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CHAPITRE IV

Portrait de Ganganelli. — Son éloge des Jésuites, — Laurent Ricci, Général de la Compagnie, le fait nommer cardinal, — Les Philosophes et les Jansénistes espèrent eu lui, — L'enthousiasme des Romains. — Il court après la popularité. — D'Alembert et Frédéric II jugent son avénement. — La correspondance des ministres espagnols avec M. Azpuru et le chevalier d’Azara, tous deux plénipotentiaires d'Espagne à Rome, — Le dernier mot de la diplomatie du xvirie siècle, — Le cardinal de Bernis, ambassadeur de France près le Saint-Siége. — Pour complaire au Pape, il atermoie avec la question des Jésuites. — Le comte de Kaunitz et le Pape. — Défense faite au Général de la Société de Jésus de se présenter devant lui. — Clément XIV et les puissances. — Sa lettre à Louis XV. — Ses motifs d'équité en faveur des Jésuites. — Dépêche de Choiseul au cardinal de Bernis. — Bernis, poussé à bout, engage le Pape à promettre par écrit au roi d'Espagne qu’il abolira, dans un temps donné, la Compagnie de Jésus. — Ganganelli cherche à éluder ce second engagement, — Roda presse Azara d'agir. — Politique des cabinets vis-à-vis du Saint-Siége. — Clément perd à Rome toute popularité. — Les Franciscains Buôntempi et Francesco. — La chute de Choiseul rend quelque espoir aux Jésuites. — Le duc d’Aiguillon et madame du Barry se tournent contre eux. — Mort d’Azpuru. — Monino, comte de Florida Blanca, envoyé ambassadeur à Rome. — Il intimide, il domine Clément XIV. — Leurs entrevues. — Marie-Thérèse s'oppose à la destruction de ia Compagnie avec tous les électeurs catholiques d'Allemagne. — Joseph II la décide à condition qu’on lui laissera la propriété des biens de l’Institut. — Marie-Thérèse se joint à la maison de Bourbon. — Procès intentés aux Jésuites de Rome. "+ Monsignor Alfani, leur juge. — La succession des Pizani, — Le Jésuite et le chevalier de Malte, — Le Collége romain condamné. — Le séminaire romain mis en suspicion. — Trois cardinaux visiteurs. — Les Jésuites chassés de leurs Colléges. — Le cardinal d’York demande au Pape leur Maison de Frascati. — Le P. Lecchi et la commission des eaux. — Le pamphlet espagnol et la réponse. — Benvenuti exilé de Rome. — Le cardinal Malvezzi à Bologne. — La correspondance secrète avec le Pape de ce visiteur apostolique des maisons de la Compagnie. — Précautions prises pour tromper le peuple. — Aveux de l'archevêque de Bologne, — Le ne fiat tumultus in populo.

Laurent Ganganelli, né à San-Arcangelo le 34 octobre 1705, était fils d’un médecin de campagne, et fut reçu jeune dans l'Ordre des Conventuels de saint François, connu sous le nom de Cordeliers. IL y passa de longues années dans l'étude et dans l’exercice des vertus sacerdotales. Sa figure n'avait rien de remarquable; elle portait seulement l'empreinte d’une rusticité étrangère aux belles formes italiennes. Néanmoins il était ingénieux et aimable, littérateur et artiste ; il cachait sous

son froc une de ces âmes candides dont on pouvait facilement abuser en lui faisant entrevoir au bout de ses concessions l’avantage de l'Eglise et le bonheur du monde. Mais un de ces pressentiments qui s'emparent avec tant de vivacité des imaginations romaines l'avait plus d’une fois, dans la solitude du couvent des Douze-Apôtres, bercé de l’idée qu’il serait appelé à recommencer l’histoire de Sixte-Quint. Pauvre comme lui, Cordelier comme lui, il s’était imaginé que la tiare devait reposer sur son front. Cette pensée secrète l'avait dirigé dans les principaux actes de sa vie : il essayait de se la dérober à luimême, et chaque démarche qu'il tentait le ramenait presque à son insu vers ce dernier mobile de ses aspirations. Au temps de la puissance des Jésuites il s'était fait leur ami. En 1745, lorsqu'il professait au collége de Saint-Bonaventure des Franciscains de Rome, on l’entendit, dans une solennité théologique qu'il présidait, et qui était dédiée à saint Ignace de Loyola, s’écrier en s'adressant aux Jésuites : « Si j'avais pu croire ou même soupçonner qu’il me fût possible de prendre pour sujet de cette dissertation une branche de la science sacrée qui vous fût inconnue, aussitôt se seraient levés devant moi les hommes illustres de votre Compagnie, dont le nombre et le mérite auraient dissipé tous mes doutes. S’agirait-il en effet de l’interprétation de l'Ecriture, ici apparaîtraient les travaux préparatoires de Salmeron, là les commentaires de Cornélius , de Tirinus et des autres. S’agirait-il de l’histoire, je trouverais Bini (1), Labbe, Hardouin, Cossart et le célèbre Sirmond avec leurs doctes enseignements. S’occuperait-on de controverse, ce serait Grégoire de Valentia avec la maturité de ses jugements, Suarez avec l'étendue de son génie, Vasquez avec l’âpre pénétration de son esprit, et cent autres. Enfin, qu'il s'agisse de lutter corps à corps avec les ennemis de la Foi et de venger les droits de l'Eglise, pourrais-je négliger la vigoureuse argumentation de Bellarmin? Si je veux aller au combat muni d’ar-

(4) Bini n’a jamais appartenu à la Société de Jésus, Il était chanoine.

ET LES JÉSUITES. 289 nes de toute espèce el me promettre une victoire assurée, oublierai-je les livres d’or de Denis Petau, glorieux rempart élevé pour la défense des dogmes catholiques? De quelque côté que Je tourne les yeux, quelque genre de connaissance que je parcoure, je vois des Pères de votre Compagnie qui s’y sont rendus célèbres. »

Tel était le jugement que Ganganelli portait des Jésuites, En 1759, Clément XILIL, à la recommandation de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, songea à le décorer de la pourpre romaine. Ce fut le P. Andréucci qu’on chargea des informations d'usage. Ge Jésuite les fit si favorables que le Pape n’hésita plus, et que le Cordelier se vit cardinal par le crédit de l'Institut. À Lisbonne, les enfants de Loyola avaient fait nommer Pombal ministre; à Madrid, ils furent les protecteurs de don Manuel de Roda et du cardinal de Solis; à Rome, ils mettaient Ganganelli sur le chemin de la papaute.

En un autre temps et avec des esprits moins ardents pour les nouveautés sociales dont personne ne prévoyait les douloureuses conséquences, Ganganelli eût fait bénir son nom ; il aurait passé sur le trône pontifical en honorant l'humanité et en faisant aimer l'autorité apostolique. Mais ce caractère, dont la franchise expansive savait avec tant d'art se servir de la dissimulation comme d’un bouclier impénétrable, n'était pas de trempe à défier les passions. Arrivé au faite des grandeurs, Ganganelli prétendait régner pour la satisfaction de ses songes intimes. Si l'orage qu'il avait cru calmer en temporisant ne l'eût pas poussé au delà de ses vœux et de ses prévisions, il n'aurait laissé dans les annales de l'Eglise qu'une mémoire dont les partis opposés ne se seraient jamais disputé la glorification ou le blâme. Il n’en fut pas ainsi. Clément XIV avait consenti à faire tout ce que l'opinion dominante et les colères des princes de la maison de Bourbon exigeaient pour rendre à l'Eglise une paix alors impossible. Il entra dans cette voie, que son élection ouvrait; il la parcourut jusqu’au bout plutôt en victime qu’en sacrificateur.

Les premiers jours de son exaltation furent consacrés aux fêtes et aux embrassements. Le peuple, qui se passionne toujours pour un nouveau Pape, se prit à célébrer celui que le Conclave venait d’élire. Les conditions débattues et acceptées restaient un mystère. Quelques esprits prévoyants pressentaient bien que tout n'avait pas dû se passer selon les règles ; mais contenus par la déférence ou par la crainte d’alarmer sans preuves irrécusables la conscience publique, ils se taisaient. Dans ce Pontife, enfant du peuple comme eux, les Romains aimaient à retrouver leur enjouement et leur finesse (1). Ils le saluaient de leurs cris de bonheur. Partout où il apparaissait dans son carrosse d’or et de velours, sa bénédiction ne tombait que sur des têtes pieusement inclinées. L’affection remplaçait le respect. On le croyait clément de fait comme de nom; chacun se fatigua à le présenter comme l'idéal de ses rêves. On lui fit subir la tyrannie de la popularité. Les ambassadeurs se plaisaient à organiser, à soudoyer les applaudissements de la foule pour lui persuader que les habitants du patrimoine de saint Pierre avaient autant de confiance en lui que le reste de l’Europe. Ganganelli ne voulut pas se rappeler que dans les acclamations dont il enivre un Souverain le peuple trouve une garantie de liberté pour les malédictions qu’il tient en réserve. L’enthousiasme et les tendresses des Romains sont aussi variables que leur climat, et dans ces moments de délire paternel ou filial, Pontife et Chrétiens, tous oublièrent de mettre à profit cet axiome éternellement vrai que le général Colletta, l’un des écrivains révolutionnaires d’[talie,

(4) On cite encore de lui un jeu de mots qui fit rire tous les Romains, bons appréciateurs de ce genre d'esprit. En allant en grande pompe prendre possession de la basilique de Saint-Jean de Latran, Clément XIV tomba de la mule qu'il montait, et il tomba en descendant une rue, voisine du Capitole. C'était de fâcheux augure pour l'avenir du pontificat. Les cardinaux et les princes qui l’entouraient s’approchent pour le rassurer et pour savoir s’il ne s’est point blessé. Le pape répondit en souriant : Non abbiamo contusione, ma confusione, »

ET LES JÉSUITES. 291 allait rajeunir : « La popularité et la clémence, dit-il dans son Histoire du royaume de Naples (4), sont un luxe de rois, tandis que la justice et la fermeté sont les seuls mobiles du gouvernement. »

Au milieu des transports dej joie dont les citoyens de Rome poursuivent toujours le nouveau Pontife (2), Ganganelli était radieux. On lui apprenait combien il est doux d’être Pape; sous le mensonge de cet enthousiasme , il tàcha de ne plus savoir à quelles conditions il l'était devenu. Il s’imaginait que ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux Souverains , que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu'ainsi il pourrait, à l’aide d’une sage tolérance, arriver à cicatriser les plaies de la Catholicité, sans avoir besoin de frapper la Compagnie de Jésus. Cette politique expectante, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne convenait pas plus au roi d'Espagne qu'à Choiseul, à Pombal et à d'Aranda, Les Philosophes espéraient en Clément XIV. Le roi de Prusse, Frédéric I, était leur maitre et leur adepte ; mais Frédéric les connaissait de longue date. Il disait souvent que, s’il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Il voulait récompenser la Silésie ; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Encyclopédistes, il y maintint les Jésuites. La détermination du roi de Prusse était irrévocable; d’Alembert cependant l’associait à la joie que l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incré-

(1) Sioria del reame di Napoli, del generale Pietro Colletig: libro sesto, p. 62.

(2) Dans une lettre au prélat Cerati, sur la mort de Benoît XIV, lettre datée du 6 mai 1758, Laurent Ganganelli, encore simple cordelier, s’exprime ainsi sur les Romains : (Le peuple romain, qui s'élève et s’abaisse comme les flots de la Méditerranée et qui voudrait changer de Pape tous les ans, s’applaudit de ce que celui-ci, qui en a régné dix-neuf, vient enfin de mourir; mais laissons-le se livrer à sa joie insensée. Avant six mois, il sentira son malheur et il s’unira au monde entier pour pleurer Benoît XIV. »

dules, et le 16 juin 1769 il lui mandait (1): « On dit que le cordelier Ganganelli ne promet pas poires molles à la Société de Jésus, et que saint François d'Assise pourrait bien tuer saint Ignace. Il me semble que le Saint-Père, tout Cordelier qu’il est, fera une grande sottise de casser ainsi son régiment des gardes, par: complaisance pour les princes catholiques. Il me semble que ce traité ressemble à celui des loups avec les brebis, dont la première condition fut que celles-ci livrassent leurs chiens; on sait comment celles-ci s’en trouvèrent. Quoi qu'il en soit, il sera singulier, Sire, que, tandis que Leurs Majestés très-chrétienne, très-catholique, très-apostolique et très-fidèle détruisent les grenadiers du Saint-Siége, votre très-hérétique Majesté soit la seule qui les conserve. »

Sous une forme légère, d'Alembert révèle le dernier mot des Philosophes. Ce dernier mot, c'est la condamnation de Clément XIV, prononcée dans l'intimité par ceux qui, à force d'adulatious, essaient de l’entrainer à sa ruine. Le Pontife hésitait : le 7 août de la même année, d’Alembert écrit encore à Frédéric IL: « On assure que le Pape Cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les Jésuites (2). Je n’en suis pas étonné. Proposer à un Pape de détruire cette brave milice, c’est comme si on proposait à Votre Majesté de licencier son régiment des gardes. »

Ces aveux si remplis de prévisions révolutionnaires et anticatholiques ne se faisaient qu'à voix basse, on les gardait pour les rêves d'avenir. En face de l'opinion et du Saint-Siége on prenait d’autres allures : on faisait retentir les imputations les plus étranges contre l'Ordre de Jésus; on l'accusait de saper les trônes et de perdre l'Eglise. Le Roi protestant n’était pas la dupe de. ce concert d’animadversions, et le 3 avril 1770, il répondait à d’Alembert (3) : « La Philosophie, encouragée

(4) Œuvres philosophiques de d’ Alembert, Correspondance, t. xvr. (2) Ibid.

(3) Ibid.

dans ce siècle, s’est énoncée avec plus de force et de courage que jamais. Quels sont les progrès qu'elle a faits? On a chassé les Jésuites, direz-vous. J'en conviens, mais je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes , des cabales, enfin l'intérêt ont tout fait. » L’Encyclopédiste ne demanda pas la preuve , elle était surabondante pour lui ; mais il n’en ‘continua pas moins, avec ses adhérents de la cour, du ministère, des parlements et de la littérature, à jouer le double jeu qui leur réussit si bien.

