‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 34 sur 36 · QE · texte numérisé non relu

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de grandes, d'irréparables fautes et pendant le conclave et pendant son pontificat. Il a été débile lorsqu'il se croyait fort ; il s’est vu le jouet des princes, parce qu’à l’aide desa ruse italienne il s’imagina qu'il pourrait les leurrer. L’ambition l’a égaré. Victime de la position qu’il s’était faite, il a encouru l'éloge des ennemis de l'Unité, éloge qui, pour un prêtre, pour un évêque, pour un pape surtout agissant dans la plénitude de son autorité apostolique , est la plus flétrissante des condamnations. Ce pape, dont le nom ne devient populaire que dans les moments où le Siége Romain est battu en brèche; ce Ganganelli, déifié toutes les fois:que les révolutionnaires s’affublent d’un air de componction pour arriver plus vite à leurs fins, je l’ai représenté aux prises avec les calamités qu'il accumulait autour de la chaire de Pierre ; j'ai eu pour lui la pitié que ses vertus privées et ses malheurs devaient inspirer. De ce sentiment à la désertion de la justice, il y a loin. La mémoire de Clément XIV avait toujours été attaquée, toujours glorifiée sans preuves déterminantes. Aujourd’hui l'opinion publique peut, en sûreté de conscience, instruire ce grand dre Quand le temps sera venu , je dirai le reste.

Quoi qu'il arrive, il faut qu’il soit bien acquis à l’histoire que le Contemporaneo a sciemment menti, lorsqu'il a prétendu que,-par mon ouvrage, je voulais invalider l'élection de Clément XIV. Cette pensée ne m'avait jamais préoccupé. Si des documents que j'ai mis en circulation, il était ressorti pour moi la preuve que Ganganelli fut simoniaque à un degré plus ou moins coupable, j'aurais raconté les faits à sa charge comme j'ai raconté ses petits complots et ses pauvres finesses. Je me suis arrêté là où le pied me manquait, là où les pièces à l'appui faisaient défaut; pourquoi le Contemporaneo va-t-il au delà ? |

Il y a eu tentative de simonie de la part des ambassadeurs , des ministres et des cardinaux espagnols. La terreur, l'intrigue et les séductions de famille ont assiégé quelques cardinaux au Conclave. Ganganelli a été entraîné par l'ambition au delà de

ses devoirs et de ses-vœux les plus secrets ; il a désiré la papauté, croyant peut-être désirer une œuvre bonne à la Chrétienté ; il a pris un engagement tel quel. Si cela ne constitue pas la simonie — et nous le croyons fermement — ajoutons néanmoins qu’une pareille manière d’agir dans un prince de l'Eglise touche de bien près au scandale et à la corruption. Ajoutons encore que les paroles du cordelier au cardinal Castelli, paroles qui lui valurent les suffrages de la majorité, sont un témoignage de fourberie que tout le monde condamnera. M. Lenormant peut donc, sans crainte, professer la doctrine suivante: « Lorsqu'on étudie l’histoire de l'Eglise dans ses sources authentiques, après avoir écarté toutes les calomnies intéressées, on trouve encore bien des marques de faiblesse de la part des souverains pontiles ; car saint Pierre lui-même a été faible, et l’histoire des papes est la reproduction indéfinie du caractère que l'Evangile attribue au chef des apôtres. Mais les crimes, et parmi les crimes celui qui souille le plus le caractère sacerdotal , la simonie, c’est une question de savoir si jamais la chaire de saint Pierre en a été atteinte. »

Le professeur de Paris ne tranche pas la question de simonie; sa phrase même indique que jamais ce crime n'atteignit la chaire de saint Pierre. C’est un beau sentiment, Par malheur M. Moeller, comme tout bon universitaire, a fait son petit livre classique, pain quotidien prélevé sur la jeunesse, et le crime que M. Lenormant met en doute aux yeux des hommes mürs, M. Moeller l'enseigne aux enfants avec une crudité de tons qu’un vieux levain de protestantisme peut seul faire excuser. On lit, en effet, dans l'Histoire du moyen âge, par J. Moeller (1) : « Les comtes de Tusculum songèrent alors à fixer le pontificat dans leur famille, ét lorsque Jean XIX mourut, son frère le comte Albéric parvint à faire élire son fils, qui prit le nom de Benoît IX. Ce pape se déshonora par le

