‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine de ce livre. — Les documents inédits qu'il renferme. — Situation des esprits en

Europe. — La Compagnie de Jésus en face des adversaires de l’ordre social, — Tous ont pour premier but la destruction des Jésuites. — Le marquis de Pombal à Lisbonne, — Son caractère, — Il est protégé par les Jésuites. — Il domine le faible Joseph Ier, — Ses mesures et son arbitraire. — Il règne sur le roi en lui faisant peur de complots chimériques. — Pombal comprend que, pour rester seul maître de la position , il faut éloigner les Jésuites. — Il cherche à détacher ie roi des Pères de l'Institut. — Exil des PP, Ballister et Fonseca. — Causes de cet exil. — Monopole administratif. — Trem-— blement de terre de Lisbonne. — Courage de Pombal et des Jésuites. — Charité du P. Malagrida. — Le roi revient de ses préventions contre la Société. — Pombal sans intelligence avec la secte encyclopédique. — Différence de leurs plans. — Pombal rêve d'établir une espèce de religion anglicane en Portugal. — Il attaque la Compagnie de Jésus dans ses missions. — Traité d'échange entre l'Espagne et le Portugal. — Les sept Réductions de l'Urnguay et la colonie del Santo-Sacramento. — Motifs de cet échange. — Les mines d’or des Jésuites, — Les deux cours chargent les Pères de préparer les Néophytes à l'émigration. — Les PP. Barreda et Neydorffert. — Les Jésuites, au risque de perdre le Christianisme et leur popularité, obéissent à l'injonction. — On les accuse de soulever les Indiens. — Concessions qui deviennent funestes. — Leur obéissance les compromet dans les deux camps. — Les Néophytes se révoltent. — Proscription des Jésuites au Maranon. — Les Indiens sont vaincus parce qu’il n’y a pas eu accord entre eux. — Expulsion des Jésuites. — On se met à la recherche des mines d’or. — Il est démontré qu'il n’y en a jamais eu. — Pombal pamphlétaire contre les Jésuites. — Les rois d'Espagne Ferdinand VI et Charles III font brûler son ouvrage. — Dom Zevalos et Guttierez de La Huerta, — Les Jésuites disculpés par les autorités espagnoles, — Leur éloge des Réductions du Paraguay. — La timidité des Jésuites enhardit Pombal. — J1 demande à Benoît XIV un bref de réforme. — Benoît XIV et le cardinal Passionei. — Le capucin Norbert protégé par Passionei. — Le commerce des Jésuites au Paraguay et dans les Missions. — Ce que c'était que ce négoce. — Edit de Philippe V qui l’approuve. — Pombal s’imagine que les Jésuites ont dévié de leur Institut. — Il prétend les y ramener, — Benoît XIV mourant se laisse forcer la main, et signe le bref de visite et de réforme. — Le cardinal Saldanha et Pombal, — Les Jésuites, confesseurs du roi et des infants, enlevés de la cour. — Le provincial Henriquez et le général de l’ordre enjoignent de garder le silence et d’obéir., — Mort de Benoît XIV. — Saldanha exerce des pouvoirs périmés. — I1 condamne les Jésuites comme convaincus de commerce illicite. — Election de Clément XIII. — Son caractère. — Le général des Jésuites, Laureut Ricci, se plaint du cardinal Saldanba et des mesures prises sans contradicteurs. — Exil des PP. Fonseca, Ferreira, Malagrida et Torrez. — Le P. Jacques Camera, — Attentat à la vie de Joseph [er, — Le marquis de Tavora accusé. — Après trois mois de silence, on l’arrête avec sa famille. — Motifs secrets de la colère de Pombal contre les Tavora.

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— Letribunal de l'Intonfidence présidé par Pombal, — Les Tavora à Ja question. — Le duc d’Aveiro dans les tortures s'accuse lui-même, — Il accuse ses parents et les Jésuites. — Il se rétracte. — Supplices de ces familles. — Arrestation de huit Jésuites. — Malagrida, Mattos et Jean-Alexandre condamnés à mort. — Les autres Jésuites en suspicion. — Manifeste de Joseph Ier aux évêques portugais. — Deux cents prélats catholiques protestent contre cet écrit. — On enlève les Missionnaires de toutes les Réductions. — Faux bref pour l'expulsion des Jésuites du Portugal. — Pombal en fait partir un premier convoi pour les Etats pontificaux. — Les Dominicains de Civita- Vecchia les accueillent. — Le cardinal Saldanha cherche à gagner les jeunes Jésuites. — Pombal, débarrassé des Jésuites, s'occupe de son schisme national, — Le libraire Pagliarini et l'ambassadeur portugais à Rome. — Pagliarini et ses pamphlets, — Les imprimeries clandestines de la diplomatie. — Récit de Pagliarini. — Moyens qu’il emploie pour répandre ses œuvres contre le Saint-Siége. — Le cardinal André Corsini, colporteur de mauvais livres. — Il est pensionné par la cour de Lisbonne. — Le P. Malagrida, condamné comme régicide, est brûlé comme sorcier. — Son jugement par linquisition , dont Pombal est le créateur. — Proscription de la Compagnie de Jésus en Portugal. — Les Jésuites prisonniers. — Lettre du P. Kaulen. — L'exemple de Pombal encourage les adversaires de la Société. — On ressuscite toutes les vieilles calomnies, — On invente un P. Henry brûlé à Anvers. — Ambroise Guis et son héritage. — Faux arrêt du conseil. — Les Jésuites condamnés à restituer huit millions. — Le P, Girard et Catherine La Cadière. — La jeune fille illuminée et le Jésuite crédule. — Intrigue des Jansénistes. — Le parlement d'Aix acquitte le P. Girard. — Le P. Chamillard mort appelant de la bulle. — Les miracles faits à son tombeau. — Le P. Chamillard ressuscite. — Sa lettre.

Depuis le jour où les rois et leurs ministres se liguèrent avec les sophistes du dix-huitième siècle pour détruire la Compagnie de Jésus, il n’est peut-être pas un écrivain en Europe.qui, de près ou de loin, ne se soit occupé de ce grand fait historique. Quand, par son bref Dominus ac redemptor, le souverain Pontife Clément XIV eut sanctionné les décrets d'expulsion que venaient de rendre les cours de Portugal, de France, d'Espagne et de Naples, cet ostracisme.se trouva consacré au nom du Saint-Siége; mais la preuve que la cause avait été perdue sans que le procès fût jugé, cest qu'elle est toujours pendante au tribunal de l’opirion publique. Les historiens et les diplomates, les philosophes. et les utopistes, les catholiques et les protestants, tous, avec des pensées de louange ou de blâme, avec des déceptions ou des espérances que l’on dissimulait ou que l’on proclamait, tous ont cherché à expliquer ce qui jusqu'à cette heure était resté inexplicable.

À des époques diverses, d’Alembert et l’abbé Proyart, le

ET LES JÉSUITES. 3 comte de Villegas et Tosetti, de la Congrégation des Ecoles Pies, Stark et le capucin Norbert, Christophe de Murr et Coxe, Lacretelle et Saint-Victor, Sismondi et Schæll, Ranke et Gioberti, le comte de Saint-Priest et M. Collombet sont venus les uns à la suite des autres, et avant ou après de nombreux éerivains pour ou contre, apporter leurs inductions soit pour accuser soit pour justifier les Rois et le Pape. Les Jésuites euxmêmes, qui avaient un si puisssant intérêt à chercher, à trouver, à proclamer la vérité, si elle devait leur être favorable, n'ont pas mieux réussi que les autres dans la manifestation de cet étrange mystère. Leurs ennemis s’efforçaient par tous lés moyens possibles de faire un glorieux piédestal à Ganganelli. Ils lui prêtaient des vertus philosophiques, comme Carracioli ou M. de la Touche lui ont fabriqué une correspondance.

