CHAPITRE V
Les mesures du Pape cherchent à accréditer le bruit que les Pèressont coupables de quelque méfait. — Le bref Dominus ac Redemptor arraché au Pape. — Son désespoir du lendemain. — L'Eglise de France refuse de le publier. — Christophe de Beaumont rend compte au Pape des motifs de l’épiscopat. — Opinion du cardinal Antonelli sur le bref. — Commission nommée pour le faire exécuter. — Les Jésuites insultés. — On les enlève. — Pillage organisé de leurs archives et de leurs sacristies. — Le P. Ricci et ses assistants transférés au château Saint-Ange. — Défense est faite aux Jésuites de prendre parti en faveur de leur Ordre. — Le P. Faure. — On interrogeles prisonniers, — Leurs réponses. — Embarras de la commission. — Le Cardinal André Corsini en est le chef, — Sa pension de Portugal. — Le dominicain Mamachi, maître du sacré palais et visiteur domiciliaire. — Son rapport sur les papiers et livres saisis comme base de la conspiration jésuitique. — Le bref en Europe. — Joie des philosophes et des Jansénistes. — Démence du Pape. — Ses derniers moments. — Miraculeuse intervention de saint Alphonse de Liguori à son lit de mort. — Malvezzi et les onze cardinaux in petto. — Mort de Clément XIV. — Prédiction de Bernadine Renzi. — Le Pape a-t:il été empoisonné par les Jésuites? — Lettres du Cardinal de Bernisen France pour persuader qu'ils sont coupables. — Frédéric II les défend. — Déclaration des médecins et du cordelier Marzoni. — Attitude des puissances. — Le Conclave de 1775. — Le gouvernement français et la mémoire de Ganganelli. — Le cardinal Braschi élu Pape. — Son amitié pour la Compagnie. — Mort de Laurent Ricci. — Son testament. — Le Pape force la commission instituée par Clément XIV à prononcer sa sentence dans l'affaire des Jésuites. — La commission acquitte. — Le bref de suppression accepté par tousles Pères en Europe et dans les Missions. — Les Jésuites en Chine. — Leurs correspondances. — Mort de trois Pères à la nouvelle que la Compagnie est détruite. — Le P. Bourgeois et le F. Panzi. — Les Jésuites sécularisés restent Missionnaires. — Comment ils reçoivent leurs successeurs, — La résignation des Jésuites fut partout la même.
Les Jésuites étaient livrés à d’implacables ennemis. Ces ennemis avaient ouvertement conspiré dans le Conclave, leur conspiration devait aboutir à un résultat, Excepté la masse des Catholiques, tout était contraire à l'Institut. Les princes avaient chassé de leurs royaumes les enfants de Loyola, le Pontile les abandonnait à des persécuteurs ecclésiastiques ; mais cette 1yrannie de détails ne remplissait pas les vues de Charles [IL et de ses ministres. I fallait au Monarque espagnol un triomphe plus complet ; on décida enfin le Pape à l’accorder. Le 21 juillet 1773, commençait au Gest la neuvaine en l'honneur de
saint Ignace. Les cloches s'ébranlaient. Ganganelli en demande le motif; on le lui fait connaître. Alors, d’un air consterné, il ajoute : « Vous vous trompez; ce n’est pas pour les Saints qu’on sonne au Gesü, c’est pour les morts. » Clément XIV le savait mieux que personne, car ce jour-là même il accepta le bref Dominus ac Redemptor noster, qui supprime la Compagnie de Jésus dans tout l'univers chrétien.
Clément XIV l’avait signé au crayon, pendant la nuit et sur une fenêtre du Quirinal. On raconte, — et nous tenons ce récit de la bouche même du Pape Grégoire XVI, — qu'après avoir ratifié un acte d’une si haute portée, Ganganelli tomba évanoui sur le marbre et qu'il ne fut relevé que le lendemain. Le lendemain fut pour lui un jour de désespoir et de larmes, car, suivant la relation manuscrite qu'a laissée le célèbre théologien Vincent Bolgeni, le cardinal de Simone, alors auditeur du Pape, racontait ainsi lui-même cette affreuse scène. Le Pontife était presque nu sur son lit; il se lamentait, et de temps à autre on l’entendait répéter : « O Dieu, je suis damné ! l’enfer est ma demeure. Il n'y à plus de remède. » Fra Francesco, ainsi s'exprime Simone, me pria de m’approcher du Pape et de lui adresser la parole. Je le fis; mais le Pape ne me répondit point, et il disait toujours : L'enfer est ma demeure! Je cherchaï à le rassurer ; mais il se taisait. Un quart d'heure s’écoula; enfin il tourna ses yeux vers moi et me dit : « Ah ! j'ai signé le bref ; il n’y a plus de remède. » Je lui répliquai qu’il en existait encore un et qu’il pouvait retirer le décret : « Cela ne se peut plus, s’écria-til, je l’ai remis à Monino, et, à l'heure qu'il est, le courrier qui le porte en Espagne est peut-être déjà parti. — Eh bien! Saint-Père, lui dis-je, un bref se révoque par un autre bref. — O Dieu, reprit-il, cela ne se peut pas. Je suis damné. Ma maison est un enfer ; il n’y a plus de remède. »
Son désespoir, selon la narration de Simone, dura une bonne demi-heure. Quelques imprudents amis de Clément XIV n’ont pas voulu laisser à sa mémoire cette dernière probité du remords. Ils prétendent que Ganganelli désirait publier son
346 CLÉMENT XIV bref le 10 août, jour de la fête de Saint-Laurent, et qu’il disait avec un sourire plein de malice : « Ce sera le bouquet que frère Laurent Ganganelli, le Cordelier, offrira au frère Laurent Ricci, le Jésuite. » Ce propos, qui n’est pas vraisemblable, n'eut aucune conséquence, et les anxiétés du Pontife, attestées par tous les témoins qui l'entouraient, ne permettent pas d'y ajouter foi. Au dire du cardinal de Bernis, Clément XIV, depuis le jour de son exaltation, avait eu peur de mourir empoisonné.
[l allait vivre fou (1); car, à partir du 21 juillet 1775, il
(1) L'état de santé du Pape Clément XIV et sa folie, qui commença le jour où il adhéra à la suppression des Jésuites, sont à Rome, la ville des traditions, un point historique incontestable. Les souvenirs de famille et de palais, qui se transmettent dans le Sacré Collége et parmi les citoyens avec une exactitude presque mathématique, ne permettent pas le doute. A la seconde partie des mémoires inédits du comte Marc Fantuzzi, neveu du Cardinal de ce nom, qui fut un des concurrents de Ganganelli dans le Conclave de 1769, nous lisons : «Quoi qu’on en ait dit et écrit, Clément XIV voulait conserver les Jésuites, et pour mener cette affaire à bonne fin, il croyait se suffire à lui-même. Il pensait qu’à force de promesses et de faveurs accordées à leurs ennemis et qu’en feignant de l’aversion pour la Compagnie, il gagnerait du temps et finirait par conjurer la tempête. Mais outre que ce plan était aussi peu juste que religieux, il n'avait ni les talents, ni les connaissances, ni les conseils pour le diriger. Monino, Bernis, etc., ou pour mieux dire les Jansénistes, les Philosophes et les Francs-Maçons étaient autrement actifs et elairvoyants. Ils flattérent le Pape avec la restitution d'Avignon, de Bénévent et la paix de Portugal. Sur ces entrefaites, mourut le confesseur de l’Impératrice. Le nouveau était contraire aux Jésuites ; il entraîna Marie-Thérèse. Alors le Pape était perdu et ne trouva plus moyen de tergiverser sur la parole donnée. II s’élait trop avancé avec Monino, Bernis, Almada; il dut enfin frapper à contrecœur le coup fatal de la suppression. Ilperdit tout à fait la téteetdevint fou. >
Ce témoignage d’un contemporain n’est pas le seul que l’on puisse et que l’on doive invoquer. Les deux successeurs immédiats de Clément XIV sur la Chaire apostolique, Pie VI et Pie VII, ont, en diverses circonstances, donné par leurs paroles toule authenticité à ce fait. Le cardinal Calini raconte, dans une pièce signée de sa main, la derniére audience qu'il obtint de Pie VI, et dans ce document, que nous citerons plus loin, nous lisons
OL £ n° a ut L Amum#) CBJOANTE, am LT
7e A 12€ ane, A M ; PAT à COERS AD Le Proc |
yo Merde Con eme Job:
n'eut plus que des éclairs de raison. Dans l'histoire des Souverains Pontifes, c’est le premier et le seul qui ait subi cette dégradation de l'humanité.
Florida-Blanca, au dire des Romains, était un aspic qui s’entortillait imcessamment autour du Pape, et qui le piquait pour lui rappeler sa promesse concernant la destruction des Jésuites. Il ne s’émeut pas de ce spectacle de désolation. Il a tué d’un seul coup le Vicaire du Christ et la Compagnie fondée par saint Ignace ; deux jours après avoir obtenu ce triomphe sur l'Eglise, voici en quels termes railleurs 1l le constate : « J'ai eu besoin, écrit-il au ministre de Naples, le 25 juillet, de faire éclater mon arquebuse, et vous savez de quelle mitraille elle est chargée. Elle a eu pour effet d'employer tant de papiers à imprimer une certaine feuille qui, par la suite, pourra servir à faire des cartouches. Je crains qu’une autre décharge ne soit encore nécessaire parce qu'à chaque pas un obstacle surgit. Pour cela je crois que vous serez encore à temps pour m'appeler de toutes vos forces cornu, vilain, poltron, etc. Si mon amie de la Manche m’eût vu hier et aujourd'hui, elle saurait me dire si j'ai ou non face de vinaigre. »
C'était avec un pareil persifflage que Florida-Blanca annonçait le bref de Clément XIV. « Ce bref, dit le protestant
que le Pape lui dit: «Clément XIV était devenu fou non-seulement aprés cette suppression, mais encore avant. »
Pie VII avait, lui aussi, personnellement connu Ganganelli., Le cardinal Pacca, dans sa Relation de deux voyages en France pendant les années 1809 et 1815 (édition de Civita-Vecchia, 1829, {. x, p. 227), au moment où il parle de la tristesse dont le Souverain Pontife était accablé à cause de la signature papale apposée au concordat de Fontainebleau du 25 janvier 14813, s'exprime ainsi : « Plongé dans une profonde mélancolie en m'’entretenant de ce qui venait d'arriver, le Saint-Pêre s’épancha en termes d’une excessive douleur. Sa conclusion était qu'il ne pouvait éloigner de son esprit une poignante pensée. Elle lempéchait de reposer la nuit et de manger à peine assez pour soutenir sa vie, et cette pensée c'était (selon sa propre expression) qu’il mourrait fou comme Clément XIV.»
Schœll (1), ne condamne ni la doctrine, ni Les mœurs, ni la discipline des Jésuites. Les plaintes des Cours contre l'Ordre sont les seuls motifs de sa suppression qui soient allégués, et le Pape la justifie par des exemples précédents d’Ordres supprimés pour se conformer aux exigences de l'opinion publique. »
Le décret donné près de Sainte-Marie Majeure, et contresigné par le cardinal Negroni, doit être reproduit. Nous le publions donc, en nous contentant d’en retrancher les premières pages, qui ne regardent pas directement la Société. Clément X1LV, avant d'arriver aux Jésuites, énumère les divers Instituts retranchés du corps de l'Eglise; mais il oublie de faire observer que ces Instituts ne furent sécularisés qu’en vertu de preuves acquises (2), d'informations et de procédures juridiques; puis le Souverain Pontife continue en ces termes :
« Après avoir mis sous nos yeux ces exemples et d’autres du plus grand poids et de la plus grande autorité, et brûlant de marcher avec confiance et d’un pas sûr dans la résolution dont nous parlerons plus bas, nous n'avons omis ni soins ni recherches pour connaître à fond tout ce qui concerne l'origine, les progrès et l’état actuel de l'Ordre religieux communément appelé la Société de Jésus, et nous avons découvert qu'il avait été établi par son saint fondateur pour le salut des âmes, pour
(4) Cours d'histoire des Etats européens, t. xriv, p. 83.
