuné par les autres, il sentait qu'il ne lui était plus possible d'ajourner; mais il s'effrayait à l'idée de supprimer par une bulle l'Institut de Loyola, dont son prédécesseur avait glorifié et confirmé l'existence. Son esprit , fertile en ressources, s'arrêta à un moyen terme. Il imagina de conférer aux évêques le titre de visiteurs apostoliques; puis, sous ce titre de leur accorder la faculté de feimcr les Noviciats des Jésuites, de renvoyer les scolastiques et d'interdire aux prêtres tout ministère sacré. Si, pensait Ganganelli, ces mesures sont adoptées dans le monde chrétien, la Compagnie de Jésus cesse d'exister par le fait même, sans qu'il
soit besoin d'un décret Pontifical pour la tuer. Si, d'un autre côté, on apporte d'habiles lenteurs à ce plan, nul doute qu'il ne surgisse quelque événement qui suspendra ces mêmes mesures.
Leur première exécution fut confiée au cardinal Vincent Malvezzi, arciievéque de Bologne. C'était ce même Malvezzi dont Bcrnis et Arpuru, OrsinI et d'Aidietcrre avaient essayé de faire un Pape au Conclave de 1700. Il était criblé de dettes, dévoré d'ambition, et, pour récompense de son acharnement contre la Société de Jésus, il attendait le riche emploi de dataire, dont la survivance lui était assurée par marché conclu la veille de l'élection de Ganganelli à la Papauté.
Un bref secret est rédigé. Ce bref lui confère la faculté de priver tous les Jésuites de l'exercice du ministère sacerdotal. 11 peut de même sans enquête, sans examen, licencier les Novices et les Scolastiques , séculariser les Profès ou les incorporer dans d'autres Ordres, et fermer toutes les maisons de llnstitutque contient son diocèse. Remettreà un homme tel que Malvezzi l'application d'un décret dont il était dispensé de faire connaître la teneur , c'était autoriser l'aihilraire. M.ilvezzi ne se contente |)as de donner carrière à ses inimitiés ; il écrit, et jamais lettres adressées à un Souverain Pontife ne poussèrent aussi loin le cynisme de l'injustice. Dans cette correspondance autographe qui est sous nos yeux, et qui, commencée le 6 mars , se continue de trois jours en trois jours jusqu'au 27 juillet 'J77o , il y a des aveux que l'histoire est condamnée à recueillir.
Clément XIV eut pendant cinq mois le triste courage de recevoir et de lire ces dépêches de Malvezzi , qui arrivaient au Vatican sous le couvert de monsi-
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onor Maeedonio , confident au Pape. Le Pr.pc adhérait à toutes les fraudes que Malvezzi lui conseillait. Le Cardinal , aveuglé par ses passions , proclamait sans s'en douter l'innocence des Jésuites , et le Pontife l'aidait à consacrer son système d'iniquité. Le 10 mars, l'archevêque de Bologne mande à Clément XIV.
•1 Votre Sainteté daigne me concéder dans le Bref In faculté de dissoudre le Noviciat des Jésuites , si mihi vi-debitu7\ Mais je la prie de me déclarer si elle juge à propos que je le fasse, car alors j'exécuterais celte mesure au début de ma visite au Noviciat, et je croirais convenable de licencier celle de Sainle- Lut;ie , en fermant les cours des philosophes et des théologiens jésuites qui pourraient retourner dans leurs familles avant de se lier plus étroitement à la Religion.