Les jansénistes et les avocats, les incrédules et les indifférents, les révolutionnaires et les mauvais prêtres ont couvert son nom d’une auréole d’immortalité. On les à vus lui frapper des médailles et payer l'enthousiasme que son image leur inspirait. Îl s’en est même rencontré qui, après l'avoir fait tuer par le poison des Jésuites, voulurent lui ériger des autels. Le bonheur de voir briller un pape au nombre de leurs complices aveugla leur intelligence; ils impostrent silence à des rêves antichrétiens pour bénir la mémoire de Clémenti V. Il fut le pape de leur choix, et pendant cette ovation sans aucune intermittence, les catholiques n’osèrent qu'à peine produire leurs doutes, qu’ils enveloppaient de toutes les formules du respect. Ils ne savaient que ce que les autres surent avant eux ; ils le disaient pour l’acquit de leur conscience ; mais ils le disaient en tremblant, comme d’honnêtes écrivains qui craignent de calomnier en mettant leurs soupçons à la place de la vérité. 4 ue |

La vérité sur la destruction des Jésuites était hier encore un problème insoluble. Les adversaires de la Compagnie prenaient à tâche de faire l’apothéose du bref Dominus ac r7<

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demptor , tout en noyant leur récit dans des éloges imposteurs. Les amis de cette même Compagnie, retenus par la vénération due au Siége apostolique, reculaient d’effroi ou se cachaient derrière d’inoffensives réticences, lorsqu'il fallait juger celui qui sur la terre fut le successeur des Apôtres. Cette singulière position amena dans les esprits un désordre qui n’a jamais été favorable à l'équité. Les enfants de saint Ignace de Loyola avaient de justes sujets de plainte contre Ganganelli ; mais leurs devoirs de religieux , leur charité de prêtre s’opposaient à des pensées, à des recherches, à des manifestations qui, en satisfaisant leur conscience de Jésuite, allaient porter atteinte à la dignité du suprême sacerdoce ; ils se résignèrent au sitence. Ceux qui, poussés par le désir de rappeler les vertus et les malheurs de leurs frères, racontèrent les événements de la suppression , ne sortirent jamais du cadre tracé ; ils ne jetèrent point de nouvelles lumières sur la discussion.

Il nous est même démontré que, si des documents irréfragables constatant leur innocence fussent par hasard tombés entre leurs mains, les Jésuites les auraient anéantis ou tout au moins voués à l'oubli.

Par un sentiment de pieuse délicatesse, dont les hommes n'auront jamais le secret, les disciples de saint Ignace se seraient crus dans l'obligation de faire ce que de moins louables motifs auraient inspiré à leurs adversaires. Pour ne pas susciter de tristes scandales, les uns, la main pleine de leur justification, auraient dérobé à la postérité ces documents vengeurs ; les autres, redoutant de se trouver dans la nécessité d’être enfin équitables , les enfouiraient au plus profond de l’abime, car ce n’est pas un pape qu'ils aiment, qu’ils honorent dans Clément XiV, c’est l'ennemi de la Société de Jésus.

Par mes principes, par ma position, et surtout par mon caractère, je n’appartiens à aucune de ces deux catégories. Je suis un écrivain qui aime la justice ; et la justice, c'est la seule charité permise à l’histoire. |

Pendant un voyage que je viens de faire au nord et au midi

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ET LES JÉSUITES. 5 de l’Europe, — voyage dont bientôt j'expliquerai les causes dans un livre entièrement politique, — la Providence m'a mis à même de juger sur pièces inédites les trames occultes qui amenèrent la suppression des Jésuites. Au milieu d’une foule de documents appartenant à tous les âges et à tous les pays, documents que j’évoquais, que je trouvais ou que l’on s’empressait de m'offrir d'ici et de là pour d’autres travaux ébauchés, il s’en rencontrait quelques-uns ayant trait à la destruction de l'Ordre de Jésus. Comme historien de Ia Compagnie, j'étais intéressé à approfondir ce qu’il y avait de réel ou de faux dans les accusations et dans la défense. Ajournant les études que je faisais sur des points presque aussi brülants de l’histoire passée et contemporaine, je voulus aller au fond du mystère qui concernait les Jésuites.

D'investigation en investigation, je glanai presque à la sueur de mon front les premières dépêches. Le reste me vint à souhait et de tous les côtés à la fois. Des correspondances cardinalices ou diplomatiques, des instructions royales ou ministérielles, des témoignages écrits, des lettres qui feraient ouvrir les yeux aux aveugles de naissance s'échappèrent des chancelleries, des archives et des portefeuilles où tout cela était enfoui depuis un demi-siècle. Le conclave de 1769 , d’où le cordelier Laurent Ganganelli sortit pape, s'est déroulé devant moi avec toutes ses péripéties. J'ai pu en compter les gloires, je dois en dire les hontes.

Le cardinal de Bernis, le marquis d'Aubeterre, ambassadeur de France à Rome, le duc de Choiseul, premier ministre de Louis XV, don Manuel de Roda, ministre de grâce et de justice en Espagne, le cardinal Orsini, ambassadeur de Naples près le Saint-Siége , tous ces hommes s’écrivaient chaque jour, afin de se tenir au Courant de l'intrigue qu’en dehors ou qu’en dedans du conclave ils menaient en partie double. Pas une de ces pièces n’a fait fausse route, elles sont en ma possession depuis la première jusqu’à la dernière. Là se lisent, racontées heure par heure; les tentations, les promesses, les scènes

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d'embauchage, et enfin la transaction occulte qui donna un chef à l'Eglise.

J'avais la clef de l’élection de Ganganelli ; j’eus bientôt le secret de son pontificat. Le cardinal Vincent Malvezzi, archevêque de Bologne , était l'agent le plus actif de la destruction des Jésuites. IL dictait à Clément XIV ce qu’il fallait faire pour arriver à ce résultat. Ses lettres, autographes comme toutes les autres, ne laissent pas même à l'esprit le plus prévenu le droit d'incertitude. Autour de ces grands coupables viennent se grouper ceux qui ne purent que les seconder dans leur œuvre. Ici, c’est le cardinal André Corsini ; là, Campomanès, le confident du comte d’Aranda ; plus loin apparaissent Azpuru, Almada , le chevalier d’Azara, Monino, comte de Florida Blanca, Joachim d’Osma, confesseur de Charles III d’Espagne, Dufour , un intrigant français aux gages du Jansénisme , et Nicolas Pagliarini , ce libraire qui, après avoir été condamné aux galères à Rome, est admis en Portugal au rang des diplomates.

En étudiant avec l'attention la plus scrupuleuse tous les documents que ces hommes s’adressèrent, je suis arrivé à la connaissance des faits. J'avais, j'ai encore sous les yeux leurs lettres originales. Elles ont servi de base à ce récit; elles le constituent. Il n’en est à proprement parler que l'expression affaiblie ; car plus d’une fois j'ai dû , en rougissant, renoncer à les suivre dans les épanchements bouffons ou haineux, impies ou immoraux de leur intrigue.

Et cependant lorsque mon travail fut achevé, je m'effrayai moi-même de mon œuvre, car au-dessus de tant de noms qui se heurtent pour se déshonorer les uns par les autres, il en dominait un que la Chaire apostolique semblait couvrir de son inviolabilité, Des princes de l'Eglise, à qui depuis longtemps j'ai voué une respectueuse affection, me priaient de ne pas déchirer le voile qui cachait aux yeux du monde un pareil pontificat. Le général de la Compagnie de Jésus, qui devait, pour tant et de si puissants motifs, s'intéresser aux découvertes que

ET LES JÉSUITES. ‘| je venais de faire, joignait ses instances à celles de quelques cardinaux. Au nom de son Ordre et de l'honneur du Saint- Siége, il me suppliait presque les larmes aux yeux de renoncer à la publication de cette histoire. On faisait même intervenir le vœu et l’autorité du souverain Pontife Pie IX, dans les conseils, dans les représentations dont mon œuvre était l’objet.