(4) Histoire du moyen âge, par J. Moeller, docteur, etc. (2° édition de Louvain, pages 290, 291).

déréglement de sa vie au point d’exciter l’indignation du peuple.. Plusieurs révoltes éclatèrent, et un antipape s'éleva dans la personne de Sylvestre IL. Enfin Benoît abdiqua par le conseil de l’archiprêtre Jean, homme pieux et de mœurs irréprochables. Pour mettre un terme à ces désordres, et afin d'empécher que le pontificat ne fût de nouveau à la merci des comtes de Tuseulum, Jean se détermina à se faire élire lui-même, en distribuant de l'argent parmi les électeurs. Quoique parvenu au trône pontifical par une voie si peu légitime, Grégoire VI travailla pourtant avec énergie au rétablissement de l’ordre à Rome, et à l'abolition desabus qui s'étaient introduits dans la discipline ecclésiastique. Cependant, comme il avait obtenu lui-même sa dignité par la simonie, il ne put extirper un usage aussi commun alors qu'il était criminel. » | |

Mettra d'accord qui pourra les deux graves aristarques; L'un ne croit pas à la simonie; l’autre, en professeur chargé de former le cœur et l'esprit de la jeunesse catholique, dit et soutient que la simonie fut « un usage aussi commun alors qu'il était criminel. » Et ce n’est pas la seule énormité que se permette l'avocat patenté de Clément XIV. Clément XIV est pour M. Moeller un pontife vénérable; Grégoire VI, qui fut un des plus illustres restaurateurs de Rome chrétienne, se verra toujours simoniaque sans preuve. Mais Grégoire VI ne supprima pas les Jésuites. Il n’a donc aucun droit à la vénération de la Revue catholique de Louvain.

Ici devrait s'arrêter ma tâche ; le Contemporaneo, la Revue de Louvain et le Correspondant , auxquels la Démocratie pacifique est venue prêter l’appui assez compromettant du phalanstère, ne l'ont pas permis. Avec des intentions dont je n'ai pas besoin de scruter la malice réfléchie, ils ont voulu tirer, des quelques phrases qui terminent l'ouvrage, tout un complot contre PieIX. En finissant de raconter la destruction des Jésuites et les faiblesses accompagnées de honte qui signalèrent cette catastrophe religieuse, j'avais dit : « L'Europe peut avoir encore à redouter l’aveuglement de quelques princes, la corruption de

mu A leurs ministres.et les passions des multitudes que l’on s'efforce d’enivrer du vin de la colère et de l’égoïsme. Fasse le ciel que le monde catholique n’ait plus à gémir sur les funestes condescendances d’un pape! Puissions-nous ne jamais voir sur le trône apostolique des pontifes qui auraient encore le cœur plus grand que la tête, et qui se croiraient destinés à faire triompher la justice et la paix, parce que les ennemis du siége romain les pousseraient de flatterie en flatterie vers un abime couvert de fleurs! » | | |

Le Contemporaneo le premier, avec une exubérance qui, pour toute raison, ne sait que prodiguer l’outrage ou la flatterie, s’est emparé de ce vœu. Ce vœu, sorti des entrailles mêmes du sujet, né au contact du lamentable règne dont le récit s’achevait, a été exploité dans le but de détourner l'attention publique. Le journal romain a lu, dit-il, « ces insolentes paroles avec surprise et indignation ; » il s’écrie après les avoir reproduites : « Si une cause bonne devient mauvaise lorsqu'elle est mal défendue, que dire d’une cause non bonne défendue à force de blasphèmes! » k

Trois points d'exclamation attestent à l’univers les vertueuses colères du journaliste d’au delà des monts.