(2) Au moment où le Pape Clément V, de concert avec Philippe le Bel, s’occupa de la suppression des Templiers, il convoqua tous les Evêques de la Chrétienté. Trois cents Prélats examinérent les imputations et les défenses, et chacun d’eux, à l'exception de quatre, décida qu’il était nécessaire d'entendre les dires des accusés. Selon l'abbé Fleury, dans son Histoire, livre xer, p. 150 et 151, les Templiers furent individuellement cités à comparaître en personne, pour être jugés au moins par des Conciles provinciaux, On n’appliqua aux Jésuites aucune de ces mesures indiquées par les plus simples notions de la justice. On procéda en 1773 comme, en 1510, Clément V et Philippe le Bel n'avaient même pas songé à le faire. La forme et le fond du jugement contre les Jésuites restèrent étrangers aux lois canoniques, aux coutumes de l'Eglise ainsi qu'aux tribunaux séculiers,
ET LES JÉSUITES. 349 la conversion des Hérétiques et surtout des Infidéles, enfin pour donner à la piété et à la Religion de nouveaux accroissements; que, pour atteindre plus facilement et plus heureusement ce but désiré, il avait été consacré à Dieu par le vœu très-étroit de pauvreté évangélique, tant en commun qu'en particulier, excepté les maisons d’études ou de belles-lettres, auxquelles on permit de posséder quelques revenus, de manière cependant qu'aucune partie n’en pourrait être détournée ni appliquée aux avantages, à l'utilité et à l’usage de cette Société.
« C'est d’après ces lois et d’autres également sages que Paul IL, notre prédécesseur, approuva d’abord la Société de Jésus par sa bulle du 26 septembre 1540, et lui permit de rédiger des statuts et règlements qui assurassent sa tranquillité, . Son existence et son régime; et, quoiqu'il eût restreint cette Société naissante au nombre de soixante Religieux seulement, néanmoins, par une autre bulle du 28 février 1543, il permit aux Supérieurs d'y admettre tous ceux dont la réception leur paraîtrait utile ou nécessaire. Alors le même Paul, notre prédécesseur, par un bref du 15 novembre 1549, accorda de très-grands privilèges à cette Société, et conféra à ses chefs généraux le pouvoir d’y introduire vingt Prêtres en qualité de coadjuteurs spirituels, et de leur communiquer les mêmes priviléges, les mêmes faveurs et la même autorité dont jouissaient les Profès de la Société. Il voulut et ordonna que cette permission püût s'étendre, sans aucune restriclion et sans nombre limité, à tous ceux qui en seraient jugés dignes par les Généraux. En outre, la Société elle-mênre, tous les membres dont elle était composée et leurs biens furent entièrement soustraits à toute supériorité, juridiction et correction des Ordinaires , et ce Pape les prit sous sa protection et sous celle du Siége Apostolique.
« Nos autres prédécesseurs ont exercé dans la suite la même munificence et la même libéralité envers certe Société. En effet, Jules LIL, Paul IV, Pie IV et V, Grégoire XIE, Sixte V, Gré-
goire XIV, Clément VIIL et d’autres Souverains Pontifes ont ou confirmé, ou augmenté , ou déterminé plus particulièrement les priviléges déjà accordés à ces Religieux. Cependant la teneur même et les termes de ces Constitutions apostoliques nous apprennent que la Société, presque encore au berceau, vit naître en son sein différents germes de discordes et de jalousies, qui non-seulement déchirèrent ses membres, mais qui les portèrent à s'élever contre les autres Ordres religieux , contre le Clergé séculier, les Académies, les Universités, les Colléges, les Ecoles publiques, et contre les Souverains euxmêmes qui les avaient accueillis et admis dans leurs Etats, et que ces troubles et ces dissensions étaient tantôt excités au sujet de la nature et du caractère des vœux, du temps d’admettre les Novices à prononcer ces vœux, du pouvoir de les renvoyer ou de les élever aux Ordres sacrés sans un titre et sans avoir fait des vœux solennels, ce qui est contraire aux décisions du Concile de Trente et de Pie V, notre prédécesseur ; tantôt au sujet de la puissance absolue que le Général s’arrogeait et de quelques autres articles concernant le Régime de la Société; tantôt pour différents points de doctrine, pour les Colléges, pour les exemptions et priviléges que les Ordinaires et d’autres personnes constituées en dignité, soit ecclésiastique , soit séculière, prétendaient blesser leur juridiction et leurs droits. Enfin il n’y eut presque aucune des plus graves accusations qui ne fût intentée contre cette Société, et La paix et la tranquillité de la Chrétienté en furent longtemps troublées.
« De là s’élevèrent mille plaintes contre ces Religieux, lesquelles furent déférées à Paul IV, Pie V et Sixte V, nos prédécesseurs, appuyées de l’autorité de quelques Princes. Philippe It, entre autres, d’illustre mémoire, roi d'Espagne, mit sous les yeux de Sixte V, notre prédécesseur, non-seulement les mous graves et pressants qui le déterminaient à cette démarche et les réclamations qui lui avaient été faites de la part des inquisiteurs d’Espagne contre les priviléges excessifs de la Société
ET LES JÉSUITES. 351 de Jésus et contre la forme de son régime, mais encore des points de disputes approuvés par plusieurs de ses membres, même les plus recommandables par leur science et par leur piété, et sollicita ce Pontife à commettre et à nommer pour cet eflet une visite apostolique dans cette Société,
« Les demandes et le zèle de Philippe paraissant fondés sur la justice et sur l'équité, le même Sixte V y eut égard, et nomma pour visiteur apostolique un Evêque généralement reconnu par sa prudence, sa vertu et ses lumières. En outre, il désigna une Congrégation de Cardinaux qui devaient employer tous leurs soins et leur vigilance à terminer cette affaire. Mais une mort prématurée ayant enlevé le même Sixte V, notre prédécesseur, le projet salutaire qu’il avait formé s’évanouit et n'eut point d'effet. Grégoire XIV, d’heureuse mémoire, à peine élevé à la Chaire de saint Pierre, donna de nouveau, par sa bulle du 28 juin 1591, l'approbation la plus étendue à l’Institut de la Société. Il confirma et ratifia tous les priviléges qui lui avaient été accordés par ses prédécesseurs, et surtout celui d’exclure et de renvoyer les membres de cet Ordre sans employer aucune forme juridique, c'est-à-dire sans faire auparavant aucune information, sans dresser aucun acte, sans observer aucun ordre judiciaire, ni accorder aucun délai, même essentiel, mais sur l’inspection seule de la vérité du fait, et n'ayant égard qu’à la faute ou à un motif suffisant d'expulsion, aux personnes et aux autres circonstances. De plus il imposa un profond silence, et défendit surtout, sous peine d’excommunication encourue par le fait, d’oser attaquer directement ou indirectement l’Institut, les constitutions ou les décrets de la Société, ou de songer à y faire aucune espèce de changement. Cependant il laissa à chacun le droit de proposer et de représenter, à lui seulement et aux Papes ses successeurs, soit immédiatement, soit par les Légats ou Nonces du Saint-Siége , tout ce que l’on croirait devoir y être ajouté, ou être retranché, ou y être changé.
« Mais toutes ces précautions ne purent apaiser les clameurs
et les plaintes élevées contre la Société ; au contraire on vit alors se répandre de plus en plus dans presque tout l'univers les plus vives contestations touchant la doctrine de cet Ordre, que plusieurs accusèrent d’être totalement opposée à la Foi orthodoxe et aux bonnes mœurs. Le sein même de la Société fut déchiré par des dissensions intestines et extérieures; et, entre autres accusations intentées contre elle, on lui reprocha de rechercher avec trop d’avidité et d’empressement les biens de la terre. Telle fut la source de ces troubles, qui ne sont, hélas ! que trop connus, qui ont causé au Siége Apostolique tant de chagrin et de douleur ; tel est le motif du parti que plusieurs Souverains ont embrassé contre la Société. Il arriva de là que ces religieux, voulant obtenir de Paul V, d’heureuse mémoire, notre prédécesseur, une nouvelle confirmation de leur Institut et de leurs priviléges, furent forcés de lui demander de vouloir bien ratifier et munir de son autorité quelques décrets publiés dans la cinquième Congrégation générale et insérés mot à mot dans sa bulle du 14 septembre 1606. Ces décrets portent expressément que la Société, assemblée en Congrégation générale, a été obligée, tant à cause des troubles et des inimitiés fomentés parmi ses membres qu’à cause des plaintes et des accusations des étrangers contre elle, de faire le statut suivant : « Notre Société, qui a été suscitée par Dieu « même pour la propagation de la Foi et le salut des âmes, « peut, par les fonctions propres de son Institut, qui sont les « armes spirituelles, atteindre heureusement , sous l’étendard « de la Croix, au but qu’elle se propose, avec utilité pour « l'Eglise et avec édification pour le prochain ; mais d’un autre « côté, elle détruirait ces avantages, et s’exposerait au plus « grand danger si elle s’occupait des affaires du siècle et de « celles qui concernent la politique et le gouvernement des « Etats : c'est pourquoi nos ancêtres ont très-sagement or- « donné qu'en servant Dieu nous ne nous mêlassions point des « affaires qui sont opposées à notre profession. Mais comme ; « dans ces temps malheureux, notre Ordre, peut-être par la
ET LES JÉSUITES. 353 faute ou à cause de l'ambition et du zèle imdiscret de quelques-uns de ses membres, se trouve attaqué dans différents « endroits et diffamé auprès de plusieurs souverains, dont « notre Père Ignace, de bienheureuse mémoire, nous à pour- « tant recommandé de conserver la bienveillance et l’affection « pour être plus agréables à Dieu; et que d’ailleurs la bonne « odeur de Jésus-Christ est nécessaire pour produire des « fruits, la Congrégation a pensé qu’il fallait s’abstenir de toute « apparence de mal, et prévenir, autant qu'il était possible, les « plaintes même fondées sur de faux soupçons. En consé- « quence, par le présent décret, elle défend à tous Religieux, « sous les peines les plus rigoureuses, de se mêler en aucune « manière des affaires publiques, lors même qu'ils y seraient « invités et engagés par quelque raison, et de ne s’écurter de « l’Institut de la Société ni par prières ni par sollicitations; « et en outre elle a recommandé aux Pères définiteurs de ré- « gler avec soin et de prescrire les moyens les plus propres à « remédier à ces abus dans les cas nécessaires. »
« Nous avons observé avec la douleur la plus amère que ces remèdes, et beaucoup d’autres employés dans la suite, n’ont eu ni assez d'efficacité ni assez de force pour détruire et dissiper les troubles, les accusations et les plaintes formées contre cette Société, et que nos autres prédécesseurs, Urbain VIIT, Clément IX, X, XLet XIE, Alexandre VIE et VII, Innocent X, XI, XIE et XILIL et Benoît XIV se sont vainement eflorcés de rendre à l'Eglise la tranquillité désirée, par plusieurs constitutions soit relatives aux affaires séculières dont la Société ne devait s’occuper ni hors les Missions n1 à leur occasion, soit à l'égard des dissensions graves et des querelles vivement excitées par ses membres, non sans entraîner la perte des âmes et au grand scandale des peuples, contre les ordinaires des lieux, les Ordres religieux, les lieux consacrés à la piété, et les communautés de toute espèce en Europe, en Asie et en Amérique ; soit au sujet de l'interprétation et de la pratique de certaines cérémonies paiennes tolérées et admises dans plusieurs
LS
354 CLÉMENT XIV endroits, en omettant celles qui sont approuvées par l'Eglise universelle ; soit sur l'usage et l'interprétation de.ces maximes que le Saint-Siége à justement proscrites comme scandaleuses et évidemment nuisibles aux bonnes mœurs; soit enfin sur. d’autres objets de la plus grande importance et absolument nécessaires pour conserver aux dogmes de la Religion chrétienne leur pureté et leur intégrité, et qui ont donné lieu dans ce siècle et dans les précédents à des abus et à des maux con: sidérables, tels que des troubles et des séditions dans plusieurs Etats catholiques, et même des persécutions contre l'Eglise dans quelques provinces de l'Asie et de l'Europe. Tous nos prédécesseurs en ont été vivement afiligés, et, entre autres, le Pape Innocent XI, de pieuse mémoire, que la nécessité contraignit de défendre à la Société de donner l’habit à des Novices; Innocent XILL, qui fut obligé de la menacer de la même peine, et enfin Benoît XIV, de récente mémoire, qui ordonna une visite des maisons et des colléges situés dans les Etats de notre trèscher fils en Jésus-Christ le Roi très-fidèle de Portugal et des Algarves, Mais le Saint-Siége n’a retiré dans la suite aucune consolation, ni la Société aucun secours, ni la Chrétienté aucun avantage des dernières lettres apostoliques de Clément XILE, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur immédiat, qui lui avaient été extorquées (1) (suivant l'expression dont Grégoire X, notre prédécesseur, s’est servi dans le Concile œcuménique de Lyon, cité ci-dessus) plutôt qu'obtenues de lui, et dans lesquelles il loue infiniment et approuve de nouveau l'Institut de la Société de Jésus.
