‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Confusion d’idées après la destruction des Jésuites. — Le cardinal Pacea et le protestant Léopold Ranke. — Situation morale de la Compagnie. — Les Saints et les Vénérables. — Les Pères Wiltz, Cayron et Pépé. — Le Parlement de Toulouse et le Père. Sorane. — Les villes de Soleure et de Tivoli élèvent une statue à deux Jésuites. — Marie-Thérèse et le Père Delfini. — Le Père Parhamer fonde une maison pour les orphelins de l’armée. — Le Père de Mattéis à Naples. — Les Jésuites choisis par les évêques du Nouveau-Monde comme Visiteurs des diocèses. — Les Jésuites en présence des Missionnaires leurs successeurs. — Témoignages de M. Perrin. — Busson et Gibeaume. — Le cardinal de Bernis et le chevalier de Saint-Priest. — Les Jésuites retournent à Cayenne sous les aupices du Pape et du roi de France. — Les Jésuites prédicateurs en Europe, — Le Père Duplessis et les Evêques. — Le Père Beauregard à Notre-Dame de Paris. — Sa prophétie. — Colère des Philosophes. — Le jubilé de 1775. — Réaction religieuse dans le peuple, — Les Philosophes et les Parlements en rendent les Jésuites responsables. — Le Père Nolhac à la glacière d'Avignon. — Le Père Lanfant. — Les Jésuites dans les journées des 2 et 3 septembre 1792. — Les Jésuites espagnols pendant la peste d’Andalousie. — Les Jésuites évêques. — Les Jésuites mathématiciens, astronomes et géomètres. — Leurs missions scientifiques. — Leurs travaux utiles. — Les Jésuites à la tête des séminaires et des colléges. — Les Jésuites dans le monde, — Leur éducation. — Boscovich appelé à Paris. — Poezobut à Vilna. — Hell à Vienne. — Liesganig à Lemberg. — Le Frère Zabala, médecin. — Eckel, numismate. — Requeno et le télégraphe. — Le Père Lazeri, examinateur des Evêques. — Les Jésuites proscrits et théologiens du Pape. — Les Jésuites historiens et philosophes. — Feller en Belgique. — Zaccaria dirige les études des Nonces apostoliques. — Les Jésuites ascètes. — Berthier et Brotier, — Fréron et Geoffroy. — Les Jésuites prédicateurs. — Michel Denis: et ses poésies allemandes. — Bérault-Bercastel et Guérin du Rocher. — Ligny et Naruscewiez. — Schwartz et Masdeu. — Jésuites illustres par la naissance. — Conclusion.

Les Jésuites n’existent plus comme congrégation religieuse. Ce n’est pas ici le lieu d'examiner si leur abolition, sollicitée au nom de la Foi , de la morale, de l'éducation publique , des franchises de l'Eglise et du salut des monarchies, à rendu les peuples plus catholiques, les hommes plus vertueux, la jeunesse plus ardente à l’étude qu'au vice, le Pape et les Evêques plus libres, les princes plus heureux sur leurs trônes, les différents pays plus tranquilles. Nous n’avons point à rechercher si l'aurore des beaux jours promis à la terre par la suppression de l’Institut de Loyola ne s’est pas transformée en ténèbres

plus épaisses , en désordres intellectuels plus éclatants, en dépravation et en crimes tels qu'ils feront encore longtemps l'effroi du monde civilisé.

C'était pour préserver la Religion et la Royaité des coupables étreintes du Jésuitisme que les Parlements de France, que les ministres d'Espagne et de Portugal se coalisèrent. Vingt ans après, jour pour jour, la République Française, par l'organe de sa Convention nationale, inspirait aux multitudes, sous peine de mort, la négation de tout culte, l’anéantissement de toute idée religieuse où monarchique. Du haut de l’échafaud sur lequel coulait: le sang des rois, du peuple, des prêtres et de la noblesse, elle surexcitait toutes les passions, elle Les déifinit pour s’en faire un instrument de règne, elle les brisait quand leurs victimes rougissaient d'accepter la servitude. Les corrupteurs de la jeunesse étaient bannis de l’enseignement, et par un phénomène inexplicable, la jeunesse se révélait plus corrompue que jamais. On avait annihilé les perturbateurs du repos public, en même temps le trouble envahissait l'Eglise et l'Etat; il pénétrait jusqu’au foyer domestique. Quelques théologiens du seizième siècle ne dissertaient plus sur le régicide, le régicide devint un acte de civisme et de haute moralité révolutionnaire. Les Jésuites n’étaient plus là pour légitimer les attentats sociaux , et cependant le crime passa dans la loi. Le droit de famille se voyait aussi bien mis en question que le droit de propriété. Les Jésuites ne fomentaient plus de divisiotis entre les rois et les sujets, des guerres sans but et sans fin couvrirent le monde de ruines et de sang.

Nous n’avons point à signaler cette confusion de principes ét d'idées. Les Jésuites auraient pu la combattre, il ne leur eût pas été donné de l'arrêter, le mal étant plus fort que tous les remèdes humains, car il prenait sa source dans la Corruption ou dans la faiblesse des princes. Ce qu’il importe à l’histoire de la Compagnie de Jésus, c'est de démontrer qu'en s’attaquant aux disciples de saint Ignace de Loyola, les ennemis de la Religion et des monarchies savaient parfaitement où

ET LES JÉSUITES. 437 téndaient leurs efforts. L'unité dans l’enseignement était un obstacle réel aux projets conçus : on sapa cette ünité par la base, et lorsqu'en 1786 le. cardinal Pacca vint remplir la nonciature dé Cologne, il trouva la Révolution déjà mûre. Il décrit en ces termes les résultats de la destruction des Jésuites : « Peu à peu, dit-il (4), les bons Allemands perdirent le respect qu’ils avaient pour le Clergé , le Saint-Siége et la discipline de l'Eglise. Tant que subsista la Société de Jésus, qui avait plusieurs colléges dans les universités, et en divers lieux des écoles publiques , ces maximes erronées trouvérent une forte opposition, et le mal ne fit pas de grands progrès ; mais là suppression de cette Compagnie, qui avait Si bien mérité de la Religion, jointe au progrès des Sociétés secrêtes, causa à [a Religion catholique des pertes immenses. Alors toutes les digues furent rompues, et un torrent de livres pérvers et irréligieux inonda l'Allemagne. »

L'historien protestant Léopold Ranke partage la même opinion : « L’anéantissement de cette Société, d’un seul coup, sans préparation, raconte-t-il (2), de cette Société qui fit sa principale arme de l'instruction de la jeunesse, devait néces-

sairement ébranter le monde catholique jusque dans ses profondeurs, jusque dans la sphère où se forment les nouvelles générations. » Le fléau avait débordé. Nous avons vu ce que les Fésuites en corps tentèrent pour le comprimer; il nous resté à dire ce que leur isolement imprévu leur permit d'enteprendre. Au milieu même des affaiblissements de la dispersion, les individus surent encore se rendre utiles à la Foi catholique par leur piété, à l'Eglise par leurs vertus ou par leur éloquence, aux sciences et aux lettres par leurs travaux.

Quand l'institut succomba, il renfermait dans son sein des Pères qui n'avaient pas dégénéré. Ilétait aussi florissant qu'aux

4) Mémoires historiques du cardinal Pacca, Waduits par l'abbé Sionnet, page 15.

