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sonnements. M. Lenormant a un autre point de départ que M. Moeller. Il aime les Jésuites, dit-on, et quel que soit le motif qui lui ait inspiré l’imputation dont il s’agit, je ne puis m'empêcher de l'en remercier , car cette imputation, ainsi formulée, m'amène à une explication depuis longtemps désirée.
Lorsqu'on me proposa d'écrire l'Histoire de la Compagnie de Jésus, je ne connaissais aucun disciple de saint Ignace, même de vue. Ils me prirent tel que j'étais; je suis resté tel qu'ils m'ont pris.
Dans nos longs et intimes rapports ils n’ont jamais imposé le plus léger sacrifice à mes convictions et à mes devoirs. Ils m'ont fourni les innombrables documents qu’ils possédaient dans leurs archives. Jai vu et étudié ces religieux à chaque instant à Rome, à Paris, en Allemagne, partout. Partout je les ai trouvés pleins d’affectueuse franchise et toujours disposés à se prêter à la manifestation de la vérité, même quand la vérité pouvait leur être défavorable. En composant cet ouvrage , je n’ai voulu me constituer ni leur avocat, ni leur adversaire. J'ai cherché à être juste et impartial; voilà tout. De la discussion des doctrines, de l’appuration des faits, il est ressorti plus d’un grave enseignement ; et les esprits sérieux ont pu se convaincre avec quelle facilité l’erreur prenait racine dans le monde. Mon œuvre s’arrêtait à ce point; je me suis bien gardé d'aller au delà. J'avais eu toute liberté d’action en travaillant aux annales de la Compagnie; qui donc aurait eu le droit de me demander le sacrifice de cette liberté ane fois l’histoire terminée? Les Jésuites n’y ont pas songé; est-ce que M. Lenormant, en me rangeant au nombre de leurs ennemis, peut changer cette Situation ?
On a la faculté d’analyser un ouvrage, de porter sur son ensemble un jugement que l’opinion publique casse ou ratifie ; mais il n’est pas permis de torturer les faits pour mettre à la charge de l’auteur des éloges ou des assertions qui entachent son impartialité. Je n'ai pas été le défenseur officieux ou officiel des Jésuites ; je n’ai aucun motif pour devenir leur adver-
saire. M. Lenormant se trompe donc en me classant à son gré et presque tout à la fois dans ces deux catégories. Mais, dit-il, en parlant de l'Histoire des Jésuites, et des matériaux qu’ils mirent à ma disposition, « on a peine à comprendre comment l’auteur ne s'est pas aperçu qu'il était lié par ces confidences mêmes et qu'il exposait gravement ceux qui les lui avaient faites. »
Je confesse très- humblement n’ayoir jamais compris la solidarité que l’on voudrait faire peser tantôt sur les Jésuites, tantôt sur moi. Ils ne sont responsables ni de mes œuvres ni de mes actes, je dois me trouver dans la même position vis-à-vis d'eux. Ils n’ont aucun compte à me rendre de leur manière de vivre ou de leurs écrits; la même indépendance me sera attribuée, car, dans le cas contraire, ce serait l'esclavage à tous que cette-histoire nous aurait apporté. Après ces aveux, estce que M. Lenormant croit par hasard que j'irai annihiler mon indépendance, parce qu’il conviendra à quelques Gioberti français ou à certains Moeller italiens de m’accuser de faire partie intégrante de la Société de Jésus? J’ai composé un ouyrage sur ce sujet ; j'y reviens ou je passe à un autre, selon la convenance de mes études; mais il n’est pas possible qu'un homme sensé rende responsable de. ce nouveau travail ceux qui furent l’objet du premier. Autrement il faudrait que les Vendéens et les royalistes de l'Ouest, dont j'ai raconté les combats, fussent déclarés solidaires de l’histoire des Jésuites. M. Lenormant lui-même n’oserait pas pousser aussi loin l'expression de sa pensée; pourtant ce serait logique dans le cas exceptiormel où il se place.
Mais ce n’est pas la seule difficulté qui tourmente le rédacteur du Correspondant. Tai dit que le général des Jésuites m'avait à diverses reprises supplié de garder en portefeuille l'ouvrage sur Clément XIV, et M. Lenormant craint que lesennemis de l’Institut ne voient qu’une feinte dans ce refus de consentement, feinte que la profonde et astucieuse habileté des Pères tendrait à faire adopter comme probable. M. Lenormant re-
= doute pour les Jésuites ce contre-coup ; il n’est peut-être pas très-rassuré même sur un autre point. Si on le pressait un peu, il n’y aurait rien d'étonnant à l'entendre déclarer qu'il a frayeur de voir les bons pères accusés de s'être fait mes complices dans la perpétration du crime.
