‹ Clément XIV et les JésuiteesChapitre 6 sur 7 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les mesures du Pape eherclicnt à accréditer lu bruit que les Pères sont connajjles de quelque m.'fait. — Le bref Doininus ac Redemplor arrache au Pape. — Son désespoir du lendeiiMin. — L'Eglise de Fraiice refuse de le pul)lier. — Christophe de lleaurnont rond ci)in|)te au Pa))0 des motifs de l'épiscopat.

— Opinion du ciiidiiial Vnionelli sur le bref — foniuiissioii nommée pour le Liire exéeulcr. — Les Jesuiles iiisuités. — On Ls enlevé. — Pillage or;;anisé de leurs archives et de leurs sacristies. — Le P Uicci et ses assistants transférés au cbâleau Saint-Ange. — Déft-nse est faite aux Jésuites de prendre parli en faveur de leur Ordre. — Le P. Fuure. — On interroge les jirisonni(;rs. — Leurs réponses. - Eniliarrus de la commission. — Le Cardinal André Corsini en est le ciuîf. — S:i pension de Portugal. — - Le doitiinicain Mamachi, maître du sacré palais et visiteur domiciliaire. — Son rapport sur les papiers et livres saisis coininu base de la conspiration jésuiti([iie. — Le bref en Europe.

— Joie des Philosophes et des Jansénistes. — Démence du Pape. — Sesdernieri moments. — Miraculi;U--e intervention de saint Alphonse de Lij^uori à son lit île mort. — :Halvez7i et 'es 0117,0 cardinaux in pet;o. — Morl de (^iénienl XIV. — Prédiction de Bernadine Uenzi. — Le Pape at-il été empoisonné par l»s Jésuites? — Lettres du C:ir(liual de Beniis en France |)onv [lersuadcr :pi'ils sont coupables. — Frédéric II les défend. — D. 'fiaration des médccias et du cordelier Marioni — Attitude des puissances — • Le (Conclave tle Vil-». - Le gouvernement français et la mémoire de Gaiifjanelli. — Le Cardinal Braschi élu Pope. — Son amitié pour la (lomp ignie. — .1lort de Laurent Kicci. —Son testament. — Le Pajje force la cnmmissinu instituée par Clément XIV à prononcer sa sentence d;ms l'affaire des jésiiiles. — La commission acfje.ilte, — Le bref de suppression accepté par tous les Pères en Luro|)e et dans les Missions. — Les Jésuites en Ciiine. — Leurs coiiespondances. — Mort de trois Percs à la nouvelle que la Compagnie est détruite. — Le P. Bourgeois et le F. Pan/i. — Les Jésuites sécularisés restent Missionnaires. — Comment ils reçoivent leurs successeurs. — La résignition des Jésuites fut partout la même.

Les Jésuites iHaient livrés à d'implacables ennemis. Ces eiincmis avaient ouvertement cons^)iré tJans le Conclave, leur conspiration devait aboutira un résultat, lixcepté la masse des Catlioliques, tout eiaiL

contraire à l'Institut. Les princes avaient chassé de leurs royaumes les enfants de Loyola, le Pontife les abandonnait à des persécuteurs ecclésiastiques ; mais celle tyrannie de détail ne remplissait [)as les vues de Charles III et de ses ministres. Il fallait au Monarque espagnol un triomphe plus complet; on décida enfin le Pape à l'accorder. Le 21 juillet I77o, commençait au Gesù la neu vaine en Ihonneur de saint Ijînace. Les cloches s'ébianlaient. Ganganelli en demande le motif; on le lui f.iit connaître. Alors, d'un air consterné, il ajoute : « Vous vous trompez; ce n'est pas pour les Saints qu'on sonne au Gesù, c'est pour les morts. » Clément XIV le savait mieux que personne, car ce jour-là même il accepta le bref Doiniiius ac Rcdeniptor nostcr, qui supprime la Compagnie de Jésus dans tout l'univers chrétien.

Clément XIV l'avait signé au crayon, [)endant la nuit et sur une fcnêlre du Ouirinal. On raconte. — et nous tenons ce récit de la bouche même du Pape Grégoire XVI, — qu'après avoir ratifié un acte d'une si haute portée, Ganganelli tomba évanoui sur le marbre et qu'dnefut relevé que le lendemain. Le lendemain fut pour lui un jour de désespoir et de larmes, car, suivant la relation manuscrite qu'a laissée le célèbre théologien Vincent Bolgeni, le cardinal de Simone, alors auditeur du Pape, racontait ainsi lui-même cette affreuse scène. Le Pontife était presque nu sur son lit; il se lamentait, et de temps à autre on l'entendait répéter : «- 0 Dieu, je suis damné ! l'enfer est ma demeure. Il n'y a plus de remède. « Fra Francesco. ainsi s'ex])rime Simone, me pria de m'approcher du Pape et de lui adresser la parole. Je le fis; mais le Pape ne me répondit point, et il disait toujours : L'enfer est ma demeure ! Je cherchai à le ras-

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siirer; mnis il se taisait. Un quart d'heure s'écoula; enfin il tourna ses yeux vers moi et me dit : Ah I j'ai sijjné le bref; il n'y a plus de remède. " Je lui répliquai qu'il en existait encore un et qu'il pouvait retirer le décret : « Cela ne se peut plus, s'écria-t-il, je l'ai remis à Monino, et à l'heure qu'il est le courrier qui le porte en Espagne est peut-être déjà parti. — Eh I)ien ! Siint-Père, lui dis-je , un brel' se révoque par un autre bref. — 0 Dieu, reprit-il, cela ne se peut pas. Je suis damné. Ma maison est un enfer; il n'y a plus de remède. i«

Son désespoir, selon la narration de Simone, dura une bonne demi-heure. Quelques imprudents amis de Clément XIV n'ont [)as voulu laisser à sa mémoire cette dernière probité du remords. Ils prétendent que Ganganelli désirait publier son bref le JO août, jour de la fête de saint Laurent, et qu'il disait avec un sourire plein de malice : «i Ce sera le bouquet que frère Laurent Ganganelli, le Cordelicr, offrira au frère Laurent Piicci. le Jésuite. « Ce propos, qui n'est pas vraisemblable, n'eut aucune conséquence, elles anxiétés du Pontife, attestées par tous les témoins qui l'entouraient, ne permettent pas d'y ajouter foi. Au dire du cardinal de Bernis, Clément XIV, depuis le jour de son exaltation, avait eu peur de mourir empoisonné. Il allait vivre fou (1); car, à partir du 21

(1) L'étal de santé du Pope Clément XIV et sa folie, qui commença le jour où il adliéra à la suppression des Jésuites, sont à Rome, la ville des traditions, un point historique incontestable. Les souvenirs de famille et de palais, qui se transmettent clans le Sacié Collège et parmi les citoyens avec une exactilude prescpie inatlii.'m<itiq(ic, ne permettent jias le doute. A la seconde partie des mémoires inédits du comte Warc Fanlnzz.!, neveu du cardinal de ce nom , qui fut un des concurrents de Ganganclii dans le

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juillet 1775, il n'eut plus que des éclairs de raison. Dans l'histoire des Souverains Ponfifes, c'est le premier et le seul (|ui ait subi cette dégradation de l'humanité.

FloridaBlanca, au dire des Romains, était un aspic

Conclave de 1769, nous lisons : a Qioi qu'on en ait dit et écrit, CIén)ent XTV voulait C"nserver les Jésuites, et pour mener cette afFaire à lionne fin, il croyait so suffire à lui-même. 11 pensait qu'à force de promesses et de laveurs accordéos à leurs ennemis et qu'en feignant de l'avcrsiou pour la Compugnie, il gagnerait du temps et finirait par conjurer la tempête. Mais outre que ce plan était aus^i peu juste que religieux, il n'avait ni les tak^nts, ni les connaissanc>'s , ni les conseils pour le diriger. Monimi , Bernis, etc., ou pour mieux dire les Jansénistes, les Philosophes et les Franc-31açons étaient autrement actifs et clairvoyants. Ils flattèrent le Pape avec la restitution d',\\ignon, de liénévcnt et la pais de Portugal. Sur ces entrefaites, mourut le confesseur de l'impératrice. ).e nouveau était contraire aux Jésuites; il entraîna Warie-Tliérèse. Alors le Pape, é1ait perdu et ne trouva plus moyen de tergiverser sur la parole donnée. II s'était trop avancé avec Monino, Demis, Ahnada ; il dut enfin frapper à contre cœur le coup fatal de la suppression. 11 perdit tout à fait la tête et devint fou »

Ce témoignage d'un contemporain n'est pas le seul que l'on puisse et que l'on doive invopier. Les deux successeurs immédiats de Clément XIV sur la Chaire apostolique, Pie VI et Pie Vil, ont, en diverses circonstances, donné par leurs paroles toute aiiiheniicité à ce fait. Le Cardinal Calini raconte, dans une pièce signée de sa main, la dernière audience qu'il obtint de Pie VI, et dans ce document, cjue nous citerons plus loin , nous lisons que le Pape lui dit : a Clément XIV était devenu fou non soulenu-nt après celte suppression, mais encore avanl. »

Pie VII, avait, lui aussi, personm-llt-ment connu Gangantlli. Le Cardinal Pacea, dans sa Relation de deux voyages en France pendant les années 18O0 et iS13 (édition de Civita Vecchia, 1829, t. 11, p. 227), au moment où il parle de la tristesse dont le souverain Ponlife était accablé à cause de la signature papale apposée au concordat de Fontainebleau du '25 janvier 1813, s'e.\primc ainsi : a Plongé dans une profonde mélancolie en

qui s'entortill.iil incessamment auloiir du P.ipe, et qui le piquait pour lui rappeler sa promesse concernant la destructiork des Jésuites. Il ne s'émeut pas de ce spectacle de désolation. Il a tué d'un seul coup le Vicaire du Christ et la Compagnie fondée par saint Ignace; deux jours après avoir obtenu ce triomphe sur lEglise, voici eu quels termes railleurs il le constate : «' J'ai eu besoin, écrit- il au ministre de Naples, le 25 juillet, de faire éclater mon arquebuse, et vous savez de quelle mitraille elle est chargée. Elle a eu pour effet d'employer tant de papiers d'imprimerie que, par la suite, ils pourront servir à faire des cartouches. Je crains qu'une autre décharge ne soit encore nécessaire parce qu'à chaque pas un obstacle surgit. Pour cela je crois que vous serez bien inspiré de m'appeler cornu de toutes vos forces, etc. Si mon amie de la Manche m'eût vu hier et aujourd'hui, elle s.-iurait me dire si j'ai ou non face de vinaigre. »

C'était avec un pareil persitîlageque Florida-BIanca annonçait le bref de Clément XIV. « Ce bref, dit le protestant Schœll (1), ne condamne ni la doctrine, ni les mœurs, ni la discipline des Jésuites. Les [jlaintes des Cours contre l'Ordre sont les seuls motifs de sa suppression qui soient allégués, et le Pape la justifie par des exemples précédents d'Ordre supprimés pour se conformer aux exigences de ro|)inion publique. >

Le décret donné près de Sainte-Marie Majeure, et

m'ciitrctcnant de ce qui vnait d'nrrivfr. le Snint-Père s'épanclia cil termes d'une excessive dciuliiir. Sa conclusion était qu'il ne pouvait éloifîncr de son esprit une poignante pensée. Elle l'empêchait de reposer la nuit et de manger à peine assez pour soutenir sa vie, et cetie pensée (c'était selon sa propre expression) qu'il moiirrnil fou comme Cle'meiil XIV. »

(1) Cours d'hisloire des Étais curojiécns, t. X1.I\, p. 85.

contresig^né par le cardinal Ncgroni, doit èlre reproduit. Nous le publions donc, en nous contentant d'en retrancher les premières pages, qui ne regardent pas directenfient la Société. Clément XIV. avant d'arriver aux Jésuites, cnnmère les divers Instituts retranchés du corps de lEglise; mais il oublie de faire observer que ces Instituts ne furent sécularisés qu'en vertu de preuves acquises (1). d'informations et de procédures juridiques ; puis le Souverain Pontife continue en ces termes :

«< Après avoir mis sous nos yeux ces exemi»les et d'autres du plus grand poids et de la plus grande autorité, et brûlant de marcher avec confiance et d'un pas sûr dans la résolution dont nous parlerons plus bas, nous n'avons omis ni soins ni recherches pour connaître à fond-tout ce qui concerne l'origine, les progrès et l'état actuel de l'Ordre religieux communément appelé la Suciélc de Jésus, et nous avons découvert qu'il avait été établi par son saint fondateur pour le salut des âmes, pour la conversion des Hérétiques et surtout des Infidèles, entin pour don-

(I) Au momrnt où le Pape Clément V, de concert avec Philippe-le-Bel, s'occupa de la suppression des Templiers, il convoqua tous les Evêqi.es de la Chrétienté. Trois cents Prélats csaminèrent les imputations et les défenses, et chacun d'eux, à l'exception de quatre, décida qu'il éiait nécessaire d'entendre les dires des accusés. Selon l'abbé Fleury, dans sou Ilisloire, livre XCI , p. 150 et 151, les Templiers furent individuellement cités à comparaître en personne, pour être jugés au moins par des Conciles provinciaux. On n'appliqua aux Jésuites aucune de ces mesures indiquées par les plus simples notions de la justice. On procéda en 1773 comme, en 1310, Clément V et Philippe-le- Bel n'avaient même pas songé à le faire. La forme et le fond du jugement contre les Jésuites restèrent étrangeis aux lois canoniques, aux coutumes de l'Eglise ainsi qu'aux tribunaux séculiers.

ner à la piété et à la llelii^ion de nouveaux accroissements: que, pour alleindre plus facilement et plus heureusement ce but désiré, il avait été consacré à Dieu par le vœu très étroit de pauvreté évangélique, tant en commun qu'en particulier, excepté les maisons d'études ou de belles-lettres, auxquelles on permit de posséder quelques revenus, de manière cependant quaucune partie n'en pourrait être détournée ni appli(|uée aux avantages, à l'utilité et à l'usage de cette Société,

'. C'est d'après ces lois et d'autres également sages que Paul III, notre prédécesseur, approuva d'abord la Société de Jésus par sa bulle du 26 septembre 1540, et lui permit de rédiger des statuts et règlements qui assurassent sa tranquillité, son existence et son régime; et, quoiqu'il eût restreint cette Société naissante au nombre de soixante religieux seulement, néanmoins, par une autre bulle du 28 février ]54ô, il permit aux Supérieurs d'y admettre tous ceux dont la réception leur paraîtrait utile ou nécessaire. Alors le même Paul, notre prédécesseur, par un bref du 15 novembre 1549, accorda de très grands privilèges à celte Société, et conféra à ses chefs généraux le pouvoir d'y introduire vingt Prêtres en qualité de coadjuteurs spirituels, et de leur communiquer les mômes privilèges, les mêmes faveurs et la même autorité dont jouissaient les Profès de la Société, Il voulut et ordonna que cette permission pût s'étendre, sans aucune restriction et sans nombre limité, à tous ceux qui en seraient jugés dignes par les Généraux. En outre, la Société elle-même, tous les membres dont elle était composée et leurs biens furent entièrement soustraits à toute supériorité, juridiction et correction des Ordinaires , et ce Pape

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les prit sous sa protection et sous celle du Siège Apostolique.

« Nos autres prédécesseurs ont exercé dans la suite la même munificence et la même libéralité envers cette Société. En effet, Jules III, PaulIV,PieIV et V, Grégoire XIII, Sixte V, Grégoire XIV, Clément VIII et d'autres Souverains Pontifes ont ou confirmé, ou augmenté, ou déterminé plus particulièrement les privilèges déjà accordés à ces Religieux. Cependant la teneur même et les termes de ces Constitutions apostoliques nous apprennent que la Société, presque encore au berceau , vit naître en son sein différents germes de discordes et de jalousies , qui non seulement déchirèrent ses membres, mais qui les portèrent à s'élever contre les autres Ordres religieux , contre le Clergé séculier, les Académies, les Univei'sités, les Collèges, les Ecoles publiques, et contre les Souverains eux-mêmes qui les avaient accueillis et admis dans leurs Etats, et que ces troubles et ces dissensions étaient tantôt excités au-sujet de la nature et du caractère des vœux, du temps d'admettre les Novices à prononcer ces vœux, du pouvoir de les renvoyer ou de les élever aux Ordres sacrés sans un titre et sans avoir fait des vœiix solennels, ce qui est contraire aux décisions du Concile de Trente et de Pie V, notre prédécesseur ; tantôt au sujet de Ja puissance absolue que le Général s'arrogeait et de quelques autres articles concernant le Régime de la Société; tantôt pour différents points de doctrine, pour les Collèges, pour les exemptions et privilèges que les Ordinaires et d'autres personnes constituées en dignité, soit ecclésiastique, soit séculière, prétendaient blesser leur juridiction et leurs droits. Enfin il n'y eut presque aucune des plus

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Graves accusations qui ne fût intenlée contre cette Société, et la paix et la tranquillité de la Clirétienté en furent lonstomps troublées.

" De là s'élevèrent mille plaintes contre ces Reli- {;ieux, lesquelles furent déférées à Paul IV, Pie V et Sixte V, nos prédécesseurs, appuyées de l'autorité de quelques Princes. Philippe II, entre autres, d'illustre mémoire, roi d'Espagne, mit sous les yeux de Sixte V, notre prédécesseur, non seulement les motifs graves et pressants qui le déterminaient à cette démarche et les réclam.ilions qui lui avaient été faites de la part des incpiisileurs d'Espagne contre les pi'iviléges excessifs de la Société de Jésus et contre la forme de son régime, mais encore des points de disputes approuvés par i»lusieurs de ses membres, même les plus recommandablcs par leur scieiice et par leur piété, et sollicita ce Pontife à commettre et à nommer pour cet effet une visite apostolique dans cette Société.