(2) Histoire de la papauté, t. iv, p. 500:

plus beaux âges de son histoire (4). La modération des esprits avait produit la modération dans les maximes. La Compagnie de Jésus s'était disciplinée elle-même; elle veillait avec plus de soin que jamais sur les doctrines émises par ses théologiens ; elle faisait une loi de la charité sacerdotale à ses polémistes ; elle vivait avec les Evêques dans la plus parfaite union; elle ne s'était jamais montrée plus en dehors des affaires séculières ou politiques. Elle avait senti qu’en face du débordement de vices que la Philosophie prenait sous sa protection, les instituteurs du peuple devaient offrir l'exemple de la pureté des mœurs. Le passé devenait, pour les Jésuites, une garantie d'avenir, et le nombre des Pères qui glorifièrent la Société par leur zèle apos-

(1) La Société de Jésus compte dans ses rangs dix saints, un bienheureux et un grand nombre de vénérables. Les saints proclamés par l'Eglise sont : Ignace de Loyola, François-Xavier, François de Borgia, François Régis, François de Hieronymo, Louis de Gonzague, Stanislas Kotska, et les trois martyrs japonais Paul Miki, Jean de Gotto et Jacques Kisai. Le bienheureux se nomme Alphonse Rodriguez.

On appelle vénérable, dans le sens strict de cette qualification, celui dont l’héroïcité des vertus a été déclarée ou le martyre approuvé par la Congrégation des rites, en assemblée générale tenue devant le Pape. Dans un sens moins rigoureux, cette dénomination est attribuée à ceux dont la cause de béatification est introduite. Les vénérables déclarés tels, sensu stricto, sont les martyrs André Bobola, Ignace d’Azevedo et ses trente-neuf compagnons, Rodolphe Aquaviva et ses quatre compagnons. Les vénérables non martyrs sont : Pierre Canisius, Joseph Anchieta, Bernardin Realini, Louis du Pont, Pierre Claver, et Jean Berkmans. Parmi les vénérables dont la cause est introduite, mais dont le martyre ou l’héroïcité des vertus n’a pas encore été reconnu, on trouve Gonzalve Sylveira , Jean Sanvittores, Charles Spinola, Mastrilli, Viera, Pongratz, Groclezki, Juan de Britto, Robert Bellarmin, Vincent Caraffa, Louis de Lanusa, André Oviedo, Jean de Allosa, Castillo, Padial, Luzaghi, Baldinucci et Joseph Pignatelli. Pignatelli est le dernier anneau de cette chaîne non interrompue, qui remonte jusqu’à Loyola.

Nous n’indiquons que ceux sur lesquels la Congrégation des rites conserve encore des documents. Il en est d’autres dont le procés a été instruit, quoiqu'il ne se trouve pas dans les Archives de la Congrégation.

els sont les vénérables Jean Sébastiani, Julien Maunoir, le Maronite François Georges, Bernard Colnago et plusieurs autres.

tolique et par leurs talents ne fut pas moins grand qu'autrelois. Ainsi, dans l’espace de quelques années, la mort avait enlevé

à l’Institut des hommes qui laissèrent sur la terre un long souvenir, Pierre Wiltz en 1749, Hyacinthe Ferreri en 1750, Jacques Sanvitali en 1755, Jean Cayron en 1754, Juan de Santiago et Onuphre Paradisi en 1761, Camille Pacetti en 1764, François Pépé, l’orateur des Lazzaroni, en 1769, avaient fait chérir la Religion par leurs œuvres ; leur trépas sanctifia l'humanité. Ils perpétuaient en Allemagne, en Italie et en France le zèle des Xavier et des Régis. Ils étaient les consolateurs des pauvres; mais, au moment suprême, les riches de ce monde les invoquaient à leur lit de mort, et, pour finir plus saintement , Benoît XIV expirait entre les bras du Père François Pépé. La suppression de l'Ordre n’atténua point ces hommages que la vertu arrachait au xvin® siècle. On avait détruit la Compagnie, on l’aimait encore, on la vénérait dans ses membres. À Toulouse, on vit, en 1784, le Parlement de Languedoc se réunir pour rendre un dernier arrêt concernant les Jésuites. Cette cour judiciaire s’est associée à tous les actes des Parlements. Elle à condamné et maudit l’Institut; mais alors ce n’est plus de flétrissure qu’elle s'occupe. Le P. Jean Serane, l'ami des pauvres, vient de succomber sous les efforts de son zèle, le Parlement ordonne que le Jésuite sera inhumé solennellement dans l’église de Nazareth de cette ville, et, le même jour, sur ce cadavre que toutes les voix bénissent, l'Oflicialité diocésaine commence les informations juridiques pour la béatification du Père. Dans les Cantons suisses, comme aux portes de Rome, la mort amène pour chaque disciple de saint Ignace le jour du deuil et des éloges. Le 1% novembre 1799, les conseillers de Soleure inscrivent dans leurs registres le nom du P. Crollalnza; ils énumèrent les Services rendus par lui à la vieille Helvétie, et ils élèvent une statue à son humilité (1). A Tivoli,

(4) On lisait l'inscription suivante sur le piédestal de cette statue : Pauperum Patrem, ægrorum matrem, omnium fratrem, virum doc-

430 CLEMENT XIV en 1802, le Sénat en érige une dans la salle de ses délibérations aù P. Saracinelli, Baptiste Faure jouit du même honneur à Viterbe; César de Cordara à Alexandrie, le roi Poniatowski fait frapper à Varsovie une médaille en l’honneur du P. Kanouski, Les Jésuites chassés d'Espagne s'étaient mis au service de l'indigence dans plusieurs villes de litalie; ces villes admirent leur charité, elles célèbrent leurs talents, et le nom du Frère Emmanuel Ciorraga, ceux des Pères Sala, Marian Rodriguez, Pedralbes, Marguez, Salazar et Panna y sont encore prononcés avec respect. | Tandis que les Pères Berthier, Tiraboschi, Charles de Neuville, Pierre de Catalayud, Delpuits, Poczobut, Pignatelli, Andrès, Muzarelli et Beauregard remplissaient le monde de leurs travaux, de leur éloquence, de leur piété, l'impératrice Marie-Thérèse offrait, en 1776, un témoignage publie au P. Delfini. Elle s’exprimait ainsi : « Mue par la considération des vertus éclatantes, de la doctrine, de l’érudition et de la vie régulière et exemplaire de Jean-Théophile Delfini ; réfléchissant de plus sur ses travaux apostoliques en Hongrie, dans la prineipauté de Transylvanie, où il a ramené, à notre grande consolation, une foule nombreuse d’Anabaptistes à la vraie Fo, nous avons élu et nous nommons ledit Théophile Delfint, comme un homme très-capable et qui a bien mérité de l'Etat et de la Religion, et, pour ce, très-agréable à notre personne, nous le nommons à l'abbaye de Notre-Dame de Kolos-Monostros. » Ce que le P. Delfini avait fait pour la Hongrie et la Transylvanie, Ignace Parhamer l’entreprenait avec un égal succès pour l'Autriche et la Carinthie. Parhamer, c’est le savant populaire, l'homme d'initiation chrétienne et de perfectionnement social, Confesseur et ami de l’empereur Françoisi®?, il a usé de son crédit à la cour; et on a vu le Jésuite fonder plusieurs établissements utiles. Mais, dans un gouvernement où

tum eb humillimum ; in vita, in morte, in feretro suavitate sibi similem, amabat, admirabatur, lugebat Solodurum.

