‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 17 sur 36 · E14 CLÉMENT XIV · texte numérisé non relu

E14 CLÉMENT XIV

l'obscurité; Nicolas Pagliarini, ce libraire diplomate, l'agent le plus actif de la corruption, ose à son tour élever sa voix jusqu'au Souverain Pontife. Cet homme, qui a eu contre les Jésuites toute l’audace de Pombal, toute la haine de Roda et du cardinal Malvezzi, qui, dans sa correspondance autographe avec le cardinal Conti, en 1775, 1776 et années suivantes, prétend être accepté à Rome en qualité de secrétaire de la légation portugaise, fait au mois de juin 1782 une spéculation de remords. Les temps ont changé. Il a été condamné aux galères par Ange Braschi; Braschi est devenu le pape Pie VE.

chef, du corps et des membres. Vous avez eu sous les yeux les procés faits dans les temps de rigueur. Le P. Ricci était un homme vénérable bien connu de Votre Sainteté. Toutes ces choses réunies doivent être un dur éperon pour stimuler Votre Sainteté et l’engager à faire toutes les tentatives possibles pour arracher du Siége apostolique ce masque d'infamies, en restituant à l'innocence l'honneur qu’on lui a dérobé, en rendant à l'Eglise et à l'éducation un Ordre tant estimé de l’une et de l’autre.

« Voilà en substance ce que le Cardinal Calini dit au Pape dans cette audience. En cette circonstance, le Pape montra son grand amour pour la vérité et pour la justice. Il dit que la destruction des Jésuites avait été un vrai mystère d’iniquité; que tout ce qui s’élait fait avait été fait injustement et en dehors des règles voulues ; qu'il connaissait le mal causé à l'Eglise en abolissant l'ordre des Jésuites; que pour ce qui le regarde il était prêt à le rétablir ; que la chose n’était pas impossible; qu'il serait même le premier à entrer dans cette voie, et qu'il le ferait de grand cœur si le moindre passage pour y pénétrer se présentait; que Clément XIV était devenu fou non-seulement aprés cette suppression, mais encore avant. A nous, il convient, ajouta-t-il, d’agir avec ménagement. Les ambassadeurs nous font passer auprés de leurs cours pour un des partisans de la Compagnie. Il convient que nous concédions certaines choses peu favorables aux Jésuites pour ne pas attirer de plus grands maux. Prions Dieu qu'il nous fasse connaître le chemin pour arriver à ce que nous désirons. Ce rétablissement n’est pas impossible, parce que la destruction a été faite injustement et sans règles.

« Moi, soussigné, alteste que tout ce que contient cette feuille est la substance de la longue conversation que j'ai eue avec Sa Sainteté Pie VI dans la matinée du samedi én albis 1780 quand je fus admis à l'audience du Saint- Pére, afin de prendre congé de lui avant mon départ pour Brescia, ma patrie.»

| ET LES JÉSUITES. 415 À cette date, Pagliarini lui adresse le placet suivant, chefd'œuvre de bassesse et d’hypocrisie,

« Très-Saint-Père ,

« Nicolas Pagliarini, orateur très-humble et sujet de Votre Sainteté, prosterné religieusement à vos pieds, représente qu'il se trouve dans la plus humiliante et la plus douloureuse situation depuis que, rendu à sa patrie, il a encouru la fatale et souveraine disgrâce d’avoir fait ce qui était contraire au bon plaisir de Votre Sainteté. Les circonstances lui ayant fait, en quelque sorte, un devoir de se conformer aux dispositions de la Cour très-fidèle qu'il sert depuis vingt ans, et dont il reçoit tant de bienfaits, comme il est bien notoire à Votre Sainteté; il a souflert avec la plus grande résignation les douloureux effets de sa disgrâce, bien qu'elle ait causé un préjudice notable à sa nombreuse famille qui s’est vue dépouillée des émoluments auxquels sa charge lui donnait des droits. Toutelois le plus grand et le plus sensible tourment de son âme a été et est encore celui de se voir privé de la bienveillance de Votre Sainteté, lui qui, après avoir été si souvent l’objet des intentions bienfaisantes de Votre Sainteté, s'était flatté qu’il ne manquerait pas d’en recueillir les heureux résultats.