Les Philosophes restaient dans l'attente; le Roi d'Espagne se livrait à la joie, car il avait le secret de Ganganelli. Le cardinsl de Solis, d’Aranda et Azpuru y étaient initiés ; mais on en fit un mystère aux autres secrétaires d'Etat. C’est ce qui explique la gradation d'intérêt qui se trouve à chaque page de leur correspondance avec Rome. Rome est devenue le centre où aboutissent les projets, lès espérances, les rêves les plus décevants. Chacun hâtit sur le nouveau Pape tout un système de révolution déguisé sous le nom de changements indispensables ou de progrès moral. On recueille ses moindres paroles, on épie son geste le plus indifférent, on commente son sourire le moins expressif pour en tirer un argument en faveur des idées ou des ambitions que l’on met en avant. Quelquesuns même lui prêtent un langage en dehors des convenances pontificales; d’autres lui fabriquent des vertus philanthropiques et jettent sur son nom mille anecdotes controuvées qui, après avoir charmé l’oisiveté des cafés de Rome, tombent dans le ruisseau de la publicité.:Ce n’est pas le Pape que l’on peint, chacun essaie de se peindre en lui. Roda, qui n’a point été appelé aux confidences de son maitre et qui ne connaît pas encore l’acte signé par Ganganelli, n’ose ‘se livrer à un espoir chimérique. |

« Que voulez-vous que je vous dise, écrit-il d’Aranjuez au chevalier d’Azara le 6 juin, sur les nouvelles que j’ai reçues du grand théâtre du Conclave, puisque déjà ‘acta est fabula. On a donc dérogé au proverbe : Plus de Sixte-Quint, plus de

Franciscains. Tout le monde maintenant sera dans l'attente dés premières démarches du nouveau Pape. Nous verrons. Combien de prélats tomberont à terre, et combien d’autres relès veront la tête pour se montrer tout étonnés d’un coup si inattendu. Monsignor Alfani et Guarantello retourneront à leurs bénéfices, Monsignor Macedonio espérera le chapeau, et combien d’autres avec lui. »

Le 13 juin, Roda s’exprime ainsi : « Vous devinez sans doute la joie qui règne ici pour l'élection du Pape. Il n’en a pas été de même en France. Au moins Fuentès nous écrit-il des lettres empreintes de tristesse et de mauvaise humeur sur Ganganelli. Nous verrons ce qu’il fera, car c’est là ma règle, Je ne doute point qu’'Azpuru ne soit l’auteur de tout cela. Dans votre avant-dernière lettre vous donniez déjà quelque aperçu. Pour moi je n’ai pas eu plus de part dans son exaltation que dans celle du grand-visir. Mon amitié et ma correspondance avec lui pendant que j'étais à Rome, et qu'il a voulu continuer par lettres, est certaine et notoire, et ç'aura été la source dés bruits qui courent et dont vous me parlez. Vous savez tout ce que j'ai écrit sur ce point. Quoi qu'il en soit, je me réjouis qu’il ait été fait Pape plutôt que beaucoup d’autres à qui l’on pensait, Qu'on le laisse en paix pour ce qui regarde son Ordre ét son école, j'espère que pour le reste il sera condescendant, à moins qu’on ne vienne à lui tourner la tête. »

Ceux qui ont le secret de ce qui s’est conclu le 416 mai entre Solis et Ganganelli ne cachent pas leur joie; les autres $’inquiètent de cette confiance qui leur paraît reposer sur de vagues assertions. Don Ruys de Campomanès s'adresse à son tour. à Nicolas d’Azara, et le 18 juillet le célèbre fiscal lui mande:« pour ce qui concerne le Pape, je m'en tiens comme vous à l'expérience. Rome et sa cour ont des intérêts trèsopposés.aux nôtres. Par conséquent c’est une erreur de prétendre qu'ils agissent contre ce qui leur est favorable. La plupart de. leurs affaires sont comme soutenues et attachées par des-épingles;e’est pour cela qu’ils se prévalent de finesse,

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Notre art devrait consister à ne pas demander chose qui ne fût absolument juste et nécessaire à laquelle le Pape ne pût résister et puis agir avec fermété. »

Dom Joachim d’Osma, le franciscain confesseur, se charge de solliciter, de presser la cause de Palafox; c'est un moyen que la cour d’Espagne a cru trouver pour frapper au cœur la Compagnie de Jésus. Ses autres adversaires de Madrid lui font une guerre plus ouvérte, mais moins acharnée. Le 12 septembre Roda, qui n’a pas l'enthousiasme de la foi en Clément XIV, écrit à Azara : « Ce que j'attends de bon de Rome est si peu de chose que je préfère penser qu’on ne fera rien. Tous écrivent des merveilles du Pape, racontent des conversations intimes qu’ils ont eues avéc Sa Sainteté, des témoignages de respect qu'ils en ont reçus; vous seul semblez ne pas voir ces belles choses, puisque vous ne m’écrivez rien de semblable. Il paraît que les projets dont le Pape s'occupe sont en grand nombre. Ce que je voudrais, c'est que les nôtres avançassent un peu. »

À peu de semaines d'intervalle Roda gronde; il s’irrite, et le 31 octobre il s'exprime en ces termes à son confident diplomatique de Rome : « Vous êtes heureux en vérité de rester simple spectateur, de n’avoir pas de rôle dans cette comédie qui, par la force même des choses, devra se terminer en tragédié. La France, qui jusqu'à ce jour a consenti à toutes nos résolutions et a approuvé nos condescendances, commence à s'éloigner de nous, bien persuadée que nous soinmes joués, que Rore ne veut autre chose que mener à bon 1erme ses propres affaires, et le Pape celles de son école, de son Ordre, en négligeant, en sacrifiant même nos intérêts communs.

« Les Jésuites profitent de l’occasion, et travaillent sur tous les terrains par eux-mêmes, ou par leurs émissaires. Ils connaissent mieux le Pape et ses ministres que nous; ils feront en sorte que le Pape n’ait pas Ia liberté d'agir, où du moins feigne de ne pas l'avoir, sans S’exposer à un schisme.

« Si mon sentiment prévalait, on aurait déjà coupé court à

toute négociation avec Rome, on aurait mis la main à l’œuvre qui nous importe tant, sans faire aucun cas du Pape. Avant de demander, faisons-nous prier plutôt, et qu'ils viennent nous chercher eux-mêmes. »

Le schisme était en germe dans ces paroles ministérielles. À Rome, ainsi que le dit dom Manuel, les ambassadeurs et les Cardinaux du parti des Couronnes avaient établi une Babel : c'était un prodige de confusion, et le 5 décembre, il traduit ainsi sa pensée à Nicolas d’Azara : « Vous voilà spectateur en face de ce théâtre où sont représentées les farces les plus ridicules. Regardez et riez, prenez pitié des acteurs qui finiront par se faire siffler. » |

Etudiée au point de vue de la diplomatie prenant ses ébats dans ses correspondances intimes, c’est une déplorable chose que l’histoire. Mais afin que les enseignements ne soient perdus ni pour Rome ni pour le monde catholique, nous ne devons rien omettre de ce langage qui s’est peut-être plus d'une fois renouvelé. |

Clément XIV avait voulu, à son avénement au trône, renouer desrelations diplomatiques avec la Cour de Portugal. Carvalho, marquis de Pombal, fut aussi dur, aussi insultant que les ministres de France et d’Espagne. Le 26 décembre 1769, Roda raconte comment Pombal accueillit la demande du Pontife, et quelles furent les conditions faites : « Sur ce qui regarde la nomination de Monseigneur Conti comme Nonce en Portugal, l'Ambassadeur m’a dit qu’il ne croit pas que ce soit une conséquence que les différends se soient arrangés entre cette Cour et celle de Rome, ni que Carvalho se désiste pour cela de ses engagements. Almada, dès les premières audiences qu'il eut de Sa Sainteté, écrivit que le Pape désirerait avoir un Nonce à Lisbonne; que Carvalbo répondit : Le Portugal ayant son mivistre à Rome, il était juste que le Pape eût le sien à Lisbonne; que, sur cette réponse, le Pape envoya la liste dans laquelle il proposait Conti en premier lieu, croyant qu’il serait bien accueilli à raison de son an-

ET LES JÉSUITES. 297 tijésuitisme , et que la réponse faite au Pape fut : Que Sa Saintelé envoie ici celui qui lui plaira davantage ; qu’à peine cette réponse parvenue à Rome, on publia l'élection de Conti; qu'il va parur pour le Portugal, où il remplira les fonctions de Ministre du Pape, sera traité avec de grands égards, et agira de parfait accord avec le chargé d'affaires de Paris; mais que tant que la Compagnie de Jésus ne sera pas détruite, affaire la plus importante de toutes, on laissera les autres de côté. »

Ainsi le salut des âmes, les besoins de l'Eglise, l’honneur du Pontificat suprême, tout doit passer après la suppression des Jésuites. C’est le delenda Carthago de ces Catons de contrebande qui essayaient leurs armes sur l’Institut de Loyola, afin de les diriger plus sûrement contre la Papauté. Ils ne détestaient que le Jésuite, ils ne voulaient frapper que lui; mais, dans le secret de leurs rêves, le disciple de saint Ignace n’était qu'un moyen. Lorsqu’en 1767, Roda pousse son cri de: Guerre aux Jésuites! et qu’il triomphe de l'opération césarienne faite à la Compagnie, on l'entend dans le post-scriptum d’une lettre au duc de Choiseul, son ami, s’écrier, le 17 avril : « Succès complet. L'opération n’a rien laissé à désirer. Nous avons tué l'enfant ; il ne nous reste plus qu’à en faire autant à la mère, notre sainte Eglise romaine. »

Ecrasez l’infâme ! tel était le mot d’ordre que, dans les accès impies de sa verve bouffonne, Voltaire donnait à ses adeptes. Ce cri de ralliement retentissait au delà des Pyrénées. Dom Manuel de Roda, ministre du Roi catholique, le renvoyait en écho au duc de Choiseul, ministre du Roi très-chrétien , et la Compagnie de Jésus voyait tomber sur elle les coups qu'on dirigeait contre la Religion. Les Pères de l'Institut, proscrits de tous les royaumes gouvernés par des princes de la maison de Bourbon, s'étaient retirés dans le Comtat Venaissin. La France les en chassa par les armes. Les Jésuites espagnols, errant sur les mers, trouvaient un refuge en Corse; le duc de Choiseul s’empara de cette île, et il en expulsa ces exilés. [ls ne jouissaient de quelque repos qu’à Rome; Ganganelli à son

tour va leur prouver que la ville éternelle n'est pas toujours un lieu d’asile. Ils s'étaient épuisés au service de l'Eglise, et un Pape leur refusait la sécurité. Lassis non dabatur requies.

A peine Clément XIV fut-il élu, que Bernis succéda au marquis d’Aubeterre. Ambassadeur de France près lé Saint- Siége, et fier de la gratitude officielle que lui témoignait le Pape, ce Cardinal croyait partager le fardeau des affaires. Par affection pour Clément XIV, ou par un sentiment d'équité en faveur des Jésuites, on le voyait se porter médiateur entré les impatiences espagnoles et les insolences de Pombal. Le Souverain Pontife se montrait bienveillant pour tous, il demandait à étudier mûrement la question; Bernis se chargea d'obtenir des délais. Pendant ce temps, on éloignait du Vatican les Cardinaux qui avaient dirigé les affaires sous Rezzonico. On isolait Ganganelli, on lui persuadait en le flattant qu'il devait à sa politique de conciliation , ainsi qu'à sa connaissance des hommes, de gouverner, de tout voir par lui-même. On l'entourait peu à peu de Prélats hostiles à la Société de Jésus, on tendait des piéges à son amour de la paix, on l’amenait à rompre insensiblement avec ceux qui auraient éclairé son équité naturelle.

Ces sourdes manœuvres que, sous la protection de Bernis et d'Azpuru, les ambitions ou les haines locales propageaient à l'ombre de la tiare, n’échappèrent point au comte de Kaunitz, ambassadeur de Marie-Thérèse. Malgré ses complicités secrètes ; il est obligé d’exécuter les ordres de sa Cour et de défendre officiellement ce que l'Impératrice couvre de sa protection.-Le 44 juin 1769, Kaunitz se présente à l'audience du Pape. Dans l'intérêt de l'Eglise, il lui recommande d'avoir égard au vœu de sa Souveraine, qui ne consentira jamais à laisser détruire l'Ordre de Jésus. Clément promet de faire ce qu’il pourra, et deux fois dans quarante jours il refuse de recevoir le Général des Jésuites venant le complimenter pour les fêtes de saint Louis de. Gonzague et de saint Ignace.

On ne cessait de répéter au Pape que rien n'avait tant nui aux Jésuites que la bienveillance éclatante dont son prédécesseur les entoura. Une fois assis sur le trône apostolique, Ganganelli crut devoir tenir une tout autre conduite. Il se montra si hostile à la Compagnie, qu’il ne voulut jamais adresser la parole à aucun des Pères; et lorsqu'il en apercevait quelques-uns se prosterner sur son passage pour recevoir sa bénédiction, il affectait de détourner la tête. Il interdit aux officiers, aux serviteurs du palais tout rapport, toute communication avec les Jésuites. Ces mesures ne désarmaient point les adversaires de l'Institut. Plus elles étaient rigoureuses, plus elles alimentaient le soupçon fixe et tenace qu’il agissait ainsi par politique. Afin d'arriver au Pontificat suprême, Clément XIV s'était écarté du chemin de la vérité. Il apprenait à ses dépens que les ruses diplomatiques ne laissent au Pape qui les emploie qu'un appui trompeur. Il dissimulait pour obtenir des délais : mais de quelque voile qu’il essayât de couvrir ses pensées, il y avait à Rome des yeux pour pénétrer dans cet abime ; et Azpuru écrivait le 3 juillet au comte d’Aranda : « Le Pape veut nous jouer ; mais il ne faut pas que le Roi se laisse prendre à ses finesses, Sa haine contre les Jésuites est une véritable supercherie; c’est pour gagner du temps qu’il emploie toutes ces petites ruses. En attendant il cherche un moyen honorable pour sauver à tout prix l'existence des Jésuites. Sa Majesté doit donc persister plus que jamais à demander en termes formels la destruction de l’Institut et se refuser à tout arrangement. »

Dans un Bref commençant par cesmots: Cælestium munerum thesauros, Clément XIV, le 12 juillet 1769, accordait des indulgences aux Jésuites missionnaires. Il disait : « Nous répandons volontiers les trésors des biens célestes sur ceux que nous savons procurer avec grande ardeur le salut des âmes, et par leur vive charité envers Dieu et envers le prochain, et par leur zèle infatigable pour le bien de la Religion. Comme nous comprenons parmi ces fervents ouvriers dans le champ du Seigneur les Religieux de la Compagnie de Jésus, et ceux surtout que

notre bien-aimé fils Laurent Ricci à dessein d'envoyer cette année et les années suivantes dans les diverses Provinces pour y travailler au salut des âmes, nous désirons aussi très-certainement entretenir et accroître par des faveurs spirituelles la piété et le zèle entreprenant et actif de ces mêmes Religieux. »

À la lecture du Bref accordé selon la coutume et dans la teneur ordinaire, les cours d’Espagne, de Naples et de Parme font entendre les plus vives protestations. Elles réclament contre cet acte, qui n'est pas un témoignage de la bienveillance du Pontife, mais un usage immémorial. Elles s’étonnent que la secrétairerie romaine ait suivi en faveur de la Société de Jésus le protocole adopté. Les Jésuites étaient condamnés au tribunal des Couronnes, il n’avaient plus de justice, plus même d’indulgence à attendre du Saint-Siége.