ET LES JÉSUITES. 431 chaque citoyen naît soldat, Parhamer comprend que la reconnaissance du prince doit s'étendre aux orphelins que la guerre a faits : ce sera, dans sa pensée, le meilleur moyen d'entretenir le dévouement au pays. Il crée une maison où sont recueillis les fils de ceux qui meurent pour la patr ie. Dans cette espèce d'Hôtel des Invalides de l'enfance, il introduit l'exercice militaire, la discipline et l'ordre des camps. Comblé des faveurs de Marie-Thérèse, le Jésuite, après la destruction de son Institut, reste à la tête des orphelins qu'il à réunis. Joseph IE ini propose un évêché, il lui laisse deux mois pour vaincre ses refus; dans l'intervalle, Parhamer expire en 1786. À Naples, voilà le P. Pascal de Mattéis, le bras droit de saint Alphonse de Liguori, que le ministre de Ferdinand IV tente par les plus brillantes promesses. Tanucci a frappé la Compagnie de Jésus, mais il n'ose pas priver le royaume des services de Mattéis. Le Jésuite résiste à ce désir : il a fait vœu de vivre sous l’étendard de saint Ignace, il l'accomplira jusqu’au bout de sa carrière. En 1779, il meurt révéré par les populations. Ce n’est pas seulement l'Allemagne et l'Italie qui entourent de leurs respects les débris de l’Institut. En France, ils ont trouvé un apologiste jusque dans le conventionnel Grégoire. « Marie Leczinska, veine de France , dit-il (4), avait pour confesseur un Jésuite polonais, le P. Radominski; l'abbé Johanet en fait un grand éloge. Ge religieux, mort en 1756, fut remplacé par un autre Jésuite polonais, le P. Bieganski. Sa qualité d’étranger l’exposait à être renvoyé de France lorsqu'on supprima la Société, mais la Reine le fit conserver. » Et plus loin Grégoire ajoute : « La Dauphine, mère de Louis XVÉ, eut aussi pour confesseur un Jésuite, le P. Michel Kroust, de Strasbourg, depuis 1748 jusqu’en 4763. C'était un ecclésiastique pieux et instruit, qui a publié en latin quelques traités, entre autres des méditations pour les élèves du sanctuaire. » |

7 Histoire des Confesseurs des He elc., par Grégoire, pages 596 et 397,

Dans l’espace de quarante et un ans, de 4686 à 1727, on trouve, dans le Nécrologe de la Compagnie, cent treize Jésuites qui périrent sur mer en cinglant vers les Indes. Chaque année avait ses victimes ; les Missionnaires cependant ne firent jamais défaut à la mort ou aux souffrances. En 1760, ils étaient dans leur ère de grandeur et de succès. Les PP. Fauque, Boutin, Cibot, Dollières, Amiot, Cœurdoux, Collas, Artaud, Laurent de Costa, Poisson, Silverio, de Rocha, Machado, Alexandre de la Charme et de Ventavon, accoutumaient aux labeurs de l'apostolat la nouvelle génération qui devait leur succéder. Auprès des lettrés de la Chine, parmi les castes des pariahs ou sous les lorêts de l'Amérique, Jean de San-Estevan se dévouait aux Missions. Après avoir été l'agent général du Clergé de France, il se faisait Jésuite pour mourir de cette mort que tous les Pères enviaient. On les avait vus marcher sans jamais tomber dans le chemin qu’ils ouvraient; on les avait calomniés pour les perdre. Quand le bref de suppression eut conuamné à la stérilité des eflorts aussi persévérants, l'heure de là justice sonna enfin pour les Jésuites. Les Evêques du Nouveau-Monde les prirent pour guides, pour compagnons dans leurs visites pastorales. IL y a plus, les Pères de la Compagnie inspirèrent une équité consciencieuse aux Missionnaires que le Saint-Siège et la France leur donnaient pour successeurs. Un de ces derniers, dont les récits ont toujours mérité foi entière, M. Perrin, prêtre des Missions étrangères, s'exprime en ces termes (4) :

(4) Voyage dans l’Indostan, t. x, page 161, M. Perrin explique sa position à l'égard de la Compagnie de Jésus, détruite trois mois ayant son arrivée aux Indes : « On ne doit pas soupconner ce que je dirai d’avantageux sur ces Péres. Je n’ai jamais appartenu à leur corps, qui n’existait déjà plus lorsque la Providence me mit dans l’heureuse nécessité d’entretenir des relations avec quelques-uns de ses membres. J'étais agrégé à une association de prêtres séculiers qui avaient eu des débats très-longs, et trés-vifs avec les Pères Jésuites, et qui auraient pu étre regardés comme leurs ennemis, si des Chrétiens étaient capables d’en avoir. Mais je leur dois cette justice aux uns et aux autres, d’assurer que, malgré leurs débats, ils se sont toujours témoigné de l'estime et de la considération. »

ET LES JÉSUITES. 433 « Je donne le défi au plus hardi détracteur de la vérité de prouver que là Société de Jésus ait eu jamais à rougir des mœurs d'aucun de ceux qui cultivèrent là Mission malabare, soit à Pondichéry, soit dans l’intérieur des terres. Tous étaient formés des mains de la vertu même, et ils l'inspiraient autant par leur conduite que par leurs prédications. »

Ce rival, qui se met en possession de l'héritage conquis par le sang et par les sueurs des enfants de Loyola, ne peut avoir pour eux que des préventions. Il les proclame, et voici de quelle manière elles s’effacèrent : « J’avoue, continue-t-il (4), que j'ai examiné les Jésuites de l'Indostan avec les yeux de la crilique et peut-être de la malignité. Je me défiais d'eux avant de les connaître; mais leur vertu a vaincu et anéanti mes préjugés : le bandeau de l'erreur est tombé de mes yeux. Jai vu en eux des hommes qui savaient allier les degrés les plus sublimes d'oraison avec la vie la plus active, la plus continuellement occupée ; des hommes d’un détachement parfait et d’une mortification qui aurait effrayé les plus fervents anachorètes ; se refusant jusqu’au rigoureux nécessaire, pendant qu'ils épuisaient leurs forces dans les travaux pénibles de l'apostolat; patients dans les peines, humbles malgré la considération dont ils jouissaient et les succès qui accompagnaient leur ministère ; brûlant d’un zèle toujours prudent, toujours sage, et qui ne se ralentissait jamais. Non, on ne les voyait gais et satisfaits que lorsque, après avoir employé les journées entières à prêcher, à entendre des confessions, à discuter et à terminer des affaires épineuses, on venait interrompre leur sommeil pour les faire courir à une ou deux lieues au secours de quelque moribond. Je ne crains pas de le dire : c'étaient des ouvriers inconfusibles et infatigables ; mais, si je leur rends ce témoignage avec plaisir, je suis cependant forcé de tenir ce langage, car l'Inde entièré élèverait sa voix et me convaincrait d’imposture si je parlais autrement. » ‘

4) Voyage clans l’Indostan, t. u, p. 166.

M. Perrin à examiné de près les Jésuites ; il les a étudiés dans leur vie et dans leur mort; il raconte tout cela, « Le Père Busson, dit-il, âgé de quarante-cinq ans lorsque je le vis pour la première fois, était si pénitent que, pendant une année entière, il ne prenait pas d'autre repos, pendant la nuit, que celui que la nature lui dérobait; mais, afin qu’elle n’eût pas tout l'avantage, il se tenait debout, appuyé contre un mur, et passait les nuits à prier dans cette posture gênante ou prosterné sur le marchepied de l'autel de son église. Il ne se nourrissait que de pain trempé dans l’eau et de quelques herbes amères et sans assaisonnement ; et, malgré un genre de vie aussi austère, ce saint Missionnaire travaillait continuellement, sans jamais se permettre de récréation. Seul, il gouvernait un collége, administrait une Chrétienté fort nombreuse, donnait tous les jours un certain temps au travail des mains, et aidait encore tous ses confrères, en se chargeant de ce qu'il y avait de plus pénible et de plus rebutant dans le ministère. Quoique couvert de plaies et d’ulcères, il semblait être impassible; toujours doux, calme et d’une gaieté modeste, il attirait les pécheurs avec un air d'intérêt qui les lui attachait sans retour. Doué d’une charité vive et compatissante, il expiait sur lui les crimes des autres, afin de ne pas rebuter leur faiblesse. Digne copie du plus parfait modèle, il fut obéissant jusqu'à la mort. Il était à Oulgareh, peuplade indienne, éloignée d'une lieue de Pondichéry, lorsqu'il tomba malade. Il eut grand soin de défendre à ses élèves d’avertir ses confrères de son état, par la crainte qu'on ne lui procurât des soulagements qu’il croyait incompatibles avec l’esprit de pénitence. Il était donc étendu sur le carreau, dans un corridor, abandonné de toute la terre et sans autre soulagement que quelques gouttes d’eau qu'il avait pour tempérer sa fièvre.

