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l’ont écrite sous la dictée de leurs préjugés antijésuitiques, et, dans l'intimité de leur correspondance, ceux même qui coopérèrent le plus efficacement à la destruction des Jésuites ne craignent pas de s’avouer la même chose. Dans sa lettre du 29 septembre 1774 à Pagliarini, Gavazzi, une des âmes damnées du cardinal Malvezzi, laisse échapper ces mots, qui sont une révélation : « Notre Saint-Père Clément XIV, de glorieuse mémoire, mort comme tout le monde le dit à force de souffrances et non de poison, ainsi que quelques-uns l'ont prétendu. » Ce que Frédéric IE proclamait tout haut, les ennemis de l’Institut se l’écrivent dans le secret de leur haine, secret que nous pénétrons aujourd'hui, en les suivant à la piste de leurs dépêches inédites, et l'histoire rectifie ce mensonge de convention. Elle disculpe les Pères de la Compagnie du crime dont Bernis tente de les charger. Il s'efforçait de s'appuyer sur le témoignage plus ou moins circonspect des hommes de l’art; ce témoignage lui fit défaut. Les docteurs Noël Salicetti et Adinolfi, l’un médecin du palais apostolique, l'autre médecin ordinaire du Pape, décrivirent dans un rapport circonstancié les causes et les effets de la maladie de Clément XIV. Ils le remirent entre les mains du prélat Archinto, majordome de Ganganelli, et ce Mémoire, daté du 11 décembre 1774, conclut dans toutes ses parties en faveur d’une mort naturelle. Il se termine ainsi : « Il n'y aurait rien d’étrange qu'après vingt-huit ou trente heures les chairs se fussent trouvées dans une grande putréfaction. On sait qu'alors la chaleur était excessive et qu’il soufflait un vent brûlant, bien capable de produire et d'augmenter la corruption en peu
le corps du Pape défunt, il ne pat être exposé, selon la coutume, les trois premiers jours, les pieds découverts. »
Le comte Joseph de Gorani, cet écrivain milanais qui embrassa avec tant d’ardeur la cause de la Révolution française et qui fut un adversaire si prononcé de l'Eglise et des Jésuites, nie l’empoisonnement de Clément XIV. Dans ses Mémoires secrets et critiques des cours et des gouvernements de l'Italie, il rejette avec dédain cette fable.
ET LES JÉSUITES. 397 de temps. Si, parmi le tumulte que causa dans la multitude ce fâcheux événement, on eût fait attention à l'impression que fait le vent du midi sur les cadavres, même embaumés, comme le sont d'ordinaire ceux des Souverains Pontifes, à l'ouverture et à la dissection de toutes les parties examinées à loisir et remises ensuite à leur place naturelle, il ne se fût pas répandu dans le public tant de faux bruits, la populace étant naturellement portée à adopter le merveilleux des opinions extraordinaires.
« Voilà mon sentiment au sujet de cette maladie mortelle, qui a commencé lentement, duré longtemps, dont nous avons reconnu les symptômes non équivoques, mais clairs et palpables, dans l'ouverture qui s’est faite du corps en présence de presque tout un public ; et ceux qui y ont assisté, pour peu qu'ils soient clairvoyants, exempts de prévention et dégagés de tout esprit de parti, ont dû reconnaître que l’altération des parties nobles ne doit légitimement s’attribuer qu’à des causes purement naturelles. Je me croirais coupable d'un grand crime si, dans une affaire d’une aussi majeure importance, je ne rendais pas à la vérité toute la justice qu'on est en droit d'attendre d’un homme de probité, tel que je me flatte de l'être. »
L’honneur et la science donnaient un démenti officiel aux suppositions que la calomnie était intéressée à répandre. Battue sur un point, elle se replia sur un autre. Le P. Marzoni, Général des Conventuels de Saint-François , était l'ami, l’ancien confesseur de Clément XIV. Le Souverain Pontife avait appartenu à cet Institut, et Marzoni , qui ne s'était pas séparé de lui pendant cette longue agonie, n'avait jamais été suspect de partialité à l'égard des Jésuites. On profita de ces circonstances ; on fit courir le bruit en Europe que le Pape avait confié à Marzoni qu'il croyait mourir empoisonné. Les enfants de saint Ignace étaient épars sur le globe, leurs adversaires de France et d'Espagne jouissaient à Rome d’un crédit sans bornes; le Général des Cordeliers ne recula pas néanmoins
398 CLÉMENT XIV devant l’accomplissement d’un devoir. Le tribunal de l'Inquision l'interrogeait ; il répondit par la déclaration suivante :
« Moi, soussigné, Ministre général de l'Ordre des Conventuels de Saint-François, sachant bien que par le serment on prend à témoin de ce qu’on jure le Dieu souverain et infiniment vrai ; moi, Certain de ce que j’assure, sans aucune contrainte, en présence du Dieu qui sait que je ne mens pas, par ces paroles pleines de vérité, écrites et tracées de ma propre main, je jure et atteste à tout l'univers que, dans aucune circonstance quelconque, Clément XIV ne m'a jamais dit, ou avoir été empoisonné, ou avoir éprouvé les moindres atteintes du poison. Je jure aussi que jamais je n'ai dit, à qui que ce soit, que lé même Clément XIV m'ait fait la confidence, ou qu'il avait été empoisonné, ou qu’il avait éprouvé les moindres atteintes du poison. Dieu m'est témoin.
« Donnée dans le couvent des Douze-Apôtres de Rome, ce 27 juillet 1779.