« Après tant d’orages, de secousses et de si horribles tempêtes, les vrais fidèles espéraient de voir luire enfin ce jour qui devait ramener le calme et une paix profonde. Âfais, sous le
(1) Cette accusation de faiblesse adressée à la mémoire de Clément XII par Ganganelli, se laissant dans le même moment arracher un bref de destruction, a quelque chose de si étrange que nous n'osons pas nous Y arréter plus longtemps, ni en faire ressortir l’odieux.
ET LES JÉSUITES. 355 pontificat du même Clément XILL, notre prédécesseur , les temps devinrent encore plus difficiles et plus orageux. En effet, les clameurs et les plaintes contre la Société augmentant de Jour en jour, on vit s'élever dans quelques endroits, des troubles, des dissensions, des séditions très-dangereuses, ét même des scandales qui, ayant brisé et totalement anéanti le lien de la charité chrétienne, allumèrent dans le cœur des fidèles l’esprit de parti, les haines et les inimitiés. Le danger s’accrut au point que ceux même dont la piété et la bienfaisance héréditaires envers la Société sont avantageusement connues de toutes les nations, c’est-à-dire nos très-chers fils en Jésus-Christ les Rois de France, d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints de renvoyer et de bannir de leurs Royaumes, Etats et Provinces, tous les religieux de cet Ordre, persuadés que ce moyen extrême était le seul remède à tant de maux, et le seul qu'il fallût employer pour empêcher les Chrétiens de s'insulter, de se provoquef mutuellement, et de se déchirer dans le sein même de l'Eglise, leur mère.
« Mais ces mêmes Rois, nos très-chers fils en Jésus-Christ, pensèrent que ce remède ne pouvait avoir un eflet durable ni suflire pour rétablir la tranquillité dans l'univers chrétien, st la Société elle-même n’était pas entièrement supprimée et abolie,. En conséquence, ils firent connaître au même Clément XI, notre prédécesseur, leurs désirs et volonté, et lui demandèrent d’une commune voix, avec l'autorité qu'ils avaient, et à laquelle ils joignirent leurs prières et leurs instances, d'assurer par ce moyen efficace la tranquillité perpétuelle de leurs sujets et le bien général de l'Eglise de Jésus-Christ. Mais la mort inattendue de ce Souverain Pontife arrêta le cours et émpêcha la conclusion de cette affaire. À peine avons-nous été élevé par la miséricorde de Dieu à la Chaire de saint Pierre, qu'on nous a fait les mêmes prières, les mêmes demandes et les mêmes instances, auxquelles un grand nombre d'Evêques et d’autres personnages illustres par leur dignité, leur science et leur religion, ont joint leurs sollicitations et leurs avis.
« Mais, voulant embrasser le parti le plus sûr dans une affaire si grave et si importante, nous avons cru avoir besoin d’un long espace de temps, non-seulement pour faire Les plus exactes recherches, le plus sérieux examen, et pour délibérer ensuite avec toute la prudence nécessaire, mais aussi afin d'obtenir du Père des lumières son secours et son assistance particulière par nos gémissements et nos prières continuelles, après avoir eu soin de nous faire seconder auprès de Dieu par celles des fidèles, ainsi que par leurs bonnes œuvres. Nous avons juge à propos surtout d'examiner sur quel fondement était appuyée celte opinion si répandue que l'Anstitut des clercs de la Société de. Jésus eût été approuvé et confirmé d’une manière solennelle par le Concile de Trente, et nous avons reconnu qu'on n'y avait fait mention de cet Ordre que pour l’excepter du décret gépéral par lequel il fut arrêté, relativement aux autres Ordres religieux, qu'après le temps de noviciat, les novices seraient admis, s'ils en étaient jugés dignes, à la profession, ou renvoyés de la Société. C’est pourquoi le même Concile (Session 25, chap. xvi, de Regular.) déclara qu'il ne voulait rien innover, ni empêcher ces Religieux de servir Dieu et l'Eglise selon leur pieux Institut approuvé par le Saint-Siège.
« Après donc avoir usé de tant de moyens si nécessaires, aidé, comme nous osons le croire, de la présence et de l’inspiration du Saint-Esprit ; forcé d’ailleurs par le devoir de notre place, qui nous oblige essentiellement de procurer, de maintenir et d'affermir de tout notre pouvoir le repos et la tranquillité du peuple chrétien, et d’extirper entièrement ce qui pourrait lui causer le moindre dommage ; en outre, ayant reconnu que la Société de Jésus ne pouvait plus produire ces fruits abondants et ces avantages considérables pour lesquels elle a été instituée, approuvée par tant de Papes, nos prédécesseurs, el munie de très-beaux priviléges, et qu’il était presque et tout à fait impossible que l'Eglise jouit d’une paix véritable et solide tant que cet Ordre subsisterait; engagé par des raisons aussi puissantes, et pressé par d’autres motifs que les
ET LES JÉSUITES. 357 lois de la prudence et la sage administration de l'Eglise universelle nous suggèrent, et que nous conservons au fond de notre cœur; marchant sur les traces de nos prédécesseurs, et particulièrement sur celles que Grégoire X, notre prédécesseur, nous a laissées dans le Concile général de Lyon, puisqu'il s’agit de même actuellement d’une Société comprise dans le nombre des Ordres mendiants, tant par son Institut que par ses priviléges; après un mûr examen, de notre certaine science, et par la plénitude de notre puissance apostolique, nous supprimons et nous abolissons la Société de Jésus; nous anéantissons et nous abrogeons tous et chacun de ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, colléges, retraites, hospices et tous autres lieux qui lui appartiennent de quelque manière que cé soit, et en quelque province, royaume ou états qu'ils soient situés ; tous ses statuts, coutumes, usages, décrets, constitutions, même confirmés par serment et par l'approbation du Saint-Siége ou autrement; ainsi que tous et chacun des priviléges et indults, tant généraux que particuliers, dont nous voulons que la teneur soit regardée comme pleinement et suffisamment exprimée par ces présentes lettres, de même que s'ils étaient insérés mot à mot, nonobstant toute formule ou clause qui y serait contraire, et quels que soient les décrets ou autres obligations sur lesquels ils sont appuyés. C’est pourquoi nous déclarons cassée à perpétuité et entièrement éteinte toute espèce d'autorité, soit spirituelle, soit temporelle, du Général, des Provinciaux, des Visiteurs et autres supérieurs de cette Société, et nous transférons absolument et sans aucune restriction cette même autorité et cette même juridiction aux ordinaires des lieux, selon les cas et les personnes, dans la forme et aux conditions que nous expliquerons ci-après ; défendant, comme nous le défendons par ces présentes, de recevoir dé- Sormais qui que ce soit dans cette Société, d'y admettre personne au noviciat et de faire prendre l’habit. Nous défendons également d'admettre en aucune manière ceux qui ont été cidevant reçus à prononcer des vœux ou simples où solennels,
sous peine de nullité de leur admission ou profession, et sous d'autres peines à notre volonté. De plus, nous voulons, ordonnons et enjoignons que ceux qui sont actuellement novices soient tout de suite, sur-le-champ, immédiatement et réellement renvoyés ; et nous défendons que ceux qui n’ont fait que des vœux simples et qui n’ont encore été initiés dans aucun Ordre sacré, puissent y être promus, ou sous le titre et le prétexte de leur profession, ou en vertu des priviléges accordés à la Société contre les décrets du Concile de Trente.
« Mais, comme le but que nous nous proposons et auquel nous brûlons d'atteindre est de veiller au bien général de l'Eglise et à la tranquillité des peuples, et en même temps d’apporter des secours et de la consolation à chacun des membres de cette Société, dont nous chérissons tendrement dans le Seigneur tous les individus, afin qu’étant délivrés de toutes les contestations, disputes et chagrins auxquels ils ont été en proie jusqu’à ce jour, ils cultivent avec plus de fruit la vigne du Seigneur, et travaillent avec plus de succès au salut des âmes ; nous statuons et ordonnons que les membres de cette Société qui n’ont fait que des vœux simples et qui ne sont point encore initiés dans les Ordres sacrés, sortiront tous, déliés de ces mêmes vœux, de leurs maisons et colléges pour embrasser l'état que chacun d’eux jugera être le plus conforme à sa vocation, à ses forces et à sa conscience, dans l’espace de temps qui sera fixé par les ordinaires des lieux, et reconnu suffisant pour qu'ils puissent se procurer un emploi où une charge, ou trouver quelque bienfaïteur qui les reçoive, sans l’étendre cependant au delà d’un an à compter de la date de ces présentes , ainsi qu’en vertu des priviléges de la Société ils pouvaient en être exclus sans autre cause que celle que dictaient aux supérieurs la prudence et les circonstances, sans qu’on ait fait auparavant aucune citation, dressé aucun acte, observé aucun ordre judiclaire.
« Quant à ceux qui sont élevés aux Ordres sacrés, nous leur permettons, ou de quitter leurs maisons et colléges, et d’en-
ET LES JÉSUITES. 359 trer dans quelque Ordre religieux approuvé par le Saint-Siége, dans lequel ils devront remplir le temps d'épreuves preserit par le Concile de Trente, s'ils ne sont liés à la Société que par des vœux simples, et s’ils ont fait des vœux solennels, le temps de cette épreuve ne sera que de six mois, en vertu de la dispense que nous leur accordons à cet effet ; ou bien de rester dans le siècle comme prêtres et clercs séculiers, entièrement soumis à l'autorité et à la juridiction des ordinaires des lieux où ils fixeront leur domicile; ordonnons en outre qu’il sera assigné à ceux qui resteront ainsi dans le siècle, jusqu'à ce qu’ils soient pourvus d’ailleurs, une pension convenable sur les revenus de la maison ou du collége où ils demeuraient, eu égard cependant aux revenus de ces maisons et aux charges qui leur sont attachées. |
« Mais les Profès déjà admis aux Ordres sacrés, et qui, dans la crainte de n’avoif pas de quoi vivre honnêtement, soit par le défaut ou la modicité de leur pension, soit par l'embarras de se procurer une retraite, ou qui, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités, ou par quelque autre motif juste et raisonnable, ne jugeront point à propos de quitter les maisons ou colléges de la Société, ceux-là auront la liberté d'y demeurer, à condition qu'ils ne conserveront aucune administration dans ces maisons ou colléges; qu'ils ne porteront que l'habit des clercs séculiers, et qu’ils seront entièrement soumis aux ordinaires des lieux. Nous leur défendons expressément de remplacer les sujets qui manqueront, d'acquérir dans la suite aucune maison ou aucun lieu, conformément aux décrets du Concile de Lyon, et d’aliéner les maisons, les biens et les lieux qu’ils possèdent actuellement. Ils pourront néanmoins se rassembler dans une seule ou dans plusieurs maisons, eu égard au nombre des sujets restants, de manière que les maisons qui seront évacuées puissent être converties à de pieux usages, suivant ce qui paraîtra plus conforme, en temps et lieux, aux saints Canons et à la volonté des fondateurs, et plus utile à l’accroissement de la Religion, au salut des âmes et à l'utilité publique.
Cependant, il sera désigné un personnage du Clergé séculier, recommandable par sa prudence et ses bonnes mœurs, pour présider à l'administration de ces maisons, le nom de la Société étant totalement supprimé et aboli.