« Cependant les élèves du collége eurent des alarmes sur son état, et résolurent de.ne plus respecter sa défense. Ils firent avertir l’Evêque, supérieur de la Mission, qui envoya aussitôt son palanquin pour transporter le malade en ville. Ce vertueux

ET-LES JÉSUTIES.

prêtre n'eut pas plus tôt enténdu l'ordre de se rendre ndi chery, qu'il recueillit le peu de forces qui lui restaient encor ere les sacrifier à l’obéissance; maïs, pénétré d'horreur jusqu'au dernier moment pour tout ce qui pouvait adoucir da: mertume de ses maux, il voulut faire le voyage à pied. I arriva, il alla remercier l'Evêque avec un ton d'édilication qu'il avait eu toute la vie. Le Prélat, l'ayant envisagé, lut effrayé d'une pâleur mortelle qui couvrait son visage, et lui dit de se coucher promptement pour recevoir les derniers secours de l'Eglise. On l’administra en effet sur-le-champ ; mais à peine eut-il reçu les derniers sacrements, qu'il se leva « et alla expirer au pied d’un cruciÜx. à

On trouva sur son corps un rude cilice qu’il n'avait pas quitté, dit-on, depuis quinze ans qu'il était arrivé dans l’inde, et nous apprimes deses disciples plusieurs autres particularités édifiantes, qui nous persuadèrent que nous n'avions pas connu la moitié de ses vertus (1). »

Au témoignage de cet écrivain, le Père Busson n'était pas le seul vétéran du sacerdoce et de la Compagnie de Jésus digne des éloges de l’histoire et de la religion. "

« Le Père Ansaldo, natif de Sicile, dit M. Perrin (2), était encore un autre modèle de toutes les vertus chrétiennes el apostoliques. C'était un homme d’un génie profond, ayant une àme sublime et une tête parfaitement organisée, Content d’opérer le bien, il en abandonnait volontiers la gloire aux autres... LL faisait autant d'ouvrage qu'auraient pu faire six autres Missionnaires. ll entendait les confessions depuis cinq heures du matin jusqu’à dix tous les jours. Il dirigeait une communauté de Carmélites du pays. El avait établi plusieurs filatures de coton, où une jeunesse nombreuse travaillait sous les ordres d'excellentes maîtresses. Le Père Ansaldo faisait le catéchisme dans ces étabiissements, y réglait la police, et pourvoyait à

(1) Voyage dans l’Indostan, p.175.

(2) Ibidem, p. 177.

tous les besoins. IT était chargé en outre de l'administration de la moitié de la ville de Pondichéry; et, lorsqu'il avait quelques instants libres , il les employait à composer , à étudier les hautes sciences ou à en donner des leçons , à apprendre de nouvelles langues ou à former quelque nouveau projet de piété. » | |

La destruction deleur Société ne les avait pas corrigés. Les Jésuites étaient dans l’Indostan ce qu’on les rencontre partout, et M. Perrin en cite un exemple qui lui est personnel. « Le Père de Gibeaumé, dit-il, vieillard de soixante-quatorze ans, accablé "des infirmités que lui avait procurées un long apostolat, et qui, malgré toutes ses souffrances , avait conservé l’enjouement du plus heureux caractère, me voyant sur le point de parür, me prit à part et me dit d’un air mystérieux : « Puis- « que vous nous quittez, et qu'il y à apparence que ce sera « pour longtemps, je vous prie de me rendre un service qui « dépend de vous. Ne demandez pas ce que c’est , il suflit que « vous sachiez que je ne veux rien que de possible et de per- « mis. » Je lui engageai ma parole d'honneur que je ferais ce qu'il désirait, trop heureux de lui être utile de quelque manière que ce fût. « Fort bien, ajouta-t-il, vous voilà pris; j'ai « votre parole. Je veux donc et j’exige que vous acceptiez la « moitié de mon trésor. » Îl ouvre aussitôt sa cassette et partage, de frère à frère, tout ce qu’elle contenait.

« Il n’est pas permis d'oublier de tels hommes et de ne pas croire à leurs vertus. »

Ce ne sont pas seulement les émules de la Compagnie de Jésus dans les Missions qui déplorent leur ruine : à Rome, le même regret se fait jour. Dans son /ndia orientalis, le carme Paulin de Saint-Barthélemy ne peut s'empêcher de constater la décadence de la Foi au milieu de ces nations que les Jésuites civilisèrent par le Christianisme. «Si des hommes, s’écrie-t-il(4),

(1) India orientalis christiana, etc., auctore P. Paulino a S. Bartholomæo, Carmelita discalceato, p. 199 (Romæ, 1794).

ET LES JÉSUITES. 437 supérieurs et animés par le zèle, proclamèrent autrefois la Religion dans les Etats de Tanjaour, du Maduré, de Maïssour, de Concan, de Carnate, de Golconde, de Balaghat, de Delhy, et dans les autres régions indiennes situées au milieu des terres, leur zèle et le flambeau de la Foi se sont évanouis par la difficulté des temps et des lieux, parce que personne ne leur envoie de collaborateurs, et que personne ne soutient leur œuvre. La Compagnie de Jésus ayant été supprimée, presque toutes ces églises languissent privées de pasteurs, et les Chrétiens errent sans loi qui les dirige, sans flambeau qui les éclaire. »

Dans le même temps, le cardinal de Bernis communiquait au Cardinal, préfet de la Propagande, un mémoire sur l’état des missions en Chine et aux Indes. Ce mémoire, retrouvé dans les papiers de l'ambassadeur français à Rome, expose les services que les Jésuites de Chine rendent à la France, en correspondant avec l’Académie des Sciences de Paris et en faisant passer aux ministres du Roi, leurs observations astronomiques, leurs recherches en botanique, en histoire naturelle, et en tout ce qui peut contribuer à la perfection des sciences et des arts, puis on y lit: « Le Roi et messieurs ses ministres ont également accordé, ces dernières années, le passage gratis sur les vaisseaux de France à plusieurs sujets destinés à la Mission française dans les Indes orientales. On croit pouvoir assurer aue ces Missionnaires n’y sont pas inutiles à la nation, et qu’en bien des occasions ils ont rendu des services importants. C’est pour cela sans doute que le conseil souverain de Pondichéry prit, il y a quelques années, leur défense contre ceux que l’ancien parlement de Paris y avait envoyés pour y saisir le peu de bien qui leur restait. On se contenta de faire un léger changement à leur babit et à les faire appeler MM. les Missionnaires du Malabar. C’est sous ces lois qu’ils ont continué à exercer leurs fonctions, sous la dépendance des Evêques, étant les seuls qui entendent la langue très-difficile du pays, et il ne paraît pas qu'il y ait de l’inconvénient à les y laisser tels qu'ils y sont.