IL est très-aisé de se jeter dans le champ des hypothèses et d'organiser une course au clocher à travers les suppositions. Quand on ignore les faits et qu’on sent le besoin de les modifier selon ses vues particulières, on prend pour indubitables tous les récits qu'invente la méchanceté et que colporte la sottise. Afin de sauvegarder les Jésuites contre des accusations non en-
core formulées, M. Lenormant provoque le soupçon; il l'entretient, il le réchauffe sous sa plume. Si l'abbé Gioberti n’a convaincu personne, l'écrivain français, en reproduisant, en commentant les allégations de l'italien, s’efforce de leur donner ur corps; il aspire à les présenter sous un jour plus plausible. J'ai, prétend-il, fait l'histoire de la compagnie de Jésus du consentement et avec la participation des chefs de l'Ordre; donc Clément XIV est le produit d’une machiavélique combinaison- entre les Pères et moi. M. Lenormant n'accepte pas de prime abord ces conséquences un peu forcées; dans sa candeur, il craint même qu’on ne les propage. En attendant il les sème. Il s’effraye d’un scandale hypothétique et il lui donne cours. Le père général est à ses yeux un vénérable personnage ; mais pour le rôle que M. Lenormant s’attribue dans cette comédie, il faut que le général se soit prêté à tout ce que j’ai voulu, à tout ce que j'ai exigé. Dans ce cas, mon récit est vrai; lelivre n’a plus besoin de preuves, et les catholiques sincères sont autorisés à demander à M. Lenormant compte de ses gratuites suppositions, ou, dans un changement de système, le père général ne serait pas aussi vénérable qu’il en a l’air aux yeux du Correspondant.
On s'explique très-bien que cet ouvrage ait dérangé plus d’un calcul, qu’il ait déjoué quelques sournoises intrigues. Est-ce aux Jésuites ou à l’auteur qu'il fallait s'en prendre ?
UND de
L'auteur affirme qu’ils s’y sont opposés avec autant et plus d’in-
sistance encore qu'ils en mirent pour empêcher la publication
du sixième volume de l'Histoire de la compagnie. L'auteur,
sans être dévot à la manière de M. Lenormant et à celle de
l'abbé Gioberti, a néanmoins droit d’être cru sur parole, car,
lui, ne s’est jamais mis en embuscade derrière de mauvais faux-
fuyants pour porter atteinte à la vérité. Fo.
L'article de M. Lenormant, rédigé en forme de réquisitoire, . accuse une malveillance qui me laisse fort indifférent ; mais il a des tendances qui ne sont pas toujours parfaitement chrétiennes. Il cache des arrière-pensées peu en harmonie avec l'esprit du Correspondant. Ce n’est point de tout cela que je me préoccupe. Le rédacteur a voulu m’embarrasser en épousant contre moi la cause des Jésuites qui ne l'avaient pas, que je sache, chargé de les venger d’une façon aussi perfidement hostile. J'ai en toute sincérité expliqué ma position. Elle est claire et loyale ; je"désire que, pour leur honneur, MM. Lenormant et Moeller puissent avec autant de conviction tenir le même langage.
Fidèle au programme que la Revue catholique de Louvain lui avait tracé, l’aristarque français a délayé dans vingt-huit longues pages d'analyse, ou plutôt d’incriminations, les trois points d’attaque indiqués par M. Moeller. J'ai été présomptueux et passionné. Au lieu de ne laisser aucune incertitude sur la culpabilité de Ganganelli et sur les scandales qui souillèrent Rome en 1769, je n’ai fait que prouver une chose; c’est que les Jésuites ont été justement mis à mort ou à peu près.
Afin d'arriver à un tel résultat, il fallait à cette critique en partie double des ressources inépuisables dans l'esprit, de l’art et beaucoup d'art pour transformer les faits et les documents, et les amener malgré eux à dire le contraire de ce qu’ils renferment. Le professeur belge avait échoué, le professeur français a repris sa tâche en sous-œuvre. S'il a eu plus de malheur dans ses habiletés, convenons-en, il y a mis au moins plus de pédanterie. M. Lenormant s'était donné la mission de frapper
PE Ne comme un argument cornu ; il voulait me faire expier le succès de l’ouvrage ; il en établit la nécessité par l’acharnement plein de bénigne colère qu’il appelle à son secours.
Tantôt il procède par voie de mielleuse insinuation , tantôt il se bat les flancs pour essayer de tirer de son encrier un peu d’éloquence indignée, Quelquefois même le béat risque une bonne petite calomnie qu'il s'efforce de déguiser en médisance. Il affirme, il doute, il commente, il dénature, ilnie, il prend tour à tour des airs de componction et de courroux ; il entremèêle les faits et les dates, il jette par-ci par-là, avec un -dédain qui a son prix, des imputations de faux qu’il rétracte quelques lignes plus bas, tout en espérant qu’elles porteront leur fruit. Il cherche à être amer parce qu'il est morose, cruel parce qu’il se voit délaissé par le public. En passant il salue d’un geste amical le comte Alexis de Saint-Priest ; au besoin il serrerait dans ses bras cet excellent abbé Gioberti qu’il s’apprête à combattre pro formé. Il flatte les patriotes italiens et les gronde à l'encontre de leurs préjugés, comme on encouragerai ailleurs qu’au Correspondant. Lorsqu'il a terminéson réquisitoire, M. Lenormant se résigne à monter à son Capitole solitaire. N’a-t-il pas vengé la mémoire de Clément XIV et tué les Jésuites, en pourfendant à géands coups de plume le livre et l'auteur ? |
En juré priseur de diphthongues, M. Lenormant ne s’est pas contenté de faire la guerre aux intentions de l’écrivain et de se poser à son égard, et à celui de la Compagnie de Jésus, en véritable point d'interrogation. Il affecte de temps à autre des airs inquisitoriaux ; il juge, il prononce du haut de son tribunal. Comme en intermède, il se permet de jouer avec la grammaire et de nous ramener à l’école avec une grâce qui sent d’une lieue le canapé doctrinaire. Il est beau surtout quand sa loupe découvre une coquille égarée, une faute di impression échappée au prote ou à l’auteur. Dans ces moments M. Lenormant ne se sent pas de joie; la transposition d’un mot ou d’un signe typographique lui donne de l'esprit au moins pour deux membres de phrase.