La Revue de Louvain etle Correspondant s'associent à cette indignation que le chanoine abbé Clavel, flanqué de M. Madsolle, a oublié de partager. Coup sur coup, et dans trois centres du catholicisme, je me vois condamné comme blasphémateur, quand je me croyais tout au plus coupable du délit d’allusion détournée. Mgr Gazzola et son marquis Potenziani ont toujours été si révérencieux en face du siége apostolique, la Revue de Louvain et ses professeurs montrèrent toujours tant de piété filiale à l'égard de Grégoire XVI, que mes paroles leur ont subitement révélé un attentat. Qui sait même si le perspicace M. Lenormant n’a pas trouvé dans ces phrases le germe des combinaisons politiques ourdies par moi pour entraîner définitivement les Jésuites du côté des gouvernements absolus.

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Tout est dans tout, et comme le Correspondant et la Revue de Louvain tendent à devenir une pépinière de petits Torquemada plumitifs mettant la liberté au service de leurs rancunes dévotes, je pourrais bien quelque peu sentir le fagot. Eh! néanmoins, bon Dieu! qu'y a-t-il donc au fond de ces paroles si simples? Il me serait facile, très-facile même, de dire que je n’ai jamais songé à descendre dans les tristes abaissements de Ganganelli pour remonter, par la pensée, jusqu'au souverain pontife actuel, et jamais conçu l’horrible idée de ternir, à l'aide d'une comparaison coupable, les douces, les PES qualités que Pie IX fait aimer sur le trône.

Cette comparaison n’a souillé ni mon cœur ni ma plume: elle n’a pu venir qu'à l'esprit des révolutionnaires, et elle y ést venue. À Rome, au Caffe Nuovo, dans ce caravansérail où l’on règle, où l’on cote, où l’on enrégimente l’enthousiasme et le silence du peuple, le portrait de Pie IX se montre entouré des portraits de Clément XIV et de l'abbé Gioberti. Le Pape qui a le courage de toutes ses vertus est placé sur cet étrange calvaire entre un pontife qui désola la chrétienté par ses faiblesses, et un prêtre que ses haines romanesques ont transformé en écrivain gonflé d’orgueil et d’injustices. Pie IX escorte de Ganganelli et de l'abbé Gioberti! et cela, dans la ville éternelle, et cela, sous les yeux des Romains et des étrangers qui s'indignent à ce rapprochement sacrilége.

Il y a mieux, l'abbé Gioberti lui-même, dans son Gésuita moderno, force saint Grégoire VII et Pie IX à venir faire cor: tége à Clément XIV, car l’idée que j'aurais rougi de concevoir, cette idée qui est un blasphëme, naît à tous les révolutionnaires. Le Gazzola en use et voilà que le Gioberti, son modèle, s’écrie (1), en parlant de Grégoire VIE, de Clément XIV et de Pie IX : « Il me plaît d'unir le nom d'Hildebrand à celui de Clément, parce que l’un commença la succession des papes civils et réformateurs, comme l’autre l’avait fermée avant que

(1) Gésuita moderno, t..5, p. 81.

ro AE surgit celui qui RAPPEAE à égaler ReVAEe et à surpasser sa gloire. » |

Ayez donc été aussi intrépide que be VIL, soyez de réformateur comme Pie IX pour vous trouver inopinément sous le poids d’un semblable parallèle,

Je n'aurais qu'à m'en tenir à cette déclaration; elle devrais satisfaire les plus exigeants. Le Pape lui-même, qui a eu la bonté de m’accueillir avec une si paternelle affection, n’en demanderait jamais davantage. Il est juste, il sait apprécier les hommes, et il n’épouse point les passions de quelques obscurs écrivains cherchant à se faire de leur bruyante admiration pour sa personne un titre de progressiste idéologue ou un brevet d’iniquité. |

Mais ces réticences que semblerait me commander une profonde vénération, laisseraient planer quelque incertitude dans mon esprit. Je m’estimerais moins, et si je n’osais pas exprimer toute ma pensée, je n'aurais plus envers le chef de l'Eglise cette confiance qu’un fils dévoué doit témoigner à un bon père.