« Moi, frère Louis-Marie MARZONI, « Ministre général de l'Ordre. »
Clément XIV ne mourut pas de la main des Jésuites ; le fait est attesté par les Protestants, par ses médecins, par ses amis, par les destructeurs de la Compagnie, etsurtout par l’évidence ; mais les Jésuites sont morts sous le bref qu'il a porté. Gañganelli a signé leur ruine sans le vouloir. Un secret désir de monter sur la Chaire apostolique avait flatté son cœur; pour satisfaire ce désir, le Cardinal conventuel se résigna à l’injustice. Pape, il se laissa entraîner au delà de ses prévisions. On le poussa vers l’abime en flattant son besoin de popularité; on le tua pour escalader le Saint-Siége et arriver plus vite à la révolution que préparaient mille turbulences dans les esprits. Les Jésuites n’existent plus; mais les Rois catholiques ont pris des engagements contre eux. Les passions de Charles HE, l'avidité tracassière de Joseph IE, la jeunesse de Louis XVI rendent impossible la réhabilitation de l’Institut de saint Ignace.
ET LES JÉSUITES. 399 En 1769, les Ministres des Cours et les Encyclopédistes sont parvenus à dominer une fraction du Conclave; ils y ont introduit la simonie, la peur et l’obéissance passive. Un scandale inoui est sorti de cette intrigue; il faut que ce scandale porte ses fruits en se perpétuant (1). Une partie du Sacré Collége a été faible une fois, elle a sacrifié la Compagnie de Jésus et l’honneur du Siége apostolique à de coupables manœuvres, à des tendances plus coupables encore; la maison de Bourbon se ligue de nouveau pour éterniser son ascendant sur les Cardinaux.
Les Rois redoutent de voir l'Eglise briser l’œuvre d’iniquité
(4) Un fait qui ne manque pas d'intérêt constate la singulière position dans laquelle le bref Dominus ac Redemptor a placé la cour de Rome. La béatification du P. Pignatelli se poursuit avec activité, et dans la positio supra introductione causæ (p. 6, n° 7 et 8. Romæ, 1842) nous lisons que le promoteur de la foi, dans les objections faites au sujet de l'introduction de la cause du vénérable Joseph-Marie Pignatelli, émet l’objection suivante : « On doit examiner si le serviteur de Dieu n’a jamais désapprouvé de vive voix ou par écrit le bref de suppression de la Compagnie de Jésus et s’il ne s'y est jamais opposé. D'autant plus que, lorsqu'il était professeur à Ferrare, on entendit le serviteur de Dieu dire à ses Frères : « Quels motifs avons-nous de nous affliger, puisque nous sommes innocents du malheur qui nous frappe ? Ils sont bien plus malheureux ceux qui ont donné occasion ou qui ont contribué à la destruction de notre Ordre. Les larmes doivent couler de leurs yeux bien plutôt que des nôtres. »
L'avocat des Rites répond aux pages 55, 54, etc., « que le serviteur de Dieu ne dit jamais un seul mot contre le bref; qu’il l’accepta et s’y soumit avec résignation. » A la citation il répond en disant : « que le serviteur de Dieu avait bien pu prononcer ces paroles, comme étant convaincu que les vrais ennemis de l'Eglise avaient été ceux qui employérent toute sorte de coupables intrigues pour obtenir du Pape la suppression...» Et il apporte comme preuve les témoignages de Voltaire, de d’Alembert et des autres Philosophes. .
Maintenant que l’histoire a déchiré le voile, il est à espérer que le promoteur de la foi croira devoir renoncer à une objection qui trouve la plus concluante des réponses dans les documents émanés de toutes les chan— celleries, et que nous publions pour la plus grande gloire de la justice.
qu’un Pape a été forcé de consommer. Clément XIV, linstrument de leur colère, est descendu dans la tombe ; ils accusent sa mémoire, et 1ls prennent des précautions pour que son successeur soit mis dans l'impossibilité d’être équitable, Le 24 octobre 1774, Louis XVI, à peine sur le trône, signe les instructions suivantes, que le comte Gravier de Vergennes, son Ministre des affaires étrangères, à rédigées pour les cardinaux de Luynes et de Bernis, entrés au Conclave. Ces instructions secrètes sont une amère censure du pontificat de Ganganelli; elles révèlent les véritables pensées de la Cour romaine à l'égard de la Société de Jésus.
« L'Eglise, ainsi parle le comte de Vergennes, vient d’être privée d’un chef qui l’a gouvernée avec sagesse et prudence, et qui l’a édifiée par sa piété et par ses vertus. Le choix de son successeur présente d'autant plus de difficultés et d’embarras, qu'indépendamment du petit nombre de sujets doués des qualités éminentes que requiert le suprême sacerdoce, il règne parmi les Cardinaux une fermentation sourde qui annonce un Conciave des plus orageux. |
« On trouve l4 source de cette fermentation dans l’administration du feu Pape. La méthode qu'il a constamment suivie de ne jamais consulter les Cardinaux sur aucun objet qui intéressût, soit le gouvernement de l'Eglise, soit le gouvernement temporel de ses Etats, et surtout le projet qu’il avait concerté avec les Souverains de la maison de Bourbon pour abolir l'Institut des Jésuites, et qu’il consomma sans le concours et sans la participation du Sacré Collége , ont excité tout le ressentiment des Cardinaux italiens, ou au moins de la plupart d’entre eux, et leur ont inspiré une haine indélébile pour sa personne et pour son administration. On doit juger de là que les Cardinaux improuvent au fond de leur cœur toutes les opérations de Clément XIV, et qu'ils ne demandent que les moyens et l’occasion de les renverser. Cette opinion est justifiée par tous les détails qu’on à reçus concernant leurs dispositions et leurs affections, que le plus grand nombre d’entre eux n’a pas même
ET LES JÉSUITES. 401 cherché à déguiser, et l'on peut en conclure avec une sorte de certitude, que tous les Cardinaux, ceux surtout qui sont reconpus pour être encore attachés à la Société éteinte, sont peu affectionnés aux princes de F4 maison de Bourbon, et qu’on doit s'attendre aux plus grands efforts de leur part pour contrecarrer le choix d'un Pape qui réunirait les suffrages des Cour'onnes.