D’autres éminents personnages au contraire, envisageant la question sous un aspect peut-être plus hardi, m’excitaient à divulguer le mystère d'iniquité. Ils affirmaient qu'au milieu des tempêtes qui ont battu et qui peuvent encore battre le Siége romain , il fallait nettement trancher les positions; car, disaient-ils, c’est l’inertie des bons qui fait la force des méchants. Ils prétendaient que la Providence n'avait pas imutilement sauvé ces manuscrits précieux de tant de mains ayant intérêt à les détruire , et que puisqu'elle m’en constituait le dépositaire, ce n'était pas pour tenir plus longtemps la lumière sous le boisseau. Afin de m’encourager à ne rien taire, 1ls s’'appuyaient sur de vénérables autorités. Ils disaient avec Bossuet : « L'action contre les injustices et les violences est éternelle. » [ls invoquaient la liberté avec laquelle saint Pierre Damien parlait au pape Nicolas IL :

« De nos jours, lui écrivait ce docteur, dans des circonstances bien plus difficiles, l'Eglise romaine, selon son ancienne coutume, ne manque pas de soumettre à une sérieuse discussion toute espèce de question de discipline ecclésiastique qui se présente ; mais lorsqu'il s’agit de la dissolution du. clergé, la crainte de provoquer les insultes des séculiers lui‘ferme la bouche. Cette réserve.de la part des docteurs de l'Eglise, surtout dans une matière qui excite les plaintes de tout le peuple, est très-répréhensible. Si du moins il s'agissait d’un mal occulte, le silence seraitipeut-être tolérable ; mais, à scandale affreux ! cette peste audacieuse ne connaît plus de bornes...

Qu'on omette denc, par je nesais quelle honte, de traiter en synode ce dont tout le monde s’entretient publiquement, afin que non-seulement les coupables ne soient pas flétris, selon

leurs mérites, mais pour que ceux encore qui devraient être les vengeurs de l'honneur de l'Eglise soient regardés comme les complices du désordre. »

La situation par bonheur n’était pas la même qu'au temps de saint Pierre Damien. Je n'avais ni ses vertus ni ses talents ; on me conseillait d'y suppléer par une franchise, qui, dans ce cas exceptionnel, devenait une nécessité.

Ces deux sentiments, exprimés par des hommes d’une rare sagesse et d’une probité plus rare encore, firent naître dans mon esprit des doutes et des incertitudes. Le pour et le contre se balançaient ; je restai longtemps combattu entre le désir et la crainte; enfin la pensée d'accomplir un grand acte de justice l’emporta sur toutes les considérations.

- Un pape, des cardinaux, des évêques, des prélats, des religieux, des ministres et des ambassadeurs se trouvaient malheureusement engagés dans la question. [ls y avaient compromis leurs noms et la dignité de leur caractère. Je ne crus pas possible de me résigner à une injustice raisonnée envers les innocents pour amnistier plus longtemps des coupables que leurs complices proposent encore comme des modèles de probité et de vertu. ,

Nous vivons dans un temps où le génie, la pensée et l’esprit trahissent leur mission civilisatrice pour réhabiliter le crime. Du sein de tous les partis il s'élève des hommes qui, afin de conquérir à leurs noms une popularité éphémère, s’improvisent lés adorateurs des intelligences perverses et les panégyristes des sanglantes journées. On entreprend comme à forfait là déification du vice et l’apothéose des passions mauvaises. On a des larmes de fantaisie pour l’assassin, pour le spoliateur qui se drape dans un manteau patriotique. On l’admire, on le poélise, et c’est la victime qu'on accuse. On chante des harmonies en l'honneur de la guillotine. Le bourreau sera magnifique de dévouement et de nationalité; le martyr, en échange de sa résignation, ne doit recueillir que l’anathème de lhistoire. Brennus, en prononçant son terrible væ wictis! ne s’a-

dressait qu'à des ennemis toujours armés et encore redoutables. Aujourd’hui le : malheur aux vaincus! tombe sur tous les sentiments honnêtes, sur toutes les probités qui ne consentent pas à se laisser corrompre pour flatter les masses.

Les artisans de désordres sociaux, les coupables que l’ambition précipita dans le meurtre, les sophistes qui le professèrent à la tribune, les orateurs qui le firent passer dans Ia loi et qui transformèrent cette même loi en une prostituée gorgée de sang et de débauches civiques, tout cela, par une fatale aberration d'esprit, où par une mystérieuse disposition de la Providence, se trouve adulé au moment même où l’on ébranle les bases de la société. C’est au nom de l'intelligence et de la liberté, principes éternellement bénis par les hommes, que, dans la préméditation d’un style romanesque, on descend à l'apologie de la démoralisation révolutionnaire et de l’idée spoliatrice. On bafoue les notions du juste. La destruction devient une doctrine après avoir été une orgie, et on immortalise la méchanceté en sanctionnant ses fureurs. On prétend que c’est au progrès moral, à la perfection, à la fraternité que l’on veut arriver, et l’on fait des livres pour légitimer l’extermination. On exhume des chants de gloire pour ceux qui se plongèrent dans ces longues ivresses du mal; on invente des paroles de mépris où de honte pour ceux qui moururent enveloppés dans leur vertu.

En courtisant ainsi les mauvais instincts des multitudes, en forçant l'esprit humain à saluer l’avénement de l’athéisme dans l'histoire, on peut, il est vrai, acquérir à son nom une triste, une dangereuse célébrité; mais ce n’est pas ainsi que nos devanciers procédaient. Ce ne sera point à cette école que j'irai chercher mes modèles. Je ne fabrique pas de l’histoire avec des rêves d'imagination; je la. médite sur les autographes de ceux qui l'ont faite; je l'écris sans crainte et sans haine, parce qu’elle est l'expression d’une vérité aussi exacte, aussi démontrée qu’une solution de géométrie.

Il ne m’appartient pas de prévoir quel sera le sort de ce

livre. I froissera sans doute beaucoup de préjugés qui se complaisaient dans une admiration convenue et qui ne voyant les choses qu’à distance acceptaient sans réflexion l’apothéose imposée. Ce livre soulèvera peut-être des passions qui ne voudront pas se condamner à l’aveu de leurs erreurs; il blessera des susceptibilités que je respecte; 1l amènera dans le cœur ou sur les lèvres de quelques hommes dévoués comme moi au Siége Apostolique des paroles de blâme ou de reproche. Ce n’est point la réhabilitation des Jésuites que je proclame; les Jésuites ici ne sont que l’accessoire. Il y à eu une déplorable iniquité commise ; c’est cette iniquité qu’il faut dévoiler sans se préoccuper des résultats. Le monde regorge d'écrivains qui ont le génie du mal, il ne nous reste à nous que l'audace dans la vérité. Le moment est venu de la dire à tous.

Elle sera triste et pour la chaire de saint Pierre, et pour le Sacré Collége, et pour l’univers catholique; mais au fond de ces amertumes que je partage, il y aura des enseignements qui ne seront pas perdus. Ces enseignements, sortis du Conclave et des chancelleries, doivent amener une nouvelle ère. Il n’est plus possible, en effet, que Rome soit faible ou timide, lorsqu’elle entendra la voix des diplomates signalant ses complaisances comme-un symptôme de décomposition et se réjouissant entre eux de leur victoire, parce que cette victoire est l’aurore du triomphe sur notre mère la sainte Eglise romaine,

Ces aveux, que Don Manuel de Roda laisse échapper dans l’enivrement du succès, se renouvelleraient encore si un pape marchait sur les traces de Clément XIV. Il n’est pas besoin de dicter leur devoir aux vicaires de Jésus-Christ. Ils le comprennent, ils savent le remplir dans une mesure pleine de dignité et de sagesse. Venir le leur rappeler serait donc une tentative au moins inutile. Je me renferme dans le cerele que je me suis tracé. Je n’ai pas à m'occuper du dogme, de la morale et de la doctrine, toutes choses sur lesquelles l'Eglise à la mission, a le droit de veiller. Je reste dans l'appréciation d'un fait historique. Je discute, je raconte sur pièces originales des

ET LES JÉSUITES. A1 événements qui ont eu une portée immense et qui tendaient à détourner de ses voies la justice humaine. C’est la tâche de tout écrivain, disons mieux, c'est une obligation de conscience imposée à tout honnête homme que je remplis.