«1 Les demandes et le zèle de Philippe paraissant fondés sui' la justice et sur l'équité, le même Sixte V y eut égard, et nomma pour visiteur apostolique un Evéque généralement reconnu [)ar sa prudence, sa vertu et ses lumières. En outre, il désigna une Congrégation de Cirdinaux (}ui devaient emi)loyer tous leurs soins et leur vigilance à terminer cette affaire. Mais une mort prématurée ayant enlevé le même Sixte V, notre prédécesseur, le projet salutaire qu'il avait formé s'évanouit et n'eut point d'effet. Grégoire XIV, d'heureuse mémoire, à peine élevé à la Chaire de saint Pierre, donna de nouveau, par sa bulle du 28 juin 1)391, l'approbation la plus étendue à l'Institut de la Société. Il confirma et ratifia tous les privilèges qui lui avaient été accordés par ses prédécesseurs, et surtout celui d'exclure et de rcn-

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voyer les membres de cet Ordre sans employer aii- «mie forme juridique, c'est à dire sans faire auparavant aucune information , saqs dresser aucun acte, sans observer aucun ordre judiciaire, ni accorder aucun délai, même essentiel, mais sur Tinspeclion seule de la vérité du fait, et n'ayant égard qu'à la faute ou à un motif suffisant d'expulsion, aux personnes et aux autres circonstances. De plus il imposa un profond silence, et défendit suitout, sous peine d'excommunication encourue par le fait, d'oser attaquer directement ou indirectement l'Institut , les constitutions ou les décrets de la Société, ou de songer à y faire aucune espèce de cbangement. Cependant il laissa à chacun le droit de proposer et de représenter, à lui seulement et aux Papes ses successeurs, soit immédiatement, soit par les Légats ou Nonces du Saint Siège, tout ce que l'on croirait devoir y être ajouté, ou être retranché, ou y être changé.

« Mais toutes ces précautions ne purent apaiser les clameurs et les plaintes élevées contre la Société ^ au contraire on vit alors se répandre de plus en plus dans presque tout l'univers les plus vives contestations touchant la doctrinede cet Ordre, que plusieurs accusèrent d'être tohilement opposée à la Foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. Le sein même de la Société fi:t déchiré [)ar des dissensions intestines et extérieures; et, entre autres accusations intentées contre elle, on lui reprocha de rechercher avec trop d'avidité et d'empressement les biens de la terre. Telle fut la source de ces troubles, qui ne sont, hélas! que trop connus, qui ont causé au Siège Apostolique tant de chagrin et de douleur; tel est le motif du parti que plusieurs Souverains ont embrassé contre la Société.

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Il arriva de là que ces religieux, voiiiaiit obtenir de Paul V, d'heureuse mémoire, noire prcdceesseur, une nouvelle confirmation de leur Institut el delcurs privilèges, furent forcés de lui demander de vouloir bien ratifier et munir de son autorité quelques déci'els [)nbliés dans la cinquième Consré{;ation {iénérale et insérés mot à mot dans sa bulle du 11 septembre 1G06. Ces décrets portent expressément que la Société, assemblée en Congréjjation généi'ale. a été obligée, tant à cause des troubles et des inimitiés fomentés parmi ses membres qu'.à cause des plaintes et des accusations des étrangers contre elle, de faire le statut suivant : « Kotre Société, qui a élé suscitée «' par Dieu même i)Our la piopagation de la Foi et le «1 salut des âmes, peut, par les fonctions propres de « son Institut, qui sont les armes spirituelles, attein- <t dre heureusement, sous l'étendard de la Croix, « au but (ju'elle se propose, avec utilité i)Our l'Eglise « et avec édificalion pour le prochain ;mais, d'un au- •' tre côté , elle détruirait ces avantages, et s'expose- « rait au plus grand danger si elle s'occupait des af- <■ f.iires du siècle et de celles qui conceinent la politi- «1 que et le gouvernement des Etats : c'est pourquoi a nos ancêtres ont très sagement ordonné qu'en scr- (I vaut Dieu nous ne nous mêlassions point des affai- •1 res qui sont opposées à notre profession. Mais <■ comme, dans ces temps malheureux, notre Ordre, " peut-être par la faute ou à cause de l'ambition et " du zèle indiscret de quelques-uns de ses membres, « se trouve attaqué dans différents endî'oits et dif- « famé auprès de plusieurs souverains, dont notre « Père Ignace, de bienheureuse mémoire, nous a '■ pourtant recommandé de conserver Ii bienveillance «et l'affection pour être plus agréables à Dieu; et

S8â clé.^;ei^t XIV

" que d'ailleurs la bonne odeur de Jesus-Christ est «1 nécessaire pour produire des fruits, la Congréga- " lion a pensé qu'il fallait s'abstenir de toute appa- >; rence de mal, et prévenir, autant qu'il était possiu ble, les plaintes même fondées sur de faux soupçons. « En conséquence, par le présent décret, elle défend <' à tous Religieux, sous les peines les plus rigoureu- " ses, de se mêler en aucune manière des affaires pu- « bliques, lors même qu'ils y seraient invités et enga- « gés par quelque raison , et de ne s'écarter de « l'Institut de la Société ni par prières ni par sollici- « lations; et en outre elle a recommandé aux Pères «' définiteurs de régler avec soin et de prescrire les « moyens les plus propres à remédier à ces abus dans " les cas nécessaires. »

<c Nous avons observé avec la douleur la plus amère que ces remèdes, et beaucoup d'autres employés dans la suite, n'ont eu ni assez d'elïicacité ni assez de force pour détruire et dissiper les troubles, les accusations et les plaintes formées contre cette Société, et que nos autres prédécesseurs, Urbain VIII, Clément IX,

X, XI et XII, Alexandre VII et VIII, innocent X,

XI, XII et XIII, et Benoît XIV se sont vainement efforcés de rendre à l'Eglise la tranquillité désirée, par plusieurs constitutions soit relatives aux affaires séculières dont la Société ne devait s'occuper ni hors les Missions ni à leur occasion, soit à l'égard des dissensions graves et des querelles vivement excitées par ses membres, non sans entraîner la perte des âmes et au grand scandale des peuples, contre les ordinaires des lieux, les Ordres religieux, les lieux consacrés à la piété, et les communautés de toute espèce en Europe, en Asie et en Amérique; soit au sujet de l'interprétation et de la pratique de certaines

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cci'cmonics païennes lolciécs <'t admises dans (»lusieurs endroits, et omellant eelles qui sont approuvées par l'Eîj'lise universelle; soit sur l'usaj^e et l'interprétation de ces maximes que le Sainl-Siége a justement proscrits comme scandaleuses et évidemment nuisibles aux bonnes mœurs; soit enfin sur d'autres objets de la plus (grande importance et absolument nécessaires pour conserver aux dogmes de la Religion chrétienne leur pureté et leur intégrité,, et qui ont donné lieu dans ce siècle et dans les précédents à des abus et à des maux considéi-ables, tels que des troubles et des séditions dans [)Iusieurs Etats catholiques, et même des persécutions contre l'Eglise dans quelques provinces de l'Asie et de l'Europe. Tous nos prédécesseurs en ont été vivement affligés, et, entre autres, le Pape Innocent XI, de pieuse mémoire, que la nécessité contraignit de défendre à la Société de donner Ihabit à des Novices ; Innocent XIII , qui fut obligé de la menacer de la même peine, et enfin Benoit XIV, de lécente mémoire, qui ordonna une visite des maisons et des collèges situés dans les Etats de notre très cher fils en Jésus Christ le Pioi très fidèle de Poitugal et des Algarves. Mais le Saint-Siège n'a retiré dans la suite aucune consolation, ni la Société aucun secours , ni la Chrétienté aucun avantage des dernières lettres apostoliques de Clément XIII, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur immédiat, qui lui avaient été exloniuées (1) (suivant l'expression dont Grégoire X, notre prédé-

(i) (Icltc accusation de faiblesse adrcosée à la mémoire de Clcment XllI [jur Ganganclli, se laissant dans le même momeut arracher un bref de dcslruction a quelque chose de si clranije (jue lions n'osons pas nius y arrclcr plus loiiytciiips, ni en faire ressortir l'odieux.

cessenr, s'est gervi dans le Concile œciiméniqu«i oe Lyon, cité ci-tlessiis) plutôt qu'obtenues de lui , et dans lesquelles il loue intiniment et approuve de nouveau l'Institut de la Société de Jésus.

« Après tant d'orages, de secousses et de si horribles tempêtes, les vrais fidèles espéraient de voir luire enfin ce jour qui devait ramener le calme et une paix profonde. Mais, sous le pontificat du même Clément Xlll, notre [irédécesseur, les temps devinrent encore plus difficiles et plus orageux. En effet, les clameurs et les plaintes contre la Société augmentaient de jour en jour, on vit s'élever, dans queUpics endroits, des troubles, des dissensions, des séditions très dangereuses, et même des scandales, qui, ayant brisé et totalement anéanti le lien de la charité, chrétienne, allumèrent dans le cœur des fidèles l'esprit de parti, les haines et les inimitiés. Le danger s'accrut au point que ceux mèmedontlapiétéetla bienfaisance héréditaires envers la Société sont avantageusement connues de toutes les nations, c'est à dire nos très chers fils en Jésus-Christ les Rois de France, d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints de renvoyer et de bannir de leurs Royaumes, Etats et provinces, tous les religieux de cet Ordre, persuadés que ce moyen extrême était le seul remède à tant de maux, et le seul qu'il fallût emj)loyer pour empêcher les Chrétiens de s'insulter, de se provoquer mutuellement, et de se déchirer dans le sein même de TEglise, leur mère.

«1 Mais ces mêmes Rois, nos très chers fils en Jésus-Christ, pensèrent que ce remède ne pouvait avoir un etïet durable ni suffire pour rétablir la tranquillité dans l'univers chrétien, si la Société elle-même n'était i)as entièrement supprimée et abolie. En con

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séquence, ils firent connaître au mênnc Clément XIII, notre prédécesseur, leurs désirs et volonté, et lui demandèrent d'une commune voix, avec Tautorité qu'ils avaient, et à laquelle ils joignirent leurs prières et leurs instances, d'assurer par ce moyen efficace la Iranquillité perpétuelle de leurs sujets et le bien général de rEglise de Jésus-Christ. Mais la mort inattendue de ce Souverain Pontife arrêta le cours et enqjêclia la conclusion de cette affaire. A peine avonsnous été élevé par la miséricorde de Dieu à la Chaire de saint Pierre qu'on nous a fait les mêmes prières, les mêmes demandes et les mêmes instances, auxquelles un grand nombre d'Evêques et d'autres personnages illustres par leur dignité, leur science et leur religion , ont joint leurs sollicitations et leur avis.

« Mais, voulant embrasser le parti le plus sûr dans une affaire si grave et si importante, nous avons cru avoir besoin d'un long espace de temps, non seulement pour faire les plus exactes recherches, le plus sérieux examen, et pour délibérer ensuite avec toute la prudence nécessaire, mais aussi afin d'obtenir du Père des lumières son secours et son assistance particulière par nos gémissements et nos prières continuelles, après avoir eu soin de nous faire seconder auprès de Dieu par celles des fidèles, ainsi que par leurs bonnes œuvres. Nous avons jugé à propos surtout d'examiner sur quel fondement était appuyée cette opinion si répandue que l'Institut des clercs de la Société de Jésus eût été approuvé et confii-mé d'une manière solennelle par le Concile de Trente, et nous avons reconnu (ju'on n'y avait fait mention de cet Ordre que pour ICxcepltr du décret général par lequel il fut arrêté, relativement aux autres Or-

dres religieux, qu'après le temps de noviciat, les novices seraient admis, s'ils en étaient jugés dignes, à la profession , ou renvoyés de la Société. C'est pourquoi le même Concile [Session 25, chap. xvi, de Regular.) déclara qu'il ne voulait rien innover, ni empêcher ces Religieux de servir Dieu et l'Eglise selon leur pieux Institut approuvé par le Saint- Siège.

" Après donc avoir usé de tant de moyens si nécessaires, aidé, comme nous osons le croire, de la présence et de l'inspiration du Saint-Esprit; forcé d'ailleurs par le devoir de notre place , qui nous oblige essentiellement de procurer, de maintenir et d'affermir de tout notre pouvoir le repos et la tranquillité du peuple chrétien, et d'extirper entièrement ce qui pourrait lui causer le moindre dommage; en outre, ayant reconnu que la Société de Jésus ne pouvait plus produire ces fruits abondants et ces avantages considérables pour lesquels elle a été instituée, approuvée par tant de Papes, nos prédécesseurs , et munie de très beaux privilèges, et qu'il était presque et tout à fait impossible que l'Eglise jouît d'une paix véritable et solide tant que cet Ordre subsisterait; engagé par des raisons aussi puissantes , et pressé par d'autres motifs que les lois de la prudence et la sage administration de l'Eglise universelle nous suggèrent, et que nous conservons au fond de notre cœur ; marchant sur les traces de nos prédécesseurs, et particulièrement sur celle que Grégoire X, notre prédécesseur, nous a laissées dans le Concile générai de Lyon, puisqu'il s'agit de même actuellement d'une Société comprise dans le nombre des Ordres mendiants, tant par son Institut que par ses privilèges; apjès un mûr examen, de notre certaine science, et

ET LES JÉSl'ITES. 3S7

parla plénitude de notre puissance apostolique, nous supprimons et nous abolissons la Société de Jésus; nous anéantissons et nous abro{îeons tous et chacun de ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, collèges, retraites, hospices et tous autres lieux qui lui appartiennent de quelque manière que ce soit, et en quelque province, royaume ou états qu'ils soient situés: tous ses statuts, coutumes, usages, décrets, constitutions, même confirmés par serment et par l'approbation du Saint-Siège ou autrement ; ainsi que tous et chacun des privilèges et induits, tant généraux que particuliers, dont nous voulons que la teneur soit regardée comme pleinement et suffisamment exprimée par ces présentes lettres, de môme que s'ils étaient insérés mot à mot, nonobstant toute formule ou clause qui y serait contraire, et quels que soient les décrets ou autres obligations sur lesquels ils sont aj)puyés. C'est pourquoi nous déclarons cassée à perpétuité et entièrement éteinte toute espèce d'autorité, soit spirituelle, soit temporelle, du Général, des Provinciaux, des Visiteurs et autres supérieurs de cette Société, et nous transférons absolument et sans aucune restriction cette même autorité et cette même juridiction aux ordinaires des lieux, selon les cas et les personnes, dans la forme et aux conditions que nous expliquerons ci-après; défendant, comme nous le défendons par ces présentes, de recevoir désormais qui que ce soit dans cette Société , d'y admettre personne au noviciat et de faire prendre Ih.ibit, Nous défendons également d'admettre en aucune manière ceux qui ont été ci-devant reçus à prononcer des vœux ou simples ou solennels, sous peine de nullité de leur admission ou profession , et sous d'autres peines à

notre volonté. De plus, nous voulons, ordonnons et enjoignons que ceux qui sont actuellement novices soient tout de suite, sur-le-champ, immédiatement et réellement renvoyés ; et nous défendons que ceux qui n'ont fait que des vœux simples et qui n'ont encore été initiés dans aucun Ordre sacré, puissent y être promus, ou sous le titre et le prétexte de leur profession , ou en vertu des privilèges accordés à la Société contre les décrets du Concile de Trente.

Il Mais, comme le but que nous nous proposons et auquel nous brûlons d'atteindre et de veiller au bien général de l'Eglise et à la tranquillité des peu[)les, et en même temps d'apporter des secours et de la consolation à chacun des membres de celte Société, dont nous chérissons tendrement dans le Seigneur tous les individus, afin qu'étant délivrés de toutes les contestations, disputes et chagrins auxquels ils ont été en proie jusqu'à ce jour, ils cultivent avec plus de fruit la vigne du Seigneur, et travaillent avec plus de succès au salut des âmes; nous statuons et ordonnons que les membres de cette Société qui n'ont fait que des vœux simples et qui ne sont point encore initiés dans les Ordres sacrés, sortiront tous, déliés de ces mêmes vœux , de leurs maisons et collèges pour embrasser l'état que chacun d'eux jugera être le plus conforme à sa vocation, à ses forces et à sa conscience, dans l'espace de temps qui sera fixé par les ordinaires des lieux, et reconnu suffisant pour qu'ils puissent se procurer un emploi ou une charge, ou trouver quelque bienfaiteur qui les reçoive, sans l'étendre cependant au-delà d'un an à compter de la date de ces présentes, ainsi qu'en vertu des privilèges de la Société, ils pouvaient en être exclus sans autre cause que celle que dictaient aux supérieurs la prudence

ET LES JÉSUITES. o89

et les circonstances , sans qu'on ait fait auparavant aucune citation, dressé aucun acte, observé aucun ordre judiciaire. »

<t Quant à ceux qui sont élevés aux Ordres sacrés, nous leur permettons, ou de quitter leurs maisons et collèges , et d'entrer dans quelque Ordre religieux approuvé par le Saint-Siège, dans lequel ils devront remplir le temps d'épreuve prescrit par le Concile de Trente s'ils ne sont lies à la Société que par des vœux simples, et s'ils ont fait des vœux solennels, le temps de cette épreuve ne sera que de six mois, en verlr» de la dispense que nous leur accordons à cet efîet; ou bien de rester dans le siècle comme prêtres et clercs séculiers, entièrement soumis à l'autorité et à In juridiction des ordinaires des lieux où ils fixeront leur domicile; ordonnons en outre qu'il sera assigné à ceux qui resteront ainsi dans le siècle, jusqu'à ce qu'ils soient pourvus d'ailleurs, une pension convenable sur les revenus de la maison ou du collège où ils demeuraient, eu égard cependant aux revenus de ces maisons et aux charges qui leur sont attachées.

«1 Mais les Profès déjà admis aux Ordres sacrés, et qui, dans la crainte de n'avoir pas de quoi vivre honnêtement, soit par le défaut ou la modicité de leur pension, soit par l'embarras de se procurer une retraite, ou qui, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités, ou par quelque autre motif juste et raisonnable, ne jugeront point à propos de quitter les maisons ou collèges de la Société , ceux-là auront la liberté d'y demeurer, à condition qu'ils ne conserveront aucuneadminist ration dans ces maisons ou colléges;qu'ils neporteronl que Ihabit des clercs séculiers, et qu'ils seront entièrement soumis aux ordinaires des lieux. Nous leur défendons expressément de rempla-

590 CLÉMEKT XIV

cer les sujets qui manqueront, d'acquérir dans la suite aucune maison ou aucun lieu, conformément aux décrets du Concile de Lyon, et d'aliéner les maisons, les biens et les lieux qu'ils possèdent actuellement. Ils pourront néanmoins se rassembler dans une seule ou dans plusieurs maisons, eu égard au nombre des sujets restants, de manière que les maisons qui seront évacuées puissent être converties à de pieux usages, suivant ce qui paraîtra pius conforme , en temps et lieux, aux saints Canons et à la volonté des fondateurs, et plus utile à l'accroissement de la Religion, au salut des âmes et à l'utilité publique. Cependant, il sera désigné un personnage du Clergé séculier, recommandable par sa prudence et ses bonnes mœurs, pour présider à l'administration de ces maisons, le nom de la Société étant totalement supprimé et aboli.