Eh bien! je ne m'en cache pas. Lorsque, pendant cet hiver à Rome, j'ai vu de près, de trop près peut-être, le mouvement qui emportait ces jaglogtions, italiennes si mobiles, si impressionnables ; lorsque j'ai entendu les meneurs de ce mouvement tromper la population honnête en l’habituant peu à peu à des rêves impossibles, à des chimères de progrès indéfini qui, pour toutes les nations, enfantent la ruine, la honte et la mort; lorsque, la révolution, systématiquement organisée au fond de l'état ecclésiastique, levait audacieusement la tête et couvrait le Pontife d’acclamations et de fleurs comme pour lui dérober le Golgotha qu’en fin de compte on destine à son amour du peuple ; lorsqu'il bénissait ces multitudes à genoux, ces multitudes qui, croyant à leur légitime enthousiasme, obéissaient, sans le vouloir, à un fatal mot d'ordre, j'ai été saisi au cœur d’un de ces pressentiments qui ne, trahissent jamais. On entourait d’hommages ce Pape qui les mérite tous ; : on le suivait avec des cris de joie tumultueuse; on le portait

us. dons en triomphe, mais ce n’était plus là cette ovation, fille du respect, à laquelle Pie IX, plus que tout autre, avait droit par son caractère et par la rectitude de son jugement. À travers ces transports d'ivresse, éclatant à heure dite comme une conspiration, au milieu de cé délire se communiquant comme la fièvre, on se prenait malgré soi à réfléchir. ds

Tout imprégné de ces extases, dont la lave débordait sur le Quirinal, on croyait sentir une main cachée qui, après avoir développé jusqu’au paroxisme les candides et religieuses affections du peuple, s’en faisait une arme pour les tourner contre le Saint-Siége. On se demandait pourquoi ces clameurs sans fin et sans but? Qu'est-ce que c’est qu’un amour plein d’exigences dont les manifestations vont aboutir là où elles prirent naissance, dans une vente de vieux Carbonari ou dans un club de Jacobins en herbe ? Qu’a donc fait lé Pape pour se voir isoler de tous ses prédécesseurs et de tous ses successeurs sur là Chaire apostolique? Que signifie ce : Viva Pio nono solo ! qui retentit à Rome et que les impies répètent aux quatre coins du monde ? Que veulent tous ces Rois-Mages de la tribune ou de la presse révolutionnaire apportant aux pieds du nouveau poritife l’or, la myrrhe et l’encens de leur déisme, de leur moqueuse indifférence ou de leurs calculs politiques ?

Jusqu’à présent ils furent fidèles à leur haine pour lé Catholicisme ; ils Ont profané son culte, outragé ses ministres, brûlé ses temples, maudit ses sectateurs. Pas un pape, pas un évéque, pas un prêtre n’est sorti intact de ce laminoir philosophique où toutes les vertus se transformaient en vices, où toutes les œuvres, les plus populaires comme les plus pieuses, devenaient des crimes. Et voilà que sans transition la face des choses s’embellit, quand les hommes restent les mêmes. Il n’y à qu'un pontife de plus au Vatican, un pontife dont la charité est un de ces spectacles merveilleux que Rome montre à la terre depuis dix-huit cents ans, et, sous le coup de cette popularité, le Pontife sourit à travers ses larmes. Il veut le bonheur de ses sujets, il l’opère graduellement, il améliore, il réforme ;

RU, ro mais les impatiences qui débordent autour de lui tendent à changer son action bienfaisante en brandon de discorde. On l'adore à condition qu’il subira le joug de tous les enthousiasmes; et en le voyant passer sous ces tonnèrres d’acclamations, de sinistres terreurs agitént l’âme des vrais catholiques. On parle de Louis XVI de a papauté, on craint des catastrophes, on s'interroge avec anxiété; souvent on se prend à maudire les révolutions qui désignent pour premières victimes les princes qu’une généreuse pensée d'humanité porta à travailler le plus efficacement au bonheur de leurs semblables, |