Sans doute il est cruel pour un catholique de prendre des princes de l'Eglise en flagrant délit de mensonge et de vénalité, plus cruel encore de voir un souverain Pontife résister timidement à l’iniquité qu'il encouragea par son ambition et s’annihiler sur le trône, quand il fit tout pour y monter. Mais un pareil spectacle, qui ne sera plus donné, n'inspire-t-il pas un sentiment de douleur que l’histoire ne peut s'empêcher de recueillir ? Le crime du prêtre suprême n'est-il pas égal à ceux de tout le peuple? Ne les dépasse-t-1l point aux yeux du juge éternel? Et s’il en est ainsi, ne faut-il pas, après avoir fait une large part aux misères de l'humanité, aux bonnes intentions trabies par la force des événements, aux calculs mêmes d’une prudence trop mondaine, rentrer dans le positif des choses, puis sans sortir des bornes du respect que l’on doit toujours et partout à la dignité du Père commun des fidèles, ne devrat-on jamais blâmer les atteintes portées aux droits imprescriptibles de la justice? |

Tant que la Société de Jésus n’eut qu’à lutter contre l’instinctive cruauté des Sauvages, contre les haines périodiques des Huguenots, des Universités et des Jansénistes, on la vit s'opposer aux attaques et souvent même jeter dans le camp ennemi la division ou la honte. Forte du principe d'autorité qu'elle proclamait sous tous les modes de gouvernement, elle avait jusqu'alors, à quelques rares exceptions près, trouvé dans les chefs des peuples un constant appui, une intelligente protection qui tournait à l'avantage des nations et des princes. De Rome, le centre de la catholicité, elle régnait par le martyre où par l'humilité, par les services rendus à l'éducation ou par la gloire littéraire. Le Saint-Siége la présentait dans ses batailles théologiques comme l’avant-garde et la phalange sacrée de l'Eglise; mais, au contact d’une nouvelle école qui

sapait les trônes en flattant les rois, qui détruisait la morale en calomniant la vertu et en glorifiant le vice, les Monarques avaient vu se glisser dans leurs âmes un sentiment de crainte et d’égoisme. Endormis sur le trône, ils voulaient vivre heureux, sans songer que ce bonheur viager serait la mort de leur empire. Pour ne pas être agités dans leur royale fainéantise, ils laissaient un à un briser entre leurs mains les ressorts de la puissance publique. {ls s’annihilaient pour le bien, ils n’évoquaient une somnolente énergie que pour consacrer le mal.

Dans cet affaissement de la force sociale, dans cette décomposition du pouvoir que les Philosophes du dix-huitième siècle, nés d’une orgie de la Régence , firent accepter comme un progrès, les Jésuites furent désignés à toutes les colères. Il fallait leur passer sur le corps afin d'arriver au cœur de la vieille unité; on remua le ciel et la terre. Les incrédules eurent foi dans l’Église, les Gallicans condescendirent à proclamer l'infaillibilité du Pape, les extrêmes se rapprochèrent. Il y eut une ligue de toutes les vanités, de tous les rêves, de toutes les erreurs et de tous les préjugés. On y enrôla les ministres des rois ainsi que les ennemis des monarchies, Les propagateurs de l'impiété et quelques prélats dont la capacité n’était pas au niveau des turbulentes vertus. Le Saint-Siége était entré dans la voie des concessions. Par amour de la paix , il se laissait dépouiller de ses droits, il sacrifiait son initiative à des besoins factices, il atermoyait avec les passions pour essayer de les calmer ou tout au moius de les diriger.

La Compagnie de Jésus avait signalé en Europe ces sources de désordres intellectuels; elle s’y était opposée, tantôt avec audace, tantôt avec modération; elle avait lutté contre les sectes séparées de la Communion catholique, elle luttait con- Le le Jansénisme fomentant la guerre civile au sein de l'Eglise. Un nouvel allié était né à ces éternels adversaires. Cet allié c'était le philosophisme, qui, marchant plus franchement à son but, s’attaquait à toutes les religions établies et se faisait

ET LES JÉSUITES. 13 une arme de leurs dissensions intérieures pour les traduire au tribunal de ses poëtes érotiques ou de ses rhéteurs ampoulés. Les nouveaux maîtres proclamaient l'indifférence et la vertu spéculative pour tout principe; ils s'arrangeaient un Dieu et un monde à leur guise, sans foi et sans culte; ils se plaçaient sur un terrain encore inexploré. Leur esprit frondeur prodiguait le sarcasme aux choses saintes. Ils envenimaient les querelles entre l'épiscopat français et les parlements, ils tournaient en ridicule les billets de confession et les refus de sacrements (1), grave question que Voltaire tua sous le feu de

(1) Les difficultés qui surgissent dans les matières de foi ou de discipline ecclésiastique sont toujours sérieuses et compliquées ; elles entraînent à leur suile des dangers, elles provoquent souvent des révolutions. L'affaire des billets de confession et des refus de sacrements avait une double origine ; elle tenait au for intérieur et à la loi civile. La Bulle Unigenitus, sollicitée par l'Eglise de France, surtout par Fénelon, comme lunique moyen de mettre un terme au Jansénisme, n’atteignit pas le but qu’elle se proposait, Louis XIV, le régent et Louis XV, avec.les parlements et la presque unanimité du clergé, eurent beau l’accepter, il se trouva quelques évêques et un certain nombre de réguliers et de séculiers qui se firent appelants. Nous avons dit à quel point les choses en étaient sous la régence de Philippe d'Orléans, on a vu la part que les Jésuites y prirent; il faut raconter en peu de mots l’origine des refus de sacrements. On l’attribua aux Jésuites ; en étudiant les écrivains du Jansénisme, on est tout étonné d'apprendre que ce ne sont pas les Péres de la Compagnie qui inventérent ces précautions et qui les poussérent à l’abus.

En 1720, Baudry, lieutenant de police, fit comparaître devant lui environ trois cents Jansénistes, prêtres pour la plupart; un certain nombre furent exilés ; Dorsanne, à la page 64 du tome n de son Journal, nomme Pauteur d’un pareil acte. « Cette procédure, dit-il, avait été imaginée par le P. de la Tour, général de l’Oratoire. » L'abbé Couet, le confesseur du cardinai de Noailles, et l’un des agents les plus actifs de la secte, « voulant, raconte Dorsanne, faire entrer l'abbé Dubois dans ce genre de procédure, en ayait dressé Le projet et le lui avait envoyé. » Ainsi ce ne sont pas les Jésuites qui persécutent les Jansénistes, mais les Jansénistes mitigés qui les premiers poursuivent les Jansénistes exaltés. Le premier refus de sacrements, toujours au témoignage de Dorsanne, eut lieu en 1721. Le curé de Saint-Louis-en-l’Ile ne consentit point à administrer FOratorien

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ses moqueries. Les Philosophes du dix-huitième siècle tendaient à l’anéantissement des idées pieuses par toutes les routes possibles ; ils en ouvraient de nouvelles à leur besoin de destruction. Le Catholicisme était la religion la plus immuable et la plus populaire; ce fut sur elle qu’ils concentrèrent leurs

Lelong, qui ne voulait pas rétracter son appel. Le second exemple de ce refus est signalé dans la ville d'Arles en 1722. L'abbé Boche, appelant, est sur le point de mourir ; le P. Savornin, de l’ordre de Saint-Dominique, refuse de l’absoudre; le prêtre qui l'administra fut interdit par l’archevéque. Ces faits se multiplièrent; bientôt on demanda aux malades leurs billets de confession, pour savoir s’ils avaient été secourus par un prêtre orthodoxe. Même avec nos idées de tolérance, cette mesure sera légitime aux yeux de tout homme qui comprend assez largement la liberté pour laisser aux autres le droit qu’il s'accorde lui-même. Si on veut vivre et mourir catholique, il faut bien se soumettre aux prescriptions de l'Eglise catholique, qui ne nous contraint pas à accepter sa loi, mais qui nous repousse de son sein si nous n'avons pas voulu y entrer. Cependant cette mesure des billets de confession eut des conséquences si funestes qu’on ne sait si on doit l’approuver ou la blâmer. Les Jansénistes se plaçaient dans une situation particulière et qu'aucun sectaire n’avait encore adoptée. Les Hérétiques, en se séparant du corps de l'Eglise, se glorifiaient de rompre sa communion et son unité, ils auraient rougi de participer à ses sacrements. Le Janséniste fut plus perfide : il osa être enfant de l'Eglise malgré elle, et il maintint son dire jusque dans les bras de la mort.