« Nous déclarons être également compris dans cette suppression générale de l'Ordre tous ceux qui se trouvent déjà expulsés de quelque pays que ce soit, et nous voulons en conséquence que ces Jésuites bannis, quand même ils seraient élevés aux Ordres sacrés, s'ils ne sont point encore entrés dans un autre Ordre religieux, n'aient, dès ce moment, d'autre état que celui de Cleres et de Prêtres séculiers ;: et soient entièrerement soumis aux ordinaires des lieux.
« Si ces mêmes ordinaires reconnaissent dans ceux qui, en vertu du présent Bref, ont passé de l’Institut de la Société de Jésus à l’état de Prêtres séculiers, cette science et cette intégrité de mœurs si nécessaires, ils pourront leur accorder ou refuser, à leur gré, la permission de confesser les fidèles et de prêcher devant le peuple; et, sans cette autorisation obtenue par écrit, aucun d’eux ne pourra exercer ces fonctions. Cependant les Evêques ou les Ordinaires des lieux n'accorderont jamais ces pouvoirs, relativement aux étrangers, à ceux qui vivront dans les maisons ou colléges ci-devant appartenant à la Société, et en conséquence nous leur défendons de prêcher et d’administrer aux étrangers le sacrement de pénitence, ainsi que Grégoire X, notre prédécesseur, le défendit dans le Concile général cité ci-dessus. Nous chargeons expressément la conscience des Evêques de veiller à l'exécution de toutes ces choses, leur recommandant de songer sans cesse au compte rigoureux qu'ils rendront un jour à Dieu des brebis confiées à leurs soins, et au jugement terrible dont le Souverain Juge des vivants et des morts menace ceux qui gouvernent les autres.
« En outre, si parmi ceux qui étaient membres de la Société il s’en trouvait quelques-uns qui fussent chargés de l’instruction de la jeunesse ou qui exerçassent les fonctions de
ET LES JÉSUITES. 361 professeurs dans plusieurs colléges ou écoles, nous voulons qu’absolument déchus de toute direction, administration ou autorité, on ne leur permette de continuer ces fonctions qu'autant qu'on aura lieu de bien espérer de leurs travaux, et qu'ils paraîtront éloignés de toutes ces discussions et de ces points de doctrine dont le relâchement et la futilité n’occasionnent et n’engendrent ordinairement que des inconvénients et de funestes contestations ; et nous ordonnons que ces fonctions soient à jamais interdites à ceux qui ne s’efforceraient pas de conserver la paix dans les écoles et la tranquillité publique, et qu'ils en soient même privés, s'ils en étaient actuellement chargés.
« Quant aux Missions, que nous voulons être également comprises dans tout ce que nous avons statué touchant la suppression de la Société, nous nous réservons de prendre à cet égard les mesures propres à procurer le plus facilement et le plus sûrement la conversion des infidèles et la cessation de toute dispute.
« Or, après avoir cassé et abrogé entièrement, comme cidessus, tous les priviléges et statuts de cet Ordre, nous déclarons tous ses membres, dès qu’ils seront sortis des maisons et colléges, et qu’ils auront embrassé l’état de clercs séculiers, propres et habiles à obtenir, conformément aux décrets des saints Canons et Constitutions apostoliques , toutes sortes de hénéfices ou simples ou à charge d'âmes, offices, dignités , personnats et autres dont ils étaient absolument exclus, tandis qu’ils étaient dans la Société, par le Bref de Grégoire XII du 10 septembre 1584, qui commence par ces mots : Satis superque. Nous leur permettons encore de recevoir rétribution pour célébrer la messe, ce qui leur était aussi défendu, et de jouir de toutes ces grâces et faveurs, dont ils auraient toujours été privés comme clercs réguliers de la Société de Jésus. Nous abrogeons pareillement toutes les permissions qu'ils avaient obtenues du Général et des autres Supérieurs , en vertu des priviléges accordés par les Souverains Pontifes, comme celle
de lire les livres des hérétiques et autres prohibés et condamnés par le Saint-Siége; de ne point observer les jours de jeûne : ou de ne point user des aliments d’abstinence en ces mêmes jours ; d'avancer ou de retarder les heures prescrites pour réciter le bréviaire, et toute autre de cette nature, dont nous leur défendons de faire usage dans la suite, sous les peines les plus sévères, notre intention étant qu'à l'exemple des prêtres séculiers, leur manière de vivre soit conforme aux règles du droit commun.
« Nous défendons qu'après la publication de ce Bref, qui que ce soit ose en suspendre l'exécution, même sous couleur, titre où prétexte de quelque demande, appel, recours, déclaration où consultation de doutes qui pourraient s'élever, ou sous quelque autre prétexte prévu ou imprévu; car nous voulons que la suppression et la cassation de toute la Société, ainsi que de tous ses officiers, aient dès cé momentet immédiatement leur plein et entier effet, dans la forme et de la manière que nousavons prescrites ci-dessus, sous peine d’'excommunication majeure encourue par le seul fait, et réservée à nous et aux Papes , nos successeurs, contre quiconque oserait apporter le moindre obstacle , empêchement ou délai à l'exécution du présent Bref.
« Nous mandons en outre, et nous défendons, en vertu de la sainte obéissance, à tous et à chacun des ecclésiastiques réguliers et séculiers, quels que soient leur grade, dignité, qualité et condition, et notamment à ceux qui ont été jusqu'à présent attachés à la Société et qui en faisaient partie, de s’opposer à cette suppression, de l’attaquer, d'écrire contre elle, et même d’en parler, ainsi que de ses causes et motifs, de l’Institut, des règles, des constitutions, de la discipline de la Société détruite, ou de toute autre chose relative à cette aflaire , sans une permission expresse du Souverain Pôntife. Nous défendons à tous et à chacun , également sous peine d’excommunication réservée à nous et à nos successeurs , d'oser attaquer et insulter, à l’occasion de cette suppression , soit en secret ,
ET LES JÉSUITES. 363 soit en public; de vive voix ou par écrit, par des disputes, injures, aflronts, et par toute autre espèce de mépris, qui que ce soit et encore moins ceux qui étaient membres dudit Ordre.
« Nous exhortons tous les princes chrétiens, dont nous connaissons l'attachement et le respect pour le Saint-Siége, à employer pour la pieine et entière exécution de ce Bref leur zèle et leurs soins, la force, l'autorité et la puissance qu’ils ont reçues de Dieu , afin de défendre et de protéger la sainte Eglise romaine; à adhérer à tous les articles qu’il contient; à lancer et publier de semblables décrets , par lesquels ils veillent sûrement à ce que l'exécution de notre présente volonté n’excite parmi les fidèles ni querelles, ni contestations, ni divisions.
« Nous exhortons enfin tous les chrétiens, et nous les conjurons par les entrailles de Jésus-Christ, notre Seigneur, de se souvenir qu'ils ont tousle même Maître, qui est dans les” cieux, le même Sauveur, qui les a tous rachetés au prix de son sang, qu'ils ont tous été régénérés par la grâce du Baptême, qu'ils sont tous établis fils de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ et nourris du même pain de la parole divine et de la doctrine catholique ; qu’ils ne forment tous qu’un même corps en Jésus-Christ et sont les membres les uns des autres ; que, par conséquent, ilest nécessaire qu'élant tous unis par le lien de la charité, ils vivent en paix avee tons les hommes; et que leur unique devoir est de s'aimer réciproquement, car celui qui aime son prochain à accompli la loi, et d'avoir en horreur les offenses, les haines, les disputes, Les piéges et Les autres maux que le vieil ennemi du genre humain à inventés, imaginés et suscités pour troubler l'Eglise de Dieu, et mettre des obstacles au bonheur éternel des fidèles, sous le faux prétexte des opinions de l'Ecole, souvent même sous l'apparence d'une plus grande perfection chrétienne; que tous enfin s’efforcent d'acquérir la véritable sagesse dont saint Jacques a parlé (chap. m, Ep. can, v, 13): « Y at-il ici parmi vous quelque
« homme sage et docte? que par sa sainte conversation il mon- «tre ses bonnes œuvres avec une sagesse pleine de douceur. « Si vous êtes animés d’un zèle amer, et si l'esprit de discorde « règne en vos cœurs, ne vous enorguerllissez pas par une « gloire contraire à la vérité. Car ce n’est point là la sagesse qui descend du Ciel ; mais c’est une sagesse terrestre, sen- « suelle et diabolique. En effet, où se trouvent l'envie et l’ani- « mosité, là sont aussi le trouble et toutes sortes de mauvaises « actions. Au lieu que la sagesse qui vient d’en haut est d’abord chaste, ensuite paisible, modeste, détachée de son propre sens, unie avec les bons, pleine de miséricorde et de bonnes « œuvres. Elle n’est ni dissimulée ni envieuse. Or, ceux qui aiment la paix sèment dans la paix les fruits de la jus- « tice. »
« Quand même les Supérieurs et autres Religieux de cet Ordre, ainsi que tous ceux qui auraient intérêt ou qui prétendraient en avoir, de quelque manière que ce füt, dans ce qui à été statué ci-dessus, ne consentiraient point au présent Bref, et n'auraient été appelés ni entendus, nous voulons qu'il ne puisse jamais être attaqué, infirmé et invalidé pour cause de subreption, obreption, nullité ou invalidité, défaut d'intention de notre part, ou tout autre motif, quelque grand qu'il puisse être, non prévu et essentiel, ni pour avoir omis des formalités el autres choses qui auraient dû être observées dans les dispositions précédentes ou dans quelques-unes d’icelles, ni pour tout autre point capital résultant du droit ou de quelque coutume, même contenu dans le corps de droit, sous le prétexte d’une énorme, très-énorme et entière lésion, ni enfin pour tous autres prétextes, raisons ou causes, quelque justes, raisonnables et privilégiés qu’ils puissent être, même tels qu'ils auraient dû être nécessairement exprimés pour la validité des règlements ci-dessus. Nous défendons qu’il soit jamais rétracté, discuté ou porté en justice, ou qu'on se pourvoie contre lui par voie de restitution en entier, de discussion, de réduction, par les voies et termes de droit, ou par quelque autre moyen
LS
ET LES JÉSUITES. 365 à obtenir de droit, de fait, de grâce ou de justice, de quelque manière qu'il eût été accordé et. obtenu pour s’en servir, tant en Justice qu'autrement. Mais nous voulons expressément que la présente constitution soit dès ce moment et à perpétuité valide, stable et efficace; qu'elle ait son plein et entier effet, et qu'elle soit inviolablement observée par tous et chacun de ceux à qui il appartient et appartiendra dans la suite, de quelque inanière que ce soit. »
Piein de respect pour l'autorité pontificale, nous ne jugeons point un acte émané de la Chaire apostolique. Elle possède évidemment le droit de supprimer ce qu'elle-même a établi. Nous ne discuterons pas sur le plus ou le moins d'opportunité de la mesure, pas même sur les injustices de parti pris qui n'abondent que trop dans les diverses phases du récit. Cette appréciation doit ressortir des entrailles de l’histoire. Nous ne dirons pas que le successeur des Apôtres, en résumant ce procês, qui à duré deux cent trente-trois ans, entre la Société de Jésus et les passions déchainées contre elle, essaie, à force d’habiletés de langage, de donner le change aux adversaires des Jésuites, lorsqu'il rapporte leurs accusations sans daigner les sanctionner. Nous n’examinerons même pas si la suppression prononcée est un châtiment infligé aux Jésuites ou un grand sacrifice fait à l'espoir de la paix. Cette paix était chimérique, Clément XIV ne l'ignorait pas ; mais il se persuadait que tant de concessions mettraient ses derniers jours à l'abri des violences, et il frappa d’ostracisme la Société de Jésus.