Les bons en Italie, à Rome surtout, sont en immense majorité; mais, ainsi que les honnêtes gens de tous les pays, ils’ se laissent dominer par l'audace des méchants. Les bons gémissent dans l’intérieur de leurs familles, ils prévoient, ils déplorent le mal qu’ils pourraient empêcher en se jetant dans la mêlée, comme les Vendéens de 1793, comme les glorieux paysans de la Suisse en 1845, et le mal devient loi. La révolution, qui abuse de toutes choses, même du respect et de l’amour, conspire sous toutes les formes. Quand elle règne, les bons qui n’ont pas su se défendre, se drapent dans leur vertu comme les vieux sénateurs du temps de Brennus et ils attendent la mort. Ils sont béaux pour mourir quand ils auraient pu être sublimes pour vaincre et sauver l’ordré social. Cette inertie des bons, centupléé par les mille rumeurs stupides que les méchants propagent, a souvent perdu les meilleures causes. Nous croyons que la ville éternelle n’en est pas encore à ce point; elle a une perpétuité mieux établie que celle des gouvernements terrestres; mais il ne faut pas permettre qu’on puisse la menacer.

C'était à la vue des Romains béni à étre libres, et dans le même moment forcés de bégayer des paroles de proscription, que de telles idées absorbaient mon esprit. En présence de ces entraînements dont la plus grande partie des citoyens ne calculait pas la portée, à la vue de cet ostracisme frappant tous ceux qui, la veille, étaient, ainsi que le cardinal Gizzi,

— À8S — salués comme des génies réformateurs, et le lendemain jetés aux gémonies des rétrogrades, je disais avec Smollett, un historien qui, comme tout bon anglais, ne fut jamais hostile aux révolutions : « C’est une conséquence funeste de tous les appels faits à la multitude en matière de gouvernement, que les premières mesures raisonnables et modérées soient toujours dénaturées par des enthousiastes ou des intrigants. Des hommes ou malintentionnés ou fanatiques se mettent à la tête de la populace, et acquièrent un ascendant dangereux; et comme ils manquent de la prudence ou de la probité nécessaire. pour diriger un peuple égaré, des causes insuffisantes en apparence, et méprisables dans leur origine, sont suivies de plus terribles effets (1). » 6

J'ai été longtemps, je suis encore sous cette re impression. Je donnerais ma vie pour la voir rester à l’état de rêve, et elle y restera certainement, car les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre Rome. En achevant le pontificat de Clément XIV, cette impression s’est fait jour presque malgré moi. Je l'ai abandonnée à la justice de Pie IX comme un respectueux témoignage de ma sincérité. Je les ai expliquées, ces paroles, dans le sens que je n’ai pas cessé de leur attribuer. Maintenant est-ce bien là un blasphème? n'y a-t-il donc point quelquefois plus de sage vénération dans l'erreur même de la franchise que dans toutes ces immondices de flatteries dont on essaye, mais en vain, de souiller la chape pontificale. J'ai exprimé une douloureuse sensation que je ne suis pas le seul à avoir éprouvée. Je l’ai exprimée commeje la ressentais, et cette allusion serait un forfait aux yeux du Contemporaneo? passe encore pour celui-là; elle pouvait contrecarrer ses projets. Mais que le catholique Correspondant soit tenté, comme il le dit lui-même, de partager l’indignation de ces derniers nés de Ja presse, qui minent le pouvoir tout en flat-

(4) Histoire d'Angleterre depuis la révolution de 1688, par Smollett et Adolphus, t. x, p. 168.

Re tant ses dépositaires avec la plus humble des obséquiosités italiennes, c'est cette tentation de M. Lenormant qui ne sera jamais prise au sérieux. ÿ M. Lenormant, quoique doctrinaire n'est pas satisfait. Il veut tuer sous un article le livre qui se garda bien de naître dans le giron du Correspondant. Nous nous rendons compte de ce sentiment que, Dieu merci, nous n’avons jamais éprouvé. Afin de faire de cet académicien des inscriptions un aristarque impartial, cela ne suflit pas. Pour que M. Lenormant püt, sans trop de déloyauté, s’indigner de mes inoffensives allusions, que je rétracte de tout cœur si elles ont porté plus loin que ma pensée, il faudrait qu'il n’eût jamais jeté une plume téméraire à l'arche sainte. Il faudrait qu'il ne fût pas venu, sans motif. comme sans pudeur, insulter à la mémoire du Pape qui, dans le modeste évêque d’Imola, devina le cardinal Mastaï, et dans le cardinal Mastaï son successeur sur la chaire de Pierre. Il faudrait que ce vénérable Grégoire XVI, dont le pontificat laborieux laissera dans les annales de la Chrétienté une si lumineuse trace, n’eût jamais été outragé même par M. Lenormant. Ce fils de l'Eglise, qui veut faire honorer sa mère, tant qu’il ne juge pas à propos de l'attaquer lui-même , n’a-t-il donc jamais eu des paroles d’injustice ou de blâme pour les papes ?