« C’est dans cet état de choses que Messeigneurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes vont entrer au Conclave et prendre part à l'élection d’un nouveau Pontife.
« La parfaite intelligence qui règne entre le Roi et le Roi d'Espagne à déterminé Sa Majesté à consulter ce Prince sur le parti qu'il convient aux deux Couronnes de prendre, et de concerter avec lui les démarches communes qu'il sera nécessaire de faire dans une conjoncture aussi intéressante et aussi délicate.
« Par la réponse que Sa Majesté catholique a donnée, elle annonce que les instructions qui seront adressées de sa part à son Ministre à Rome porteront en substance « que le Roi ca- « tholique ne pense pas que les deux Cours doivent donner à « leurs Ministres dés instructions précises et positives relative- « ment aux sujets capables ou non; que ces instructions ne pou- « vant être rédigées que d’après les informations de ces mêmes « Ministres, il sera plus naturel de confier à leur discernement « et à leur conduite la totalité de la négociation, et de leur « laisser le soin de nourrir les bonnes dispositions des Cardi- « naux en qui ils reconnaitront des idées conformes à nos vues, « d’éloigner ceux en qui ces dispositions ne seront pas aussi « satisfaisantes que nous le désirerions, et de s'opposer abso- « lument s’il le faut à l’exaltation des autres, particulièrement « des partisans des Jésuites, qui fondent sur eux toutes leurs « espérances. »
« Comme le Roi n’est pas moins animé que le Roï son oncle du zèle Le plus pur pour le bien de la Religion, et du désir le plus vif pour le maintien de la paix dans l'Eglise, Sa Majesté
est résolue de se conformer en tous points aux dispositions de Sa Majesté catholique, et d’agir avec elle dans une parfaite uniformité de principes, de sentiments et de vues pour l’élection dont le Sacré Collége va s'occuper. En conséquence, l’intention de Sa Majesté est que Messeigneurs les cardinaux de Bernis et de Luynes concertent leur conduite et toutes leurs démarches avec le comte de La Floride-Blanche, qu’ils agissent dans tous les cas dans le plus parfait accord avec ce Ministre, et qu'ils réunissent leurs eflorts et leurs moyens aux siens pour que le Sacré Collége élève sur la Chaire de saint Pierre un Pape qui apporte dans le gouvernement de l'Eglise l’esprit de charité, de concorde et de paix, qui préfère constamment aux moyens violents les voies de la douceur et de la modération, et qui sache concilier les prérogatives et les prétentions du Saint-Siége avec les égards dus aux droits légitimes des Couronnes. Peut-être ne serait-il pas moins important de veiller à ce qu’on n’élève sur la Chaire de saint Pierre un Pape de vues trop bornées et d’un caractère faible et susceptible de se laisser dominer, pour prévenir qu'avec de bonnes et pieuses intentions il ne puisse devenir l'agent des passions des esprits turbulents qui pourraient surprendre sa religion et sa confiance, el par ce moyen renouveler les troubles qu'on a eu tant de peine à apaiser. | RL.
« Tel est le vœu commun des deux Monarques. Ils n’ont aucune sorte de prédilection personnelle pour aucun Cardinal en particulier, et ils s’en rapportent entièrement à leurs Ministres respectifs, tant pour le choix à faire d’un Souverain Pontile que pour l'exclusion à donner aux candidats qu’ils jugeront indignes d’être revêtus de ce sublime caractère. |
« Cette exclusion à paru au Roi d'Espagne digne de toute son attention, et le Prince, d’après les rapports du comte de La Floride-Blanche, à indiqué exactement les diflérents sujets qui méritent les suffrages des Couronnes, et ceux qui ne sauraient leur convenir à cause de leur ténacité dans les princrpes ultramontains ou parce qu'ils sont partisans déclarés des
ET LES JÉSUITES. 403 Jésuites. Les premiers (indépendamment du cardinal Sersale) sont les cardinaux Negroni, Simone, Casali, Marefoschi, Malvezzi, Zelada, Corsini et Conti; et parmi les seconds Sa Majesté Catholique distingue ceux qu’il ne faut qu'éviter, tels que les cardinaux Boschi, Colonna, Caraccioli, Fantuzzi, et peutêtre Visconti, d'avec ceux à l'élection desquels il faut s'opposer absolument, tels que les cardinaux Castelli, Rossi, Baffalini, Pamfili, Paracciani, Borromeo, Spinola, Calini, Torregiani, Buonacorsi, Giraud et des Lanzes. | « L'intention du Roi est que messeigneurs les cardinaux de Bernis et de Luynes suivent cette distinction en tous ses points, à moins que des circonstances particulières et des connaissances mieux approfondies que celles du comte de La Floride- Blanche ne leur aient donné une opinion différente de la sienne sur l’un des Cardinaux qui viennent d’être nommés : auquel cas ils la communiqueront à ce Ministre, et tâcheront de l'y ramener, afin que son langage à l’égard de ces mêmes sujets soit entièrement conforme au leur. Cependant où il ne céderait pas ils devront lui faire le sacrifice de leur opinion particulière, » Ainsi la France servait pleinement les vengeances du Roi d'Espagne, vengeances dont elle ignorait le motif. Louis XVI et Vergennes s’associaient aux iniquités passées : et puisque la Société de Jésus avait été frappée, malgré le Sacré Collége, malgré le vœu de la presque unanimité de l’épiscopat et des Catholiques, on voulait éterniser la proscription en donnant à l'Eglise un Pape selon le cœur des puissances et des Encyclopédistes. À quelques noms près, le Conclave était composé des mêmes éléments que celui de 1769. Les dernières années du pontificat de Ganganelli, la lutte intérieure qu'il avait soutenue, les outrages qu'il avait subis, sa démence, sa mort si pleine d'enseignements, tout cela était présent au souvenir des Cardinaux. Au fond de leurs cellules du Vatican, ils entendaient les insultes et les moqueries dont le peuple de Rome chargeait la mémoire de Clément XIV. Îls avaient été témoins des scandales qui précédèrent et suivirent son élection ; ils en rougis-
saient. Personne n’osait les recommencer, et le 45 février 1775 le cardinal Ange Braschi fut nommé Pape.