« Outre ces deux Missions, il en subsiste encore deux autres dans le Levant, l’une en Grèce, l’autre en Syrie. Elles ont toujours été et sont encore sous la protection de la France. M. le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur à la Porte, déclara, à son arrivée à Constantinople, que le Roi lui avait recommandé nommément les Missions françaises, et il ne cesse de les honorer en conséquence de sa protection. La mission de Grèce a des établissements à Constantinople, à Smyrne, à Thessalonique, dans les îles de Scio, de Santorin et de Naxie; celle de Syrie en a à Alep, à Damas, à Tripoli de Syrie, à Antourah, dans le mont Liban et au Grand-Caire en Egypte. Les Missionnaires tâchent partout de se rendre utiles à la nation. Avant de les détruire ne serait-il pas convenable de s'assurer que le Roi ne juge plus à propos de les tenir sous sa royale protection ? »

Les Jésuites disparaissaient sous He tempête excitée contre eux par les Bourbons, tempête qu'un Pape déchaïnait, et de Rome ainsi. que de Constantinople il s'élevait un cri pour protester. avec tous les Catholiques prévoyants, Dans l'intérêt de la vérité, le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur près de la Sublime-Porte, ne craignait pas d’attaquer de front les préventions de l’époque. Il adressait au gouvernement de Louis XV un mémoire sur l'influence que le nom français était destiné à exercer en Orient par là propagation du catholicisme, et amené à peindre l’état des Missions, il écrivait le 10 novembre 1773 : « Le nombre des Catholiques rayas est considérable à Smyrne (1), les Jésuites y faisaient comme ailleurs beaucoup de fruits. »

Plus loin il ajoute en établissant une comparaison entre l’Institut de Saint-Ignace et les autres Sociétés : « Aucun de ces moines ne fait proprement la Mission. Depuis longtemps les Jésuites étaient les seuls religieux qui s’y employassent avec zèle ; c’est une justice qu’on ne peut se dispenser de leur rendre

(1) Archives des affaires étrangères et manuscrits de l’abbé Brotier.

ET LES JÉSUITES. 439 et qui ne saurait être suspecte à présent qu'ils ne sont plus. On leur doit en très-grande partie le progrès de la religion catholique parmi les Arméniens et les Syriens, ainsi qu’il a été rendu compte dans le mémoire de l'Ambassadeur de l’année dernière. Dépositaire de la confiance des sujets du Grand-Seigneur, il importe de conserver des ex-Jésuites dans leurs fonc tions, pour ne pas compromettre les fruits qu’ils ont semés.»

Les évêques du Nouveau-Monde, les peuples, les diplomates eux-mêmes invoquaient le concours des Jésuites. Il vint un jour où la République française leur demanda leur appui dans ces régions où ils avaient popularisé le nom de leur patrie. Le Père Poisson vivait encore à Péking , et, dit Christophe de Murr (1), « ce Jésuite contribua beaucoup à faire conclure le traité de commerce entre la Chine et la République française. »

Christophe de Murr (2) recueille un fait qui confirme pleinement cestémoignages. L'écrivain protestant raconte qu’en 1777 Louis XVI demanda au Pape quelques Missionnaires pour l’île de Cayenne; mais il était nécessaire qu'ils sussent la langue des naturels. La Propagande n'en avait plus : Pie VE, avec l’agrément du roi de France, fit passer à la Guyane quatre anciens Jésuites portugais. Au mois de novembre 1777 ils débarquent à Cayenne. Ils sont revêtus du costume de leur Ordre, ils parlent la langue du pays, les Insulaires reconnaissent cet habit qu’ils vénèrent. On leur a dit qu'il n’y avait plus de Jésuites, et ils en reçoivent encore. Ces hommes à demi civilisés se jettent à leurs pieds, ils les mouillent de larmes. Ils s'engagent à vivre désormais en Chrétiens, puisqu'on leur rend les Pères qui les engendrèrent au vrai Dieu.

Le zèle de la maison du Seigneur emportait une partie de la Société de Jésus vers des rivages inhospitaliers ; l’autre restait dans l'intérieur de l’Europe afin de lutter plutôt contre le vice et l'erreur que contre les adversaires de la Compagnie. Elle

(4) Mon nouveau journal, t, r°*, p.95.

(2) Journal de Christophe de Murr, t, 1x, p. 295.

340 CLÉMENT XIV eut encore.de ces orateurs qui soumettent les multitudes. Sur les traces des Pères Duplessis, Nicolas Zucconi, Munier, Vigliani, Tchupick, Lentini, Vassalo l’apôtre de la Sardaigne, Beauregard, Armand Bol, Le Chapelain et Hausen, on vit ces Jésuites que la proscription allait frapper renouveler l'esprit des populations. Xavier Duplessis était sollicité par les villes. Les Prélats, dans leurs mandements, annonçaient sa présence comme une faveur insigne. Il évangélisait les cités ainsi que les campagnes, et l’Evêque de Laon saluait sa venue en ces termes : « C’est par un effet singulier de la divine miséricorde, N.T.C.F., que nous possédons un Missionnaire célèbre que tous les diocèses s’empressent d’avoir, et dont Dieu a béni les infatigables travaux et par des conversions innombrables etpar des prodiges inouïs. »

Le nom du Père Nicolas Beauregard (1) éclipse toutes ces

(41) Le Père Beauregard termina sa vie au château de Groning, chez la princesse Sophie d’Hohenlohe. Nous avens sous les yeux le testament olographe du Jésuite, à la date du 29 novembre 1805, et nous y lisons : « En 1749, Dieu m’ayant fait la grâce insigne de m'appeler à la Compagnie de Jésus, d'y faire les derniers vœux et d'y être reçu Profés; par une seconde grâce, presque aussi privilégiée que la première, et par une seconde vocation, ayant été agrégé et incorporé à la Province des Jésuites de Russie par le révérend pére Gruber, alors Général de cette même Compagnie, en vertu de mon vœu de pauvyreté, que je renouvelle en ce moment de trés-grand cœur ainsi que mes autres vœux, et par obéissance à nos saintes règles et conslitutions, que je révère encore plus à ma mort que pendant ma vie, vœux et constitutions qui ne nous permettent pas de tester, ce qui serait le plus grand acte de propriété, je déclare donc et affirme que tout ce qui paraît m’appartenir ne m’appartient pas, mais, et sans aucune réserve, aux Jésuites de Russie, auxquels je supplie Son Altesse la princesse Sophie dé l’envoyer, »

Dans sa feuille du mardi 2 octobre 1804, le Journal des Débats parle en ces termes de la mort du disciple de saint Ignace : « Le père Beauregard, ancien Jésuite et l'un des derniers orateurs qui ont illustré la chaire chrétienne dans le dix-huitième siècle, vient de mourir à Hohenlohe, en Allemagne, dans la soixante-treizième année de son âge. Il fut célèbre en France par le succès de ses prédications et-par la sainteté de sa vie. »