Dom Manuel de Roda signifie en ces termes, le 45 août, la volonté de Charles IE à Nicolas d’Azara : « On ne saurait croire quelle rumeur a occasionné le Bref du Pape en faveur des Jésuites missionnaires; des copies en ont été répandues, non-seulement à Madrid, mais dans toute l'Espagne. Ceux qui pensent bien, se sont indignés et vomissent des injures contre Rome; mais ceux du tiers-ordre triomphent et poussent avec le Bref le même cri que provoquait la Bulle de la Croisade. Plusieurs ministres voulaient que le conseil suprême le supprimât ; mais on leur a répondu qu’il semblait plus expédient de n’employer que l’insouciance et le mépris, afin que le Pape ait égard à notre modération, et s'engage d’aûtant plus vigoureusement dans la juste et prompte extinction de la Compagnie, Je tiens pour certain tout ce que vous me dites sur cette affaire, mais je laisse encore courir les choses. Cette transaction ne se fait pas par mes mains, autrement je raccourcirais tellement les limites du temps, que l’on viendrait bientôt à savoir si le Pape procède tout de bon, et si ses ministres agissent avec énergie, »

Clément XIV était débordé : la transaction dont parle Roda ne restait plus un secret; on allait, à force d’affronts, faire

ET LES JÉSUITES. 301 expier au Pontife l'écrit du 46 mai. Ganganelli cherchait à s’insinuer dans les bonnes grâces de Charles LIL et de Joseph L®. 11 déférait à leurs vœux, il exauçait la moindre prière; il suspendait les eflets du Bref par lequel son prédécesseur avait excommunié le duc de Parme; mais ces avances cordiales ne désarmaient point les colères dont la Société de Jésus était l’objet. Le Pape sentit si bien sa position, que moins de six mois après son exaltation il mandait à Louis XV :

« Quant à ce qui concerne les Jésuites, je ne puis nt blâmer ni anéantir un Institut loué par dix-neuf de mes prédécesseurs. Je le puis d'autant moins qu'il a été confirmé par le saint Concile de Trente, et que, selon vos maximes françaises, le Concile général est au-dessus du Pape. Si l’on veut, j'assemblerai un Concile général où tout sera discuté avec justice, à charge et à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre ; car je leur dois, ainsi qu’à tout Ordre religieux, équité et protection. D'ailleurs la Pologne, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse même m'ont écrit en leur faveur. Ainsi je ne puis, par leur destruction, contenter quelques princes qu’au mécontentement des autres. »

Personnellement Louis XV entrait dans cette idée de justice que le Pontife suggérait. Le Roi de France et le Pape étaient convaincus que l'Eglise, assemblée en concile, ne sacrifierait jamais la Société de Jésus aux exigences des incrédules. Ainsi Ganganelli échappait à la responsabilité de l'acte signé avant son élection. Ce plan avait l’assentiment de tous les esprits sérieux, mais il n'allait pas aux emportements de Charles ILE, à l’insouciance de Choiseul et au vœu des Philosophes. Le 26 août 1769, le ministre de Louis XV faisait part au cardinal de Bernis de ses projets ultérieurs ; 1l le pressait d’en finir avec la Compagnie de Jésus. Choiseul, dans cette dépêche, disait avec sa légèreté habituelle :

« Je ne pense pas : 4° qu'il faille confondre la dissolution des Jésuites avec les autres objets en contestation, desquels il ne faut pas même parler à présent. Le seul objet actuel est la

dissolution, Tous les autres objets s’accommoderont d’euxmêmes quand il n’y aura plus de Jésuites.

« 2° Je pense avec le roi d'Espagne que le Pape est faible ou faux : faible, tâtonnant d'opérer ce que son esprit, son cœur et ses promesses exigent ; faux, en cherchant à amuser les Couronnes par des espérances trompeuses. Dans les deux cas, les ménagements sont inutiles à son égard ; car nous aurons beau le ménager, s’il est faible, il le sera encore davantage quand il verra qu’il n’a rién à craindre de nous. S'il est faux, il serait ridicule de lui laisser concevoir l'espérance que nous sommes ses dupes. Ce serait l'être, monsieur le Cardinal, d'attendre que le Saint-Père eût le consentement de tous les princes catholiques pour l'extinction des Jésuites : vous sentez combien cette voie entraine de longueurs et de difficultés. La cour de Vienne ne donnera son consentement qu'avec des restrictions et une négociation avantageuse. L'Allemagne le donnera avec peine ; la Pologne, excitée par la Russie, pour nous faire niche, le refusera ; la Prusse et la Sardaigne (j’en ai connaissance ) en useront de même. Ainsi le Pape ne parviendra sûrement pas à réunir ce consentement de princes, et, quand il nous avance ce préliminaire, il nous traite comme des enfants qui n’ont aucune connaissance des hommes, des affaires et des cours.

« Mais, lorsque le Saint-Père ajoute qu’au consentement des princes il faut ajouter celui du Clergé, il se moque réellement de nous. Vous savez aussi bien que nous, Monsieur le Cardinal, que ce consentement du Clergé ne pourra se donner dans les formes qu’en assemblant un Concile, et que de fait cette assemblée ne peut avoir lieu dans aucun pays catholique, soit par la volonté des princes, soit par celle du Pape même.

« Quand je vous ai mandé de déclarer au Pape que les ministres du roi se retireraient, vous sentez que cette mepace est comminatoire, et qu’elle doit vous servir pour que le Pape vous prie de rester, et pour qu’il vous engage à écrire

Me ET LES JÉSUITES. 303 au Roï pour rester, et à vous faire valoir auprès de Sa Sainteté. Je finirai l’histoire des Jésuites en mettant sous vos yeux un tableau qui, je crois, vous frappera. Je ne sais s’il a été bien fait de renvoyer les Jésuites de France et d’Espagne ; ils sont renvoyés de tous les Etats de la maison de Bourbon. Je crois qu'il a été encore plus mal fait, ces moines renvoyés , de faire à Rome une démarche d’éclat pour la suppression de l'Ordre et d'avertir l’Europe de cette démarche. Elle est faite ; il se trouve que les Rois de France, d'Espagne et de Naples sont en guerre ouverte contre les Jésuites et leurs partisans. Seront-ils supprimés , ne le seront-ils pas ? Les rois l’emporteront-ils ? Les Jésuites auront-ils la victoire? Voilà la question qui agite les cabinets et qui est la source des intrigues , des tracasseries, des embarras de toutes les cours catholiques. En vérité, l’on ne peut pas voir ce tableau de sang-froid sans en sentir l'indécence; et, si j'étais ambassadeur à Rome, je serais honteux de voir le P. Ricci l’antagoniste de mon maître. »

Le Général des Jésuites, né à Florence, avait peut-être droit de se mettre en opposition avec un prince étranger qui, après avoir banni les Jésuites de son royaume, conspirait pour les faire proscrire des Etats pontificaux; mais à coup sûr, Ricci n’aurait jamais insulté le fils et l'héritier de son souverain. Choïiseul n’avait pas craint d’outrager dans ses vertus le Dauphin (1), que la France pleurait encore, lorsque cet

(1) On lit dans l’Histoire de France pendant le xvm° siècle, L. 1v, p. 54, par Lacretelle : « Pendant les débats sur les Jésuites, il (le Dauphin) ne tenta qu’un effort en leur faveur. Il fit remettre au Roi un mémoire qui exprimait les plus vifs griefs contre le duc de Choiïseul, et révélait ou supposait ses intrigues avec quelques chefs du Parlement pour opérer la dissolution de cette Société, Le roi en parut frappé et fit pendant quelques jours un accueil sévère à son ministre. Mais celui-ci fut bientôt instruit par la marquise de Pompadour des moyens qu’avaient employés contre lui ses ennemis. Il osa se plaindre avec emportement du Dauphin et de ses conseillers ; il vint trouver ce prince pour lui démontrer la fausseté des dénonciations dont il s’était rendu l’organe, et lui porta le défi de

304 CLÉMENT XIV homme d'Etat adressait à Bernis l'inconcevable lettre dont nous venons de citer deux fragments. |

Cette dépêche troublait la quiétude de Clément XIV, elle inquiétait Bernis. Elle lui laissait entrevoir la possibilité d’abandonner son ambassade de Rome, où il s’arrangeait une vie de faste, de plaisirs décents et de bienfaisance artistique, Le Cardinal: n’hésita plus. Louis XV sollicitait un ajournement à la haine toujours active de Charles LIL, il l'obtint; mais Bernis, Azpuru, Orsini et les quelques Cardinaux ou Prélats marchant sous leur bannière comprirent que les efforts seraient toujours stériles auprès du Pape tant qu'ils ne l’auraient pas entraîné au delà de ses intentions les plus secrêtes. I! fallait le prendre par ses idées de justice. On fit surgir procès sur procès contre les Jésuites ; on les attaqua en détail afin de les perdre dans l'esprit du Pontife qui devait les juger. Clément XIV voyait enfin que sa mansuétude n’était pour lui qu'une décevante iliusion, et qu’elle l’exposait aux reproches des Cours. Bernis le consolait dans ses amertumes ; il avait de douces paroles à verser sur ce cœur ulcéré. Il le conduisait à l’abîme en essayant de couvrir de fleurs le chemin qui y aboutissait. Tandis que Pombal et Choiïseul, d’un côté, Monino, Roda, Grimaldi et le duc d’Albe, de l’autre, ne cessaient de presser l’extinction de la Compagnie, l'ambassadeur de France, qui peut-être ne cherchait que des expédients pour la retarder, engagea le Pape dans une démarche qui allait l'accélérer. Charles LIT avait dénoncé au cabinet de Versailles les lenteurs du Cardinal diplomate. Il accusait sa bonne foi, ii exigeait son rappel, il menaçait Rome. Bernis ne trouva qu’un moyen de conjurer cet orage : il supplia le Souverain Pontile

la haine en lui adressant ces paroles : «Je puis être condamné au malheur d’être votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur, »

Après une telle insolence, ilest difficile de s’expliquer l'étrange passage de la lettre où Choiseul déclare qu’il serait honteux de voir le P. Ricci l’antagoniste de son maître.

ET LES JÉSUITES. 305 d'écrire au roi d'Espagne.-Glément XIV, fatigué, vaincu par tant d’obsessions et espérant y échapper encore, se résigne à demandér du temps pour opérer la suppression de l'institut ; mais, eu-la reconnaissant indispensable , il ajoute que « les membres de cette Compagnie avaient mérité leur ruine par l'inquiétude de leur esprit et l’audace de leurs menées. »

Le 29 avril 1770 le cardinal de Bernis se glorifie du coup de maître qu'il a exécuté. Pour rentrer en grâce auprès de -Choiseul et des Philosophes, il dit : « La question n’est pas de savoir si le Pape ne désirerait pas d'éviter à suppression des Jésuites, mais si, d’après les promesses formelles qu'il a faites par écrit au roi d'Espagne , Sa Sainteté peut se dispenser de les exécuter. Cette lettre que je lui ai fait écrire au Roi catholique le lie d’une manière si forte que, à moins que la cour d’Espagne ne changeàt de sentiment, le Pape est forcé malgré lui d'achever l'ouvrage. Îl n’y a que sur le temps qu'il puisse gagner quelque chose; mais les retardements sont eux-mêmes limités. Sa Sainteté est trop éclairée pour ne pas sentir que, si le roi d'Espagne faisait imprimer la lettre qu’elle lui à écrite , elle serait déshonorée si elle refusait de tenir sa parole et de supprimer une Société de la destruction de laquelle elle a promis de communiquer le plan, et dont elle regarde les membres comme dangereux, inquiets et brouillons. »

Clément XIV était lié. Avec son caractère qui fuyait le bruit et qui se serait si heureusement contenté d'une digne oisiveté sur le trône, on savait qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, on le contraindrait à tenir cet engagement solennel. Mais cette servitude ne suffisait plus à l’activité des ministres espaynols. Ombrageux et tenaces, toujours en défiance des autres et d'eux-mêmes, ils se faisaient un point d'honneur et un titre de gloire de ne pas laisser un débris survivant à l'édifice de la Compagnie de Jésus qu'ils avaient abattu. Don Manuel de Roda reprend la plume, et il pousse Azpuru dans la voie que Charles ET veut qu'il suive à Rome. Ce prince a écrit à Clément XIV

pour presser la destruction des Jésuites. Sa lettre est pleine de

menaces et d’amertume. Ganganelli supplie Azpuru de la tenir secrète; le 45 janvier 1770, Roda lui mande : « Quant à ce que vous m’écrivez sur l'obligation qui vous a été faite, malgré la prière que vous adressait le Pape de ne point montrer aux autres Ministres la lettre de Sa Majesté ; et quant au profond chagrin qu’en a éprouvé Sa Sainteté, je réponds : A votre place j'aurais gardé le silence. Mais il paraît que vous en avez écrit au Père Confesseur ; ce dernier l’a révélé au Roï, et Sa Majesté a fait éclater une très-vive indignation , non contre vous, mais contre le Pape. »

À la même date le P. d’Osma, qui à le secret de Charles LIL, écrit du Pardo à Nicolas d’Azara : « Votre lettre fait que les gens d'ici se cassent la tête sans frapper sur le clou. Laissons-les dire puisqu'ils nous laissent faire , et ce sera une très-bonne chose si vous dites vous-même ce que disent les autres, » |

La Cour de Rome, ordinairement si habile à dénouer le fil d'une intrigue diplomatique , ne savait que répondre à ce feu croisé de correspondances et de manœuvres. Clément XIV se désolait, ou passait subitement à des mouvements de joie inexplicable. Pallavicini, son secrétaire d'Etat, plein de grâces et d’affabilité, ne se mêlait d’affaires que le moins possible. Il ne savait que ce qu’on voulait lui faire savoir; il ne voyait que les salariés des Ministres étrangers ; et, ancien Nonce à Madrid, il se croyait tenu par la reconnaissance à servir la cause de Charles IT. Le Père commun des fidèles ne recevait que sur présentation des Ambassadeurs. Pour être admis à son audience, il fallait donc se laisser marquer de l’estampille diplomatique, être ennemi de la Compagnie de Jésus, tout au moins impie ou athée. Bernis avait beau protester de son zèle contre les enfants de saint Ignace; ce zèle n’était pas assez couronné de succès pour endormir les soupçons du Roï d’Espagne et des Ministres; et, le 24 avril 4770, Roda s'explique en ces termes : | |

« Nos affaires à Rome, écrit-il d’Aranjuez à Azara, sont

ET LES JÉSUITES. 307 pour moi un mystère. Voilà presque un an qu’on parle de la destruction des Jésuites; on la donne même comme certaine ; mais nous n’en avons vu ici ni le plan ni le dessein qu’on avait promis de nous envoyer, afin que l’on sût s’il serait agréé par les Monarques. La Cour de Vienne a déclaré ne pas s'opposer à la suppression ; elle y souscrit même avec plaisir. Il parait toutefois qu’on ignore cela à la Secrétairerie d'Etat de Rome. Je sais de source certaine que Choiseul est fort irrité contre Bernis et contre les procédés du Saint-Siége, persuadé qu’il est que tous veulent nous jouer. Le duc de Choiseul à écrit à l'Ambassadeur de France à Madrid une lettre fulminante dont celui-ci à fait usage en disant que Choiseul avait raison. Avec tout cela les Ministres de notre Cour s’en tiennent toujours-aux belles paroles et aux promesses flatteuses. »

Chaque année, le Jeudi saint, les Souverains Pontifes promulguaient dans {a Basilique de Saint-Pierre la fameuse bulle in cœna Domini (1). Clément XIV en fait le sacrifice. Cette

(4) La Bulle In cœna Domini tire son nom du jeudi saint, jour auquel elle se promulguait autrefois. Quelques auteurs rapportent son origine à Martin V, en 1420; d’autres à Clément V, ou même à Boniface VIII. Jules IE lui donna force de loi; Paul III et Pie V se réservérent à eux seuls l’absolution des censures qu’elle contenait, excepté au seul article de la mort. Ces censures regardent principalement l’hérésie, la protection accordée aux hérétiques, la falsification des Bulles, et autres lettres apostoliques, les mauvais traitements exercés contre les Prélats, les entreprises contre la juridiction ecclésiastique, la piraterie, les fournitures d’armes aux Sarrasins, ete. Grégoire XIII y ajouta l’appel au futur Concile. On y lit aussi quelques articles qui touchent aux limites des deux pouvoirs, comme la défense d'imposer des tributs sur les biens de l'Eglise, et qui plus est, de créer de nouveaux impôts à la charge du peuple. Ce sont surtout ces articles qui furent cause des réclamations que la Bulle excita dans presque toutes les cours, et qui la firent rejeter en Espagne, en France et en Allemagne. Cette opposition allait toujours croissant jusqu’à ce qu’enfin Clément XIV en suspendit la promulgation, exemple suivi par ses successeurs jusqu’à nos jours. Cependant comme les clauses de cette bulle exigent une révocation formelle pour en faire cesser les effets, révocation qui n’a jamais eu lieu, les tribunaux et les congrégations romaines la supposent toujours en vigueur quant aux dispositions spirituelles.

