CHAPITRE III
Les Jésuites à Rome. — Seizième congrégation générale. — Election de François Rets. — Mesures prises par IMnstitut contre ses écrivains et ses polémistes. — Les congrégations de procureurs. — Mort du P. Retz. — Ignace Visconti lui succède. -^ Il expire et le P. Centurioni, nommé Général à sa place, meurt promptement. — Elections de Laurent Ricci. — Son caractère. — Pressentiment de la Congrégation. — Le Conclave de 1769.
— Meuaces des ambassadeurs de la maison de Bourbou. — Le cardinal Chigi et les Zelanti. — • Instructions données par Louis XV aux cardinaux français. — Les Exclusions.
— L*empereur Joseph 11 au Conclave. — Son attitude an Gesù. — De Remis entre au Conclave. — Intrigues des ambassadeurs de France et d'Espagne. — Le Berretino du cardinal Albani et la courtisane. — Propositions faites pour nommer un Pape qui s'engage, avant Pélection, à détruire la Compagnie de Jésus. — Dufour, agent du Jansénisme et sa correspondance. — Le cardinal Malvezzi présenté comme Pape. — Il est trop éclairé. — Les fanatiques et les politiques. — La corruption dans le Sactê Collège.
— Intimidation exercée par les ministres des trois cours. — DijBférence entré la pré-
a placé aux pieds du Pontife deux lions qui, par leur beauté, atUrent tous les regards. Celui qui dort, c'était, dans la pensée de Tartisle, le symbole de la mansuétude et de la confiance ; celui qui veille et qui semble vouloir se défendre en montrant ses griffes, c'est, toujours d*aprés Canova, rimage de Clément XIII ne voulant pas condamner la Société de Jésus. Les Jésuites n'existaient plus quand Canova, l'un de leurs derniers élèves, traduisit dans le marbre les résistances catholiques de Clément XUI, et proclama sa reconnaissance par une ingénieuse allégorie.
lature romaine et les étrangers. — Intrigues que font mouvoir les puissances. — Moyens qu'elles emploient. — Correspondance inédite et autographe dn cardinal de Bernis et du marquis d'Âubeterre. — Don llauuél de Roda et le chevalier d'Azara. — Propositions de simonie. — Vingt-trois exclusions. — Attitude de Ganganelli. — Ce que p pensent de lui d'Aubeterre, Bernis et Dufour. — Les Commentaires inédits du P. Jules de Cordara. — Déplorable situation du Sacré Collège. — • Scandales dans le Conclave révélés par Bernis. — Ganganelli et le cardinal de Solis. — Ils s'accusent tons de jésuitisme. — Bernis tenu à Técart. — Pacte secret pour supprimer les Jésuites. — Ganganelli trompe les deux partis. — Aveux de Bernis. — Election de Clément XIV. — Récompenses accordées aux cardinaux qui ont fait fléchir leur conscience. — Nicolas pHgliarini, condamné aux galères et gracié par Clément XIII, est nommé chevalier par Clément XIV. — D'Aubeterre demande des proscriptions.
Au moment où la Société de Jésus, dans l'éclat de sa maturité, succombait en Portugal, en France, en Espagne et à Naples, elle semblait n'avoir rien à redouter de la part du Saint- Siège. Elle avait rendu tant de services à la Religion et à la Chaire apostolique que tout portait à croire qu'un Souverain Pontife ne consentirait jamais à détruire l'œuvre de prédilection des Papes dont il ceignait la tiare. Cette pensée consolait la Catholicité, elle inspirait aux Jésuites une dernière espérance : elle leur permettait d'envisager d'un œil serein la tourmente qui les avait dispersés. Rome ne devait pas, ne pouvait pas faiblir dans la lutte sous peine d'abdiquer son autorité morale, et jamais l'Institut ne s'était montré plus intimement uni au successeur des Apôtres. Jamais il n'y avait eu plus d'accord entre le Vicaire de Jésus-Christ et l'Ordre de saint Ignace que dans les années qui précédèrent sa suppression.
Les débats intérieurs ou théologiques qui agitèrent la Compagnie sous quelques Pontifes étaient oubliés. Grâce à la sagesse de leur administration, les généraux avaient cicatrisé la plaie faite au principe d'obéissance par les querelles sur les cérémonies chinoises. Il n'existait plus de ferments de discorde (1), et les trois Congrégations générales appelées a don-
(\) En dehors des Congrégations générales, il y avait, tous les trois ans, les Congrégations des Procureurs. Il s'en était tenu deux sous saint François de Borgia, deux sous Mercurian, huit sous Aquaviva, huit sous Vilclleschi, deux sous Goswin !Nickel, six sous Oliva, une sous Charles de Noyelle, trois sous Gonzalés, cinq sous Tamburini, trois sous Retz. Plus d'une fois les guerres ou d'autres causes politiques s'opposèrent à ces assemblées triennales; la dernière, qui se tint en 1749, était la quarau- U^me. Vingt-six de ces Congrégations décidèrent , à Tunanimité, qu'on ne devait pas provoquer rAsscniblée générale des Pères ; dans huit, cette convocation ne réunit qu'un ou deux suffrages; dans quatre, elle ne fut
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ner de nouveaux chefs à la Société D'avaient eu qu'à constater les heureux effets d'une indissoluble alliance avec le Saint- Siège. « Michel-Ânge Tamburini, après avoir gouverné l'Institut pendant vingt-six ans, était mort le 28 février 1730, sans désigner de vicaire. Le 7 mars les Profès nommèrent à ces fonctions le P. François Retz, Assistant d'Allemagne, qui flxa au 15 novembre la seizième assemblée générale. On y remarquait
différée que par une faible majorité. Deux Congrégations de Procureurs ta décrétèrent sous Claude Aquaviva et sous Tyrse Gonzalés. Nous avons fait connaître les motifs d'opposition mis en avant pour forcer la main à Aquaviva. Ceux qui déterminèrent Gonzalés à faire appel aux Profés ne sont pas connus ; ils donnent cependant la clef de cette obéissance, fertile selon les détracteurs de l'Institut, et si digne aux yeux des hommes impartiaux.
Tyrse Gonzalés était Général depuis 1687. C'était l'époque où le probabilisme des théologiens de la Compagnie était mis en cause. Dans l'année 1691, le chef de l'Ordre publia, à Dillengen, son ouvrage De recto Usu Opinionum probabilium. Tous les assistants demandèrent que le livre fût supprimé, Gonzalés consentit à le corriger seulement. En 1695, on devait nommer les députés à la Congrégation des Procureurs ; au mois d'avril, la province de Rome désigna son représentant. A la majorité de trentetrois voix contre neuf, le P. Paul Segneri, Tun des plus éloquents adversaires des opinions soutenues par le Général, fut élu. Les autres provinces de la Société, Milan, Venise, Naples, Angleterre, Gallo-Belgique, Rhin inférieur et les cinq de l'assistance française, suivirent l'exemple donné par Rome. Les Jésuites craignirent de voir les Jansénistes se faire une arme du livre de Gonzalés ; ils l'attaquèrent avec une vivacité inexplicable dans des hommes qu'on nous représente sous l'œil de leur Général comme un cadavre ou comme un bâton entre les mains du vieillard. Le 19 novembre ils se réunirent. Les suffrages se balancèrent tellement que le décret pour convoquer l'Assemblée générale fut rendu. Mais bientôt des difficultés s'élevèrent ; il n'y avait qu^nne demi-voix de majorité. Cette majorité mettait elle-même en doute si elle avait atteint son but et réalisé le plura medietate suffragia recommandé par les Constitutions. Le cas n'était pas prévu, on en appela au Souverain Pontife, qui nomma une commission composée des cardinaux Panciatllci, Albani, Carpegna, Mariscotti et Spada. Le jugement de cette commission décida l'insuffisance de majorité, et la XIV® Congrégation générale trancha la question en déclarant que la majorité devait au moins être de trois voix.
Cette opposition contre les doctrines théologiques de leur chef est un acte qui sert à démontrer l'indépendance des Jésuites même en face du Général de l'Institut. Si la Compagnie ne Ta pas renouvelé plus souvent c'est que l'occasion ne s'en est jamais offerte.
ET LES JÉSUTTËS. 475
les W. 'Charles Diibois, Martin Tramperinski, Jean Scotti, Antoine Casati, Xavier Haîlever, François de La Corée, François Sierra, Jérôme Sanii, Louis La Guille, Xavier de La Grandville et Jean de Villafane. Le 30 novembre, Retz, qui réunissait tous les suffrages, obtint au premier tour de scrutin runanimité moins sa voix. Né à Prague en 1673, le Père avait successivement rempli avec distinction les principaux rectorats de la province de Bohême.
La Congrégation générale termina ses travaux le 13 février 1751. Elle porta 39 décrets. Le trente-troisième interdit aux Jésuites auteurs le droit de traiter avec les libraires pour la publication de leurs œuvres sans une permission spéciale du Provincial. 'Dans son décret lxxxiv, la septième Congrégation prohibait tous les actes qui pourraient avoir même Tappàrence du négoce. Ce fut pour maintenir cette loi déjà ancienne qu en 1731 une autre vint la corroborer.
D'un consentement unanime il avait été arrêté dans la précédente Assemblée générale (décret ix) que les écrivains de la Compagnie ne devaient pas répondre avec aigreur ou vivacité aux attaques de leurs adversaires. Les Proies déclaraient qu'une polémique passionnée était contraire à l'esprit de l'institut. Dans leur quinzième décret ils renouvelèrent la défense primitive de la douzième Congrégation (1), et, à la veille des assauts dont la Société allait être victime, elle prémunit la charité du prêtre contre les emportements de Técrivain. 11 fut
(4) Le Décret xix de la douzième CongrégaUon est ainsi conçu : «S'il arrivait que quelqu'un des nôtres, de vive voix, par écrit ou de quelque autre manière que ce soit, blessât une personne quelconque étrangère à la Compagnie, et spécialement des religieux ou des grands, ou leur donnât un juste motif d'offense, d'abord que les supérieurs fassent d'exactes recherches contre le coupable, qu'ils le châtient avec la sévérité exigée par la justice, et que rien en celte matière ne demeure impuni. Ensuite qu'ils fassent en sorte que ceux qui auraient pu avec raison se croire lésés aient le plus promptemenl possible la satisfaction qui leur est due. Si jamais on réimprimait les livres contenant certaines choses dont quelqu'un peut se formaliser, qu'on le retranche entièrement. Ënfln, de crainte que les supérieurs, que cela regarde, ne soient trop indulgents sur ce point, les consulteurs, tant locaux que provinciaux, sont tenus d'avcrUr les supérieurs médiats si quelqu'un a commis une faute de cette nature, et de déclarer si on loi a imposé une pénitence ou non, et quelle pénitence. »
diacU^
décidé qae l'on chercherait ;> réprimer la fucililé que diacUJ avait peu à peu conduise de publier ses ouvrages. La censure préalable s'éluit all'aiblie avec le temps : il (allait la rajeunir, L'Assemblée voulut que les censeurs, pour l'examen des manuscrits, fussent inconnus aux écrivains, et les écrivains à leurs juges. Ces derniers avaient ordre de donner leur avis sans respect humain, sans aucun égard pour tes personnes, et le Provincial devait veiller à l'exécution des arrêts théoiogiques ou littéraires.
Retz venait dans un temps de calme, précurseur de la tempête. 11 se laissa être heureux avec la Compagnie. II fut l'amt de Clément Xll et de Benoit XIV. 11 obtint la canonisation de saint François Régis, et par une sage administration il contribua beaucoup à la prospérité de l'Ordre. Plusieurs collèges, des séminaires et des maisons de retraite furent fondés; et quand, le 19 novembre 1750, il mourut, presque dans les bras de Benoit XIV, il abandonna la Société plus florissante et plus vivace que jamais. Le P. Retz avait désigné pour Vicaire-Général Ignace Visconti, qui fixa la Congrégation au âl juig 17Sli Parmi les Profés qui y assistèrent on comptait Louis Centurioni, Léonard Tschiderer, Joseph de La Grandvillfi, Pierre de Cespedès, Jean de Gusman, Claude Frey de Neuville, Antoine Timoni, Joseph de Andrada, Stanislas Popiel, Léonard des Plasses et Ignace de Sylveyra. tous Assistants oo Provinciaux d'Italie, d'Allemagne, de France, d'£spagae> de Portugal et de Pologne. Le 4 juillet Visconti fut élu général. Issu d'une grande famille milanaise, ce Jésuite avait longtemps gouverné la province de Lombardie. Il était aimé du Souverain Pontile, et ses vertus ainsi que ses talents l'avaient rendu cher à l'Eglise; mais, après quelques années d'un fructueux généralat, Visconti mourut le 4 mai 1755.
En sa qualité de Vicaire, le P. Centurioni convoqua l'Assemblée d'élection au 1 7 novembre. Quatre-vingt-quatre Proies se réunirent ù Rome. On distinguait dans leurs rang» les PP. Scotti , Antoine Vanossi , Louis Le Gallic, Laurent Ricci, Xavier Idiaquez , Thomas Dunin, Pascal de Malléis, Gaspard Hoch , André Wagner, Mathurin Le Forestier, Salvator Osso- , Antoine Cabrai et Henri de Saint-Martin. Le 30 no-
vembre Louis Genturioni fut élu. Il ne fit que languir au milieu de ses nombreuses occupations, et le 2 octobre 4757 la mort mit un terme à ses souffrances. Il avait nommé Vicaire le P. Jean-Antoine Timoni, qui convoqua pour le 8 mai 1758 la Congrégation générale. C'était la dix-neuvième et la dernière qui se réunissait au Gesù. On distinguait parmi les Profès assemblés les PP. Garnier, de Maniaco , Philippe d'Elci , Ridolfi, Claude de Jame, Kosminski, Rota, AUanic, Rliomberg , Velasco , de Sylva , Adalbert Bystronowiski , Trigona , Lindner, Le Gallic, Ossorio, Juan de Gusman, Wagner et Pierre de Cespedès. Le 21 mai Laurent Ricci fut élu chef de rOrdre.
Né à Florence le 2 août 1703, le Père appartenait à une illustre famille ; mais les événements qui allaient se dérouler sous son généralat devaient donner à son nom un retentissement que sa piété et ses modestes vertus n'auraient jamais eu. Il ne possédait aucune des qualités propres à soutenir le combat désespéré qui s'engageait. Caractère dont la douceur approchait de la timidité , esprit cultivé , mais complètement étranger au jeu des passions humaines, il avait jusqu'alors vécu de cette vie intérieure que les Jésuites s'arrangeaient au milieu du monde, et à l'âge de cinquante-cinq ans il se trouvait chargé du gouvernail de l'Institut. Ses mains étaient trop faibles pour le tenir en face des tempêtes amoncelées. Aquaviva ne les eût pas conjurées ; Ricci devait se laisser emporter par elles sans résistance. La Congrégation générale pressentait des calamités prochaines , et dans son décret xi , en recommandant Texécution des lois et des règles, elle ajoutait : € Que les supérieurs enjoignent expressément à ceux qu'ils gouvernent le soin des choses spirituelles, et qu'ils leur inculquent souvent que c'est de cette fidélité aux devoirs de la [Mëté et de la Religion que dépendent la conservation et la prospérité de la Compagnie ; car. Dieu le permettant ainsi pour des desseins cachés que nous ne pouvons qu'adorer, si nous devions être en butte aux adversités, le Seigneur n'abandonnera pas ceux qui lui demeureront attachés et unis intimement ; et, tant que nous pourrons recourir à lui avec une âme pure et un cœur sincère> aucun autre appui ne nous sera nécessaire. >
Dans le secret de leur Congrôgalion, voità les seules mesures qu'adoptent ces hommes dont le nmntte diptomatiqae semble prendre à tâche de redouter les intrigues. Les premiers éclairs de l'orage ont déjà brillé. Tout devient hostile à la Société de Jésus. Pour rompie cette coalition de haines, de cupidités ou de passions impies, les Jésuites n'ont recours qu'à la Foi et à la patience. Nous avons dit le résultat de cette lutte inégale en Portugal, en France et en Espagne. Les ministres et les cours de justice, les Princes de la maison de Bouii>on et les Philosophes, ennemis de tous les cultes ei de tous les trônes, <mX jusqu'alors circonscrit le champ de bataille. Ils ont jugé, coudamné, exilé et dépouillé les Pères de l'Institut au tribunal privé de leurs colères, de teurs préventions ou de leurs espérances. La dispersion des Jésuites à Lisbonne, à Paris, à Madrid , à Naples et à Parme, a été le produit d'opinions et de calculs contraires. Dans chaque Etat, les monarques et les ministres ont agi presque isolément. On lésa tentés par l'appâl des louanges philosophiques. Ils se sont laissé séduire par la pensée qu'une inique spoliation les enrichirait. Maintetiafot que l'œuvre de destruction est consommée chez «ux , ils veulent forcer le Saint-Siège à sanctionner leurs décrets, lisse coalisent pour faire subir à la Cour de Rome la loi qu'ils sentent le besoin de lui imposer afin de légitimer leur arbitraire.
Jusqu'à ce moment les efforts, les prières, les menaces des ambassadeurs avaient été inutiles. La mort de Glémem. XIII ouvrit un nouveau champ aux hostilités contre les Jésuites. L'alliance de quatre rois catholiques sollicitant l'extinctioB d'un Ordre religieux par tous les moyens possibles devait exercer une étrange influence sur les Cardinaux. Il iallait savoir si la Philosophie l'emporterait sur la Religion, et si l'EgUse, pressée de tous côtés, consentirait enfin à accorder anx princes le droit de suicide qu'ils invoquaient en aveugles. La gucarre ne se faisait plus partiellement; les adversaires de l'Ordre avaient combiné leur attaque. Ils désiraient anéantir la Société en forçant le futur successeur de Clément XI U à confirmer ce qu'ils avaient entrepris pour blesser l'autorité du Saint-Siège. Le Conclave qui se réunissait dans ces circonstances difficiles offrait à l'Espagne, à la France, au Portugal et aux DeuK-Sicites
une ctonce inespérée de succès. U fallait intimider le Sacré Collège, Texciier à immoler les Jésuites par une élection agréable aux puissances, et lui {aire entrevoir dans un prochain avenir la paix que les dernières mesures de Clément XUI avaient compromise.
Le là février 1769, treize jours après la mort du Souverain Pontife , dont les obsèques venaient de s'accompUr avec le cérémonial usité, le Conclave s'ouvrit. Les envoyés de la maison de Bourbon ne cachaient ni leurs menées ni leur action. Au nonoi de leurs cours, ils demandaient, ils exigeaient même que Ton attendît les Cardinaux français et espagnols. Joseph-Henri d'Elsparbès, marquis d'Aubeterre, ambassadeur de Louis XV> s'exprimait surtout avec hauteur. Intrépide soldat et général distingué, devenu plus tard, en 1785, maréchal de France, il passait son âge mûr dans la carrière diplomatique. Plénipotentiaire à Vienne et à Madrid, il avait, avant de venir à Rome, accepté le patronage des théories philosophiques. C'était un de ces grands seigneurs du dix-huitième siècle , brave comme un gentilhomme des Croisades, et qui, après avoir perdu la foi au contact des impuretés de la Régence, ne reconnaissait plus pour Dieu ({ue Torgueil et le plaisir. Il forçait sa vanité à sourire aux idées d'égalité ; il se faisait impie par désenchantement ou par ton , et en face du sacerdoce romain il ne (5raignait pas pour intimider d'affecter une arrogance aussi malséante qu'irréfléchie. «
Mais ces menaces n'effrayèrent point une partie du Sacré Collège. On voulait que le Saint-Siège s'humiliâl devant des princes qui ne savaient même pas conservjer la dignité de la justice. Le parti des Zelanti (1) s'indigna de voir Louis XV
(1) Ranke, dans son Histoire de la Papauté^ t. iv, p. 489, s'exprima ainsi :
« La scission qui partageait le monde catholique avait pénétré aussi, sous certain rapport, au sein de la cour romaine, où deux partis s'étaient déclarés, Tun plus sévère, l'autre plus modéré. »
Le parti que l'écrivain protestant désigne comme le plus sévère, et qu'à Rome on appelle les Zelanti^ tenait fortement, dans le Sacré Collège, pour les prérogatives du Saint-Siège et pour toutes les libertés de l'Eglise, n se composait en général des Cardinaux les plus exacts et les plus rc-
parler àe verlu , et Choiseul , d'Aranda , Pombal ainsi qne ^^ nuocî prodiguer à l'Eglise des témoignages de leur vénération suspecte. Il tenta d'en Gnir avec les intrigues qui s'agitaient â la porte du Vatican , et l'élection du cardinal Chigi n'échoua que faute de deux voix de majorité. Cliigï était un Prêtre qui n'aurait pas reculé ; il n'aurait jamais sacrifié h Compagnie de Jésus à des inimitiés philosophiques ou jansénistes. D'Aubeterre et Azpuru, ministre d'Espagne, jetèreat les hauts cris. Ilsaïf noncèrent dans la ville que, si le vœu des Couronnes n'était pas exaucé, la France, l'Espagne, le Portugal et les Deux-Sîcîles se sépareraient de la communion romaine. Ces violences morales produisirent l'efTet attendu : quelques Cardinaux, jugeant de la lorce du Catholicisme par leur propre faiblesse, n'osèrent pas exposer à de nouvelles tempêtes la bartiue de saint Pierre, qui n'est cependant jamais plus affermie snr les flots que lorsqu'elle brave les vents de l'hérésie ou de l'iniquité. On conseolit à différer l'élection jusqu'à l'arrivée des Cardinaux français et espagnols. Cette concession , arrachée à de méticuleuses habiletés ou inspirée par un sentiment de pacifîcation toujours respectable, même dans ses erreurs, devait laisser la victoire aux mains des puissances temporelles. Dès lors il ne s'agit phis dans le Conclave que de faire surgir un Cardinal acceptant la ligne de conduite tracée par les Couronnes. Cette ligne se réduisait à quelques exigences plus ou moins déplorables pour l'Eglise. Le 19 février l7G9 , Louis XV et te duc de Choiseul les résumà"enl dans les instructions données aux Cardinaux de Luynes et de Bernis partant pour Rome.
« Le règne de Clément XITI, lit-on dans ce document secret, n'a que trop démontré que la piété la plus sincère, les mœurs les plus pures et les intentions les plus droites ne suf-
ligleux. CWment Xm, Pie Tl et Pie VII le représentèrent sur le Irilne pontifluil.