« Nous déclarons être également compris dans cette suppression générale de l'Ordre tous ceux qui se trouvent déjà expulsés de quelque pays que ce soit, et nous voulons en conséquence que ces Jésuites bannis, quand même ils seraient élevés aux Ordres sacrés , s'ils ne sont point encore entrés dans un autre Ordre religieux , n'aient , dès ce moment , d'autre état que celui de Clercs et de Prêtres séculiers, et soient entièrement soumis aux ordinaires des lieux.

" Si ces mêmes ordinaires reconnaissent dans ceux qui, en vertu du présent Bref, ont passé de l'Institut de la Société de Jésus à l'état de Prêtres séculiers, cette science et cette intégrité de mœurs si nécessaires, ils pourront leur accorder ou refuser, à leur gré, la permission de confesser les fidèles et de prêcher devant le peuple:, et, sans cette autorisation obtenue

par corit, aucun d'eux ne pourra exercer ces fonctions. Cependant les Evèques ou les Ordinaires des lieux n'accorderont jamais ces pouvoirs, relativement aux étrangers, à ceux qui vivront dans les maisons ou collèges ci-devant a|)partenants à la Société, et en conséquence nous leur défendons de prêcher et d'administrer aux étrangers le sacrement de pénitence, ainsi que Grégoire X, notre prédécesseur, le défendit dans le Concile général cité ci-dessus. Nous chargeons expressément la conscience des Evèques de veiller à l'exécution de toutes ces choses, leur recommandant de songer sans cesse au compte rigourcnix qu'ils rendront un jour à Dieu des brebis coiifioes à leurs soins, et au jugement terrible dont le Souverain Juge des vivants et des morts menace ceux qui gouvernent les autres.

«i En outre, si parmi ceux qui étaient membres de la Société il s'en trouvait quelques-uns qui fussent chargés de l'instruction de la jeunesse ou qui exerçassent les fonctions de pi'ofesseurs dans plusieurs collèges ou écoles, nous voulons qu'absolument déchus de toute direction, administration ou autorité, on ne leur permette de continuer ces fonctions qu'autant qu'on aura lieu de bien espérer de leurs travaux, et qu'ils paraîtront éloignés de toutes ces discussions et (le ces points de doctrine dont le relâchement et la futilité n'occasionnent et n'engendrent ordinairement que des inconvénients et de funestes contestations ; et nous ordonnons que ces fonctions soient à jamais interdites à ceux qui ne s'efforceraient pas de conserver la paix dans les écoles et la tranquillité publique, et qu'ils en soient même privés, s'ils en étaient actuellement chargés.

« Quant aux Missions, que nous voulons être éga-

302 CLÉJIEWT XIV

lemeiit comprises dans tout ce que nous avons statué touchant la suppression de la Société, nous nous réservons de prendre à cet égard les mesures propres à procurer le plus facilement et le plus sûrement la conversion des infidèles et la cessation de toute dispute,

«' Or, après avoir cassé et abrogé entièrement, comme ci-dessus, tous les privilèges et statuts de cet Ordre, nous déclarons tous ses membres, dès qu'ils seront sortis des maisons et collèges, et qu'ils auront embrassé l'état des clercs séculiers, propres et habiles à obtenir, conformément aux décrets des saints Canons et Constitutions apostoliques . toutes sortes de bénéfices ou simples ou à charge d'âmes , offices, dignités, personnats et autres dont ils étaient absolument exclus, tandis qu'ils étaient dans la Société, par le Bref de Grégoire XIII du 10 septembre 1584, qui commence par ces mots : Satis superque. Nous leur permettons encore de recevoir rétribution pour célébrer la messe, ce qui leur était aussi défendu, et de jouir de toutes ces grâces et faveurs, dont ils auraient toujours été privés comme clercs réguliers de la Société de Jésus. Nous abrogeons pareillement toutes les permissions qu'ils avaient obtenues du Général et des autres Supérieurs, en vertu des privijéges accordés par les Souverains Pontifes, comme celle délire les livres des hérétiques et autres prohibés et condamnés par le Saint Siège; de ne point observer les jours de jeûne : ou de ne point user des aliments d'abstinence en ces mêmes jours; d'avancer ou de relarder les heures [jresciiles (tour réciter le bréviaire, et toute autre de cette nature, dont nous leur défendons de faire usage dans la suite, sous les peines les plus sévères, notre intention étant qu'à l'cxenppledes

ET LES J ES m ILS. 3'Jo

piôlres séculiers, leur riianit^ie de vivre soit confoniie aux rôgles du droit commun.

' Nous défendons qu'après la [lublicalion de ce Bief, qui que ce soit ose en suspendre l'exécution, même sous couleur, litre ou prétexte de quelque demande, appel , recours , déclaration ou consultation de doutes qui pourraient s'élever, ou sous quelque autre prétexte prévu ou imi)révu; car nous voulons que la suppression et la cassation de toute la Société, ainsi que de tous ses officiers, aient dès ce moment et immédiatement leur plein et entier eftét, dans la forme et de la manière que nous avons prescrites ci-dessus, sous peine d'excommunication majeure encourue par la seul fait, et réservée à nous et aux Papes, nos successeurs, contre quiconque oserait apporter le moindre obstacle, empêchement ou délai à l'exécution du présent Bref.

«t Nous mandons en outre, et nous défendons, en vertu de la sainte obéissance, à tous et à chacun des ecclésiastiques réguliers et séculiers, quels que soient leur grade, dignité, qualité et condition, et notamment à ceux qui ont été jusqu'à présent attachés à la Société et qui en faisaient partie, de s'oi>poser à cette suppression, de l'altaquer, d'écrire contre elle, et même d'en parler, ainsi que de ses causes et motifs, de l'Institut, des règles, des constitutions, de la discipline de la Société détruite, ou de toute autre chose lelative h cette affaire, sans une permission expresse du Souverain Pontife. Nous défendons à tous et à chacun, également sous peine d'excommunication ré servée à nous et à nos successeurs, d'oser atlaquei' et insulter, à l'occasion de cette suppression, soit en secret soit on public, de vive voix ou par écrit, par des disputes, injures, affronts, et par toute autre es-

ô94 CLÉMtNT XIV

pfce (le mépris, qui que ce soit et encore moins ceux qui étaient membres dudil Ordre.

« JN'ous exhortons tous les princes chrétiens, dont nous connaissons l'attachement et le respect pour le Saint-Siège, à employer pour la pleine et entière exécution de ce Bref leur zèle et leurs soins, la force, l'autorité et la puissance qu'ils ont reçues de Dieu, afin de défendre et de protéger la sainte Eglise romaine^ à adhérer à tous les articles qu'il contient; h lancer et publier de semblables décrets, par lesquels ils veillent sûrement à ce que l'exécution de notre présente volonté n'excite parmi les fidèles ni querelles, ni contestations, ni divisions.

<■ Nous exhortons enfin tous les Chrétiens, et nous les conjurons par les entrailles de Jésus-Christ, notre Seigneur , de se souvenir qu'ils ont tous le même Maître, qui est dans les cieux, le même Sauveur, qui les a tous rachetés au prix de son sang, qu'ils ont tous été régénérés par la grâce du Baptême , qu'ils sont tous établis fils de Dieu et cohéritiers de Jésus- Christ et nourris du même pain de la parole divine et de la doctrine catholique ; qu'ils ne forment tous qu'un même corps en Jésus-Christ et sont les membres les uns des autres -, que , par conséquent , il est nécessaire qu'étant tous unis par le lien de la charité, ils vivent en paix avec tous les hommes ; et que leur unique devoir est de s'aimer réciproquement, car celui qui aime son prochain a accompli la loi , et d'avoir en horreur les offenses , les haines, les disputes , les pièges et les autres maux que le vieil ennemi du genre humain a inventés , imaginés et suscités pour troubler l'Eglise de Dieu , et mettre des obstacles au bonheur éternel des Fidèles , sous le faux prétexte des opinions de l'école, souvent même

sons ra()j);irenco d'une plus grande perfection chrétieiine; (jue tous enfin s'efï'oieent d'acquiTir la véritable sagesse dont saint Jacques a parlé (cliap. ni, Ep. eau. V , 15) : u Y a-t-il ici parmi vous quelque •' homme sage et docte? que par sa sainte conver- « sation il montre ses bonnes œuvres avec une sa- «' gesse pleine de douceur. Si vous êtes animés « dun zèle amer , et si l'esprit de discorde règne en " vos cœurs, ne vous enorgueillissez pas par une "' gloire contraire à la vérité. Car ce n'est point là " la sagesse qui descend du Ciel ; mais c'est une sa- « gesse terrestre, sensuelle et diabolique. En effet, « où se trouvent l'envie et l'animosité , là sont aussi « le troubleet toutes sortes de mauvaises actions. Au » lieu que la sagesse qui vient d'en haut est d'abord « chaste, ensuite paisible, modeste, détachée de son « propre sens, unie avec les bons, pleine de miséri- « corde et de bonnes œuvres. Elle n'est ni dissimulée «! ni envieuse. Or, ceux qui aiment la paix sèment « dans la paix les fruits de la justice. )>

« Quand même les Supérieurs et autres Religieux de cet Ordre, ainsi que tous ceux qui auraient intérêt ou qui prétendraient en avoir , de quelque manière que ce fût , dans ce qui a été statué ci-dessus, ne consentiraient point au présent Bref, et n'auraient été appelés ni entendus, nous voulons qu'il ne puisse jamais être attaqué , infirmé et invalidé pour cause de subreplion, obreption, nullité ou invalidité, défaut d'intention de notre part, ou tout autre motif, quelque grand qu'il puisse être, non prévu et essentiel, ni pour avoir omis des formalités et autres choses qui auraient dû être observées dans les dispositions précédentes ou dans quelques-unes d'icel- Ics , ni pour tout autre point capital résultant du

596 CLÉMEÎNT XIV

droit ou de quelque coutume , même eon(enu daus le corps de droit , sous le prétexte d'une énorme, Irès-énorme et entière lésion, ni enfin pour tons autres prétextes, raisons ou causes , quelque justes, l'aisonnables et privilégiés qu'ils puissent être, même tels qu'ils auraient dû être nécessairement exprimés pour la validité des règlements ci-dessus. Nous défendons qu'il soit jamais rétracté^ discuté ou porté enjuslice. ou qu'on se pourvoie contre lui par voie de restitution en entier, de discussion, de réduclion, par les voies et termes de droit, ou par quelque autre moyen à obtenir de droit, de fait, de grâce ou de justice, de quelque manière qu'il eût été accordé et obtenu pour s'en servir, tant en justice qu'autrement. Mais nous voulons expressément que la |)résente constitution soit dès ce moment et à perpétuité valide, stable et efficace; qu'elle ait son plein et entier effet, et qu'elle soit inviolablement observée par tous et chacun de ceux à qui il appartient et appartiendra dans la suite . de quelque manière que ce soit. »

Plein de respect pour l'autorité pontificale, nous ne jugeons point un acte émané de la Chaire apostolique. Elle possède évidemment le droit de supprimer ce qu'elle-même a établi. Nous ne discuterons pas sur le [dus ou le moins d'opportunité de la mesure . pas même sur les injustices de parti pris qui n'abondent que trop dans les diverses phases du récit. Cette appréciation doit ressortir des entrailles de l'histoire. Nous ne dirons pas que le successeur des Apôtres, en résumant ce procès, qui a duré deux cent trente-trois ans, entre la Société de Jésus et les p;>«sions déchaînées contre elle, essaie, à force d'habiletés de langage, de donner le change aux adver-

saires (les Jésuites en rapportant leurs accusations sans daigner les sanctionner. Nous n'examinerons même pas si la su{)pression prononcée est un châtiment infligé aux Jésuites ou un grand sacrifice fait à l'espoir de la paix. Cette paix était chimérique , Clément XIV ne l'ignorait pas; mais il se persuadait que tant de concessions mettraient ses derniers joui's à l'abri des violences , et il frappa d'ostracisme la Société de Jésus.

Il l'avait condamnée à mort pour être Pape; il l'avait livrée, il s'était livré lui-même à ceux qui poursuivaient le destruction de l'Institut, afin d'arriver plus vite à l'anéantissement du Catholicisme. La promulgation du bref Domhnis ne Redemptor fut accueillie avec des transports d'allégresse par tous les ennemis de l'Eglise. Ils saluèrent cet acte comme l'ère de la régénération promise à de coupables espérances. La gloire de tous les Pontifes passés s'éclipsa devant celle de Ganganelli; ils le déclarèrent immortel et adoré parce qu'il servait leur vengeance; ils se prosternèrent en idée à ses pieds, et depuis ce jour Clément XIV fut accepté par eux comme le modèle à proposer à tous les Vicaires de Jésus-Christ. Le cœur et la tète des fanatiques d'incrédulité ou de philosophisme sont ainsi faits. De toutes les lois, de toutes les bulles rendues par les successeurs des Apôtres, ils ne reconnaissent, ils ne célèbrent que le bref de la destruction. Ce fétichisme si logiquement exclusif n'a [)as disparu avec la première génération; il se transmet aux générations suivantes comme m\ héritage, et l'abbé Vincent Gioberti, le continuateur , des enthousiastes de 1775, l'écrivain dont les révolutionnaires d'Italie proclament le nom avec une béate tendresse, parce qu'il s'est constitué le flatteur en

Ô9S CLésiENT XIV

titre de Icurvanité, a pu dire en i845 (1) : " Quiconque vénùre le Siège romain et lui porte dans son cœur ce respect que les Jésuites professent seulement en paroles , doit croire que le décret de GanganelH fut juste et opportun, et que les accusations qui le [)rovoquèrent furent vraies et fondées. "

Celte justice et cette opportunité que Gioberli , après ses maîtres dans l'art de tromper les nations, essaie d'imposer comme un article de foi, viennent enfin d'être mises à nu. Les adversaires de l'Eglise n'eurent jamais de louanges que pour le mal ; leur joie blessa au cœur le Souverain Pontife, Si elle lui fut amère, que la tristesse chrétienne du Sacré Collège et de l'Episcopat dut lui paraître accablante! Le bref avait été envoyé à Paris ^ Clément XIV écrivit à Christophe de Beaumont pour en solliciter l'acceptation. L'Archevêque de Paris, que les menaces n'intimidaient pas, et qui portait toujours la tête plus haut que l'orage, lui répondit le 24 avril 1774 : « Ce bref n'est autre chose qu'un jugement personnel et particulier. Entre plusieurs choses que notre Clergé de France y remarque, d'abord il est singulièrement frappé de l'expression odieuse et peu mesurée employée à caractériser la bulle Pasccndi 7)11111118, etc., donnée par le saint Pape Clément XIII, dont la mémoire sera toujours glorieuse, bulle revêtue de toutes les formalités. Il est dit que cette bulle peu exacte a été extorquée plutôt qu'obtenue; laquelle néanmoins a toute la force et toute l'autorité qu'on attribue à un Concile général, n'ayant été portée qu'après que tout le Clergé catholique et tous les Princes séculiers eussent été consultés par le

(1) Prolog, del primato, p. 124 (édition de 1846. Lugano).

Saint-Père. Le Clergé, d'un commun accord et d'une voix unanime , loua extrêmement le dessein qu'en avait conçu le Saint-Père, et en sollicita avec empressement l'exécution. Elle fut conçue et publiée avec l'approbation aussi générale que solennelle. Et n'est-ce pas en cela que consiste véritablement l'efficace, la réalité et la force d'un Concile général, plutôt, très Saint Père, que dans l'union matérielle de quelques personnes qui , quoique physiquement nnies^ peuvent néanmoins être très éloignées l'une de l'autre dans leur manière de penser et dans leurs jugements et dans leurs vues? Quant aux Princes séculiers , s'il en est qui ne se soient pas joints aux autres pour lui donner positivement leur approbation , leur nombre est peu considérable. Aucun ne réclama contre elle, aucun ne s'y opposa, et ceux même qui avaient dessein de bannir les Jésuites souffrirent qu'on lui donnât cours dans leurs Etats.

« Or, venant à considérer que l'esprit de l'Eglise est indivisible, unique, seul et vrai, comme il est en effet, nous avons sujet de croire qu'elle ne peut se tromper d'une manière si solennelle. Et cependant elle nous induirait en erreur, nous donnant pour saint et pieux un Institut qu'on maltraitait alors si cruellement, sur lequel l'Eglise et par elle l'Esprit saint s'énoncent en ces propres termes : « Nous savons de science certaine qu'il respire très fort une odeur de sainteté; » en munissant du sceau de son approbation et confirmant de nouveau non seulement l'Institut en lui-même, qui était en butte aux traits de ses ennemis, mais encore les membres qui le composaient, les fonctions qui y étaient exercées, la doctrine qui s'y enseignait et les glorieux travaux de ses enfants, qui répandaient sur lui un lustre ad-

mirable, en dépit des efforts de la calomnie et malgré les orages des persécutions. L'Eglise se tromperait donc effectivement et nous tromperait nous-mêmes, voulant nous faire admettre le bref destructif de la Compagnie, ou bien en supposant qu'il va de pair, tant dans sa légitimité que dans son universalité, avec la Constitution dont nous avons parlé. Nous mettons à part, très saint Père, les personnes qu'il nous serait aisé de désigner et de nommer, tant ecclésiastiques que séculières, qui se sont égarées, et ont trempé dans cette affaire. Elles sont, à dire vrai , de caractère, de condition , de doctrine et de sentiment, pour ne rien dire de plus, si peu avantageux, que cela seul suffirait pour nous faire porter avec assurance le jugement formel et positif que ce bref, qui détruit la Compagnie de Jésus, n'est autre chose qu'un jugement isolé et particulier, pernicieux, peu honorable à la tiare et préjudiciable à la gloire de l'Eglise, à l'accroissement et à la conservation de la Foi orthodoxe.