Elève des Jésuites, il avait toujours affectionné l'Institut et ses premiers maîtres; il ne taisait pas ses regrets de disciple et de Pontife ; il n’en fut pas moins élu à l'unanimité. {l vénérait la mémoire de son prédécesseur, et, quoique avec un caractère tout opposé, il avait en lui assez de vertus, de courage, de grandeur et de majesté pour le faire oublier, ou pour réparer son erreur. «
Pie VI, dont le peuple romain saluait avec amour l’avénement, dont il aimait le faste et la charité, comprit, en montant sur le trône, l'inextricable position dans laquelle Ganganelli s'était engagé. Clément XIV avait, à son insu, jeté un long ferment de discorde dans l'Eglise : en dissolvant l'Ordre de saint Ignace de Loyola, sans le juger, sans le condamner, il avait mis en doute l'œuvre de tous les Pontiles, depuis Paul HET jusqu’à Clément XIII. Par un sentiment de convenance sacerdotale et politique, Pie VI respecta ce que Ganganelli avait fait. Il ne lui était pas possible de ressusciter un Institut que son prédécesseur avait, selon lui, si fatalement tué; il ne pouvait qu’adoucir le sort des Jésuites. Par un ingénieux artifice d'humanité, il décida que leur procès serait continué et mené à sa fin, puis pour flétrir les injustices commises, tout en épargnant l’honneur du Pontificat, il relégua dans l'oubli Alfani et Macedonio. L'oubli, à Rome, c’est le châtiment le plus grave qui puisse être infligé aux ambitieux. |
En face de ce Roi de l'Eglise, beau de sérénité et brillant sous l’auréole populaire, Florida-Blanca sentait que son âpreté et ses menaces seraient inutiles. Il exigeait néanmoins que le Général et les Supérieurs des Jésuites subissent le jugement de la cour de Rome; c'était une satisfaction qu’il s'accordait à lui-même. Pie VI ne la lui refusa pas. Sûr de l'innocence des Pères, il voulut que la commission formée par Clément XIV sous l'influence de l'Espagne füt condamnée à juger la Société de saint Ignace. Cette commission savait qu'il lui était désor-
ET LES JÉSUITES. 405 mais interdit de tromper la vigilance du Pape : elle agissait sous ses yeux, elle avait entre les mains tous les documents pour rendre sa sentence, et Pie VI la pressait de se prononcer. Elle différa autant qu’elle put; elle fut enfin contrainte d’être juste, et elle acquitta ces hommes qu'elle avait si cruellement punis d'avance (1).
(1) Nous avons sous les yeux les piéces et documents qui servirent à édifier cet étrange procés. Les charges de laccusation, les interrogatoires des prévenus ont été compulsés par nous avec une curiosité tout historique, car nous espérions faire surgir de ce dossier oublié quelque indice révélateur. Nous devons avouer que les charges se réduisent à des futilités, qui, dans l’état ordinaire des choses, n’auraient pas même besoin de l’intervention d’un juge de paix. Ces incriminations se résument ainsi : les Jésuites ont fait ou dû faire quelques démarches auprès de l’impératrice Marie-Thérèse pour l’engager à user en leur faveur de son crédit auprés de Clément XIV. Ils pouvaient avoir conseillé à l’impératrice de pousser jusqu’à la menace. Ils ont obtenu la protection de Catherine de Russie et de Frédéric IT de Prusse. Ils ont dû encore tenter de soulever les évêques contre le Saint-Siége.
Cette triple accusation ne prouve pas la culpabilité antérieure des Jésuites. On se coalise pour les détruire sans motifs, ils cherchent les moyens d'empêcher leur suppression ; on les attaque, ils se défendent. C’est le seul crime qui leur soit reproché. Le rapport se termine ainsi : « Ce sont, en abrégé, les principales raisons de continuer la procédure contre les prisonniers, le Général et Assistants, lesquels, dans les premiers jours de leur emprisonnement, et avant que l’on eût fini lexamen des papiers que l’on rassemblait, n’ont été presque interrogés que sur des points généraux.»