I^ fractinn ilu SncrË Collège que Rankc regarde comme plus modérte, et qui éialt eunnue sous ]o nom départi des CouTonnes , pensait que. tout en conservant l'essenLiel, il fallait faire des sacrifices aui puiiuncu temporelles eL k l'esprit du siècle. Elle se formail, du tnulns dans se^ membres les plus avancés, d'hommes politiques, de Cardinaux dijriomoles. Benott XIV tut l'eipression de cetie nuance dans te sens 1« phw restreint; ClémenlXlV la rèsiimu dans celui
(isenl pas pour faire un bon Pape , et qu'il lui faut de plus les lumières et les connaissances nécessaires pour Tadminislration tant spirituelle que temporelle dont il est chargé, et qui manquaient absolument à Clément XIII. De là vient que, certainement sans le vouloir, et vraisemblablement sans le savoir, il a fait plus de tort à l'Eglise romaine que plusieurs de ses prédécesseurs moins réguliers et moins religieux que lui. 11 n'avait aucune notion approfondie des cours, des affaires politiques et des égards qui sont dus à la personne et à l'autorité indépendante des autres souverains. Conduit par des conseils passionnés et fanatiques, il a formé des entreprises et s'est porté à des démarches dont l'injustice et la violence ont obligé la France, l'Espagne, lesDeux-Siciles, le Portugal, la République de Venise et quelques autres puissances à réclamer hautement contre les atteintes qu'il a portées aux droits sacrés et inaliénables de leur souveraineté. »
Le même ton de dédaigneuse pitié ou de misérable vanité princière perce à chaque ligne de ces instructions. On sent que Louis XV et Choiseul essaient de se relever des hontes militaires ou diplomatiques qu'ils ont amassées sur la France , et c'est sur l'Eglise désarmée, sur la Compagnie de Jésus qui ne résiste pas, qu'ils dirigent leurs batteries. L'abolition absolue et totale de la Société est la première des conditions à obtenir pour réconcilier les puissances avec la Cour romaine; les autres regardent les démêlés du Saint-Siège avec le duc de Parme. 11 y en a une qui intéresse directement la France. Choiseul a perdu la Martinique, il a lâchement abandonné le Canada aux Anglais ; pour offrir à son pays une glorieuse compensation , il déclare t que Sa Majesté a résolu de réunir à perpétuité à sa couronne la ville et le comtat d'Avignon. »
Louis XV craignait les âmes vigoureuses; ses instructions sur ce point sont aussi tranchantes que sur les autres. Choiseul ne veut pas qu'un Pontife de cœur et de tête vienne s'asseoir sur la chaire apostolique , et il dit : t Le Roi n'a point personnellement de plan formé, soit pour porter au trône pontifical, soit pour en exclure tel ou tel membre du Sacré Collège. Sa Majesté désire même de ne se point trouver dans la nécessité de donner à quelqu'un d'eux une exclusion authentique.
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Il y a cependant un cas où il faudrait encore en user, et ce serait celui où MM. les cardinaux de Luynes et de Bernis auraient lieu de penser que les voix nécessaires pour élire un Pape pourraient se réunir en faveur d'un sujet dont les préjugés personnels, les affections particulières et un oèle aveugle et imprudent ne pourraient que rendre son administration dangereuse, et peut-être pernicieuse et fatale à la Religion et à la tranquillité des Etats catholiques. De ce nombre sont les cardinaux Torregiani , Boschi , Buonaccorsi et Gastelli. »
Ces instructions étaient communes à Luynes et à Berpis; mais ce dernier possédait la confiance du cabinet de Versailles, il était chargé de ses pleins pouvoirs. Bernis , durant son ministère, avait été le protecteur du duc de Choiseul , qui, redoutant en lui un rival , le fit exiler dans son diocèse d*Alby. \A C0 prince de l'Eglise, dont, jusqu'à ce moment, la cour et la ville n'avaient connu que Télégance erotique , les charmes de l'esprit et l'aménité du caractère , oublia ses rêves de jçunesse , ()e plaisirs et d'ambition pour des vertus plus épiscopales. 1/ami de madame de Pompadour, le poêle que Voltaire avait sur? nommé Babet la Bouquetière , se transforma en prélat pleiq de magnificence et de charité. Dans son ambassade de Venise, il avait été agréable à Benoît XIV et au Saint-Siège; il n'était hostile à personne; il aimait l'éclat et l'apparence du pouvoir. On accorda à ses spirituelles vanités tout ce qu'elles pouvaient exiger; on le berça de l'idée que son af^ibiliié un peu maniérée, que ses talents diplomatiques séduiraient le Sacré Gol^ lége; on l'enivra d*encens, on lui promit l'ambassade de Rome s'il parvenait à faire élire un Pape agréable aux Bourbons, et par conséquent ennemi des Jésuites. Bernis, sans haine ainsi que sans arrière-pensée, accepta le rôle qu'on lui destinait.
Il s'était flatté que ses grâces toutes françaises, que sa conversation pleine d'aiticisme allaient enlever d'assaut les suffrages, et que, pour vaincre, il n'avait qu'à se montrer. £p face de^ces vieux Porporati italiens, ayant de plus graves iplérêts^àt satisfaire que l'amour-propre du cardinal de Bernis, il s'aperçut bientôt que, pour discuter l'élection future, il fallait
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autre chose que des paroles de doucereuse conciliation ou de vagues promesses qui ne contentaient personne.
La majorité du Sacré Collège était évidemment opposée aux vœux des Bourbons ; on essaya de la modifier dans leur sens par la corruption d*abord, par la violence ensuite. Le marquis d'Aubeterre, Thomas Azpuru , Nicolas d'Azara et le comte de Kaunitz se chargèrent de ce rôle. Ils avaient deux ou trois complices dans le Conclave. Ils écrivaient; ils recevaient du cardinal de Bernis et du cardinal Orsini des communications ofGcieuses et officielles. De Paris et de Madrid , les ministres de Louis XV et de Charles III leur adressaient des instructions. C*est dans celte correspondance autographe, dont personne ne soupçonnait encore l'existence, qu'il faut chercher les preuves de l'acharnement contre les Jésuites. Cet acharnement réduisit des ambassadeurs, des confesseurs, des ministres du Roi très-chrétien et du Roi catholique aux proportions de quelques intrigants de bas étage; il força des princes de l'Eglise à violenter la conscience de leurs collègues. Par de honteuses transactions, tous, ambassadeurs, confesseurs, ministres et cardinaux , dirigeant le complot , s'associèrent à une culpabilité préméditée.
Jusqu'à présent, il a été impossible à l'histoire de déchirer le voile qui couvrait les événements dont ce Conclave fut le théâtre. La vérité avait plus d'une fois essayé de se faire jour ; mille soupçons s'étaient égarés taniôt sur l'un, tantôt sur l'autre. La conscience publique accusait ; mais elle accusait sans preuves. On attribuait donc ses inquiétudes à une malveillance systématique ou à de pieuses frayeurs mal fondées. C'étaient les catholiques les plus fervents qui, malgré eux, se sentaient dominés par un instinct de répulsion ; ils n'osaient pas s'arrêter aux rumeurs étranges dont les murs du Vatican laissaient transpirer le secret. Par un intervertissemeni de rôles trop significatif, on entendait les adversaires de l'Eglise proclamer que tout, dans ce Conclave, avait été digne de la philosophie et de la raison publique. Les annalistes ont vécu sur ces données contradictoires, et jamais ils ne purent sonder les profondeurs de ce mystère.
Une série d'incidents, qui n'auraient de l'attrait que pour
les curieuit, mais qui en réalité intéressent peu i'histefi^, a &ft tomber entre mes nmins les documeots autographes relatifs au Conclave de 1769. A l'aide de celte lumineuse découverle, il nous a été possible de suivre pas à pas.-minute par minute, la trame que de grands coupables ou des hommes d'une merveilleuse imprévoyance ourdirent contre la dignité de l'Eglise en haine de la Société de Jésus. Cette trame que les minisires de France, d'Espagne, de Portugal et de Naples ne preoneat même pas la peine de dissimuler dans l'intimité de leur correspondance va se développer sur un théâtre ecclésiastique. Ce ne seront plus seulement des rois dissolus, imbéciles ou trompés par leurs maîtresses ou par leurs diplomates qui vont agir ; quelques cardinaux et prélats se jettent dans la mêlée. C'est cette conspiration qu'il importe de révéler au monde catholique sans ménagements pusillanimes, mais aussi sans passion, car la justice pour tous devient la véritable, la seule charité de l'histoire. Et, selon la parole de saint François de Sales (1) : " C'est charité que de crier au loup quand il est entre les brebis, voire où qu'tl soit. >
Dans ce labyrinthe de scandaias que nous allons cTipIorer, il y aura de cruelles leçons pour les Monarques et pour le Sacré Collège. Les Monarques y verront quel abus on peut faire de leur autorité , de leur faiblesse ou de leurs erreurs. Le Sacré Collège y apprendra à braver les menaces que les coursosatent lui prodiguer; il se défiera des promesses ou des séductions qui entravent sa liberté. Ainsi qu'il l'a dt'jà fait dans la glorieuse élection de Pie IX, il saura user de son droit pour se souAraire à tout jamais à l'action des puissances, et pour n'é- Cûut(!r que l'honneur sacerdot:d dont les calculs d'une misérable politique n'étoulferont plus la voix.
Comme le grand cardinal Baronius, au moment où il va raconter dans ses Annales les crimes de quelques Pontifes au neuvième siècle, nous avons besoin de prolester de notre respect envers le Siège Apostolique, tout en faisant la part des hommes et des fautes. Comme lui, nous devons répéter pour
rassurer notre foi (1) : « Avant de pénétrer plus loin, nous croyons nécessaire de prémunir le lecteur contre le scandale qu'un esprit faible pourrait accepter en voyant l'abomination de la désolation dans le Temple. Mais que plutôt il soit dans rétonnement et qu'il reconnaisse que la divine puissance veille à la garde de ce Temple, puisque sa ruine n'a pas comme autrefois suivi une pareille abomination. Que le lecteur comprenne que ce Temple repose sur des fondements plus solides, c'est-à-dire sur les promesses du Christ, promesses plus inébranlables que le ciel et la terre , car le Seigneur a dit luimême : « Le ciel et la terre passeront , mais mes paroles ne passeront pas. »
Après avoir indiqué le but que nous nous proposons, il faut entrer dans le Conclave avec le cardinal de Bernis. Ce prélat arrivait à Rome dans l'intention bien prononcée de complaire à tous les désirs de la cour de France ; c'était son intérêt, car le délabrement de sa fortune ne lui laissait aucune chance de réparer ses affaires. A peine est-il admis au Conclave, où l'attend le cardinal Orsini, ambassadeur de Naples, qu'il viole toutes les lois protégeant le secret des délibérations intérieures, pour se mettre en correspondance quotidienne avec d'Aubeterre. Les ambassadeurs des puissances intriguent au dehors; Bernis, Orsini et le parti des Couronnes suivent leur exemple au dedans. Le comte de Kaunitz, ambassadeur de l'impératrice Marie-Thérèse, a ordre de soutenir officiellement la Compagnie de Jésus. H oublie ses instructions pour flatter le Philosophisme naissant de Joseph II, et servir la cause de l'incrédulité. Les lettres de ces diplomates racontent, jour par jour, presque heure par heure, les péripéties du complot. A les entendre tous, on croirait que ce n'est pas de l'élection d'un Vicaire de Jésus- Christ qu'il s'agit, mais d'un de ces marchés politiques ou l'honneur £st toujours trahi par la corruption. D'Aubeterre a besoin du cardinal français. Il connaît son faible. H lui raconte de petits bons mois, il l'entretient des inconvenances impériales que le jeune empereur Joseph II a cru devoir se permet-
(1) Annales ecclesiastid, auctore Cœsare Baronio, t. x, p. 647 (Rom», ex typographia Yaticana, 1602).
tre pour gagner les bonnes grâces de Voltaire et se montrer esprit fort en face du Sacré Collège et des Jésuites. Le 28 mars 1769, d'Aubeterre commence ainsi sa correspondance avec de Bernis :
ff Son Eminence verra dans le billet que j*ai écrit à M. le cardinal de Luynes les intentions de l'empereur sur Télection future que ce prince m*a communiquées dans une conversation de près d'une heure que j'ai eue avec lui tête à tête, dans sa chambre, où il m'avait fait dire de me rendre. Il a ajouté qu'il avait vu Votre Eminence à la fenêtre et qu'il aurait bien désiré de la voir de plus près. Il est très-instruit de ses droits et connaît fort bien ce pays-ci. Sur les Jésuites, il m'a dit que l'impératrice sa mère, qui était très-religieuse, ne croyait pas devoir faire de démarches pour soliiciter leur destruction, mais qu'elle ne s'opposerait à rien, qu'elle la verrait même avec plaisir, et que lui pensait tout de même. En allant visiter la chapelle de saint Ignace dans l'Eglise du Jésus, il a demandé au Général quand il changerait d'habit. Ce prince a du caractère, un fonds de principes et un très-grand désir d'acquérir des connaissances. Ces petites anecdotes sont pour Votre Eminence seule. J'ai pensé qu'elles pourraient lui faire plaisir. »
La nouvelle donnée par d'Aubeterre pubduit le même sentiment à la cour d'Espagne. Roda en adresse l'expressimi au chevalier d'Azara le 17 avril : « On n'avait pas encore Vu de dos jours , dit-il , l'empereur à Rome et beaucoup moins encore admis au Conclave. Nos cardinaux sont pleins de joie de ce que l'empereur se soit expliqué avec tant de clarté sur les Jésuites et sur les affaires pendantes à celte cour. C'aura été chose bien pénible pour les fanatiques attendant de Vienne leur salut, et espérant que la protection impériale leur servirait à subjuguer les Bourbons. Jamais Conclave ne fut plus froid que celui-ci, selon les rapports qui nous en arrivent. On voit la frayeur qu'ont toutes ces Eminences de dl^laire aux cours. Ce n'est pas mauvais signe. Il serait bien dommage qu'à l'entrée des cardinaux étrangers les rusés Albani se moquassent d'eux. *
Comme Choiseul, Roda a été ambassadeur à Rome; il prend texte de son séjour dans la ville pontilieale pour prémunir
Azafa contre les Zelantî. Le 25 avril il s'exprime en ces terities : i Je vois qu'au Conclave tout se passe en discours ; et il parait certain qu'il n'y a pas de parti dominant. Si Bernis n'a pas à son aide quelques-uns de ses tours ordinaires, je drains bien que les Tertiaires et les Rezzoniciens ne le trompent, parce que Jean-François Albani en sait plus que tous les autres, et qu'il est maître consommé en fait d'intrigues et de mabéges. Notre cardinal Orsini sera dupe de tous les parlis sans pouvoir former le sien. »
Les impatiences espagnoles ne se dissimulaient pas. Orsini ë^ déjà mis en suspicion par elles, et c'est à lui néanmoins que Berftis semble, dès le principe, confier le sort des futures n^ociations. Â peine introduit au Conclave, le cardinal frâoçiis thande, le 30 mars, au duc de Choiseul, sous le n** l®"" de sa cot*rèspondance : t Tout ce que j'entends et tout ce que je Vois jusqu'ici me fait penser que nous ne serons pas assez fbHs poor faire le Pape. Le cardinal Orsini prétend que si on tte noas débauche personne, nous aurons assez de voix pour l'exclusive. Les vieux cardinaux et tous ceux qui sont infirmes trouvent déjà le Conclave bien long. Si l'attente des Espagnols nous donne le temps de fortifier notre parti, il donne àdssî au parti contraire et aux fanatiques le moyen de dresser et'de masquer leurs batteries. Le cardinal André Corsini, r|tlî tti'a paru bien attaché à la France et qui m'a prié même d'cfti donner l'assurance au Roi, entrevoit de grandes difliîcnltés et des orages après l'arrivée des cardinaux espagnols. Ce cardinal, quoique jeune, jouit déjà d'une assez grande considération. Lui et son oncle ont quelque prédilection pour le cardinal Fantuzzi, désagréable aux trois Couronnes; mais on peut présumer qu'ils nous sacrifieront cet attachement. André Corsini a le raisonnement clair et précis, de la dignité et de la noblesse dans la manière dont il exprime ses sentiments. Au reste, je ne jugerai définitivement personne au Conclave que d'après les faits et la conduite.
# Tout le monde convient que les Jésuites entretiennent ici nti feu souterrain qui ne cherche que l'occasion de se faire jofir. Monsieur l'ambassadeur, le ministre d'Espagne et le curditiâl Orsini (dont le zèle ne parait pas équivoque) pensent
unanimement que ce serait tout perdre que d'entamer au Conclave les affaires importantes dont les cours de France, d'Espagne et de Naples attendent la réussite du nouveau Pontificat. Il leur paraît également dangereux de proposer le cardinal Sersale. Ce serait le moyen infaillible de le faire exclure. L'empereur, qui est venu voir à une fenêtre voisine de la cellule du cardinal Serbelloni les Eminences arrivées au Conclave depuis que ce prince y avait été introduit , a félicité en riant le cardinal Sersale sur sa future papauté. Je ne crois pas que ce compliment ou cette plaisanterie avance beaucoup les affaires de l'archevêque de Naples. Il est public que les trois Cours s'intéressent à ce cardinal , ce qui nous oblige à une grande réserve à son égard.
€ L'Empereur m'a fait l'honneur de me traiter avec distinction. Il a affecté de me parler dans les meilleurs termes, de l'alliance des cours de Versailles et de Vienne. Il ne serait pas hor^ de vraisemblance que ce prince (qui montre beaucoup d'esprit) n'ait voulu faire tomber à Rome les bruits que les Anglais y avaient répandus de la partialité en faveur de la cour de Londres. .
« Nous n'avons point de parti ici. Ce n'est pas à moi à juger s'il importe à la France d'en avoir un, mais il est tout simple de prévoir les difficultés de la négociation sur un théâtre dont plus des trois quarts des acteurs ne sont pas à nous. Les Souverains de la maison de France trouvent toujours un grand moyen d'influer sur la conduite du Saint- Siège par leur union et le poids de leur puissance ; mais avec des ménagements , quelques récompenses et quelques distinctions bien placées, ils aplaniraient aisément les difficultés et faciliteraient le succès des affaires dans cette Cour.
€ Il convient certainement autant à la piété du Roi et à celle des cours de Madrid et de Naples de conserver la puissance légitime du Saint-Siège que de la renfermer dans ses bornes ; il faut donc avoir pitié de l'ignorance et du fanatisme qui. régnent ici et que leurs majestés très-chrétienne et catholique n'abandonnent pas la cour de Rome aux mauvais conseils qu'elle a suivis sous le dernier pontificat. Plusieurs cardinaux (hon-
ET LES JÏiSOTTES.
nAtes gens et pieux) m'ont tenu ce langage. Us ci'oient que nous méprisons la cour de Rome et ils pensent que cet air de mépris ou cette indilTérence trop marquée ôie tous moyens et toute proteciion aux personnes qui pensent bien diins le Sacré Collège. >
Cette première dépêclie du cardîn;il de Bernis peint l'Iiomme et le siècle. Louis XV ne savait pas ou plutôt ne voulait pas préserver du mépris public la couronne de France; l'autorité avilie passait des mains d'une prostituée à quelques sophistes déclamant dans les boudoirs des duchesses sur l'inégaliLé des conditions. En Espagne et à Nuples, les autres petits-fils dil' grand Roi conspiraient contre eux-mêmes, et c'est en termes insultants que Bernis leur recommande d'avoir pilié du Siège apostolique. Cette dérision de la Toi et du sort n'eut aucun résultat. Choiseul et d'Aranda crurent qu'ils n'auraient qu'à frapper du pied pour ébranler la Chaire de Pierre; le mouvemeni qu'ils imprimèrent emporta ies trônes. Alors on étajt loin de s'avouer de pareilles calamités. Les plus sages, selon le monde, se contentaient de faire étayer par des récompenses et des distinctions le Siège romain qu'ils jugeaient vermoulu et ils marchaient en aveugles à la conquête des révolutions.
Bernis et le cardinal Orsini ont dressé leurs batteries; ils veulent qu'on gagne par d'aimables séductions les Porporati italiens. D'Aubelerre, le 1" avril, entre en explication avec Bernis et il prétend meure tout d'abord le couteau des exclusions sur la gorge du Conclave. < J'ai reçu, mande-t-il, tes deux billets de Votre Eminence n"* 3 el 4 ; le mien sera sans n", attendu que ne conservant point dédouble de ce que nous nous écrivons, j'ai entièrement oublié celui auquel je suis arrivé. Je commencerai d'abord par me plaindre de l'explication où est entrée V. E. avec moi sur la lettre qu'elle a écrite à M. le duc de Choiseul. Je suis blessé qu'elle puisse me supposer vis-à-vis d'elle la moindre défiance â laquelle je ne suis point porté par caractère vis-à-vis même de l'homme le plus indifférent et à plus forte raison vis-à-vis de Y. E. sur les bontés de laquelle je compte.