Après avoir exalté les travaux et les vertus du Père, le Journal des Dé-

gloires de l’éloquence sacrée. Né, en 1751, à Pont-à-Mousson, le Jésuite avait su, comme Bridayne, dominer la foule par des traits d’un génie quelquelois abrupt, mais qui enchaînaient la pensée, et triomphaient des plus mauvais instincts. Cependant il aurait eu de la peine à surmonter l'oubli si à son souvenir ne se rattachait un événement extraordinaire. Pendant le Jubilé de 1775 le Jésuite prêchait à Notre-Dame de Paris. La foule était grande ; car le Père Beauregard, par l’impétuosité de sa parole, par la trivialité même de quelques-unes de ses images, savait lui inspirer une respectueuse admiration. Là, dans cette chaire que dix-huit ans plus tard, en 1795, Hébert, Gobel et Chaumette rempliront de leur athéisme légal, en face de cet autel où les déesses de la Raison et dela Liberté viendront s’asseoir à la place de la Vierge, d’étranges, de prophétiques paroles s’élancèrent deson cœur. Le Jésuite s’écria : « Oui, c’est au Roi et à la Religion que les Philosophes en veulent, la hache et le marteau sont dans leurs mains. Ils n’attendent que l'instant favorable pour renverser le trône et l'autel. Oui, vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Mais qu’entends-je? grand Dieu! que vois-je? Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur succèdent des chants lubriques et profanes! Et toi, divinité infâme du Paganisme, impudique Vénus, tu viens ici même prendre audacieusement là place du Dieu vivant, t’asseoir sur le trône du Saint des Saints, et recevoir l’encens coupable de tes nouveaux adorateurs. »

A dix-huit années de distance, c'était l'évocation de la démagogie française telle qu’elle apparait dans l’histoire. « Des hommes puissants, raconte le janséniste Tabaraud (1), qui se

bats concluait ainsi : « En déplorant de si grandes pertes, on ne peut s’'empécher de se demander qui remplira ces vides que la mort cause chaque jour, et comment nous viendront d’autres hommes pour remplacer de pareils hommes,

(1) Biographie universelle, article Beauregard.

crurent désignés par l’orateur, jetèrent les hauts cris, le dénoncèrent comme un séditieux et un calomniateur de la raison et des lumières. Condorcet, dans une note des Pensces de Pascal, le traita de Ligueur et de fanatique. » Le P. Beauregard, ainsi que le constate une des dernières colonnes du Jansénisme, avait, par un de ces mouvements d’éloquence que le Ciel inspire à ses privilégiés, déchiré le voile sous lequel se cachaient encore les Philosophes et les niveleurs. Son audace les frappa de stupeur. D’autres Jésuites remplissaient dans le même temps la plupart des chaires. Ils surent si bien diriger les esprits vers un retour aux idées chrétiennes, la procession de clôture du Jubilé eut quelque chose de si entrainant, de si profondément religieux, que les coryphées de l'athéisme, au dire de La Harpe, alors lun de leurs adeptes, ne purent s’empêcher de s’écrier : « Voilà la révolution ajournée à vingt-cinq ans! » RES ë

Il fallait punir quelqu'un de cet éclat. La Foi n'était pas morte au cœur du peuple; elle se réveillait dans les âmes à la voix des ci-devant soi-disant Jésuites. On circonvint le malheureux Louis XVE, et au mois de mai 1777 on lui arracha un nouvel édit (4), non plus contre les membres de la Société de

(1) Les manifestations chrétiennes du Jubilé de 1775 donnaient à réfléchir aux sophistes : ils s’en prirent aux Jésuites, et ils rencontrérent le président Angran, qui se fit un devoir de les dénoncer au Parlement le 28 février 1777. Le président Angran a vu tout ce que d’autres légistes voient encore de nos jours. Il raconte au Parlement les efforts tentés par les Jésuites sécularisés ; puis il ajoute : «C’est un fait notoire qu’ils sont répandus dans presque toutes les paroisses; qu’ils sont employés dans le ministère, et qu’ils remplissent les chaires. » Cette dénonciation fut imprimée et publiée. Le 15 avril, l’avocat-général Séguier en requérait la suppression en ces termes : « Nous apportons un imprimé contenant le ‘récit fait par un de messieurs, lors de l’assemblée des chambres du 28 février dernier; et, comme cet imprimé est contraire aux règlements de la librairie, nous avons cru devoir en requérir la suppression. » Le défaut de forme prévalut sur le défaut de raison, et le Parlement s’empressa d’optempérer au réquisitoire de Séguier, Mais, par compensation, le Parle-

ET LES JÉSUITES. 443 Jésus, mais contre la Société elle-même, qui n'existait plus. Sur vingt prédicateurs qui, durant le Jubilé, avaient évangélisé la capitale, seize appartenaient à la Compagnie de Jésus, Ce seul fait expliqua aux hommes d’insurrection l'échec qu'ils avaient subi. Lls s’en vengèrent en mutilant un cadavre, Néanmoins, en 1788, le P. Reyre prêcha le carême à la cour; l’année suivante Beauregard partagea le même honneur. En 1791 le P. Lanfant (4) ouvrit la station; mais, tandis que ses accents, brülants de pieuse éloquence, donnent au Roi la force ou plutôt la résignation de supporter ses malheurs, on propose au Jésuite le serment de la Constitution civile du Clergé. Lanfant refuse : à partir de ce jour, la chaire lui est interdite. Il ne trouve plus l’occasion que de prêcher une seule fois dans sa vie : ce fut le 2 septembre 1792. Le peuple alors ne lui demandait point des paroles de salut. Les égorgeurs, qui se prétendaient la nation française, exigeaient son sang ou son

déshonneur sacerdotal : Lanfant se laissa massacrer. « Si la

Religion, dit l'abbé Guillon, évêque de Maroc (2), a eu à gémir des succès de ses ennemis et des mécomptes de ses défenseurs, elle ne manqua pas non plus d’Apôtres qui surent honorer leur ministère, et dont le zèle, éclairé par la science, était soutenu par l'éloquence des temps antiques, qu'ils ont fait revivre au milieu de ces jours d’éclipse. Nous ne craignons pas de placer à leur tête celui dont nous publions les sermops. »

La Révolution éclatait. Elle ne songea point à distinguer les

ment, qui n’avait pas voulu se prêter à une ridicule comédie, forçait la main à Louis XVI pour rendre un édit contre la Société de Jésus, et, en enregistrant cet édit, il y ajoutait, de son chef, des clauses tyranniques que, le 17 juin 1777, Louis XVI le contraignit à annuler,

(1) Le nom du P. Lanfant a toujours été, jusqu’à présent, défiguré dans l’histoire. On l’a écrit Enfant ou Lenfant. Nous avons sous les yeux sa correspondance inédite, et le Jésuite signe avec l'orthographe que nous reproduisons.

(2) Notice biographique pour les sermons du P. Lanfant, par Nicolas-Sylvestre Guillon.

Jésuites d'avec les autres Prêtres. À son aurore elle avait proscrit les disciples de l’Institut comme le plus réel obstacle que ses idées devaient rencontrer. Quand elle eut établi son règne sur les peuples que la liberté allait asservir, elle manifesta une de ces velléités de justice qui ressemblent à un rêve d’espérance au milieu des réalités de la destruction. L'Assemblée nationale nivelait tous les rangs. Elle tuait l’ancienne monarchie, elle étouffait les Ordres religieux afin de se créer des partisans par la vente des biens ecclésiastiques; elle spoliait le Clergé pour enrichir le peuple, en légitimant l'instinct du vol; mais, par un étrange retour des choses d’ici-bas, au moment où les Parlements disparaissaient sous les vengeances populaires, la question des Jésuites surnagea, et, dans la séance du 19 février 1790, l'abbé Grégoire s’écria (1): « Parmi les cent mille vexations de l’ancien gouvernement qui à tant pesé sur la France, on doit compter celle qui a été exercée sur un ordre célèbre, sur les Jésuites : il faut les faire participer à votre justice. »

Ces paroles, qui empruntent une certaine gravité au caracière et aux idées du futur Evêque constitutionnel de Loir-et- Cher, avaient déjà retenti à la tribune de l’Assemblée nationale. Dans une de ses dernières séances, raconte le Journal de Paris, alors rédigé par Condorcet, Garat et Regnault de Saint-Jean d’Angelv (2), le député Lavie avait réveillé, par un sentiment profond de justice, de pitié et peut-être de reconnaissance, un souvenir que le temps semblait avoir effacé. Au moment où les législateurs de la France décrétaient cette destruction universelle des Ordres religieux, il avait prononcé le nom des Jésuites; il avait rappelé leurs malheurs oubliés, 1l avait appris en quelque sorte à l’Assemblée nationale qu’il existait encore « de ces infortunés qui avaient été sacrifiés non pas à la liberté, non pas à la raison et à la patrie, mais à l'esprit

(1) Moniteur du 20 février 1790. Séance du 19. (2) Journal de Paris, n° 31.