Il l'avait condamnée à mort pour être Pape; il l'avait livrée, il s'était livré lui-même à ceux qui poursuivaient la destruction de l’Institut, afin d'arriver plus vite à l'anéantissement du Catholicisme. La promulgation du bref Dominus ac Redemptor fut accueillie avec des transports d’allégresse par tous les ennemis de l'Eglise. Ils saluèrent cet acte comme l'ère de la régénération promise à de coupables espérances. La gloire de tous les Pontifes passés s’éclipsa devant celle de Ganganelli. Les incrédules crurent en lui; ils le déclarèrent immortel et adoré parce qu'il
366 CLÉMENT XIV servait leur vengeance ; ils se prosternèrent en idée à ses pieds, et depuis ce jour Clément XIV fut accepté par eux comme le modèle à proposer à tous les Vicaires de Jésus-Christ. Le cœur et la tête des fanatiques d’impiété où de philosophisme sont ainsi faits. De toutes les lois, de toutes les bulles rendues par les successeurs des Apôtres, ils ne reconnaissent, ils ne célébrent que le bref de la destruction. Ce fétichisme si logiquement exclusif n’a pas disparu avec la première génération ; il se transmet aux générations suivantes comme un héritage, et l'abbé Vincent Gioberti, le continuateur des enthousiastes de 1775, l'écrivain dont les révolutionnaires d’italie proclament le nom avec une béate tendresse, parce qu’il s’est constitué le flatteur en titre de leur vanité, a pu dire en 1845 (4) : « Quiconque vénère le Siége romain et lui porte dans son cœur ce respect que les Jésuites professent seulement en paroles, doit croire que le décret de Ganganelli fut juste et opportun, et que les accusations qui le provoquèrent furent vraies et fondées. » :
Cette justice et cette opportunité que Gioberti, après ses maîtres dans l’art de tromper les nations, essaie d'imposer comme un article de foi, viennent enfin d’être mises à nu. Les adversaires de l'Eglise n’eurent jamais de louanges que pour le mal; leur joie blessa au cœur le Souverain Pontife. Si elle lui fut amère, que la tristesse chrétienne du Sacré Collége et de l'Episcopat dut lui paraître accablante ! Le bref avait été envoyé à Paris; Clément XIV écrivit à Christophe de Beaumont pour en solliciter l’acceptation. L’Archevêque de Paris, que les menaces n’intimidaient pas, et qui portait toujours fa tête plus haut que l’orage, lui répondit le 24 avril 1774: - « Ce bref n’est autre chose qu'un jugement personnel et particulier. Entre plusieurs choses que notre Clergé de France y remarque, d’abord il est singulièrement frappé de lexpression odieuse et peu mesurée employée à caractériser la bulle
(1) Proleg. del primato, p. 124 (édition de 1846. Lugano).
ET LES JÉSUITES. 367 Pascendi munus, etc., donnée par le saint Pape Clément XI, dont la mémoire sera toujours glorieuse, bulle revêtue de toutes les formalités. Il est dit que cette bulle peu exacte a été extorquée plutôt qu’obtenue; laquelle néanmoins a toute la force et toute l'autorité qu’on attribue à un Concile général, n'ayant été portée qu'après que tout le Clergé catholique et tous les Princes séculiers eussent été consultés par le Saint-Père. Le Ciergé, d’un commun accord et d’une voix unanime, loua extrèmement le dessein qu’en avait conçu le Saint-Père , et en sollicita avec empressement l'exécution. Elle fut conçue et publiée avec l'approbation aussi générale que solennelle. Et n'est-ce pas en cela que consiste véritablement l’efficace, la réalité et la force d’un Concile général, plutôt, très-saint Père, que dans l’union matérielle de quelques personnes qui, quoique physiquement unies, peuvent néanmoins être trèséloignées l’une de l’autre dans leur manière de penser et dans leurs jugements et dans leurs vues? Quant aux Princes séculiers, s’il en est qui ne se soient pas joints aux autres pour lui donner positivement leur approbation, leur nombre est peu considérable. Aucun ne réclama contre elle, aucun ne s’y opposa, et ceux même qui avaient dessein de bannir les Jésuites souffrirent qu’on lui donnât cours dans leurs Etats.
« Or, venant à considérer que l'esprit de l'Eglise est indivisible, unique, seul et vrai, comme il est en effet, nous avons sujet de croire qu’elle ne peut se tromper d’une manière si solennelle. Et cependant elle nous induirait en erreur, nous donnant pour saint et pieux un Institut qu’on maltraitait alors si cruellement, sur lequel l'Eglise et par elle l'Esprit saint s’'énoncent en ces propres termes : « Nous savons de science certaine qu’il respire très-fort une odeur de sainteté; » en munissant du sceau de son approbation et confirmant de nouveau non-seulement l’Institut en lui-même, qui était en butte aux traits de ses ennemis, mais encore les membres qui le composaient, les fonctions qui y étaient exercées, la doctrine qui s’y enseignait et les glorieux travaux de ses enfants, qui
368 CLÉMENT XIV répandaient sur lui un lustre admirable, en dépit des efforts de la calomnie et malgré les orages des persécutions. L'Eglise se tromperait donc effectivement et nous tromperait nous-mêmes, voulant nous faire admettre le bref destrucuif de la Compagnie, ou bien en supposant qu’il va de pair, tant dans sa légitimité que dans son universalité, avec la Constitution dont nous avons parlé. Nous mettons à part, très-saint Père, les personnes qu'il nous serait aisé de désigner et de nommer, tant ecclésiastiques que séculières, qui se sont égarées, et ont trempé dans cette affaire. Elles sont, à dire vrai, de caractère, de condition, de doctrine et de sentiment, pour ne rien dire de plus, si peu avantageux, que cela seul suffirait pour nous faire porter avec assurance le jugement formel et positif que ce bref, qui détruit la Compagnie de Jésus, n’est autre chose qu'un jugement isolé et particulier, pernicieux, peu honorable à la tiare et préjudiciable à la gloire de l'Eglise, à l’accroissement et à la conservation de la Foi orthodoxe. rie
« D'un autre côté, Saint-Père, il n’est pas possible que je me charge d'engager le Clergé à accepter ledit bref. Je ne serais pas écouté sur cet article, fussé-je assez malheureux pour vouloir y prêter mon ministère, que je déshonorerais. La mémoire est encore toute récente de cette assemblée générale que j'eus l'honneur de convoquer, par ordre de Sa Majesté, pour y examiner la nécessité et l'utilité des Jésuites, la pureté de leurs doctrines, etc. En me chargeant d’une pareille commission, je ferais une injure très-notable à la Religion, au zèle, aux lumières et à la droiture avec laquelle ces Prélats ex posèrent au Roi leur sentiment sur les mêmes points qui se trouvent en contradiction et anéantis par ce bref de destruction. Il est vrai que, si l'on veut montrer qu’il à été nécessaire d'en venir [à, colorant cette destruction du spécieux prétexte de la paix, laquelle ne pouvait subsister avec la Compagnie subsistante, ce prétexte, très-saint Père, pourra tout au plus suflire pour détruire tous les corps jaloux de cette Compagnie, et Ia canoniser elle-même sans autre preuve; et c’est ce prétexte-li
ET LES JÉSUITES. 369 même qui nous autorise, nous, à former dudit bref un jugement três-juste, mais fort désavantageux.
« Car quelle peut être cette paix qu’on nous donne pour incompatible avec cette Société? Cette réflexion a quelque chose d’elfrayant, et nous ne comprendrons jamais comment un tel motif à eu la force d’induire Votre Sainteté à une démarche aussi hasardée, aussi périlleuse, aussi préjudiciable. Certainement la paix qui n’a pu se concilier avec l’existence des Jésuites est celle que Jésus-Christ appelle insidieuse, fausse et trompeuse ; en un mot, celle à qui l’on donne le nom de paix et qui ne l’est pas : Pax, pax, el non erat pax; cette paix qu’adopvent le vice et le Hibertinage, la reconnaissant pour leur mère ; qui ne s’allia jamais avec la vertu, qui, au contraire, fut toujours ennemie capitale de la piété. C’est exactement à cette paix que les Jésuites, dans les quatre parties du monde, ont constamment déclaré une guerre vive, animée, sanglante et poussée avec la dernière vigueur et le plus grand succès. C’est contre cette paix qu'ils ont dirigé leurs veilles, leur attention, leur vigilance, préférant des travaux pénibles à une molle et stérile oisiveté. C’est pour l’exterminer qu’ils ont sacrifié leurs talents, leurs peines, leur zèle, les ressources de l’éloquence, voulant lui fermer toutes les avenues par où elle tenterait de s'introduire, et de porter le ravage dans le sein du Christianisme, tenant les âmes sur leurs gardes pour les en affranchir ; et, lorsque, par malheur, cette fatale paix avait usurpé du terrain, et s'était emparée du cœur de quelques Chrétiens, alors ils allaient forcer dans ses derniers retranchements, ils l'en chassaient aux dépens de leurs sueurs, et ne craignaient point de braver les plus grands dangers, n’espérant d’autres récompenses de leur zèle et de leurs saintes expéditions que la haine des libertins et la persécution des méchants.
« C’est de quoi l’on pourrait alléguer une infinité de preuves non moins éclatantes, dans une longue suite d'actions mémorables, qui n’a jamais été interrompue depuis le jour qui les vit naître jusqu’au jour fatal à l'Eglise qui les à vu anéantir. Ces
preuves ne sont ni obscures ni même ignorées de Votre Sainteté. Si donc, je le redis encore, si cette paix qui ne pouvait subsister avec cette Compagnie, et si le rétablissement d’une telle paix a été réellement le motif de la destruction des Jésuites, les voilà couverts de gloire, ils finissent comme ont fini les Apôtres et les Martyrs; mais les gens de bien en sont désolés, et c’est aujourd’hui une plaie bien sensible et bien douloureuse faite à la piété et à la vertu.
« La paix qui ne pouvait se concilier avec l'existence de la Société n’est pas aussi cette paix qui unit les cœurs, qui S'y entretient réciproquement, et qui prend chaque jour de nouveaux aceroissements en vertu, en piété, en charité chrétienne, qui fait la gloire du Christianisme, et relève infiniment l'éclat de notre sainte Religion. Ceci ne se prouve pas, quoique la preuve en soit très-facile, non par un petit nombre d'exemples que cette Société pourrait nous fournir depuis le jour de sa naissance jusqu’au jour fatal et à jamais mémorable de sa suppression, mais par une foule innombrable de faits qui attesteront que les Jésuites furent toujours et en tout temps les colonnes, les promoteurs et les infatigables défenseurs de cette solide paix. On doit se rendre à l'évidence des faits qui portent avec eux la conviction dans tous les esprits.
« Au reste, comme je ne prétends pas faire dans cette lettre l'apologie des Jésuites, mais seulement mettre sous les yeux de Votre Sainteté quelques-unes des raisons qui, dans le cas présent, nous dispensent de lui obéir, je ne citerai ni les lieux ni les temps, étant chose très-facile à Votre Sainteté de s'en assurer par elle-même et ne pouvant les ignorer.
« Outre cela, très-saint Père, nous n'avons pu remarquer sans frayeur que le susdit bref destructif faisait hautement l'éloge de certaines personnes dont là conduite n’en mérita jamais de Clément XIII, de sainte mémoire ; et, loin de cela, il jugea toujours devoir les écarter et se comporter à leur égard avec Ja plus scrupuleuse réserve. ;
« Cette diversité de jugement mérite bien qu’ on y fasse at-
ET LES JÉSUITES. 371 Lention, vu qu'il ne jugeait pas même dignes de l'honneur de la pourpre ceux à qui Votre Sainteté semble souhaiter celui de la tiare. La fermeté de l’un et la connivence de l’autre ne se manifestent que trop clairement. Mais enfin on pourrait peutêtre excuser la conduite du dernier, si elle ne supposait pas l'entière connaissance d’un fait qu’on ne peut tellement déguiser qu'on n’entrevoie ouvertement qu'il a dirigé la plume dans la confection du bref,
« En un mot, très-saint Père, le Clergé de France étant un corps des plus savants et des plus illustres de la sainte Eglise, lequel n’a d'autre vue ni d’autre prétention que de la voir de jour en jour plus florissante : ayant mürement réfléchi que la réception du bref de Votre Sainteté ne pouvait qu’obscurcir sa propre splendeur, il n’a voulu ni ne veut consentir à une démarche qui, dans les siècles à venir, ternirait la gloire en possession de laquelle il se maintient ne l’admettant pas; et il prétend, par sa très-juste résistance actuelle, transmettre à la postérité un témoignage éclatant de sen intégrité et de son zèle pour la Foi catholique, pour la prospérité de l'Eglise romaine et en particulier pour l'honneur de son chef visible.