L'usage des billets de confession pour les malades est expressément établi dans les avis de saint Charles Borromée et dans l’un des conciles de Milan. L'assemblée du”clergé de 1654 l'avait consacré; le cardinal de Noailles en recommanda lui-même l’observation. Les Jansénistes, dans cette circonstance, exécutérent ce que l’épiscopat enjoignit. On à prétendu qu’ils avaient inspiré et poussé la mesure aussi loin que possible. Les preuves de cette accusation manquent partout. L'immixtion du Parlement dans ces affaires de conscience, qui ne sont pas du domaine de la police publique, rendit le mal incurable. Le Parlement préta aux Jansénistes une imprudente protection, qui alla jusqu’au sacrilége, I fit profaner les sacrements, il condamna les curés à administrer des hommes qui décla— raient persévérer dans l'erreur. Souvent il força les prêtres à porter le viatique entre des. soldats que la force judiciaire requérait: pour sanctionner ses coupables arrêts. De 1738 à 1750, ce scandale. envahit la France ; il fournit aux adversaires de la religion le droit d’ outrage et de moquerie ; la faiblesse du gouvernement fit le reste.

efforts. Dans cette levée de boucliers les Jésuites ne se déguisérent pas que tant d’assauts habilement combinés devaient porter un coup funeste à leur Ordre ; mais ils avaient à sauvegarder la foi des peuples. On les vit se jeter dans l'arène et, sans mesurer la force de leurs ennemis, combattre avec la parole et avec la plume. Ces savantes discussions , auxquelles le P. Berthier et les autres disciples de saint Ignace conviaient les novateurs , pouvaient entraver leur marche; elles les forçaient à démasquer avant le temps leurs secrètes batteries ; elles éclairaient le gouvernement sur des projets dont il leur eût été opportun de nier encore l’existence. Le parlement, hostile aux Philosophes, proscrivait d’une main les ouvrages qu'il encourageait de l’autre. Il sévissait en corps contre les doctrines impies ou révolutionnaires, il y applaudissait individuellement ; il laissait se détendre le frein modérateur des peuples. Pour peu qu’on fit une guerre sourde ou patente aux Jésuites, il accordait droit de passe à toutes les idées subversives. Engagés dans des luttes sans dignité et forts de l'appui que la magistrature leur offrait, les Jansénistes évoquaient chaque conflit sacerdotal à la barre de la Grand’-Chambre. ils vivaient en opposition avec la loi catholique, ils voulaient mourir impénitents et absous par elle. Ils niaient son autorité souveraine, et par une dérision de la conscience ils l’appelaient à leurs derniers moments pour la braver et la compromettre.

Cette situation intolérable prêtait des armes à toutes les passions. La malignité publique fut tenue en éveil par le bruit que l'on sut faire des refus de sacrements. Les évêques , le clergé et les ordres religieux remplissaient un devoir. Dans son accomplissement il y eut peut-être des abus, des excès. Quelques prêtres poussèrent les précautions jusqu’à l'intolérance ; les Jansénistes et les Philosophes s’attachèrent à montrer partout la main des Jésuites. Les Jésuites furent dévolus aux inimitiés; ils avaient, disait-on, provoqué la bulle Unigenilus , et c'était à cette constitution apostolique qu'il fallait

faire remonter les désordres. On avait trouvé un levier pour battre incessamment en brèche les Pères de l’Institut, on l’employait à toute fin. Les Jansénistes et les Parlementaires se Coalisaient avec les Encyclopédistes pour miner la Société; les plus ardents concevaient même déjà la pensée de la dissoudre. L’orage s’amoncelait à l’abri de tant d’intelligences et de tant de vœux opposés qui néanmoins se réunissaient dans une espérance commune ; il éclata sur le point où personne n'aurait osé le signaler. Le Portugal fut le premier des royaumes catholiques qui entra en campagne.

{l y avait à la cour de Lisbonne un ministre qui, pour éterniser son ascendant sur Joseph [°", ne craignait pas de le tenir en tutelle et de remplir son imagination de fantastiques complots contre ses jours. Ce ministre se nommait Sébastien Carvalho, comte d’Oyeras, marquis de Pombal. Né en 1699, à Soure, d’une famille sans fortune, Pombal, car c’est sous ce titre qu'il est connu dans l’histoire, ne manquait ni d'énergie ni de talents administratifs. Souvent son énergie dégénérait en violence (4); plus souvent encore la vigueur de son esprit était obscurcie par des manœuvres hypocrites, par une avidité sans frein et par des colères jalouses qui, avec son caractère, devaient l'emporter dans des voies sanglantes. Orgueilleux , despote , vindicauf, tout à la fois sournois et vantard , cet homme, qui n’entreprenait le bien qu’à coups de hache, s'était pris en Allemagne et en Angleterre d’une haine profonde pour les religieux et pour la hiérarchie ecclésiastique. La noblesse portugaise l'avait repoussé , il se déclara son ennemi, et lorsque le 51 juillet 4750 Jean V mourut laissant la couronne à don Joseph, son fils, Pombal comprit qu'un grand rôle lui était destiné. Ce prince, comme la plupart des monarques de

(1) La violence ct la cruauté étaient si bien enracinées dans la famille Carvalho qu’à Oyeras même il existait un legs pour la constater. Chaque dimanche, le curé devait, à la messe paroissiale, réciter trois fois le Pater noaster avec les fidèles pour que le ciel les délivrât tous de la fureur des Carvalho.

ET LES JÉSUITES. 17 son siècle, était soupçonneux, timide, faible, voluptueux, toujours prêt à accorder sa confiance au moins digne et au plus courtisan, Pour arriver au ministère, il fallait avoir l'approbation du P, Joseph Moreira, confesseur de l'infant devenu roi. Pombal avait préparé ses plans de longue main; à force d’artifices il s'était insinué dans l'amitié des Jésuites (4); il avait gagné leur estime par des dehors pieux, et le second de ses fils, encore enfant, était par lui revêtu de lhabit de la Compagnie. Ainsi que beaucoup de ses collègues, le P. Moreira ne : croyait pas à l'hypocrisie. Le zèle dont Pombal faisait parade l’éblouit; il ne vit que ses brillantes qualités. Sans vouloir sonder les vices de ce caractère et les duplicités de cette ambition, il tomba dans le piége que l'intrigue lui tendait. L'homme que Jean V avait toujours écarté du pouvoir se trouva tout à coup secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Bientôt après il devint principal ministre, et, Comme il aimait à se l'entendre dire, le Richelieu du Louis XIE portugais.

(1) On lit à la page 25 de l'Histoire de la chute des Jésuites, par le comte Alexis de Saint-Priest, les lignes suivantes : « En poursuivant la Société, il (Pombal) n’accusait pas les Jésuites d’appartenir à un institut coupable ni de PECIESSÈE des maximes immorales et mauvaises: il leur reprochait seulcment d’être restés moins fidèles que leurs devanciers aux principes de saint Ignace, et même il se faisait gloire d’être attaché au Liers-ordre de Jésus et d’en observer les pratiques.» L’historien de la Chute des.Jésuites est complétement dans le vrai pour la première partie de sa proposition, il n’en sera pas de même pour la seconde ; Car si par fers-ordre de Jésus il entend une congrégation, une affiliation quelconque dépendant de l’Institut de saint Ignace, M. de Saint-Priest est, comme tous ses devanciers, dans une erreur complète. Il existait à Lisbonne un liersordre et une église de Jésus ; mais l’église et le tiers-ordre appartenaient aux Franciscains, appelés les Pères du tiers-ordre de la pénitence. Un tiers= ordre de séculiers était établi dans cette église; Pombal en fut le. chef ou le minis{re ; mais cette congrégation n avait rien de commun. avec. les PE suites ; ils. n’ont jamais eu de tiers- ordre, de tertiaires, pas plus: en Portugal, en Espagne qu'ailleurs. C’est pour cela que tous les écrivains hosliles à la Compagnie en voient partout, et que les ministres. d'Espagne, | dans leurs correspondances secrétesmou officielles, chercheront à à accrédi Ag

ter cé mensonge historique. . ;

Il connaissait les ombrageuses susceptibilités de son souverain ; il s’imagina qu’en se présentant lui-même en victime il capterait encore mieux ses bonnes grâces. Dans le mois d’août 1754, il fit signer au Roi un décret par lequel il était dit « qu’un ministre d'Etat pourrait bien être assassiné par le manége de quelqu'un. » Un semblable attentat était assimilé au crime de lèse-majesté, et le sénateur Pédro Gonzalès Cordeiro, l'âme damnée de Pombal, fut chargé de faire des informations. conti-

.. nuelles et illimitées. Séjan, dans les plus beaux jours de sa 1yrannie, n'avait jamais poussé si loin le mépris des hommes, et parmi les affranchis qui, de Rome ou de Constantinople, gouvernèrent le monde, sous le nom de ces princes infâmes ou imbécilles qu'on appelait Césars et Augustes, il serait peut-être impossible de trouver une pareille audace. Suétone n’en laisse aucun vestige; Gibbon, dans sa Décadence de l'empire romain, n’en signale aucune trace.