> Je ne suis point étonné que le cardinal Corsini n'ait pas voulu convenir (|Ue cliaque puissance pût faire usage plus d'une
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fois de son exclusion. C'est un principe qui n'est pas fait pour ^plaire au Sacré Collège; mais c'est plus les suites qu'on doit craindre delà part des Cours qui multiplieraient cesei(dlUsions, que la réalité du droit qui n'existe qu'autant que la puissance qui en fait usage a de quoi donner de la valeur à la volonté ({u'elle annonce. Au reste, je pense bien comme Votre Ëminence que c'est un remède odieux auquel il ne faut avoir recours qu'à la dernière extrémité. Quant au parti qu'aurait à prendre V. E. dans le cas où on nous forcerait la main pour élire pape un des sujets exclus par les Couronnes et qui ne serait point reconnu par les ministres des Cours, elle sait que nos instructions ne disent pas un mot à cet égard. Il serait bien essentiel que leur conduite fût uniforme. Il est sur que, plus les démonstrations se multiplieraient contre une telle élection et plus le Pape élu serait empressé de la faire cesser. Quoi qu'il en soit, il est bien nécessaire de la faire craindre et (ju'fn sache dans le Conclave qu'on y aurait recours si on entreprenait de nous forcer la main. »
C'est le calcul qu'ont fait des diplomates; voilà l'ultimatum qu'ils signifient au Sacré Collège. D* Aubeterre ne déguise rien ; mais pour faire accepter ces humiliations, il lesadresse.à Bernis sous le couvert de la flatterie. Il continue en ces tenôes : < Il n'est bruit dans toute la ville que de l'estime générale du Sacré Collège pour la personne de Votre Eminence. Elle a su s'en faire aimer et s'en faire craindre. Le public voudrait que Votre Eminence fût faite secrétaire d'Etat. Je doute qu'elle fût de cet avis. Quant à eux, ils auraient grande raison, et c'est la première fois que je leur ai vu souhaiter une chose raisonnable. ^ J'espère que les soins de Votre Eminence contiendront la paix et l'union parmi les Cardinaux de notre parti. C'est un point très-essentiel, et de se garantir des artifices que les autres ne manqueront pas d'employer pour y jeter de la défiance et ensuite de la désunion. Mais Votre Eminence y est et je suis tranquille. >
Ce vœu était impossible, cette insolence à l'égard du Sacré Collège devenait un outrage gratuit. Bernis accepte l'un et l'autre sans témoigner aucun mécontentement. Le lendemain 3 avril, d'Aubeterre, qui a pris ses précautions avec la cons-
ET LES JESUltES. 191
c'miee du Ga^diQal, commence à démasquer ses batteries, t 11 y a apparence, lui mande- t-il, que vous ne serez que quarante-cinq cardinaux dans le Conclave. Seize nous suffisent jMWr une exclusive (i). Quand nos troupes seront rassemblées, nous en aurons dix bien sûrs, six Napolitains, deux Français et deux Espagnols. Il faut espérer que nous parviendrons encore à ooiis en assurer quelques-uns parmi les Cardinaux d'Yofk, Lante, les deux Corsini, Ganganelli, Guglielmi, Mal- ▼ezzi, PallaAcini, Pozzobonelli et les deux Colonna. Ces deux derniers sont dans le cas d'avoir beaucoup d'égards pour la ooAr de Naples. Outre les biens personnels qu'ils ont dans ce t^ôyHome, la plus grande partie de la fortune de leur frère y est, et en leur parlant un peu ferme, s'il est nécessaire, je ne doute pas qu'on ne les empêche d'aller pour un sujet qui ne conviendrait pas à Sa Majesté Sicilienne. »
Le roi Ferdinand de Naples, malgré sa faiblesse de caractère * résistait autant que possible aux captations; le marquis deTanucci, son minisire, se portait fort pour lui, et, créatore de Charles lll, il secondait activement les vœux des autres coiirs, car sa fortune politique et privée se trouvait attachée à l'entière suppression des Jésuites. D'Aubeterre avait tendu ses filets autour de Bernis; il le savait besogneux et prodigue : le 8 avril, il lui propose le moyen qui doit d'un seul coup, selon lui, amener des résultats heureux pour leur intrigue : c Ce qu'on ne fait pas avec tous, lui dit-il, Votre Kminence pourrait le faire en particulier si la circonstance était favorable avec celui qui devrait être élu , avant que son élection fût décidée et en faire une condition. Un Cardinal, avant d'être
(i) On appelle exclusive des Cardinaux, dans le Conclave, Topposition constante d'une partie des membres du Sacré Collège contre l'autre dans le but d'empêcher l'exaltation au pontificat d'un cardinal dont ils ne veulent pas. L'exclusion des cours est, au dire des Romains, un avis pacrfique que les cours de Tienne, de Paris et de Madrid soumettent au Conclave pour un seul cardinal, en déclarant que son élecUon ne serait point agréable pour des motifs particuliers. Cet am's pacifique éidM devenu une espèce de droit. Au Conclave de 1769, il a tellement dégénéré en abus que ce scandale enfin dévoilé doit nécessairement amener l'Eglise à rester dans son Indépendance primitive.
Pape, se prête volontiers pour le devenir, et il y a plusieurs exemples de ces sortes de marchés, il faudrait alors se réduire à la destruction des Jésuites uniquement, et réserver le reste, en tirer une promesse par écrit , ou, s'il s'y refusait absolument , une promesse verbale devant témoins. »
Le 10 avril, d'Aubeterre développa son système, c La réunion des créatures de Benoît XIV, écrit-il au cardinal de Bernis, en leur donnant pour chef le cardinal Malvezzi est une grande mesure. Elle va donner de la solidité et du corps à ce parti dont il manquait ainsi qu'un point de centre. J'attends avec impatience de savoir cette mesure consommée; je la regarde comme la plus grande et la plus utile et celle qui est le plus capable d'assurer notre état présent.
c Je ne puis que respecter les principes qu'établit Voire Eminence sur la délicatesse à prendre aucun arrangement visà-vis du Pape futur relativement à la destruction des Jésuites. Je vois avec peine que cette affaire que je crois utile quant au spirituel et quant au temporel , durera longtemps si elle n'échoue peut-être pas entièrement selon les circonstances. Quant aux Italiens, je ne crois point du tout qu'ils se fissent un point de conscience de cet engagement. Il n'y en a pas un qui ne fit un pareil marché pour être Pape. Je les connais trop pour ^.penser autrement , et les exemples en ont été trop fréquents. Si on avait un billet par écrit, il faudrait bien que celui qui l'aurait fait Texéculàt sous peine de se voir déslionorer publiquement à la face de la Catholicité. Au surplus, dès V que celte idée ne plaît pas à Votre Eminence, tout est dit. • I Tel est le plan des Couronnes. Elles se défiaient du Sacré ^.^ ' Collège, et elles voulaient que le Pape futur signât l'engagement de séculariser la Société de Jésus. Bernis, combattu entre le premier de ses devoirs et -son intérêt personnel, repousse avec force un pareil projet. Le 11 avril, d'Aubeterre : essaie de calmer des scrupules qu'il ne comprend pas. Il répond à ses objections : t Je suis véritablement affligé que Votre Eminence répugne ù l'arrangement particulier que je lui ai proposé, qui est désiré par l'Espagne, et qui le serait infaiNiblornent par la France si on avait touché cette question. La circonstance d'un nouveau Pape était celle qui pût arriver
de plus favorable à nos vues. Ne rien arranger avec lui d'avance, c'est tout manquer et laisser échapper la plus belle occasion ainsi que le meilleur moyen , bien plus sûr que tous ceux qui pourraient être employés dans les suites par les Cours. Je ne connais de théologie que la naturelle, et je ne comprendrai jamais qu'un pacte qui n'a pour but que la sécularisation d'un Ordre religieux qu'on ne saurait nier devoir entretenir la division et le trouble dans l'Eglise tant qu'il subsistera, puisse être regardé comme un pacte illicite; au contraire, une telle démarche ne saurait être envisagée que comme méritante et tendante au bien de la Religion. Je sens bien que je ne suis pas fait pour être le casuiste de Votre Emînence ; mais qu'elle s'en ouvre coniSdemment au cardinal Ganganelli, un des plus célèbres théologiens de ce pays-ei, et qui n'a jamais passé pour avoir une morale relâchée ; j'espère que peut-être il se rapprodierait de mon sentiment. 11 ne s'agit ici d'aucune temporalité, mais absolument d'une pure spiritualité. Rien de phi8 douteux que ce que fera un Pape, quel qu'il soit, quand il sera élu , si on ne l'a pas lié auparavant. »
La question ainsi posée ne laisse aucune incertitude à l'esprit même le plus dégagé de scrupules. Le Conclave est évideipment placé sous le coup de quelque manœuvre tendant à déshonorer l'Eglise. Les ambassadeurs des puissances ont déjà pris la haute-main avec le Sacré Collège; ils commandent dans Rome. Cependant, moins de vingt-quatre heures après avoir reçu ces confidences, Bernis fait part au duc de Choiseul de ses craintes et de ses espérances sur les Cardinaux ; puis il ajoute à cette lettre, datée du Conclave 12 avril : « On peut dire que, dans aucun .temps, le Sacré Collège n'a été composé de sujets plus pieux ni plus édifiants. Les exceptions que Ton peut faire à cet égard se réduisent à un petit nombre ; mais il faut convenir que jamais la cour de Rome n'a été moins au fait des grandes affaires ni plus dénuée des connaissances des Cours. Celte ignorance est un des plus grands obstacles aux succès des négociations ultérieures. Ces gens-ci ne se doutent seulement pas de ce qu'il faut faire ou éviter pour ne pas compromettre le Saint-Siège avec les puissances. Toute leur politique se renferme dans l'enceinte de Monte-Cavallo. L'intrigue journalière
est leur véritable occupation et, malheureusement pour la pab de l'Eglise, leur seule science. >
Bernis s'était rendu compte de Tétat des esprits. Malgré ses vaniteuses préoccupations, il s*avouâit que ses caressée, que ses flatteries n'aboutissaient à rien ; et au lieu d'admirer cette fermeté sacerdotale, il la transformait en ignorante, il l'immolait à son amour-propre froissé. Nous venons de l'entendre exprimer à Ghoiseul son opinion sur le Sacré Collège; le voilà qui, le 14 avril, appelle d'Anbeterre à désespérer avec lui de ne pouvoir trouver un Pape selon le vœu des Confoniies. C'est une cruelle leçon dans l'histoire de TËglise, que ce Conclave où tous les souverains catholiques se liguest avec cinq ou six cardinaux gangrenés pour asseoir la simonie sur la Chtfire de Pierre. Mais cette leçon doit s'y trouver; elle y restera comme un monument de la force d'âme des uns et de (a perversité des autres. Bernis écrit donc le 14 avril au BMIrcfliis d'Aubeterre :
c II ne sera plus question entre Votre Excdlence et mm d'un arrangement auquel l'état que j'ai se refuse; car poiip h fond de la chose il y a longtemps que je pense qu'après ce qui s'est fait il est politique et presque nécessaire d'achever ; il n'y a que les moyens qui répugnent. Je ne laisserai aucune ermur ni soupçon à ce sujet dans la première lettre que j'écrirai à M. le duc de Ghoiseul. Je puis vous assurer que le cardinal de Luynes pense comme moi , et qn*il est persuadé (depuis qœ je suis ici) qu'il serait à souhaiter que Ton pût achever ee que l'on a commencé par des moyens convenables. Le plus grand de tous est de choisir un Pape qui ait la tète assez lai^e et assez bien faite pour sacrifier les petites considérations aux grandes. Mais où est-il ce Pape? Où est le Secrétaire d'Etat supérieur aux misères locales de ce pays-ci? Je le cherche et vain. Je ne trouve que quelques nuances de plus ou de moins dans la médiocrité des uns et des autres; car il ne faut pias s'y tromper, on gagnerait plus sur l'objet intéressant des Jésuites avec un homme fort qu^avec un homme faible, pourvu qu'il ne fàt pas fanatique.
c Gavalchini nous a avertis que le parti deFantuzzi rénirissait l€» autres partis. Si cela est vrai, Fantuzzi a transigé seerète-
ment avec les Jésaites. Je me suis servi de cet argument, qui a édairé André Corsini, et je m'en servirai encore. Gavalchini, à qui j'ai parlé, a promis qu'il ne donnerait pas sa voix à Fantozzi : s'il avait dix ans de moins, nous en tirerions un grand parti. Les Espagnols arrivant par terre, voilà l'élection suspendue; il est cependant possible de soutenir encore plus d'nn mois l'inaction du Conclave. Vous voyez bien que je ne m'oublie pas pour rompre les mesures de Fantuzzi avec son parti : c'est plus qu'un épouvantail aujourd'hui ; mais si ce n'était qu'un Tantôme pour eiïrayer, il n'en faudrait pas moins être sur ses gardes. Nous assurerons notre exclusive par les Yùtkf et nous nous garderons de hasarder les exclusions formelles qu'à l'extrémité. Tous nos amis sont des bavards, et n'ont point de tête; je suis à plaindre. Si Ganganelli n'avait pas tant de peur de se nuire en paraissant lié avec les CouronneSt il y aurait pour moi plus de ressources en lui qu'en tout autre ; mais cela ne se peut plus : à force de finesse il gâte ses affaires; plus il se cache, plus on soupçonne son ambition ; mais il a été accoutumé à cette conduite dans son cloître, et il a p^r de son ombre ; c'est dommage. Tout mon plan porte sur notre exclusive. Je n'effarouche personne, et j'ai, Dieu merci, persuadé au cardinal de Luynes de ne point trop agir ni trop parler. Dans le fond c'est un honnête homme, et qui sera toujours ce que le Roi voudra, excepté ce que nous ne pourrons pas faire sans nous déshonorer in sœcula sœcutorum.
€ O Dieu! que je suis à plaindre de trouver si peu d'hommes ici! J'assure le ministre de mon respectueux attachement, et l'ami âo ma fidélité.
c Le retard des Espagnols a causé la plus grande sensation : on s'en occupe; on a raison. Les vieux souffrent; tous murmurent, mais assez bas. À la longue Timpatience prendra : et nos voix formant l'exclusive se détacheront. Voilà ma grande erainte; car alors nous ne ferions ni le Pape ni le Secrétaire d'Etat, et nous en serions pour la honte. »
Le lendemain 15 avril , Bernis continue ce métier de tentateur : € J'ai vu le vieux Corsini, mande-t-il à l'ambassadeur de France; je lai ai parlé. Cet homme est rond et ferme. Je l'ai flatté, et il est content du rôle que je veux lui faire [oaer« Laate
CtÉMENT XrV
m'a promis affirmativemenL sa vois. J'ai vu le viem Conti; le peu qu'il m'adiiest très-biea; mais je suis jusqu'ici (car je suis défiant en Italie) enchanté de Malvem. >
Cependant tout n'allait pas au gré des désirs de la maison de Bourbon. Parmi les adversaires de la Compagnie de Jésus et les diplomates qui s'efforçaient d'avilir le Sacré Collège, e» attendant qu'il leur fut possible de déshonorer un Pape, une scission sourde, mais profonde, venait d'éclater. Nicolas de Azara ne se prétait pas toujours et sans commentaires indiscrets à la complicité que son collègue Azpuru se croyait en droit d'espérer. Azara se permettait des réflexions sur les injustices auxquelles on l'associait. Soit prévision, soit probité, il s'opposait de temps à autre à des démarclies coupables, quetquefois même il les fiiisait écliouer. Azpuru mécontent t'accusait de jésuitisme, et, le 9 avril, d'Aubeterre racontait à Bernis ces petites tracasseries du ménage diplomatique.
( J'ai répondu hier si rapidement au billet n" 15 de Voire Emlnence, que je crois devoir revenir sur quelques articles oîi j'ai passé trop légèrement. Par exemple, sur l'agent d'Espagne qui se nomme Azara. La guCT're est déclarée entre M. Azpuru et lui depuis qu'ifs sont ensemble, c'est-à-dire depuis environ (juatre ans. M. de Choiseul en a lait avertir l'Espagne : moimême j'en ai écrit endroituie à M. deGrimaidi. L'agenta eu la tête lavée. 11 a été beaucoup plus circonspect depuis : ce qui n'a pas empêché la déliance d'arriver jusqu'au cardinal Orsinî et à l'abbé Centoniani, autre agent de Naples en qui M. de Tanucci a confiance, et qui a beaucoup de crédit sur lui. L'agent d'Espagne est plein de confiance et de présomption. Il estcapabled'une imprudencedu moment, ma isnon d'une imprudence soutenue et réfiécliie. Il a trop d'esprit et de lumières pour s'y laisser aller , Ce pays-ci est terrible pour les personnalités et irâ délations. Aprésentque la défiance esLétablie, M. Azpuru etH.le cardinal Orsini prennent pour une réalité la plus petite notion qu'on lui procure contre lui. Quant à moi, je ne saurais crwre qu' Azara ait la moindre correspondance avec Jean Francesco Albani. Il le connaît et il sait sur quel pied on le regarde en Espagne. Eu agir ainsiserait exposer sa personne et toute sa fortune qui lui tient fort ù cœur. Au surplus, il n'y a pas de mal
que M. lecardinal Orsini eo avertisse M. de Tanucci. L'agent, qui connaît son influence sur le roi d'Espagne, le craint comme le feu, et un petit avertissement lui fait toujours grand bien, ayant besoin d*étre poussé et aimant fort à se mêler.
c Quant à moi, comme c'est une querelle sans fin, j'évite de m'y fourrer, ne pouvant y rien faire. Je ne crois pas que l'Espagne se relâche au delà de ce que vous avez vu , et elle ne le fait que dans la vue de faciliter la destruction des Jésuites. Le Roi d'Espagne et son confesseur y sont acharnés plus que qui que ce soit. Il en est de même du Portugal, et ce n'est que dans cette idée qu'il se rapproche de Rome. »
Ce que les ministres des cours s'avouent dans leurs dépêdie» cQpfideniielles , le Sacré Collège ne l'ignorait pas. On voulait l'annihiler ou le corrompre pour perdre la Société de Jésus en se berçant de Tespérance d'en finir avec le Catholicisme. Plusieurs cardinaux résistaient silencieusement aux obsessions; d'autres s'élevaient avec énergie contre ces trames insolites dont on essayait d'envelopper le Conclave. Il y avait des murmures, des plaintes; la discorde éclatait parmi les Princes de l'Eglise; et pour peindre avec vérité la position de médiateurqueBernis acceptait dans ces conflits nés au soufile de l'intrigue, il écrivait à d'Aubeterre le 17 avril :
c Le cardinal Orsini avec qui mon confrère et moi avons eu une conférence, vous demandera des explications pour la sûreté et l'uniformité de notre marche ultérieure. Votre réponse nous réglera également tous les trois. J'ai déjà rétorqué l'argument contre la tyrannie des cours de la manière dont Votre Excellence le désire. Nous faisons plus souvent des papes ensemble qu'il n'est aisé d'en faire dans le Conclave. Les moyens de crainte sont très-bons à employer ici , pourvu qu'on ait la main légère quoique ferme. J'ai vu en particulier le cardinal Pozzobonelli qui avait déjà déclaré à Orsini qu'il avait ordre de se concerter avec nous. Il m'a assuré la même chose et m'a dit que l'Empereur lui avait parlé de moi avec estime. Je lui ai rendu compte de l'état du Conclave et nous sommes convenus qu'il fallait attendre les Espagnols et qu'à leur arrivée nous traiterions de bonne foi. Malheureusement il a eu ordre de ménager le vieux Albani et de lui comoiuui-
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quer son instruction ostensible, car il in'a fait entendre qa'il ne lui a pas tout montré. Cela est bien fôcheux; ce vieux renard en sait plus que lui; il se vante déjà de cette communication. Le cardinal desLanze est aussi des amis de Poszobonetli, et il est arrivé que Fayant laissé Janséniste au dernier Conclave et n'ayant pas su son changement, il ne hii tt parié pendant tout le scrutin que de Pascal et d'Arnaud. Cela iait rire ceux qui y ont de la disposition. Au surplus je suis le savetier du Sacré Collège , je raccommode les souliers mal bits. L'intelligence entre nous est parfaite, c'est ud grand point. L'étalage des troupes de nos adversaires commence à s'obscurcir, ils ont t'ait rentrer une partie de leur moàdèdans leur ancien camp.
c Je suis fort dans la maxime que l'élection d'un Pape peut être valide, quand elle a été faite dans les formes; maiâ qu'elle a besoin d'être reconnue pour telle par les souverains pour avoir son plein effet. Quand le temps en sera venu, soyeè sûr que je parlerai ferme. >
Mais, à cette date, commence une autre comédie. Ll$ cardinal de Bernis a secrètement stipulé avec le duc de Ghôiseol que s'il était assez malheureux pour réussir dans l'électiOB d'un Pape agréable aux Couronnes et hostile aux Jésuites, l'ambassade de Rome serait un des pots de vin du marché. D'Aubeterre se sait sacrifié ; en bon courtisan qui attend sa revanche, on le voit prendre presque gaiement son parti. Cette attitude inquiète Bernis. Pour rassurer le diplomate, le prince de l'Eglise continue en ces termes sa lettre du 17 avril.
c Si le cas arrivait que les trois ministres sortissent de Rome , il me paraîtrait très-convenable qu'après avoir min l'exemple de nos confrères pour l'adoration du Pape, sur laquelle ni vous ni moi n* avons aucune instruction, nous sortissions de Rome aussi ; car, outre que cette conduite prouva rait d'autant plus le sentiment de nos Cours et donnerait davafl* tage à penser au nouveau Pape, vous voyez bien que noire contenance à Rome serait aussi désagréable que peu décente après votre départ et un si grand éclat.
c Je n'aurais point envie du tout en ce cas-là, d'avoir l'apparence d'iu négociateur et encore moins d'en avoir le jeu. L'air
de ce pays-ci est trop épais pour moi, et de plus la vie qu'on y mène ne conviendrait ni à ma santé ni à mon caractère. Je ne veux plus désormais vivre qu'avec de lionnes gens, gais et hon»nètes» et cultiver mon jardin. »
C'est le dernier vœu de ce Dioclctien du Sacré Collège en quête de sa petite maison de Salone et qui la trouvera dans un palais de Rome où il se condamnera à vivre vingt ans. D* Aubeterre répond à ce vœu du cardinal le 19 avril : « J'ai reçu le billet dont Votre Eminence m'a honoré. Je suis trop de ses amis pour lui faire des compliments. Je ne lui dis que ce que je pense. Je suis très-persuadé que personne n'est aussi en état que Votre Eminence de terminer les alTaires des Cours avec celles! ; mais je ne suis point à portée d'étendre vis-à-vis de M. le duc de Choiseul mes avis au delà de la sphère dans laqudle je suis circonscrit, à moins qu'il ne me recherche. Ainsi Votre Eminence peut être tranquille à cet égard. S'il le faisaitf je ne saurais me dispenser de lui dire ce que je pense, quoique je sente pour moi-même combien les affaires contrarient» quand on désire sincèrement sa tranquillité Quelque désir que j'aie de faire tout ce qui peut vous plaire, je dois la vérité. Mais si on avait celte idée qui serait très-bonne , il n'y a guère d'apparence qu'on me consultât pour l'exécuter. Dans ce cas, Votre Eminence aurait toujours une excuse trèslégitime, celle de sa santé. >
Bernis se prétendait le savetier du Sacré Collège; il en raccommodait les souliers mal faits, et il devait avoir fort à faire, car les listes sur les(|uelles on partagea le Sacré Collège en bons, en douteux, en mauvais et en indifiérents, prouvent que la majorité du Conclave était bien éloignée de condescendre aux vues de la maison de Bouibon et aux intrigues de ses cardinaux ou de ses diplomates. Bernis établissait des catégories; le gouvernement espagnol, son ambassade à Rome et la faction qu'elle dirigeait avaient aussi les leurs. On répartissait les suffrages de celle manière : Quatre classes avaient été formées. Onze cardinaux se trouvaient dans la première. L'Espagne les regardait comme bons {buenos), c'est-à-dire qa'à ses yeux ils étaient tout disposés à sacrifier les Jésuites et à se fiure les courtisans des Puissances. Voici leurs noms ;
Sersale , Calvachini , Negroni , Durini , Neri Gorsini , Conti , Branciforte, Garacciolo (i), André Gorsini , Ganganelli et Pirelli.
