RÉPONSE À L'ABBÉ GIOBERTI
Quand je pris la résolution de publier Clément XIV et les Jésuites , je ne me dissimulai point que ce livre serait en butte à plus d’une attaque; et à la page 10 je constatais mes prévisions en ces termes : « Il froissera sans doute beaucoup de préjugés ; il soulèvera peut-être des passions qui ne voudront pas se condamner à l’aveu de leurs erreurs ; il blessera des susceptibilités que je respecte ; il amènera dans le cœur ou sur les lèvres de quelques hommes dévoués comme moi au siége apostolique des paroles de blâme ou de reproche. »
Ces passions , ces susceptibilités éclatèrent , ces paroles de blâme ou de reproche ne me furent pas épargnées. Maintenant que la critique a eu son heure, qu’elle a cherché à agrandir ou à rapetisser le débat selon le point de vue qu’il lui convenait d'adopter, essayons en peu de mots de réviser ses arrêts ou d’expliquer ses jugements.
Façaissant dans les circonstances actuelles comme un erratum jeté à l’improviste sur l’histoire du xvim° siècle, cet ouvrage, par son sujet comme par son titre, devait frapper l’attention publique. Il produisait des faits et des documents nouveaux sur une matière que les discussions les plus contradictoires n’ont jamais épuisée : il s'agissait de la destruction des Jésuites depuis 1758 jusqu'en 1773. Cet événement, tou-
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jours si mal connu et si mal apprécié, allait enfin être jugé sur pièces. La part que le souverain pontife Clément XIV y prit, celle des rois, des cardinaux, des ministres et des ambassadeurs, tout pouvait êtré mis à nu. Avecles correspondances que j'évoquais , il était possible dé dénatürer à tout jamais la vérité ou de réhabiliter l'innocence. Dans le premier cas, c'était offrir à l'ouvrage une bruyante popularité ; dans le second, je m’exposais aux récriminations de l’esprit de parti, aux plaintes modérées de quelques gens de bien , aux jalousies de la littérature dévote et aux colères des ennemis de la Compagnie de Jésus. Je m’y résignai en victime volontaire, mais en victime qui , parfaitement sûre de ne pas mourir sous le coup, aurait son jour, elle aussi. Ce jour est venu. Qu'il me soit permis de donner quelques explications et de répondre aux attaques combinées dont le livre dé Clément XIV et les Jésuites s’est vu l’objet.
Et d’abord retranchons du débat les feuilles publiques qui , comme l’Ami de la Religion et le Journal des Villes et des Campagnes, ne se sont prononcées que sur le plus ou moins d'opportunité de l'ouvrage. Le vœu que ces organes, si dignes et si sincères de nos croyances communes, ont fait entendre à l'apparition de Clément XIV et les Jésuites, la forme qu'ils adoptèrent , les regrets et les craintes qu’ils manifestèrent , tout tend à démontrer qu’ils accomplissaient un devoir. J'ai été le premier à respectér des convictions qué je ne partageais pas: D’autres journaux , tels que la Voix de la Vérité, la Bibliographie catholique , la Lecture, la Revue du monde catholique, le Journal historique de Liége, l’'Organe des Flandres, l'Union suisse, les Feuilles historiques et politiques de Munich , ainsi que plusieurs autres de Paris, des provincés ou des royaumes étrangers , l’Union monarchique, la Gazette des Théâtres, la Revue nouvelle, la Gaäette de Metz, la Mode, l’Espérance (de Nancy), l’Etoule du peuple, etc., ete., ont pris fait et cause en faveur de la publicité. Aux yeux de ces différents journaux, partis de points si di-
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vers pour arriver au même résultat, j'ai usé du privilége de l'historien en racontant des faits qui intéressaient directement l'honneur du Sacré Collége, la che de DORE et la conscience publique.
En face d’une pareille discussion , l'auteur le plus susceptible n'aurait eu rien à dire, car il faut reconnaître à chacun lé droit qu’on invoque pour soi-même. Si la polémique n’était pas sortie des bornes dans lesquelles tant d'écrivains de probité et de talent l'avaient circonscrite, je ne me serais pas trouvé forcé de prendre part à une lutte toujours pénible, lorsqu'on est obligé de combattre pour soi ; maïs d’injustes,
de violentes attaques se sont produites, je dois les repousser.