A Rome, on n’impute aux Jésuites que d’avoir essayé de conjurer l’orage que les rois de la maison de Bourbon amassaient sur leur tête, et, pour étayer cette accusation, voici les lettres Les plus compromeltantes que la commission judiciaire évoqua.
Le 30 janvier 1773, Laurent Ricci écrivait au P. Ignace Pintus, à Johannisberg : « Votre lettre m’a grandement surpris et a ajouté une extrême afliction à toutes celles qui m’accablent. Il courait déjà dans Rome une lettre de Sa Majesté le roi de Prusse à M. d’Alembert, dans laquelle il est dit que je lui ai envoyé un ambassadeur pour le prier de se déclarer ouvertement protecteur de la Compagnie. Je niais d’avoir donné cette commission, mais peut-être quelqu'un, profitant de l’occasion de faire sa cour à Sa Majesté, lui avait recommandé en mon nom la Compagnie. Si
Ricci, captif, était une proie dévolue à l'Espagne. À peine Clément XIV eut-il fermé les yeux, que Florida-Blanca accourut au palais du cardinal Albani, doyen du Sacré Collége, et qu'il lui dit: « Le Roi, mon maître, entend que vous lui répondiez des Jésuites prisonniers au château Saint-Ange; il ne veut pas qu’on les rende à la liberté. » Pie VI connaissait la persévérance des inimitiés de Charles ILE, il s’ingénia à sou-
la chose était arrivée ainsi, je l'aurais approuvée; mais jamais un simple particulier, sans commission du supérieur, ne devait aller en son nom, à celte fin et avec l’éclat que porte un tel fait. J’excuse celui qui, là-bas, vous a conseillé; le trouble empêche de pouvoir bien réfléchir. Le Père du Collége romain n’a nulle autorité de suggérer de faire des commissions en mon nom, ni les autres de s’en acquitter sans mon consentement. Pour deux personnes que Votre Révérence me cite, je lui en citerai plusieurs qui sont au fait de la cour de Rome, et qui ne se lassent pas d'étre surprises d’un fait qui nous expose à la division et qui témoigne à tout le monle l'indifférence de Sa Majesté, qu’on ne croyait pas auparavant, et qui peut déplaire à d’autres princes, toutes choses qui facilitent notre ruine. Je sais que quelques-uns font des démarches de leur propre mouvement, parce qu’ils disent : «Les supérieurs ne font rien. » Je loue ce zèle, et tant qu'ils ne font que des démarches innocentes et qu’ils n’emploient pas le nom du supérieur, je loue de même leurs opérations. Au reste, ils sont dans l'erreur, car les supérieurs écoutent des gens très-sages du dedans et du dehors, et c'est pourquoi ils ne font pas des démarches imprudentes : ils ont fait tout ce qu’il était possible de faire prudemment, etils ne doivent pas dire tout ce qu'ils font. »
Le même Général avait, le 54 octobre 1772, adressé au P. Cordara les conseils suivants : «A mon avis, on ne doit pas s'arrêter aux motifs de crainte que donnent les bruits qui courent sur nos affaires; non que je puisse rien assurer, Car on agit dans un si grand secret qu’il dérobe tout dessein à la connaissance des personnes les plus respectables, mais parce que je pense que les bruits et les craintes ne doivent pas nous servir de régle. »
Le P, Xavier de Panigai mandait de Ravenne, le 4 juillet 1775, au P. Gorgo, Assistant de la Compagnie : «Mon très-révérend Père, les nouvelles qui nous sont parvenues ici, derniérement de là-bas et de personnes dignes de toute foi, sont que la bulle contre la Compagnie est déjà faite, et, qui plus est, qu’elle est diffamatoire; que l’on a déjà nommé une Congrégation, composée de cinq Cardinaux, qui sont : Corsini, Marefos-
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lager les victimes que le Bourbon se réservait. Le monarque catholique se montrait sans pitié, le vicaire de Jésus-Christ osa être équitable, Ricci ne pouvait pas être jugé, car il aurait été acquitté. Pie VI entoura sa prison de toutes les faveurs compatibles avec la privation de la liberté; il le plaignit, il accorda à ses vertus des témoignages publics d'estime. Il nourrissait même la pensée de sa délivrance, lorsqu’au mois de novembre 1775 le Général des Jésuites n’eut plus la force de supporter
chi, Zelada, Simoni et Caraffa di Trajetto, et deux Prélats, Alfani et Pallotta, pour disposer premièrement les choses à l’exécution de la bulle et pour veiller, après sa publication, à son entier accomplissement. Cette Congrégation, ou s’assemblant ou devant s’assembler dans le lieu où se tient la Rote pendant les vacances, a fait naître, à plusieurs personnes graves qui nous sont affectionnées, l’idée que chaque Recteur, pour ses religieux, présente à son évêque respectif une requête contenant les noms de chacun d’eux, par laquelle, après avoir énuméré les circonstances actuelles, l’incertitude de pouvoir aller en avant et la crainte d’être obligés de s’expatrier, on supplie le prélat de vouloir bien accorder à chacun un certificat en bonne forme qui atteste de leur bonne vie et mœurs et sainte doctrine, afin que, dans le cas supposé, ils puissent, avec ce certificat, se présenter aux évêques de leurs villes et être employés par eux. Votre Révérence comprend de quelle utilité peuvent être un jour, pour tout le corps de la Compagnie, tant ces requêtes que ces attestations, et combien il est essentiel que chaque individu en soit pourvu dans tous les cas. J'écris ce soir, sur le même sujet, à notre révérend Pére Provincial. Si Votre Révérence le juge à propos, elle peut communiquer cette idée à notre Général et au Père Provincial de la province romaine, et en faire part à tous les chefs des autres provinces; mais il ne faut pas perdre de temps, car le coup est fort près. »
C’est à obtenir un certificat de bonne vie et mœurs que se réduit tout ce complot, pour lequel on a jeté dans les fers le Général des Jésuites et ses Assistants. Pombal, Bernis, Roda, Grimaldi et Tanucci ont entre les mains les archives de la Compagnie; à Rome , Clément XIV a sous les yeux la correspondance de tous les Généraux, depuis saint Ignace jusqu’à Ricci. Les magistrats instructeurs peuvent, dans ces lettres intimes, dans les papiers de l'Ordre, saisir la trace de quelque fait accusateur. Tout est en leur pouvoir, et ils n’apportent, comme les plus fortes preuves de culpabilité des Jésuites, que ces pièces, dont l’insignifiance esl presque dérisoire, en face des imputations.