Six sont désignés comme très-mauvais {pesimt). Le nom de ces très-mauvais est un titre de gloire aux yeux de la Chrétienté. Les cardinaux Torregiani, Gastelli, Buonacorsi, Ghigi» Boschi et Rezzonico ont mérité cette exclusion, que, sous la distinction seulement de mauvais (malos) , partagent avec en Oddi, Alexandre Albani, de Rossi, Galini, Veterani, Holino» Priuli, Bufalini, desLanze, Spinola, Paracciani, Jean-Fraùçois Albani, Borromeo, Golonna et Fantuzzi.
Trois composent la classe des douteux [dudosos). Ce sont Lante, Stoppani et Serbelloni. Neuf entrent dans celle de rien ou indifférents [nada o indi fer entes). Ils se nomment Goglielmi, Ganale, Pozzobonelli , Perelli, Malvezzi, Pallavicini, York et Pamphili.
Les Gardinaux espagnols et français, de Solis et de La Gerda, Bernis et de Luynes, avec Orsini, se sont exclus enzmémes de ces catégories; mais leurs suffrages ne feront jamais défaut à celui qui se présentera pour abaisser l'Eglise sous les concessions qu'exigent impérieusement les trois Cours. Cette statistique du Conclave, révélée par les adversaires les plus implacables de la Compagnie de Jésus, donne une majorité évidente aux Cardinaux qui veulent conserver rinstitût. La suite de ce récit montrera dans quel piège on fit tomber cette majorité. Mais pour l'honneur de l'Eglise, il est bon d'enregistrer les aveux de ceux qui ont reçu mission d'avilir le Sacré Cdlége. c Nous avons quatorze voix assurées pour l'exclusive » et quatre douteuses, mande Bernis à Choiseul le 3 mai. On ne pouvait compter que sur dix voix quand M. le cardinal de Luynes et moi sommes entrés au Conclave; ainsi nous n'avons pas perdu notre temps. >
(i) Dans le manuscrit espagnol de celte liste, adressée par le marquis de Grimaldi, ministre des alTaircs étrangères sous Charles m, à M. Azpuru, ambassadeur d'Espagne, liste dont nous ne garantissons qae l*aiithenticité, aux noms des cardinaux Garacciolo, Ganganelli et Pirelli, se trouvent trois notes ainsi conçues : Garacciolo (signor TanwHÀ dicB malo). Ganganelli {hay cartas que dicen ser Jesuita). Pirelli {Tanued dice malo).
Parmi les personnages les plus influents du Conclave , on remarquait deux porporati du nom d'Albani. Justes et intrépides, riches et honorés, ils se présentaient comme les chefs de ceux qui nhumiliaient pas la dignité de TEglise devant une aveugle colère contre les Jésuites. Les agaceries de Bernis avaient glissé sur leurs âmes, et ils tenaient tête à l'orage. Le Cardinal français sentit qu*il devait par tous les moyens possibles vaincre cette résistance ; il fit demander aux deux Italiens une conférence avec quelques Cardinaux. L'entrevue eut lieu le 1 8 avril , elle fut vive. Alexandre et Jean-François Àlbani discutèrent les allégations dont Bernis, au nom des Cours, se faisait l'interprète. Jean-François déclara que la cause des Jésuites portée devant le Conclave était la cause de l'Eglise elleménoe, que les Parlements de France et les Gouvernements pcvtugais et espagnol avaient bien pu commettre un suicide moral; mais que le Sacré Collège ne se prêterait jamais à un pareil crime ; qu'à Rome , pour condamner un accusé , il fallait d'autres preuves que la colère inexplicable d'un Roi ou les calculs dévots d'une femme perdue de mœurs. Les deux Albani et leurs adhérents demandaient qu'on spécifiât les imputations, qu'on les appuyât sur d'honorables témoignages, qu'on établit d'une manière logique la culpabilité des Jésuites. Ces Cardinaux détruisirent pièce à pièce l'échafaudage de promesses et de terreurs que bâtissaient les trois Cours. Us défendirent la Compagnie de Jésus avec éloquence et fermeté; ils se plaignirent de voir les droits et l'indépendance de l'Eglise offerts en holocauste à d'inqualifiables préventions. Accablé sous leurs reproches, Bernis cherche à se relever en mettant en jeu une question de personnes, et il dit : « L'égalité doit régner parmi nous; nous sommes tous ici au même titre. >
A ce mot le vieil Alexandre Albani (i) soulève sa calotte
(i) A cette époque, comme dans tous les temps où les Cours étrangères ont essayé d'avoir action sur le Saint-Siège, il y avait à Rome, outre les •gents diplomatiques, des intrigants de seconde main qui contrôlaient ou secondaient les démarches de leur ambassadeur, selon le salaire quMIs en recevaient. La France tenait alors dans la ville pontificale un de ces calomniateurs patentés que Ton paie et qu'on méprise. Cet homme, qui se nommait Dufour, était à la solde du Jansénisme, qui Pavait \ilacé là. «a^s&
)0S CLâMENT XIV
rouge, le berretino des Cardinaux , et d'une voix pleine d'autorité : c Non , Eminence , s'écrie-t-il , nous ne sommes pas tous ici au même titre, car ce n'est pas une courtisane qui m*a placé ce berrelino sur la tête. »
Le souvenir de la marquise de Pompadour évoqué dans le Conclave ferma la bouche au cardinal de Bernis. L'allusion avait porté coup. Le lendemain de celle scène, i9 avrils la correspondance de Bernis avec d'Aubeterre garde une mee du cruel reproche d'Albani : c Sur quoi, mande Bernis à son confident diplomatique, nous avons jugé à propos qu'Orsiai dît à ce vieux renard que la cour de Maples, comptant sur son attachement à tous égards et aussi à cause des abbayes que lui et son neveu ont au royaume de Maples, désirait d'être instruite de sa façon de penser et d'agir dans les affaires du Con-
Paile du cardinal Passionei et qui servait de correspondant au cardinal de Bernis, au procureur général Joly de Fleury, à d'Alembert et h tous oeax qui avaient besoin d'être mal renseignés. La volumineuse correspondanee de Dufour est sous nos yeux. Nous la parcourons, nous Tétudlons la rongeur au front, car jamais peut-être le mensonge n'a pris des allures plus cyniques. Elle commence en 1766, et voici ce qu'il mande au cardinal de Bernis sur le compte de son futur antagoniste au Conclave, le eardiual Alexandre Albani : « Son caractère se manifesta tout à coup. On le vit fourbe, sans que les plus rusés s'en fussent aperçus, hypocrite sans que IM Jésuites même s'en doutassent, et vindicatif implacable. Cependant, malgré de telles dispositions, il sentit le besoin qu'il avait de se rendre aux propositions que les Jésuites lui faisaient depuis longtemps. Il fit donc son marché avec eux, se vendit argent sur table et se livra sans réserve h ces Pérès. Ces nouveaux mattres donnèrent à leur nouvel esclave des preuves de leur puissance; ce qui réveilla en lui toute Tavarice dont il portait le germe dans sou cœur, et ils n'ont pas manqué d'entretenir une passion dont ils ont retiré, du moins en apparence, de si grands services. Alexandre satisfait comprit que tous ses succès dépendaient de la reconnallsaDce qu'il aurait envers la Société. Aussi n'a-t-ii jamais manqué à son service auprès des Généraux de cette Compagnie, qui peut se flatter d'être la seule au monde pour qui le cardinal Alexandre Albani n'a jamais eu la moindre ingratitude.
(( Alexandre est de tous les Cardinaux, dit encore ce Dufour devenu le pajiégyriste du duc de Choiseul, des Gallicans et des Jansénistes, celui qui est le plus imbu des ridicules maximes de la Cour romaine sur la puissance royale. Il i^more tout, excepté les prétentions qu'on nomme ultramontaines ; il les sait par coeur et les pousserait plus loin que ne le flt jadis Grégoire YU, s'il avait la puissance en main. »
ET LES JtiâUfTES. S03
clâve, et cfU'aiosi il eût à dire ses vues et ses intentions, afin que Sa Majesté Sicilienne en fût instruite. Cela donnera à penser à ce chef intrigant. >
C'était répondre à une dure leçon par un coupable système d'intimidation. Les Cardinaux aux gages des Couronnes le pratiquaient sourdement. D'Aubeterre, qui leur a offert cet exemple , ne prend même pas la peine de déguiser ses démar" cbes. Le 6 février il a mandé au duc de Choiseul : < Nous devons parler au cardinal d'York. Il est probable que ce pripc^, tant par sa façon de penser, qui s'est même fortifiée depuis qu'il s'est entièrement détaché des Jésuites, que par sa reconnaissance pour les bienfaits qu'il reçoit de la France et de l'Espagne, suivra entièrement le parti des Couronnes. Je doî^ aussi parler au cardinal Lante. J'ai lieu de croire qu'ilq'est pas rempli de bonne volonté a notre égard. D'ailleurs, d^ps t^ dernier Conclave, il se conduisit très-mal. Je compte Iqî 4ir^ très-nettement que, s'il continuait de se conduire de wèuHi .dpns celui-ci , le Roi ne regarderait plus sa maison comtqfi lui étant attachée et retirerait la protection qu'il lui accorde ; que de plus j'ignore ce qu'il arriverait peut-être des revenus qu'il possède en France. »
Le cardinal Lante n'eut pas assez d'énergie pour résister à rintimidation. D'Aubeterre lui adressait ces menaces avant l'ouverture du Conclave. Le 3 mat, Bernis, écrivant au duc de Choiseul , délivre un satisfecit à Lante, et toutes ces hontes cardinalices ou gouvernementales doivent enfin être mises à nu. c Je peux, raconte Bernis, rendre justice au cardinal Lante. Il s'est conduit à merveille dans ce Conclave , et je ne doute pas que, lorsqu'il sera doyen du Sacré Collège, il ne mérite que le Roi accueille avec bonté les prières qu'il ^it en faveur du duc Lanie, son neveu. >
Bernis avait pour mission de gagner à la cause des puissances ou de neutraliser tous les Cardinaux dont le vote ne lui était pas connp d'avance. On lit dans sa lettre du 20 avril à d'Aobeterre : < Ganganelli , avec lequel j'ai une petite galanterie soqrde, m'a fait assurer que sa voix était à mes ordres. Eo attendant, il la donne à nos ennemis, et c'est pour mieux les tromper» U n'aime pas la façon de négocier de mes col-
soi CLÉMENT XIV
lègues ; mais il prétend avoir beaucoup d'^time pour mm. ■
Dans ces conUiis ambitieux, l'affaire des Jésuites avait h\t \ un pas immeose. Ou lu rattachait à la libfirté même du Saiat- i Siège, et Azpui'u, écrivant au comte d'Aranda, pouvait se pei'mettre de lui dire le SI avril : < Plus heureuse que le gouvernement du Itoi Lrès-chrëiîen , Votre Excellence n'a paseu besoin de toruirer les laits et la loi poui' Irapper la Compagnie de Loyola. Sa Majesté a prononcé, et l'arrêt a été exécuté sans appel. Le silence vaut mieux pour nous que tbutes les procédures, car Bernis s'embarrasse pour les défendre, et moi je n'ai besoin que de me taire. L'accusation muette se traduit de toutes les manières. La France a eu tort de dire son dernier mot sans apporter de preuves. On les demande dans le Conclave; nous, nous pouvons empêcher toute discussion, et cela est préféi'able. En effet, nous n'avons pas à démontrer la culpabilité des Ignatieus sur tel on tel point. Le secret du Roi répond à tout, et il pose la mort des Jésuites comme une condition sine qua non. Peu importe que le crime soit ou ne soit pas prouvé , si l'accusé est condamné. On résistera , mais enfin on arrivera à consommer le sacrifice, t
L'Eglise refusait de s'associer à l'iniquité préméditée des trois Cours. La corruption ne faisait faire aucun progrès à l'intrigue ; les ministres des puissances pensèrent qu'ils seraient plus heureux s'ils employaient les moyens de terreur. On ne parle plus de simonie pour le moment, Bernis et le cardinal Oi'sini prennent à tâche d'effrayer le Conclave. Les villes d'Avignon, de Bénévent, de Ponle-Corvo étaient militairement occupées par les troupes de la maison de Boui-bon ; elle menace de pousser plus loii^ les hostilités. Les monarques de France et d'Espagne jouissaient de deux voù d'exclusion dans le Saxxé Collège. Une lettre du cardinal de fiernis du 22 avril va nous initier au scandale <]ue ces princes laissèrent propager en leur nom. Il s'exprime en ces termes : < Si M. Azpuru veut feïre attention que les listes d'Espagne et de France réunies donnent l'exclusion à vingt-trois sujets et que le Conclave ne sera composé que de (luarante-six après l'arrivée des Espagnols, et que de ces quarante-six il faut en retrancher neuf ou dix qui ne sont paspapables, où Irouveia-t-ou un Tape? M. Azpmu répondra
qa'U vAfera Sersale, dont od dg vait pas ici; Stoppani, dont on ne veat pas davantage; Malvezzi. qu'oc a en horreur depuis qu'il parle pour nous; les Napolitains, qui sont Irop jeunes; Perelli et Pirelli , auxquels peu de voix se joindront ; Ganganelli, qui est craint et pas assez cousidéré. M. Azpuru répondr ~ que la lassitude forcera à en venir à Sersale ; mais la lassitudi . |oînte aux bruits qu'on sème déjà contre la tyrannie des Cours, déi'angera à la dn le système de notre exclusive ; les Itois nous abandonneront, on fera un Pape malgré nous.... C'est pour l'honneur des Couronnes que je parle, Jamais elles>n'ont voulu Ëiîre un Pape, en excluant plus de la moitié du Sacre Collège ! Cela est sans exemple. Il faut être raisonnable, et ne pas mettre le Sacré Collège dans le cas de se séparer et de protester de la violence. Il est impossible de former un plan de conduite sur un plan d'exclusive si général qu'il ne comprend à peine que qnaire ou cinq sujets, dont quelques-uns sont trop jeunes. En un mot , les bras tombent toutes les fois qu'il faut prendre la lune avec les dentsou pourrir en prison. >
D'Aubelerre ne concevait pas ces lenteurs et ces délicatesses de conscience. Leslîois pariaient; sou égoisme philosophique et ses traditions d'obéissance militaire éLiient d'accord avec eux ; il fallait que l'Eglise cédât. ■ Je crois bien, mande-t-i) à Bernis, que le Sacré Collège craint nos exclusions, mais ce n'est pas une raison pour nous priverde ce moyen. En excluant les vieillards, nous avons certainement, tant dans la classe des bons que dans celle des douteux et des indifférents, au moins douze sujets pour lesquels nous irons. Ainsi, ce n'est pas de DOtre côlc qu'est la tyrannie, mais bien de celui du parti opposé, ([ui voudrait nous laire la loi , et nous donner un Pape Jésuite ou dépendant des Albani , ce qui est tout un. 11 est aisé de sentir les sujets qui peuvent convenir; il n'y a qu'à se concerter de bonne loi, et alors ils ne trouveront aucune opposition de notre part. Au reste, il n'y a point de mal qu'ils aient un peu de peur. L'expérience que j'ai de ce pays-ci m'a feit connaître que c'était le meilleur moyeu pour déterminer les esprits, il faut absolument leur en imposer , sans quoi ils nous foulent aux pieds. D'après ce principe, il n'y a pas de mal non plus qu'ils sachent que, si on élisait un Pape malgi-é les CoM
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ronnes, il ne serait pas reconnu par elles. Qu'on craigne les Cours, qu'on aime et estime Votre Eminence, voilà ce qu'il nous faut. »
Ce qu'il fallait à Tambassadeur de Louis XV c'était rabaissement du Siège apostolique au profit des novateurs du dixhuitième siècle. On y tendait par toutes les voies, et Bernis, trop ëvêque de cour, ne sut pas comprendre qu'il se déshono^ rait en acceptant, en suivant celte politique d'intimidation. On aurait eqcore renconlré dans le Sacré Collège plus d'an caractère indépendant qui , appréciant les devoirs du Pontificat à leur juste valeur, aurait répété à ces nouveaux Henri 1[ d'Angleterre ce que le cardinal Gralien(i) disait au Roi qui fit tuer saint Thomas Beckett : c Seigneur, dispensez-vous de vos menaces; elles ne nous effraient point, car nous appartenons à un pouvoir qui est habitué à commander aux Empereurs et aux Princes. > Mais les Cardinaux des Couronnes ne signifiaient pas hautement la terreur; ils l'insinuaient. A Rome , c'est le meilleur moyen pour endormir la vigilance et paralyser les courages.
Nous avons déjà dit que le duc de Choiseul avait, de concert avec les Jansénistes et les Philosophes, un agent, un nouvelliste, un espion, un calomniateur qui faisait tous les métiers pour avilir le Saint-Siège et le déshonorer aux yeux de it Chrétienté. Ce Dulour, que les Jésuites doivent s'honorer de compter au nombre de leurs ennemis, prolessait sur la dignité du Sacré Collège la même opinion (|ue le marquis d'Aubeterre, à la différence près de l'esprit et de la forme. Avec cet instinct qui fait flairer la corruption aux corrompus, il avait pressenti que l'on ne reculerait devant aucune honte pour abattre les Jésuites. Il avait sondé leurs adversaires à Rome, ses complices par conséquent. Dès le 9 avril 1766, trois années avant la mort de Clément XllI, il prit ses précautions et traça un plan pour marchander, acheter et livrer une majorité dans le Sacré Collège.
« Sans que personne puisse soupçonner la moindre chose, écrit ce Dufour, on arrivera au point de se rendre maître du
(1) Palatii fast, card., i, 355,
l'utur Conclave. Les Cardinaux français auront la liste des amis et ne feront que les observer. On pourrait ajouter au marché fait avec eux que l'argent ne sera délivré qu'après le Conclave, et que sur la parole du Cardinal chargé des insiructions de la Cour; que, de plus, la somme de sera ajoutée à la somme principale pour chaque suffrage que Vami aura procuré, mais avec cette condition que le Cardinal chargé des instructions de la Cour en sera convaincu et que celui qu'on aura procuré n'aura pas été auparavant assuré.
f Ainsi , en gagnant cinq ou six Cardinaux , on peut les afoir presque tous, du moins parmi les Romains, car pour les étrangers on s'en peut assurer par le moyen de leurs Cours respectives. On doit en général comprendre parmi les Romains toas les Italiens.
c Au moyen du projet ci^dessus, on pourrait se flatter de donner à l'Etat ecclésiastique un prince temporel digne de régner et de rendre ses sujets heureux, car ici le correspondant fait abstraction du Souverain PonliBcat, et il serait au dé&espoir de se prêter à la moindre simonie. Le spirituel ne doit être regardé que comme une conséquence , laquelle ne 4pit entrer pour rien dans toute cette intrigue. Celui qui serait capable de régner le serait de gouverner l'Eglise, et on procurerait deux biens à la fois ; mais l'achat des suffrages ne doit tomber que sur le Prince et non sur l'Evêque. »
Cette théorie de l'achat des voles, qui aurait transformé le Conclave en un champ de foire parlementaire, avait été jugée impraticable par Choiseul lui-même. On récompensa Fauteur de sa bonne intention, et d'Aubeterre chercha des moyens moins honteux dans la forme, mais aussi coupables dans le fond.
Néanmoins le plan de Dufour allait si bien aux pensées secrètes des diplomates, qu'Azpuru et don Nicolas d'Azara, son rival, s'emparèrent de ce projet pour en extraire une ignominie. Ils le reprirent en sous-ordre, ils le soumirent à l'approbation du roi Charles iil d'Espagne. Ce prince qui, dans le même temps, faisait construire des églises à Rome, comme pour cacher sous le marbre des parvis les iniquités dont il affligeait la Chaire de Pierre , autorisa ses plénipotentiaires
à agir dans ce sens. Azpuru obéit; mais \zarat pour G irarler son ministre ea titre ou par probité peut-être, fit prévenir le cardinal de liernis du scandale qui allait être offert. Ce dernier comprit que l'indignation du Sacré Collège éclaterait au premier mol, et le 16 avril II mande à d' Aubeterre :
I A l'égard de l'idée abandonnée, vous avez assurément réfléchi qu'on ne con6e ceii sortes de mesures qu'à un sesl homme (quand on sait déjà qu'il n'y repugne pas) et non à cinq ou six ministres différents, par conséquent à cinq ou six secrétaires; à cinq cardinaux dont plusieurs ont été ou soot encore amis des gens qu'on veut détruire, Quel est le prêtre assez imprudent (quand il croirait le moyen légitime) de confier son honneur à la discrétion de tant de personnes ? Voilà (entre nous) sur ce point , comme sur quelques autres , la grande fiiute de ce Conclave. Il est impossd)le que tant de consuls égaux gouvernent également bien une République. Pour ce qui me regarde, j'en suis bien aise, parce qu'on n'est pas responsable. Mais sans un miracle les affaires ne peuvent pas avoir un grand succès avec cette méthode. »
Le miracle ne vint pas; mais Bernis, aux prises avec 9a conscience d'évêque et sa servilité de courtisan, essaya decoocilier ces diverses exigences en portant la question de simonie devant le Roi de France. Le 19 avril , il s'explique ainsi , dans une dépêche au duc de Choiaeul :
€ Sa Majesté a vu que MM. les cardinaux de Luynes, Orsini , Néri et moi pensions que l'arrangement proposé par te ministère de Madrid pour oblenir du Pape futur une promeœe par écrit (comme coudilion sine qua non) ne peut s'accorder avec les règles canoniques adoptées sur ce point par les tribunaux séculiers et conlirmées par plusieurs ordonnances de nos ttois. M. le cardinal de Luynes a communiqué ses réllexioDS sur cette matière délicate à M. le marquis d'Aubeierre dans plusieurs Mémoires, qui nous ont p^ru aussi sensés que tfaéologiques. On doit louer le ministère d'Espagne d'avoir soumis cet arrangement au jugement qu'en porteront les Cardinaux des trois Couronnes. On leur recommande expressément de r ne hasarder cette démarche qu'autant que le succès en serait
assuré et qu'elle paraîtrait en même temps honorable aux Cours et utile à leurs vues.