ET LES JÉSUITES. 445 de parti, mais à la vengeance, mais à des haines implacables. » C'était avec de tels jugements qu e l’Assemblée constituante . flétrissait là destruction des Jésuites. Elle qui venait pour tout briser, elle avait des paroles de colère à faire entendre contre ceux qui lui préparèrent les voies, et le protestant Barnave, s’associant à cette tardive équité, proclamait : « Le premier acte de la liberté naissante doit être de réparer les injustices du despotisme : je propose une rédaction de l'amendement en faveur des Jésuites. » « Ils ont, reprenait l’abbé-duc de Montesquiou, des droits à votre générosité; vous ne la refuserez pas à cetie Congrégation célèbre, dans laquelle plusieurs d’entre vous ont fait sans doute leurs premières études, à ces inlortunés dont les torts furent peut-être un problème, mais dont les malheurs n’en sont pas un. »

Autant qu'il était en elle, l'Assemblée nationale révisait la sentence de destruction, elle acceptait les Jésuites comme des victimes du despotisme; elle consacrait par un vote presque unanime le principe de leur innocence. C’était sur la motion de Grégoire et dé Barnave que ce vote passait à l’état de loï. Au mois de février 1790, la révolution prenait les Pères de l’Ordre de Jésus sous sa tutelle: au mois d'octobre 1791, elle les dévoua à la mort. Antoine Nolhac entre le premier dans cette nouvelle arène du martyre. Ancien Recteur du Noviciat de Toulouse, il a voulu se consoler des désastres de la Société en acceptant la cure de Saint-Symphorien d'Avignon. Elle est en grande partie composée de pauvres. Le Jésuite devient le trésorier des hommes bienfaisants et la seconde providence des malheureux. Arrêté le 16 octobre, il passe avec les autres prisonniers cette nuit qu'à la fureur des Jourdan coupe-têtes il juge être la dernière pour lui. I se prépare à mourir, il y prépare ses compagnons de captivité. Lorsque le moment du sacrifice est arrivé, il les bénit dans les bras de la mort. Frappé de toutes parts, il reste debout jusqu’à la fin du massacre pour encourager les victimes et leur montrer la palme. Il tombe le dernier, et avec les autres on le précipite dans la Glacière.

« Quand il fut permis, raconte Jauffret, Evêque de Metz (1), de retirer les corps de la Glacière, le peuple s’empressa pa chercher celui de son bon Père. Il était couvert de cinquänte blessures. Un crucifix sur sa poitrine et ses habits de Prêtre le firent reconnaître. Chacun se disputa les morceaux de sa robe, et il fallut pendant huit jours laisser ces précieux restes exposés au Concours et à la vénération du peuple... Aussi tous les Fidèles d'Avignon regardent-ils M. Nolhac-comme un martyr, et sont-ils prêts à l’honorer comme tel. On l'appelle encore le père des pauvres : c’est le nom qu’il a toujours porté, et que lui donne le procès-verbal qui fut dans le tenmips dressé à Avignon par MM. les commissaires du Roi, et qui fut lu à lAssemblée nationale. »

Il n'était plus possible de combattre, avec la parole ou avec la plume, en faveur de l'Unité catholique. La liberté de 1792 prohibait les luttes de l'intelligence. Il fallait accepter ses dégradations civiques ou périr sous le fer des égorgeurs enrégimentés par les héritiers de la Philosophie et du Jansénisme. Quélques Jésuites, vétérans de la chaire, du confessionnal ou de la science, survivaient encore. La mort les effrayait moins que le parjure. Ils avaient refusé le serment à la Constitution civile du Clergé ; dans les lugubres journées des 2 et 3 septembre, on leur fil expier cette courageuse résistance.

Aux Carmes, à la Force, à l'Abbaye, à Saint-Firmin, sur le premier rang de l’héroïque légion de Martyrs que deux Larochefoucauld et Dulau , archevêque d'Arles, conduisent au Ciel, on vit les derniers débris de la Compagnie de Jésus. A y avait à glorifier la Foi catholique par un trépas volontaire : ces hommes blanchis dans les travaux de la pensée ne reculèrent pas. Les Pères Jules Bonnaud, Delfau , Jean Charton de Millou , Claude Gagnières des Granges, Jacques Durvé-Friteyre, Charles le Gué, Alexandre Lanfant, Nicolas Ville-Croin,

(4) Mémoires pour servir à l’histoire de la Religion et de la philosophie à la fin du xvnr° siècle, t. n, p. 246.

ET LES JÉSUITES. 441 Hyacinthe le Livec, Pierre Guérin du Rocher et son frère Robert, Jean Vourlat, Eloi Herque du Roule, Joseph Rouchon, Antoine Thomas, Rousseau, René Andrieux, Antoine Second et Nicolas-Marie Verron périrent au milieu de cette ville de Paris, qui, muette d’effroi, assistait, néanmoins, l'arme au bras, à ce crime organisé. Ces Jésuites (4) étaient des érudits, comme Guérin du Rocher; des orateurs, comme le P. Lanfant ; de savants géomètres , comme le Livec. D'autres vivaient au fond des provinces. Ils y étaient le flambeau du Clergé et la consolation des cœurs chrétiens. Ils disparurent dans la tourmente. Les PP. Daniel Dupleix et Charles Ferry tombent à Lyon sous la hache révolutionnaire. Julien d'Hervillé à Orléans, Matthieu Fiteau à Orange, Augusün Rouville à Aubenas, Pierre Lartigue à Clérac, Charles Brunet à Poitiers, meurent sur l’échafaud. Quelques-uns, comme les PP. Alexandre de Romécourt, Gilbert Macusson, Nicolas Cordier, Antoine Raymond , Joseph Imbert et Dominique de Luchet, se voient enfermés sur les pontons de Rochefort. Ce n'est pas la mort du champ de bataille qui leur est réservée ; on les destine à de plus longues souffrances. Comme les Prêtres que la déportation atteignait, et que les douleurs de toute nature tuaient avant l'exil, ces Jésuites succombèrent à leur lente agonie, ils saccombèrent en priant pour leurs bourreaux. Le P. Gaspard Moreau allait être noyé dans la Loire; il expire de fatigue, de froid et de faim , avant d'arriver au but de ses désirs. | :

Les Jésuites français bravent l’échafaud pour proclamer leur

(1) Un auteur d’une école trés-opposée aux Jésuites, Aimé Guillon, dans les Martyrs de la Foi pendant la révolution française, rend, à chaque page de son livre, un juste hommage à la piété, au dévouement et à la science des Pères. Ils étaient tous chargés de la direction des couvents de femmes, et c'est à leurs conseils qu’on attribue la conduite pleine de fermeté que tinrent les religieuses pendant cette tempête. Ces prétendues victimes du fanatisme se montrérent presque à Punanimité fidèles à des vœux que la loi anéantissait.