L’eflronterie de l'arbitraire ne prenait plus la peine de se déguiser ; Pombal avait couvert de prisons les bords du Tage ; ceux qui lui étaient odieux ou suspects, prêtres ou gentilshommes, moines ou ciladins, les remplirent. La délation était encouragée, il la tenait à sa solde ; elle soupçonna, elle dénonça. Joséph I°* n’eut pas de peine à se persuader que, si la vie de Pombal était ainsi exposée, la sienne devait nécessairement

…. courir des dangers encore plus certains; il trembla, et laissa ee passer sans contrôle les iniquités de son ministre. Ce dernier redoutait les contradicteurs; il craignait que d’autres bouches

ve, réyélassent au roi le mystère d’épouvante qui l enveloppait. Quelques hommes dont la franchise lui paraissait trop expansive.sont plongés dans les cachots; c'était un avis pour les auen « Ke en profitèrent. Mais il sentait qu'il ne serait plus d'abuser 16 désuites : ‘IQ sage attitude, le. “crédit

“2 Foy 3

ET LES JÉSUITES. 49 matériel était donc assuré. Cinq Pères de l’Institut se partageaient la confiance de ia famille royale : Moreira dirigeait le Roi et la Reine, Oliveira instruisait les Infantes, Costa était le confesseur de don Pédro, frère de Joseph; Campo et Aranjues, ceux de don Antoine et de don Emmanuel, oncles du Roi.

L’éloignement des Jésuites ne pouvait pas s’obtenir de haute lutte ; Pombal appela l'intrigue à son aide. 1l fit entrer Le soupçon dans l'âme du monarque ; il lui persuada que son frère voulait jouer en Portugal le rôle de tous les Pédro, qu'il se rendait populaire dans cette intention, et que les Jésuites le secondaient. Il n’en fallait pas tant pour éveiller les inquiétudes de Joseph. Pombal avait mêlé le nom des Jésuites à celui de son frère, dont le Roï enviait la grâce chevaleresque : les Jésuites devinrent peu à peu un objet de défiance pour lui. Le ministre s’aperçut des progrès que cette idée faisait dans un esprit sur lequel il avait pleinement assuré son empire; il songea à tirer parti d’une première calomnie. Il nourrit le cœur de ce prince de tous les ouvrages contre la Société de Jésus, en lui recommandant le plus inviolable secret sur ses lectures : elles eurent l'attrait du fruit défendu. Il venait de risquer sur le Roi une expérience qui avait réussi; il la tenta sur le peuple. Il monda le Portugal des œuvres qui, à diverses époques, avaient cherché à flétrir les Jésuites. Quand il Jugea que ses artifices n’avaient plus rien à redouter, il fit rejaillir surles Pères de l’Institut la perséculion dont leurs amis étaient déjà victimes. | 7”

Deux Jésuites furent exilés : le P. Mister, ne Soupçonné d’avoir fait en chaire des allusions contre une idée de Pombal ; le P. Fonseca, parce qu’il avait donné u un sage avis à de négociants portugais le consultant sur cette : même idée. Le ministre avait besoin d'or, les confiscations ne e saient pas assez vite « # une copagnie du Maranon, qui ruinait le cô Let admirer lé

"Ve

aux marchands que cette mesure était déplorable. Les marchands adressent une requête au Roi ; Pombal les proscrit ou les jette dans des cachots. El parlait même déjà de frapper l'Ordre de Jésus, lorsque, le 4° novembre 1755, un tremblement de terre, auquel l'incendie joignit ses ravages, vint porter le deuil et la misère dans Lisbonne.

À cette ville si cruellement éprouvée, et où la mort sévit avec la dévastation, des hommes de courage et de dévouement sont nécessaires. Pombal fut beau de calme, d’intrépidité et de prévoyance sur ce théâtre d'horreur. Les Jésuites, à ses côtés ou devant lui, se précipitèrent dans les ruines et au milieu des flammes pour disputer quelques victimes au trépas. Leurs sept maisons étaient renversées ou brülées (4), le malheur des autres fut la seule calamité qui put émouvoir leurs cœurs. Leur charité trouva des ressources pour offrir un asile à ces multitudes consternées, à cette foule de blessés que la faim tourmentait, que la douleur et l’effroi rendaient stupides. Ils les rassurèrent en priant avec elles, ils leur apprirent à avoir foi dans l'énergie religieuse; le P. Gabriel de Malagrida et le Frère Blaise furent pour tant d’infortunés une providence dont, sur les débris de Lisbonne, chacun bénissait le nom avec celui de Pombal.

Ces bénédictions du peuple remontèrent jusqu’au trône ; don Joseph eut un mouvement de gratitude ou de repentir. Afin de récompenser les Jésuites, il rappela de l'exil Ballister et Fonseca ; il voulut même qu’on rebâtit la maison professe aux frais de la couronne, et Malagrida prit assez d'ascendant sur cette

(1) L'hôtel de Pombal avait été préservé dans le désastre général, et le roi fut tellement frappé de ce fait, qu’il ne cessait de l’attribuer à une pro— vidence particulière. Le comte d'Obidos, célèbre par les saillies de son esprit, lui répondit un jour : « Oui, Sire, il est vrai que la maison de don Carvalho a été conservée, mais celles de la rue Suja ont eu le même bonheur.» Or la rue Suja, ou rue de Boue, à Lisbonne, était le-réceptacle de toutes les prostituées. Au: dire de Link, dans son Voyage en Portugal, le comte d’ Obidos expia celte plaisanterie par plusieurs années de prison.

ET LES JÉSUITES. 21 nature léthargique pour le ramener à des sentiments pieux. Ce retour dérangeait les plans de Pombal, il faisait échouer ses rêves de grandeur. Un péril commun avait confondu dans une même pensée de zèle patriotique les Jésuites et le ministre; le péril n'existait plus, le ministre fit peur au Roï, et Malagrida fut banni. On ne pouvait encore frapper l'Ordre tout entier, Pombal se résigna à l’attaquer en détail. Pour le vaincre, ila besoin de lui chercher des crimes dans les deux hémisphères. Les Protestants et les Jansénistes fournissaient à l'Europe un contingent de forfaits, il leur offrit en échange ceux qu’il improviserait en Amérique. Pombal n'avait aucune liaison avec les Philosophes du xvrn® siècle. Leurs idées d’affranchissement et de liberté inquiétaient son despotisme; et, en les jugeant sur leurs écrits, il accusait souvent ces hommes de vouloir briser les fers des peuples par Île raisonnement. C'était une erreur; mais, comme toutes celles qui se font jour dans les caractères de cette trempe, elle devait être aussi tenace qu'irréfléchie. Pombal servait les Encyclopédistes français sans les estimer ; eux devinrent ses auxiliaires tout en blämant ce qu'il y avait de trop odieux dans son arbitraire réformateur. Le ministre portugais doutait de tout, excepté de la force brutale. Les Philosophes espéraient bien en arriver à ce point, la dernière raison du sophisme révolutionnaire; mais ils jugeaient que l'heure n'avait pas encore sonné. Ces dissidences d'opinions n empêchaient pas Pombal et les écrivains du xvim® siècle de se prêter un mutuel appui pour renverser l'édifice social. Le Portugais s’arrêtait dans ses innovations religieuses au culte anglican ; il espérait ressusciter sur les bords du Tage les sanglantes péripéties du règne de Henri VIH d'Angleterre ; les Philosophes le dépassaient dans ses rêves : ils allaient jusqu’à la consécration légale de l'athéisme. Néanmoins, pour eux ainsi que pour le Portugais, il existait un ennemi dont il fallait se défaire à tout prix : cet ennemi, c'était la Compagnie de Jésus. Pombal avait isolé les Jésuites; il avait frappé de stupeur, d’exil ou de confiscation leurs protecteurs et leurs clients; 1ls

restaient à peu près seuls sur la brèche en face de lui, qui concentrait, qui résumait tous les pouvoirs. Avant de marcher résolument à la destruction de l'Ordre, il voulut procéder par la calomnie. Afin que la preuve ne püt pas renverser trop vite son échafaudage d’imposture, il transporta en Amérique la première scène de son drame.