Ces attaques sont venues et du Contemporaneo, journal qui se publie à Rome, et de la Revue catholique de nés et du Rappel et du Correspondant.
Peu de personnes sans doute connaissent ces quatre recueils périodiques, dont un seul, le Correspondant, est protégé contre l'oubli par l'esprit et la dignité de plusieurs de ses rédacteurs honoraires. Mais comme la question personnelle que
ces journaux semblent avoir pris à tâche de traiter devient tout
à la fois à mes yeux une question de principes et une question d'honneur, je réponds à la provocation que l’on m'adresse. Le Contemporaneo futle premier à entrer dans la lice. Feuille
hebdomadaire créée à Rome pour précher le progrès indéfini,
c’est-à-dire pour tromper le souverain et le peuple en lesétourdissant tous deux par les éloges les plus hyperboliques, le Contemporaneo doit le jour au marquis Potenziani et à monsignor Gazzola. Depuis un an, M. Potenziani s’est posé à Rome en marquis fa tutto. Il a sans cesse la parole à la main; il harangué le Pape pour tout et sur tout ; c’est le président obligé
des banquets patriotiques, le promoteur du libre-échange, le
précurseur de Cobden et l’apôtre de l’économie politique. Ce marquis possède plus d’un titre à l'estime des révolutionnaires. On le vit apprendre à aimer ses princes légitimes à l’école du conventionnel Salicetti, son régicide beau-père. Il s’est pris
is d'une belle passion pour l'indépendance italienne le jour où les Napolitains, écrasés sous la domination de ce Salicetti, résolurent de tuer l’homme que Murat leur imposait en qualité de ministre de la police. M. Potenziani , on le sent, a des traditions de famille qui doivent rassurer les rois et la liberté. Sa jeunesse s’est écoulée dans des tripotages d'argent que nous ne qualifierons pas. Ces spéculations l’ont fait riche ; il s’est improvisé philanthrope dans l’âge mûr, et, par le Contemporaneo, il tend à devenir un petit la Fayette pontifical. Quant à monsignor Gazzola , il commença sa carrière dans la Congrégation du Précieux-Sang ; il entra en prélature, fut nommé secrétaire della Disciplina regolari , puis bientôt après il se vit privé de tous ses honneurs et titres. C’est un prêtre dont les vertus ecclésiastiques ont subi plus d’un échec , et qui, ne trouvant pas assez de liberté de mœurs dans l'Eglise, s’est rejeté, comme pis-aller , sur la liberté de la presse.
Le 17 juillet 1847, jour où il n’y avait pas de gouvernement à Rome et au moment même où la ville était saisie d'une de ces paniques que les révolutionnaires de tous les pays savent si habilement provoquer, le Contemporaneo livrait cours à son indignation contre mon ouvrage. Il affirmait que je voulais invalider l'élection du pape Ganganelli, — chose à laquelle je n'avais jamais songé, — et il lui délivrait, sans garantie du gouvernement, un brevet de sagesse et. de piété dont ce malheureux pontife se serait fort bien passé. Dans cet article, véritable coup de tam-tam italien , il n’y a pour toute discussion que des injures à l’adresse de l’auteur, que des éloges fallacieux accordés à la Compagnie de Jésus. Le bref de Clément XIV est exalté jusqu’au troisième ciel , et en vérité il faut que la licence de la presse ait déjà fait de bien rapides progrès à Rome pour qu’un pareil spectacle puisse s’y produire impunément. Quoi! dans la cité éternelle que les lâches condescendances de Clément XIV ont humiliée aux pieds des ambassadeurs et des intrigants, il s’est rencontré un journal pour proclamer que ce pape n’était pas inférieur en puété et en
Su. ha
sagesse à ses plus saints prédécesseurs ! Rome alors avait sous les yeux les scandales du conclave de 1769, les hontes de ce triste pontificat, et Rome libre, Rome qui se proclame indépendante, n’a pas protesté contre un outrage rejaillissant sur le siége apostolique et sur le peuple romain ! Afin d’y associer l’ Ami de la Religion, qui ne s'attendait guère à devenirle complice d’une pareille fraude, on a osé commettre un faux matériel et faire glorifier Clément XIV par celui-là même qui l’accusait, tout en le plaignant (4). Sous le coup de la conspiration imaginaire et de la fabuleuse boucherie qu'un miracle du libéralisme venait de découvrir , les censeurs ont fermé les yeux. Si l’article leur a été soumis, les censeurs ont bien fait. Pour mon compte, je les en remercie très-sincèrement, car ils ont donné leur mesure. Au milieu de cette débauche de la peur, ils se sont prêtés , autant qu’il était en eux, à une honte qui épouvanterait les esprits les moins sérieux, si, par impossible, on parvenait à prouver que Rome ne flétrit plus de semblables prostitutions de la justice (2).