<' Il semble que de cette manière Votre Sainteté n'aura plus besoin dattendre que de graves motifs ultérieurs viennent provoquer une solennelle déterujinalion à la suite de ces visites qui. ne produisant la découverte d'aucun fait notable ou digne d'être mis au jour , serviraient plutôt à affaiblir la cause (}u'à lui donner du [)oids. Je n'en regarde cependant l)as comme moins louable ce projet de visite, car les défauts qu'elle signaleront dans la morale, dans l'enseignement . dans l'administration ou dans la politique . quelque grands ou quelque p<nits qu'ils se rencontrent, seront toujours pour Votre Sainteté un motil^ d'arriver plus promptement au terme qu'elle aura fixé pour cette affaire. >
' Malgré l'audace de son caractère, l'archevêque de Bologne cherche à établir une espèce de solidarité entre le Pape et lui. Il se sent placé sur un mauvais
(errain , et, le 24 mars, il s'efforce d'enonger Clément XIV plus avant. « J'ai cru opiiorlun , lui écritil. de convoquer les Recteurs des Collèges de Sainte- Lucie, de Saiiil-Ignace, de Saint-François-Xavier et de Saint Louis, afin de les prévenir de la visite apostolique; et si Votre Sainteté ne me lenjoint pas , je me garderai bien de montrer le Bref, quoique pour procéder régulièrement il devrait être montré dès le pi'incipe. Mais comme je ne vois pas que celle démarche entre dans les vues que Votre Sainteté a daigné me manifester , et que d'ailleurs elle nuirait plutôt qu'elle ne servirait au but déterminé par Votre Sainteté, j'ose espérer qu'elle m'approuvera de ne pas le produire, et qu'elle donnera un autre Bref où seront positivement exprimées ses intentions. Je le sollicite pour m'éclairer entièrement au sujet de la suppression déjà arrêtée. Celte sup[)rcssion peut s'exécuter de deux manières, qui exigent une direction différente dans la conduite à tenir. »
Le cardinal Malvezzi était un ennemi dangereux. Il poussait les hostilités avec une vigueur qui déconcertait les Jésuites et qui avaiU'art de faire entrer les incertitudes pontificales dans son plan d'agression. Le o avril , il rend compte au Pape de ses premiers succès,
" Les ordres de Votre Sainteté sont exécutés^ j'ai dissous le Noviciat des Jésuites et brisé de celte manière le premier nœud fondamental de celle Société suspecte. On ne cesse de me blâmer de n'avoir pas montré le Bref; mais si je l'eusse fait et que les intentions de Votre Sainteté ne m'eussent point été signifiées , il n'aurait pas été possible d'arriver au but. Si ce nœud était le seul que nous eussions à rompre , l'affaire serait terminée; mais les liens qui
tES jk,su:tes. 31
Ô66 CLÉMEKT XIV
unissent les Jésuites aux nations sont de telle nature que l'entreprise serait impraticable si l'arrêt suprême ne parlait du Vatican. Lorsque l'Edit sera émané de Votre Sainteté, il sera encore difficile de l'exécuter sans fomenter le mécontentement des peuples, qui cependant se résigneront avec le temps aux dispositions voulues. Si votre Sainteté ne remarque pas dans ma conduite cette célérité que peut-être il y aurait lieu d'attendre . elle doit l'attribuer aux difficultés qui se rencontrent de toutes parts. »
Ainsi, de l'aveu même de Malvezzi, la destruction des Jésuites était un deuil pour les peuples, et au risque d'exposer le Sainl-Siége à l'indignation publique, Ciément XIV se laisse forcer la main. La première épreuve a réussi sur les Novices n'ayant aucun engagement de religion ; mais quand Malvezzi s'adressa aux Scolasti^ues, il trouva la résistance passive qu'il avait pressentie. Les Scolastiques répondaient : ^> Dieu nous appelle à l'Institut de saint Ignace; nous lui sommes attachés par des vœux. Nous ne nous laisserons arracher de nos Maisons que par la violence ou par un ordre formel du Pape, seul dépositaire ici-bas de l'autorité de Jésus-Christ. • Ils demandaient que le Cardinal produisit le Bref dont il arguait. Le Père Pveeteur Bcîgrado fait la même prière. Malvezzi lui répond en ordonnant de le jeter dans un cachot. Les jeunes Picligieux persistaient dans leur résolulion; Malvezzi les prive des Sacrements. Il s'obsline à vouloir qu'ils se dépouillent de Ih'ibit de la Compagnie. Les Scolastiques restent inébranlables. Des soldats aux ordres du Cardinal déchirent cet habit sur leurs épaules. Après les avoir revêtus d'un costume laïque , ils les contraignent à prendre la roule de leur patrie. Ce système de per-