« Ce sont là, très-saint Père, quelques-unes des raisons qui nous déterminent, moi et tout le Clergé de ce royaume, à ne jamais déclarer sur cela à Votre Sainteté, comme je le fais par la présentelettre, quetelles sont nos dispositions et celles de tout le Clergé, qui d’ailleurs ne cessera jamais de prier avec moi le Seigneur pour la Sacrée personnede Votre Béatitude, adressant nos très-humbles supplications au divin Père des lamières, afin qu'il daigne les répandre abondamment sur Votre Sainteté, et qu'elles lui découvrent la vérité dont on a obscurci l'éclat. ;
L'Eglise de France, par l'organe de son plus illustre Pontie, refusait de s'associer à la destruction de la Compagnie de Jésus. Elle donnait ainsi au Pape un témoignage de sa Foi et de sa respectueuse fermeté. Peu d'années après, quand Clément XIV fut descendu dans la tombe, il trouva parmi les membres du Sacré Collége des juges qui , à leur tour, se prononcèrent con-
372 à CLÉMENT XIV
tre lui. Pie VI avait, en 1775, demandé aux Cardinaux leur avis au sujet de l’Institut détruit. Antonelli, l’un des plus savants et des plus pieux (1), osa écrire ces lignes, foudroyante accusation que de douloureux regrets, que l’imminence des périls courus par l'Eglise inspirèrent, et dont l’histoire, plus calme, accepteles sévérités. Le Cardinal romain et l’Archevêque français furent taxés d’exagération par leurs contemporains. En présence des documents que nous avons évoqués, cette exagération elle-même n’est plus qu’un hommage rendu à la vérité.
Antonelli s'exprime ainsi : « On n’examine pas s’il à été permis ou non de souscrire un tel bref. Le monde impartial convient de l’injustice de cet acte. Il faudrait être ou bien aveugle , ou porter une haine mortelle aux Jésuites pour ne ne pas s’en apercevoir. Dans le jugement qu'on à rendu contre eux, quelle règle y a-t-on observée? Les a-t-on entendus ? Leur a-t-on permis de produire leur défense? Une telle manière d'agir prouve qu'on a craint d'évoquer des innocents. L’odieux de pareilles condamnations , en couvrant les juges d’infamie, fait honte au Saint-Siége même, si le Saint-Siége , en anéantissant un jugement si inique, ne répare son honneur.
« En vain les ennemis des Jésuites nous prônent-ils des miracles pour canoniser le bref avec son auteur (2); la question
(4) Le cardinal Léonard Antonelli était neveu du cardinal Nicolas Antonelli, secrétaire des brefs sous Clément XIII. Léonard, préfet de la Propagande et doyen du Sacré Collége, partagea avec Consalvi la confiance de Pie VIL. 11 Paccompagna à Paris en 1804, et il fut emprisonné dans les dernières années du règne de Napoléon, Antonelli était une des lumières de l'Eglise. On a de lui une lettre aux évêques d'Irlande; son contenu prouve qu’il n’était pas aussi intolérant que cherchent à le représenter les biographes modernes.
(2) Il est très-vrai que les Jansénistes et les Philosophes annoncérent que des miracles se faisaient par l’intercession de Ganganelli, et qu’ils parlérent même de le béatifier. Cette protection, accordée à un Pape par les incrédules et par les sectaires, ne devait pas recommander sa mémoire auprès du Saint-Siége ; mais Clément XIV n’a jamais mérité cet excès d’indignité. Il s’est trouvé dans une position inextricable, entre deux partis
est si l'abolition reste valide ou non. Pour moi, je prononce, sans crainte de me tromper, que le bref qui la détruit est nul, non valide et inique, et que, en conséquence, la Compagnie de Jésus n’est pas détruite. Ce que j’avance ici est appuyé sur quantité de preuves dont je me contente d’alléguer une partie.
« Votre Sainteté le sait aussi bien que messeigneurs les Cardinaux , et la chose n’est que trop éclatante, au grand scandale du monde. Clément XIV a offert de lui-même et promis aux ennemis des Jésuites ce bref d’abolition tandis qu’il n’était encore que personne privée, et avant qu’il ait pu avoir toutes les connaissances qui regardent cette grande affaire. Depuis, étant Pape, il ne lui a jamais agréé de donner à ce bref une forme authentique et telle que les canons la requièrenL.
« Une faction d'hommes actuellement en dissension avec Rome , et dont tout le but était de troubler et de renverser l'Eglise de Jésus-Christ, à négocié la signature de ce bref,
également animés ; il a favorisé l’un au détriment de l’autre. A son tribunal, et malgré lui, l’impiété l’a emporté sur le zèle; il a done dû aussitôt devenir, pour les Encyclopédistes, un grand citoyen. I! flétrissait, il proscrivait les Jésuites, sans examen, sans avoir entendu leur défense : on en fit un Pape modèle de fausse tolérance et d'humanité. Les Catholiques exaltés s’irritèérent de se voir abandonnés. Ganganelli semblait prendre en dédain leurs réclamations; eux, ne tenant pas assez compte de la situation, adressérent à ce Pontife des reproches pleins d’amertume. On le calomnia dans les deux camps : ici, en lui accordant des vertus chimériques ; là, en faisant servir son esprit de passeport à des paroles odieuses ou cruelles. Les uns ont vu dans Ganganelli le plus indulgent et le plus aimable des vicaires de Jésus-Christ; les autres, un criminel que son ambition avait perdu, et que ses moqueuses railleries ont déshonoré. Son caractère, ses mesures administratives, sa facilité à détruire l’ancienne hiérarchie monastique, ont permis au roman de le déifier; les mêmes raisons le firent trop rabaisser par les vrais Catholiques. Clément XIV ne fut ni un saint ni un coupable, mais un homme faible, qui, pour parvenir au pontificat suprême, s’appuya sur des moyens trop humains et qui fut trahi par eux. La faute de Ganganelli est dans son élection; il lexpia sur le trône.
et l’a enfin extorquée d’un homme déjà trop lié par ses pro-
messes pour oser se dédire et se reluser à une telle injustice. € Dans cet infâme trafic, on a fait au chef de l'Eglise une
violence ouverte; on la flatté par de fausses pi omesses et in-
timidé par de honteuses menaces.
« On ne découvre dans ce bref nulle marque d’authenticité; il est destitué de toutes les formalités canoniques indispensablement requises dans toute sentence définitive. Ajoutez qu'il n’est adressé à personne, quoiqu’on le donne pour une lettre en forme de bref, Il est à croire que ce rusé Pape a oublié à dessein toutes les formalités, pour que son bref, qu'il n’a souscrit que malgré lui, parût nul à chacun. |
« Dans le jugement définitif et l’exécution du bref, on n’a observé aucune loi, ni divine, ni ecclésiastique , ni civile; au contraire, on y viole les lois les plus sacrées que le Souverain Pontife jure d'observer.
« Les fondements sur lesquels le bref s’ appuie n ne sont autre chose que des accusations faciles à détruire, de honteuses calomnies, de fausses imputations.
« Le bref se contredit : ici il aflirme ce qu’il nie ailleurs; ici il accorde ce qu'il refuse peu après.
Quant aux vœux, tant solennels que simples, Clément XIV s’attribue, d’un côté, un pouvoir tel qu'aucun Pape ne s’est jamais attribué; d’un autre côté, par des expressions ambiguës et indécises, il laisse des doutes et des anxiétés sur des points qui devraient être le plus clairement déterminés.
« Si l’on considère les motifs de destruction que le bref allègue, en en faisant l'application aux autres Ordres religieux, quel Ordre, sous les mêmes prétextes, n'aurait pas à craindre une semblable dissolution ? On peut donc le regarder comme un bref tout préparé pour la destruction générale de tous les Ordres religieux.
« Il contredit et annule, autant qu'il peut, beaucoup de bulles et de constitutions du Saint-Siége , reçues et reconnues par toute l'Eglise, sans en donner le motif, Une si téméraire
condamnation des décisions de tant de Pontifes prédécesseurs de Ganganelli peut-elle être supportée par le Saint-Siége ?
« Ce bref a causé un scandale si grand et si général dans l'Eglise qu’il n’y a guère que les impies, les hérétiques , les mauvais Catholiques et les libertins qui en aient triomphé.
« Ces raisons suffisent pour prouver que ce bref est nul et de nulle valeur, et par conséquent que la prétendue suppression des Jésuites est injuste et n’a produit nul effet. La Compagnie de Jésus subsistant donc encore, le Siége apostolique, pour la faire paraître de nouveau sur la terre, n’a qu'à le vouloir et parler : aussi je suis dans la persuasion que Votre Sainteté le fera, car je raisonne ainsi : :
« Une Société dont les membres tendent à une même fin, qui n’est autre que la gloire de Dieu, qui, pour y arriver, se servent des moyens qu’emploient là Compagnie, qui se conforment aux règles prescrites par l’Institut, qui s'entretiennent dans l’esprit de la Compagnie, une telle Société, quels que soient son nom, son habit, est très-nécessaire à l'Eglise dans ce siècle de la plus affreuse dépravation. Une telle Société n’eüt-elle jamais existé, il faudrait l’établir aujourd’hui. L'Eglise, attaquée au xvi° siècle par des ennemis furieux, s’est louée des grands services qu'elle a tirés de la Compagnie fondée par saint Ignace. À la vue de la défection du xvin® siècle, l'Eglise voudra-t-elle se priver des services que cette même Compagnie est encore en état de lui rendre? Le Saint- Siége eut-il jamais plus besoin de généreux défenseurs que dans ce dernier temps , où l’impiété et l’irréligion font les derniers efforts pour en ébranler les fondements? Ces secours, combinés par une Société entière , sont d'autant plus nécessaires que des particuliers , libres de tout engagement, sans avoir été formés sous des lois telles que celles de la Compagnie, Sans avoir pris Son esprit, ne sont pas capables d’entreprendre et de soutenir les mêmes u'avaux. »
L'impression que le bref de Clément XIV produisit dans la Catholicité est exprimée par ces deux manifestes, qui réunis-
sent Paris et Rome dans le même sentiment. Mais il ne faut pas oublier que Ganganelli lui-même, sanctionnant cet acte pontifical, ne se met jamais en désaccord pour le fond avec ses prédécesseurs ou ses successeurs. Il ne porte aucune sentence doctrinale et, tout en abolissant la Compagnie de Jésus, il ne frappe pas l'Institut comme mauvais ou vicieux ; il n’en flétrit pas les Pères sous prétexte de culpabilité, entraînant une juste suppression. Le bien prétendu de la paix, le repos du peuple chrétien à tort ou à raison troublé par l’existence des Jésuites, tels sont les motifs avoués qui déterminent le Pape. Clément va plus loin; il ne maudit pas, il bénit, et s’il tue l'Ordre de Saint-Ignace, c'est aussi, comme il le déclare, « pour apporter des secours et des consolations à chacun des membres de cette Société, dont nous chérissons, proclame-t-il, tendrement dans le Seigneur tous les individus, afin qu’étant délivrés de toutes les contestations, disputes et chagrins auxquels ils ont été en butte jusqu’à ce jour, ils cultivent avec plus de soin la vigne du Seigneur. »
Sont-ils donc de bien grands coupables les hommes auxquels le Pontife témoigne un si paternel intérêt? Dans cette mansuétude qui n’est que justice, ne trouve-t-on pas peut-être le secret des combats et des remords de Clément XIV?
Le bref, daté du 21 juillet, aurait dû être promulgué le même jour; la cour de Vienne en retarda la publication, parce qu’elle craignait que les biens des Jésuites ne tombassent entre les mains du Clergé. Joseph IL désirait prendre des mesures pour se les approprier. Ce retard favorisait les incerti- : tudes du Pape : il aurait voulu l'éterniser ; mais Florida-Blanca ne lui en donna pas le pouvoir. Clément accordait sa confiance au Prélat Macedonio : l'Espagne le mit dans ses intérêts. De concert avec l'Ambassadeur et le P. Buontempi, on résolut de livrer un dernier assaut à la volonté chancelante du Souverain Pontife. Cet assaut fut décisif, et le 16 août 1773 le bref parut. Clément XEV avait nommé une commission pour le faire exécuter. Les Cardinaux André Corsini, Caraffa, Marefoschi,
ET LES JÉSUITES. 377 Zelada et Casali la composèrent. Alfani, Macedonio et d’autres prélats ou jurisconsultes leur furent adjoints. Les rôles avaient été distribués d'avance.