« Les hautes vertus qui ornent l’âme de Votre Sainteté, et qui resplendissent singulièrement dans le pardon qu'elle accorde à ceux qui, reconnaissant leurs propres fautes, implorent les effets de la clémence pontificale, ont déterminé l’orateur à venir se jeter aux pieds de Votre Sainteté et à la supplier humblement de daigner lui accorder l’absolution apostolique de cette faute qu’il a commise, et lui rendre la bienveillance pontificale en considérant son âge avancé, le pesant fardeau de la famille, et la désolation dans laquelle il a vécu, et dans laquelle il vivra, tant qu’il se verra privé de la grâce de Votre Sainteté qu’il implore très-humblement. »

Pour cette faute qu’il a commise, Clément XIV avait anobli et décoré par un bref Nicolas Pagliarini; Pie VI, le Pontife

446 CLÉMENT XIV de la mansuétude, dédaigne un repentir dont l'aveu est un nouveau Calcul d’avidité ou de perfidie; car à Rome, Pagliarini se dit coupable, et à Lisbonne, il se fait gloire de son crime. Ce contraste entre les deux Vicaires de Jésus-Christ est tout à la fois une accusation pour Clément XIV, un titre d'honneur pour Pie VI. |

Tandis que la mort enlevait à quelques mois d'intervalle Laurent Ganganelli et Laurent Ricci, le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société, le Bref d'extinction traversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Castiglione et Goggeils, héritiers à la Chine de la savante génération des Verbiest, des Parennin et des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Castiglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de l'affection impériale, et, faveur inouïe! ce Jésuite vit même l'Empereur composer et écrire son éloge, que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1775, deux jeunes Pères partaient d'Europe pour les remplacer ; cinq autres arrivaient en même temps au Tonquin. Au mois de novembre 4773, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris, l'archevêque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie. ils ne crurent pas que ces craintes, quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route , afin de glorifier jusqu’au bout l'obéissance volontaire.

Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le: gouvernement de Louis XV lui-même, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie, 11 avait

ET LES JÉSUITES. 417 proscrit les Jésuites; depuis neuf ans il sollicitait du Saint- Siége leur anéantissement, et, par une conséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses frais sur le territoire de la Chine. Les officiers du Roi de Portugal s'offraient à Canton pour les présenter au Chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire les Jésuites à la cour ; mais alors le Bref leur est notifié par l'évêque de Macao. C’était Ja créature de Pombal ; une pitié dérisoire se joignit à la signification. Dans l'alternative où les plongeait le décret du Pape supprimant la Société de Jésns et l'appel de l'Empereur de Chine qui leur ouvrait ses Etats, les Jésuites hésitèrent. Christophe de Murr, dans son Journal (1), a conservé des preuves authentiques de cette hésitation. Un Missionnaire, Tyrolien d’origine, écrivait :

« Après trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute . détermination possible, L'Empereur nous commandait de nous rendre à Péking ; et refuser une grâce impériale, c'est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d’y entrer comme Religieux. Le moindre atermoiement dans l'accomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous primes la résolution de môurir plutôt que de souiller l'Institut par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permettez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Pékimg, mais il ne nous était pas possible d'y prêcher en même temps l'Evangile : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. »

Ces quatre Jésuites obéissaient au delà des mers avec le res-

(1) Journal de Christophe de Murr, t. 1v, p. 231 et suivantes,

418 CLEMENT XIV pect que montrèrent leurs frères d'Europe; mais cette obéissance compromettait aux yeux de l'Empereur de la Chine l'Evêque et le Gouverneur de Macao. Ces derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombal , Qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. Les Chinois furent plus humains que ces Catholiques; ils ebtinrent la liberté des quatre Missionnaires, et ils les abandonnèrent dans l'île de Vam-Lu. « Nous n’eûmes qu’une nuit, ajoute la lettre déjà citée du Jésuite tyrolien, pour profiter d’une dernière ressource; c'était la générosité de quelques capitaines de vaisseaux français qui faisaient voile pour l’Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n'ai-je des paroles assez éloquentes pour louer dignement la nation française! Elle s’est acquis des droits à l’éternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires ; par le plus grand Les bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments, nous commençâmes un exil de trois mois sur mer; et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l’Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. ». À | "L'histoire de ces quatre Jésuites, sl par un Protestant, c'est l’histoire de tous leurs frères dans l’apostolat. La même plainte, aussi touchante, aussi résignée, retentit au fond de l'Amérique et sur les continents indiens. Clément XIV à d’un trait de plume brisé leur passé et leur avenir; ils se soumettent sans murmure. Le Bref Dominus ac Redemptor les réduit à l'indigence; cette indigence n’altère pas leur foi,"elle n’amortit point leur charité. Quand la première nouvelle dé la destruction de l'Ordre parvint en Chine, le P. de Hallerstein, président du tribunal des mathématiques, et deux autres Jésuites, expirèrent de douleur sous le coup même (1). C'était le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de (1) Histoire des mathématiques, par Montucla, n° part., liv.1v, p. 474,