On a vu qu’à diverses reprises le bruit de mines d’or existant dans les Réductions du Paraguay s'était répandu en Europe, et que ce bruit avait été démenti, d’abord par les faits, ensuite par les commissaires royaux envoyés sur les lieux. L'Espagne savait à quoi s’en tenir sur de pareilles rumeurs , lorsque Go- mez d’Andrada, gouverneur de Rio-Janeiro en 1740, pensa que les Jésuites ne faisaient si bonne garde autour des Réductions du Parana que pour dérober aux regards indiscrets la trace de cette chimérique fortune. Andrada conçut le projet d’un échange entre les deux couronnes, et, pour obtenir les sept Réductions de l'Uruguay, il imagina de céder à l'Espagne la belle colonie del San-Sacramento. 1l avait découvert un nouveau Pactole, il en fit part à la cour de Lishonne, qui s'em- pressa de négocier avec le cabinet de Madrid. L'échange était trop avantageux à ce dernier pour ne pas être accepté. Le Por tugal abandonnait un pays fertile qui, par sa situation sur la Plata, ouvrait ou fermait la navigation du fleuve, et, pour compensation, il ne demandait qu’une terre condamnée à la stérilité, L'Espagne adhéra au traité ; mais, comme si les diplomates des deux Etats eussent eu le pouvoir de dire à ces sauvages devenus hommes d’emporter leur patrie à la semelle de leurs souliers, il Jut Stipulé que les habitants des sept réductions cé dées iraient défricher loin de là un sol aussi désert qu’ ‘inculte: Désirant-exploiter tout à son aise les mines: d’or dont il ave raie. leurré, le. consei dé Lisbonne, -Gômez d’ Andrada avait pôs pour condition que. trente mille âmês se. trouvéräient Subitement sans patrië, Sans famille, et: qu elles pourraient aller ? à Ja grâce de Dieu. Fécofhmencer leur vie errante. * "

Les Jésuites étaient les pères, les maîtres, les amis de ces

Néophytes; ils avaient une influence déterminante sur eux. Le 45 février 1750, ils furent chargés par les deux cours signataires du traité et par le chef de l'Institut de disposer le peuple à cette transmigration. François Retz, général de la Compagnie, expédiait, pour plus de sûreté, quatre copies de-son ordre. Après avoir pris toutes les précautions, il ajoutait qu'il se ferait lui-même un devoir de vaincre les obstacles qui le retenaient à Rome, et d’accourir dans ces vastés contrées pour favoriser, par sa présence, la prompte exécution des volontés royales, tant il avait à cœur de satisfaire les deux puissances. Le P. Barreda, provincial du Paraguay, se met en route; il était vieux et cassé par l’âge : il nomme pour le remplacer Bernard Neydorffert, qui, depuis trente-cinq ans, résidait parmi les Néophytes et leur était cher à plus d’un titre. Le Jésuite communique cet étrange projet aux Caciques ; de tous il reçut la même réponse : tous déclarèrent qu’ils aimaient mieux la mort sur le sol de la patrie qu’un exil sans terme, immérité, et qui les arrachait au tombeau de leurs aïeux, au berceau de leurs enfants pour consommer leur ruine. Les Jésuites s’attendaient à ces naïves douleurs : ils s’y associèrent, mais la civilisation et l'humanité doivent regretter qu'ils n’aient pas eu le courage de s'opposer à de pareilles violences. Ils connaissaient les sourdes manœuvres auxquelles la Compagnie était en butte; ils n’ignoraient pas que des coalitions de préjugés ou de haines se formaient contre elle ; ils crurent les conjurer en se faisant les auxiliaires des cabinets de Madrid et de Lisbonne, qui trafiquaient des Néophytes comme d’un bétail. Cette condescendance fut un tort qui, au lieu de les préserver, hâta leur. chute. La soumission qu’on calomniait, fut regardée par | Jeurs enne- + mis comme un acte de” faiblesse ; elle rendit, Pombal plus

exigeant: Le ministre les voyait tenter d'i utiles s efforts poupeatmer l'irritation des Indiens, il aceusa les N lissionnaires. d’entretenir Sous main le mécontentement. il opprimtibles Néophytes afin dé faire l'essai deîses forces ; les Pères, bien loin de résister, se prétaient avec un douloureux abandon aux mesures

24 CLÉMENT XIV que la cupidité et l'ambition lui suggéraient : Pombal sentit que de pareils adversaires étaient vaincus d'avance. Il se servit d’eux pour désorganiser les Réductions et pour les écraser, tout en peignant les Missionnaires comme des fauteurs de révolte.

Ils avaient la clef de l'échange immoral proposé par la cour de Lisbonne; ils savaient que la dispersion des Néophytes n'était réclamée qu’afin de laisser aux agents portugais la faculté de tarir les fabuleuses mines d’or auxquelles les Jésuites puisaient d’une manière si discrète. La vérité et l'honneur de l'Institut étaient engagés dans la question, ils aimèrent mieux seconder leurs ennemis que de s'appuyer sur leurs amis. Ils entraient dans cette funeste voie des concessions qui n’a jamais sauvé personne, et qui a perdu plus d’une juste cause, en jetant un vernis de déshonneur sur ses derniers moments. Les Jésuites s’effrayèrent des clameurs soulevées autour d'eux ; ils crurent en amortir le coup en pactisant avec ceux qui le dirigeaient. Pour ne pas soulever une tempête peut-être utile alors, ils se résignèrent au rôle d’hécatombes involontaires.et de martyrs par concesssion, le seul chemin qui conduit à la mort sans profit et sans gloire. Les Indiens en appelaient à la force afin de paralyser l'arbitraire; l'arbitraire incrimina les Jésuites, et Pombal les dénonça à l’Europe comme excitant ouvertement les peuples à l'insurrection. Les Jésuites n’eurent pas l’heureuse pensée d’être aussi noblement coupables. Des intrigues de catholiques se coalisaient pour tourner à mal leurs actions, un. écrivain protestant se montra plus équitable, et Scholl put dire (4) : « Lorsque les Indiens de la colonie du Saint- Sacrement, attroupés au nombre de dix ou. quatorze

- mille, ‘exercés dans les armes et pourvus de canons, relusèrent de se soumettre à l'ordre d’expatriation, on ajoüta difficilement, foi aux ‘assertions des. Pères d’avoir employé tout.leur pouvoir ROU ir les engager à l’obéissance. Il est cependant

(1) Cours d'histoire des Etats européens, t. xxxrx, p. 51.

prouvé que les Pères firent, extérieurement du moins, toutes les démarches nécessaires pour cela ; mais on peut supposer que leurs exhortations, dictées par le devoir, mais répugnant à leur sentiment, n'avaient pas toute la chaleur qu’ils leur auraient donnée dans une autre occasion. Une pareille supposition ne suffit pas pour construire une accusation de révolte. Que deviendrait l'histoire, que deviendrait la justice, si, sur les assurances d'un ministre, destituées de preuve, il était loisible de flétrir la réputation d’un homme ou d’une corporation? »

Par amour de la paix, les Jésuites se plaçaient entre deux écueils : d’un côté, ils s’exposaient aux justes reproches des Indiens; de l’autre, ils se mettaient à la discrétion des adversaires de l’Institut. On allait calomnier jusqu’à leur incompréhensible abnégation, et ils se dépouillaient de leurs armes au moment même où on leur imputait de s’armer. Les Néophytes avaient en eux la confiance la plus illimitée ; les Missionnaires pouvaient d’un mot soulever toutes les Réductions, et, par une guerre entre la métropole et les colonies, faire vibrer au cœur des Indiens ce sentiment d'indépendance qu’ils avaient eu tant de peine à refouler. Ils n’osèrent pas évoquer une pensée généreuse ; ils prêchèrent l’obéissance à la loi, et ils se virent en butte aux traits des deux partis.