«cD'un autre côté, Saint-Père, il n'est pas possible que je me charge d'engager le Clergé à accepter ledit bref. Je ne serais pas écouté sur cet article, fussé-je assez malheureux pour vouloir y prêter mon ministère, que je déshonorerais. La mémoire est encore toute récente de cette assemblée générale que j'eus l'honneur de convoquer, par ordre de Sa Majasté, pour y examiner la nécessité et l'utilité des Jésuites, la pureté de leurs doctrines, etc. En me chargeant d'une pareille commission, je ferais une injure très notable à la Religion, au zèle, aux lumières et à la droiture avec laquelle ces Prélats exposèrent au Roi leur sentiment sur les mêmes points qui se trouvent en contradiction et anéantis par ce bref de destruc-

tion. Il est vrai que, si l'on veut montrer qu'il a été nécessaire d'en venir là, colorant cette destruction du spécieux prétexte de la paix, laquelle ne pouvait subsister avec la Compagnie subsistante, ce prétexte très saint Père, pourra tout au plus suffire pour détruire tous les corps jaloux de cette Compagnie, et la canoniser elle-même sans autre preuve 5 et c'est ce pré(ex(e-là même qui nous autorise, nous, à former dudit bref un jugement très juste, mais fort désavantageux.

<' Car quelle peut être cette paix qu'on nous donne l)Our incompritible avec cette Société? Cette réflexion a quelque chose d'efïrayant , et nous ne comprendrons jamais comment un tel motif a eu la force d'induire Votre Sainteté à une démarche aussi hasardée, aussi périlleuse , aussi préjudiciable. Certainement la paix qui n'a pu se concilier avec l'existence des Jésuites est celle que Jésus-Christ appelle insidieuse, fausse et trompeuse; en un mot, celle à qui l'on donne le nom de paix et qui ne l'est pas : Paa- , pax y et non erat pax ; cette paix qu'adoptent le vice et le libertinage, la reconnaissant pour leur mère ; qui ne s'allia jamais avec la vertu , qui , au contraire , fut toujours ennemie capitale de la piété. C'est exactement à cette paix que les Jésuites , dans les quatre parties du monde , ont constamment déclaré une guerre vive, animée , sanglante et poussée avec la dernière vigueur et le plus grand succès. C'est contre cotte paix qu'ils ont dirigé leurs veilles , leur attention, leur vigilance, préférant des travaux pénibles à une molle et stérile oisiveté. C'est pour l'exterminer qu'ils ont sacrifié leurs talents , leurs peines, leur zèle, les ressources de l'éloquence, voulant lui fermer toutes les avenues par où elle tentc-

tES JESUITKS. 34

rait de s'introduire , et de porter le ravage dans le sein du Christianisme, tenant les âmes sur leurs gardes pour les en affranchir; et, lorsque, par malheur, cette fatale paix avait usurpé du teirain, et s'était emparée du cœur de quelques Chrétiens , alors ils Tallaient forcer dans ses derniers retranchements , ils l'en chassaient aux dépens de leurs sueurs , et ne craignaient point de braver les plus grands dangers, n'espérant d'autre récompense de leur zèle et de leurs saintes expéditions que la haine des libertins et la j)ersécution des méchants.

•' C'est de quoi l'on pourrait alléguer une infinité de preuves non moins éclatantes , dans une longue suite d'actions mémorables , qui n'a jamais été interrompue depuis le jour qui les vit naître jusqu'au jour fatal à l'Eglise qui les a vu anéantir. Ces preuves ne sont ni obscures ni même ignorées de Votre Sainteté. Si donc , je le redis encore , si cette paix qui ne pouvait subsister avec cette Compagnie , et si le rétablissement d'une telle paix a été réellement le motif de la destruction des Jésuites , les .voilà couverts de gloire . ils finissent comme ont fini les Apôtres et les Martyrs; mais les gens de bien en sont désolés , et c'est aujourd'hui une plaie bien sensible et bien douloureuse faite à la piété et à la vertu.

« La paix qui ne pouvait se concilier avec l'existence de la Société n'est pas aussi cette paix qui unit les cœurs, qui s'y entretient réciproquement, et qui prend chaque jour de nouveaux accroissements en vertu, en piété, en charité chrétienne, qui fait la gloire du Christianisme, et relève infiniment l'éclat de notre sainte Religion. Ceci ne se prouve pas, quoique la preuve en soit très-facile, non par un petit nombre d'exemples que cette Société pourrai

uous fournir depuis le jour de sa naissance jusqu'au jour fatal et à jamais uicinorabic de sa suppression , mais par une foule innombrable de faits qui attesteront que les Jésuites furent toujours et en tout temps les colonnes, les promoteurs et les infatigables défenseurs de cette solide paix. On doit se rendre à l'évidence des faits qui portent avec eus. la conviction dans tous les esprits,

«t Au reste, comme je ne prétends pas faire dans cette lettre lapologie des Jésuites, mais seulement mettre sous les yeux de Voire Sainteté quelques-unes des r::i«ons qui, dans le cas présent, nous dispensent de lui obéir, je ne citerai ni les lieux ni les temps, étant chose très facile à Votre Sainteté de s'en assurer par elle-même et ne pouvant les ignorer.

uOutre cela, très Saint Père, nous n'avons pu remarquer sans frayeur que le susdit bref destructif faisait hautement l'éloge de certaines personnes dont la conduite n'en méi'ila jamais de Clément XIII, de sainte mémoire; et, loin de cela, il jugea toujours devoir les écarter et se comporter à leur égard avec la plus scrupuleuse réserve.

«i Cette diversité de jugement mérite bien qu'on y fasse attention, vu qu'il ne jugeait pas même dignes de l'honneur de la pourpre ceux à qui Votre Sainteté semble souhaiter celui de la tiare. La feimeté de i'un et la connivence de l'autre ne se manifestent que trop clairement. Mais enfin on pourrait peut-être accuser la conduile du dernier, si elle ne supposait pas l'entière connaissance d'un fait qu'on ne peut tellement déguiser qu'on n'entrevoie ouvertement qu'il a dirigé la plume dans la confection du bref.

« En un mol, très saint Père, le Clergé de France étant un corps des plus savants et des plus illustres

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de la sainte Eglise , lequel n'a d'autre vue ni d'aulre prétention que de la voir de jour en jour plus florissante; ayant mûrement réfléchi que la réception du bref de Votre Sainteté ne pouvait qu'obscurcir sa propre splendeur, il n'a touIu ni ne veut consentir à une démarche qui, dans les siècles à venir, ternirait la {gloire en possession de laquelle il se maintient ne l'admettant pas; et il prétend, par sa très juste résistance actuelle, transmettre à la postérité un témoignage éclatant de son intégrité et de son zèle pour la Foi catholique, pour la prospérité de l'Eglise romaine et en particulier pour 1 honneur de son chef visible.

" Ce sont là, très saint Père, quelques-unes des laisons qui nous déterminent, moi et tout le Clergé de ce royaume, à ne jamais permettre la publication d'un tel bref, et à déclarer sur cela à Voire Sainteté, comme je le fais par la présente lettre, que telles sont nos dispositions et celles de tout le Clergé, qui d'ailleurs ne cessera jamais de prier avec moi le Seigneur pour la sacrée personne de Votre Béatitude, adressant nos très humbles supplications au divin Père des lumières, afin qu'il daigne les répandre abondamment sur Votre Sainteté, et qu'elles lui découvrent la vérité dont on a obscurci l'éclat. »

L'Eglise de France, par l'organe de son plus illustre Pontife, refusait de s'associer à la destruction de la Compagnie de Jésus. Elle donnait ainsi au Pape un témoignage de sa Foi et de sa respectueuse fermeté. Peu d'années après, quand Clément XIV fut descendu dans la tombe, il trouva parmi les membres du Sacré Collège des juges qui, à leur tour, se prononcèrent contre lui. Pie VI avait, en 1775, demandé aux Cardinaux leur avis au sujet de l'Institut détruit.

An(onelli, l'un des plus savants et des plus pieux (1), osa écrire ces li^jnes, foudroyante accusation que de douloureux regrets, que l'imminence des périls courus par l'Eglise inspirèrent, et dont l'histoire , plus calme, accepte les sévérités. Le Cardinal romain et l'Archevêque français furent taxés d'exagération par leurs contemporains. En présence des documents que nous avons évoqués, cette exagération elle-même n'est plus qu'un hommage rendu à la vérité.

Antonelli s'exprime ainsi : «■ On n'examine pas s'il a été permis ou non de souscrire un tel bref. Le monde impartial convient de l'injustice de cet acte. Il faudrait être ou bien aveugle, ou porter une haine mortelle aux Jésuites pour ne pas s'en apercevoir. Dans le jugement qu'on a rendu contre eux, quelle lègle y a-t-on observée? Les a-t-on entendus? Leur a-t-on permis de produire leur défense? Une telle manière d'agir prouve qu'on a craint d'évoquer des innocents. L'odieux de pareilles condamnations, en couvrant des juges d'infamie, fait honte au Saint- Siège même, si le Saint-Siège, en anéantissant un jugement si unique, ne répare son honneur.

" En vain les ennemis des Jésuites nous prônentils des miracles pour canoniser le bref avec son auteur (2) ; la question est si l'abolition reste valide ou

(1) Le cardinal Léonard Antonelli était neveu du cardinal Nicolas Antonelli, secrétaire des biefs sous Clénienl XHI. Léori.-iid, préfet de In Propagande et doyen du Sacré Collège, parlagen avec Consalvi la confiance de Pie VII. U l'accoiiipagric à p. iris en 1804, et il fut emprisonné dans les dernières années du ro;;ne de Napoléon. Antonelli était une des lumières de l'Eglise. On a de lui une lettre aux évèiiues d'Irlande; son contenu piouve (ju'il n'était pas aussi intolérant que cherchent ù le représenter les biographes modernes.

(2) Il est (lès vrai (jue les Jansénistes cl les Philosophes aniioii-

non! Pour moi , Je prononce, sans crainte de me tromper, que le brcfqui la détruit est nul , non valide et unique, et qtie, en conséquence, la Compagnie de Jésus n'est i);is (létrnite. Ce que j'avance ici est appuyé sur quantité de preuves dont je me contente d'alléguer une partie.

«'Votre Sainteté lésait aussi bien que messeigneurs les Cardinaux, et la chose n'est que trop éclatante, au grand scandale du monde. Clément XIV a ofïert

ccrenl que des miracles se faisaient par l'intercession de Ganganelli, et qu'ils ()arlérent même de le béatifier. Cette protection, accordée à un Pape par les incrédules et par les sectaires, ne devait pas reconimander sa mémoire anpi«s du Saint-Siège; mais Clément XIV n'a jamais mcrilé cet excès d'indignité. Il s'est trouvé dans une position inextricable, entre deux partis également anin.és; il a fivorisé l'un au détriment de l'autre. A son tribunal, et malgré lui, l'impiété l'a emporté sur le zélé; il a donc dû aussitôt devenir, pour les Encyclopéilisles , un grand citoyen II flétrissait , il proscrivait les Jésuites, sans examen, sans avoir entendu hur ilélVnse : on en fit un Pape modèle de fausse tolérance et d'iiumanilé. Les Catholiques exaltés s'irrilévent de se voir abandonnés. Ganganelli semblait prendre en dédain leurs réclamations ; eux , ne tenant pas assez compte de la situation, adressèrent à ce Pontife des reproches pleins d'amertume. On le calomnia dans les deux camps : ici, en lui accordant des vertus chimériques; là, en faisant servir son esprit de passeport à des paroles odieuses ou cruelles. Les uns ont vu dans tianganelli le plus indulgent et le plus aimable des vicaires de Jésus-(;hrist ; les autres, un criminel que son ambition avait pordii, et que ses moqueuses railleries ont déshonoré. Son caractère, ses mesures administratives, sa facilité ii détruire l'ancienne hiérarchie monastique, ont permis au roman de le déifier; les mêmes raisons le firent trop rabaisser par les vrais Catholiques. Clément XIV ne fut ni un saint ni un coupable, mais un homme faible, qui pour parvenir au pontificat suprême, s'appuya sur des mo\ens trop humains et qui fut trahi par eux. La faute de Ganganelli est dans son élection ; il l'expia sur le trône.

ET LES JLSUiTtS. 407

(le lui même et promis aux ennemis des Jésuites ce Ijicf d'ybolition tandis qu'il n'était encore (jue personne privée, et avant qu'il ail pu avoir toutes les connaissances qui regardent celte grande affaire. Depuis, étant Pa])e, il ne lui a jamais agréé de donner à ce bref une forme authentique et telle que les canons la requièrent.

« Une faction d"liommes actuellement en dissension avec Rome, et dont tout le but était de troubler et de renverser l'Eglise de Jésus-Christ, a négocié la signature de ce bref, et l'a enfin extorquée d'un homme déjà trop lié par ses promesses pour oser se dédire et se refuser à une telle injustice.

« Dans cet infâme trafic, on a fait au chef de l'Eglise une violence ouverte; on l'a flatlé par défausses promesses et intimidé par de honteuses menaces.

<' On ne découvre dans ce bref nulle marque d'authenticité ; il est destitué de toutes les formalités canoniques indispensablement requises dans toute sentence définitive. Ajoutezqu'il n'est adressée personne, quoiqu'on le donne pour une lellre en forme de bref. Il est à croire que ce rusé Pa[)e a oublié à dessein toutes les formalités, pour que son bref, qu'il n'a souscrit que malgré lui parût nul à chacun.

" Dans le jugement définitif et l'exécution du bref, on n'a observé aucune loi, ni divine, ni ecclésiastique, ni civile ; au contraire, on y viole les lois les plus sacrées que le Souverain Pontife jure d'observer.

<i Les fondements sur lesquels le bref s'appuj e ne sont autre chose que des accusations faciles à détruire , de honteuses calomnies, de fausses imputations.

" Le bref se contredit : ici il affirme ce qu'il nie adleurs; ici il accorde ce qu'il refuse peu après.

. Quant aux vœux, tant solennels que simples^ Clément XIV s'attribue, d'un côté, un pouvoir tel qu'aucun Pape ne s'est jamais attribué; d'un autre côté, par des expressions ambiguës et indécises, il laisse des doutes et des anxiétés sur des points qui devraient être le plus clairement déterminés.

«< Si l'on considère les motifs de destruction que le bref allègue, en en faisant l'application aux autres Ordres religieux, quel Ordre, sous les mêmes prétextes, n'aurait pas à craindre une semblable dissolulion? On peut donc le regarder comme un bref tout préparé pour la destruction générale de tous les Ordres religieux.

« Il contredit et annule, autant qu'il peut, beaucoup de bulles et de constitutions du Saint-Siège, reçues et reconnues par toute l'Eglise, sans en donner le motif. Une si téméraire condamnation des décidions de tant de Pontifes prédécesseurs deGanganelli peut-elle être supportée par le Saint-Siège?

•1 Ce bref a causé un scand.ile si grand et si général dans l'Eglise qu'il n'y a guère que les impies, les hérétiques, les mauvais Catholiques et les libertins qui en aient triomphé.

« Ces raisons suffisent pour prouver que ce bref est nul et de nulle valeur, et par conséquent que la prétendue suppression des Jésuites est injuste et n'a produit nul effet. La Compagnie de Jésus subsistant donc encore, le Siège apostolique, pour la faire paraître de nouveau sur la terre, n'a qu'à le vouloir et parler : aussi je suis dans la persuasion que Votre Sainteté le fera, car je raisonne ainsi :

'> Une Société dont les membres tendent à une même fin, qui n'est autre que la gloire de Dieu, qui, pour y arriver, se servent des moyens qu'emploie la

Compagnie, qui se conforment aux lègles prescrites par riiii>litut, qui s'entretiennent dans l'esprit de la Compagnie, une telle Société, quels que soient son nom, son habit, est très nécessaire à TEglise dansée siècle de la plus affreuse dépravation. Une telle Société n'tût-elle jamais existé , il faudrait l'établir aujourd'hui. L'Eglise, attaquée au seizième siècle par des ennemis furieux, s'est louée des grands services qu'elle a tirés de la Compagnie fondée par saint Ignace. A la vue de la défection du dix-huitième siècle, l'Eglise voudra-t-elle se priver des services que cette même Compagnie est encore en état de lui rendre? Le Saint-Siège eut-il jamais plus besoin de généieux défenseurs que dans ce dernier temps, où l'impiété et l'irréligion font les derniers efforts pour en ébranler les fondements? Ces secours, combinés par une Société entière, sont d'autant plus nécessaires que des particuliers, libres de tout engagement, sans avoir été formés sous des lois telles que celles de la Compagnie, sans avoir pris son esprit, ne sont pas capables d'entreprendre et de soutenir les mêmes travaux. »

L'impression que le bref de Clément XIV produisit dans la Catholicité est exprimée par ces deux manifestes, qui réunissent Paris et Rome dans le même sentiment. Le bref, daté du 21 juillet, aurait dû être pi'onuilgué le même jour; la cour de Vienne en retarda la publication , parcequ'elle craignait que les biens des Jésuites ne tombassent entre les maius du Clergé. Joseph II désirait prendre des mesures pour se les approprier. Ce retard favorisait les incertitudes du Pape : il aurait voulu l'élcrniser; mais Florida- Blanca ne lui eu donna pas le pouvoir. Clément accordait sa confiance au Prélat Macedonio : l'Espagne

410 CLÉflLKT XIV

le mit dans ses intérêts. De concert avec l'Ambassa deur et le P. Buonternpi, on résolut de livrer un dernier assaut à la volonté chancelante du Souverain Pontife. Cet assaut fut décisif, et le 16 août 1775 le bref parut. Clément XIV avait nommé une commission pour le faii'e exécuter. Les Cai'dinaux André Corsini, Caraffa, Marefoschi, Zelada et Casali la com posèrent. Alfani, Macedonio et d'autres prélats ou jurisconsultes leur fui-ent adjoints. Les rôles avaient été distribués d'avance.

A huit heures du soir toutes les maisons des Jésuites sont investies par la garde corse el par les sbires. On notifie au Général de la Compagnie et aux Pères le Bref de suppression. Alfani et Macedonio apposent les scellés sur les pajjiers ainsi que suichaque maison de TOrdre. Laurent Ricv;i est transféré au Collège des Anglais ; les Assistants et les Profés sont disséminés dans d'autres établissements; puis, sous les yeux des Délégués pontificaux, le pillage des églises, des sacristies et des archives de la Société s'organise. Il dura longtemps, et l'image de cette inertie en tiare accordant l'impunité à tous les scandales qui en jaillirent ne s'est jamais etTacée de la mémoire des Romains. Ils racontent encore que les diamants dont la Madone du Gesù était couverte passèrent le lendemain à la maîtresse d'Alfani, et que celte fi-mme s'en para publi{}uement. On avait exproprié les Jésuites: on ne songea pas à assurer leur existence. La spoliation, entre les mains d'Alfani et de Macedonio, prit des allures tellement cyniques, l'injustice marcha si audacieusement tête levée, que le cardinal Marefoschi, que ses inimitiés permanentes envers l'Institut avaient fait nommer commissaire, se révolta contre tant de cruautés. Pour ne pas autori-

ser par sa présence des turpitudes de plus d'une soite, il renonça à siéger dans cette commission.