€ Le Roi ne nous ayant remis aucune instruction à ce sujet, sa religion et celle de son Conseil nous est trop connue pour craindre que Sa Majesté nous donne jamais des ordres contraires aux règles de la conscience. L'espérance de procurer aux Etats catholiques un repos assuré par la sécularisation des Jésuites a pu faire croire au ministère de Madrid que cette intention satisferait l'irrégularité d'un pareil pacte. Cette môme raison a pu frapper aussi M. le marquis d'Aubelerre et M. Az-' puru; mais il est de principe qu'on ne doit pas violer des règles positives dans l'intention de procurer un bien. S'il était permis de se mettre ainsi au-dessus des lois canoniques , on rendrait leur observation arbitraire. Les intentions justifieraient toujours les infractions , et les abus prendraient la place des règles. Les exemples qii'on peut citer de pareils engagements prouvent seulement que l'ambition est bien forte et les hommes bien faibles. Clément V, en détruisant l'Ordre des Templiers, n'a pu dérober aux yeux de la postérité, malgré l'appareil des procédures juridiques et la tenue d'un Concile , le secret de cette affaire. Mais au reste. Monsieur le duc , le Roi doit être assuré que si nous pensons qu'on ne peut mettre à exécution l'arrangement proposé par la Cour de Madrid, nous sommes bien convaincus, d'après la conduite que les trois Monarques ont tenue à l'égard des Jésuites (conduite dont ils ne doivent compte qu'à eux-mêmes), qu'il serait très-avantageux au repos des Etats catholiques et à la tranquillité du Saint-Siège que le Pape futur se décidât à séculariser les Jésuites, et nous n'oublions rien (sans manquer à la prudence) et conformément à nos instructions de tout ce qui peut en faire sentir l'avantage et la nécessité.
€ La politique exige en effet qu'on coupe la racine de l'arbre dont on a cru devoir couper les branches (1). »
(1) Le duc de Choiseul et le conseil du Roi reçurent cette dépêche du 19 avril, leUe que nous la donnons, mais dans la minute même, le Cardinal de Bernis avait développé sa pensée. Nous ne savons quels motifs l'empêchèrent d'en faire part au cabinet de Versailles ; néanmoins, dans PinlévH de rhistoire et pour servir ce que de droit, nous rélablissons lo luxle
La Compagnie de Jésus était cet arbre. On cherchait de tous côtés la hache qui devait l'abattre; mais l'énergie de la majorité du Conclave paralysait les efforts, et, le ^2 avril, Bernis mande à d*Aubeierre : « J'ai reçu le billet de Votre Excellence, n° 24. L'indifférence de la cour de Vienne pour Tëlection du Pape est la source de celle que nous montre Pozzobonelli. il est entouré de nos ennemis, il est faible; il a des vues. Je l'attends. 11 me semble qu'après avoir (ait les premiers pas vis-à-vis de lui , nous ne devons pas trop nous jeter à sa tête ni irop le négliger. Vous savez qu'il s'est opposé à la suppression de la bulle In cœnâ Domini.
« La conversation d'Orsini avec le vieux Corsini n'a pas été aussi nerveuse qu'elle devait Têtre. Le courage en présence de l'ennemi est rare au Conclave, et n'existe guère que dans les lettres. Le cardinal Rezzonico court les cellules et rassemble son monde. Orsini en fait autant de son côté. Je suis très-aise que vous approuviez notre plan. Les réflexions de M. Azpuru ni même les instructions nouvelles de la Cour d'Espagne n'y doivent rien changer, parce qu'à Madrid et ailleurs on est fortmal informé de ce qu'on peut faire ou ne pas faire dans un Conclave. En un mot, nous avons nos instructions, nous les suivrons, à moins que Votre Excellence ne nous en fasse passer
effacé (Je la main même du Cardinal. Bernis continuait ainsi sa dépêche : « Il y a dans cette affaire deux grandes diflicultés ; la première , c'est qu'il y a peu d'hommes dans le Sacré Collège assez persuadés de celte vérité politique pour oser frapper un si grand coup. Le crédit des Jésuites dans le collège des Cardinaux, Tapprobation qu'une suite si nombreuse de Papes ont donnée aux Constitutions de cet Ordre , feront toujours une grande impression sur le Pa{)C , quel qu'il soit , mais à plus forte raison sur celui qui, à la faiblesse du caractère, joindrait celle d*un âge avancé; au reste, si le PonUfe qui sera choisi avait le courage d'exécuter use pareille résolution et assez de supériorité pour se passer d'un Ordre dévoué au Saint-Siège, en supposant qu'il ne fût pas arrêté par la crainte d'un suicide du Saint-Siège, il ne se résoudrait jamais à procéder à la destruction de cette Société (quelque promesse qu'il eût pu faire , quelque engagement qu'il eût pu prendre), sans suivre au moins la forme des régies canoniques. Cette forme emportera beaucoup de temps. Les princes temporels , en pareille occasion, peuvent aller plus vite, mais le Souverain Pontife ne peut régler sa conduite que sur l'observation des canons. »
Quand le cardinal de Bernis traçait ces lignes , où chaque mot est un aveu, il comptait sans ClémeDt XIY et sans le cardinal Malvezzi.
de nouvelles conformes aux ordres que vous aurez reçus du Roi de les exécuter.
f 11 nous est expressément recommandé par nos instructions d'agir de concert dans le Conclave avec les Cardinaux espagnols et napolitains. Mais pour tous les moyens violents soit d'exclusion, soit de déclarations au Sacré Collège, il faut (jue vous nous y autorisiez par une lettre signée et écrite au nom du Roi. Nous avons consenti ù mettre dans les exclusions que les Napolitains et les Espagnols jugeront à propos de donner, ces mots (de concert et d'intelligence avec Sa Majesté Très- Chrëtienne)y mais bien entendu que Votre Excellence approuvera par écrit cette démarche et la clause comme conforme aux intentions et aux ordres de Sa Majesté ; sans quoi nous nous en tiendrions à la lettre précise de nos instructions. J'aurai Thonneuf de vous observer qu'il faut mettre toutes ces choses en règle, car bientôt nous serons aux mains, et alors il sera difficile de se concerter. Après l'arrivée des Espagnols, je ferai venir CornnauU à une fenêtre sure, aBn de pouvoir vous écrire quand cela sera nécessaire.
t Orsinl doit vouscommuniquer après-demain les papiers volumineux envoyés par M. Azpuru. Je présente mes hommages à Votre Excellence. J'étouffe un peu la nuit et je ne dors pas bien. >
Lessemaines s'écoulaient au milieu de ces trafics individuels , de ces complications dont la politique embarrassait la morale et des sérieuses difficultés que l'intrigue rencontrait ou provoquait. Les candidats à la papauté étaient exclus par la probité des uns ou déclarés trop honnêtes par l'injustice des autres. 11 y avait scission entre les deux camps ; les ministres de France, d'Espagne et de Naples présentent tout à coup le cardinal Malvezzi.
Favori de Benoît XIV et de Passionei , cet archevêque de Bologne dont le nom retentira si tristement dans cette histoire, ft'éiait plutôt fait connaître par son ambition que par ses ver- Uis. Doué de talents peu ordinaires, mais impétueux dans ses volontés et sacrifiant tout pour arriver à son but, il avait à peine atteint sa cuiquante-quairième année. Passionei lui avait inculqué la haiM du nom de Jésuite; Malvezzi la portait au plus
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haut d^ré. Ce fut cette hostilité cclataDt dans sâ^ârôlë dans ses aclps qui le désigna au choix dos puissances. U était ouvertement ennemi de la Compagnie , il fut dès lors le P^ (jue les ambassadeurs proposèrent. Sa candidature est annoncée aux Cardinaux du parti des Couronnes; un cri de r^palùon sort à l'instant même de toutes les bouches. Le 24 avril, Bemia se charge de traduire ce cri à d'Aubeterre : t Vous avez trèsbien fait d'insister pour Maivezzl- Plût au ciel qu'il put réussir! il s'est trop expliqué sur l'article des Jésuites pour pouvoir reculer; seulement il y mettrait des formes, et cela ne peut être autremeut, quand on est chef de l'Eglise. Mais on n'en voudra pas; il est trop jeune et trop éclairé. >
Malvezzi était, au dire de Bernis, trop éclairé pour faire un Souverain Pontife; deux jours après, le S(> avril, le Cardinal français déduit au duc de Choiseul les motifs qui militent en faveur de l'archevêque de Bologne. Leur seul exposé légitime les répugnances du Conclave. Nous lisons dans cette lettre : « Si le cardinal Malvezzî a pris le parti de soutenir la maxime de faire un Pape agréable aux Couronnes, c'est parce qu'il est intimement persuade que les affaires ne peuvent s'arranger que décette manière; c'est par attachement auSainl-Siégeptusque par inclination pour les Cours, i) pense de même qu'il vaut mieux sacrifier les Jésuites, en suivant cependant les form@ convenables, que de s'exposer au ressentiment des puissances catholiques. Le langage ferme qu'il tient ù ce sujet lui fait beaucoup d'ennemis ici et lui ferme peut-être pour toujours la porte du pontificat. Il ose dire hautement qu'on doit par esprit de religion nous proposer un Pape qui nous soit agréable, at un secrétaire d'Etat en qui nous ayons confiance. Nous lîroM parti d'un langage si conforme à nos insliuctions. Slalvezzi est de tous les Cardinaux celui qui me parait le pins airmuchï des Idées ullramootaines. ■
Dans son billet quotidien au marquis d'Aulieterre, Demis, le 17 avril, avait professé une doctrine qui, pour un évèqueet un prince de l'Eglise, devra paraître aussi peu canonique que possible aux yeux de Rome. « Je suis, disait-il, fort dans.la maxime que l'élection du Pape peut èire valide quand elle a été faite dans les formes, mais qu'elle a Ixisoin irêlre reconniie
pour telle par les Souverains pour avoir son plein effet. » Le Gallicanisme, s'exprimant par la bouche des protecteurs de l'impiété au xviii® siècle, adoptait cette théologie que Malvezzi aurait développée sur le Siège romain. La diplomatie avait intérêt à rélection d'un pareil successeur de saint Pierre. Le 25 avril , d'Aubeterre et Âzpuru , qui viennent d'exclure les cardinaux Golonna et Pozzobonelli , ne cachent plus le vœu des trois Cours. Il leur faut un Philosophe pour remplacer tous ces immortels Pontifes qui préparèrent la gloire de l'Eglise et le bonheur de l'humanité. Des ambassadeurs, les cardinaux des Couronnes le cherchent sur la liste que l'Espagne a imposée et que nous avons publiée. Le 25 avril d'Aulieterre mande à Bernis : t J'ai reçu le billet de Votre Eminence, n? 30. Ce sont les ordres des Cours que j'ai fait passer à Vos Eminences. Je n'y ai eu de part que pour Malvezzi. Si j'en avais été cru , la classe des indifférents aurait été confondue avec celle des bons, et vos Eminences auraient été les maîtres d'aller pour qui et comme elles auraient voulu. Mais je n'ai jamais pu amener M. Azpuru même à faire mettre Stoppani nettement parmi les bons. Il a fallu le laisser tel qu'il est venu d'Espagne. J'aurais aussi fait mettre de Rossi parmi les indifférents. Ce n'est pas que je le croie un sujet du premier mérite, mais je crois le voir tel qu'il est, c'est-à-dire sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne consultant que son intérêt. Je pense qu'un Pape de cette trempe aurait pu convenir aux Couronnes. Mais au surplus ce sont des réflexions inutiles à moins que M. Azpuru ne se portât de lui-même, ce qui n'est pas vraisemblable, à faire quelques changements dans la liste. Je me donnerai bien de garde de lui en proposer. Il ne manquerait pas de m'en rendre responsable sur-le-champ. >
Un Pape sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne consultant que son intérêt, voiK^ ce que d'Aubeterre, calomniant le cardinal de Rossi, demandait aux cardinaux ennemis de la Compagnie de Jésus. A des Rois, tels que ceux qui végétaient alors sur le trône, et exerçant, comme dit Tacite (1), le pouvoir souverain avec un génie d'esclave, ou à des ministres
(1) Tacit. HUtor.t lib. v, cap. 9.
ÎU CLEMENT XIV
tels que Choiseul, d'Aranda, Pombal, Roda, Monino, Gampomanès et Tanucci, tous admiiaieurs par calcul ou par légèreté de la secte encyclopéd'Lsle, un Vicaire de Jésus-Christ taillé sur ce modèle aurait convenu sans aucun doute. Mais les Cardinaux qui prêtaient les mains au complot n'auraient Jamais osé couvrir leur robe de pourpre d'une semblable tache. C'était un beau rêve des Sophistes ; d'Aubeterre lui-même sentit qu'il fallait y renoncer pour se placer dans la réalité des choses. Un Pape philosophe était une anomalie impossible; l'ambassadeur de France se rejette sur son idée fixe de la simonie. Le même jour 25 avril, il présente à Bernis sa théorie de corruption sous un jour nouveau.
« Quoiqu'il ne soit plus question, lui écrit-il, de promesse particulière au sujet de la destruction des Jésuites, et que, dès que Votre Eminence y a eu répugné, cette matière ait été abandonnée, je crois pourtant devoir lui envoyer la copie de l'avis d'un des célèbres théologiens de cette ville , non pour convaincre Votre Eminence, je sais bien, d'après la façon dont elle s'est expliquée, que je n'y parviendrai pas, mais au moins pour lui faire voir que mon opinion n'est pas si déraisonnable, et qu'il y a de vrais théologiens qui pensent comme moi. > ^ Le lendemain, Bernis lui répond : t Le mémoire théologique que vous m'avez envoyé porte tout entier sur ce principe: Il est incontestable que la destruction des Jésuites est le plus grand bien que Ton puisse faire à la Religion. Ce principe dans les circonstances peut être vrai ; mais il est contesté par la moitié du Clergé au moins, par un grand nombre de Cardinaux, d'Evêques et de gens de tous pays et de tous états. Ainsi le principe fondamental est une supposition et non un principe. »
A ces raisons si concluantes, d'Aubeterre réplique le 27 avril : « Je conviens avec Votre Eminence que l'avis ihéologique porte en entier sur le principe que l'extinction des Jésuites est un grand bien pour la Religion, et c'est aussi le fondement de mon opinion. Je conviens encore que beaucoup de monde n'en convient pas ; mais je demande à Votre Eminence où se trouve l'unanimité? Ne faut -il pas séparer ce qui est esprit de parti d'avec ce qui est esprit de raison. *
L'esprit de raison ei la théologie naturelle invoqués par (F Aubeterre , c était aux yeux des ministres de la famille de Bourbon la simonie organisée, la corruption pénétrant dans le Conclave sous le manteau de la philosophie diplomatique. Bernis, dans un mémoire daté du l!â avril, et adressé au duc de Choiseul, avait dit : c Demander au Pape futur la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des Jésuites, serait exposer visiblement Thonneur des Couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un Cardinal était capable de faire un tel marché^ on devrait le croire encore plus capable d'y manquer. Un prêtre, un évéque instruit ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. > Les Rois, celui d'Espagne surtout, tendaient à violenter la conscience de l'Eglise; le 5 mai, Bernis écrivait : c On m'a dit aujourd'hui que les Cardinaux espagnols étaient dans le principe que cette démarche ordonnée par le Roi d'Espagne intéressait sa conscience seule si elle était mauvaise. En France, nous croyons que, dans ce genre, c'est aux Evoques à éclairer les Rois sur les règles canoniques. >
D'Aubeterre n'est pas de cet avis, qui froisse ses intérêts. Le 4 mai , il se retranche derrière sa raison individuelle, et il écrit : t Si j'étais évoque, je ne penserais pas du tout que les Rois eussent besoin d'être éclairés sur cette matière, dans laquelle je ne reconnais pour juge que la droite raison. » Deux jours sont à peine écoulés qu'il a de nouveaux arguments à opposer au Cardinal : c La simonie et la contidence ne sont d'aucun état , lui mande-t-il , mais elles cessent pour tous là où parle la droite raison. Peut-il y avoir une règle de l'Eglise qui empêche qu'on ne lui fasse du l)ien? >
Afln de venir d'Alby à Rome représenter la France dans ce Conclave et de se mettre aux ordres des adversaires de la Religion, Bernis a déjà touché cent trente mille livres (1) ; il a la
(1)Nous avons entre les mains tous les papiers du Cardinal jusqu'à ses passeports français, sarde et milanais pour le Conclave, jusqu'aux minutes même de ses dépêches les plus secrètes, et nous reproduisons la lettre que le banquier Laborde lui adressa de Paris, le 15 février 1769. «Monseigneur, je ne sais pas les dispositions qu'on prendra ici pour vous mettre en état de partir pour Rome; mais je préviens l'embarras où Votre Emi-
I ai6 CLÉMENT XtV
promesse de l'ambassade viagère près du Saint-Sîë^; tâot cela ne suffit pas à ses yeux pour le récompenser du service qu'il rend à l'incrëdulilé dominante. Le Cardinal s'est chargé (l'intriguer contre la Société de Jésus ; mais ce complot, dont il sera le chef nominal , ne l'empêche pas de songer aux malheureux détails de ses aiïaires. Il est au Vatican dans le but avoué de conquérir des suffrages par la capuition ou par les menaces; il n'entend parler :iutour de lui que de promesses et de transactions pécuniaires; Bernis se lance dans celte voie qu'il a ouverte. Un croirait qu'il veut donner raison à Roda, qui, le 9 mai, dit de lui dans une lettre ù Azara : i II ne faut pas se lier au fameux Bernis, qui est dans le secret. C'est un négociateur et un intrigant de première l'orce; c'est ainsi qu'il a fuit fortune. S'il se réunît a Jean-François Albani , ils feront le Pape qu'il leur plaira de créer. » Le 28 avril, le Cardinal françaisose, pour ainsi dire, mettre le marché à la main : «Je n'ai fait aucune demande injuste ni déraisonnable, écrit-il i^ d'Aubeterre. Ainsi il sera aisé de m'enriMer, Mais je demande de la sûreté pour mes dettes et un point qui touche à l'honneur. Si l'on satisfait à ces deux choses, je reste; sinon, je rejoindrai avec plaisir mes moutons, i
nen ce pourrait se trouver en lui adressant deux lettres de crédit: l'imede trente mille livres pour Turin, et l'autre de cent mille pourKome. Je prie Votre Emineiice de vouloir bien me marquer si cela suCQl. Je profile du courrier de M. la due de Cboîseul pour vous foire cet hommage, ainsi que celui du profond respect ovee lequel, etc. i>
II paraît que le Cardinal trouva que le banquier agissait plu» eu Roi que
Louis XV lui-même , car à peine esl-il arrivé à Lyon, que le 4 ma», il
transmet nu duc de ChoJseul la réclamation suivante : « M. de Laborde, en
m'envoyanl des lettres de crédit pour Turin et Rome, me dit que ne (a-
cliaut pas quels seront les arrangemenie de la Cour pour mon vojsge si
ne voulant pas me laisser dans l'embarras, il m'adresse des lettres de
eridit. Vous me faites l'Iioniieur de m'envoyer ces mêmes lettres ouvetles
en me disant que c'est pour pourvoir à mes besoins, il est nËcesstdre
que je sacbc si c'est le Kol qui a la bonli^ de fournir aux dépenses rui-
I neuses d'un voyage fait par ses ordres et pour son service, ou une obligs-
^^^T tionnouvelleque jeconlracle enversM. deLaborde. Dans lepremtercai.je
^H^^^Oii de trës-humbles sciions de grAces à Sa M^eslé d'avoir bien voulu me
^P^Milonuer les roo; ens de remplir ses vues. Le mémoire cl-joînt de mes délies,
■ *■ que je vous prie de mettre sous ses yeui. lui prouvera combien îl ^M '
r nfceesaire d'être secouru. »
a il m'Wfc
Les moutons du Cardinal, c'étaient les fidèles du diocèse d' Alby, et il en parlait d'autant plus à son aise, le 27 avril, que, la veille même le marquis d'Aubeterre lui avait écrit au sujet de l'ambassade deRome si convoitée par Bernis: c Le secret que m'a confié Votre Eminence ne sortira pas de ma bouche, mais je dois la prévenir qu'il y a déjà plusieurs jours qu'on en a parlé. Ce pays-ci est étonnant. II y a une quantité de spéculateurs oisifs. On y sait, ou on y devine tout. La place de Rome convient de tous points à Votre Eminence; elle n'est point faite pour être oubliée dans un diocèse, tandis qu'elle peut faire de plus grands biens ailleurs. La vie qu'on mène ici est tranquille et je crois que le climat ne saurait être que très-bon au genre de ses incommodités. Il ne m'appartient pas de lui donner de conseils, mais je crois qu'elle ne peut rien faire de mieux que de se prêter aux vues qu'on a sur elle. Elle trouvera partout Votium cum dignilate, mais nulle part aussi réellement qu'à Rome. »
Dans ce temps-là, on se supplantait avec ces grâces véritablement françaises. Remis n'avait plus qu'une inquiétude, ses dettes dont, avant son départ pour Rome, il a fait passer le chiffre détaillé à Louis XV. Elles s'élèvent à la somme de deux cent sept mille livres, et ce n'est pas la dernière demande qu'il datera du Vatican.
Puis, continuant son billet de ce jour-là 28 avril, il discute l'affaire des Jésuites avec une impartialité théologique qui ne le cède en rien à la délicatesse des sentiments qu'il vient d'étaler: € 11 n'est pas question, ajoute-t-il, d'examiner si, les choses étant où elles en sont, il faut supprimer un Ordre dangereux au moins s'il n'est pas coupable. Tout homme sans passions doit le penser, et je le pense très-fort. Mais il s'agit de savoir si, pour y parvenir, desévêques peuvent agir contre les règles de l'Eglise? D'ailleurs cette dispute entre nous est de lu chape à l'évêque. Nous ne serons pas assez forts pour faire le Pape à notre choix, il faut avoir de la foi pour être sûr que le cardinal Ganganelli est pour nous. 11 s'enveloppe de mystères qui échappent à la raison. >
Rien n'avançait cependant. D'Aubeterre et Azpuru à l'extérieur, Remis et Orsini à l'intérieur accumulaient promesses sur promesses afin de capter quelques suffrages. Le cardinal de
Lnynes, qui, dans sa correspondance toute gastConoMiqntt, u tient à l'écart, est enfin ciiU'Lkinii parla lièvre de l'intiigue. il sort du rôle passif qu'on lut a iracé, et tous easemlile livrent un nouvel assaut à la Compagnie de Jésus. Us cliorchatcnl dans les divers Collèges de la préUtture romaine les caractères malléables ou susceptibles de se laisseï' corrompre, En les attachant à leur cause, ils espéraient déterminer les Cardinaux tN résolus, mais probes, à courber la tête sons le joug d'une terreur organisée.