concession est une marque de la faiblesse de Ganganelli : il a cédé sur un. point essentiel, la diplomatie le salue du titre de grand-homme. Roda écrit d’Aranjuez à Azpuru, 4° mai: « Je reconnais comme digne de tous éloges l'esprit et la vigoureuse fermeté du Pape dans la résolution qu'il a prise d’abolir l’antique usage de la publication de la bulle in cœna Domini. Cet acte m'a paru plus héroïque et plus méritoire en son genre que ne le serait celui de la destruction des Jésuites. J'en ai ressenti un plaisir extrême, parce que cette conduite montre quel est le caractère du Pape, son désir de conserver des rapports d’une parfaite harmonie avec les Cours, et son courage pour accomplir de grandes choses. Cela fait espérer qu’il remplira ses promesses au sujet des, autres affaires, bien que les ennemis du Pape s'efforcent de le peindre comme un homme timide, irrésolu et de peu de cœur. »

Le Sacré Collége ne témoignait pas autant de joie que les Ministres des quatre Cours. Pour lui Ganganelli ne s'élevait point subitement au rang de héros parce que le Pape venait de | commettre une lâcheté. La suppression de la bulle était un avant-coureur des autres concessions. Les Cardinaux , dont la discrétion dans les affaires de l'Eglise et de l'Etat est devenue proverbiale, ne craignirent pas de faire éclater leur mécontentement. Ils ont pour maxime traditionnelle d'adopter au moins en public la politique des Souverains Pontifes. Clément XIV allait si loin tout d'un coup, qu'ils refusèrent de s'associer à un acte qu'un besoin de vaine popularité ou d’impossible conciliation avait seul pu conseiller. Le 8 mai, dans la correspondance de Roda avec Azara, on lit : «Je ne m'étonne pas des plaintes, des douleurs du Sacré Collége en voyant la décision prise de ne point publier la bulle in cœna Domuni, et cela sans le consentement des Cardinaux, sans même les avoir prévenus. Le Pape a très-bien fait. »

On avait semé la discorde entre le Pontife et les Cardinaux ; on l’exploitait au détriment du Saint-Siége. Après avoir saturé Ganganelli d’éloges imposteurs, les Ministres reprirent leur

ET LES JÉSUITES, 309 œuvre de destruction; et, le 17 juillet, Roda mande à d’Azara : « Nous apprenons de Rome que tout ira au gré de notre Roi, comme on nous le disait l'an dernier, que la Compagnie de Jésus sera tuée, et que d’autres grandes choses s'accom= pliront. Nous les espérons, nous y croyons de toute l’ardeur de notre foi, quoique Ne à présent nous n’en apercevons aucun indice. »

Quelques jours plus tard, le 31 juillet, Roda espère encore; mais ses espérances sont grosses de menaces : « Vous me dites, écrit-il de Saint-ldefonse à Nicolas d’Azara, qu’à Vienne, à . Florence, à Venise on a plus fait de démonstrations contre Rome depuis un an que nous pendant les dix années qui ont précédé. La même chose est vraie du Portugal, où jusqu'à ce jour nous n'avons pas vu révoquer un seul de ces édits si nombreux publiés dans le même sens. Nous seuls restons les mains dans la ceinture, sans rien faire, attendant tout notre salut de l'amour du Pape, qui nous veut beaucoup de bien et si a promis de plaire au Roï en toutes choses. »

Ces flatteries n’ont pas produit l'effet que Roda en espérait. Le Pape temporise ; le Ministre espagnol revient à son naturel, et, le 28 août, il s’écrie dans une lettre d’'Azara : « Oui, vous le dites très-bien; tout est mystère. Je commence à croire que ce Pontificat passera tout entier, et on n’aura fait autre chose que de donner bonnes paroles et courtois saluts à tout le monde. Voilà pourquoi je m’affermis toujours de plus en plus dans la pensée que cette occasion est la plus favorable pour agir par nous-mêmes, sans rien demander à Rome, nous contentant d'échanger avec le Pape des compliments, et encore et toujours des compliments. »

Alors comme aujourd'hui c'était le dernier mot de la diplomatie. On voulait bien ramasser au pied de la Chaire de Pierre les verges qui devaient battre les Catholiques; on essayait de transformer l’autorité du successeur des Apôtres en instrument d’oppression ; mais à la première résistance du Pape on décla-

ait déjà qu'on était prêt à agir soi-même. Le concours exigé

n'était qu'une humiliation pour le Saint- -Siége. Clemen XIV n’osa pas s’en apercevoir.

La France et l'Espagne le laissèrent respirer pendant quelques mois ; néanmoins comme si la persécution devait toujours s acharner sur ce vieillard couronné, Pombal et Tanucci reprirent en sous-œuvre les intrigues de Choiseul et d’Aranda. Ils n’avaient pas l’insolente élégance de leurs maîtres ; ils furent grossiers dans leurs procédés. Ces derniers outrages irritèrent le peuple romain. Le Pape détestait le prestige des cérémonies religieuses , il ne gouvernait qu'à contre-cœur. Le dégoût des hommes lui faisait prendre les affaires en mépris. Il "n'avait pour confidents que deux Religieux de son couvent des Saints- Apôtres, Buontempi et Francesco, qui l'isolaient sur le trône, afin de pouvoir mieux le dominer au profit de leur hame monastique et des passions de tous les ministres de la maison de Bourbon. Clément XIV écartait du Vatican les Cardinaux et les Princes dont les Ambassadeurs redoutaient la fermeté et, par une intimidation savamment graduée, le Sacré Collége était tenu en charte privée. On persuadait à Ganganelli qu’il n'avait pas besoin de conseils, et on lui interdisait par des flatteries la possibilité d’en réclamer. Tanucci était l'ennemi personnel du Saint-Siége ; pour humilier le Pape et le peuple romain dans cet orgueil d'artiste qui fait une des gloires de la ville éternelle, le ministre napolitain ordonne tout d’un coup de dépouiller le palais Farnèse des marbres qui enrichissent ses galeries. On transporte à Naples l'Hercule, le Taureau Farnèse et d’autres monuments. Léopold de Toscane suit Fexemple de Tanucci. 11 enlève Ia Niobé à la villa Médicis, et, sans tenir compte des douleurs de Ganganelli, Princes et Ministres se coalisent pour jeter à sa vieillesse tous les affronts.

À ces sujets de mécontentement intérieur se joignit la disette, suite inévitable d’une mauvaise administration. Le Pape vit s’évanouir Cette popularité dont les premiers transports avaient été si doux à son âme. Les Pères de l'Institut pensèrent que cette situation ramènerait le Pontife à des idées

plus justes, et que tous ensemble ils pourraient encore travailler à la gloire de l'Eglise. Ils étaient si complétement en dehors du-mouvement des affaires que le P. Garnier, ancien Provincial de Lyon et alors Assistant de France par intérim, écrivait à Rome, le 6 mars 1770 : « Les Jésuites savent qu’on sollicite leur abolition; mais le Pape garde un secret impénétrable sur cette affaire. Il ne voit que leurs ennemis. Ni Cardinaux ni Prélats ne sont appelés au Palais, et n’en approchent que pour les fonctions publiques. » Et le 20 juin dela même année le P. Garnier mandait encore à ses frères : « Les Jésuites ne s’aident point; ils ne savent, ils ne peuvent même s’aider, et les mesures sont bien prises contre eux. On répandäci, comme à Paris, le bruit que l'affaire est finie, que le coup est porté. »

Ce fut dans ce moment que la chute du duc de Choiseul vint ranimer les espérances des amis de la Compagnie. Après avoir été, jusqu’à la mort de madame de Pompadour, le plus obséquieux courtisan de cette femme, il ne voulait plus saluer en madame du Barry les déplorables caprices de Louis XV. Il flétrissait la favorite de carrefour qui le dédaignait, parce qu’elle venait de l'emporter dans le cœur vicieux du Roi sur la duchesse de Grammont, sœur de Choiseul. Dom Manuel de Roda, qui voit des Jésuites partout, en pressentit dans cette impure intrigue, et, le 9 mai, il fait ainsi part de ses appréhensions à d’Azara: « Nous savons l'affaire de la nouvelle maîtresse de France et quels en ont été les fameux introducteurs, et toutes les autres intrigues. Le pauvre Choiseul se trouve abandonné de la cour. Tout le reste est Jésuite du quatrième vœu. Ils sont plus puissants à Paris maintenant que Jamais. »

C'était ainsi que, dans ce temps-là, déjà on accusait les enfants de saint Ignace proserits de tenir entre leurs mains les rênes du gouvernement. Le duc de Choiseul fut précipité par son orgueil du faite des honneurs. Le 25 décembre 1770, il prit la route de l'exil, et le duc d’Aiguillon fut appelé à lui succéder. Le nouveau ministre avait toujours aimé, toujours

défendu les Jésuites. Il arrivait dans un moment opportun ; car {e peuple, las des prodigalités de Choiseul, applaudissait à sa disgrâce, tandis que les courtisans, les traitants, les parlementaires”et les Philosophes regrettaient avec fracas leur protecteur et le suivaient à sa terre de Chanteloup, afin de braver le Monarque dans l'exercice de sa prérogative royale. Choiseul au pouvoir avait énervé et corrompu la France;-la France, représentée par ses gentilshommes et par ses écrivains, s’attacha à donner à cette grandeur déchue un prestige encore inouïi de popularité. La disgrâce eut ses courtisans, et, pour la première et la dernière fois peut-être, un ministre exilé trouva dans les adulateurs de la fortune des hommes qui osèrent la braver.

Ce spectacle anormal n’effraya point Louis XV. Alors on riait de tout en France et l’on ne prenait au sérieux que le plaisir. D’Aiguillon chercha à s’en procurer un plus raffiné. I] avait des vengeances à exercer contre la cour judiciaire : il la punit en la dissolvant, comme elle-même avait dissous la Société de Jésus. Il fut sans pitié pour les magistrats qui s'étaient montrés inexorables pour les Jésuites : 1} proscrivit les proscripteurs. Mais, dans cette rapide révolution, la main des Pères, depuis longtemps bannis du royaume, ne se fit pas plus sentir de près que de loin. D’Aïguillon et le chancelier Maupeou avaient d’autres vues. Madame du Barry, et c'est un hommage indirect qu'elle rendit à la vertu des Jésuites, madame du Barry ne songeait nullement à reconstruire l’œuvre que sa devancière avait brisée. g

Cependant à la nouvelle des changements qui s’opèrent dans le ministère et à la cour, le Pape juge que quelques mois de répit Jui seront accordés. Louis XV ne voyait plus l’impérieux Choiseul lui dicter des ordres; d'Aiguillon ne devait lui faire aucune violence sur ce point. Le Roï et le ministre ne demandaient pas mieux que de laisser au Pape sa liberté d'action; mais il fallait ménager Charles d'Espagne. Afin de le consoler de la disgräce de Choiseul, d’Aïguillon consent à faire cause

ET LES JÉSUITES. 313 commune avec les ennemis des Jésuites. Le pouvoir l'avait tenté. Pour désarmer les méfiances du cabinet de Madrid, il veut lui donner des gages. Charles IIL soupçonnait depuis longtemps le cardinal de Bernis de tiédeur dans ses poursuites. D’Aiguillon lui en fournit la preuve, en livrant à Pignatelli, comte de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à Paris, les dépêches de l’ambassadeur de France à Rome. Quand cette lâcheté fut consommée, Charles IIL et le duc d’Aiguillon concertèrent un nouveau plan de campagne.

Le Pape avait obtenu un sursis; il crut avoir partie gagnée. Se persuadant que son système d’injustice calculée et de mauvais vouloir officiel envers la Compagnie trompait les ennemis de l’Institut, il affecta de lui faire de légères blessures dans l'intention de le préserver de la mort, comme Pilate qui faisait battre de verges le Sauveur afin de lui éviter le supplice de la croix. Cette pensée était si bien enracinée dans son esprit, qu’en 1772 il la révélait à Jean-Charles Vipera, l’une des lumières de l'Ordre des Franciscains conventuels, l’ancien confrère et l’ami de Ganganelli. Vipera, d’un air consterné, disait au Pape : « Dois-je croire, très Saint-Père, ce que la rumeur publique répand partout; c'est que, dans peu de temps, la Société de Jésus sera détruite et détruite, par un Pontife sorti de la famille de saint François? — Rassurez-vous, lui répondit Clément XIV avec assurance, non, elle ne sera pas sacrifiée; mais il faut que les Jésuites soient abreuvés de douleurs, s'ils veulent être sauvés. »

Ces détails, que nous empruntons aux Commentaires inédits sur la suppression de la Compagnie, par le Père de Cordara, indiquent bien que Ganganelli reculait devant l’accomplissement de l’œuvre dont il s'était chargé. Sa vie entière se consunait à éluder la fatale promesse que le Cardinal de Solis lui avait arrachée avant son exaltation. D'un seul trait de plume il pouvait recouvrer le comitat Venaissin et la principauté de Bénévent; néanmoins il aimait mieux rester dans la ligne du devoir que de rendre à l'Eglise ses domaines envahis. On eût

dit qu’en s’eflorçant d’avoir du courage, Clément XIV espérait se remettre à lui-même l'erreur qu’un moment de vertige avait inspirée au cardinal Ganganelli. Le Pape savait que Clément XII faisait payer chaque année aux Jésuites, chassés du Portugal, douze mille écus romains destinés à pourvoir à leur existence. Le trésor public était obéré, Ganganelli cherchait tous les moyens de le soulager; il voulut cependant qu'Ange Braschi, administrateur des finances pontificales, continuât le subside. Le Pape ne témoignait qu’une crainte, c'était que sa charité envers les proscrits de Pombal fût connue des ambassadeurs portugais où espagnol.

Ange Braschi, qui, quatre années plus tard, succédera au pape Clément sous le nom de Pie VI, garda religieusement le secret de cette bienfaisance pontificale. Mais en face des hésitations de Ganganelli et de la disgrâce de Choiseul , le roi d'Espagne ne peut plus contenir son impatience. Roda se charge d'en transmettre l'expression aux plénipotentiaires d'Espagne près le Saint-Siége ; le 29 janvier 1774 il mande du Pardo à Azpuru : |

« Je ne doute pas de ce que vous dites , avec tant d’assurance, de la fermeté du Pape dans ses promesses. Je crains pourtant qu'à Paris, à l’occasion de la chute du ministère, on ne change de manière de voir au sujet de la destruction de la Compagnie, puisqu'il est certain que le parti de la favorite, très-dévoué aux Jésuites , est triomphant de la chute de Choiseul et de son cousin Praslin. Le cardinal de Bernis n'était pas même, lui, ami de Choiïseul , et dans le cœur il était tout à fait partisan des Jésuites. Aussi désormais devons-nous peu compter sur ses services; tous ceux qu'on à obtenus de lui jusqu'à ce jour ont été arrachés à force d'ordres pressants, et grâce à de vives réprimandes. Si la cour de Paris vient à se refroidir, et si par hasard elle s'emploie en faveur des Jésuites , le Pape se trouvera bien embarrassé ; et je ne serais pas étonné de voir encore de nouveau les Jésuites à Paris, et dans le palais même du Roi très-chrétien. »

Le 26 mars, Roda qui ne cesse d’écrire pour presser

Azpuru et Azara, redoute de voir M°° du Barry prendre

parti en faveur des Jésuites. Cette femme n’osa pas leur faire cette injure, et le Ministre espagnol put encore espérer.