Le 22 septembre Clément XIV fit conduire au château Saint-Ange le Général, ses Assistants, Gomelli, secrétaire de l'Ordre, les PP. Leforestier, Zaccharia, Gautier et Faure. Ce dernier était l'un des plus brillants écrivains de l'Italie. On redoutait la causticité de son esprit et l'énerîîie de sa raison (1). Ce fut son seul crime ; et les Philosophes, qui abusaient de la licence d'écrire, applaudirent à cet asservissement de la pensée.

Le Souverain Pontife avait à sa disposition les archives de la Compagnie. Les lettres les plus intimes, les correspondances de chaque Père . les papiers de l'Ordre, ses affaires, le bilan de sa fortune, tout était sous les yeux de la commission , qui se montrait implacable. On tortura par des interrogatoires ca[)tieux les prisonniers qui tenus dans le plus complet isolement, pouvaient, obsédés par la crainte ou par le désespoir, se sauver en faisant d'utiles révélations. Ricci et les Jésuites enfermés dans le château Saint-

(I) L'interrogatoire du Jésuite se passa en ces termes. Le maj^isttfit iiistriicleiir lui dit, dans son cacliot : a Monsieur l'ubljé, il m'est enjoint de vous annoncer que vous n'êtes ici ponr aucun crime. — Je le crois bien, puisque je n'en ai pas commis. — Vous n'y êtes même pas pour certains écrits que vous avez publiés. — Je le crois bien encore, puisque, d'abord, il n'y avait pas défense d'écrire, et qu'ensuite je ne l'ai fait que pour répondie aux calomnies (pie l'on vomissait contre la sociélé dont j'étais membre.—Quoi qu'il en soit, vous n'êtes ici pour rien de tout cela mais seulement pour vous enipêclier d'écrire contre le Bref. — Ob', oh! monsieur, voilà une- jurisprudence nouvelle! C'est donc à dire (pic, si le Saint-Pére avait craint rjue je ne volasse , i' m'aurait envoyé aux galères, et, s'il avait eu peur que je n'assassinasse, il m'aurait fait pendre piévcntivcmcnt. »

Ange ne se plaignirent pas de la captivité qu'on leur infligeait. Ils déclarèrent qu'ils étaient enfants d'obéissance, et que, comme membres de la Société de Jésus ou Prêtres catholiques, ils n'avaient rien à se reprocher des accusations dont on les chargeait. On leur parla de trésors cachés dans des souterrains, de leur insoumission aux volontés du Pape; ces vieillards, courbés sous le poids des années, secouèrent leurs chaînes en souriant tristement, et ils répondirent : '. Vous avez les clefs de toutes nos affaires, de tous nos secrets; s'il y a des trésors, vous devez nécessairement en saisir la trace. '• On cherchait partout; l'avidité d'Alfani et de Macedonio ne se lassait jamais ; la conscience troublée de Clément XlV aurait voulu justifier sa partialité en découvrant quelque trame mystérieuse. Tout fut inutile. Et néanmoins le Général de l'Institut avait fait beau jeu aux magistrats inquisiteurs.

Quelques amis de la Compagnie, deux ou trois même de ses Pères, avaient conseillé à Ricci de soustraire aux regards les papiers les plus importants de l'Ordre de Jésus. On lui offrait de les cacher en lieu sur Ricci déclara qu'il ne consentirait jamais à des actes qui pouvaient faire suspecter la parfaite innocence de ses Frères et la sienne propre. Il enjoignit de laisser les archives et les livres de compte à leur place ordinaire; chacun se conforma à la prescription.

Au milieu de tous les procès-verbaux et rapports qui furent adressés soit au Pape, soit aux cardinaux- Commissaires pour la suppression, il existe un document qui tire une certaine valeur de l'homme qui l'a rédigé et des fonctions que cet homme exerçait. Le Dominicain Thomas Marie Mamachi, maître du Sacré

Palais fut chargé de visiter une caisse de papiers et de livres saisis chez Tabbé Stefaniicci, ex-Jésuite. Le Dominicain, dont le nom est cher à la litléraliire chrétienne par son Traité des mœurs des fidèles -pendant les premiers siècles de l'Eglise et par d'autres ouvrages relijîieux, écrivit et signa de sa main un rapport sur celle visite. L'autographe est entre nos mains; il décèle en son auteur une perspicacité inquisitorialc qui ferait honneur à plus d'un ministre de la police.

Le P.Stefanucci appartenait à une famille romaine riche et honorée; il avait passé par les emplois importants de son Ordre; il était même le théologien du cardinal d'York, et voici les bases de l'accusation que dirige contre lui le maîlredu Sacré Collège. Les manuscrits des Jésuites contiennent des remarques sur les accusations dont la Compagnie fut l'objet; ils discutent le cas éventuel de la su[)pression; ils parlent des cours d'Espagne, de Portugal et de France, ainsi que du marquis de Poinbal. Ils contiennent des prophéties relatives aux Jésuites et au futur rétablissement de l'Institut. Les livres imprimés traitent en grande partie des événements du Portugal^ de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, du probabilisme et de la cause de Palafox.

De cet exposé de faits si simples le Dominicain a l'art de tirer trois chefs d'accusation contre les Jésuites. 1° Empressement à conserver de vaines prophéties, des écrits injurieux aux princes et à leurs ministres. 1° Attachement opiniâtre au jésuitisme, à des maximes que le Pape a condamnées par cela seul qu'il a supprimé l'Ordre de Jésus, o" Persévérance dans la conviction de l'innocence de la Compagnie. Mamachi développe ces trois accusations sans songer

qu'il élait bien permis à un enfant de saint Ignace de défendre son Institut ou de posséder les livres qui le défendaient, lorsque, dans la bibliothèque privée de Laurent Ganganelli, on trouvait tous les ouvrages qui attaquaient la Compagnie. Ces ouvrages, dont nous sommes le possesseur, portent encore à la première page ces mots écrits de la main même du Cordelier qui sera Clément XI v : Eû7 libris fralris Laurentii Ganganelli Sancti Offîcii consultoris.

Le maître du Sacré Palais ne se borne pas à ce rôle d'agent de police. Le P. Stefanucci est donc coupable; il lui trouve des complices dans un grand nombre de personnages haut placés; il demande qu'on les surveille. Puis, après avoir ap[)uyé son opinion sur une lettre de saint Augustin au prêtre Sixte, blâmait la négligence qui faisait tolérer à Rome les hérétiques de ce temps, Mamachi témoigne le désir de voir prendre des précautions contre les improbateurs du Bref. «< Dieu veuille, ajoute-t-il, qu'il n'y ait pas de semblables critiques à Rome, ou du moins qu'il y en ait peu et de basse ou médiocre condition. Qu'il ne s'y rencontre pas aussi des défenseurs de ces maximes que, par son Bref plein de prudence, Sa Sainteté veut voir abandonnées et rejetées par ceux même qui [)rofessaienl le Jésuitisme. En n'en tenant aucun compte, ne peut-il pas naître des discordes qui troublent la tranquillité des Etats et de TEgiise? Je n'en sais rien; mais ce que je comprends très bien par l'histoire, c'est que souvent les petites étincelles provoquent les grands incendies. »

Mamachi n'avait trouvé que des manuscrits ou des livres inoflPensifs : on voit les conséquences qu'il déduit de son inquisition. Ou'eùt-ce donc été si ses recherches l'eussent mis sur la trace d'un de ces mille

complots qu'on prête si généreusement aux Jésuites? Qu'eùt-ii dit si les preuves de la turbulence et des richesses tant reprochées à la Compagnie de Jésus se fussent trouvées dans leurs archives, là où elles devaient nécessairement se trouver, leur existence une fois admise.

Le procès contre les Jésuites embarrassait beaucoup plus les Cardinaux instructeurs que les accusés eux-mêmes; on résolut de le faire traîner en longueur. Ce fut alors qu'on exhuma les paroles, presque sacramentelles, mises dans la bouche de Ricci, ce fameux Sint lit siint, aiit non sint (1) , qui n'a jamais été prononcé, mais que tous les Pères de l'Institut ont pensé, car il était la conséquence de leurs vœux et de leur vie.

Du 16 août au 15 septembre 1775, on se fatigua à chercher la trace des complots et des intrigues qu'on désirait faire surgir. On employa à ce rude service les Prélats et les légistes qui s'étaient le plus vivement l)rononcés contre les Jésuites; et, le 15 septembre, le cardinal André Corsini, le pensionné de Pombal, le chef de la Commission située pour exécuter la sentence rendue, désespère lui-même d'arriver à son but. Ce n'est plus le facteur des mauvais livres de

(I) C'est Caraccioli , (l.ins son roman sur Clément XIV, qui attribue au P. Ricci ce mot devenu célèbre. Le Général de» Jésuites ne l'a jamais prononcé devant le Pape Clément XIV, puisqu'il hii fut imj^osbible de l'entretenir depuis son élévation an siège de Pierre. Ces paroles sont tombées de la bouche de Clément XIII. lorsqu'cn 1761 le Cardinal de Rocbecbouarl, ambassadeur de France à Rome, lui demandait de modifier essentiellement les Constitutions de l'Orilre. Ou voulait un supérieur particulier pour les Jt-suiles français; alors le Pape, résistant {\ ces iiinoviitioiis proposées, s'écria : «Qu'ils soient ce qu'ils sont ou qu'ils ne soient plus ! »

Paclinrlni; le cardinal André se transforme en geôlier; mais ses occupations ne l'empêchent pas de songer à ses intérêts , et il accuse réception de l'argent qu'il a si tristement gagné. « Bien que je sache, écrit-il à Pagliarini , que Marc Bargigli, chargé par moi de toucher ma pension de Portugal, ait répondu pleinement à votre dernière, qui m'en annonça le paiement, je ne veux pas néanmoins négliger de vous assurer moi-même de ma continuelle gratitude et de ma l'cconnaissance toujours présente pour les embarras que je vous cause. Si j'ai tant gardé à vous en donner une preuve sincère, ce retard lient aux nombreux travaux qui me pressent, puisque déjà, depuis un mois et plus, j'ai été choisi par Sa Sainteté comme président de la sacrée Congrégation destinée à procéder à la suppression de la Compagnie de Jésus. Celte suppression est effectuée depuis le soir du 1G août passé, ainsi que votre Seigneurie en aura été déjà informée. Vu le secret inviolable, base de la susdite Congrégation, je n'ai aucune nouvelle intéressante à vous communiquer. Seulement je vous dirai qu'au milieu des devoirs qui m'assiègent, celui de faire surveiller de prés par la troupe l'abbé Laurent Ricci et d'autres chefs de la Compagnie n'est pas le moindre. »

Clément Xiy, dans des prévisions d'avenir, n'avait pas osé engager l'Eglise d'une manière trop solennelle. Il avait toujours refusé de rendre une bulle pour la dissolution de la Société de Jésus, et sa sentence parut sous forme de bref (I) , comme plus fa-

(1) Un bref est une lettre que le P.'i|)e écrit aux roisj princes ou inagistrals, et (juelqucfuis à de simples particuliers : on a couuiure de l'expédier en papier, sur des affaires brèves, légères cl succiuotcj. La iriatièrc dus bulles e^t ordinairement plus im-

Êî LES JÉSUITES, 4\i

cile à révoquer. Ce bref ne fut pas déiioiicc aux Jésuites selon la coutume canonique ; on ne l'afficlia ni au Ciiamp de Flore ni aux portes de la basilique de Saint-Pierre. L'Eglise gallicane refusait de l'accepter. Le Roi d'Espagne le regarda comme insuflisant. La Cour de Naples défendit de le promulguer sous peine de mort. Marie-Thérèse , en se réservant tous ses droits, c'est à dire en laissant Joseph II s'emparer des cinquante millions de biens possédés par les Jésuites, concourut pui'cment et simplement aux vues du Pape pour le maintien de la tranquillité de l'Eglise. La Pologne résista pendant quelque temps; mais les vieux cantons suisses ne consentirent [tas aussi facilement à se soumettre. L'exécution du bief leur paraissait dangereuse pour la Religion catholique. Ils en écrivirent à Clément XIV. Dans cet intervalle , les disciples de l'Institut s'étaient sécularisés par obéissance : Lucerne , Fribourg et Soleure ne permirent jamais qu'ils abandonnassent leurs collèges. Ainsi le décret pontifical ne satisfaisait ni les amitiés ni les haines catholiques; il ne fut loué que par Pombal et par les Philosophes. Le Pape eut le

poviante; leur forme est plus ample ; elles sont toujours écrites sur parchemiu. Quand le Pape est mort, on n'expédie plus de bulles pendant la vacance du Sién;e. Le nouveau Pontife luimêine s'abstient de cette forme plus solennelle avant son couronnement : il ne donne alors que des brefs ou des demi-bulles [scmi-bolle ou niczze-lolle) , nom dérivé du cachet eu ploiu!> qui les accompa;;ne pentlu avec une ficelle, et dont une des faces est alors sans inscription. Dans les bulles proprement dites, ce cacliet représente d'un coté les fêles de saint Pierre et de saiut Paul, et de l'autre il porte le nom du J'upe régnunt : mais dans les demi-bulles, il n'y a que l'image des apôtres. Dizionario di crudiziono siorica ccclesiastica, etc., compilalo del cavalière (lac'tano Moroni, au mot Uolln, § J et 8, t. V, p. 277 et 231 ; aj

mot lirete, § I, t. VI, p. 117.

418 CLÉMEIST XtV

inyllieur de devenir un grand homme aux yeux des Calvinistes de Hollande et des Jansénistes dTIlrecht, qui firent frapper une médaille en son honneur. Cette flétrissure , dont ses vertus s'indiynèrent . fut sensible au cœur de Ganganelli^ en ai)prenant la joie des ennemis de la Religion il comprit toute l'étendue de son erreur, mais il s'était placé dans l'impossibilité de la réparer.

Il ne lui restait plus qu'à mourir; on tira de sa moi t une tlernière calomnie contre l'Ordre de Jésus. Schœll raconte (1) : « Clément XIV, dont la santé , selon la remarque de jikisieurs écrivains, conmiença à dépérir depuis la signature du bref , mourut le 22 septembre 1774 , âgé de prés de soixante-neuf ans. Après l'ouverture de son corps^qui se fit devant un grand nombre de curieux, les médecins déclarèrent que la maladie à laquelle il avait succombé provenait de dispositions scoibutiques et hemorroïdales, dont il était affecté depuis longues années , et qui étaient devenues mortelles par un travail excessif et par la coutume qu'il avait prise dé provoquer artificiellement des sueurs fortes, même dans les grandes chaleurs. Cependant les personnes formant ce qu'on appelait le parti espagnol répandirent un tas de fables pour faire croire qu'il avait été empoisonné avec de l'eau de Tofana, production imaginaire dont beaucoup d'ignorants ont parlé , et que personne n'a jamais vue ni connue. On fit circuler une quantité de pamphlets qui accusaient les Jésuites d'être les auteurs d'un crime dont l'existence ne repose sur aucun fait que 1 histoire puisse admettre. >• Quelques Catholiques n'ont pas eu la loyale discré-

(1) Cours d'histoire des Étals européens, l XLIV, p. 85.

ET LES iLàllTEâ. 410

lion de l'historien i)rotesUinL ; à leurs yeux Clément XIV est bien mort ein[.oisonné. Pour établir cette hypothèse, qui devait tout naturellement se transformer en cej-litude, puisqu'elle servait à dépopulariser la Compa^juie de Jésus, on s'appuya sur toute espèce de conjectures. On donna un rôle important à une villajjeoise de Valentano nommée Bernardine Renzi, pythonisse chrétienne, qui lisait dans l'avenir et qui annonça jour i)ar jour la mort du Souverain Pontife. De celait, assez peu rare dans les annales de l'Eglise, on tira d'étranges déductions. Bernardine prophétisait que le Sainl-Siége serait bientôt vacant, et qu'elle ne tarderait pas à être arrêtée. « Ganganelli, disait-elle, me tiendra en captivité, Braschi me délivrera. » Deux Jésuites , les PP. Coltraro et Venissa, furent soupçonnés, avec son confesseur, de répandre les prédictions de cette femme. La force armée les écroua au château Saint- Ange; Bernardine fut à son tour privée de la liberté. La plupart de ces faits se passaient avant le 21 juillet 1775. L'empoisonnement de Clément XIV eût été alors un crime utile aux Jésuites. On pourr.it le comprendre tout en le reprouvant; mais après le bref, que leur importait la vie ou la mort du Pape? Quand des hommes aussi habiles qu'on les suppose se décident à un assassinat, ce n'est pas pour consacrer un fait accompli qu'ils se font coupables, mais pour le prévenir. Les Jésuites n'ont pas tué Ganganelli quand son décès leur était avantageux, lorsqu'ils étaient encore debout; est-il possible, est-il présumable qu'ils l'aient empoisonné quand leurs supérieurs languissaient dans les fers, et quand eux-mêmes, dispersés et ruinés, subissaient leur destin avec une simplicité d'enfants?

420 CLÉJEIST XÎV

On ;iv;iit prétendu que les Philosophes et le duc de Choiseul avaient fait mourir le Daupliin, fils du roi Louis XV, et le Pape Rezzonico. C'était une calomnie et une invraisemblance. L'insloire les repousse toutes deux avec dédain, car pour croire aux grands crimes il faut de grandes preuves. Les adversaires de la Compa[înie de Jésus, à quelque secte qu'ils appartiennent, n'ont pas eu cette réserve. A les entendre, à les lire dans ces documents autographes que nous venons devoquer, les Jésuites, vivant au milieu du monde, dans la solitude ou sur les terres vieigesdes Missions semblent tenir boutique de poison. Ils effaceraient par leurs crimes imaginaires toutes les Locustes de l'antiquité, et en face de tant dimputalions, on est tenté de se demander si, dans ce sièi;le, la mort naturelle avait été supprimée par arrêt de la pliilantroi)ie nouvellement découverte. Les Jésuites possédaient le secret de tuer leurs ennemis, Inévitablement ils ont dû frapper Ganganelli. On a donc affirmé sur dévalues soupçons, nés d'une haine implacable, que la mort du Pape avait offert ditïérents symptômes d'empoisonnement, et que 1 li même, dans son agonie, avait pîoclamé qu'il mourait victime.