les douleurs qui le consumaient. Le mal fit des progrès rapides. Ricci ne se cacha point que la mort approchait ; il demanda le saint Viatique. Lorsque le malade se trouva en présence de son Dieu, des officiers, des soldats et des prisonniers du château Saint-Ange, ce père de famille, dont la postérité encore jeune était condamnée à une dispersion stérile, ne voulut pas mourir sans dire adieu à ses enfants, sans pardonner à leurs ennemis.
« L’incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m’appeler à lui, dit-il devant ces témoins, et la certitude que ce temps approche, attendu mon âge avancé, et la multitude, la longue durée et la grandeur de mes souffrances trop supérieures à ma faiblesse, m’avertissent de remplir d'avance mes devoirs, pouvant facilement arriver que la nature de ma dernière maladie m'empêche de les remplir à l’article de la mort. Partant, me considérant sur le point de comparaître au tribunal de Pinfaillible vérité et justice, qui est le seul tribunal de Dieu, après une longue et mûre délibération, après avoir prié humblement mon très-miséricordieux Rédempteur et terrible Juge qu’il ne permette pas que je me laisse conduire par la passion, spécialement dans une des dernières actions de ma vie, ni par aucune amertume de cœur, ni par aucune autre affection ou fin vicieuse, mais seulement parce que je juge que c’est mon devoir de rendre Llémoignage à la vérité et à l’innocence, je fais les deux suivantes déclarations et protestations:
« Premièrement : Je déclare et proteste que la Compagnie de Jésus éteinte n’a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certitude que peut avoir moralement un Supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.
« Secondement : Je déclare et proteste que je n'ai donné. aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement. Je le déclare et proteste avec cette souveraine certitude et évidence : que chacun à de ses propres actions. Je fais cette seconde protestation seulement parce qu’elle est nécessaire à l réputation de la Compagnie de Jésus éteinte, dont j'étais le Supérieur général.
« Je ne prétends pas, du reste, qu’en conséquence de ces miennes protestations on puisse juger coupable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la Compagnie de Jésus où à moi, comme aussi je m'abstiens d’un semblable jugement. Les pensées de l’homme sont connues de Dieu seul : lui seul voit les erreurs de l’entendement humain, et discerne si elles sont telles qu'elles excusent le péché; lui seul pénètre les motifs qui font agir, l’esprit dans lequel on agit, les affections et les mouvements du cœur qui accompagnent l’action ; et, puisque de tout cela dépend l’innocence ou la malice d’une action extérieure, j'en laisse tout le jugement à celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées.
« Et pour satisfaire au devoir de Chrétien, je proteste qu'avec le secours de Dieu j'ai toujours pardonné et que je pardonne sincèrement à ceux qui m'ont tourmenté et lésé; premièrement, par tous les maux dont on à accablé la Compagnie de Jésus, et par les rigueurs dont on a usé envers les Religieux qui la composaient; ensuite par lextinction de la même Compagnie et par les circonstances qui ont accompagné cette extinction ; enfin par mon emprisonnement et par les duretés qui y ont été ajoutées, et par le préjudice que cela a porté à ma réputation; faits qui sont publics et notoires dans tout l'univers. Je prie le Seigneur de pardonner d'abord à moi par sa pure bonté et miséricorde, et par les mérites de Jésus-Christ, mes très-nombreux péchés; et ensuite de pardonner à tous les auteurs et coopérateurs des susdits maux et torts; et je veux mourir avec ce sentiment et celte prière dans le cœur.
« Finalement, je prie et conjure quiconque verra ces miennes déclarations et protestations de les rendre publiques dans tout lanivers autant qu'il le pourra; je l’en prie et conjure par tous les titres d'humanité, de justice, de charité chrétienne qui peuvent persuader à chacun l’accomplissement de ce mien désir et volonté.
« Laurenr Ricci, de ma propre main. »
C'était le 49 novembre 1775 que le Général de l’Institut lisait au fond de son cachot ce testament de douleur, d’innocence et de charité; cinq jours après il expira sans songer, sans espérer peut-être que la vérité parviendrait à avoir son heure. En mourant, il pouvait s’écrier comme l'Ecclésiaste(1): « J'ai vu sous le soleil l’impiété à la place du jugement et l'iniquité à la place de la justice, et j'ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l’impie, et alors arrivera le temps de toute chose. »
Ce temps est arrivé. Le successeur de Clément XIV sur la chaire apostolique le devança néanmoins. Il n'avait pu encore manifester son respect pour ce vieillard en lui ouvrant les portes du château Saint-Ange ; il voulut du moins que de magnifiques obsèques témoignassent de ses regrets et de son équité. Dans la pensée de Pie VF, ce fut une preuve de ses sentiments à l'égard des Jésuites, et une solennelle quoique imparfaite réparation (2). Le corps de Ricci fut porté à l’é-
(4) ÆEcclesiastes, cap. 3, v.16 et 17.