ET LES JÉSUITES, #19 son drapeau. D'autres eurent le courage de leur position ; ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsqu d’un œil avide nous parcourions les lettres autogr: aphes L'iné-

in dites adressées en Europe par les Missionnaires de fa Compagnie de Jésus. il yen à d’admirables de pensée et de siyle; toutes sont aussi pleines d'éloquente émotion que celle du P, Bourgeois, Supérieur des Jésuites français à Péking. Le 15 mai 1775, il mandait au P. Duprez : « Cher ami, je n'ose au- Jourd'hui vous épancher mon cœur. Je crains d'augmenter la sensibilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre Père ne s’offensera pas de mes larmes, il sait qu'elles coulent de mes yeux malgré moi; la résignation la plus entière ne peut en tarir la source. Ah! si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Religion perd en perdant la Compagnie, lui-même partagerait notre douleur, Je ne veux, cher ami, ni me plaindre ni être plaint. Que la terre fasse ce qu’elle voudra. J'attends l'Eternité, je l'appelle, elle n’est pas loin. Ces climats et la douleur abrègent des jours qui n’ont déjà que trop duré. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis aux Ignace, aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de F'Agneau, sous létendard du glorieux nom de Jésus,

« Votre très-humble serviteur el ai,

« 11. BourG£ois, Jésuite. »

À cette lettre est joint le post-scriptum Suivant :

. « Cher ami, c'est pour la dernière fois qu'il m'est permis de signer ainsi; le Bref est en chemin, il arrivera bientôt; Dominus est. C’est quelque chose d’avoir été Jésuite une ou deux années de plus.

«À Péking, le 25 mai 1775. »

Dix-huit mois après, lorsque tout est consommé, une lettre du Frère coadjuteur Joseph Panzi révèle les résolutions que

420 CLÉMENT XIV les Jésuites ont prises et le genre de vie qu’ils ont adopté. Ce Frère, qui est peintre, écrit le 6 et le 11 novembre 17706 :

« Nous sommes encore réunis dans cette Mission : la Bulle de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoins n’ont qu'une seule maison, un même toit el une table commune. ls prêchent, ils confessent, ils baptisent; ils ont l'administration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d’eux n'ayant été intérdit, parce qu’on ne pouvait faire autrement dans un pays tel que celui-ci ; et cependant il ne s’est rien fait sans la permission de Monseigneur notre Evêque, qui est celui de Nankin. Si on se fût conduit comme dans quelques endroits de l’Europe, c’en était fait de notre Mission, de notre Religion, et c’eüt été un grand scandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins desquels on n'avait pas pourvu, et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.

« Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est actuellement fort tranquille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les PP. Dollières et Cibot ont la réputation de saints, et le sont en effet. Le premier est celui qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans l’étar le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes à deux journées de Péking. Je m'y suis trouvé toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d’auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le baptême. J'ai remarqué dans eux les mêmes atlitudes et les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donner ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier, C’est ici qu'on peut mieux connaitre combien est grande la grâce que Dieu nous a faite en nous faisant naître dans un pays chrétien.

« Autant que l’on peut humaïnement juger de notre digne Empereur, il paraît qu'il est encore bien éloigné d’embrasser notre sainte Religion catholique; il n’y a même aucune raison

ET LES JÉSUITES. 421 de l’espérer, quoiqu'il la protége dans ses Etats, et c’est ce qui peut se dire pareillement de tous les autres grands de l’empire. Hélas! qu'il y a de vastes contrées dans cet univers où le nom de Dieu n’est pas encore parvenu! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l'amour de Dieu. Je me glorifie de l'être pour son pur amour, et je suis bien résolu de mourir dans cette sainte Mission quand Dieu le voudra. »

Il n’avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la Chine, on les sécularisa. Ils acceptèrent la dure loi qui leur était imposée, mais ils n’en continuèrent pas moins leurs travaux apostoliques ou scientifiques. Le P. Amiot, au dire de Langlès, savant académicien français (1), jetait une vive lumière sur la littérature des Chinois et des Tatars Mantchoux. Le P. Joseph d’Espinha exerçait au nom de l’Empereur les fonctions de président du tribunal d'astronomie, et l’évêque de Macao le nommait administrateur de l'évêché de Péking. Félix de Rocha présidait le tribunal des mathématiques avec André Rodiguez. Le P. Sichelbarth remplaçait Castiglione dans la charge de premier peintre de l'Empereur. D'autres Jésuites étaient répandus dans les provinces ; ils évangélisaient les peuples sous l'autorité de l'Ordinaire.

Cet état de choses subsista ainsi assez longtemps, et, le 15 novembre 1785, le P. Bourgeois écrivait au P. Duprez : « On a donné notre Mission à Messieurs de Saint-Lazare. Ils devaient venir l’an passé, viendront-ils cette année? Dieu le veuille ; nous n’en savons encore rien. Ce sont de braves gens; ils

(1) Langlès suivit lord Macartney dans sa célèbre ambassade, et il traduisit le Voyage en Chine de Holmes. 11 dédia, en 1805, cet ouvrage au Jésuite mort en 1794. La dédicace est conçue en ces termes : « Hommage de vénération, de regrets et de reconnaissance offert à la mémoire du Révérend Pêre Amiot, Missionnaire apostolique à Péking, correspondant de PAcadémie des inscriptions et belles-lettres, savant infatigable, profondément versé dans l’histoire des sciences, des arts et la langue des Chinois, ardent promoteur de la langue et de la littérature tatare-mantchoue. »

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