Cette agonie fut. il est vrai, aussi longue que doulouieuse : elle commença le jour où il s'assit sur la Chaire apostolique, elle ne se termina qu'avec son dernier soupir. Il y eut dans ce Pontife, peu fait pour la lutte, un combat intérieur qui dévora les l'estes de sa vie; combat atïreux où la faiblesse était aux prises avec la justice. Il résista, il atermoya autant que les ressources de son imagination le permirent; il espéra toujours que ce calice d'amertume, présenté par les princes de la maison de Bourbon, serait éloigné de ses lèvres; mais à l'arrivée du comte de Florida-

ET LES JÉSIITES. 421

Bkinca ses angoisses redoublèrent. L'ambassadeur espagnol fui le bourreau de l'homme ; le remords acheva le Pontife.

Le souvenir de la Compagnie de Jésus, détruite par lui, l'assiégeait sans cesse. Alors son esprit, parfois lucide, mesurait le mal qu'il avait foit à l'Eglise, la tache qui déshonorait son nom, l'opprobre qui s'attachait à un Pape dont les ennemis de toute religion célébraient seuls les philosophiques vertus. Le contraste de la douleur des fidèles et de la joie des incrédules éîait pour lui une désolation. D'amères pensées le tourmentaient jour et nuit; sa raison s'égarait, et souvent, au milieu des ténèbres, il se réveillait en sursaut croyant entendre les cloches du Gesù qui tintaient son agonie.

Dans cette occasion comme toujours, les persécutés ne furent pas les plus à plaindre. En prése^jce de ce déses{)oir , il ne resta plus aux proscrits qu'à prier pour le proscri[)teur plus malheureux que ses victilimes. Il avait dit en signant le bref : ' Qitesta sî/ppressione mi darà la inorte!^^ Longtemps après l'avoir promulgué, on le voyait errer dans ses appartements, et s'écrier à travers les sanglots : «Grâce! grâce! Conipuhus feci! coinpulsiis fcc'il » Déplorable aveu qu'un noble repentir arrachait à la dénience. Le P;ipe était menacé de mourir fou; mais ce n'était pas l'acqua di tofana, ce chimérique poison administré par une main invisible qui corrompait son sang, qui brûlait ses enlrailles , qui faisait de son sommeil la plus cruelle des agitations. Enfin le 22 septembre 1771, la raison revint à Clément, mais la raison .ivec la mort. A ce suprême moujcnt la plénitude de son intelligence lui fut rendue. Le c.ii'dinal M.ilvczzi , le mauvais ange du Pontife , assistait à sa

dernière heure ; Dieu ne permit pas que le successeur des Apôtres ex|)iràt sans réconciliation avec le ciel. Pour arracher cette âme de Pape à l'enfer, qui, selon une de ses paroles, était devenu sa maison , et pour que la tombe ne s'ouvrît pas sans espérance sur celui qui ne cessait de répéter : n 0/ Dio^ sono dannatoU^ Un miracle était nécessaire. Le miracle se fit. Saint Alphonse de Liguori était alors évêque de Santa Agata dei Goli au royaume de Naples. La Providence, qui veillait encore plus à l'honneur du Pontificat suprême qu'au salut d'un chrétien compromis par une grande faute, désigna Alphonse de Liguori comme son intermédiaire entre le ciel et Ganganelli. Au procès de la canonisation de ce saint (1) on lit de quelle manière le prodige s'opéra.

«c Le vénérable serviteur de Dieu, demeurant à Arienzo, petite ville de son diocèse (c'était le 21 septembre 1774) eut une espèce d'évanouissement. Assis sur son fauteuil, il l'csta environ deux jours dans un doux et profond sommeil. Un des gens de service voulut l'éveiller. Son Vicaire Général, don Jean-Nicolas de Rubino, ordonna de le laisser reposer, mais de le garder à vue. S'étant enfin éveillé et ayant aussitôt donné quelques coups de sonnette, ses gens accoururent. Les voyant fort étonnés : « Qu'est-ce qu'il y a ? leur dit-il. — Ce qu'il y a répondirent-ils, voilà deux jours que vous ne parlez pas, que vous ne mangez pas, que vous ne donnez aucun signe. — Vous autres, dit le serviteur de Dieu, vous me croyiez endormi, mais il n'en était rien; vous ne savez pas que je suis allé assister le Pape, qui est déjà mort.

{l) Informatio, animadvcrsioHoa et rcspoiisio supra virlutihua V. S. D. Àlphonsi lU'.iriœ di Liyorio, (Rome, 1806.)

On ne tai'da point d'apprendre que Clément XIV était mort le il2 septembre;, à treize heures (entre huit et neuf heures du matin), c'est à dire au moment précis où le serviteur de Dieu avait agité sa sonnette. » •

Tel est ce récit dont Pvome , si difficile en matière de miracles et qui ne les constate qu'après les avoir mûrement examinés, accepte la responsabilité dans les actes de la canonisation d'Alphonse de Liguori. Rome l'a discuté; Rome a prononcé; celte bilocotion est un fait historique.

Liguori assistait le PapeClémentXlV à ses derniers moments, et cette intervention^ dont Ganganelli seul eut connaissance, dont seul il ressentit les mystérieux efïets, fit régner le calme et sans doute l'espérance dans son cœur si violemment agité. On l'avait forcé à créer in pctfo onze cardinaux imposés par les ennemis de la Société de Jésus. Malvezzi veut profiter de cette sérénité dont il n'a pas le secret. Il supplie le Pape d'achever son œuvre en confirmant les promotions qui seront nécessaires aux puissances dans le prochain Conclave. La justice était enfin descendue sur la tète du Pontife. Il avait la conscience du prodige que le ciel accomplissait en sa faveur; il s'en montra digne en refusant d'accéder à la demande du Cardinal. "Je ne le puis ni ne le dois, répondit il, et le Seigneur jugera mes motifs.» Malvezzi et ses complices insistaient, «i Non, non. s'écria le Pape, je vais à l'Eternité, et je s;iis pourquoi. »

Ce refus, si extraordinaire dans un souverain Pontife qui avait tant accordé, paraissait inexplicable. Il se fit avec un courage que semblait doubler l'approche des jugements de Dieu, et Ganganelli expira saintement comme il aurait toujours vécu s'il n'eût

424 CLÉMEAT XIV

pas mis une heure cVnrabUion et un désir d'iniquiU^ entre sa pourpre et la tiare.

A Rome , la mort n'amène jamais le jour des éloges comme dans le reste du monde. Les Egyptiens de la ville éternelle traînent inévitablement au tribunal de leurs sarcasmes le Pape que le trépas vient de soustraire à leur respectueuse familiarité. Ils se vengent de leur adoration en poursuivant sa mémoire. Celle de Clément XIV fut insultée sans pitié; et tandis que le cri de la malédiction romaine se confondait avec les louanges intéressées que la secte pbiloso|)l!ique faisait entendre sur ce tombeau entr'ouvert, un Jésuite, le P. Jules de Cordara, traçait celte page de ses Coîiimentaircs sur la sitppression de la Compagnie. « Ainsi Clément XÏV finit sa vie, ainsi il termina son court pontificat. Pape, s'il est permis de s'exprimer ainsi, plus malheureux que méchant. Pape qui aurait été admirable s'il eût vécu dans des lemps meilleurs. Car il était recommandable par plusieurs qualités insignes de l'esprit. Il avait du savoir et des vertus. On trouvait en lui une sagacité profonde, principal mérite d'un Prince, à mon avis. Quoique au faite des honneurs, il était doué d'une sagesse vraie, d'une rare modération. Doux, affable, bon, d"un caractère toujours égal, jamais précipité dans ses conseils, ne se laissant jamais aller aux excès de zèle. De la dignité dont il était revêtu, la plus grande sur la terre, il ne paraissait prendre qu'à l'extérieur le luxe qui l'entoure et les soins du gouvernement qui y sont attachés.

« Voyant les princes imbus des opinions de Fébronius et remplis de pr(\jugés sur l'autorité du Souverain Pontife, il crut arrêter leurs projets en se faisant à lui même ainsi qu'à l'Eglise deux graves blessures.

La première fut la deslniclion de notre Institut; la seconde . plus profonde encore, plus difficile à guérir , fut la suppression en quelque sorte de cette Constitution à la fois si ancienne et si vénérable que Ion appelait la huWe i7i cœ7ia Domini. A elle seule, elle faisait la force du Saint-Siège, elle le soutenait debout en face de l'univers catholique. Ces deux mesures perpétueront le souvenir du pontificat de Ganganelli , mais ce souvenir sera toujours accompagné de larmes et de douleur. Un autre Pape . quel (|u'il fût, et vivant comme Ganganelli dans ces temps mauvais, aurait-il agi autrement? Oui le sait? Sans doute le Pape, comme Pasteur suprême, a un pouvoir souverain et légitime sur tout le troupeau et sur les Rois eux-mêmes qui sont les fils de l'Eglise; mais peut-il exercer ce pouvoir alors même que les Princes le combattent et lui déclarent la guerre? En ces temps malheureux, la puissance des Rois l'emportait de beaucoup sur celle du Pape. En un mot, si Ganganelli fit mal, du moins faut-il penser qu'une intention mauvaise ne présida point à son œuvre. »

Un autre Jésuite, le P. Louis Mozzi, dans un ouvrage qui, vers cette époque, obtint une grande vogue en Italie, n'est pas moins respectueux envers la mémoire de Ganganelli. «■• On sait, dit-il (1), que Clément était disposé à renoncer même au pontificat plutôt que d'en venir à cette extrémité: il le déclara bien souvent, et toutefois il y est venu. Mais chacun en connaît-il bien le moment, la manière, la cause? 0 mes enfants! chers amis de la Compagnie qui n'est plus, honorez le souvenir d'un Pontife qui est moins

(1 ) I projeta dcyV incrcdiiUadanno dilla Religiottc disvcllali velle opère di Vrcdcrico il grande, p. 103. (.Vssisi, 1791.)

^i'^a CLÉMENT XIV

indigne de votre estime qu'il ne mérite toute votre eompassion. Ayez encore un peu de patience; tout se voit, mais on ne peut tout dire. Le temps propice n'est pas encore arrivé pour vous; il viendra, et il passera pour les autres. Ayons confiance en Dieu, et soyons-lui toujours fidèles. Dieu seul doit nous justifier. Réfléchissez aux conséquences de notre suppression, aux événements qui se succèdent chaque jour, et jugez s'il pouvait commencer à le faire d'une manière plus éclatante. »

Voilà le dernier mot des Jésuites sur Clément XIV. Il résume les actes de sa vie, il les apprécie au point de vue de la charité sacerdotale et peut-être à celui de l'estime personnelle. C'est à la postérité à dire sil lui est permis de ratifier un pareil jugement. Elle commence aujourd'hui seulement pour Ganganelli, car les éloges intéressés dont on a souillé sa mémoire, les soupçons qui s'élevèrent contre lui , tout maintenant est expliqué. Et l'on voit que si son nom a été respecté et protégé jusqu'ici, c'est à des Jésuites qu'il doit ces derniers honneurs de l'histoire. Les adversaires de la Compagnie se gardent bien de rendre le même témoignage. « La personne du Souverain Pontife, ainsi s'exprime Gioberti (1), cesse d'être inviolable pour ces humbles moines aussitôt qu'elle leur devient quelque peu hostile, et Luther parle des Papes de son temps d'une manière moins blâmable que ne le firent certains écrivains de la secte au sujet de rintemerato Clémente, parceque ce f rand Pontife osa préférer le repos des Etats, le bien de la PiCligion . la tranquillité, la sûreté, la gloire de l'Eglise à l'avantage de la Compagnie. »

(I) Proleg. ciel primalo, p. 192.

Nous avons prouvé que ce quintuple but ne fut jamais atteint. On lavait proposé à Ganganelli comme un mirage trompeur; il s'y laissa prendre. Ses souffrances morales sur le trône, les anxiétés de sa vie de Pape, les désespoirs de sa mort, tout révèle que Vintemerato Clémente n'est grand aux yeux des ennemis de l'Eglise que parccqu'il fut faible devant le Seigneur.

Six jours après ce trépas , le cardinal de Bernis , qui avait à prémunir le jeune roi Louis XVI contre les Jésuites, écrivait au ministre des affaires étrangères : « Le genre de maladie du Pape et surtout les circonstances de la mort font croire communément qu'elle n'a pas été naturelle... Les médecins qui ont assisté à l'ouverture du cadavre s'expriment avec prudence, et les chirurgiens avec moins de circonspeclion. Il vaut mieux croire à la relation des premiers que de chercher à éclaircir une vérité trop affligeante , et qu'il serait peut-être fâcheux de découvrir. »

Le 26 octobre, les soupçons qu'il a laissé entrevoir se confirment dans son esprit, il veut les faire passer dans celui du Roi. Il mande au ministre : " Quand on sera instruit autant que je le suis, d'après les documents certains que le feu Pape m'a communiqués, on trouvera la suppression bien juste et bien nécessaire. Les circonstances qui ont précédé , accompagné et suivi la mort du deinier Pape excitent également l'horreur et la compassion.... Je rassemble actuellement les vraies circonstances de la maladie et de la moit de Clément XIV , qui , vicaire de Jésus- Christ, a prié, comme le Rédempteur, pour ses plus im[)lacables ennemis, et qui a poussé la délicatesse de conscience au point de ne laisser échapper qu'à peine

les cruels soupçons dont il était dévoré depuis la semaine sainte , époque de sa maladie. On ne peut pas dissimuler au Roi des vérités, quelque tristes qu'elles soient, qui seront consacrées dans l'histoire. »

Les Philosophes connaissaient la correspondance de Bernis, ils savaient les inquiétudes qu'elle recèle; il était de leur avantage de les propager. d'Alembert essaie de faire peur à Frédéric II de la terrible milice qui, après avoir enseigné la doctrine du régicide, ose évoquer des Locustes jusque sous les lambris du Vatican. Le J5 novembre 1774, le roi de Prusse rassure en ces termes le sophiste français (1) : « Je vous prie de ne pas ajouter foi légèrement aux calomnies qu'on répand contre nos bons Pères. Rien n'est plus faux que le bruit qui a couru de l'empoisonnement du Pape. Il s'est fort chagriné de ce qu'en annonçant aux Cardinaux la restitution d'Avignon, personne ne l'en a félicité , et de ce qu'une nouvelle aussi avantageuse au Saint-Siège a été reçue avec autant de froideur. Une petite fille a prophétisé qu'on l'empoisonnerait tel jour; mais croyez-vous cette petite fille inspirée? Le Pape n'est point mort en conséquence de cette prophétie, mais d'un dessèchement total des sucs. Il a été ouvert, et on n'a point trouvé le moindre indice de poison. Mais il s'est souvent reproché la faiblesse qu'il a eue de sacrifier un Ordre tel que celui des Jésuites à la fantaisie de ses enfants rebelles. Il a été d'une humeur chagrine et brusque les derniers temps de sa vie , ce qui a contribué à raccourcir ses jours. »

Bernis invoque la conscience future de l'histoire ;

(I) OEtivrcs philosophiques de d\ilembert, Correspondance, l. XV 111,

ET LES JÉSllTES. 429

riiistoire(l) a parlé comme Frédéric H. Les Proles- (aiits eux-mêmes l'ont écrite sous la dictée de leurs préjugés antijésuiliques, et elle disculpe les Pères de la Compaj^nie du crime dont Bernis tente de les charger. Il s'efforçait de s'appuyer sur letémoignaije plus ou moins circonspect des hommes de l'art; ce témoignage lui fit défaut. Les docteurs Noél Salicetti etAdinolfi, l'un médecin du palais apostolique, l'autre médecin ordinaire du Pape , décrivirent dans un rapport circonslancié les causes et les effets de la maladie de Clément XIV. Ils le remirent entre les mains du prélat Archinto, majordome de Ganganelli, et ce Mémoire , daté du 11 décembre 1774 , conclut dans toutes ses parties en faveur d'une moit naturelle. Il se termine ainsi : « Il n'y aurait rien d'étrange qu'après vingt-huit ou trente heures les chairs se fussent trouvées dans une grande pulré-

(I) Un écrivain italien, Beccalini, rapporte, dans son lîisloiie de Pic r/, les divers bruits qui coururent à Konie et dans le monde lors du trépas de Clément XIV; puis il ajoute : «Maintenant personne ne soutient cette hypothèse, et lo Cardinal de Demis, après avoir pris parti pour l'empoisonnement, a avoué souvent (jn'il n'en croyait pins rien. » [Storiadi Pio VI, t. I, p. 3i.)

Can<:cllieri , l'un des savants les plus distingués de l'Italie , et qui mourut en 1826, confirme, aux pages 4U9 et 515 de sa S'oria di solentii posscssi dci siimnii Fontifici, le récit de la mort naturelle de Clément XIV, et il dit : « t^u'à cause de l'àcreté et de la corruption des humeurs dans le corps du Pape défunt, il ne put être exposé, selon la coutume, les trois premiers jours, les pieds découverts. »

Le comte Joseph de Gorani, cet écrivain milanais qui embrassa avec tant il'ardeur la cause de la Révoluti<m française et qui fut lin adversaire si prononcé de l'Eglise et des Jésuites, nie l'empoisonnement de Clément XIV. Dans ses Mémoires sucrcts et criliqucs des cours el des gouvernements de l'Italie, il rejette avec dédain cette fahlc.

faclion. On sait qu'alors la chaleur (^tait excessive et qu'il soufflait un vent brûlant, bien capable de produire et d'augmenter la corruption en peu de temps. Si, parmi le tumulte que causa dans la multitude ce fâcheux événement, on eût fait attention à l'impression que fait le vent du midi sur les cadavres , même embaumés, comme le sont d'ordinaire ceux des Souverains Pontifes, à l'ouverture et à la dissection de toutes les parties examinées à loisir et remises ensuite à leur place naturelle , il ne se fût pas répandu dans le public tant de faux bruits , la populace étant naturellement portée à adopter le merveilleux des opinions extraordinaires.