La plupart des Prélats nés sur les terres du patrimoine ecclésiastique, et qu'on désigne sous le nom de Statistes, résistèrent aux séductions dont ils étaient enloui-és. Il n'en lut pas de même de ceux qui, de tous iescoinsduniimtleet de l'italie principalement, viennent chercher fortune à Itome. l*ourqud> ques-uns de ces derniers, la cari'ière cléricale est une profq^ sion comme une autre. Us y entrent sans vocation déterminée, et, quand ils sont parvenus à poser le pied sur le premier degré de l'échelle, ils aspirent à les franchir tous le plus rapide* ment possible. Habiles :t dissimuler leur ambition, concénti'és dans la seule pensée d'écarter les obstacles, ils marchent, ils se croisent, ils rampent à travers mille impei-ceptihies détours, vers le but qu'ils se proposent. Les refus et les mécomptua he lassent jamais leur persévérance. Us ne froissent personne; mais ils s'estiment assez téméraires pour alTicher un supr^e dédain envers le pouvoir déchu, lis ont élé, ils sont, ils seront toujours la dernière pierre jetée à l'arbre qui est tombé. Le bien et le mal, la religion et la politique, les dehors de la pîélé ou une vie mondaine, l'art de flatter les puissants du jour et de se ménager des protecieurs dont le crédit commence â poindre, la reconnaissance et l'ingratitude, la franchise et la dApiicité, tout est pour eux un moyen. Us ne s'occupent des aali-es que pour les faire senir au triomphe de leur égoïsme.
A. Rome, ce sera toujours sans aucun doute le plus petit nombre, l'exception, qui agira de cette sorte. Mais c'est ce petit nombre qui se répand dans les salons, qui s'insinue aupii!« des femmes, qui se coustitne le courtier-marion de la diplomatie, qui assiège les antichambres du Pape, qui s'éiablit 16 eominensa\ des serviteurs de tous les Cardinaux, et qui, abou-
ET LES JÉSUITES. tO
tissant à chaque avenue, arrive peu à peu à iriter<:;epter toutes les voies. Cette infldence délétère s'est plds d'une fois fait sentir à Rome. Lorsque les adversaires de l'Eglise sont audacieux et ique le Souverain Pontife ck*aint d'engager une lutte d où la Chaire apostolique doit nécessairement sortir victorieuse» il vient des jours où l'on ne parle dans la cité d'Innocent 1(1, de Grégroire VII et de Sixte-Quint que de sacrifices à la paix. L'ambition individuelle agite au-dessus de toutes les tètes le drapeau de la peur ; l'on tremble devant les cauteleuses menaces d'an ambassadeur étranger comme sous les rancunes parlementaires d'un vieux Janséniste de basoche.
IXAubeterre et Azpuru, qui écrivait peu afin de garder sa liberté d'action, ne cachaient pas leurs sinistres projets contre l'indépendance de l'Eglise. Ils trouvèrent dans les rangs de la prélature des monsignori pour les seconder. Le système des concessions aux Couronnes portait déjà ses fruits. Les Papes prédécesseurs immédiats de Clément XIII n'avaient pas cm pouvoir ou devoir maintenir la suprématie de l'autorité morale qui avait si souvent tourné au bonheur des peuples. Par un sentiment mal entendu de paix et de charité envers les Monarques, on avait vu ces Pontifes se départir peu à peu des prérogatives du Saint-Siège. Ils sacrifiaient ses droits à une vaine apparence de concorde. De protecteurs qu'ils avaient été jusque là, ils se laissaient rabaisser au rôle de protégés. Les princes les reconnaissaient encore pour leurs guides spirituels ; mais le pouvoir des clefs était lui-même battu en brèche. On ne lui portait plus que cette espèce de respect sans conséquence que des enfants parvenus à la maturité témoignent à la vieillesse décrépite de leurs aïeux.
Rome s'était volontairement annihilée, les scandales de ce Conclave lui révélaient l'immensité du mal ; mais le principe des concessions avait été posé. Dans tous les rangs de la hiérarchie ecclésiastique, il se rencontrait des hommes qui l'adoptaient comme la dernière planche de salut laissée à l'Eglise. L'intérêt particulier alï'aiblissait les courages, il tuait les dévouements. Aux yeux même de quelques Cardinaux et Prélats, on était fanatique par cela seul qu'on répugnait à immoler les droits de la vérité sur l'autel de la çlûlo^'^VÀ^* Qw^vw»!^
à Rome ni l'auJace du devoir ni la résignation àa rMift^. On obéissait aus lois *]iie prétendaient dicter les couronnes, parce (|ue ces lois, futaies au Saint-Sié^e, permettaient à l'ëgoi&me de se développer plus à l'aise en se mettant au service des agents diplomatiques. Ces agents parlaient de révolution imminente. Ils rencontraient des esprits timides ou coupables qui grossiasaient de pareilles menaces, car c'est toujours par la crainte d'un mal à venir que l'on entraîne les faibles à commettre des injustices présentes.
Les Jansénistes suppléaient au nombre par l'adresse. Ainsi que toutes les sectes, ils s'attribuaient les honneurs de la persécution pour arriver plus vite à persécuter. Ils niaient même leur existence à Rome comme dans le reste du monde, afin d'endormir les lièdes et de ne pas effrayer les peureux. Au fond de ces hypocrisies que chaque parti, que la révolution surtout prend plaisir à renouveler tantôt sous le maoteati politique, Untôtsous la forme religieuse, il existait un principe dissolvant dont personne ne se dissimulait les tendances. D'Anbeterre et Azpuru comprenaient admirablement cette posîtion ; ils la mettaient à profit contre les Jésuites. La destruction de l'Institut, sanctionnée par un Souverain Pontife, était la consécration la plus solennelle qui put être accordée S'k doctrine des novateurs du xviii' siècle. Un ne poursuivait ptos dans les enfants de Loyola des ennemis de l'Impiété ou des:.r^ gicides systématiques; les cdups remontaient déjà plus haut. Les Jésuites étaient prosciiusde tous les royaumes ; on voulait, en abaissant la Chaire apostolique jusqu'à un tialic honteux, l'isoler du monde chrétien après avoir donné à tous les fidèles le spectacle de sa dégradation.
Ce plan, auquel travaillèrent ù leur insu peut-être certains hommes dont jusqu'alors la conscience était restée pure, ce plan allait être essayé, La Sociélé de Jésus était la proie que se disputaient les ennemis de l'Eglise. Afin de voir renaître l'âge d' or catliolique, il n'y avait qu'fl briser le dernier lien (jui attachait les Jé.'iuites it la vie. Les Couronnes exigeaient ce saciî* fico ; pour l'obtenir on tentait d'avilir dans le présent et dons l'avenir la tiare (|ue tous promettaient d'exalter après par un sentiment de reconnaissance unanime. Ko<la laisse néanmoins,
dans rîDtimité de sa correspondance, transpirer la pensée qui agite toutes ces âmes de sophistes, d'acheteurs ou de vendus. Il aimerait mieux, lui, un Pape dont la résistance serait avouée, et voici les motifs qu'il allègue de celle préférence. Ces motifs doivent être un grave enseignement pour le Saint-Siège. « C'est de notre gouvernement que dépend le maintien de la régale et de savoir se moquer de Rome. Car c'est encore un problème de décider si, pour une telle fin, il vaudrait mieux avoir un Pape coniraire et fanatique, plutôt qu'un Pontife ami, propice et conciliant, parce que par égard nous devrions céder à ce dernier quelques-uns de nos droits. >
Un temps d'arrêt s'était manifesté parmi les conspirateurs. Ils avaient beau essayer de tous les langages, de toutes les flatteries, de toutes les intimidations et de toutes les promesses, ils ne gagnaient pas de terrain. Pour empêcher Télection d'un Pontife qui ne sera pas hostile aux Jésuites, d'Aubeterre et Azpuru prennent le parti d'annoncer qu'ils sortiront de Rome, et ils se font préparer des maisons à Frascati. Le cardinal de Bernis, dont ce plan froisse les intérêts, — car il s'est réservé la place de son ami, le marquis d'Aubeterre, — souscrit au projet de retraite, mais il fait ses conditions, f J'ai reçu le billet de Votre Excellence, n® 31 , écrit-il à d'Aubeterre , le 29 avril ; quoique je doive la voir à midi , je crois devoir lui faire part d'une réflexion qui a été unanimement adoptée par mes camarades. La voici. Dans le cas où les trois Ministres se retireraient, ou plutôt sortiraient de Rome, je crois que les Cardinaux nationaux doivent, après avoir fait l'adoration du nouveau Pape dans la chapelle du Scrutin et à saint Pierre, selon l'usage, demeurer à Rome au moins jusqu'après ce que l'on appelle le couronnement du Pape. Les Cours ne veulent pas faire un schisme ; elles veulent, en marquant leur mécontentement, porter lePape a se rendre facile sur les afl*aires par le désir d'être reconnu par trois puissantes monarchies. Ainsi c'est assez que les Ministres politiques s'éloignent ; mais il ne faut pas fermer la porte à la négociation, en empêchant les Cardinaux de remplir leurs devoirs auprès d'un Souverain Pontife désagréable aux Cours , mais canoniquemeot éki, d'autant plus que ce même Pontife deviendra^
t%% CLÉMENT XIV
agréable à ces mêmes Cours s'il adopte de meilleures maximes que son prédécesseur. De plus, et cette considération est fort importante, il serait très-imprudent que nous sortissions du Conclave et de Rome après le scrutin qui décidera l'élection, car nous laisserions donner à nos ennemis les places importantes de secrétaire d*Etat, de dataire, de secrétaire des brefs, de sorte que le Pape, fortifié par de mauvais conseils, pourrait donner occasion à un schisme, ou du moins à un défaut de reconnaissance , d'où il résulterait toutes sortes d'inconvénients
f Nous suivrons sagement le plan de conduite que vous avez approuvé. Ceci doit être encore bien long. Je vous promets de ne pas m'impalicnter. Le cardinal Spinola m'a fait parler par son compatriote Pallavicini. Je lui ai dit que nous avions opinion du mérite et des talents de Spinola; mais que ce n'était pas notre faute s'il avait occasionné des ombrages sur ses liaisons et sur son caractère; qu'au reste je ne demandais pas mieux que d'écarter ces nuages , mais qu'il me follait des faits et non de vaines paroles. >
Le cardinal Spinola n'avait point brigué le périlleux honneur de la tiare, et comme de Rossi , il se trouve mis en suspicion dans celte inqualifiable correspondance; mais le projet formé par les ambassadeurs d'abandonner la capitale du monde chrétien, si elle a un chef digne d'elle et librement élu, ce projet continue d'être discuté par d'Aubeterre, et il annonce le 50 avril à Bernis : < Dans la conversation d'hier j'ai répondu au billet n'^SS, dont Votre Eminence m'a honoré. Je suis bien de leur avis que, dans le cas où nous serions forcés de sortir de Rome, il serait très-à propos qu'elles y restassent, tant pour veiller à la façon dont les places les plus importantes seraient remplies, que pour tenir toujours une porte ouverte à la négociation. Je vais ù présent lui rendre compte de ce que j'ai fait depuis. D'abord j'ai écrit à M. de Yosemberg la lettre dont nous sommes convenus. Après le dîner, j'ai vu M. de Kaunitz. Je l'ai informé de la conduite et des propos de Pozzobonelli , de la vue des Albani de le proposer pour la Papauté dans ridée, si nous refusions d'y concourir, de vous en faire un démérite près de leurs Majestés impériales, et de semer
du froid enire elles et les cours de la maison de Bourbon^ et réloigner encore davantage de nou$ pour rompre entièrement même Tapparence du concert. Il m'a très-bien entendu » m'a promis qu'il en rendrait compte à sa Cour, et que même il en allait écrire tout à l'heure à M. de Vosemberg, pour qu'il en informât TEmpereur. 11 m'a assuré, ce que je croyais de reste, que l'Impératrice pensait sur Alexandre (Albani), ainsi que l'Empereur, et que les sentiments de la mère et du fils étaient absolument conformes. Il a même trouvé très-impertinent que Pozzobonelli eût osé parler du contraire. Il se pourrait qu'aujourd'hui il reçût un billet, à ce siyet, de M. de Kaunitz. 11 faut attendre à présent ce que produira ce que nous venons de semer ; mais s'il était question de Pozzobonelli , je pense que Vos Eminences doivent l'écarter autant qu'il est possible, d'autant que voilà Leurs Majestés impériales prévenues sur tout. Je souhaite que Votre Excellence ait bien dormi. >
Le projet des Bourbons et de leurs diplomates n'était plus un mystère. Le cardinal Orsini sent le besoin de mettre sa conscience à l'abri. U est ambassadeur du Roi de Naples, mais à peine âgé de trente-quatre ans , il ne veut pas souiller toute sa vie par un acte coupable. Il prête les deux mains à la destruction des Jésuites; néanmoins il répugne à ce que ses collègues exigent de lui. Pour fortifier les cardinaux français dans leur résolution, il adresse du Conclave le billet suivant à Bernis :
f Eminence, le courrier d'Espagne est arrivé, et j'ai reçu une lettre de M. Azpuru avec la copie ci-jointe. Je l'envoie à Votre Eminence pour qu'elle y réfléchisse. Aujourd'hui, après 1^ scrutin, nous en parlerons. Je persiste dans nos premières conventions. Vous êtes archevêque; moi je suis prêtre. Nous ne pouvons concourir à faire un pape simoniaque. Je ne doute point que FEminentissime cardinal de Luynes, également archevêque, ne soit du même avis. Je joins encore un billet de l'ambassadeur pour que Votre Eminence le lise et le fasse lire au cardinal de Luynes. Le vaisseau qui porte les Cardinaux espagnols a mis à la voile, d'Alicante, le 18 mars, t
Le Conclave souffrait de ces tiraillements. Les cardinaux s'indignaient de se voir les jouets d'une conspiration qui ne
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prenait plus la peine de laire ses espérances; etBernis, le 1®^ mai, annonçait au marquis d'Aulîeierre : « Orsini nous a dit qu'on lui mandait que le cardinal de Solis n'avait aucun scrupule d'exiger du pape futur une promesse par écrit de la destruction des Jésuites. Nous attendrons qu'il nous en parle; et noÂs lui déclarerons que, convaincus comme lui de la nécessité d'éteindre cet Ordre, nous pensons différemment sur les moyens à y employer; que nous ne nous opposerons pas à ce qu'il exige cette promesse, si le cas arrive de pouvoir l'exiger, et que nous travaillerons dans le plus grand concert pour en obtenir l'effet toutes les lois et quand nous pourrons le faire sans croîre.blesser les règles. Au surplus nous ne pouvons pas leur dissimuler que si le Sacré Collège venait à être instruit d'une pareille proposition, nous serions infailliblement abandonnés par les voix qui forment notre exclusive que nous avons eu tant de peine à réunir et à assurer, et qu'on nous donnerait malgré nous un pape, un secrétaire d'Etat et un dataire à la volonté des fanatiques. »
Dans la bouche d'un prince de l'Eglise, qui, le 18 avril 1769, disait en parlant de lui-même: f Je ne suis point dévot; je suis décent et j'aime à remplir ma place d'évêque. J'ai éteint le fanatisme dans mon diocèse et rétabli la décence extérieure de mon clergé; > ce langage n'est que trop intelligible. Le mot de fanatiques qui revfent à chaque phrase, s'applique aux Cardinaux voulant la sincérité des suffrages du Sacré Collège. On était fanatique par cela seul qu'on ne se prêtait pas aux importunités de Thypocrisie ou aux calculs de la bassesse. Quelques années auparavant, d'Alembert avait mis, après Voltaire, cette accusation à la mode : < il faut être juste, disait-il dans une brochure (i), le fanatisme n'a aujourd'hui que trop de sujets de montrer de l'humeur dans l'état de détresse et d'avilissement où il se trouve. Le triomphe de la raison s'approche, non sur le christianisme, qu'elle respecte et qui n'a rien à craindre, mais sur la superstition et
(1) Lettre à M***, conseiller au Parlement de***, pour servir de supplément à l'ouvrage qui a pour titre : Sur la destruction des Jésuites en France,
^r^prit pe
T^prit persécuteur, qu'elle combat avec avantage et qu'elle' est près de terrasser. >
Sous ces mots d'emprunt, c'est à la Religion catholique qui l'on déclarait la guerre. Si le cardinal de Bernts ainsi que ti les évêques courtisans de l'époque ne s'en sont pas aperçi s'ils ne crurent pas y aider par le scandiile de leurs mineurs par leur insatiable cupidité et par leurs lâches complaisanceSii il faut convenir que ces malheureux étaietit bien aveugles, I * S mai, Bernis, répondant au billet quotidien de l'ambassadei de France, lui raconte ce qui se passe au Conclave. • Le viei Alexandre, dit-il, m'a renouvelé ses prières pour une cob-' versatiou dans quelques jours. André Corsini, dont je vous (A envoyé hier le mémoire, et pour lequel j'écrirai merci'edî^' mérite l'amitié de Votre Excellence. Nous avons fait tous et»' semble notre ronde hier chez le Joyen, chez le cardinal LanK chez Pozzobonelli et chez Hezzonico. Nous avons annonce' deux choses. La première que l'intention de nos cours n'était pas de faire le pape, mais d'empêcher qu'il ne fût fait sans concert avec nous. La seconde que nous étions persuadés que le Sacré Collège était trop sage pour songer à une élection surprise ou d'adresse, parce qu'en ce cas-h nous étions obligés de déclarer d'avance qu'il serait à craindre qu'un pape élu de celte manière ne fût pas reconnu par les ministres des Cours et que, pour éviter cet éclat, nous avions cru à propos d'expliquer les intentions de nos maîtres et de répondre de noire côté que nous agirions de bonne toi pour concourir ù l'élection d'un pape vertueux, prudent et impartial. Tout cela a été accompagné de la dorure convenable et a produit son effet. Pozzobonelli a été un peu embarrassé, il a cependant répondu qu'il était du sentiment des Cours et qu'il lerait ce qu'il pourrait (sans gêner sa !ii)erlé) pour amener tout le monde à penser comme elles. Il nous a dit bonnement qu'au reste il ne voulait pas se rendre suspect au Sacré Collège. Cavalchini a parlé à merveille, Lanle tout au mieux et Rezzonico fort bien. Nous voilà assurés contre les surprises, et, moyenoant cela, presque assurés d'éviter les coups d'éclat et tie découvrir le fond de nos intentions. J'ai proposé ce moyi^n et il a été adopté par les Cardinaux nationaux.
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« Il parait que runîon n-est pas intime entre les deas espagnols. Solis veut exclure la Gerda de nos conférences particulières. ]e ferai de mon mieux pour ajuster tout cela. Vous savez que ça a été ma première occupation en entrant au Conclave et que le succès de mes soins a fait toute notre force.
f Reste l'alfaire délicate de la promesse à exiger^ sur laquelle il ne m'est pas possible de changer d'avis. Comme la chose n'est pas instante. Messieurs les Cardinaux espagnols verront par leurs yeux , d'un côté l'impossibilité morale de mettre ce moyen en exécution, de l'autre le risque qu'il nous ferait courir sans aucune utilité et avec un éclat qui ferait l'entretien de l'Europe entière. En tout cas les Cardinaux espagnols seront les maîtres de hasarder ce paquet. Pour moi, je ne m'en chargerai ni directement ni indirectement, il Faudrait un volume (en supposant le moyen licite) pour vous expliquer combien il est peu applicable et dangereux ; en une demiheure, je suis sûr que vous seriez du même avis que moi. Vous doutez bien, si je dois rester là, que rien ne serait plus avantageux pour moi que de trouver l'affaire des Jésuites finie par l'élection du Pape, que c'est une épine dangereuse dans mon pied, que je voudrais voir arrachée. Mais réellement (les règles à part) ce moyen est impraticable. »
A travers ce stylé si peu épiscopal, on voit que le cardinal de Bernis n'ose pas, ainsi qu'il le confesse avec tant d'ingénuité, hasarder le paquet. Sa conscience, pour être tout à fait en repos dans sa future ambassade de Rome, voudrait que l'élection du Pape fut le dernier coup porté à la Compagnie de Jésus. La question serait tranchée et cette épine ne blesserait plus son pied ; mais il faut amener la majorité à ce point» et la majorité reste insensible. Les scrupules de Bernis sur le chapitre de la simonie sont bien exprimés; cependant, comme il doit les faire plier sous ses intérêts, ces scrupules s'évanouiront au moment décisif. Les Cardinaux dévoués à la maison de Bourbon et qui se faisaient, par courtisanerie, par frivolité ou par ambition, les ennemis de la Compagnie de Jésus, n'étaient pas encore aussi avancés; mais, sous la main de fer qui les étreignait et les poussait à immoler leurs droits, ils sentaient de temps à autre la honte de leur position. Ils pâlis-
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saAeni de colère, ils s'effrayaient, ils menaçaient d'être équitables enfin , et le 3 mai, Bernis fait part au duc de Ghoiseul de ce singulier état de choses; il se plaint de Tostracisme que les exclusives trop nombreuses font peser sur le Conclave.