(2) Le cardinal Calini, vieillard âgé de quatre-vingt-quatre ans et qui avait vécu à Rome dans les emplois les plus élevés, a laissé un document plein d'importance sur ce sujet. Le 31 mars 1780, il eut pour la dernière fois son audience du souverain Pontife. Avant de prendre congé du Pape pour aller finir ses jours à Brescia, sa patrie, il exprime ainsi ses sentiments; c’est dans un acte, pour ainsi dire testamentaire, écrit de sa main et signé de son nom que le 1° avril 4780 le cardinal a consigné ses paroles et celles de Pie VI. à :
« Dans cette audience, après avoir demandé au Pape quelques faveurs concernant sa personne et son âme , il s’exprima ainsi: « Ce matin, durant le Saint Sacrifice, je me suis recommandé à Dieu d’une maniére toute particulière, et il m’a suggéré de dire à Votre Sainteté une chose que, comme Cardinal et vieux Cardinal, je me crois obligé de lui dire. Je ne veux pas comparaître devant son tribunal coupable de cette omission : ayant quatre-vingt-quatre ans sur les épaules, ce moment ne peut pas étre éloigné. » è
«A ces mots, le Pape, avec son affabilité ordinaire, lui dit de prendre courage et de parler librement. Alors le Cardinal : « Trés-saint Pêre , je vous recommande la Compagnie de Jésus, injustement détruite par une
glise du Gest par ordre du Souverain Pontife. On l’inhuma à côté des chefs qui l'avaient précédé dans la Compagnie. Le Général de l'institut, au lit de la mort, proclamait son
cabale de quatre ou cinq Ministres, qui n’ayant point de religion ont fait tous les efforts possibles pour détruire ceux qui la propageaient de toutes leurs forces ; ennemis jurés du Saint-Siége, ils ont résolu de s’en prendre à ceux qui, toujours sur le champ de bataille, et par leurs œuvres et par l'effusion de leur sang, ont défendu le Saint-Siége. Ce n’est pas moi, dit le Cardinal, qui parle ainsi, mais c’est Clément XIIT votre créateur qui parle par ma bouche; oui, plusieurs fois ce saint Pontife m'a dit que quatre ou cinq ministres, qui avaient circonvenu leurs Princes peu informés de leur cabale, et qui étaient les despotes des Cabinets qu’ils avaient formés, maintenus vivement, et unis contre la Compagnie et le Saint-Siége, faisaient une guerre acharnée à la Compagnie.
« J'ai une longue expérience du monde; j'ai été Evêque de résidence l’espace de vingt ans; j'ai dû traiter avec les Jésuites; je puis dire que généralement j'ai observé que leur doctrine commune était saine, leur vie exemplaire; qu’ils étaient des hommes infatigables, au confessionnal, dans la chaire, dans les missions, dans les classes, auprès des moribonds, et en toutes les œuvres du saint Ministère, tel que le prescrivait leur saint Institut. Ce bien universel dans la masse des Jésuites, je lai vu et touché de mes mains. Au contraire, le mal universel dont on accuse tout le Corps, comme morale relâchée, scandale dans leur vie, maximes pernicieuses pour la Foi, pour les Etats, pour les peuples, pour les souverains, je l'ai entendu dire et lu dans les livres; mais je serais bien sot, tréssaint Père, si je voulais croire à ceux qui écrivent ou parlent mal des Jésuites, au lieu de croire à ce que j'ai vu ou entendu moi-même, Combien de fois n’ai-je pas demandé à des personnes qui me parlaient mal de ce Corps, si eux-mêmes avaient été témoins oculaires de ce qu’ils avançaient? La réponse que l’on me donnait était toujours celle-ci : de lavoir lu et entendu dire. Mais, leur disais-je, le bien général que faisaient les Jésuites, on le vayait, on en entendait parler? Alors on me répondait que c'étaient des faits qu’ils ne pouvaient nier, puisqu'ils avaient été les témoins de tout ce qu’ils faisaient par le moyen du saint Ministère. Alors je concluais en disant : J'ai pour maxime de croire à mes yeux, et non aux paroles d'autrui, surtout quand on me dit le contraire de ce que j’ai vu.
«Je ne puis cependant pas nier d’avoir observé quelques défauts dans des membres particuliers, mais c'étaient des défauts inséparables de l'humanité; et assurément ils ne se commettaient pas impunément, puisque je sais d’une manière positive qu’en ayant moi-même averti les Supé-
innocence et celle de ses frères. L'Eglise tout entière ajoutait foi à ce témoignage suprême, et elle refusait de croire au repenur que, par cupidité, les ennemis des Jésuites venaient déposer
rieurs, ils y portaient aussitôt remède; puis ces manquements étaient loin d’être de nature à renverser l'Ordre entier, le Corps de la religion restant toujours intact. Plusieurs fois j'ai entendu les Jésuites eux-mêmes se . plaindre de limprudence de quelques-uns de leurs confrères.