•' Voilà mon sentiment au sujet de cette maladie mortelle, qui a commencé lentement, duré longtemps, dont nous avons reconnu les symptômes non équivoques, mais clairs et palpables, dans l'ouverture qui s'est faite du corps en présence de presque tout un public; et ceux qui y ont assisté, pour peu qu'ils soient clairvoyants, exem|)ts de prévention et dégagés de tout esprit de parti, ont dû reconnaître que l'altération des parties nobles ne doit légitimement s'attri- I)!;er qu'à des causes purement naturelles. Je me croirais coupable d'un grand crime si, dans une affaire d'une aussi majeure importance, je ne rendais pas à la vérité toute la justice qu'on est en droit d'attendre d'un homme de problLé , tel que je me flatte de l'être. »

L'honneur et la science donnaient un démenti officiel aux suppositions que la calomnie était intéressé h répandre. Battue sur un point, elle se replia sur un autre. Le P. Marzoni, Général des Conventuels de Saint-François, était l'ami. l'ancien confesseur de Clément XIV. Le Souverain Pontife é.vait appartenu

ET LES JÉSLITES. 4oî

à cet Institut, et Marzoni, qui ne s'était pas séparé de lui pendant cette longue a^^onie n'avait jamais été suspect de partialité à l'égard des Jésuites. On profita de ces circonstances ; on fit courir le bruit en Europe que le Pape avait confié à Marzoni qu'il croyait mourir empoisonné. Les enfants de saint Ignace étaient épars sur le globe, leurs adversaires de France et d'Espagne jouissaient à Rome d'un crédit sans bornes; le Général des Cordeliers ne recula pas néanmoins devant l'accomplissement d'un devoir. Le tribunal de l'Inquisition linterrogeait ; il répondit par la déclaration suivante :

«i Moi, soussigné, Ministre général de l'Ordre des Conventuels de Saint-François, sachant bien que par le serment on prend à témoin de ce qu'on jure le Dieu souverain et infiniment vrai ; moi, certain de ce que j'assure, sans aucune contrainte, en présence du Dieu, qui sait que je ne mens pas. par ces paioles pleines de vérité, écrites et tracées de ma propre main, je jure et atteste à tout l'univers que, dans aucune circonstance quelconque, Clément XIV ne m'a jamais dit, ou avoir été empoisonné, ou avoir éprouvé les moindres atteintes du poison. Je jure aussi que jamais je n'ai dit, à qui que ce soit, que le même Clément XIV m'ait fait la confidence, ou qu'il avait été empoisonné ou qu'il avait éprouvé les moindres atteintes du poison. Dieu m'est témoin.

i Donné dans le couvent des Douze-Apôtres de Rome, ce 27 juillet 1775.

<( Moi. Frère Lolis-Marie Marzom, li Ministre général de lOrdre. »

Clément XIV ne mourut pas de la main des Jésuites ; le fait est attesté par les Prolestants , par ses

médecins, par ses amis, et surtout par l'évidence; mais les Jésuites sont marts sous le bref qu'il a porté. Ganganelli a signé leur ruine sans le vouloir. Un secret désir de monter sur la Chaire apostolique avait flatté son cœur; pour satisfaire ce désir, le Cardinal conventuel se résigna à l'injustice. Pape, il se laissa entraîner au-delà de ses prévisions. On le poussa vers l'abîme en flattant son besoin de popularité; on le tua pour escalader le Saint-Siège et arriver plus vite à la révolution que préparaient mille turbulences dans les esprits. Les Jésuites n'existent plus; mais les Rois catholiques ont pris des engagements contre eux. Les passions de Charles III, l'avidité tracassière de Joseph II, la jeunesse de Louis XVI rendent impossible laréhabililation de l'Institut de saint Ignace. En 1769 , les Ministres des Cours et les Encyclopédistes sont parvenus à dominer une fraction du Conclave; ils y ont introduit la simonie, la peur et l'obéissance passive. Un scandale inoui est sorti de cette intrigue; il faut que ce scandale porte ses fruits en se perpétuant (1). Une partie du Sacré Collège a été

(1) Un fait qui ne manque pas d'intérêt constate la singulière position dans laquelle lo bref Dominus ne Redemptor a placé la cour de Rome. La Léatificalion du P. Pignatelli se poursuit avec activité, et dans la posilio supra iiilroductioue causœ (p. 6, no 7 et 8. Romœ, 1842) nous lisons que le promoteur de la foi, dans les objections faites au sujet de l'inlroduction de la cause du vénérable Joseph-Marie Pignatclli émet l'objection suivante : « On doit examiner si le serviteur de Dieu n'a jamais désapprouvé de vive voix ou par écrit le bref de suppression de la Compafjnie de Jésus et s'il ne s'y est jamais oj)posé. D'autant plus que, lorsqu'il était [irofcsseur à Ferrare, on entendit le serviteur de Dieu dire à ses Fières : o Quels motifs avons-nous de nous affliger, puiscpie nous sommes innocents du mallieur qui Qous i'iap|)e? Ils sont bien plus malheureux ceux qui ont donne

faible une fois, elle a sacrifié la Com[)asnie de Jésus et l'honneur du Siège ai)OStolique à de coupables manœuvres, à des tendances plus coupables encore; la maison de Bourbon se Uj^ue de nouveau pour éterniser son ascendant sur les Cardinaux.

Les Rois redoutent de voir l'Eglise briser lœuvre d'iniquité qu'un pape a été forcé de consommer. Clément XIV, l'instrument de leur colère, est descendu dans la tombe; ils accusent sa mémoire, et ils prennent des précautions pour que son successeur soit rais dans l'impossibilité d'être équitable. Le 24 octobre 1774, Louis XVI, à peine sur le trône, signe les instructions suivantes, que le comte Gravier de Vergennes. Son Ministre des affaires étrangères^ a rédigées pour les cardinaux de Luynes et de Beruis, entrés au Conclave. Ces instructions secrètes sont une amère censure du pontificat de Ganganelli; elles révèlent les véritables pensées de la Cour romaine à l'égard de la Société de Jésus.

occasion ou qui ont contribué à la tlestruction de notre Ordre. Les luraies doivent couler de leurs yeux bien plutôt que des nôtres. »

L'avocat des lUtes répond aux pages 33, 34, etc., < que le serviteur de Dieu ne dit jamais un seul mot contre le bref; qu'il 'accepta et s'y soumit avec résignation. » A la citation il ré|)ond en di:>ant a que le serviteur de Dieu avait bien pu prononcer ces paroles, comme étant convaincu que les vr.nis ennemis de l'Eglise avaient été ceux cjni employèrent toute sorte de coupables intrigues pour oi)tcnir du Pape la suppression .. » Kt il apporte comme preuve b;s témoignages do Voltaire, de d'.Membert et des autres Pliilosopbcs.

Maintenant que l'bistoire a décliirc le voile, il est à espérer que le promoteur de la foi croira devoir renoncer à une objection qui trouve la j)lus concluante des réponses d.ins les documents émanés de toutes les cliancelleries , et (jiic nous pul>lions pour la plus grande gloire de la justice.

4Zi CLÉMENT Xrv

«. L'Eglise, ainsi parle le comte de Versonnes, vient d'être privée d'un chef qui l'a gouvernée avec sagesse et prudence, et qui l'a édifice par sa piété et par ses vertus. Le choix de son successeur présente d'autant plus de difficultés et d'embarras, qu'indépendamment du petit nombre de sujets doués de qualités éminentes que requiert le suprême sacerdoce, il règne parmi It's Cardinaux une fermentation sourde qui annonce un Conclave des plus orageux.

« On trouve la source de cette fermentation dans l'administration du feu Pape. La méthode qu'il a conf^lamment suivie de ne jamais consulter les Cardinaux sur aucun objet qui intéressât^ soit le gouvernement de l'Eglise, soit le gouvernement temporel de ses Etats, et surtout le projet qu'il avait concerté avec les Souverains de la maison de Bourbon pour abolir l'Institut des Jésuites, et qu'il consomma sans le concours et sans la participation du Sacré Collège, ont excité tout le ressentiment des Cardinaux italiens, ou au moins de la plupart d'entre eux, et leur ont inspiré une haine indélébile pour sa personne et pour son administration. On doit juger de là que les Cardinaux improuvent au fond de leur cœur toutes les opérations de Clément XIV, et qu'ils ne demandent que les moyens et l'occasion de les renverser. Celte opinion est justifiée par tous les détails qu'on a reçus concernant leurs dispositions et leurs affections, que h; plus grand nombre d'entre eux n'a pas même cherché à déguiser, et l'on peut en conclure avec une sorte de certitude que tous les Cardinaux, ceux surtout qui sont reconnus pour êlre encore attachés à la Société éteinte , sont peu affectionnés aux princes de la maison de Bourbon , et qu'on doit s'attendre aux plus grands efforts de leur part pour conlrecar-

rer le choix d'an Pape qui réunirait les suffrages des Couronnes.

« C'est dans cet état de choses que Messeio'neurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes vont entrer au Conclave et prendre part à l'élection d'un nouveau Pontife.

« La parfaite intelligence qui règne entre le Fvoi et le Roi d'Espagne a déterminé Sa Majesté à consulter ce Prince sur le parti qu'il convient aux deux Couronnes de prendre, et de concerter avec lui les dcmarcTies communes qu'il sera nécessaire de faire dans une conjoncture aussi intéressante et aussi délicate.

u Par la réponse que Sa Majesté catholique a donnée, elle annonce que les instructions qui seront adressées de sa part à son Ministre à Rome porteront en substance « que le Roi catliolique ne pense pas «( que les deux Cours doivent donner à leurs Ministres « des instructions précises et positives relativement « aux sujets capables ou non; que ces instructions ne «i pouvant être rédigées que d'après les informations <i de ces mêmes Ministres, il sera plus naturel de con- « fier à leur discernement et à leur conduite la to- <i talité de la négociation, et de leur laisser le soin «t de nourrir les bonnes dispositions des Cardinaux «i en qui ils reconnaîtront des idées conformes à nos «-vues, d'éloigner ceux en qui ces dispositions ne <i seront pas aussi satisfaisantes que nous le dési- « rerions, et de s'opposer absolument s'il le faut à <■ l'exaltation des autres , particulièrement des parti- <! tisans des Jésuites, qui fondent siu-eux toutes leurs «1 espérances. »

<c Comme le Roi n'est pas moins animé que le Roi son oncle du zèle le plus pur pour le bien de la Reli-

gion, et (lu désir le plus vif pour le maintien de la paix dans l'Eglise, Sa Majesté est résolue de se conformer en tous points aux dispositions de Sa Majesté catholique, et d'agir avec elle dans une parfaite uniformité de principes, de sentiments et de vues pour l'élection dont le Sacré Collège va s'occuper. En conséquence l'intention de Sa Majesté est que Messeigneurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes concertent leur conduite et toutes leurs démarches avec le comte de La Floride Blanche, qu'ils agissent dans tous les cas dans le plus parfait accord avec ce Ministre, et qu'ils réunissent leurs efforts et leurs moyens aux siens pour que le Sacré Collège élève sur la Chaire de saint Pierre un pape (jui apporte dans le gouvernement de l'Eglise l'esprit de charité, de concorde et de paix, qui préfère constamment aux moyens violents les voies de la douceur et de la modération , et qui sache concilier les prérogatives et les prétentions du Saint-Siège avec les égards dus aux droits légitimes des Couronnes. Peut-être ne serait-il pas moins important de veiller à ce qu'on n'élève sur la Chaire de saint Pierre un Pape de vues trop bornées et d'un caractère faible et susceptible de se laisser dominer, pour prévenir qu'avec de bonnes et pieuses intentions il ne puisse devenir l'agent des passions des esprits turbulents qui pourraient surprendre sa religion, et par ce moyen renouveler les troubles qu'on eut tant de peine à apaiser.

« Tel est le vœu commun des deux Monarques. Ils n'ont aucune sorte de prédilection personnelle pour aucun Cardinal en particulier, et ils s'en rapportent entièrement à leurs Ministres respectifs, tant pour le choix à faire d'un Souverain Poutife que pour l'exclusion à donner aux candidats qu'ils jugeront

ET LES JÉSLITIS. 457

nidigrics d'être revêtu de ce sublime caractère.

« Cette exclusion a paru au Roi d'Espagne digne de toute son attention, et le Prince, d'après les rapports du comte de La Floride-Blanche, a indiqué exactement ditïérents sujets qui méritent les suffrages des Couronnes, etceuxqui ne sauralentleurconvenir à cause de leur ténacité dans les principes ultramon- (ains ou parce qu'ils sont partisans déclarés des Jésuites. Les premiers (indépendamment du Cardinal Sersale) sont les Cardinaux JNegroni, Simone, Casali, Rlarefoschi , Malvezzi, Zelada, Corsini et Conti; et I)armi les seconds Sa Majesté Catholique distingue ceux qu'il ne faut qu'éviter, tels que les Cardinaux Boschi, Colonna, Carraccioli, Fantuzzi, et peut-être Visconti, d'avec ceux à l'élection desquels il faut s'opposer absolument, tels que les Cardinaux Castelli, Rossi , Buftalini, Pamfili, Paracciani, Borromeo, Spinola , Calini, Torregiani, Buonacorsi, Giraud et des Lanzes.

«i L'intention du Roi est que messeigneurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes suivent cette distinction en tous ses points, à moins (juedes circonstances particulières et des connais.«-ances mieux api)rofondies que celles du comte de La Floride-Blanche ne leur aient donné une oi)inion différente de la sienne sur l'un des Cardinaux qui viennent d'être nonnués : auquel cas ils la counnuniqueront à ce Ministre, et lâclieront de ly ramener, afin (juc son langage à l'égard de ces mêmes sujets soit enlièiemeiil conforme au leui'. Cependant où il ne céderait i)as ils devront lui faire le sacrifice de leur opinion particulière. »

Ainsi la France servait pleinement les vengeances du Roi d'Espagne, vengeances dont elle ignorait le

LtS JESUITES. 'àl

138 CLÉ.lîEKT XIV

iiiotiP. Louis XVI et Vergenncs s'assooinient aux iniquiiés passées; et puisque la Société de Jésus avait été frappée, malgré le Sacré Collège, malgré le vœu de la presque unanimité de l'épiscopat et des Catholiques, on voulait éterniser la proscription en donnant à l'Eglise un Pape selon le cœur des |)uissanci.-s et des Encyclojjédistes. A quelques noms j)rès, le Conclave était composé des mêmes éléments que celui de 1760. Les dernières années du pontificat de Ganganelli , la lutte intérieure qu'il avait. soutenue, les outrages qu'il .-ivait subis, sa démence, sa mort si pleine d'enseignements, tout cela était présent au souvenir des Cardinaux. Au fond de leurs cellules du Vatican, ils entendaient les insultes et les moqueries dont le peuple de Rome chargeait la mémoire de Clément XIV. Ils avaient été témoins des scandales qui précédèrent et suivirent son élection ; ils en rougissaient. Personne n'osait les recommencer, et le 15 février 1775 le Cardinal Ange Braschi fut nommé Pape.

Elève des Jésuites, il avait toujours affectionné l'Institut et ses premiers maîtres: il ne taisait pas ses regrets de disci|)lc et de Pontife; il n'en fut pas moins élu à l'unanimité. Il vénérait la mémoire de son prédécesseur, et, quoique avec un caractéie tout opposé, il avait en lui assez de vertus, de courage, de grandeur et de majesté pour le faire oublier, ou pour réparer son erreur.

Pie VL dont le peuple romain saluait avec amour l'avènement, dont il aimait le faste et la charité, com[)rit, en montant sur le trône, l'inextricable position dans laquelle Ganganelli s'était engagé. Clément XIV avait, à son insu, jeté un long ferment de discorde dans l'Eglise : en dissolvant l'Ordre de saint

ET LES JÉSUITES. iôO

lîïnace de Loyola, sêins le juger, sans le contlimuer. il yvait mis en doute l'œuvre de tous les Pontifes, de- IMiis Paul 111 jusqu'à Clément XIII. Par un sentiment de eonvenance sacerdotale et [)olitique, Pie VI respecta eeqiie Ganganelli avait lait. Il ne lui élait pas possible de ressuseiler un Institut que son prédécesseur avait, selon lui, si fatalement tué; il ne pouvait qu'adoucir le sort des Jésuites, Par un in(j[énieux arlifice d'iium.iuilé, il décida que leur procès serait continué et niené à sa fin, puis [)our flétrir les injustices commises, tout en épargnant llionnenr du Pontifical, il relégua dans l'ouMi Aifani et IMacedonio. L'oubli, à Piome. c'est le châtiment le i)lus grave (pii puisse être infligé aux amhilieux.

En face de ce Roi de l'Eglise, beau de sérénité et brillant sous l'auréole populaire, Florida-Blanca sentait que son à[ireté et ses menaces seraient inutiles. Il exigeait îu'anmoins que le Général et les Supérieurs des Jésuites subissent le jugement de la cour de Rome; c'était une satisfaction qu'il s'accordait à lui-même. Pie VI ne la lui refusa pas. Sûr de l'innocence des Pères, il voulut que la commission formée par Clément XIV sous l'influence de rEs[)agnc fût condamnée à juger la Société de saint Ignace. Cette commission savait (pi'il lui était désormais inicrdit de tromper la vigilance du Pape : elle agissait sous ses yeux, elle avait entre les mains tous les documents pour rendre sa sentence, et Pie VI la pressait de se prononcer. Elle dilïéra autant qu'elle put; elle fut enfin contrainte d'être juste, et elle ac(juitla ces hommesqu'elleavait si cruellement i)unis d'avance (1),

(1) Nous avons sons les yeux les pièces et doctimenls r|ni scrviiciit à éililier cet éliuiigc prorts. Les clmigcs ilc l'iiccusalion ,

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Ricci, caplif . é(ait une proie dévolue à l'Espagne, A peine Clément XIV eut-il fermé les yeux, que Florida-Blanca accourut au palais du cardinal Albani , doyen du Sacré Collège , et qu'il lui dit : « Le Roi ,

les interrogatoires des prc'veniis ont été compulsés par nous avec une ctiiiostlé tout historique, car nous espérions faire surgir de ce dossier owlilié queTque indice révélateur. Kous devons avotief que les charges se réduisent à des futilités, qui, dans l'état ordinaire des clioses, n'auraient pas mèuie besoin de l'intervention d'un juge de paix. Ces incriminations se résument ainsi : les Jésuites ont fait ou dû faire quelques démarches auprès de l'impéralrice Marie -Tlièrèse pour l'engager à iiser en leur faveur de son crédit auprès de Clément XIV. Us pouvaient avoir conseillé à rim])ératrice de pousser jusqu'à la menace. Ils ont obtenu la protection de Catherine de Russie et de Frédéric II de Prusse. lis ont dû encore tenter de soulever les é^ê'[ues contre le Saiiilf^iégc.