418 CLÉMENT XIV Foi, les Jésuites espagnols vont donner leur vie pour faire triompher le principe de la bienfaisance chrétienne. Charles IV a succédé sur le trône à Charles IIT, son père. Il rouvre aux bannis à perpétuité les portes de leur patrie. Quelques-uns , profitant de la justice qui leur est enfin rendue, arrivent en Espagne vers le mois d'avril de l’année 1800. Le xix° siècle commençait par une peste dans ce pays , qui allait avoir à subir tant de calamités glorieuses ou sanglantes. Le fléau ravageait l’Andalousie. Les Jésuites, à peine de retour de Pexil, apprennent cette nouvelle : ils se mettent en marche pour offrir leurs soins aux villes désolées. Vingt-sept d’entre eux trouvent le martyre dans leur charité. Les PP. Pierre et Isidore Gonzalès, Michel de Véga, François Munos, Antoine Lopez, Pierre Cuervos, François Tagle, Baptiste Palacios, Diégo Irribarren, Firmin Excurra, Charles et Sébastien Perez , Julien Vergara, Louis Medillina et Idephonse Laplana expirent ainsi à Cadix , au port Sainte-Marie, à Xerès de la Frontera et à Séville. | En Portugal , la reine dona Maria, malgré le respect qu’elle voue à la mémoire de Joseph I*, son père, faisait tomber les fers dont Pombal, exilé à son tour, avait chargé les victimes de son arbitraire. Elles n’en sortaient qu’au nombre de neul. cents; les Evêques et le peuple accueillirent avec des témoignages de vénération ces martyrs, que dix-huit années de captivité n'avaient pas découragés. Le P. Timothée de Olivera, ancien confesseur de dona Maria, fut réinstallé à la cour et comblé d’honneurs. En face de Pombal, le P. Juan de Gusman fit à la conscience des hommes l’appel suivant : « A l’âge de quatre-vingt-un ans, sur le point de paraître devant le tribunal redoutable de la justice divine, Juan de Gusman, dernier assistant de la Compagnie de Jésus pour les provinces, domaines du Portugal, croirait se rendre coupable d’une omission impardonnable si, en négligeant de recourir au trône de Votre Majesté, où sont placées avec elle la clémence et la jus- “ice, il ne déposait à ses pieds cette humble et respectueuse

requête, au nom de plus de six cents sujets de Votre Majesté, reste malheureux de ses compagnons d’infortune.

« Il supplie donc Votre Majesté, par les entrailles de Jésus- Christ et par son cœur sacré, par ce tendre amour que Votre Majesté porte à l’auguste Reine sa mère, à l’auguste roi Dom Pedro, aux Princes de la famille royale et aux Infants, de vouloir et même d’ordonner que la cause de tant de fidèles sujets de Votre Majesté, déclarés infâmes aux yeux de l'univers, soit examinée de nouveau. Ils gémissent d’être accusés d’avoir commis des attentats et des crimes que les barbares auraient horreur d'imaginer, et que l'esprit humain oserait à peine concevoir ; ils gémissent , dis-je, de se voir condamnés tous sans avoir été cités, sans avoir été entendus, et même sans qu'on leur ait permis d’alléguer aucune raison pour leur propre défense. Ceux qui, sortis de leurs prisons, ont été relégués dans cel état, sont tous d'accord sur ce point, et attestent unanimement que, pendant tout le temps de leur emprisonnement, ils n'ont vu la face de quelque juge que ce soit,

« Le suppliant, de son côté, qui s’est trouvé pendant plusieurs années dans un poste où il a pu acquérir une connaissance immédiate des affaires, est prêt à attester, dans la forme la plus solennelle, l'innocence de tout le corps et des chefs de l’assistance. Le suppliant et tous les exilés avec lui s'offrent unanimement à subir des peines beaucoup plus rigoureuses que celles qu'ils ont essuyées jusqu'à présent, si un seul des individus*en question a ‘jamais été convaincu d’avoir commis le moindre crime contre l'Etat.

« En outre, l’innocence du suppliant est évidente par le ré. sultat de tant de procès, qui ont été formés dans toute la rigueur contre lui, ses confrères et le chef du corps. Pie VI, glorieusement régnant, à vu lesoriginaux des procèssusdits; Votre Majesté trouvera, dans un si grand Poniife, un témoin éclairé, et toute la terre n’en saurait produire de plus intègre; elle y trouvera en même temps un juge qu'on ne saurait Soupçonner

capable de commettre une iniquité sans se rendre coupable

d'une impiété sans exemple. | « Que Votre Majesté daigne donc user de cette clémence, qui lui est aussi naturelle que le trône lui est dû; qu’elle daigne écouter les prières de tant de malheureux, dont l’innocence est prouvée, qui, au plus fort de leur malheur, n’ont jamais cessé d’être sujets fidèles de Votre Majesté, et dont les infortunes, quelque grandes qu’elles fussent, n’ont jamais pu altérer ni diminuer un instant l'amour qu’ils ont toujours conservé, dès leur

enfance, pour son auguste famille royale. »

Nous avons vu, depuis la suppression, les Jésuites HE le sacerdoce par leurs vertus ; les voilà maintenant qui sont honorés par les dignités ecclésiastiques. On à proscrit leur {nstitut comme a de la morale, comme dangereux à la Religion et À la sécurité des Etats. À peine ces prêtres, que la Philosophie, les Parlements, les Rois et le Saint-Siége ont mis en suspicion, sont-ils libres du joug qu’ils portèrent avec tant d’amour et auquel ils renoncent avec tant de regrets, que l'Eglise et les princes catholiques s’empressent de choisir parmi eux les Evêques qui doivent nourrir les peuples du pain de la parole de vie. Jamais démenti plus prompt et plus solennel ne fut donné à des accusations aussi graves; jamais on ne chercha : à entourer de moins de respect extérieur le jugement prononcé par l’iniquité. Dans l’espace seulement de vingt-cinq années , de4775 à 1800, un grand nombre de sièges épiscopaux fut offert à des Pères de l’Institut. Comme le Père Damien Allain, nommé évêque de Tournay par Bonaparte, beaucoup refusèrent, dans l'espérance de voir se reconstituer la Société de Jésus ; quelques-uns acceptèrent les dignités dont on chargeait leur zèle apostolique, François Benincasa fut désigné pour l'évêché de Carpi; Jean Benislawski, évêque de Gadara, eut la coadjutorerie de l’archevêché de Mohilow; John Carrol est élu par le Clergé, évêque de la République anglaise en Amérique ; il a Léonard Neale pour coadjuteur à Baltimore; Charles Palma devient suflragant de l'archevêque de Colocza en Hongrie;

ET LES JÉSUITES. 151 Alexandre Allessandretti est promu au siége de Magerata; Antoine Smidt, nom célèbre parmi les docteurs en droit « an voit choisi comme suffragant de Spire; Stanislas N Ut occupe l'évêché de Smolensk ; Sigismond d'Hohenwa sur le siége métropolitain de la capitale de Autriel A nique Manciforte accepte l'évêché de Faenza ; Joseph Grimaldi, celui de Pignerol, puis d’Ivrée ; Alphonse Marsili est désigné par Pie VI pour l’archevéché de Sienne; André Avogadro, pour l'évêché de Vérone, où ilconsole, danssonexil, Louis XVII, le petit-fils de Louis XV. Le même honneur épiscopal attend Philippe Ganucci à Cortone ; Paul Maggioli, à Albenga ; Buurler, à Limerick ; Keren, à Neustadt; Jérôme Durazzo

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