(1) Le Contemporaneo, essayant d’étayer son jugement sur celui de l’'Ami de la Religion, cite un passage de l’article où ce dernier journal parle de Clément XIV et les Jésuites. On lisait dans l’Ami de la Religion du 29 mai : «Pourquoi aujourd’hui sans aucune cause publique déterminante, M. Crétineau semble-t-il briser avec un passé glorieux et tout récent encore pour livrer à la publicité un beau livre dans la forme , une mauvaise chose par le fonds ? Pourquoi l’écrivain qui a toujours été si respectueux envers le saint-siège traîne-t-il sur la claie historique la mémoire de Clément XIV, pontife plus malheureux que coupable ? »
Le Contemporaneo a voulu se faire une arme de ce passage ; il le traduit ainsi: («E perché senza alcuna causa determinante prende egli à guerreggiare un papa glorioso pel solo piacere di publicare un libro forse bello de forma, ma nella sostanza cattivo ? » |
L' Ami de la Religion appelle Ganganelli un pontife plus malheureux que coupable. En passant par la bouche des rédacteurs italiens, qui ne veulent pas encore faire mentir le proverbe de leur pays, traduttôre traditère, ce jugement du journal français se transforme en pape glorieux, et le Contemporaneo, Basile, qui n’a plus l’esprit de Beaumarchais, n’en prend pas moins des airs de franchise et de dignité.
(2) Cet article du Contemporaneo a été regardé comme chose grave
Un plus habile jouteur que le Gazzola romain, et que M. Moeller, docteur en philosophie et lettres, professeur d'histoire à l’université catholique de Louvain, s’est présenté dans l’arène. La Revue, au succès de laquelle:ce M. Moeller coopère fort peu, si succès il y a, venait de tracer un plan de bataille mieux combiné. Le Contemporaneo avait échoué; M. Moeller eut une idée que ses antécédents d’hérésie, que sa haine mal déguisée contre les Jésuites, et que surtout son germanisme francisé condamnaient à la stérilité. M. Moeller avait lu, il avait entendu dire que les documents mis au jour tranchaient enfin cette question si longtemps débattue. Les causes de la destruction de l’Institut de Saint-Ignace de Loyola n'étaient plus un mystère. Chacun allait les apprécier à leur valeur, car ceux qui avaient tramé le complot accouraient les uns à la suite des autres le révéler avec des détails impies, bouffons ou odieux. L’opinion publique s'était émue de ces aveux ; M. Moeller, didactique comme un poëme du xvin° siècle, prit à tâche non pas d’infirmer le témoignage des coupables, mais de l’amoindrir.
Protestant qui se dit converti au catholicisme, tête ardente dans ses inimitiés scolastiques, mais esprit froid et sec, il s’arma de son compas doctoral. On le vit s'épuiser à démon- trer que toutes les preuves apportées n'étaient que des semipreuves, et qu’en les étudiant bien une à une, il ne serait
par tous les hommes superficiels qui ne l’ont pas lu. Dans ses nouvelles diverses, la Revue de Louvain en parle avec un certain amour bien significatif. ï
« Un journal censuré à Rome, dit-elle, qui compte des prélats distingués parmi ses fondateurs et écrivains, le Contemporaneo', a donné un article pour la défense de Clément XIV contre Crétineau-Joly. » k
Nous espérons bien que le Contemporaneéa aura rendu encens pour encens aux Catholiques professeurs de Louvain. Monsignor Gazzola est un prélat vraiment distingué, et si distingué que, par bonheur pour la cour romaine, on n’en trouverait pas un autre de sa trempe. Il a donc dû àson tour féliciter la Revue et proclamer que ses rédacteurs sont les colonnes de l'Eglise, de la méme manière qu'il s’en croit l'ornement et la lumière.