• La proscription, dit-il dans sa dépêche, a été trop forte : BOUS exerçons ici un ministère de rigueur qui ne nous sauvera de rien , parce que les sujets sont à peu près également médiocres. On nous reprochera longtemps notre tyrannie , qui n'est adoucie ni par des bienfaits ni par des espérances ; il fendra finir enfin, et Ton s'arrêtera sur un secret partisan des Jésuites, ou sur un homme faible à qui les amis de la Société, dominant dans le Sacré Collège, feront peur. Je crois devoir parler au Roi et à son conseil avec cette vérité ; malgré tous nos ménagements et la douceur que nous mettons , nous ne pouvons manquer de devenir odieux en attentant d'une manière trop forte et trop générale à l'indépendance et à la liberté du Sacré Collège. Nous avons beau lui dire que Tindiffiérence que les autres Princes marquent pour l'élection d'un Pftpe prouve qu'ils ne seraient pas fâchés qu'on fit un mauvais choix pour profiter comme ils font de la brouillerie des cours de la maison de France avec celle de Rome, Cett.e raison qui est vraie ne fait qu'effleurer des esprits attachés à l'idée de la liberté et de la souveraineté. Je sais bien, M. le Dnc, que ce n'est pas la France qui est la plus rigoureuse des trois cours, mats il est à craindre que cette rigueur ne jette dans le désespoir au lieu de conduire à la complaisance et à la conciliation ; ii est aussi à craindre qu'à force de proscriptions, nous ne perdions les voix qui forment notre exclusive.
c Au surplus, notre concert avec les Cardinaux espagnols, quoique moins aisé et moins doux qu'avec le cardinal Orsini, est très-établi. Le cardinal de Solis vit en solitaire et ne fait rien que par le secrétaire que la cour d'Espagne lui a donné et par la direction de M. Azpuru. Le cardinal de la Cerda , malgré sa mince figure , plaît par ses formes nobles et surtout par ses présents.
c On va proposer le cardinal Colonna , homme pieux , appliqué , mais trop jeune et trop ouvertement attaché aux Jésuites. Mous le ferons tomber avec tous les ménagements pos-^
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sibles. Spinola, qui a de Tesprit, mais que l'Espagne redoute, sera aussi proposé. Paranciani , de Rossi le seront de même. On fera un effort pour Ghigi et un plus grand pour le cardinal Pozzoboneili , archevêque de Milan et chargé des instructions de la cour de Vienne. Il y a longtemps que je prie M. d'Aubeterre , et il s'y emploie efficacement , de faire trouver bon à la cour de Vienne que nous nous opposions à l'élection de ce sujet, faible par lui-même, ami secret des Jésuites et qui ne peut convenir aux Couronnes à cause de son attachement à la bulle In cœna Domini qu'il a défendue avec courage malgré les ordres de la cour de Vienne. L'Impératrice est pieuse ; son âme, longtemps dirigée par les Jésuites, a peine à consentir à leur destruction. Il est délicat d'attaquer à force ouverte un sujet estimé comme Pozzoboneili par ses mœurs et ses vertus ecclésiastiques. >
Tous les Cardinaux auxquels les Princes de la maison de Bourbon laissent donner Texclusion dans ce Conclave sont, au dire des ambassadeurs et de Bernis, des hommes pieux et pleins de Fesprit sacerdotal. Depuis les cardinaux Chigi, Fantuzzi, Spinola, de Rossi, jusqu'à Colonna et Pozzoboneili , ce sont de dignes prêtres ; mais les uns proclament leur affectueux dévouement à la Compagnie de Jésus, les autres affirment que songer à la détruire, c'est un suicide. On écarte sans pitié ces loyautés qu'on redoute, et les Couronnes ne s'attachent à proposer que des caractères malléables ou des vertus douteuses. La position qu'elles veulent faire à l'Eglise est celle-ci; toujours fléchir ou introniser sur le Siège romain un Pape dont la vie ne serait pas pour les monarques un reproche continuel. Les Cardinaux religieux sont exclus comme amis des Jésuites, on cherche à tout prix à éveiller une ambition qui consentira à les sacrifier.
Le 2 mai, d'Aubeterre avait fait un dernier effort, car entre Bernis et lui c'est à qui essaiera de se déshonorer avec le plus d'éclat possible. L'ambassadeur mande donc au Cardinal : c 11 est bien vraisemblable qu'on va commencer à former une attaque. Il serait terrible que, dès le commencement de la bataille , nous fussions abandonnés de nos troupes. Il en est quelques-uns parmi, de la lidélité desquels je fais plus de cas.
Je me flatte que ceux-là et les soins dé Votre Emineuce contiendront les autres. C*est très-bien faitjde mettre Pozzobo- ^nelli en évidence; c'est toujours former un obstacle de plus. Mais il n'empêchera pas les autres de le proposer et de le porter en avant. Il est trop intéressant pour leurs idées d'eu agir ainsi. Quant à la déclaration que nous sortirons de Rome s'il était élu, je penserais bien que ce serait le cas, attendu que je le regarde comme un des sujets les plus dangereux. Mais je ne saurais encore rien dire de positif à cet égard jusqu'à ce que j'en aie raisonné avec M. Âzpuru, sans lequel je ne puis rien faire. Je donnerai une réponse positive tout le plus tôt qu'il se pourra. J'ai ouï dire que le cardinal de Solis pensait efleclivement que non-seulement il était permis, mais que même il se croyait obligé à exiger une promesse de celui qui serait élu de supprimer les Jésuites; que c* ét^ui l'intention de Sa Majesté Catholique et que c'était le seul moyen de pouvoir s'en assurer. De ce côié-là , vous savez que c'est aussi mon sentiment, mais soumis à la possibilité. Si le cardinal de Solis persiste dans celte opinion et s'obstine à ne pas vouloir aller à aucune élection sans cette condition^ il est sur que la conduite à tenir deviendra fort embarrassante. Quanta moi, je n'ai point d'ordre positif sur cette mesure. Le fond de mesintructions, c'est le concert avec l'Espagne et la destruction des Jésuites, sans me prescrire aucun moyen en particulier. D'après cette instruction , il est certain que je ne me séparerai point de l'Espagne, et que si M. Azpuru sort de Rome, j'en sortirai dans le même moment. »
Bernis voulait triompher à tout prix. Ixs deux Cardinaux français se sont opposés, autant que leur faiblesse le leur a permis, à ce pacte que l'honneur avait fait repousser. De guerre lasse, ils l'accègtent enfin. Les Cardinaux de Solis et de La Cérda n'auront plus qu'à chercher au nom de leur maître, Charles 111 d'Rîioagne, celui qui osera transiger avec eux. Le 1®'^ mai, ils sont dans les cellules du Vatican; tout aussitôt l'intrigue, qui n'a cessé de rouler sur elle-même, prend une consistance plus déterminée. Le 4, Bernis mande à d' Aubeterre :
€ Nous avons coulé à fond l* affaire de la promesse, et nous avons délibéré , 1" que nous croyons la destruction de la Société
de Jésus nécessaire ; 2® que nous n'avions aucun ordre particulier sur ce moyen ni Votre Excellence non plus; 5® que nous avions supplié le Roi de ne pas vous en donner, parce que nous ne pourrions les exécuter contre les règles de l'Eglise ; 4° que nous ne prétendions gêner le sentiment de personne , encore moins de nos confrères, si respectables à tous égards, et qu'ainsi après avoir pesé les inconvénients de toute espèce que nous avons démontrés , si MM. les Cardinaux espagnols persis* taient à employer ce moyen , nous ne nous y opposerions pas, mais que nous y participerions encore moins. »
Le 5 mai, un nouveau billet du Cardinal rend compte i l'ambassadeur de la situation des esprits, c Le Cardinal Gavalchini , obsédé par le Cardinal-vicaire et par des Lanze, a eu la faiblesse de permettre qu'on proposât les sujets de l'ancien Collège sans alternative avec le nouveau. Nous nous sommes opposés à cette nouveauté , et elle n'a pas réussi en général dans le Sacré Collège. Nous avons exigé ralternatiye, et le Cardinal Rezzonico, qui m'a parlé avec la vivacité d'un jeane profès de la Compagnie , s'y est enfin déterminé. De plus noos avons exigé que Cavalchini fût proposé avant Lante , à moins qu'il ne refusât de l'être. Nous sommes convenus d'une réponse générale que j'ai suggérée et qu'on a traduite en espagnol pour éviter de découvrir les sentiments des Cours et nous tenir en mesure. Seulement lorsqu'on proposera les sujets que nous désirons, nous les ferons avertir sous main de n'être pas en peine de la généralité de notre réponse dont voici la substance : Pour ne blesser personne et pour ne pas découvrir sans nécessité les intentions de nos Cours, nous attendrons pour nous expliquer d'avoir reconnu par le scrutin le sentiment du Sacré Collège sur les sujets proposés, avant que de déclarer que nous y joindrons nos voix et nos suffrages. Par là , toutes les questions (|u'on nous fera seront inutiles. Nous traiterons tout le monde également. Nos amis ne se refroidiront plus en voyant que nous n'excluons personne, et nous conserverons toutes nos armes pour le moment où l'on pourrait nons forcer la main. Je vous avoue que voilà le point le plus délicat de notre conduite assez heureusement sauvé. Une partie de nos amis sont déjà très-contents de cette k*éponse.
Aa reste il faut une patience d'ange aujourd'hui pour résister à la longueur de nos comités où il faut répéter cent fois pour se Élire entendre. Jamais Conclave n'a été plus que celui-ci dans la position où il doit être; car si le Saint-Esprit ne s'en mêle pas, ou que nos adversaires ne se lassent pas, je ne vois que la fin du monde qui puisse le terminer. >
Ces spirituelles impiétés que Voltaire aurait contresignées avec plaisir et qui partaient d'un Conclave où les amis du cardinal de Bernis s'efforçaient d'établir ce que l'abbé Gioberti nomme un pontificat moderne et civil, ces spirituelles impiétés, tombées delà plume d'un Cardinal jettent un jour nouveau sur les prâiminaires de l'élection de Ganganelli. Suivons donc le cardinal de-Bernis dans cette même lettre. Il continue en ces termes :
« Jusqu'ici les projets de nos adversaires ne sont pas bien combiiiéë. Ils ne laissent pas de faire beaucoup de peur à nos camarades an premier moment. Je n^ea puis plus de lassitude aujourd'hui. Je vous remercie de l'anecdote d'Alexandre Albani et du mot sur le ministre de Portugal. Toute ma vie, je serai votre serviteur respectueux et fidèle. Au reste la droite raison étant votre seule théologie , vous devez persister dans votre sentiment. Heureusement pour vous vos idées sont d'accord avec votre état. Les règles sur la simonie sont pourtant fort sages par les abus énormes qui résulteraient de leur infraction. »
C'était, on le voit, un homme bien tolérant que cet adversaire politique de la Compagnie de Jésus, si tolérant que sa doctrine de laisser-aller va toucher aux dernières limites de l'absurde en matière de foi. Le lendemain 6 mai, Bernis écrit encore :
€ Je suis averti que le parti de Pozzobonelli grossit. Il faut s© décider sur cela. Nous ne pouvons sans un ordre exprès lui donner l'exclusion. Ce qui le sert , c'est qu'on voit bien que nous n'en voulons pas. Au surplus vous voyez que nous lui faisons faire tant que nous pouvons les fonctions d'un ministre de la cour de Vienne concerté avec les trois Couronnes. Il est de maxime de ne pas choisir un Pape ministre , et nous ne manquerons pas d'en faire ressouvenir. >
D'Aubeterrc et Azpuru avaient besoin d'intimider le Sacré Collège ; ils feignent de vouloir décidément se retirer de Rome ,
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si le Conclave n'obtempère pas à leurs ordres. D'Aiibet^ ^ pousse Bernis à agir dans son système de terreur, et le 7 mâT il lui rèpood : < Que Votre Eminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu'il n'y ail pas de schisme, est d'en parler souvent et avec a.ssurance. Qu'elle se mette en colère, s'il est nécessaire. Il faut les épouvanter. ■
Cette contrainie morale, surgissant à chaque mot de la volumineuse correspondance (|iii est sous nos yeux , ne laisse plus aucune incertitude à l'Listoire. Jusqu'alors on avait douté; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d'Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de l'Eglise. Par des moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l'honnêteté, ils ont ticbé d'égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l'iniquif: de leurs cours. Dans les pays catholiques, on a jugé et proscrit aiusi les Jésuites; on espère que le Saint-Siège, };agné d'avance ou intimidé , ne pourra pas reluser sa sanction â l'œuvre des Bourbons.
Les jours se passaient en stériles elTorts ou en intrigues qui n'aboutissaient point toutes à la porte du Conclave. Les ainbus* sadeurs s'agitaient au dehors ; l'empereur Joseph U et Léopold de Toscane, son frère, pienaient au dedans une déplorable revanche. On les avait vus braver et humilier, plulùl par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l'Eglise, qui résistèrent si souvent aux vœux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouvait le besoin de mettre iln à ces agitations se produisant à Rome sous mille aspects divers. Le marquis d'Aubeterre demandait à haute voix un Papequi ne fût que le docile instrument de la Philosophie; on parlait dans la ville de ses arrogances concertées avec Josepli 11 et Choiseul , arrogances qui allaient jusqu'à l'intimidation et â la vénalité. B(;rnis avait épuisé toutes les ressources de sa politique de bons mots et de vaniteuses séductions; il n'obtenait aucun résulLit. On avait décimé le Sacré Collège par de <SHtUnuelles exclusions; mais quand les deux Cardinaux espagnols, qui semblaient i eLuder leur arrivée à Rome, pour trouver le Conclave fatigué, se présentèrent enfin , les chosiis changèrent subitement de face. Il ne resta plus ik Bernis que les apparences
du pouvoir. Solis l'effaça par l'élasticité de sa conscience et par son audace dans les nioyens à mettre enjeu.
Le cardinal de Solis, archevêque de Séville, était le conGdent de Charles 111 et du comte d'Aranda. Ami des Jésuites jusqu'au moment où le roi d'Espagne leur fut hostile, on l'avait vu écrire, le 19 juin 1759, à Clément XIII pour le supplier de soutenir l'innocence de la Compagnie dans la tourmente (1). Puis, renonçant à la fermeté sacerdotale pour s'improviser le courtisan d'une haine dont personne n'avait le secret, Solis abandonna ses anciens protecteurs. Il se fit l'organe de son maître contre eux. Ce prince de l'Eglise n'était pas homme à s'enivrer comme Bernîs de flatteries étudiées. Sa taciturnité espagnole^ sa raideur empesée^ que M. d'Ossun, ambassadeur de Louis XY à Madrid , compare à la fraise de Catherine de Médicis, ne lui permettait pas de consacrer son temps à des correspondances aussi futiles alors qu'instructives pour nous. 11 avait mission de faire nommer un Pape s'engageant d'avance et par écrit à la destruction des Jésuites. Cette mission, il était dans son caractère de la remplir sans égards et sans pitié. Mais il arrivait à Rome sous le poids de ses actes passés, et^ le 8 avril, d'Aubeterre prévenait Bernis contre lui, en l'accusant de Jésuitisme, imputation qui alors tuait un homme philosophiquement et diplomatiquement. < Je n'ai jamais connu le cardinal de Solis, mandait l'ambassadeur; j'ai ouï dire que lui et son confrère étaient très-peu de chose, il passe pour être attaché aux Jésuites , 'et son confrère pour leur être contraire. J'ignofe entièrement quels sont ceux qui ont sa confiance ni qui entre avec lui. >
Le plénipotentiaire français ne connaît pas Solis; le ministre espagnol va en quelques mots insultants tracer son portrait à Nicolas d'Azara : t Je me réjouis, lui écrit-il d'Aranjuez, le 16 mai, de savoir que nos deux Cardinaux sont enfin arrivés. J'espère qu'à part leur figure, ils ne seront pas des plus imbéciles. Car, eu égard aux hommes qui composent le Sacré Collège, ils peuvent se distinguer parmi plusieurs de leurs confrères, t
(i) Dizionario di erudizione, del cavalière Morodi, t. xxx, p. 145.
Bernis passait en Espagne pour un affilié des Jésuiles, Solis était inculpé en France d'être leur ami. Ce dernier prouvera bientôt à d'Aubeterre qu'il est digne de s'associer à ses projets.
On remarquait au sein du Sacré-Gollége un homme qui se tenait à l'écart des intrigues et qui » placé entre les Zelanli et le parti des Couronnes, comme dans un juste milieu pacifieateur, ne laissait rien transpirer de ses pensées ou de ses espérances. C'était le cardinal Ganganelli.
Quelques années avant la mort de Clément XIII, le Goovtfnement français demanda à ses agents diplomatiques à Home une Notice sur les cardinaux composant le Sacré Collège. Cette Biographie manuscrite, qui se trouve aux archives de France, est comme toutes ces sortes d'ouvrages une œuvre de mauvaise foi et de passion. Les Cardinaux y sont jugés par des bruits de ville ou de salon. Une anecdote plus ou moins apocryphe fait passer a pieds joints sur des vertus que les annotateurs ne prennent même pas la peine d'apprécier ou de consigner. La plupart de ces princes de l'Eglise sont accusés d'ignorance ou de despotisme, d'hypocrisie, ou d'avidité, parce qu'ils ne violent. pas exaucer les menaçantes prières que font entendre les ministres et les ambassadeurs des jCours de la maison de Bourbon. Ganganelli , dont les opinions étaient encore incertaines, ne sera pas mieux traite que les autres, et il est curieux de voir avec quel sans façon l'ambassade française à Rooie, devenue biographe cardinalice, peint le f^ontil'e à qui elle rsr mettra le soin des vengeances posthumes de la marquise de Pompadour.
Yoici le portrait du futur Clément XIY. (Page 22 du manuscril.)
c On dirait que ce moine Franciscain qui est parvenu au cardinalat par son adresse, marche sur les traces de Sixte V. On ne connaît pas son penchant ni pour la France ni pour les autres nations. Il se trouve toujours du côté le plus utile à ses vues, tantôt Zelanle et tantôt anti-Zelante, selon le vent le plus favorable. Il ne dit jamais ce qu'il pense. Sa grande étude est de plaire à tout le monde et de faire voir qu'il est du parti de celui qui lui parle. 11 n'ose pas s'opposer aux désirs des souve-
raÎDs; il craint les Cours et les ménage. Le Pape a pour lui beaucoup d'estime, et il obtient ce qu*il veut par mille manœuvres secrètes. Mais comme il s'est mêlé de trop d'affaires, ses intrigues ont diminué son crédit dans le Sacré Collège, qui, au premier Conclave, barrera vraisemblablement son ambition quelque masquée qu'elle soit sous le froc. H est nécessaire de gagner ce Cardinal pour tous les objets qui ont rapport au Saint-Office, parce que son vœu attire la plupart des autres. Quant aux affaires ecclésiastiques qui concernent la France, on ne peut pas se fier entièrement à lui ; mais la crainte du mécontentement du Roi peut seule déterniiner à seconder les vues toujours justes et pacifiques de Sa Majesté pour le maintien de la Religion. »
A peine entré au Conclave , le cardinal de Remis reprend en sous-œuvre le travail de ses complices, et a son tour il adresse au Gouvernement français une Notice sur tous les Cardinaux. Remis parle ainsi de Ganganelli : c 11 affecte beaucoup d'égards pour les Français , et paraît être fort bien à la GOOf d'Espagne. Il a succédé au célèbre Passionei dans Toflice de rapporteur du procès de canonisation du vénérable Palafox. Tout le monde a admiré son courage d'accepter cette cx)mmission dans les temps présents. 11 ne parait point ami de la Société de Jésus. En général on le croit capable des démarches lea plus hardies pour parvenir à ses fins. »
Raachérissant sur les imputations de ses maîtres à l'égard do cardinal Ganganelli, Dufour, qui dans chacune de ses lettres mendie d'une main pour diffamer de l'autre, ne s'arrête pas en aussi beau chemin. *< Ganganelli, ditirdans sa correspondance secrète, est un véritable intrigant; mais il est connu pour tel, et dès lors on en fait le cas ordinaire que méritent ceux qui font un pareil métier. C'est encore un grand parleur, un très-mauvais théologien, un homme avare, ambitieux, vain et présomptueux. Si son vote, au reste, vous était nécessaire, il y aurait moyen de l'avoir ; mais il serait nécessaire de lui ôtor auparavant la folie d'être Pape, cl il serait facile de le guérir de cette msfladie en lui parlant sincèrement. On doit toutefois se méfier sans cesse de sa duplicité, car il se livrera certainement au plus offrant et dernier enchérisseur. »
Ganganeili n'était pas sorti de sa dignité sacerdotale, il n'avait pas encore donné aux ennemis de l'Eglise le droit de le flétrir par leurs louanges ; et c'est en ces termes que parlent de lui les hommes qui vont Télever à la Papauté. Le P. Jules de Gordara, Tun des Jésuites qui travaillèrent toute leur vie aux Annales de In Compagnie, et dont le talent, comme historien, est apprécié des savants, a tracé, dans ses Commentaires inédits sur la suppression de la Société de Jésus, un portrait de ce même Ganganeili. Le rapprochement sera aussi curieux ((u'instructif. Nous avons publié ce que pensaient le cardinal de Bernis, Dufour et le marquis d'Aubeterre du Pape futur qui détruira l'Institut; voyons maintenant ce qu'en dit dans le silence de l'étude et de la réflexion un des Jésuites que Clément XIV proscrivit (i) :
c Ganganeili mena dans son intérieur une vie telle qu'il fat toujours regardé comme un bon religieux et un homme rempli de la crainte du Seigneur. Il était naturellement jovial, ne se refuvsant pas à quelques jeux de mots dans le cours de la conversation ; mais ses mœurs étaient pures. C'est le témoignage unanime que rendent de lui ses amis et ses confrères les Franciscains. Non-seulement sa vie fut sans tache, mais son application aux études sérieuses avait été telle qu'il se distingua entre tous par l'éminence de son savoir. J'ajoute qu'il aima toujours beaucoup la Compagnie. C'est ce qu'avouaient naguère les Jésuites de Milan, de Bologne et de Rome, villes oh Ganganeili enseigna la théologie aux siens et où il s'était fait connaître aux Pères de la Compagnie. C'est un fait constant que partout où Ganganeili rencontra des Jésuites, il se lia avec eux et tint à être regardé comme leur ami.
c Lorsque le Pape Rezzonico l'appela aux honneurs de la pourpre, il déclara qu'il faivSait cardinal un Jésuite revêtu de l'habit des Franciscains, et les Jésuites eux-mêmes en furent convaincus. Je ne nie pas qu'alors Ganganeili apparut oon-
(1) Juin Cordarœ de suppressione Societatis Jesu commentarii ad Franciscum fratrem comttem Calamandranœ.