« La Compagnie détruite, Votre Sainteté peut être témoin si l’on goûte présentement le bien que Clément XIV s’en promettait, J’ai concouru à l'élection de ce Pape en lui donnänt mon vote; mais sa conduite et le scandale qu’il a donnés à l'Eglise, je ne les ai jamais approuvés. La mort qu'il fit me frappe encore d'horreur! et ce qui arriva à son cadavre redouble cette horreur. Votre Sainteté, qui était déjà cardinal, en a été témoin comme je l’aiété moi-même. L'unique excuse que l’on peut apporter, c’est qu'il était pourri (impuzzito). Ses camériers m'ont raconté des choses qui montrent indubitablement qu’il était devenu fou, tellement qu'il voulait se jeter par la fenêtre, sauter de son lit, craignant d’être tué par les Jésuites déjà détruits, voyant pendant la nuit les Jésuites qui n’existaient plus, et tremblant de peur; et autres choses semblables que me racontait le fils de mon decano qui lui servait de garde pendant la nuit, Ces choses posées, je supplie Votre Sainteté de faire en sorte que ce Corps religieux ressuscite. Votre Sainteté peut m’en croire, cet acte ferait honneur à son pontificat, et l'Eglise universelle lui en serait obligée.
«Je sais que la difficulté vient de la part des Souverains, mais le nombre de ceux-ci se réduit à peu. Non, ce n’est pas eux qui font ces difficultés, et ce n’est pas ainsi qu’ils en jugent; mais, circonvenus par des ministres, ils croient que les circonstances veulent qu’ils pensent de la sorte.
« La seule personne de Votre Sainteté a la force de rompre ce nœud, et dé faire pénétrer la vérité immédiatement aux Souverains. À un Vicaire de Jésus-Christ et en même temps Prince d’un grand Etat, la maniére de le faire ne manque pas. Ainsi l’ont fait beaucoup de Papes vos prédécesseurs ; les ténébres écartées et la vérité reconnue, l'effet en a été, que tel et tel ministre tomba de son emploi et dans la disgrâce.
« J'apprends que pour le présent quelques-uns du corps diplomatique de Rome font des instances auprés de Votre Sainteté, afin qu'avec une nouvelle bulle elle confirme la destruction de la Compagnie et déclare schismatiques les Jésuites de la Russie-Blanche parce qu’ils continuent à être ce qu’ils étaient, vu que dans ce pays le bref d’abolition n'a pas été promulgué. Trés-Saint Père, ces trompeurs, tout en faisant la guerre la plus vive aux bulles dogmatiques et à celle in Cœna Domini, que l’on
au pied du trône apostolique. Macedonio, Alfani, tous ces juges dont la prévarication était notoire, tous ces persécuteurs, qui se firent une arme de la calomnie, subissaient l'exil ou
promulguait seulement à Rome, prétendent faire les zélés pour ce bref de destruction ; à celui-là seul ils déférent. C’est même celui-là uniquement qu'ils croient d’infaillible autorité; celui-là est pour eux comme un cinquième Evangile. Mais Votre Sainteté est trop éclairée pour se laisser surprendre aux brefs de pure et simple discipline ecclésiastique; en toutes les autres Cours catholiques l’on ne donne promulgation qu'après avoir obtenu le royal placito. Ce système pratique a été adopté dans tous les royaumes, et jamais le Saint-Siége n’a désapprouvé cette conduite des Souverains catholiques ; puis, un bref de pure discipline qui peut étre utile à un royaume peut être nuisible à un autre, selon les circonstances dans lesquelles se trouvent les sujets dont les raisons sont bien connues da Souverain qui est sur les lieux.
« Aussi les auteurs catholiques de premier rang admettent le Jus precum ou autrement dit le Jus repræsentandi au Pape, le désordre qui en résulterait si on donnait cours à son bref. En vertu de cette remontrance, et pendant la suspension du recours ad primam Sedem, l'effet du bref reste suspendu tandis que l'on réclame ; parce que le Pape doit gouverner l'Eglise avec prudence, et c’est lui-même qu’en vue de telle prière du Souverain, ou remontrance, ou représentation, c’est lui-même, dis-je, qui suspend obligation que porte avec soi son bref ou précepte ecclésiastique. Ceci est ce qu’on appelle une doctrine vraie et solide. Il est vrai que les régulistes l’amplifient, en abusant énormément, faisant que la suspension de l'effet du précepte ecclésiastique naisse de la non-acceptation qu’en font les Princes ; selon moi ceci est erroné : comme serait aussi erronée l’idée qu’en vertu de la non-acceptation chez les peuples de quelque loi civile naisse la nullité de la loi. La non-acceptation chez les peuples est un motif prudent pour le Prince, afin qu’il suspende sa loi ou l'effet, et pour cela il n'oblige pas. Autrement le peuple, et non le roi, serait législateur.
« Je parle ainsi à Votre Sainteté pour lui faire voir combien quelques-uns sont loin de lui dire la vérité quand il s’agit des Jésuites. Pour les altaquer et les inculper, l'on foule aux pieds toutes les lois. Il est certain que cet Ordre a été détruit sans être cité devant aucun tribunal, et par conséquent sans être défendu, et les faits du Cardinal Malvezzi à Bologne, et ceux d’autres Cardinaux ici et à Rome et à Frascati pour préluder à son abolition, comme ceux qui l’accompagnérent et qui la suivirent, font le déshonneur du Saint-Siége, et même, je le dirai librement, font le déshonneur de l'humanité. — Votre Sainteté connaît l’innocence du