LfttTf àix drainai ifalvfzii 4n Pape Clémem XÎV,
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ET LES jÉSUiTtS. 567
sédition, dont Malvezzi à rinilintive , se développe à Ravenne, à Ferrare , à Modène et à iMaceràta. Le peuple s irritait d'une pareille tyrannie; le Cardinal de Bologne a prévu ee mécontentement ; il lïen poursuit pas moins son œuvre, et , le 7 avril , il écrit au Pape qu'il a suspendu les Jésuites de quelques fonctions sacerdotales seulement •' [)arceque, ajoutet il, si je les eusse suspendus de toutes , on aurait pu découvrir ce que Sa Sainteté veut encore tenir caché. »
Macedonio était le complice salarié des ambassadeurs et de Malvezzi. Ce dernier , dans une lettre du 10 avril 1775, est plus explicite, s'il est possible, avec lui qu'avec Clément XIV,. Il s'exprime ainsi : " Je déclarai, dans une autre occasion, îi Sa Sainteté, et je lui répète dans la lettre ci-incluse, qu'on ne peut procéder avec ces Religieux par la voie d'examen dans la discipline, dans la morale, que sais-je encore ? Les recherches non seulement seraient vaines, mais elles démontreraient que nous n'avons pas dans nos mains d'armes suffisantes et révélant qnel(|ue chose d'essentiel. Elles seraient un tr!om{)he pour les amis de l'Ordre. Soyez persuadé que la route dans laquelleje me suis engagé est la meilleure; il faut poursuivre l'exécution de telle manière que l'on ne soupçonne pas le grand dessein.:»
La lettre ci-incluse à laquelle Malvezzi f.iit allusion, la voici. C'est la plus éclatante juslilication que jamais magistrat prévaiieateur ail prononcée sur des accusés qu'il va condamner. En ()résence de pareils documents émanés d'un prince de l'Eglise et reçus par un Souverain Pontife dont le cœur n'a pas bondi d'une sainte colèi'e en les lisant, il n'y a [)lus qu'à l)aisser la tète et à humilier sa raison sous le poids
de tant d'iniquités. Le 10 avril, Malvczzi s'exprime en ces termes : «• Il semble, comme me le témoigne nionsignor Macedonio, que Votre Sainteté désirerait avoir quelque détail de désordres intérieurs dans le gouvernement, la disci[)line , les études et la morale des Jésuites. Mais comme il sera plus facile d'obtenir cette connaissance lorsqu'on aura dissous une Société d'hommes qui se lient entre eux par le secret le plus impénétrable, je me rendrais ridicule en recherchant ces faits actuellement , et d'ailleurs, ne découvrant rien d'important, je fournirais l'occasion d'un triomphe aux amis des Jésuites, qui proclameraient comme une injustice toute sentence contraire à ces derniers. . . Je sais que Votre Sainteté a dccidé qu'au moment de publier la nouvelle il fallait informer les Présidents et les Légats, ne fiât tumultus in populo. Sans qu'il soit nécessaire que Votre Sainteté s'exprime sur le point de la suppression, il suffit qu'elle dise qu'elle veut donner une règle nouvelle à la Société. Votre Sainteté sait que nous avons ici le vice-légat Buoncompagni, et Caroni, auditeur del Torrone(l). Jecrois le premier trop attaché au Saint-Siège et le second si honnête que leur affection pour les Jésuites leur ferait oublier leur devoir ; et d'ailleurs l'on ne pourrait se servir d'eux sans encourir leur blâme. »
Il est avéré parle cardinal Malvezzi lui-même, épanchant ses déceptions dans le sein de Clément XIV, qu'il faut tuer la Compagnie de Jésus, et qu'après on instruira le procès de ses membres s'il y a lieu. Buoncompagniesttrop attaché au Siège Apostolique, Caroni
(I) L'auditeur del Torrnnc était le président du trihiinal criminel du cardinal légat à Bolo^jne. Te tribunal tirait son nom d'une tour attenante an palais apostolique, tour Lâtie au temps de Siitc-Qutnt et que le cardinal liernelti fit détruire.