« Je ne doute pas, dit-il à Azpuru, que le Pape ne maintienne et ne remplisse sa parole ; je n’en ai même jamais douté; mais vous savez ce que sont les Cours. Celle de France se plaignait des retards, et à présent, quoiqu’elle ne montre pas avoir changé d'opinion, on peut craindrewNotre Roi à négligé de fortifier son cousin dans son ancien projet. Il agit dans ce sens; j'espère que cela arrêtera les cabales:qui se multiplient à la Cour de France, parce qu’elles craindront de déplaire au Roi d'Espagne. Au reste, il est avéré que les Jésuites ont joué un grand rôle dans le palais. Comme notre souverain est assez formel, constant, sobre de promesses et très-exact à les accomplir, il n’a pas un seul instant douté du Pape. Les motifs qu’on lui alléguait lui plaisaient, comme vous avez pu le voir par les reconventions faites. Depuis que Sa Majesté comprit que la cause des retards avait pour mobile de préparer Sa Sainteté à l'extinction des Jésuites simultanément avec la cause de notre Palafox, le Roi a senti que l'idée était bonne, et il s'est tranquillisé beaucoup. »

Palafox et les Jésuites, la béatification de l’un, la destruction des autres, tel est le double but que poursuit Charles LE avec un acharnement dont il serait difficile de trouver un autre exemple dans l'histoire. D'Aranda laisse aux Ministres sous ses ordres le soin de traduire la pensée du maître; Ini, se contente de l'inspirer. Le 12 mars, la du Barry et le duc d'Aiguillon font leur paix avec Charles II. Ce jour-là Roda rassuré s'explique ainsi avec Azpuru : « Ilest certain que jusqu'à cette heure il n’y à point eu à Paris de ‘nouvelle manière de voir contraire à nos ardents projets de détruire la Gompagnie ; le Roi de France vient d’aflirmer à notre souverain qu'il s’en tenait fermement à sa dernière résolution; qu’il demeurera uni à Sa Majesté dans les instances adressées au Pape. »

Le 9 avril, la haine contre les Jésuites l'emporte dans le cœur de € -Gharles IE sur le respect qu'il affecte de vouer à la mémoire de Palafox. Palafox, c'est l’épigramme et l'intermède jetés dans cette affaire si déplorablement conduite, Roda notifie d'Aranjuez les dispositions royales. « Sa Majesté a aussi éprouvé de la joie des assurances que vous lui donnez, au sujet duMprompt avancement de la cause de notre vénérable Palafox etaussi de celles qui regardent l’extinction des Jésuites vire que Sa Majesté désire par-dessus toutes les autres.

empressement avec lequel le Roï soupire après le jour -de cette De 70 promise par Sa Sainteté est tel que chaque mois de retard Ini paraît un siècle; et j’éprouverais moi-même un grand déplaisir si les peines que se donne le Roi restaient sans effet. » :

Chaque courrier apportait tantôt à Thomas Azpuru, tantôt à Nicolas d'Azara des supplications ou des menaces. La ténacité espagnole était aux prises avec la lenteur romaine qui, chez Ganganelli, se compliquait d’un remords. Le 4 juin 4771, Charles [EL lui fait plus explicitement que jamais rappeler cette promesse qu’on l'accuse d'oublier. Azpuru, devenu évêque, convoite la pourpre. Il a des ménagements pour le Pape , des circonlocutions et des échappatoires afin de forcer Charles d'Espagne à une inaction impossible avec son caractère. Le prince ordonne à Roda d'écrire à Azpuru et de gourmander d’un seul coup les irrésolutions du Vatican et l’apathie de l'ambassadeur espagnol. Roda obéit :

« Je crois, dit-il, qu'entre souverains il ne s’est jamais vu de négociation telle que celle relative à l'extinction des Jésuites. Tous les princes de la maison de Bourbon l'avaient demandée au Pape. Sa Sainteté l’offrit rondement, sans aucune condition, et elle promit de le faire bientôt. Puis après elle a mis des conditions; mais loutes se sont aplanies. Le Pape a renouvelé ses promesses, assurant toujours qu'il les réaliserait bientôt; mais ce cas n’arrive jamais, et on n’en voit même aucun signe. Je suis vraiment étonné de ce que le mi-

ET LES JÉSUITES. 347 nistre de notre cour ne manque jamais de phrases et de circonlocutions pour nous répéter toujours la même chose dans chacune de ses lettres, et cela sans honte; sans rieñconclure, exagérant la sécurité et là certitude des paroles du Pape. »

Le grave Charles IL a fait alliance avec Mre duBarry. Louis XV est rentré sous un joug humiliant ; ses D ons et ceux de Naples ont été mis aux ordres de l'Espagne; Roda, écrivant de l'Escurial à Azpuru, le 8 octobre 1771;-constate le fait en chargeant ce dernier de féliciter les‘Cardinaux de Bernis et Orsini : | #

« Le roi, ainsi parle Roda , est très-content de la promptitude que vous avez mise à exécuter l'ordre qu’il vous avait intimé de renouveler ses instances sur la si. ardemment désirée suppression des Jésuites. Il a témoigné aussi sa satisfaction pour l'avis que vous avez donné aux deux Cardinaux de pousser l'affaire de leur côté avec la même diligence, au nom de leurs Cours respectives. Sa Majesté attend avec une profonde inquiétude la réponse que fera Sa Sainteté à votre Mémoire et aux instances des deux Cardinaux. »

Ce Mémoire, dont nous avons l'original entre les mains, ne produisit et ne devait produire aucun effet. Il parle de justice et de salut pour l'Eglise, tout en exigeant la destruction de la Compagnie de Jésus. Ganganelli était plus avancé que l'évèque Azpuru. Le voile dont le Pontife, que Tanucci appelle un frate furbo, s'était couvert les yeux, se déchirait de toute part. La lumière se faisait, et Clément XIV, repentant du passé et du présent, ne voulait pas souiller son avenir. Il n’ignorait pas que ce n’était point dans l’espérance d'arriver à être plus équitables et plus dévoués à la Chaire de Pierre que les Cours le soumettaient à la torture; il garda donc le silence. « Peu importe, disait le Ministre espagnol à l'Ambassadeur dans sa dépêche du 19 octobre, peu importe que le Pape ne réponde pas au Mémoire que vous lui avez présenté pour la suppression ; il suffit qu'il y pense, et qu'il l'exécute aussitôt expiré le terme par lui fixé. Cependant, pour la satisfaction du Roï, il

serait bon que le Saint-Père répondit. Je ne saurais vous exprimer le désir que montre Sa Majesté de voir cette affaire arriver à son terme: elle la considère comme d’une extrême importance. En attendant elle se contente des espérances et des asSüfancés que le Pape lui donne du prochain accomplissement de ses promesses. »

Ce Roda, dont chaque trait de plume trahit une colère intérieure, va sans cesse d’Azpuru à Azara, comme pour stimuler leur zèle, que semble attiédir l'atmosphère romaine. Azara reçoit de lui, à la date du 24 décembre, une lettre ainsi conçue : « Je ne vois pas que nos affaires avancent; et cependant nous devons croire qu'elles vont bien. L'affaire de Palafox commence à s’embrouiller. On nous demande un million de documents. On attribue tout cela à un certain Perez, Trinitaire, qui paraît avoir donné un vote malicieux. Il s’agit maintenant de le lui faire payer. Mais en attendant c’est la cause qui en souffre, et le Pape aussi qui a fixé ce terme à la suppression de la Compagnie. Ce sera un nouveau prétexte pour lui de retarder l’accomplissement de ses promesses tant de fois renouvelées. » |

C'était le succès de la force qui se préparait contre la conscience publique. La conscience publique fit comme font toujours les honnêtes gens; elle se laissa garrotter dans de timides bienséances. Les Bourbons se hâtaient de mener à bonne fin sur la Compagnie de Jésus cette opération césarienne qu'ils n'avaient encore tentée qu’en partie. Les adversaires de l’Institut possèdent la puissance et laudace, ils en usent ; et ce qui surprendra éternellement les esprits qui réfléchissent, ce ne sera pas cette audace, mais le silence gardé par les Jésuites au milieu de cette crise. On les a faits riches au delà de toute mesure; on à prétendu qu’ils entassaient des trésors incalculables sur chaque point du goble. Dans leurs Missions, en Espagne, en France, à Rome, partout, ils exercent, dit-on, une magique influence sur les hommes qui les approchent ; ils disposent de moyens

ET LES JÉSUITES. 319 inconnus pour arriver à leurs fins ; le Sacré Collége, la prélature, les princes romains sont des séides qui marchent ou s'arrêtent au signal donné. La Société de Jésus a entre les mains mille leviers pour battre en brèche ses ennemis, et dans cette complication d'événements, à travers ces correspondances secrètes où tout se dit, dans le pêle-mêle de ces pamphlets et de ces dépêches officielles où la calomnie se met si parfaitement à l'aise, on ne rencontre aucun acte de résistance de la part des Pères. Ils sont assaillis de tous côtés comme une place qui commence à être démantelée, et ils restent dans l'inaction. On répand le bruit qu'ils agissent à Rome afin de conjurer la tempête. On signale cette activité; on bâtit sur elle des lettres romanesques ; au fond de ces lettres, il n'y à rien. L'activité n'apparaît point du côté des Jésuites, et il devient impossible d'en saisir la plus légère trace. Ils meurent frappés d’ostracisme; mais ils meurent sans combat, sans vengeance, sans même oser ou pouvoir se défendre.

Et cependant si jamais occasion s’est présentée de faire usage de leur influence et de leurs richesses, c’est à coup sûr la plus favorable, la seule qui ferait excuser l'intrigue. Eux qui savent tout, il doivent connaître le faible de leurs persécuteurs, et il n’y à pas une trace de séduction ou de corruption mise à nu. On les accuse d’être de moitié dans le secret des familles, d’avoir une oreille et un œil ouverts sur tous les mystères de la vie privée ou de la vie publique, et ils n’ont pas l’art de pénétrer les trames qu’on ourdit contre l’Institut. Les ministres et les ambassadeurs de la maison de Bourbon sont en guerre permanente entre eux. La jalousie a semé la haine dans le camp ennemi. Choiseul méprise Pombal ; d’Aranda est accusé par Grimaldi ; Azpuru dénonce Roda ; Monino incrimine Azara; Bernis ne cesse de se plaindre de Tanucci; et les Jésuites ne cherchent pas à profiter de ces mésintelligences. Le Sacré Collége est en défiance de Clément XIV, etils ne prennent même pas parti pour leurs défenseurs contre le Souverain Pontife, On ne les voit point essayer de forcer les

portes due Vatican ou du Quirinal. Ils n'agissent auprès d’aucun de ces diplomates dont le luxe a si souvent besoin d’aumônes ; ils ne soudoient personne, et la cause en est bien simple. Elle se trouve dans une lettre du Général de Pinstitut. Le P. Ricci s'adresse à tous ses frères, il leur parle à cœur ouvert. Tandis qu’on accuse les Maisons des Jésuites de regorger d’or, voyons à quelle pénurie ils étaient réduits, treize années avant leur suppression à Rome, lorsque les mille voix des Philosophes, des Gouvernants et des Jansénistes les proclamaient les maitres du monde, les dispensateurs de toute grâce. Alors la Compagnie de Jésus subsistait encore dans le Royaume trèschrétien, en Espagne, en Allemagne, en Italie et au delà des mers. Elle n'avait à nourrir que les exilés dont le marquis de Pombal ne put pas faire des prisonniers ou des martyrs; ce surcroît de dépenses était pour elle un cas de ruine fnmminente. Le 20 décembre 1760, Ricci peint en ces termes aux Provinciaux la détresse dans laquelle la Compagnie est plongée : | « L'arrivée de nos Pères et Frères du Portugal dans les villes des Etats du Pape m'oblige de prendre conseil de Votre Révérence, ainsi que de tous les autres Provinciaux. Leur manière de vivre, il est vrai, est si conforme à celle qui convient à des Religieux que je me sens très-soulagé dans ce qui doit être, avant tout, l’objet de ma sollicitude, je veux dire la fidèle observance des règles. Mais ce qui m'afflige profondément, c’est que je ne vois aucun moyen de leur procurer l'argent nécessaire à leurs besoins les plus indispensables. Déjà neuf cents ont été déportés ici; nous pensons qu'ils seront suivis de beaucoup d’autres, de ceux qui se trouvaient dans le Marava, à Goa et dans les autres contrées de l’Asie. Je les entretiens économiquement sans doute, comme le comporte notre manière de vivre, mais toutefois, sans qu'ils manquent du nécessaire, quant à ce qui touche la nourriture, le vêtement, l'habitation. C'était un devoir que nous dictait la justice, la charité, la commisération, la tendre piété envers des enfants, des frères

ET LES JÉSUITES. à 321 abandonnés et manquant de tout; et c’est ainsi qu’il convient que nous les sustentions, jusqu’à ce que la divine Providence en dispose autrement. Cependant l'entretien de tant d’hommes, adapté aux règles de notre vie commune, quoique économique, entraîne de grandes dépenses, qui dureront tant qu'il plaira à Dieu, et nous n’avons pas de fonds qui nous procurent des ressources suffisantes. Plûtau ciel qu’il eût été permis de partager nos chers Portugais entre toutes les Provinces! sans doute qu'on aurait pu facilement alors les entretenir ; mais il a plu au Seigneur de les concentrer dans un seul pays, assez peu vaste du reste, et qui, évidemment pour cette raison, nécessite des dépenses bien plus grandes encore.

« Ainsi, puisque l’obligation est faite à la Compagnie tout entière d'alimenter nos frères du Portugal exilés et privés de toute ressource, il reste à chercher les moyens les plus opportuns d'accomplir ce devoir. Je n’ignore pas l’état de pénurie dans lequel se trouvent presque toutes les Provinces, les dettes considérables dont sont grevés la plupart des Colléges, en un mot tout ce que les malheurs des temps viennent ajouter à la pauvreté générale. Cependant, après y avoir longtemps et beaucoup réfléchi avec une incroyable douleur , je me disais : Que ferai-je, puisque c’est là l'unique moyen? Que deviendront en effet nos règles de vie commune, si, parce que nous sommes très-pauvres, nous ne pouvons plus subvenir aux besoins de la vie, telle que nos usages l’ont établie parmi nous? Et si jamais parmi nous la vie commune vient à recevoir quelque atteinte (ce dont nous préserve le ciel!), c’en est fait de notre Institut, qui en tire sa principale action ; c'en est fait de nos ministères désormais consacrés, non plus au salut des âmes, non plus à la gloire de Dieu, mais au lucre de ce monde. Et voilà le motif qui me fait hésiter de charger la Compagnie de dettes nouvelles pour les années qui viendront, ce que j'ai été obligé de faire cette première année; peu à peu ces dettes s’accumuleraient d’une manière effrayante, et elles amèneraient pour tous cette détresse imminente dont j'ai parlé

tout à l'heure. Il en est qui conseillent de demander la faculté de recevoir des aumônes pour les messes, tant que subsistera le cas de nécessité ; mais ce moyen suggéré ferait aussi une profonde blessure à notre Institut; la pensée de lui porter ce rude coup m'effraie. Du reste, songeons aux accusations sans nombre qui en résulteraient dans ces temps où toute l’Europe, comme: inondée de livres dictés par le mensonge, retentit de discours inspirés par la calomnie.