À huit heures du soir toutes les maisons des Jésuites sont investies par la garde corse et par les sbires. On notifie au Général de la Compagnie et aux Pères le Bref de suppression. Alfani et Macedonio apposent les scellés sur les papiers ainsi que sur chaque maison de l'Ordre. Laurent Ricci est transféré au Collége des Anglais; les Assistants et les Profès sont disséminés dans d’autres établissements ; puis , Sous les yeux des Délégués pontificaux, le pillage des églises, des sacristies el des archives de la Société s'organise. Il dura longtemps, et l'image de cette inertie en tiare accordant l'impunité à tous les scandales qui en jaillirent ne s’est jamais effacée de la mémoire des Romains. Ils racontent encore que les diamants dont la Madone du Gesù était couverte passèrent le lendemain à la maîtresse d'Alfani, et que cette femme s’en para publiquement. On avait exproprié les Jésuites; on ne songea pas à assurer leur existence. La spoliation, entre les mains d’Alfani et de Macedonio, prit des allures tellement cyniques, l'injustice marcha si audacieusement tête levée, que le cardinal Mareloschi, nommé commissaire à raison de ses inimitiés permanentes envers l’Institut, se révolta contre tant de cruautés. Pour ne pas autoriser par sa présence des turpitudes de plus d’une sorte, il renonça à siéger dans cette commission.
Le 22 septembre Clément XIV fit conduire au château Saint- Ange le Général, ses Assistants, Comelli, secrétaire de l'Ordre, les PP. Leforestier, Zaccharia, Gautier et Faure. Ce dernier était l’un des plus brillants écrivains de l'Italie. On redoutait la causticité de son esprit et l'énergie de sa dialectique (1). Ce fut son seul crime; et les Philosophes, qui abu-
(4) L’interrogatoire du Jésuite se passa en ces termes. Le magistrat ins« tructeur lui dit, dans son cachot : « Monsieur l'abbé, il m’est enjoint de
saient de la licence d'écrire, applaudirent à cet asservissement de la pensée. C’est ainsi que les premiers promoteurs de la liberté de la presse organisèrent ce droit qu’ils proclamaient imprescriptible pour tous. En France, ils n’eurent que des fers ou l’échafaud à offrir à leurs antagonistes acceptant la libre discussion; en Italie on répliqua par le stylet.
Le Souverain Pontife avait à sa disposition les archives de la Compagnie. Leslettres les plus intimes, les correspondances de chaque Père, les papiers de l'Ordre, ses affaires, le bilan de sa fortune, tout était sous les yeux de la commission, qui se montrait implacable. On tortura par des interrogatoires captieux les prisonniers qui, tenus dans le plus complet isolement, pouvaient, obsédés par la crainte ou par le désespoir, se sauver en faisant d’utiles révélations. Ricci et les Jésuites enfermés dans le château Saint-Ange ne se plaignirent pas de la captivité qu’on leur infligeait. Ils déclarèrent qu’ils étaient enfants d’obéissance, et que, comme membres de la Société de Jésus ou prêtres catholiques, ils n'avaient rien à se reprocher des accusations dont on les chargeait. On leur parla de trésors cachés dans des souterrains, de leur insoumission aux volontés du Pape; ces vieillards, courbés sous le poids des années, secouèrent leurs chaînes en souriant tristement, et ils r'épondirent : « Vous avez les clefs de toutes nos affaires, de tous nos secrets; s’il y a des trésors, vous devez nécessairement en
vous annoncer que vous n'êtes ici pour aucun crime. —Je le crois bien, puisque je n’en ai pas commis. — Vous n’y êtes même pas pour certains écrits que vous ayez publiés. — Je le crois bien encore, puisque, d'abord, il n’y avait pas défense d’écrire, et qu’ensuite je ne l’ai fait que pour répondre aux calümnies que lon vomissait contre la société dont j'étais membre. — Quoi qu’il en soit, vous n'êtes ici pour rien de tout cela, mais seulement pour vous empêcher d'écrire contre le Bref. — Oh ! oh! monsieur, voilà une jurisprudence nouvelle ! C’est donc à dire que, si le Saint- Pére avait craint que je ne volasse, il m'aurait envoyé aux galéres, et, s’il avait eu peur que je n’assassinasse, il m'aurait fait pendre préventivement, »
ET LES JÉSUITES. 379 saisir la trace. » On cherchait partout; l’avidité d’Alfani et de Macedonio ne se lassait jamais ; la conscience troublée de Clément XIV aurait voulu justifier sa partialité en découvrant quelque trame mystérieuse. Tout fut inutile. Et néanmoins le Général de l’Institut avait fait beau jeu aux magistrats inquisiteurs,
Quelques amis de la Compagnie, deux ou trois même de ses Pères, avaient conseillé à Ricci de soustraire aux regards les papiers les plus importants de l'Ordre de Jésus. On lui offrait de les cacher en lieu sûr. Ricci déclara qu’il ne consentirait jamais à des actes qui pouvaient faire suspecter la parfaite innocence de ses frères et la sienne propre. Il enjoignit de laisser les archives et les livres de compte à leur place ordinaire; chacun se conforma à la prescription.
Au milieu de tous les procès-verbaux et rapports qui furent adressés soit au Pape, soit aux Cardinaux-Commissaires pour la suppression, il existe un document qui tire une certaine valeur de l’homme qui l'a rédigé et des fonctions que cet homme exerçait. Le Dominicain Thomas-Marie Mamachi, maître du Sacré Palais, fut chargé de visiter une caisse de papiers et de livres saisis chez l'abbé Stefanucci, ex-Jésuite. Le Dominicain, dont le nom est cher à la littérature chretienne par son Traité des mœurs des fidèles pendant les premiers siècles de l'Eglise et par d’autres ouvrages religieux, écrivit et signa de sa main un rapport sur celte visite. L'autographe est entre nos mains; il décèle en son auteur une perspicacité inquisitoriale qui ferait honneur à plus d’un ministre de là police.
Le P. Stefanucei appartenait à une famille romaine riche et honorée; il avait passé par les emplois importants de son Ordre; il était même le théologien du cardinal d'York, et voici les bases de l’accusation que dirige contre lui le maître du Sacré Palais. Les manuscrits du Jésuite contiennent des remarques sur les accusations dont la Compagnie fut l’objet ; ils discutent le cas éventuel de la suppression; ils parlent des
cours d'Espagne, de Portugal et de France, ainsi que du marquis de Pombal. Ils contiennent des prophéties relatives aux Jésuites et au futur rétablissement de l’Institut. Les livres imprimés traitent en grande partie des événements du Portugal, de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, du probabilisme et de la cause de Palafox.
De cet exposé de faits si simples le Dominicain a l'art de tirer trois chefs d'accusation contre les Jésuites. 4° Empressement à conserver de vaines prophéties, des écrits injurieux aux princes et à leurs ministres, 2° Attachement opiniâtre au jésuitisme, à des maximes que le Pape a condamnées par cela seul qu’il a supprimé l'Ordre de Jésus. 3° Persévérance dans la conviction de l'innocence de la Compagnie. Mamachi développe ces trois accusations sans songer qu’il était bien permis à un enfant de saint Ignace de défendre son Institut ou de posséder les livres qui le défendaient, lorsque , dans la bibliothèque privée de Laurent Ganganelli, on trouvait tous les ouvrages qui attaquaient la Compagnie. Ces ouvrages, dont nous sommes le possesseur, portent encore à la première page ces mots écrits de la main même du Cordelier qui sera Clément XIV: Ex libris fratris Laurent Ganganelli Sancti Officii consultoris.
Le maître du Sacré Palais ne se borne pas à ce rôle d’agent de police. Le P. Stefanucei est donc coupable; il lui recrute des complices dans un grand nombre de personnages haut placés; il demande qu'on les surveille. Puis, après avoir appuyé son opinion sur une lettre de saint Augustin au prêtre Sixte, blâmant la négligence qui faisait tolérer à Rome les hérétiques de ce temps, Mamachi témoigne le désir de voir prendre des précautions contre les improbateurs du Bref. « Dieu veuille, ajoute-t-il, qu’il n’y ait pas de semblables critiques à Rome, ou du moins qu’il y en ait peu et de basse on médiocre condition. Qu'il ne s’y rencontre pas aussi des défenseurs de ces maximes que, par son Bref plein de prudence, Sa Sainteté veut voir abandonnées et rejetées par ceux même
| ET LES JÉSUITES. 384 qui professaient le Jésuitisme. En n’en tenant aucun compte, ne peut-il pas naître des discordes qui troublent la tranquillité des Etats et de l’Eglise ? Je n’en sais rien; mais ce que je comprends très-bien par l’histoire, c’est que souvent les petites étincelles provoquent les grands incendies. »
Mamachi n'avait découvert que des manuscrits ou des livres inoffensifs; on voit les conséquences qu’il déduit de son inquisition. Qu'eût-ce donc été si ses recherches l’eussent mis sur la trace d’un de ces mille complots qu’on prête si généreusement aux Jésuites? Qu’eût-il dit si les preuves de la turbulence et des richesses tant reprochées à la Compagnie de Jésus se fussent trouvées dans ses archives, là où elles devaient nécessairement se trouver, leur existence une fois admise.
Le procès contre les Jésuites embarrassait beaucoup plus les Cardinaux instructeurs que les accusés eux-mêmes ; on ré-solut de le faire traîner en longueur. Ce fut alors qu'on exhuma les paroles, presque sacramentelles, mises dans la bouche de Ricci, ce fameux Sint ut sunt, aut non sint (1), qui n'a jamais été prononcé, mais que tous les Pères de l'Institut ont pensé, car il était la conséquence de leurs vœux et de leur vie.