ET LES JÉSLITES. oCf?
est Iroi) lionncte pour assister de san^-froid à une pareille proslilulion de la conscience. Il faut que la force armée intervienne, car le Juste va être frappé, et . comme dans la Passion de Jésus-Christ, on ne veut pas que la voix du peuple proteste en faveur de l'innocence. Le Caiphe de Bolojjne avait tout prévu ; tout, excepté qu'un jour viendrait où un prêtre Italien réfugié, aurait l'audace que lui, Cardinal, ne s'est pas sentie , et que ce prêtre oserait dire que les Jésuites furent justement mis à mort, mei'ilainente morti{\). Vincent Gioberti efface Vincent Malvezzi, qui, le 29 mai 1775, s'applaudit avec Macedonio de son astuce. « Heureusement, lui écrit-il, je n'ai pas même montré le premier bref dans lequel se rencontraient talia et ialia, que j'ai omises, et, n'ayant pas agi selon les règles de l'Institut des Jésuites en faisant ces omissions , ils auraient prétendu que j'avais reconnu leur innocence, et peu s'en eût fallu qu'on ne les eût tous canonisés; puis si j'en étais venu à l'exécution , on m'aurait chargé d'un analhème éternel. 1'
La ville et le Sénat de Bologne, ce peuple, dont Malvezzi avait tâché d'étouffer la voix, portait enfin sa plainte aux pieds du Vicaire de Jésus Christ. Deux mémoires lui furent adressés; ils réclamaient contre les actes du Cardinal : le Pape les lut, et il fit mander p,u' Macedonio " qu'il lui renvoyait ces pa|)iers inutiles. i> Malgré la puissance dontGanganelli disposait, il ne lui était plus possible de se cacher que le vœu des peuples était contraire à son hosiilité contre la Société de Jésus. l,'archevé(iue de Bologne confesse que toutes les rcclierchcs les plus inquisitorialesn'a-
(1) Pro'ty. (hl Primoto, \^ 125.
o70 CLÉMENT XIV
mènent aucun fait à h ch-irg^o (îcs Pères. On ne peut les dissoudre avec une apparence déquité ; M.ilvezzi censeille au Pape, dans cette même correspondance inédite, de faire répandre des libelles contre eux, "■ atin, ajoute-il, de disposer le peuple et la noblesse, tout dévoués à la Compagnie , à recevoir la grande sentence {)réparée depuis si longtemps. »
Harcelé de tous côtés et n'ayant pas dans son cœur assez d'énergie [)Our se soustraire à l'ingratitude sans compensation à laquelle on contraignait le Saint- Siège, Clément XIV fermait les yeux sur ces actes précurseurs de la suppression. Il ne voulait pas comprendre que de tels hommes pouvaient bien, à force de mesures oppressives, tuer la Société de Jésus, mais que leur victoire serait la glorification des disciples de saint Ignace si un jour il était donné à la probité d'un historien de descendre dans ces ténèbres sacerdotales ou diplomatiques. Sûr de la discrétion de la Cour Romaine, le Souverain Pontife ne paraît pas avoir eu le pressentiment que celte correspondance de iMalvezzi viendrait, soixante-quatorze ans après, déposer contre lui, et déposer sans qu'il y ait moyen de trouver une excuse à son inexplicable abaissement. Tout lui faisait une loi d'anéantir ces papiers accusateurs; les voilà qui secouent la poussière des archives pour proclamer l'innocence des condamnés et pour Ilétrir la mémoire des juges. L'iniquité s'est trahie elle même, et ces lettres du cardinal-archevêque de Bologne ne permettent plus au doute ou au respect de chercher un palliatif. Il faut les accepter djus leur crudité, telles que Malvezzi les a écrites, telles ((ue Clément XIV osa les recevoir.
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