« Enfin autre chose est la faculté de recevoir des aumônes, autre chose est de les trouver. Je passe sous silence d’autres difficultés réelles à ce projet, et qui se présenteront peutêtre à la pensée de qui considérera sérieusement la chose. Ainsi donc, en butte à ces angoisses dont je ressens le poids accablant bien plus que tous les autres, je demande un conseil à chacun ce vous. À cause de la nature importante de cette affaire, que Votre Révérence veuille d’abord y penser devant Dieu et la recommander aux prières des autres ; qu’elle l’examine sérieusement elle-même; ensuite qu’elle la discute avec des hommes d’une haute prudence, avec les Pères les plus attachés à notre Institut et à la vie religieuse ; enfin qu’elle m’envoie par écrit son sentiment et celui des autres. Que tous se mettent à prier avec ardeur ; qu'ils conjurent ce Dieu dont la bonté nourrit les animaux, de venir au secours de notre indigence et de celle de nos frères; qu'il nous accorde, non des richesses, mais les choses nécessaires à notre existence; oui, qu’il nous apprenne à chérir la pauvreté de Jésus-Christ; mais qu’il écarte de nous cette disette qui nous porterait à dévier de nos très-saintes règles. »

Deux ans plus tard, la misère se fait plus durement sentir encore; le Pape intervient, et voici de quelle manière. Le 3 septembre 1762, le Général de la Compagnie notifie les dispositions suivantes aux Provinciaux d'Italie :

« Ayant humblement représenté au Saint-Père Clément XILL les grandes misères dans lesquelles se trouvent presque toutes les provinces de la Compagnie, et d’une autre part la nécessité

ET LES JÉSUITES. 323 de concourir au maintien de nos Pères et Frères du Portugal, Sa Sainteté a daigné nous accorder pour cinq ans, par rescrit du 27 juillet 1762, la faculté d'employer au susdit maintien les ventes et produits des seuls legs pieux qui sont laissés à nos. Maisons et Colléges, pour l'érection d’églises, chapelles et autels, pour le bâtiment des maisons, pour l’ornement des églises, pour pourvoir aux objets sacrés tels qu’argenterie ou autres, qui appartiennent plutôt à la magnificence et à l’embellissement qu’à la nécessité. Sa Sainteté veut en même temps que l’on accomplisse entièrement toutes les obligations de messes , suffrages et autres œuvres enjointes par les bienfaiteurs. Jen donne avis à Votre Révérence afin qu’elle puisse en faire usage. Je lui recommande cependant avec le plus grand soin de tenir très-secrète une telle faculté et d’en user avec toutes les précautions; et cela pour le seul motif de l’abus que la méchanceté ferait aujourd’hui contre nous de ces concessions les plus justifiées et les plus légitimes. »

En présence de pareils documents, on comprend que les négociations entamées contre les fils de saint Ignace doivent aboutir à un terme prochain. Îls ne se défendaient que par la prière, par l'obéissance et la pauvreté volontaire, on les attaquait à outrance, avec toutes sortes d'armes; la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. Le trépas d’Azpuru, qui mourait de désespoir en voyant chaque Consistoire ajourner sa promotion au cardinalat, hâta la destruction des Jésuites. Ainsi que le duc de Choiïseul, le comte d’Aranda allait bientôt succomber à Madrid sous une intrigue de cour. Un des derniers actes de ce ministre encore tout-puissant fut d'envoyer à Rome François Monino avec le titre d’ambassadeur d'Espagne, Cet homme d’Etat, ancien avocat des Jésuites, et qui a rendu célèbre dans l’histoire de la Péninsule le nom du comte de Florida-Blanca, ne savait pas par expérience les funestes résultats des révolutions. Il les secondait sans prévoir qu’un jour il deviendrait l’un de leurs plus constants adversaires.

Le 26 mai 1772, Roda, qui se plaint de la méfiance dont il

est l'objet à la cour de Charles ILF, annonce le départ du nouveau diplomate à son confident ordinaire : « Monino est en route pour sa destination, et, malgré le regret ce vous en éprouver, Je crois que vous vous trouverez mieux qu’au partant:

Monino a de belles manières, un caractère doux et du talent, C’est bien dommage qu’il se laisse gouverner par des meneurs el par des intrigants. J'ignore quelles instructions il à reçues. Vous savez que je n’ai aucune part à sa nomination. Depuis quelque temps je ne m'occupe que de ce qui se rattache à mes fonctions, parce que je vois qu'on ne veut pas autre chose, ce qui tourne à mon profit. Plût à Dieu que dans ma secrétairerie d'Etat il n’y eût rien à démêler avec Rome !»

Monino n’en disait pas autant. Dans toute la force de l'âge et des passions ambitieuses, il se dévouait au prince qui l'avait tiré de l'obscurité pour mettre ses talents en lumière. Il épousait sa querelle comme un moyen de fortune. Il arriva à Rome bien décidé à faire fléchir devant sa téméraire opinñtreté les dernières résistances du Pontife. Clément XIV le savait intraitable ; il n'ignorait pas que le duc d’Aiguillon avait enjoint au cardinal de Bernis de seconder en tout et partout les mesures que Florida-Blanca croirait utile de prescrire. La venue de ce négociateur entreprenant paralysait les temporisations du Cardinal, elle frappait de stupeur le Souverain Ponuife. L’audace pleine de jactance espagnole de Florida-Blanca le. consternait : sous son influence il ne sut que trembler et se plaindre de la torture qu’on lui faisait subir.

L'ambassadeur de Charles Ill avait intimidé ou séduit à prix d’or les serviteurs du Pape : il le dominait par la crainte; et, quand Clément XIV suppliant sollicitait un nouveau délai : « Non, Saint-Père (1), s’écriait-il. C’est en arrachant la racine d’une dent qu’on fait cesser la douleur. Par les entrailles de Jésus-Christ, je conjure Votre Sainteté de voir en moi un

(4) Dépéche de Florida-Blanca au marquis de Grimaldi, 16 juillet 1772. Histoire de la chute des Jésuites, par le comte de Saint-Priest, p. 155.

ET LES JÉSUITES. 325 homme plein d'amour pour la paix; mais craignez que le Roi mon maître n’approuve le projet adopté par plus d’une cour, celui de supprimer tous les Ordres religieux. Si vous voulez les sauver, ne confondez pas leur cause avec celle des Jésuites. — Ah! reprenait Ganganelli, je le sais depuis longtemps, c’est là qu’on en veut venir! On prétend plus encore: la ruine de la Religion catholique, le schisme, l'hérésie peutêtre, voilà la secrète pensée des princes. »

Après avoir laissé échapper ces plaintes douloureuses, il essayait sur Florida-Blanca la séduction d’une confidence amicale et d’ane douce naïveté. L'objet de tant de soins y résistait avec une inflexibilité stoïque. Forcé de renoncer à cette ressource, Clément cherchait à éveiller la pitié de son juge : il parlait de sa santé, et l'Espagnol laissait percer une incrédulité si désespérante que le malheureux Ganganelli, rejetant en arrière une partie de ses vêtements, lui montra un jour ses bras nus couverts d’une éruption dartreuse. Tels étaient les moyens employés par le Pape pour fléchir l'agent de Charles LIL. C’est ainsi qu’il lui demandait la vie.

Le Vatican étonné voyait chaque jour se renouveler de pareilles scènes sous ses voûtes, où tant de Pontiles, fiers de leur dignité et de leur bon droit, avaient tenu tête aux monarques les plus absolus. Le temps où Innocent HT écrivait (1): « Nous avons des sentiments invariables, une résolution que rien ne peut ébranler. Ni les dons, ni les prières, ni l'amour, ni la haine ne nous détourneront du droit chemin ; » ce temps était passé. Gangagelli ne disait pas comme ce grand Pape (2): « Ce qui n’est pas valable en vertu de la loi, nous ne pouvons pas l'approuver pour complaire à des sollicitations royales. Afin de nous montrer complaisant, il ne nous est pas permis d'employer deux poids et deux mesures et d’offenser, pour un roi de la terre, le Roi des cieux. »

(4) Epist., 1, 171.

(2) Epist., x, 59.

Clément XIV s’annihilait sous l’insulte. Florida-Blanca s'était imposé la mission de dompter les scrupules du vicaire de Jésus-Christ et de le condamner à une iniquité raisonnée. Bernis se taisait; mais devant ce vieillard à la frêle stature se dressait à chaque heure l'Espagnol au port majestueux. Florida semblait l’écraser de toute sa force physique. Implacable comme la fatalité, il poursuivait sa victime de détour en détour, et ne lui accordait aucun repos. En lisant cette persécution inouïie, en l’étudiant dans ses plus minutieux détails, on n’a plus besoin de chercher quel fut le meurtrier de Clément XIV, s’il en eut un. Ganganelli n’est pas mort sous le poison des Jésuites ; il a été tué sous les violences de Florida- Blanca. ne

Une seule fois cependant le Pontife recouvra, dans l'indignation de son âme, un reste d'énergie. Le plénipotentiaire espagnol lui faisait ce jour-là entrevoir qu'en échange de la bulle de suppression les couronnes de France et de Naples s’empresseraient de rendre au Siége apostolique les villes d'Avignon et de Bénévent, séquestrées par elles. Ganganelli se rappela enfin qu'il était le prêtre du Dieu qui chassait du temple les vendeurs, et il s’écria : « Apprenez qu’un Pape gouverne les âmes, et n’en trafique pas. » Ce fut son dernier éclair de courage. Le souverain Pontife tomba affaissé sous cet élan de dignité. Depuis ce moment il ne se releva que pour mourir.

De tous les princes catholiques ayant alors une prépondérance réelle en Europe, Marie-Thérèse d'Autriche était la seule qui s’opposait avec efficacité aux désirs de Charles III et au vœu le plus cher des Encyclopédistes. Le roi de Pologne, les électeurs de Bavière, de Trèves, de Cologne, de Mayence, l'électeur palatin, les cantons suisses, Venise et la république de Gênes s’unissaient à la cour de Vienne pour s'opposer à la destruction de la Compagnie. Charles-Emmanuel, roi de Sardaigne et de Piémont, ne s'était pas, durant son règne, montré trop bienveillant à l'égard de la Compagnie; mais il avait une

ET LES JÉSUITES. 327 rare pénétration d'esprit et un vif amour de la justice. Il n’était pas de ces princes hésitant toujours entre le bien et le mal. En présence des intrigues ourdies contre les Jésuites, le Roi pressent que c’est plus loin et plus haut que doivent porter les coups dont on cherche à accabler l'Ordre de saint Ignace. À partir de ce jour, il devient son protecteur. La mort ne lui laissa pas le temps de protester jusqu’au bout. Son fils Victor-Amédée était marié à la sœur du roi d’Espagne. Des alliances de famille l’unissaient à la cour de France. Il aimait sincèrement les Jésuites; mais enfin on obtint sa neutralité. Restait l’Impératrice. Charles IL se fit lui-même auprès de Marie-Thérèse l’interprète de ses tourments : il la supplia de lui accorder cette satisfaction. L'empereur Joseph IL, fils de cette princesse, n’avait pour les Jésuites ni haine ni affection; mais il convoitait leurs richesses. 11 promit de décider sa mère si on lui garantissait la propriété des biens de l'Ordre. Les Bourbons ratifièrent ce marché, et l’Impératrice céda en pleurant aux avides importunités de son fils (4).

(1) Le conventionnel abbé Grégoire, à la page 170 de son Histoire des confesseurs des rois, ne raconte pas ainsi cette transaction; il dit: « Lors du premier partage de la Pologne, en 1775, l’impératrice Marie-Thérèse consulta son confesseur, le père Jésuite Parhamer, sur la justice d’une opération où elle était co-partageante. Il crut devoir à ce sujet consulter ses supérieurs, et il écrivit à Rome. Wilseck, ministre d'Autriche prés la cour romaine, qui soupçonna cette correspondance, parvint à se procurer une copie de la lettre de Parhamer et l’envoya sur-le-champ à Marie- Thérèse, Dés ce moment, elle n’hésita plus à faire cause commune avec les gouvernements qui sollicitaient auprés de Clément XIV l'abolition de la Société jésuitique. »

Grégoire n’a pas inventé ce récit, il l’a copié à la page 192 du Catechismo dei Gesuiti; mais il a pourtant assez de conscience pour réprouver celle que le comte de Gorani publia en 1793, dans le deuxième volume, page 59, de ses Mémoires secrets des gouvernements. Dans cet ouvrage, dont la date seule de la publication est presque une honte, Gorani prétend que ce n’était point une simple lettre qui fut saisie à Rome, mais la confession générale de Marie-Thérèse, que son confesseur faisait passer au Général de l'Ordre. Charles IIE, ajoute-t-il, se l’étant procurée,

Le Pape avait espéré peut-être que Marie-Thérèse résisterait plus longtemps, et que, femme pleine de courage et de vertus, elle compatirait à ses douleurs comme homme, à ses anxiétés comme Souverain Pontife. Cette dernière chance lui était enlevée. Clément XIV n’avait plus qu’à courber la tête : il se résigna à subir la loi qu’il avait faite, Quand l’infortuné vieillard en eut pris son parti, il laissa les Jésuites devenir la proie de leurs ennemis. Tout était d'avance combiné pour ce jour si impatiemment attendu. Afin de motiver la destruction d’un Ordre dont l'Eglise avait si souvent exalté les services, on essaya de le déconsidérer en lui intentant des procès que les juges étaient disposés à lui faire perdre, sous quelque prétexte que ce fût. Le Napolitain Alfani, un de ces monsignori laïques qui n'ont rien de commun que l’habit avec le sacerdoce, était le magistrat délégué pour condamner les Jésuites. On leur suscita tant de chicanes, on essaya si bien de leur persuader qu'il n'y avait plus à Rome de justice pour eux, qu'ils ne crurent pas devoir prendre la peine de se défendre. Le 49 janvier 1775 le P. Garnier constatait ce découragement, né de l'impuissance de leurs efforts. Il écrivait: « Vous demandez pourquoi les Jésuites ne se justifient pas : ils ne peuvent rien ici, Toutes les avenues, soit médiates, soit immédiates, sont absolument fermées, murées et contre-murées. Il ne leur est pas possible de faire parvenir le moindre mémoire. Personne ici ne pourrait se charger de le présenter. »

Quelques exemples de cette iniquité réfléchie, arrachés aux dossiers de tant d’incompréhensibles procès, feront juger des

la transmit à l’Impératrice , pour la décider à faire supprimer les Jésuites.

L'abbé Grégoire a lui-même flétri cette fable. Nous dédaignons donc de nous y arrêter, mais la version adoptée par le Conventionnel n’a pas un fondement plus solide. Elle pèche par la base, car jamais le P. Parhamer ne fut le confesseur de Marie-Thérèse. Il avait été celui de son époux, l'empereur François 1°", et, avant comme après la suppression, il resta toujours à Vienne dans la faveur de cette princesse et de Joseph IX, son fils.

ET LES JÉSUITES. 329 moyens mis en jeu. Un Prélat, frère du Jésuite Pizani, était mort vers cette époque. Le Jésuite ne pouvait pas hériter. Un autre de ses frères, chevalier de Malte, lui écrit pour le prier de veiller à ses intérêts. À peine est-il de retour à Rome que la cupidité et les ennemis de l’Institut lui font naître l’idée que le Père a détourné à son profit une partie de la succession. Elle aurait dû être commune si les vœux du Jésuite n’y eussent mis obstacle. Le Maltais dépose un mémorial aux pieds du Pape. Clément XIV donne Onuphre Alfani pour unique juge aux deux frères. Il procédera par voie économique, c’està-dire il ne rendra compte qu’au Pape de ses opérations. Le Jésuite n'avait pas fait établir un inventaire juridique, mais il possédait assez de titres légaux pour démontrer son innocence. Alfani en demande communication. Il les anéantit, et condamne le Collége Romain à payer vingt-cinq mille écus. Alfani avait prononcé sa sentence; à Rome l'appel et le droit de récuser un magistrat sont le privilége de tout accusé, un privilége dont jouissent les Juifs eux-mêmes. On le dénie aux Pères de la Société, et le comte d’Aranda, qui, en Espagne, a fait publier ce jugement, ne craint pas d'écrire le 4** octobre 4771 au chevalier d’Azara : « L'héritage des Pizani fait horreur. C’est un document qui seul suflirait à autoriser le Pape à la suppression de la Compagnie. Si maintenant il ne remplit pas ses promesses, il ne les remplira jamais. »

En même temps on dépossède les Jésuites du Collége des Irlandais, on attaque leur Noviciat et le Collége Germanique. Alfani par hasard ne siégeait point dans cette dernière affaire. Le Collége Germanique gagna sa cause ; néanmoins la sentence ne reçut jamais d'exécution, car il fallait apprendre aux disciples de saint Ignace qu'ils étaient perdus.