- Quand les révolutionnaires des Etats pontificaux dansaient sur le cadavre du vieux Grégoire qui, peu de mois avant sa mort, avait fait triompher son courage désarmé de la force majestueuse du czar; quand, au milieu de leurs farandoles impies, ils désignaient le camaldule en tiare sous le nom d’/ Cane, était-ce bien au Correspondant si pudibard qu’il appartenait de se mêler à cette plèbe qui s'enivrait d’amnistie tout en ne pardonnant à personne ? Un journal sérieux devaitil marcher sur les traces de la Feuille éternelle, triste avorton de l’orgueil en démence, et où M. Madrolle anathématise Grégoire XVI, parce qu’en le voyant, en l'entendant surtout,

le sage pontife se sentit pris d’un fou rire?

— Hi

Le 10 septembre 1846, et alors M. Lenormant semble s'excuser d’avoir tant tardé à blasphémer , le 10 septembre donc, il traînait au tribunal de ses enthousiasmes pour Pie IX, le dernier chef de l'Eglise qui, dans sa tombe solitaire, ne trouva que deux ou trois cœurs reconnaissants. Ecoutez l'indigné de mes allusions : « Oui sans doute, dit-il en parlant de Grégoire, le gouvernement temporel du saint-siége laissait beaucoup à désirer ; il y avait malaise et dissension au dedans, et souvent excessive faiblesse au dehors. » Et plus loin: « Sans doute la persistance du système suivi par le gouvernement de Grégoire XVI a produit dans les légations et la Romagne des résultats fort tristes, ouvert des plaies et nourri des haines privées qui peuvent compter, dès à présent, parmi les plus grands obstacles que rencontrent les généreux desseins de Pie IX. » | | :

Plus loin encore on lit: « Mais, dira-t-on, la réconciliation, à l'espérance de laquelle tous les cœurs s’ouvrirent après la mort de Grégoire XVI, aurait été impossible du vivant de ce pontife. Je ne nie pas dans un vieillard l'influence des anciennes impressions et la persistance des idées. Le mal était grand dans la Romagne. »

Certes, ce ne sont pas là de simples allusions. Ces réprimandes après décès incriminent le prince dans l'essence même de son gouvernement. Elles le montrent opiniâtre dans ses mauvaises idées, sans force à l’intérieur, sans dignité au dehors, incapable de faire le bien, encore plus incapable d’empêcher le mal, et c’est à un Pape que tous ces reproches s’adressent le plus catholiquement du monde. Ce blâme jeté sur son rêgne ne touche en rien au spirituel; M. Lenormant le réserve pour meilleure occasion. Mais moi, par le vœu timide que j'ai exprimé, est-ce que par hasard j'aurais porté atteinte au pouvoir des Clés? Aurais-je à mon insu essayé de rompre avec l'Unité soit en paroles, soit en action? Pas du tout. J'ai fait de la politique votive, comme M. Lenormant , la Revue de Louvain et le Contemporaneo font de la politique de ré-

er Or = crimination, et je n'échappe à la fureur de l’un que pour tomber sous la férule des autres.

Je n'ai pas dit comme Voltaire : On doit respect aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité. Cet aphorisme, qui m'a paru toujours un pompeux non-sens, exploité par la crainte et la cupidité, j'ai osé le modifier pour mon compte. J'ai pensé que les vivants, rois ou papes surtout, avaient assez, peut-être trop de flatteurs voués à les chanter ou à les aduler, et qu'il n'était pas besoin d’en grossir le nombre. Voilà mes blasphèmes. Je ne demande pas à Pie IX de me les pardonner. Il n’est point critique de sa nature, et il a dans son cœur des trésors de miséricorde. Puisse-t-il aussi facilement se défendre des servilités enthousiastes du Contemporaneo, du Rappel, de la Revue de Louvain et du Correspondant, qu’il a oublié le crime que je n’ai pas voulu commettre, et qui, en réalité, n’a été commis que par mes censeurs. .