Les familles bannies attribuèrent à leur faiblesse les maux dont elles se voyaient les victimes ; elles menacèrent, elles poursuivirent même quelques Jésuites, qui, comme le P. Altamirano, se croyaient forcés dans l'intérêt général d’accepter les fonctions de commissaires chargés. de l'exécution du traité . d'échange. A la respectueuse affection jusqu'alors témoignée aux

Missionnaires succédaient des soupçons que d’habiles agents “avaient soin de fomenter dans l'âme des Néophytes. Il fallait les entraîner à une guërre partielle, afin de briser à tout jamais, par le sang versé, l’union existant entre les Indiens et les disciples de l’Institut. Ce résultat fut obtenu. On avait arraché les tribus chrétiennes du Maranon à la garde spirituelle des Jé-

26 CLÉMENT XIV suites, on voulait leur enlever leurs pieuses conquêtes de l'Uruguay. Dans ce tiraillement intérieur, les Catéchumènes ne purent agir avec ensemble : ils n’étaient habitués qu’à l’obéissance volontaire; tout à coup ils se trouvaient, sans chefs et sans Jésuites, obligés de lutter pour conserver leur patrie. L'action pacifique des Pères se faisait encore sentir sur quelques Réductions; ils les amenaient à subir en silence l'exil auquel on les vouait. Get éparpillement de la force commune produisit de tristes effets; quelques tribus coururent aux armes; plusieurs, inspirées par les Missionnaires, se contentèrent de murmurer. Les unes furent vaincues; les autres, au contact de la corruption marchande , s'imprégnèrent peu à peu des vices de l’Europe. Ce fut ainsi que l’on commença à ébranler ce vaste édifice des Missions qui avait coûté tant de sacrifices. Gomez d’Andrada demeurait maître des Réductions de l'Uruguay. Les Jésuites et leurs Indiens en étaient expulsés, ici par la violence, là par la ruse; il ne lui restait plus qu'à découvrir les mines d’or et d'argent qu’il avait promises à Pombal. Il fit battre les plaines, arpenter les forêts, étudier les montagnes, sonder les lacs et interroger partout les entrailles de la terre. Des ingénieurs furent appelés; ils mirent la science au service de sa crédulité. La science, dans ses explorations, ne fut pas plus heureuse que Gomez dans ses rêves. Cet homme s’avoua enfin la faute qui l'avait poussé à tant d’irréparables désordres ; il la confessa aux Jésuites et à Pombal; il les supplia de travailler, chacun dans la sphère de ses pouvoirs, à. rompre le-traité de limites provoqué par son insatiable avidité. La Compagnie n'était plus en mesure de couvrir ses erreurs; s Pombal, dés jugeait favorables à ses desseins 1 ultérieurs; GoMEz % fut condamné à da honte, et le ministre dont il avait flatté les cupides instincts usa qe” ses menteuses Rughions pour dé turer les faits." % in Vito C'était l’époque où les esprits, travaillés par un mal inconnu, se jetaient dans Ja corruption pour ärriver plus vite à une “pérfection idéale, que la philosophie leur faisait entrevoir sans

ET LES JÉSUITES. 91 Dieu, sans culte, sans mœurs et sans lois. On marchait résolument à l'assaut des principes et des vertus, on cherchait à briser tout ce qui pouvait devenir barrière à l’idée destructive. Sous le titre de : Relation abrégée de la république que les Jésuites des provinces du Portugal ont établie dans les possessions d'outre-mer, et de la querre qu’ils ont excitée et soutenue contre les armées des deux couronnes, Pombal répandit à profusion , dans la Péninsule et en Europe, des récits dont la preuve, toujours annoncée, ne se fournissait jamais. Les Jésuites, selon cette relation, faisaient au Paraguay monopole des corps et des âmes; ils étaient le Bémit-Père ou roi de chaque Réduction. [ls avaient même tenté de réunir ces provinces sous le sceptre d’un de leurs frères coadjuteurs, à qui les inventeurs de cette fable accordèrent le titre de l’empereur Nicolas Itr, À cette distance des lieux et des hommes, Pombal avait le droit de calomnie; il calomnia pour le compte des deux royaumes. En Portugal, son autorité et ses menaces empêchaient de briser ce faisceau de mensonges; mais l'Espagne, qu'il associait à ces erimes de la pensée, refusa d’en accepter la solidarité. Pombal avait cherché dans le gouvernement de Ferdinand VI des complices aussi intéressés que.lui à populariser l'erreur ; à l exception du duc d’Albe, il ne trouva que des hommes indignés de son audace. Le roi d'Espagne et son conseil, éclairés par don Zevalos, gouverneur du Paraguay, prirent en pitié l'œuvre du ministre portugais. Afin de manilester le sentiment que cet écrit leur faisait éprouver. a cour suprême de Madrid le condamna à être brûlé publiquement par la main du bourreau. À trois reprises, le 43 mai 1755, le 27 septembre 1759 | et le 49 février 1761; Rérdinand VL et CharléSsill flétri irent L par des décrets royaux le Jibelle de Pombal. Sa: cupidité ÿ av L sem mé la désorganisation dans ses provinces ; #c Charles. LL , qui bientôt va s’allier à lui contre les Jésuites , conimence : son règne par leur rendre complête justice. Le 40 août 1759; Ferdinand VI mourait, À peine assis sur le trône d'Espagne, Charles II, son frère, rompit

28 CLÉMENT XIV le fatal traité d'échange, auquel il s'était toujours montré hostile.

Don Zevalos était venu, au nom de la métropole, pour renverser le trône et combattre les armées de cet empereur Nicolas, que l'imagination de Pombal et du duc d’Albe avait créé, et qui, disaient-ils, faisait frapper à son coin l’or et l’argent tiré des mines dont l'existence fut un appât tendu à d’oisives crédulités. « Qu'est-ce qu’il trouva de tout cela dans ces peuples innocents? se demande don Francisco Guttierez de La Huerta, dans son rapport au conseil de Castille du 42 avril 1815 (1). » Et ce magistrat ajoute : « Que l’on examine ses relations, et elles répondront à cette question en disant que ce que l’on trouva ce fut le désenchantement et l'évidence des faussetés inventées en Europe : des peuples soumis au lieu de peuples soulevés ; des vassaux sujets pacifiques au lieu de révoltés; des religieux exemplaires au lieu de séducteurs; des missionnaires zélés au lieu de chefs de bandits. En un mot, on trouva des conquêtes faites à la Religion et à l'Etat par les seules armes de la douceur, du bon exemple et de la charité, et un empire composé de sauvages civilisés, venus d’euxmêmes à demander la connaissance de la loi, assujettis volontairement à elle, et mis en société par les liens de l'Evangile, la pratique de la vertu et les mœurs simples des premiers siècles du christianisme. »

… Au dire du gouvernement espagnol, voilà ce que Zevalos avait remarqué dans les Réductions du Paraguay. Il leur restituait la paix, mais il n’était plus possible de leur rendre cette innocence primitive, cette piété docile que les Pères leur avaient inspirée. Les Néophytes avaient sucé le vice au contact de la mauvaise foi européenne; on leur avait appris à se défier de ul pasteurs, on avait essayé de les corrompre pour les amener à déclarer devant les magistrats que dique enfant

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