Depuis Pie IV les Jésuites dirigeaient le Séminaire Romain. Cinq Papes et plus de cent Cardinaux étaient sortis de cette maison des fortes études. On blâme les Pères de n’avoir pas administré avec plus d'épargne. Clément XIV nomme pour visiteurs les cardinaux d’York, Marefoschi et Colonna. Les

deux premiers étaient ouvertement hostiles à la Compagnie (1). Les Jésuites font observer que les denrées augmentent chaque année, et que les revenus du Séminaire n’ont jamais suivi cette progression. Ils établissent la vérité de leurs dires par des chiffres irréfutables. Le 29 septembre 1772, on les expulse préventivement. Les visiteurs avaient constaté que les revenus suffisaient pour l'entretien. À peine les Pères sont-ils dépouillés que le Pape lui-même, en assignant une nouvelle provision de vingt mille scudi au Séminaire, se charge de justifier leurs comptes.

Le cardinal d’York venait de fermer une des plus célèbres écoles de la Société; il veut bénéficier de son arrêt. Le dernier Stuart s’unissait aux derniers Bourbons, afin de proscrire les Jésuites. Il n’a pour tout royaume que son diocèse de Fraseati : il convoite la maison que les Pères possèdent en cette ville. Clément XIV la lui accorde de son propre mouvement et par la plénitude de son pouvoir apostolique.

Antoine Lecchi, un de ces Jésuites que l’immensité de“leur savoir recommandait à l'estime des monarques et à l’admiration des peuples, faisait faire de rapides progrès à la science hydraulique. Il est désigné et appelé de Milan par le Souverain Pontife, afin de présider aux travaux qui doivent assainir les marais de Bologne. De grandes difficultés s'opposent au succès de l’entreprise ; Lecchi les surmonte. Son œuvre avançait aux applaudissements des hommes de l’art, lorsque tout à coup une discussion s'élève entre le Père et Boncompagni, prolégat de Bologne. La cause est portée devant la Congrégation des Cardinaux chargés de l’administration des eaux. La Congrégation, à l’unanimité, se prononce en faveur de Lecchi. Cette décision était une victoire pour le Jésuite. Sans vouloir ad-

(1) Marefoschi était un ancien ami de Don Manuel de Roda, et d’après le marquis d’Aubeterre dans ses notices diplomatiques «il se faisait gloire d’avoir dans son cabinet les portraits en estampe des plus célèbres auteurs de Port-Royal, qu’il avait achetés de la succession du feu cardinal Passionei, »

ET LES JÉSUITES. 334 mettre aucune observation, le Pape exile celui que ses juges avaient absous. |

Dans ce temps-là, les Ambassadeurs s onstient le droit de commander au milieu de la ville pontificale. Rien ne se faisait qu'avec leur concours, et souvent ils entravaient les affaires les plus étrangères à la diplomatie. Florida-Blanca avait même établi dans une villa, aux portes de Rome, une imprimerie d’où sortaient chaque semaine des pamphlets qui pouvaient favoriser ses plans. Il en parut un en italien , ‘sous, le titre de : Réflexions des Cours de la maison de Bourbon sur le Jésuitisme. La première page contient les trois propositions suivantes :

« 4° Si tout le monde croit naturellement à la probité et à la délicatesse d’un honnête homme, füt-il de la condition la plus ordinaire, à combien plus forte raison doit-il en être de même à l'égard du Vicaire de Jésus-Christ, source de toute vérité. Or, depuis plus de trois ans le Pape a promis aux Souverains catholiques les plus illustres, de vive voix, à plusieurs reprises et même par écrit, l'abolition d’une Société infectée de maximes perverses dans son régime actuel, abolition généralement désirée par tous les bons. Cependant le Saint-Père en diffère toujours l'exécution, apportant des prétextes mendiés et frivoles.

« 2° Que le Chef visible de l'Eglise ait fait maintes fois cette promesse de vive voix et par écrit, cela peut être attesté facilement par les Cours des Bourbons, ainsi que par les personnes qui ont traité avec Sa Sainteté.

« 3° Que l’on ne se permette pas de supposer que cette promesse ait été faite avec des paroles équivoques et susceptibles d'être prises dans un sens général, puisque, vu les circonstances et le contexte des lettres et de l'écrit, elles sont toutes univoques, absolues et individuelles, comme toute personne douée de bon sens peut s'en convaincre, »

Tel est le triple argument développé dans le pamphlet diplomatique. À ces outrages venant assaillir Clément XIV sur

la Chaire de Pierre, et inondant la ville sans rencontrer ni contradictéurs-pour y répondre ni magistrats pour les flétrir, un Jésuite, le P. Benvenuti, ne crut pas devoir garder le silence. Sous le titre de : frréflexions de l’auteur d’une brochure intitulée Réflexions des Cours de la maison de Bourbon sur de Jésuitisme, il prit parti pour Clément XIV, et nia avec force l'existence de cette promesse. Ganganelli était resté impassible sous les reproches de l’ambassade espagnole ; il sévit contre l'écrivain qui embrassait la défense de son honneur. Benvenuti est découvert ; le Pape le condamne à l'exil. Le Jésuite se retire à Florence; on l'y poursuivit encore; enfin il trouva un asile à la cour de Stanislas Poniatowski, roi de Pologne.

Trop confiant en sa perspicacité, le Souverain Pontife ne’ communiquait sa pensée à aucun membre du Sacré Collége. Il n’osait affronter le regard des bons, il se défiait des méchants. Dans cette situation exceptionnelle, abandonné par les uns, importuné par les autres, il sentait qu'il ne lui était plus possible d'ajourner ; mais il s’effrayait à l’idée de supprimer par une bulle l’Institut de Loyola, dont son prédécesseur avait glorifié et confirmé l'existence. Son esprit, fertile en ressources, s'arrêta à un moyen terme. Il imagina de conférer aux évêques le titre de visiteurs apostoliques ; puis, sous ce titre, de leur accorder la faculté de fermer les Noviciats des Jésuites, de renvoyer les scolastiques et d'interdire aux prêtres tout ministère sacré. Si, pensait Ganganelli, ces mesures sont adoptées dans le monde chrétien, la Compagnie de Jésus cesse d'exister par le fait même, sans qu'il soit besoin d’un décret Pontifical pour la tuer. Si, d’un autre côté, on apporte d'habiles lenteurs à ce plan, nul doute qu'il ne surgisse quelque événement qui suspendra ces mêmes mesures.

Leur première exécution fut confiée au cardinal Vincent Malvezzi, archevêque de Bologne. C'était ce même Malvezzi dont Bernis et Azpuru, Orsini et d’Aubeterre avaient essayé de faire un Pape au Conclave de 1769, Il était criblé de dettes,

dévoré d’ambition, et, pour récompense de son acharnement contre la Société de Jésus, il attendait le riche emploi de dataire, dont la survivance lui était assurée par marché conclu la veille de l'élection de Ganganelli à à la Papaute.

Un bref secret est rédigé. Ce bref lui confère la faculté de priver tous les Jésuites de l'exercice du ministère sacerdotal. Il peut de même sans enquête, sans examen, licencier les Novices et les Scolastiques, séculariser les Profès ou les incorporer dans d’autres Ordres, et fermer toutes les maisons de l'Institut que contient son diocèse. Remettre à un homme tel que Malvezzi l'application d’un décret dont il était dispensé de faire connaître la teneur, c'était autoriser l’arbitraire. Malvezzi ne se contente pas de donner carrière à ses inimitiés; il écrit, el jamais lettres adressées à un Souverain Pontife ne poussèrent aussi loin le cynisme de l'injustice. Dans cette correspondance autographe qui est sous nos yeux, et qui, commencée le 6 mars, se continue de trois jours en trois jours jusqu’au 27 juillet 1775, il y a des aveux que l’histoire est condamnée à recueillir.

Clément XIV eut pendant cinq mois le triste courage de recevoir et de lire ces dépêches de Malvezzi, qui arrivaient au Vatican sous le couvert de Monsignor Macedonio, confident du Pape. Le Pape adhérait à toutes les fraudes que Malvezzi lui conseillait. Le Cardinal, aveuglé par ses passions, proclamait sans s’en douter l'innocence des Jésuites, et le Pontife l’aidait, de guerre lasse, à consacrer son système d’iniquité. Le 10 mars, l'archevêque de Bologne mande à Clément XIV :

Votre Sainteté daigne me concéder dans le Bref la faculté de dissoudre le Noviciat des Jésuites, s muhi videbitur. Mais je la prie de me déclarer si elle juge à propos que je le fasse, car alors j'exécuterais cette mesure au début de ma visite au Noviciat, et je croirais convenable de licencier la maison de Sainte-Lucie, en fermant les cours des philosophes et des théologiens jésuites qui pourraient retourner dans leurs familles avant de se lier plus étroitement à la Religion.

« Il semble que de cette manière Votre Sainteté n'aura plus

besoin d’attendre que de graves motifs ultérieurs viennent provoquer une solennelle détermination à la suite de ces visites qui, ne produisant la découverte d’aucun fait notable ou digne d’être mis au jour, serviraient plutôt à affaiblir la cause qu’à lui donner du poids. Je n’en regarde cependant pas comme moins louable ce projet de visite, car les défauts qu’elles signaleront dans la morale, dans l’enseignement, dans l’administration ou dans la politique, quelque grands ou quelque petits qu'ils se rencontrent, seront toujours pour Votre Sainteté un motif d'arriver plus promptement au terme qu’elle aura fixé pour cette affaire. »

Malgré l'audace de son caractère, l'archevêque de Bologne cherche à établir une espèce de solidarité entre le Pape et lui. Il se sent placé sur un mauvais terrain, et, le 24 mars, il s’efforce d'engager Clément XIV plus avant. « J'ai cru opportun, lui écrit-il, de convoquer les Recteurs des Collèges de Sainte- Lucie, de Saint-Ignace, de Saint-François-Xavier et de Saint- Louis, afin de les prévenir de la visite apostolique ; et si Votre Sainteté ne me l’enjoint pas je me garderai bien de montrer le Bref, quoique pour procéder régulièrement il devrait être montré dès le principe. Mais comme je ne vois pas que cette démarche entre dans les vues que Votre Sainteté a daigné me manifester, et que d’ailleurs elle nuirait plutôt qu’elle ne servirait au but déterminé par Votre Sainteté, j’ose espérer qu'elle m'approuvera de ne pas le produire, et qu’elle donnera un autre Bref où seront positivement exprimées ses intentions. Je le sollicite pour m'éclairer entièrement au sujet de la suppression déjà arrêtée. Cette suppression peut s’exécuter de deux manières, qui exigent une direction différente dans la conduite à tenir. »

Le cardinal Malvezzi était un ennemi dangereux. Il poussait les hostilités avec une vigueur qui déconcertait les Jésuites et qui avait l’art de faire entrer les incertitudes pontificales dans son plan d'agression. Le 3 avril, il rend compte au Pape de ses premiers succès.

« Les ordres de Votre Sainteté sont exécutés; j'ai dissous le Noviciat des Jésuites et brisé de cette manière le’ premier nœud fondamental de cette Société suspecte. On ne cesse de me blâmer de n’avoir pas montré le Bref; mais si je l’eusse fait et que les intentions de Votre Sainteté ne m’eussent point été signifiées, il n’aurait pas été possible d'arriver au but. Si ce nœud était le seul que nous eussions à rompre, l'affaire serait terminée ; mais les liens qui unissent les Jésuites aux nations sont de telle nature que l’entreprise serait impraticable si l’arrêt suprême ne partait du Vatican. Lorsque l’Edit sera émané de Votre Sainteté , il sera encore difficile de l’exécuter sans fomenter le mécontentement des peuples, qui cependant se résigneront avec le temps aux dispositions voulues. Si Votre Sainteté ne remarque pas dans ma conduite cette célérité que peut-être il y aurait lieu d'attendre, elle doit l’attribuer aux difficultés qui se rencontrent de toutes parts. »

Ainsi, de l’aveu même de Malvezzi, la destruction des Jésuites était un deuil pour les peuples, et au risque d’exposer le Saint-Siége à l’indignation publique, Clément XIV se laisse forcer la main. La première épreuve a réussi sur les Novices n’ayant aucun engagement de religion ; mais quand Malvezzi s’adressa aux Scolastiques, il trouva la résistance passive qu'il avait pressentie. Les Scolastiques répondaient : « Dieu nous appelle à l’Institut de saint Ignace ; nous lui sommes attachés par des vœux. Nous ne nous laisserons arracher de nos Maisons que par la violence ou par un ordre formel du Pape, seul dépositaire ici-bas de l'autorité de Jésus-Christ. » Ils demandaient que le Cardinal produisit le Bref dont il arguait. Le Père Recteur Belgrado fait la même prière. Malvezzi lui répond en ordonnant de le jeter dans un cachot. Les jeunes Religieux persistaient dans leur résolution ; Malvezzi les prive des Sacrements. Il s’obstine à vouloir qu’ils se dépouillent de l’habit de la Compagnie. Les Scolastiques restent inébranlables, Des soldats aux ordres du Cardinal déchirent

cet habit sur leurs épaules. Aprèsles avoir revêtus d’un costume laïque, les sbires les contraignent à prendre la route de leur patrie. Ce système de persécution, dont Malvezzi a l’initiative, se développe à Ravenne , à Ferrare, à Modène et à Macerata. Le peuple s’irritait d’une pareille tyrannie; le Cardinal de Bologne a prévu ce mécontentement; il n’en poursuit pas moins son œuvre, et, le 7 avril, il écrit au Pape :

« Il semble qu'il est de mon devoir de préparer la voie au Seigneur, parare viam Domino. Ce n'est pas que Votre Sainteté ait besoin qu'on lui aplanisse le chemin, mais elle m'en à chargé elle-même. J'ai donc jugé expédient, pour détacher le peuple du Jésuitisme et pour l’accoutumer à se passer d'eux, de suspendre pendant ces saints jours les réunions de leurs Congrégations et des classes, la pratique des exercices spirituels et du Catéchisme sur les places publiques, les laissant exercer les autres fonctions dans leurs églises, parce que si je les avais toutes interdites on aurait pu découvrir ce que Votre Sainteté veut encore tenir caché. » |

Le Seigneur voulait avoir besoin qu’on lui préparât les voies ; Malvezzi dispense Clément XIV de cette nécessité à laquelle le Christ s’est soumis. Pour accoutumer le peuple à se passer des Jésuites, il leur interdit une partie des fonctions sacerdotales , dans la Semaine-Sainte , c’est-à-dire à l’époque où le Chrétien se presse plus religieusement autour des autels et doit être amené par la prédication et par la prière à ressusciter avec l’Homme-Dieu. Un mois auparavant, le 6 mars, le Cardinal, écrivant à Macédonio, faisait déjà l'aveu que les persécutions qu'il exerçait contre les Pères de la Compagnie avaient pour résultat d'affaiblir l'amour qu'une grande portion de son diocèse lui témoignait autrefois : « Et je n’ai pas manqué, ajoute Malvezzi, d’être blâmé pour avoir défendu aux Jésuites de donner au Clergé et aux ordinands les exercices spirituels qui se faisaient alors avec un très-grand profit spirituel. »