BEN ONRR
peut-être pas impossible de les réduire à néant. Ce labeur a souri à M. Charles Lenormant, qui ne professe plus qu’au Correspondant ; et la pensée indiquée par Louvain a trouvé un écho dans le recueil de la rue des Saints-Pères, à Paris. M. Lenormant a mis en œuvre l’ébauche que lui fournissait son praticien de l’université belge. Il à fait la contrefaçon de l’idée; il l’a caressée avec amour, espérant qu’elle lui offrirait une chance d’être neuf sur un sujet déjà traité par la critique. Sans remercier de la trouvaille son professeur de Louvain, le professeur de Paris s’est jeté à corps perdu sur l'ouvrage.
En tacticien qui sait faire manœuvyrer savamment ses passions, M. Moeller n’a jamais tiré un coup de plume sur les Jésuites. Ce sont pour lui des ennemis qu’il combat dans l’ombre, qu’il essaie de blesser à la sourdine, mais dont il n’ose pas, et pour cause, attaquer de front les doctrines et les personnes. Les inimitiés des universités allemandes ne prennent pas si vite le mors aux dents que les jalousies des universitaires français. À Louvain surtout, il n’est point encore permis de lever tout à fait le masque, et M. Moeller n’a pas enfreint la consigne. Il a, qu'il me permette le mot, escobardé ses colères avec un art qui défierait le plus profond des Tartufes. Tous les coups me sont adressés ; mais après m'avoir manqué en pleine poitrine, ils ont tous voulu aller frapper les Jésuites à la tête et au cœur. Les bons pères ne s'ên trouvent pas plus mal, ni moi non plus. Des adversaires tels que M. Moeller sont toujours fort peu dangereux, même lorsqu'ils : enfantent des Lenormant. |
Et pourtant il faut le dire, ce dernier écrivain ne doit pas subir l’humiliation d’un pareil rapprochement. Il a de la science au service de ses convictions, et de l'esprit préparé qu’il voudrait de temps à autre faire accepter comme le clair de lune du génie. Sa faconde de rhéteur, ses formes sévères ou plutôt guindées, ses habitudes claustrales et surtout cette malheureuse manie de n’adopter pour frères d'armes que les précieux ridicules du cénacle où l’on trône, tout cela a faitfde
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M. Charles Lenormant un homme incomplet, c’est-à-dire un académicien des inscriptions. Ses ouvrages se sont ressentis du milieu dans lequel il passait sa vie. Ils n’avaient obtenu qu’un maigre succès d'estime, il s’est voué tout chrétiennement à décréditer le succès des autres. On l’a persécuté dans sa chaire de Sorbonne; il a repris dans le Correspondant sa férule exilée. Le martyr s’est transformé en petit bourreau littéraire, bien entendu que ce commerce de blâme s'exerce au nom de la vérité, de la justice et le plus souvent même pour le triomphe de la religion.
M. Moeller avait combattu en trois points l’auteur et le livre. À force de syllogismes boiteux et de déductions invalides, il s'était mis à la peine pour proclamer que j'étais présomptueux et passionné; que Clément XIV n'avait rien à se reprocher, que tous les documents nouveaux ne signifiaient rien ou à peu près, puisqu'ils n’obtiendraient jamais la sanction de l’université et de la Revue de Louvain. Le docteur magnifique a émaillé sa prose de toutes les fautes de français qu’il lui a été possible d’accumuler, et il s’est tu sur les Jésuites qui néanmoins sont le but de ses flèches censoriales. M. Lenormant, placé sur un meilleur terrain et n’ayant à exécuter qu’un auteur, n’a pas eu de ménagements à garder. De prime abord, il me jette aux jambes la Compagnie tout entière, et « quoi que je dise ou prétende désormais, M. Lenormant ne craint pas de me ranger ds les adversaires des Jésuites. »
Cette accusation du professeur français est la seule chance qui me reste pour trouver grâce auprès de l’universitaire belge. Si mon livre fait du mal aux Jésuites, ce doit être sans aucun doute un livre précieux. Fort du témoignage de M. Lenormant, j'en appelle donc de la critique fourvoyée de M. Moeller à son aversion mieux informée. Je deviens l'adversaire des Jésuites, n'esi-ce pas un titre à sa bienveillance? En attendant qu'il modifie de lui-même les conditions du combat, discutons avec M. Eenormant l’apophthegme qui sert de base à ses rai-