Celle triple accusation ne prouve- pas la culpabilité anlérieuro, des Jésuites. On se coalise pour tes détruire sans motifs, ils «herclient les moyens d'empêcher leur suppression ; on les atta- ((ue, ils se défendent. C'est le seul crime cpii leur soit reproché. Le rapport se termine ainsi : a Ce sont, en abrégé, les principiiles raisons de continuer la procédure contre les prisonniers, le Général et Assistants, lesquels, dans les premiers jours de leur emprisonnement , et avant que l'on eût fini l'examen des j)apiers que l'on rassemblait , n'ont été presque interrogés que sur des points généraux. »

A Rome, on n"impule aux Jésuites (|ue d'avoir essayé de conjurer l'orugc que les rois de la maison de Bourbon amassaient sur leur lélc, et, pour étayer cette accusation , voici les lettres les plus comj<romettan!es que la conmiission judiciaire évoqua.

Le 30 janvier 1773, Lanrcnt Ricci écrivait au P. Ignace Prntus, à Johannisberg î (r Votre lettre m'a grandimcnt surpris et a ajouté une extrême nilliction à toutes celles qui m'accablent. Il c-ourait déjà dans Rome une lettre de Sa Majesté le roi de Prusse à M. d'Aleuibert, dans laquelle il est dit que je lui ai envoyé un ambassadeur pour le prier de se déclarer ouvertement protecteur de la Compagnie. Je niais d'avoir donné celte commission, maàs peut-êtie rjuelqu'uu , profitant de l'oecusion de faire sa

mon mriUre , entend que vous lui répondiez des Jésuites prisonniers an château Saint- Ange; il ne veut pas qu'on les rende à la liberté. '> Pie VI connaissait la persévérance des inimitiés de Charles 111, il s'in-

cniir à Sa Majesté , lui avait recommandé en mon nom lu Coinj)af;nie. Si la chose était arrivée ainsi, je l'aurais approuvée ; mais jamais un simple particulier, sans commission du supérieur, ne devait aller en son nom , à cette fin et avec l'éclat que porte nn tel fait. J'excuse celui qui, là-bas, vous a conseillé ; le trouMe enipêche de pouvoir bien réfléchir. Le Père du Collège romain n'a nulle autorité de suggérer de faire des commissions en mon nom , ni les autres de s'en acquitter sans mon consentement. Pour deuT personnes que Votre Révérence me cite, je lui en citerai plusieurs qui sont au fait de la cour de Rome, et qui ne se lassent pas d'être surprises d'un fait ipii nous expose à la division et qui témoigne à tout le monde l'indifférence de Sa Majesté, qu'on ne croyait pas aujjaravant, et qui peut déplaire à d'autres princes, toutes choses qui facilitent notre ruine. Je sais que quelc|ues-uns font des démarches de leur propre mouvement, parcequ'ils disent : « Les supérieurs ne font rien, i Je loue ee zèle, et tant qu'ils ne font que des démarches innocentes et qu'ils n'emploient pas le nom du supérieur, je loue de même leurs opérations. Au reste , ils sont dans l'erreur , car les supérieurs écoutent des gens très sages du dedans et du dehors , et c'est pourquoi ils ne font pas des démarches imprudentes : ils ont fait tout ce qu'il était possible de faire prudemment, et ils ne doivent pas dire tout ce qu'ils font. »

Le même Général avait, le 31 octobre 1772, adressé au P. Cordura les conseils suivants : « A mon avis, on ne doit pas s'arrêter aux motifs de crainte (jue donnent les bruits qui courent sur nos iill'iiires; non que je puisse rien assurer, car on agit dans un si "land secret qu'il dérobe tout dessein à la connaissance des pcrhoiines les plus respectables , mais parceque je pense (juc les bruits et les craintes ne doivent pas nous servir de règle »

Le P. Xavier de Punigai mandait de Ravenne, le 4 juillet 1773, au P. Gorgo , Assista;. l delà Compagnie: «Mon très révérend P.-re, les nouvelles qui nous sont parvenues ici, dernièrement f\i là-bas et de personnes dignes de toute foi, sont que la bulle conlre la Gonipagnic est déjà fuite, et, qui plus est, qu'elle est

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génia à soulager les vicliines que le Bourbon se rései vail. Le monyrque calholi(iue se monltait sans pitié, le vicaire de Jésus Christ osa être iVjuitaMe. Ricci ne pouvait pas être jugé , car il aurait clé ac-

dififamaloiie ; que l'on a déjà noninii; une Coiif;ic;;ation , ciiniposét' de cinq Caidinum, qui sont : Corsini, Marefosclii, Zolada, Simoni et Caiafl'a di irajetlo, et doux Prélats, Alf.mi et Paiolta, pour disposer premièrement les choses à l'exécution de la bulle et pour veiller, après sa |)\iblicalii>D , à son entier accom|)lissement. Cette Congiégation, on s'asseniblant ou devant s'assenil)ler dans le lieu oii se lient la Rote pendant les vacances, a fait naître, à plusieurs personnes graves qui nous sont affectionnées, l'idée que chaque Kcctcur, pour ses religieux, présente à son évèque respectif une re(inéte contenant les noms de chacun d'eux, par laquelle, après avoir énuniéré les circonstances actuelles, l'incertitude de pouvoir aller en avant et la crainte d'clre obligés de s'expatrier, on supplie le prélat de vouloir bien accorder à cha(Min un certificat en bonne forme qui atteste de leur bonne vie et mœurs et sainte doctrine, afin que, dans le cas suppoié, ils puissent, avec ce certificat, se présenter aux évoques de leurs villes et élre employés par eux. Votre Révérence comprend de quelle utilité peuvent êtie un jour, pour tout le corps de la Compagnie, tant ces requêtes que ces attestations, et combien il est essentiel que chaque individu en soit pourvu dans tous le^ cas. J'écris ce soir , sur le même sujet, à notre révérend Père Provincial. Si Votre Révérence le juge à propos, elle peut communiquer cette idée à notre Général et au Père Provincial de la province romaine, et en faire part à tous les chefs des autres provinces; mais il ne faut pas perdre de temps, car le coup est fort près »

C'est à obtenir un certificat de bonne vie et mœurs (jiie se réduit tout ce complot, pour lequel on a jeté dans les fers ic Général des Jésuites et ses Assistants. Ponibal , Demis, Toda, Griinaldi et Tanucci ont entie les mains les archives de la Compagnie; à Rome, Ciéiuenl XIV a sous les yeux la correspondance de tous les Généraux, depuis saint Ignace jusqu'à Ricci, Les magistrats instructeurs peuvcTil, dans ces lettres intimes, dans les papiers de l'Ordre, saisir la trace de quelque fait accusateur. Tout ai en leur pouvoir , et ils n'apportent , comme les plus

quille. Pic Vleiiloiira s.i [»rison de loules les faveurs compalibles avec la privation de la libellé; il le plaigiiil, il accorda à ses veiiiis des léraoigiiaGcs publics deslime. Il nouirissait mêiiic la pensée de sa déliviMnce, lorsqu'au mois de novembic 1775 le Généi-al des Jésuites n'eul plus la force dcsu[»i)orler les douleiMs qui le consumaient. Le mal fit des [)ro;j;rés rapides. Ricci ne se cacha point que la mort approchait; Il demanda le saint Viatique. Loi'sque le malade se trouva en [irésence de son Dieu , des ollieiers, des soldais et des prisonniers du château Saint- Ang^e , ce père de famille , dont la i»ostérité encore jeune était condamnée à une dis[)ei'sion stéi île . ne voulut pas mourir sans dire adieu à ses enfants, sans pardonner à leurs ennemis.

«' L'incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m'appeler à lui, dit-il devant ces lénu)ins, et la certilude que ce tem[)s est proche , attendu mon â;je avancé, cl la mullilude,, la lonjjue durée et la grandeur de mes souffrances troi) supérieures à ma faiblesse, m'avertissent de remplir d'avance mes devoirs, pouvant faeilemenl aiiiver que la naim-e de ma dernière maladie m'empêche de les remplir à larticle de la mort. Parlant , me considérant sur le point de comparaître au tribunal de l'infaillible vérité et juslice, «pii est le seul tribunal de Dieu, après une longue et nmre délibéra lion, après a voir prié humblement mon très miséricordieux Rédempteur el terrible Juge qu'il ne permelle i)as que je me laisse conduire par la passion, spécialement dans une des dernières actions do ma vie, ni par aucune amertume de cœui', ni par

forlcs preuves de C(il()al)ililé «les Jésuites, (jnc ces pièces, cloul l'iusigiiidunce csl prcbi^uc dcrisuirc, eu iunc des impulaliuas.

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aucune autre affection ou fin vicieuse, mais seulement parceque je juge que c'est mon devoir de rendre témoignage à la vérité et à rinnocery;e, je fais les deux suivantes déclarations et protestations :

'I Premièrement : Je déclare et proleste que la Compagnie de Jésus éteinte n'a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certilude que peut avoir moralement un Supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.

<! Secondement : Je déclare et proteste que je n'ai donné aucun sujet, même le plus léger à mon emprisonnement. Je le déclare et proteste avec cette souveraine certilude et évidence que chacun a de ses propres actions. Je fais celle seconde protestation seulement parcequ'elle est nécessaire à la réputation d(i la Comi)agnie de Jésus éteinte , dont j'étais le Supérieur général.

« Je ne prétends pas, du reste, qu'en conséquence de ces miennes protestalions on puisse juger coupable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la Compagnie de Jésus ou à moi, comme aussi je m'abstiens d'un semblable jugement. Les pensées de l'homme sont connues de Dieu seul : lui seul voit les erreurs de l'entendement humain , et discerne si elles sont telles qu'elles excusent le péché ; lui seul pénètre les motifs qui font agir, l'esprit dans lequel on agit, les affections et les mouvements du cœur qui accompagnent l'action ; et, puisque de tout cela dépend l'innocence ou la malice d'une action exiérieure, j'en laisse tout le jugement à celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées.

<' Et pour satisfaire au devoir de Chrétien, je proteste qu'avec le secours de Dieu j'ai toujours pardonné et que je pardonne sincèrement à ceux qui m'ont

tourmenté et lésé ; premièrement, par tons les maux dont on a accablé la Comi)agnie de Jésus, et par les rigueurs dont on a usé envers les Religieux qui la (•omi)Osaient5 ensuite par l'extinction de la même Compagnie et par les circonstances qui ont accompagné cette extinction ; enfin par mon emprisonnement et par les duretés qui y ont été ajoutées, et par le préjudice que cela a porté à ma réputation^ faits (jiii sont publics et notoires dans tout l'univers. Je prie le Seigneur de pardonner d'abord à moi par sa pure bonté et miséricorde , et par les mérites de .Ïrsus-Chiist, mes très nond)i'eux péchés; et ensuile de p.irdonner à tous les auteurs et coopérateurs des susdits maux et torts ; et je veux mourir avec ce sentiment et cette prière dans le cœur.

«c Finalement, je prie et conjure quiconque verra ces miennes déclarations et protestations de les rendre publiques dans tout l'univers autant qu'il le pourra ; je l'en prie et conjure par tous les titres d'humanité, de jusiice, de charité chrétienne qui peuvent persuadera chacun l'accomplissement de ce mien désir et volonté.

« Laurent Ricci, de ma pi^oprc mahi.

C/élait le 19 novembre 1775 que le Général de I Institut lisait au fond de son cachot ce testament de douleur, d'innocence et de charité ; cinq jours après il expira sans songer , sans espérer peut-être que la vérité parviendrait à avoir son heure. En mourant, il pouvait s'écrier comme l'Ecclésiaste (I) : « J'ai vu sous le soleil rim{)iété <-i la [)lace du jugement et l'iniquité à la place de la jusiice , et j'ai dit dans mon

(I) Ecclesiaslc, cap. 3, v. 16 et 17.

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cœtir : Dieu jugera le jusie el rîin[)io , et alors arrivera le temps de toute ehose. "

Ce ieni[)s est arrivé. Le successeur deCléraent XIV snr la chaire apostolique le devança néanmoins. Il n'avait pu encore manifeslei' son res|)ect pour ce vieillard en lui ouvrant les portes du château Saint- Angt! ; il voulut du uioins (pie de magnifupies obsèques lémoiiîuasscnt de ses regrets et de son équité. Dans la pensée de Pie VI, ce fut une preuve de ses sentiments à l'éjîard des Jésuites, et une solennelle quoique imparfaite réparation (I). Le corps de Ricci

(1) Le cardinal Calini , vieillard Hgé de qualre-viiii^t-qnatre ans et qui avait passé (ouïe sa vie à Rome dans les emplois les plus élevés, n laisse iirr document plein d'importance sur ce sujet. Le 31 mars 1780, il cul pour la dernière fois son aiidieiiee du souverain Pontife, Avant de prendre congé du Pape pour aller finir ses jours à Brescia, sa pairie, il exprime ainsi ses sentiments ; c'esl dans un acte, pour ainsi dite teslaïuontair'", écrit de sa main et signé de son nom que le I"" avril 1780 le cardinal a consigné ses paroles et celles de Pic VI.

«.. Je dis ceci à Voire Sainiclé |>our loi faire voir combien qiu'l(iiics-'ins sont loin de lui dire la véiilé finand il s'a;;ii des Jésuites. Pour les attaquer el les inculper , l'on foule aux pieds toutes les lois. 11 est certain (|tie cet Ordre a clé détruit sans être cité devant aucun tribunal, et par conséquent sans être défendu, et les fiiils du (lardinu! Malver/ii à Bulogne , et ceux d'aulres Cardinaux ici et à Rome et à Frascati pour préluder à son abolition, comme ceux qui l'ac<:om|iajjnércnt et (|ui la suivirent, font le déshonneur du Sainl-Siéj5e , cl même , je le dirai liiuement, font le désiionneur de l'humanité. — Votre Sainleté connaît l'innocence du chef, du corps et des membres. Vous avez eu sons les yeux les procès faits dans les temps de rigueur. Le P. Ricci était un homme vénérable bien connu de Voire Sainteté. Toutes ces choses réunies doivent être un dur éperon pour stimuler Votre Sainteté el l'engager à faire toutes les tentatives possibles pour airacher du Siège aposloli(|uc ce masque d'infamies, en restituant 6 l'innocence l'honticur ([u'oii lui a dcrulié.

ET LES .lÉSUlTCS. 4^7

fiil |)()ilé II TEolise du Gcsù p.ir ordro du Soiiveiviin Pontife. On l'inhuma à côlc des chefs qui l'avaient précédi'^ donshi Conij)af;nie.

T;indisfj(ie l;i mort enlevait à quelques moisd'infervalle Laurent Ganî^anelli et Laurent Ricci, le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société, le Bref d'extinclion traversait les mers : il [)orlait le deuil et ledésespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Castij-lione et Goq- Seils, héritieis à la Chine de la savante jjénéralion

en rcndiint à l'Eglise et à l'éducaiion un Ordre tant, estitné de l'une et de l'aiitie

• Voilà en substance ce f[nc le Oardinal Calini dit an Pape dans celte audience. En celle circonstance, le Pape montin snu giand amour pour la vérité et pour la justice. Il dit que I.i destruction des Jésuites avait été un vrai mystère d'iiii(|iiiié ; «juc tout ce qui s'était fait avait été fait injus:ement et en dehors des jègles voulues ; qu'il connaissait le mal causé à l'Eglise en abolissant l'Ordre des Jésuites; c[ue pour ce qui \i' regarde il ct;iil |irct à le rétablir; que la chose n'était pas impossible; qu'il .«serait même le premier à entrer dans cette voie, et qu'il le ferait de grand cœur si le muimire passage pour y pénétrer se préseulaii; que (élément XlV était devenu fou non seulement après celle suppression, mr.is encore avant. A nous, il convient, aJDuta-t-il, d'agir avec ménagement. Les ambassadeurs noi.s font passer auprès de leurs cours pour un des puilisans ne In (iompagnic. H confient que nous concédions certaines choses peu favorables aux Jésuites pour ne pas attirer sur eux de plus grands maux. J'rions Dieu qu'il nous fisse connaître le chemin jKiUr arriver à ce que nous désirons. Ce réiablisseuient n'est pus iiiipossible , parcecpie la destructio;i a été faite injustement et sans règles.

a Moi, soussigné, atteste que tout ce que contient cette feuille est la substance de la longue conversation (|ue j'ai eu avec Sa Sainteté Pie VI dans la matinée du samedi in albis -I7'<) «[uaiid je fus admis à l'audience du Saint Pérc, afin de prcndie C(/i)gé de lui avant mon di-part pour liresria, ma patrie. »

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des Vcrbiest. des Parennin et desGaubil, avaient échappé à ce dernier mallieur. Joseph Casliglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignases de l'afïection impériale, et, faveur inouïe ! ce Jésuite vit même l'Empereur com[)Oser et écrire son éloge, que le j)rince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronom.ques. En 1775, deux jeunes Pères partaient d'Europe pour les remplacer; cinqautres arrivaient en même temps au Tonquin. Au mois de novembre 1775, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le [)oint de quitter Paris , l'archevéciue Chri.4ophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait fi'apper la Compagnie. Ils ne crurent pas que ces craintes, quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route, afin de glorifier jusqu'au bout Tobéissance volontaire. Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le gouvernement de Louis XV lui-mêine, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes coi'respondants en Asie. Il avait |)roscrilk's Jésuites; depuis neuf ans il sollicitait du Saint-Siège leur anéantissement, et, par une inconséquence au moins singu lière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses fi'ais sur le territoire de la Chine. Les officiers du Roi de Portugal s'oflVaient à Canton pour les présenter au chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port ; ils

doivent conduire les Jésuites à la cour ; mais alors le Bref leur est noiifié par l'évêqn.! de Macno. C'était la créature de Pomhal; une pitié dérisoire se joi{jMiit à la calomnie. Dans ralternative où les plongeaient le décret du Pape supprimant la Société de Jésus et l'appel de l'Empereur de Chine qui leur ouvrait ses Etats, les Jésuites hésitèrent. Christophe de Murr, dans son Journal (1), a conservé des preuves authentiques de cette hésitation. Un Missionnaire, Tyrolien d'origine, écrivait :

" Après trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute détermination possible. L'Empereur nous commandait de nous rendre à Péking ; et refuser une grâce impériale, c'est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d'y entrer eouune Religieux. Le moindre atermoiement dans l'accomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous prîmes la résolution de mourir i)lutOt que de souiller la Compagnie par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permet(ez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue , que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Péking , mais il ne nous était pas possible d'y prêcher en même temps l'Evangile : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. »

Ces quatre Jésuites obéissaient au-delà des mers

(1) Journal de Chriiloi hc do Murr, tome IV, panjc 231 clsuivuiites.

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