Ge AN Il la note, il la signale, il la retourne comme un poignard de carton dans une plaie pour rire. Aussitôt le sic magistral $urgit entre deux guillemets comme le deus ex machinà. Le Correspondant adopte le sic, sic; la Revue de Louvain autorise M. Moeller à äbuser de l'interrogation. Presque à toutes les pages, ce point ? apparaît comme un piége tendu à l’auteur ou comme une difficulté que le critiqué n’osant résoudre daigne soumettre au public. Ces deux manières d’exprimer leur jugement représentent assez bien la position que les deux professeurs ont prise dans le débat. L'un, qui n’est hostile que par ricochets, affirme en véritable néophyte; l'autre, qui dissimule encore, se couvre d’un point interrogatif, afin de révoquer en doute, par un seul trait de plume, et le récit et les so ments.
Mais, tandis que M. Lenormant se mettait à da chasse des erreurs typographiques, et qu’il poussait contre elles son terrible sic de guerre, il en laissait échapper pour son propre compte dans le même article. Il dénonce avec son sic les seules mobiles du gouvernement, afin de révéler à tous que mobile est du masculin; puis, au même instant, il écrit sous les yeux de la novvelle censure avec deux vo accusateurs, et le magister ne se gêne pas pour nous offrir de pareilles preuvres de son savoir faire. Ce n’est pas tout; à chaque page on pourrait trancher comme lui du pédant. Ce qui deviendrait moins aisé, ce serait de rencontrer autre part que dans les écrits de M. Lenormant, des phrases plus bardées de constructions vicieuses que celle-là, choisie entre mille.
«M. Crétineau-Joly avait suivi dans son premier ouvrage l'opinion la plus grave et la plus sûre (sic), et sur (sic, sic) l'acte qui couvrirait Clément XIV d’une tache ineffaçable, s’il était prouvé, C "est-à- -dire sur (sic, sic, sic) l'existence d’un arrangement simoniique par lequel’ Ganganelli aurait acheté l'influence malheureusement prépondérante des cours sur (ste, sic, sic, sic) le sacré collége, moyennant un engagement d’abolir la société de Jésus, il s'était exprimé, avec une mesure
AE qui laisse déviner, à ce qu’il nous serble, l'influence dés meilleurs conseils. » |
Ce n’est pas tout. M. Lenormant, si âpre à la curée, et qui compte avec une rigueur aussi peu mathématique que possible le nombre de lignes forcément passées de l’histoire de la Compagnie dans Clément XIV et les Jésuites, à sans cesse à sa disposition deux poids et deux mesures. Je suis à ses yeux un bien grand coupablé qui compromet les Jésuites et les beautés de la langue française, telle qu'il l'applique dans ses plus heureux moments; mais ce n’est pas à la seule expression de la pensée que M. Lenormant se décide à faire la guerre. Il va plus loin; il s’en prend à la pensée elle-même. J'ai osé, sauf meilleur avis, dire quelque part que « la justice était la seule charité permise à l’histoire. » Le rédacteur en chef du Corres pondant vitupère cette idée, il l’enchâsse dans une raillerie. On sent que son courroux est prêt à déborder à la page 326; quand tout à coup, à la page 447 (Revue politique), on trouve que ce même M. Lenormant ne se gêne en aucune façon pour contrefäire la pensée mise en interdit. Le professeur est livré à ses seules impressions, il n’a pas d'engagement pris d'avance pour tout censurer, comme son pédagogue de Louvain, et il s’écrie: « La charité ! C’est la grande ressource des oppresseurs et des calomniateurs pris en flagrant délit d’attentat contre leurs semblables. Ne lit-on pas tous les jours que saint Grégoire de Nazianze et saint Cyrille ont manqué de charité envers Julien l'Apostat?... »
Sur ce simple rapprochement on peut juger de l'équité du professeur de Sorbonne en retraite. C’est toujours ainsi qu'ii procède, et on devine que nous ne pouvons pas longtemps marcher à travers les chausse-trappes grammaticales et les sauts de loup classiques que M. Lenormant à la cruauté de tendre sous les pieds de ses infortunés lecteurs. Un exemple seul suflit et de reste pour daguérréotyper ce redresseur des torts faits à l'orthographe ou à là larigue ; mais en laissant le Vaugelas à ses péchés, poursuivons le doctrinaire dans les