Nous avons, sans acrimonie comme sans partialité, résumé et examiné les différentes accusations lancées contre le livre de Clément XIV et les Jésuites. Ce n’était pas assez pour ce malheureux pontife d’avoir laissé en épaves sur la terre tous les documents qui devaient compromettre sa mémoire; il a fallu qu'il subit par de cruels tloges la dernière humiliation due à ses injustices. Pour combler la mesure, Ganganelli s’est vü, quoique mort depuis soixante-tréize ans ; embaumé dans le dernier roman de l'abbé Gioberti. Parlons donc un peu de ce prêtre. | |

Il y à en Europe une ville où, tout à coup, au milieu de la paix universelle, des cris sinistres se firent entendre. C'était une populace ivre d’athéisme, dévorée de la soif du pillage, qui aboyait après la Providence et traduisait par les plus néfastes paroles les plus cruels sentiments. Dans les rues épouvantées on l’entendait hurler : À bas le bon Dieu ! on la voyait se dresser sanglante et avinée, et vocilérer des menaces de : Mort à tous ceux qui ont des domestiques !

Ces rugissements, dernière expression du communisme,

D retentissaient à Lausanne en 1845. À partir de ce jour, Lausanne devint le lieu de plaisance, l'asile de prédilection de l'abbé Vincent Gioberti.

Il y a dans cette ville une espèce dé triple apostat; un moine qui à renié son ordre, un prêtre qui a renié son sacerdoce, un chrétien qui a renié son Dieu. Afin de corrompre par la parole écrite ceux qu’il n’a pu tromper par son exemple, ce moine, ce prêtre, ce chrétien a tout sacrifié pour se mettre aux ordres de l’immoralité gouvernant le canton de Vaud. Il s’est fait typographe, c'est-à-dire on lui a imposé la mission de propager par la presse les œuvres dont la seule idée était une débauche de l'intelligence, un calcal du mensonge, un aveuglement de l’esprit ou une dérision de la justice. C’est à laporte derrière laquelle un pareil être vit entre sa femelle et ses petits que l’abbé Gioberti, renonçant à l'hospitalité que lui accordait à Bruxelles un prêtre concubinaire, est venu a un manuscrit sous le bras. \

Ce manuscrit était une insulte en cinq volumes à la vérité historique, à la philosophie, à la religion, au bon sens; il devait être, il fut accueilli avec une joie indicible. Les presses de l'apostat se mirent sur-le-champ à reproduire l’œuvre de lecclésiastique qui à le moins-possible les allures du bon prêtre. Le (résuita moderno, sorti de cette officine de scandales, essaye de se faire jour dans le monde. Aux uns il parle de liberté comme les adeptes de l’école de Lausanne voudraient l'appliquer ; aux autres il enseigne le mensonge politique et l'erreur religieuse ; sur tous il essaye de distiller le venin de: ses. doctrines et e fiel de ses inimitiés. |

Le Gésuita moderno, ainsi que son titre l'indique, pes plus ni moins qu’un pamphlet en cinq lourds volumes, véritable réchauffé de toutes les accusations sans preuves, de toutes les folles imaginations qui, dans ces derniers temps, passèrent par la tête des Michelet, des Sue et des Quinet. C'était le désordre de l'esprit, présenté souvent avec le prestige du style, avec la verve du maniaque et la grandiose enflure d’un poétique

fanatisme. L'abbé Gioberti a soumis ces caprices du feuilleton français ou de l’improvisation des chaires universitaires à son intarissable faconde. Allongeant sans idées comme sans frein l'étroit champ de bataille qu'il avait choisi, il est parvenu à effrayer la curiosité et à ne pas même voir accorder à son œuvre l’aumône de ce banal retentissement di Fe les partis extrêmes ne refusent jamais. |