Macédonio était le complice salarié des ambassadeurs et de

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ET LES JESUITES. 337 Malvezzi. Ce dernier, dans une lettre du 10 avril 1773, se montre plus explicite , s’il est possible, avec lui qu'avec Clément XIV. Il s'exprime ainsi: « Je déclarai, dans une autre occasion, à Sa Sainteté, et je lui répète dans la lettre ci-incluse, qu'on ne peut procéder avec ces Religieux par la voie d'examen dans la discipline, dans la morale, que sais-je encore? Les recherches non-seulement seraient vaines, mais elles prouveraient que nous n’avons pas dans nos mains d’armes suffisantes et révélant quelque chose d’essentiel. Elles seraient un triomphe pour les amis de l'Ordre. Soyez persuadé que la route dans laquelle je me suis engagé est la meilleure; 1l faut poursuivre l'exécution de telle manière que l'on ne soupçonne pas le grand dessein. »

La lettre ci-incluse à laquelle Malvezzi fait allusion, la voici. C’est la plus éclatante justification que jamais magistrat prévaricateur ait prononcée sur des accusés qu'il va condamner. En présence de pareils documents émanés d’un prince de l'Eglise et reçus par un Souverain Pontife dont le cœur n'a pas bondi d’une sainte colère en les lisant, il n’y a plus qu’à baisser la tête et à humilier sa raison. Le 10 avril, Malvezzi s'exprime en ces termes : « Il semble, comme me le témoigne monsignor Macedonio, que Votre Sainteté désirerait avoir quelque détail de désordres intérieurs dans le gouvernement, la discipline, les études et la morale des Jésuites. Mais comme il sera plus facile d'obtenir cette connaissance lorsqu'on aura dissous une Société d’hommes qui se lient entre eux par le secret le plus impénétrable, je me rendrais ridicule en recherchant ces faits actuellement, et d’ailleurs, ne découvrant rien d'important, je fournirais l’occasion d’un triomphe aux amis des Jésuites, qui proclameraient comme une injustice toute sentence contraire à ces derniers... Je sais que Votre Sainteté a décidé qu'au moment de publier la nouvelle il fallait informer les Présidents et les Légats, ne fiat tumullus in populo. Sans qu’il soit nécessaire que Votre Sainteté s'exprime sur le

point de la suppression, il suffit qu’elle dise qu’elle veut donner

une règle nouvelle à la Société. Votre Sainteté sait que nous avons ici le vice-légat Boncompagni, et Caroni, auditeur del Torrone (1). Je crois le premier trop dévoué au Saint-Siége et le second trop honnête homme pour que leur attachement aux Jésuites puisse leur faire oublier leur devoir. Toutefois se servir d'eux serait sujet à critique. »

IL est avéré par le cardinal Malvezzi lui-même, épanchant ses déceptions dans le sein de Clément XIV, qu’il faut tuer la Compagnie de Jésus, et qu'après on instruira le procès de ses membres s’il y a lieu. Boncompagni est trop attaché au Siége Apostolique, Caroni est trop honnête pour assister de sangfroid à une pareille prostitution de la conscience. Il faut que la force armée intervienne, car le juste va être frappé, et, comme dans la Passion de Jésus-Christ, on ne veut pas que la voix du peuple proteste en faveur de l'innocence. Le Caïphe de Bologne avait tout prévu; tout, excepté qu’un jour viendrait où un prêtre, Italien réfugié, aurait l'audace que lui, Cardinal, ne s'est pas sentie, et que ce prêtre oserait dire que les Jésuites furent justement mis à mort, meritamente morti (2).

(£) L'auditeur del Torrone élait le président du tribunal criminel du cardinal légat à Bologne. Ce tribunal tirait son nom d’une tour attenante au palais apostolique, tour bâtie au temps de Sixte-Quint et que le cardinal Bernetti fit détruire, parce qu’elle menaçait ruine.

(2) Proleg. del Primato, p. 125. Dans son Gésuita moderno et spécialement au chapitre 17 (tome n), l'abbé Gioberti affirme que saint Ignace de Loyola est un grand homme et un grand saint, que son œuvre est belle et sublime, mais qu’immédiatement aprés sa mort les Jésuites perdirent son esprit et ne purent continuer l’œuvre de leur fondateur ; dés lors, ajoute-t-il. ils ont été en tout temps des enfants dégénérés d’un pére très-saint et très-illustre. C’est pour cela sans doute-qu’ils furent justement mis à mort. Les Jésuites n'ont jamais été, selon lui, dignes de saint Ignace; mais les Papes, aussi bons juges peut-être que l'abbé Gioberti, ont-ils manifesté celte opinion ? Mon dieu non! et jusqu’à Clément XIV comme aprés lui, ils en professérent une tout opposée. Benoît XEV lui-même, plus de deux cents ans après la fondation de l'Institut,

s’exprimait ainsi dans la bulle Præclaris : « Marchant sur les traces des pontifes de Rome, nos prédécesseurs, qui ont comblé de bienfaits l’illustre

Vincent Gioberti efface Vincent Malvezzi, qui le 15 mai écrit à Clément XIV :

« Sa Sainteté pourrait dès maintenant interdire l’enseignement aux Jésuites ; mais il me semble mieux de le faire quand Votre Sainteté aura pris une mesure définitive et universelle. Car si elle voulait le faire maintenant, il convient qu’elle sache que les étudiants, en totalité, ou en très-grand nombre, passeraient le Panaro, et l’on affirme qu’ils seraient bien reçus. Quoi de plus encore? On va jusqu’à dire que pourvu qu’il y ait un lieu au monde où les Jésuites puissent exister, on les y suivrait, Mais quand Votre Sainteté aura parlé, ils ne trouveront pas si facilement un asile, surtout quand ils seront ainsi discrédités. En somme la dissolution du noviciat à été une mesure opportune... Et si quelques novices malavisés ont repris l’habit de la Compagnie au noviciat de Novarella, ce

Compagnie de Jésus, nous ne balançons pas à donner de nouveaux témoi- * gnages de notre bienveillance pontificale à cette même Société, dont les religieux sont regardés partout comme la bonne odeur de Jésus-Christ, et le sont en effet. »

Dans la bulle Constantem, le même pape semble vouloir réfuter d’avance les honteux préjugés de l’abbé Gioberti. « Les religieux de la Compagnie de Jésus, dit-il, marchant sur les traces glorieuses de leur pére (Ignace de Loyola), prouvent d’une maniére éclatante la vérité de cette opinion par les exemples des vertus religieuses qu’ils donnent continuellement. »

Ainsi, au temps de Benoît XIV, peu d’années avant leur destruction, les Jésuites sont en effet et partout la bonne odeur de Jésus-Christ, ils marchent sur les traces glorieuses de leur fondateur et, d’après M. Gioberti, ils ont dégénéré dés l'origine. Ils ont changé, selon l'expression de cet homme, à la page 180 du deuxième volume, « l’œuvre admirable de saint Ignace en un avorton difforme et dégoûtant, un apostolat d'amour et de paix en une secte häïssable et turbulente, un instrument bienfaisant de civilisation en un foyer pestilentiel de barbarie, une inspiration de la charité et de la générosité chrétienne en un trafic d'égoïsme. »

Entre Benoît XIV, dont le nom est immortel dans l'Eglise, el ce malheureux abbé Gioberti, il y a désaccord complet. Auquel des deux le monde catholique devra-t-il ajouter foi ?

n'est qu'un bien petit mal. Mais si les étudiants, que nous avons licenciés, venaient à être accueillis ailleurs, ce serait là une affaire d’un trop fâcheux éclat. On le préviendrait én prononçant un arrêt définitif contre le corps entier. »

Le complot dans lequel l’archevêque de Bologne cherche à donner au Pape le premier rôle, ce complot, où chaque parole tombée de la plume du Cardinal Malvezzi est un aveu que le peuple et les étudiants sont attachés aux Jésuites jusqu’au point de les suivre dans l'exil, ce complot se développe sans s’oceuper de la justice qu'il froisse et des affections populaires qu’il blesse. L'autorité de Malvezzi a échoué pour perdre les Jésuites dans l'opinion publique, Malvezzi veut que le Saint-Siége parle. La sentence pontificale qu'il appelle et que Clément XIV, après avoir relu les lettres qui lui viennent de Bologne, sera encore plus embarrassé de motiver, frappera les Jésuites de discrédit. Mais c'est le Pape qui doit porter le coup et le Pape le portera. Avec lui, Malvezzi garde encore quelques formes de respect, il n'ose point exprimer toute sa pensée. Plus libre avec Macedonio, il ne craint pas de découvrir ses batteries. Les brefs qui lui sont adressés pour procéder à la destruction particlle des Jésuites sont facultaufs. Le Pape dit : Concedimus facullatem. Malvezzi, qui veut se mettre à l'abri sous la tiare, désire qu’on substitue à ces mots les termes du commandement, l'ingunjimus apostolique. Voici la raison qu'il en donne à Macédonio. « Si cette mauvaise race, dit-il, en parlant des Jésuites, venait à voir les brefs, donc, diraient-ils, Malvezzi était libre d’agir ou de ne pas agir. Si l'on devait expédier d’autres brefs à des évêques, il serait bon, pour ne pas laisser tout l’odieux sur moi, d’user du terme ingunjimus, Nous ordonnons. »

La situation des Pères de la Compagnie, traqués à Bologne par le Cardinal-Archevêque et soutenus par la population tout entière, est si bien avérée, grâce à cette correspondance, que Malvezzi, le 22 mai, croit devoir entretenir le Souverain Pontife d’une de ses douleurs de famille, Malvezzi à une nièce ma-

ET LES JÉSUITES. 341 lade, et cette nièce s’obstine à n'avoir confiance que dans le P. Borsetti, un des Jésuites persécutés. Quoi qu’il en coûte à son cœur d’oncle et à sa haine de prêtre, Malvezzi a dû fermer les yeux ; c’est en ces termes qu'il explique sa faiblesse à Clément XIV : « Une défense expresse, dit-il, aurait paru déraisonnable dans la ville, d'autant qu'il s'agissait d’un religieux de grande réputation qui ferait honneur même au clergé séculier. » |

Chaque lettre adressée au maître en contient une autre pour le valet. Ce que Malvezzi n’ose qu’insinuer au souverain, il le dit tout crûment au confident et, le 29 mai, il s’applaudit avec ce dernier de son astuce. « Heureusement, lui mande-t-il, je n'ai pas même montré le premier bref dans lequel se rencontraient talia et talia, que j'ai omises, et, n’ayant pas agi selon les règles de l’Institut des Jésuites en faisant ces omissions, ils auraient prétendu que j'avais reconnu leur innocence, et peu s’en eût fallu qu’on ne les eût tous canonisés; puis si j'en étais venu à l’exécution, on m'aurait chargé d’un anathème éternel. »

La ville et le Sénat de Bologne, ce peuple, dont Malvezzi avait tâché d'étouffer la voix, portait enfin sa plainte aux pieds da Vicaire de Jésus-Christ. Deux mémoires lui furent adressés ; ils réclamaient contre les actes du Cardinal; le Pape les lut, et il fit mander par Macedonio « qu’il lui renvoyait ces papiers inutiles. » Malgré la puissance dont Ganganelli disposait, il ne lui était plus possible de se cacher que le vœu des peuples relusait de s'associer aux hostilités contre la Société de Jésus. L’archevêque de Bologne confesse que les recherches les plus inquisitoriales n’amènent aucun fait à la charge des Pères. On ne peut les dissoudre avec une apparence d'équité; Malyezzi conseille au Pape, dans cette même correspondance inédite, de faire répandre des libelles contre eux, « afin, ajoutet-il, de disposer le peuple et la noblesse, tout dévoués à la Compagnie, à recevoir la grande sentence préparée depuis si longtemps. »

Supprimer les Jésuites était impopulaire. Cet acte blessait

le sens catholique; Clément XIV en était convaincu, Malvezzi ne craignait pas de le proclamer, et cependant tous deux marchaient d’un pas inégal dans cette voie d’iniquité. Le P. Belgrado (1), recteur du Collége de Bologne, a voulu connaître en vertu de quel pouvoir agissait le Cardinal; le 5 juin 1775, le Cardinal raconte à Macedonio de quelle manière il a répondu : « La conduite brutale de ce recteur Belgrado, ainsi s'exprime Malvezzi, et les doctrines erronées qu'il avançait pour excuser sa désobéissance à mon égard, m’ont contraint de le faire ar:rêter et de le faire conduire en exil, bien escorté, jusqu'aux frontières de l'Etat ecclésiastique. »

Quel crime à donc commis ce Jésuite? Le même jour, 5 juin, Malvezzi le révèle au Pape dans sa correspondance. Le Cardinal-Archevêque a ordonné au P. Belgrado de se démettre de sa charge de recteur. Ce dernier à déclaré qu'il ne pouvait obéir sur ce point, parce qu'il ne reconnaissait pas au prélat le pouvoir nécessaire. Ses supérieurs de l’Institut, aflirmait-il, en suivant à la lettre les premiers principes du droit canonique, — ce qui devenait sans doute une brutalité aux yeux de Malvezzi, — pouvaient seuls le destituer légitimement, puisque seuls ils avaient eu le droit de le pourvoir. Et le Cardinal ajoute : « La dernière fois que nous lui avons parlé, nous avons cru devoir lui rappeler qu'il avait été chassé de Parme ; il me répondit à la porte de mon antichambre, que cela était pour lui un triomphe. — Comme je lui répliquai

(4) Ce Jésuite, si maltraité par le cardinal de Bologne, était né à Udine, et tenait un rang distingué parmi les physiciens et les géomèétres. Théologien du duc de Parme, son mathématicien aulique, son confesseur et celui de la duchesse, il l'accompagna à Paris en 4752. Après la mort du duc, les intrigues philosophiques de Felino le firent chasser de Parme. Alors il subit les persécutions du cardinal Malvezzi, et à la suppression de la Compagnie il fut recueilli par le duc de Modène et nommé à une chaire de physique qu’il refusa. En 1777, le duc de Parme Ferdinand de Bourbon le combla de bienfaits en reconnaissance des services que Belgrado avait rendus à son pére. Ce Jésuite avait été élu en 1762, membre libre de l’académie des sciences de Paris.

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qu'il pourrait bien lui arriver de même une seconde fois, il me dit : « Eh bien! ce sera un second triomphe. » Je ne m'’étonnai pas de telles sottises, en le voyant persuadé que tout ce qu'il souffrait était un véritable martyre; et, en efler, il me dit qu'il était prêt à endurer Ia prison, la mort, et tout ce qu’on voudrait. Je suis fortement convaincu qu’il a le cerveau dérangé, et pour cela j'ai cru convenable de le faire sortir des Etats de Votre Sainteté. »

Harcelé de tous côtés et n’ayant pas dans son cœur assez d'énergie pour se soustraire à l’ingratitude sans compensation à laquelle on contraignait le Saint-Siége, Clément XIV fermait les yeux sur ces actes précurseurs de la suppression. [Il ne voujait pas comprendre que de tels hommes pouvaient bien, à force de mesures oppressives, tuer l'Ordre de Jésus, mais que leur victoire serait la glorification des disciples de saint Ignace, si un jour il était donné à la probité d’un historien de descendre dans ces ténèbres sacerdotales ou diplomatiques. Sûr de la discrétion de la Cour Romaine, le Souverain Pontife ne paraît pas avoir eu le pressentiment que cette correspondance de Malvezzi viendrait, soixante-quatorze années après, déposer contre lui, et déposer sans qu'il y ait moyen de trouver une excuse à son inexplicable abaissement.

Tout lui faisait une loi d’anéantir ces papiers accusateurs ; les voilà qui secouent la poussière des archives pour proclamer l'innocence des condamnés et pour flétrir la mémoire des juges. L'iniquité s’est trahie elle-même, et ces lettres du cardinal-archevêque de Bologne ne permettent plus au doute ou au respect de chercher un palliatif. Il faut les accepter dans leur crudité, telles que Malvezzi les a écrites, telles que Clément XIV osa les recevoir.

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