Du 16 août au 45 septembre 1775, on se fatigua à chercher la trace des complots et des intrigues qu’on désirait faire surgir. On employa à ce rude service les Prélats et les légistes qui s'étaient le plus vivement prononcés contre les
(4) C’est Caraccioli, dans son roman sur Clément XIV, qui attribue au P. Ricci ce mot devenu célèbre. Le Général des Jésuites ne l’a jamais prononcé devant le Pape Clément XIV, puisqu'il lui fut impossible de l'entretenir depuis son élévation au siége de Pierre. Ces paroles sont tombées de la bouche de Clément XIII, lorsqu’'en 1761 le cardinal de Rochechouart, ambassadeur de France à Rome, lui demandait de modifier essentiellement les Constitutions de l'Ordre. On voulait un supérieur particulier pour les Jésuites français; alors le Pape, résistant à ces innoyations proposées, s’écria : « Qu'ils soient ce qu’ils sont ou qu’ils ne soient plus ! »
Jésuites; et, le 45 septembre, le cardinal André Corsini, le pensionné de Pombal, le chef de la Commission instituée pour exécuter la sentence rendue, désespère lui-même d’arriver à son but. Ce n’est plus le facteur des mauvais livres de Pagliarini ; le cardinal André se transforme en geôlier ; mais ses occupations ne l’empêchent pas de songer à ses intérêts, et il accuse réception de l'argent qu'il a si tristement gagné. « Bien que je sache, écrit-il à Pagliarini, que Marc Bargigli, chargé par moi de toucher ma pension de Portugal, ait répondu pleinement à votre dernière, qui m'en annonça le paiement, je ne veux pas néanmoins négliger de vous assurer moimême de ma continuelle gratitude et de ma reconnaissance toujours présente pour les embarras que je vous cause. Si j'ai tant tardé à vous en donner une preuve sincère, ce retard tient aux nombreux travaux qui me pressent, puisque déjà, depuis un mois et plus, j'ai été choisi par Sa Sainteté comme président de la sacrée Congrégation destinée à procéder à la suppression de la Compagnie de Jésus. Cette suppression est effectuée depuis le soir du 16 août passé, ainsi que votre Seigneurie en aura été déjà informée. Vu le secret inviolable, base de la susdite Congrégation, je n’ai aucune nouvelle intéressante à vous communiquer. Seulement je vous dirai qu’au milieu des devoirs qui m’assiégent, celui de faire surveiller de près par la troupe l'abbé Laurent Ricci et d’autres chefs de la Compaguie n’est pas le moindre. »
Clément XIV, dans des prévisions d'avenir, n'avait pas osé engager l'Eglise d’une manière trop solennelle. Il avait toujours refusé de rendre une bulle pour la dissolution de la Société de Jésus, et sa sentence parut sous forme de bref (1), comme
(4) Un bref est une leltre que le Pape écrit aux rois, princes où magis- -trats, et quelquefois à de simples particuliers : on a coutume de l’expédier en papier, sur des affaires brèves, légères et succinctes. La matière des bulles est ordinairement plus importante; leur forme est plus ample ; elles sont toujours écrites sur parchemin. Quand le Pape est moft, on
ET LES JÉSUITES. 383 plus facile à révoquer. Ce bref ne fut pas dénoncé aux Jésuites selon la coutume canonique; on ne l’afficha ni au Champ de Flore, ni aux portes de la basilique de Saint-Pierre. L'Eglise gallicane refusait de l’accepter. Le Roi d’Espagne le regarda comme insuffisant. La Cour de Naples défendit de le promulguer sous peine de mort. Marie-Thérèse, en se réservant tous ses droits, c'est-à-direen laissant Joseph IL s’emparer des cinquante millions de biens possédés par les Jésuites, concourut purement et simplement aux vues du Pape pour le maintien de la tranquillité de l'Eglise. La Pologne résista pendant quelque temps; mais les vieux cantons suisses ne Consentirent pas aussi facilement à se soumettre. L’exécution du bref leur paraissait dangereuse pour la Religion catholique. Ils en écrivirent à Clément XIV. Dans cet intervalle, les disciples de l’Institut s'étaient sécularisés par obéissance ; Lucerne, Fribourg et Soleure ne permirent jamais qu'ils abandonnassent leurs colléges. Ainsi le décret pontifical ne satisfaisait ni les amitiés ni les haïnes catholiques ; il ne fut loué que par Pombal et par les Philosophes. Le Pape eut le malheur de devenir un grand homme aux yeux des Calvinistes de Hollande et des Jansénistes d’Utrecht qui firent frapper une médaille en son honneur. Cette flétrissure, dont ses vertus s’indignèrent, fut sensible au cœur de Ganganelli. En apprenant la joie des ennemis de la Religion il comprit toute l'étendue de son erreur, mais il s'était placé dans l'impossibilité de la réparer.
n’expédie plus de bulles pendant la vacance du Siége. Le nouveau Pontife lui-même s’abstient de cette forme plus solennelle avant son couronne ment : il ne donne alors que des brefs ou des demi-bulles (semi-bolle ou mezze-bolle), nom dérivé du cachet en plomb qui les accompagne pendu avecune ficelle, et dont une des faces est alors sans inscription. Dans les bulles proprement dites, ce cachet représente d'un côté les têtes de saint Pierre et de saint Paul, etde l’autre il porte le nom du Paperëgnant : mais dans les demi-bulles, il n’y a que l’image des apôtres. Dizionario di erudizione storica ecclesiastica, ete., compilato del cavaliere Gaetano Moroni, au mot Bolla, 2 1 et 8,t. v, p. 277 et 281 ; au mot Breve, 21, t, vi, p. 117,
Il ne lui restait plus qu'à mourir; on tira de sa mort une dernière calomnie contre l’ordre de Jésus. Schœll raconte (1) : « Clément XIV, dont la santé, selon la remarque de plusieurs écrivains, commença à dépérir depuis la signature du bref, mourut le 22 septembre 1774, âgé de près de soixante-neuf ans. Après l'ouverture de son corps, qui se fit devant un grand nombre de curieux , les médecins déclarèrent que la maladie à laquelle il avait succombé provenait de dispositions scorbutiques et hémorroïdales, dont il était affecté depuis longues années, et qui étaient devenues mortelles par un travail excessif et par la coutume qu'il avait prise de provoquer artificiellement des sueurs fortes , même dans les grandes chaleurs. Cependant les personnes formant ce qu’on appelait le parti espagnol répandirent un tas de fables pour faire croire qu’il avait été empoisonné avec de l’eau de Tofana , production imaginaire dont beaucoup d’ignorants ont parlé, et que personne n’a jamais vue ni connue. On fit circuler une quantité de pamphlets qui accusaient les Jésuites d’être les auteurs d’un crime dont l'existence ne repose sur aucun fait que l’histoire puisse admettre. »
Quelques Catholiques n’ont pas eu la loyale discrétion de l'historien protestant ; à leurs yeux Clément XIV est bien mort empoisonné. Pour établir cette hypothèse, qui devait tout naturellement se transformer en certitude, puisqu'elle servait à dépopulariser la Compagnie de Jésus, on s’appuya sur toute espèce de conjectures. On donna un rôle important à une villageoise de Valentano, près Viterbe, nommée Bernardine Renzi, pythonisse chrétienne, qui lisait dans l'avenir et qui annonça jour pour jour la mort du Souverain Pontife.
« Cette mort, ainsi s'exprime Gavazzi écrivant à Pagliarini, celte mort fut prédite, il y a peu de mois, par une paysanne de Viterbe qui fut rigoureusement examinée sur ce sujet. Entre autres choses on raconte que, dans son examen, elle révela une anecdote qui, rapportée au Saint-Père, fut par lui recon-
(1) Cours d'histoire des Etats européens, t. xuiv, p. 85.
nue vraie. Îl ajouta que Dieu et lui pouvaient seuls le savoir.
A partir de ce jour sa précieuse santé commença à décliner sensiblement. »
D' un pareil fait, assez peu rare dans les annales de l'Eglise et qui se trouve sanctionné par la correspondance même des plus intimes serviteurs de Clément XIV, on tira d’étranges déductions. Bernardine prophétisait que le Saint-Siége serait bientôt vacant, et qu'elle ne tarderait pas à être arrêtée. « Ganganelli, disait-elle, me tiendra en captivité, Braschi me délivrera. » Deux Jésuites, les PP. Coltraro et Venissa, furent soupçonnés, avec son confesseur, de répandre les prédictions de cette femme. La force armée les écroua au château Saint- Ange; Bernardine fut à son tour privée de la liberté. La plupart de ces choses se passaient avant le 21 juillet 17753. L’empoisonnement de Clément XIV eût été alors un crime utile aux Jésuites. On pour rai le comprendre tout en le réprouvant ; mais après le bref, que leur importait la vie ou la mort du Pape? Quand des hommes aussi babiles qu'on les suppose se décident à un assassinat, ce n’est pas pour consacrer un fait accompli qu’ils se font coupables, mais pour le prévenir. Les Jésuites n’ont pas tué Ganganelli quand son décès leur était avantageux, lorsqu'ils étaient encore debout ; est-il possible, est-il présumable qu'ils Paient empoisonné quand leurs supérieurs languissaient dans les fers, et quand eux-mêmes, dispersés et ruinés, subissaient eu destin avec une simplicité d'enfants?
On avait prétendu que les Philosophes et le duc de Choiseul avaient fait mourir le Dauphin, fils du roi Louis XV, et le Pape Rezzonico. C'était une calomnie et une invraisemblance. L’histoire les repousse toutes deux avec dédain, car pour croire aux grands crimes il faut de grandes preuves. Les adversaires de la Compagnie de Jésus, à quelque secte qu’ils appartiennent, n’ont pas eu cette réserve. À les entendre, à les lire dans ces documents autographes que nous venons d'évoquer, les Jésuites, vivant au milieu du monde, dans la solitude ou
386 CLÉMENT XIV sur les terres vierges des Missions, semblent tenir boutique de.
poison. Ils effaceraient par leurs crimes imaginaires toutes les .
Locustes de l'antiquité, et en face de tant d’imputations, on est tenté de se demander si, dans ce siècle, la mort naturelle avait été supprimée par arrêt de la philanthropie nouvellement découverte. Les Jésuites possédaient le secret de tuer leurs ennemis , inévitablement ils ont dû frapper Ganganelli, On a donc affirmé sur de vagues soupçons, nés d’une haine implacable, que la mort du Pape avait offert différents symptômes d’empoisonnement , et que lui-même, dans son agonie, avait proclamé qu’il mourait victime.
Cette agonie fut, il est vrai, aussi longue que douloureuse : elle commença le jour où il s’assit sur la Chaire apostolique, elle ne se termina qu'avec son dernier soupir. Il y eut dans ce Pontife, peu fait pour la lutte, un combat intérieur qui dévora les restes de sa vie; combat affreux où la faiblesse était aux prises avec la justice. Il résista , il atermoya autant que les ressources de son imagination le permirent. Il espéra tou- jours que ce calice d’amertume, présenté par les princes de la maison de Bourbon, serait éloigné de ses lèvres; mais à l’arrivée du comte de Florida-Blanca ses angoisses redoublèrent. L’ambassadeur espagnol fut le bourreau de l’homme; le remords acheva le Pontife.
Le souvenir de la Compagnie de Jésus, détruite par lui, l’assiégeait sans cesse. Alors son esprit, parfois lucide, mesurait le mal qu’il avait fait à l'Eglise, la tache qui déshonorait son nom, l’opprobre qui s’attachait à un Pape dont les ennemis de toute religion célébraient seuls les philosophiques vertus. Le contraste de la douleur des fidèles et de la joie des incrédules était pour lui une désolation. D’amères pensées le tourmentaient jour et nuit; sa raison s’égarait, et souvent, au milieu des ténèbres, il se réveillait en sursaut croyant entendre les cloches du Gesù qui tintaient son agonie.
Dans cette occasion comme toujours, les persécutés ne furent pas les plus à plaindre. En présence de ce désespoir, 1l ne
AE. bye L, NA A AL on à emhin ne Dar SP D. perman era. ia (bons. « ete CRE Pa
EU DH vs M pi sr Par a Ge ma. cames ancre pl mé JR LL leve lme pa mille ss ne Re Cr le ae Fi PO LP
meute À jt LE À ÉD e /éruar x gene Ge
rs he. PAL re den re . P.
HO RUE Pré
fe Bi ri TE e fra La LA . (or ei de fa Le
ral rer A La 1%, Î4 EN ex \) te: .
DIN “ES ue 7. Fe 7e.
: Dame à ne cmgfe x A #24 Le, pl ve
20 tu RATER ET TR
fo Tr. , É pat os HART DA pan Ce
pe Fe > ie nm tonte corts 0 I Ji nuove ru / 1 ce D: zone e € on me RE
A LP bu en du 7 Hoiso
EE. dr
Lettre de Joseph Gavaz21 à Nicolas Pagil arini à Lisbonne.
; / ns Ke é LEE EE
4 ecoute Ô ue gra Fi Vue / AC 16. Je ré Be 23 Va re JE xe rer QS Cr GON Var G 77 D. | r ne, hnfes ni, 4 x a Crime SR fus Œ Te . a E., hrs e pe
ra en res CES …
mc Le Ur Do v HE ma &ve unf SL ? NE 2 À ÉAteNXe ULA À if AS m& fo ci
2 1mt € nm QE 7 come. re Le re#e ÉD URE GE 2 Te di {'axh re A @ il
Jon dB af en an Sel, L pal éfirtate. ne no 1 fr a TR. “À Ft cp one 41
comeneio res be Qouz ‘ Je ue AL L Dr 20 PS GRS y rte k 2 . us do, © 21 que À CO nn e HE | Lo DUT MOTTE D lake in RTL AL 2 fo PE Un re M a, 1. Yz D. ur À: AR mr tl 2e
D. Uk, s : tr go À FA 27 | A L Et an à 5 7 HU an ra "1 ut - SN AC none
“Li à, « UP 1 A Lee hr LAS ee 14 ré Gi sp Fa anne Va SPP Ole ll pu Ath nn WA PA VD: dura = Dee A be À qu ollue de
Ve A LT > avu#o
ht sue 7e WA bare fe c MA D D ne AN S
JE e F5 elle, RS et” SES