- Get ouvrage, conçu dans l'injustice, aurait été dévoué à la stérilité par la raison publique. Il est à tout jamais condamné au silence par l'ennui qu'il provoque. Il avait pour but avoué de tuer sous lui là Compagnie de Jésus. Le canon à mitraille que chargeait une colère d'enfant furieux n’a pas porté coup. L'abbé Gioberti était depuis longtemps impuissant à faire le bien; le voilà qui a beau s’échauffer dans la solitude, se passionner à froid, aiguiser les poignards qui lui tombent sous la main, il est, il restera impuissant à faire le mal. On mesure l’homme du cœur à la tête, tout cela est vide ; on ne trouve à la place d’un écrivain faisant amnistier ses hardiesses par l’énergie de la pensée ou par le coloris du style qu’un de ces ballons gonflés de redondances italiennes et n’ayant pour tout moteur qu’une fatigante phraséologie. L'esprit français, l’atticisme romain, la fougue napolitaine, le bon sens piémontais, tout lui manque à Ja fois. Ce livre vivra seulement dans la mémoire de l’auteur comme une mauvaise action de plus, que rien ne peut racheter. S'il trouve quelques désœuvrés pour l'ouvrir, nous croyons sans peine et par expérience due ce malheur leur sera compté comme une expiation. |

En France, en Angleterre et en Allemagne, une pareille débauche porte son fruit avec elle. On l’oublie avant même d'avoir pu s’y arrêter; car là on réfléchit, on raisonne et l’on juge. En Italie, il n’en est pas encore tout à fait ainsi. L’abbé Gioberti s’y pose en missionnaire des exagérations politiques ; un exil long, mais mérité, lui a permis de prendre en face de ses compatriotes un air de victime. Il avait besoïn de se grandir à leurs’ yeux ; il les a flattés bassement. Son Primato mo-

ut mn

rale et civile degl Ttaliani, enfant bâtard de notre chauvinisme français, restera comme le type de l’adulation marchande et de la servilité populacière. L'idée fondamentale de cette amplification qu’un écolier de rhétorique, même italien, n'aurait pas osé risquer, c’est que les descendants des vieux maîtres du monde le dominent encore par le génie comme ils pourront le dominer plus tard par la gloire des armes. Cette thèse, pardonnable dans les colléges;, a inspiré à l’abbé Gioberti des pages où l’amour du sol natal se guinde jusqu'au lyrisme dans les mots, lyrisme sans profit, sans enseignement ; sans avenir, mais qui, en fin de compte, avait son charme d’innocence par sa fatuité même.

On ne voit guère en effet l'Italie qu’à travers le prisme des âges passés : pour les uns c’est la patrie du soleil, des ruines et des fortes émotions, le champ de bataille qui à fécondé la liberté en’ poétisant ses excès; pour les autres, elle apparaît comme la source où va s’abreuver l’orgueil national. En contemplant ses monuments toujours debout, en trouvant ses géants de l'antiquité et du moyen âge admirés par tous les siècles, l'Italien à le malheur de se croire identifié avec ces immortalités devenues le patrimoine de tous les pays , la lumière de tous les temps. Il se berce de l’idée que des Cicéron, des César, des Virgile, des Dante, des Rienzi, des Colonna, des Michel-Ange et des Raphaël futurs, peuvent encore naître de cette mère aux mamelles toujours puissantes. 1l aime dans sa misère à se draper en Scipion méconnu, et sur le Forum romain, où l’on n’entend mugir que le bœuf pesant d’'Ostie, il essaye de reconstruire par le souvenir cette magique dualité si souvent révélée au monde étonné par ces quatre lettres de l'alphabet : S. P. Q.R., Si peu ques gen, selon l'interprétation de l’abbé de la Mennäis. :

Le sénat et le peuple romain ont dinar comme les villes et les royaumes annexés à l'empire. Le peuple, qui a tout divisé, qui a tout détruit, a été divisé et détruit à son tour. L'Italie avait conquis le monde; elle a été brisée, quand le monde s’est

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