Le manuscrit latin de cet ouvrage a été trouvé dans la bibliothèque du savant abbé Cancellieri.
traire anx nôtres» et que la plupart l'acceptèrent comme mal disposé envers la Compagnie; car, dès ce jour» il rompît tout rapport avec nos Pères et prit à cœur le patronage de la cause de Palafox, et s'unit d'une étroite amitié avec Roda, ambassadeur du roi d'Espagne. Sous la pourpre, il commença à porter ses regards vers le suprême Pontificat. En homme perspicace, il comprit que celui qui se déclarerait publiquement favorable aux Jésuites serait diOicilement choisi pour chef de l'Eglise. Aussi suivit-il une ligne de conduite diamétralement opposée. Toutefois ce changement ne fut qu'extérieur. Son cœur , sa volonté demeuraient inébranlables, et c'est avec raison que le cardinal Orsini ne cessait de l'appeler un Jésuite déguisé. »
Ganganelli, si diversement apprécié, était, jusqu'à l'heure décisive» resté dans ce caractère. Chaque fraction du Conclave l'avait entendu jeter quelques-uns de ces mots significatifs qui prêtent beaucoup à l'interprétation. « Leurs bras sont bien longs, disait-il en parlant des princes de la maison de Bourbon, ils passent par-dessus les Alpes et les Pyrénées. > Aux cardinaux qui n'immolaient pas les Jésuites sous de chimériques accusations, il répétait avec un accent plein de sincérité : c il ne faut pas plus songer à tuer la Compagnie de Jésus qu'à renverser le dôme de Saint-Pierre. »
Ces paroles, cette attitude, dont l'art n'échappait point à la sagacité romaine, et qu'Âzpuru comme d'Aubelerre avaient signalées depuis longtemps, firent comprendre aux Cardinaux espagnols que Ganganelli ambitionnait la tiare. C'était le seul moine dans le Conclave; ils crurent que des rivalités d'Institut pourraient être un nouvel élément de succès. Le caractère de Bernis, tout exubérant de présomption, n'avait rien de sympathique avec celui de Ganganelli. Bernis sonda le Cordelier; il le trouva calme et froid, ne promettant rien, ne s'engageant jamais ; néanmoins dans les finesses si déliées de la langue italienne, cherchant à ne rien refuser. Ganganelli lui parut peu'sûr , et l'archevêque d*Alby se mit en quête d'un autre candidat.
Ce candidat était introuvable. Les uns voulaient un honnête homme pour Pape, les autres, en plus petit nombre, cherchaient à introniser sur la Chaire de Pierre la faiblesse ou la
vénalité. Le 8 mai après midi» Bernis rend compte à d'Àubeterre de ses tentatives.
c L'intrigue d'hier au soir, Monsieur l'ambassadéar, paraît avoir été le dernier effort de la faction contraire^ qui a voDia dous arracher une exclusion , en ébranlant une partie de nos Napolitains (genstrès-suspecrs), et nous faire craindre une iocliisive forcée. Je pris le parti de parler si fort hier au soir de là âortie des ministres de Rome et du renouvellement de la déclaration déjà faite, il y a huit jours, dont on prétendait cause d'igttorance, parce que Gavalchini ni Lante n'en avaient point oli jpm parlé, que la peur a prisa nos adversaires. Fantuzzi il'a euaué peu de voix au scrutin. Nous avotis renouvelé la déclàk'atiôn tous ensemble à Jean-François Âlbani, qui fiait l'office dé sousdoyen, et qui nous a répondu comme un ange, et en même temps très-positivement. Fantuzzi est tombé, je crois, poiilr làdertii^e fois, et l'on travaille sérieusement pour Pozzobonelli, qui die fait actuellement quatre fois par jour de fausses confidences. Golonna , Paracciani , Spinola , de Rossi peut-être vont être mis sur les rangs, il est certain que Fantuzzi réunissait tout le monde. 11 a renoncé en homme sage; et cette renonciation a augmenté son mérite aux yeux de ses partisans. Peut-être, et je vous prie de vous en souvenir, que nous aurons à nous repentir de l'avoir détrôné, comme il est arrivé à Toccasion de Gavalchini. Tout ce que je puis vous dire, c'est que dan* la liste de ceux qu'on peut choisir, il y a des Jésuites aussi Jésuites que j'en connaisse; et que, pour trouver ici de vrais ennemis de celte Société , il faudrait être Dieu et lire dans les cœurs. Nous allons rentrer dans le silence, cultiver nos créatures, en augmenter s'il se peut le nombre. Elles sont toutes prévenues, avant d'engager leurs voix, de nous demander s'il n'y a point de didicultés sur les sujets proposés. Par où cela finira-t-il?je n'eu sais rien : car il n'y a de vrai homme d'esprit ici qui entende et qui saisisse que Jean-François Âlbani, et il est contre nous. »
Quatre ministres des Cours pesaient donc sur le Conclave de tout le poids de leurs menées. Les Cardinaux portaient leurs suffrages sur FanlUzzi , qui, selon Remis, réunissait tout !« monde ; Fantuzzi succombe parce que sa probité était incôn-
ET LES JÉSÙltES. «39
testable. Lesautres échouent comme lui ^ mais, dahs les conditions données, il devenait impossible aux Couronnes d'en évoquer un qui fût pâpable. Bernis s'irrite des obstacles, et il en arrive à déclarer que si satisfaction n'est pas accordée aux Rois de France, d'Elspagne et de Naples, un schisme éclatera en Europe. A ce mot d'Aubeierre, dont Azpuru guide la main, saisît sa plume, et, le 10 mai, il répond à Bernis sous le n** 44 de leur correspondance :
€ Je n'ai point eu hier de billet de Votre Eminence : ce qui atiQonce le calme pendant lequel va se former un nouvel orage, car je n'imagine p:is que nous soyons dans le port. Il faut se préparer à d'autres bourrasques et à les soutenir aussi bien que ta dernière qui nous fait honneur dans le public. 11 paraît qu'on est persuadé de notre bonne foi, et que si lés autres voulaient aller du même pied, on ne tarderait pas à arranger une élection agréable à tous. 11 me semble que Stoppani va acquéraitt quelques voix dans les scrutins. Golonna lui est pourtant encore supérieur. Nous ne tarderons pas à voir quelqu'un sur la 6cène. Votre Eminence a posé deux points fondamentaux dont il ne faul plus sortir, savoir : de ne parler que quand nous le jugeronê à propos et que toute élection faite sans le concert des Cours ne sera pas reconnue. J'ai envoyé à Frascati pour préparer ma maison et la tenir prête au besoin. J'assure Votie Eminence de mon attachement et de mon respect. J'ai reçu le billet de Votre Eminence n^ 46. La déclaration de la non-reconnaissance est le plus grand moyen en notre faveur. C'est le seul qui forcera les autres à se concerter. C'est toujours trèsbien fait de se tenir en mesure avec Jean Francesco Albani, mais soyez bien sur vos gardes sur ce qu'il dira. 11 ment beaucoup, et il est dangereux aussi qu'il ne nous fasse dire ce que vous n'aurez pas dit. J'ai reçu réponse de M. de Vosemberg. Il me marque qu'il a fait voir mes lettres à l'Empereur, lequel, en conséquence^ lui ordonne d'en écrire une de réprimande à Pozzobonelli, qu'il eût à changer de conduite et a en adopter une conforme 5 ses intentions et aux nôtres. Je vais agir près de lui pour qu'il tâche de le détourner de penser à la papauté. J'en parlerai encore à M. de Kaunitz. Fantuzzi a fait de néeessitë verut. He soyez pas la dupe de sa prétendue mode-
ration. Garaccialo n'esl point Jésuite. C'est un digne et parfaitement honnête homme, mais je craindrais les scrupules. >
Toute élection faite sans le concert des puissances devait n'être pas reconnue. Là tendaient les vœux secrets des Sophistes ; mais quoique leurs œuvres immorales ou littéraires eussent gangrené une partie de la noblesse de France et d'Allemagne, tout porte à croire qu'une séparation avec l'Eglise catholique, apostolique romaine n'eût pas été acceptée par les peuples. La menace fut faite cependant : elle resia inutile. Alors le Cardinal français change de batterie ; et c'est encore un outrage qu'il adresse à la Cour de Rome sous le pli diplomatique. Bernis parle à d'Âubeterre des Cardinaux espagnols; puis il ajoute, le 1 1 mai : c Comme ils ne font que d'arriver, ils ne sont pas pressés d'en finir. D'ailleurs la patience est la grande vertu de leur nation. Solisme fait toujours dire qu'il a toute confiance en moi. Les Âlbani cultivent beaucoup les Espagnols. Leurs présents réussissent très-bien. 11 est certain que nous ne sommes pas magnifiques, et il faudrait au moins donner de temps en temps des dragées à ceux à qui on donne si souvent le fouet ; mais ce n'est pas la manière de la France. >
Le 13 mai, on floltait encore dans l'incertitude. A ce moment même Bernis annonçait à d'Aubeterre : c J*ai reçu le billet de Votre Excellence n° 46. Le cardinal Rezzonico vint chez le cardinal de La Cerda et chez moi me demander nolie sentiment sur le cardinal Colonna comme à ses concréature's Notre réponse fut générale ; mais nous lui en avons fait une plus positive, après nous être consultés, qui consiste à dire qu'en rendant à la naissance et à la piélé Thommage qui leur est du, nous croyons le Cardinal-Vicaire trop jeune et trop peu expérimenté, surtout dans la manière de traiter avec les Cours , et que nos intentions sur ce point s'accordaient avec nos sentiments particuliers. Le cardinal Rezzonico nous a déclaré que noire façon de penser ne l'empêcherait pas de proposer le cardinal Colonna s'il trouvait des voix suffisantes et qu'il n'aurait aucun égard aux sentiments des Cours, mais bien aux sentiments du Sacré Collège et à sa conscience. J'ai eu beau le remettre sur la voie, rien n'a pu le redresser. Je l'ai prié de faire part à ses créatures de notre réponse^ il l'a refusé.
ET LES JÉSUITES. %i\
Nous lui avons dit qu'il nous forcerait de la communiquer au doyen et au sous-doyen, à quoi il a répondu que c'était à nous à faire ce que nous voudriops et à lui ce que sa conscience lui dicte. Pour mettre dans notre conduite toute la modération possible, nous avons informé le cardinal Cavalchini et le*cardinal Jean-François de cette belle conversation. Us ont haussé les épaules et nous ont priés, le cardinal de La Gerdaet moi, d'oublier cette bêtise. J'ai répondu à Jean-François que je l'oublierais par le peu d'esprit du sujet ; que si c'était un autre nous demanderions au nouveau Pape satisfaction du peu de respect et d'égards que Rezzonico a marqués pour les Couronnes. Le pauvre Garacciolo a eu une scène de fanatique au sujet de Golonna avec le cardinal d'York. Il avait déclaré auparavant au cardinal de Solis qu'en conscience il croyait devoir donner sa voix à Golonna, à moins que les Couronnes ne fussent contraires. Le cardinal Torregiani et le vieux Perelli l'ëchaulTent. Je sais de plus qu'il est lié avec les Jésuites. Ge serait un bien mauvais Pape, quoique ce soit un bon et honnête garçon quand il n'a pas la tête chaude.... Le système des Jésuites est de nous rendre odieux à force de faire rejeter des sujets. »
Pour arriver à rendre odieux à l'Eglise et aux honnêtes gens des Cardinaux et des Ambassadeurs agissant et parlant avec ce ton dégagé de tout scrupule et de tout respect pour soi-même^ les Jésuites avaient fort peu à faire. Le cardinal Rezzonico vient de déclarer aux Cardinaux de France et d'Espagne qu'il suivra l'inspiration de sa conscience, au risque de déplaire aux Cours. Bernis traite de bêtise cette noble conduite, et le lendemain 14 mai, d'Aubelerre lui répond dans cet inqualifiable langage : c Je vous avoue que le propos qu'a tenu Rezzonico à Votre Eminence et au cardinal de La Cerda est bien extraordinaire; quel qu'imbécile qu'il soit, je ne l'aupas cru aussi insolent. Il faut qu'il ait été tancé ces jours-ci par le Général des Jésuites. J'admire la modération de Votre Eminence; pour moi, je conviens que je n'en aurais pas eu autant, et je l'aurais traité comme un polisson qu'il est. Au surplus, je suis bien persuadé ainsi que Votre Eminence qu'il ne tardera pas à choir entièrement en pa\ivvev.é« i^ w^ ^v)\^\rv.^
ut CLÉMENT XIV
même éloigné de croire que les Âlbani l'y conduiront insensiblement dans la .vue de s'approprier une partie de des créatures et de jouer un plus grand rôle. Dès que Votre Emtnence jugeait à projpos de manifester ses sentiments sur Golonna^ ellel'a fait dé la façon la plus digne et la plus honnête. Je suis bien persuadé, par exemple, que Jean-Francesco ne lui a pas déguisé sa façon de penser sur celui-là. En outre du caractère qui n'est pas fait pour lui, il a des raisons d'intérêt d'écàrler lui et son frère du Pontificat à cause du procès du Connétable avec don Paul Borghèse. Il faut que Rezzonico soit bien mal conseillé de s'opiniàtrer a mettre ainsi en avant ses créatures pour tes faire tomber les unes après les autres. Pour moi je suis persuadé qu'on le trahit. Quoi qu'il en soit, tant mieux pour nous. Plus il fera de sottises et plus il en résultera de considération pour nous. Si c'est là le système des Jésuites, ce que je croirais assez, leur ayant toujours vu prendre les partis de violence, il est bien maladroit. Ricci entend mieux les intrigues du Palais que celles du Conclave. Je savais bien que la tâte de Caracciolo était sujette à s'échauffer , mais je ne croyais pas que ce fût au point où il est arrivé. Cependant je le crois trop homme d'honneur pour manquer jamais à son souverain ni à sa parole. 11 est bien essentiel de faire tout connaître aux Cardinaux espagnols, afin que de leur côté ils instruisent M. Azpuru qui n'a de foi qu'en eux , et qu'il est essentiel d'éclairer. >
Bernis ne partage pas les intempérances que son besoin d'être toujours en scène souffle aux autres. Dans ce Conclave, les douze ou quinze Prêtres et Evêques, princes de FËglise attachés a la glèbe des Ambassades, ne sont occupés que d'une chose. Us veulent plaire avant tout aux souverains et à leurs ministres; Dieu s'arrangera comme il pourra. D'A ubeterre adressait le 14 mai au Cardinal la lettre que nous venons de citer; quelques heures après, le 14, Bernis lui répond en se berçant d'espoir : c Malgré cela, nous acquérons des forces, et je crois que nous soitirons du Conclave sans avoir déchargé nos armes. Le grand point est de ne pas tomber malade; j'ai des chid'onnages ; je ne dors pas bien , mais j'espère m'en tirer. •
Vingt-quatre heures s'écoulent encore dans de pareils con-
flits, et le 15 mai, les Cardinaux italiens de la faction des Couronnes se retournent brusquement du côté de Pozzolwnelli, cardinal autrichien dont jusqu'alors ils ont empêché l'élection par tous les moyens possibles. 11 avait la confiance de l'Impératrice Harie-Thérèse, et, sans être dévoué aux Jésuites, il ne les aurait peut-être pas sacrifiés. Le 16 mai au matin, d'Aubeterre, prévenu de ce revirement inexplicable, fait part à Bernis de son étonnement : c Je parlerai encore à M. de Kaunitz et lui ferai parler par M. Azpuru. Je ne manquerai pas aussi d'écrire à M. de Durfort. Quel charme a donc Pozzobonelli pour nous enlever toutes nos voix? Les deux Corsini, Malvczzi, York, Conti et plusieurs autres nous quittent-ils donc pour aller à lui? Ma ressource est que je ne crois pas que Rezzonico le porte de bonne foi ; je ne saurais le croire entièrement détaché de faire une de ses créatures. Je compte aussi sur notre déclaration et qu'il y aura assez de gens sages dans le Sacré Collège pour ne pas vouloir qu'on s'expose à un schisme. Pour moi, je regarde tout ce qui va se faire comme de pures grin^ices, et comme une suite du génie italien qui ne saurait arriver à un but qu'après avoir fait tous les détours possibles. »
On touche enfin au dénouement de ce drame d'où la Religion et la probité sortent aussi blessées l'une que l'autre. Bernis avait renoncé à s'entendre avec Ganganelli; Solis croit avoir sur les principes du Cordelier des notions plus exactes. De concert avec le cardinal Malvezzi dans le Conclave et les Ambassadeurs de France et d'Espagne au dehors , l'Archevêque de Séville veut qu'on exige du candidat des Couronnes une promesse écrite de supprimer l'Ordre de Jésus. Cette promesse est la condition irrévocable des Puissances : Solis négocie mystérieusement avec Ganganelli : il en obtient un billet adressé au Roi d'Espagne. Dans ce billet , Ganganelli déclare t qu'il reconnaît au Souverain Pontife le droit de pouvoir éteindre en conscience la Compagnie de Jésus, en observant les règles canoniques, et qu'il est à souhaiter que le futur Pape fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des Couronnes. »
Cet engagement n'est pas très-explicite. Le droit invoqué n'a jamais été contesté, et, dans d'autres circonstances, Solis
se serait bien garde de l'accepter comme obligatoire. Mais il savait que le caractère de Ganganelli ne tiendrait pas à la lutte, et qu'une fois pris entre le double écueil de son honneur et de son repos, il n'hésiterait pas à seconder la violence des désirs de Charles ill. En le menaçant de publier cet acte, on devait faire du Pape futur tout ce que Ton voudrait ; cette oppression morale restait pour les trois puissances une garantie dont le texte même du billet n'était que l'occasion. D'ailleurs rilalien, qui refusait d'aller au delà par écrit, ne cachait pas à l'Espagnol ses plans ultérieurs. 11 ouvrait son âme à l'espoir de réconcilier le Sacerdoce et l'Empire; il aspirait à les réunir dans la paix sur le cadavre de l'Ordre de Jésus, et à recouvrer ainsi les villes d'Avignon et de Bénévent.
Une fois l'écrit secrètement signé, Solis communique le mot d'ordre aux Cardinaux du parti des Couronnes, et le 16, au matin, Bernis, qui ignore le traité, fait part de ses appréhensions à d'Aubeterre. t On va proposer Ganganelli, lui mandet-il. Je ne serais pas étonné que les Albani fussent pour lui. Il n'est pas aisé de déchiffrer ses véritables sentiments. Je sais que M. Azpuru et vous, M. l'Ambassadeur, en avez bonne opinion. II ne s'est pas soucié de me donner la même idée, et c'est de tous les sujets papables celui dont je me hasarderais le moins à faire l'horoscope, s'il est élu. »
Les Albani, les premiers protecteurs de la jeunesse de Ganganelli, se croyaient sûrs de lui. Avec eux, il s'était montré à cœur ouvert autant qu'un pareil caractère pouvait le faire. Il leur avait parlé de ses vieilles relations avec la Compagnie, du besoin qu'avait l'Eglise de cette milice toujours prête à combattre et à mourir. Les Albani, entraînés par leurs convictions, votaient pour lui. Le cardinal Castelli, l'un des hommes les plus vénérés du Sacré Collège, et qui avait toujours. été opposé à Ganganelli, entend ce dernier dire à haute voix : « Je ne donnerai jamais mon suffrage à Stoppani, car, s'il était Pape, je suis certain qu'il opprimerait les Jésuites. • Ce mot, prononcé en face du scrutin où deux suffrages, isolés et inconnus, s'obstinaient, depuis l'ouverture du Conclave, à proclamer le nom de Ganganelli, est une révélation pour les Cardinaux de bonne foi. La faction de Rezzonico, neveu du Pape défunt,
se range à Tavis de Gastelli (1). Ce brusque changement de front inquiète Bernis, et dans l'après-midi du 16 mai, il écrit à d'Aubeterre : c 1) est évident que Ganganelli est Jésuite et qu'il a transigé avec eux, et alors les Cours seront la dupe de ce religieux. Je sais que nous avons nos ordres et que nous serons disculpés de révénement; mais au moins faut-il prendre des précautions pour que Ganganelli nous ait obligation de sa papauté. *
Quelques heures après, Bernis était mis au courant de la négociation suivie entre le Cordelier italien et l'Archevêque deSéville. Dans un post-scriptum ajouté à cette lettre, il mandait : c Messieurs les Espagnols ne nous disent pas tout. S'ils avaient parlé, nous n'aurions fait aucune réflexion sur Ganganelli. Nous l'avons vu porté par les Albani, cela nous a paru suspect. Il parait qu'on s'est arrangé avec lui, tout est dit. »
Le soir de ce même jour, Bernis ne laisse plus aucune incertitude à l'ambassadeur de France. 11 lui raconte de quelle manière il a été joué.
c J'étais si pressé lorsque j'eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, avant et après dîner dans le même billet, que je crains de m'être mal expliqué et que vous n'ayez cru que je me plaignais de votre réserve, tandis que je n'avais à me plaindre que de celle des Espagnols. Ils ont négocié avec Ganganelli : il n'était pas nécessaire qu'ils nous disent le fond de cette négociation, mais ils auraient dû nous dire seulement qu'ils étaient
(1) Dans la minute d'une lettre du cardinal de Bernis au duc de Choiscul, à la date du 17 mai 1767, nous lisons : « Comme aussi nous devons la vérité au Roi, nous ne pouvons lui cacher que ce cardinal (Ganganelli), par sa vie mystérieuse, nous a donné des soupçons, et qu'il est impossible non-seulement de répondre aflirmativemeut de ses principes, mais même de deviner quel serait le système de son gouvernement, tant sa marche est obscure. Sa liaison avec Jean-François Albani est certaine. »
Les phrases qui suivent ont été efTacées sur l'original par Bernis. Nous les rétablissons parce qu'elles indiquent la nouvelle position du Conclave. Bernis ajoute donc en parlant de Ganganelli : « Le cardinal Castelli, chef des fanatiques, ne lui est pas opposé non plus. Il est aisé de conclure qu'il y aurait plus à craindre qu'à espérer de son pontificat. Un moine qui est parti de si loin, qui a abandonné ses protecteurs toutes les Tois que cela lui a paru utile à ses intérêts, est au moins bien suspect, s'il n'est pas dangcreui. »
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sûrs des sentiments de ce Cardinal. Ce mystère nous a mis dans le cas de soupçonner Ganganelli , nous avons remarqué des pourparlers de ce Cardinal avec Castelli : tout cela formait h preuve la plus complète du Jésuitisme de Ganganelli ; nos amis et surtout les Corsini en étaient effrayés, et je vous avoue que je croyais trahir le Roi en secondant son élection ; d'autant plus que dans la liste des bons, il n'était que le sixième; voyez (juel danger ce mystère faisait courir à la négociation des Espagnols. Il faut qu'ils se soient assurés des Âlbani, que je voyais depuis longtemps liés avec eux par le moyen du conclaviste de Solis, Ignace d*Aguirra : le cardinal Orsipi et moi avions fréquemment averti Solis de la correspondance de cet homme avec les Albani. Nous craignions qu'il ne le trahît; et nous étions de bonnes dupes. Ce matin le cardinal de Solis, à qui j'ai montré mon étonnement sur la liaison des Albani avec Ganga* nelli, m'a dit qu'il fallait dès le premier scrutin aller pour lui. Je lui ai fait sentir que ce sujet me paraissait suspect par ses liaisons, et que je croyais qu'il fallait le voir venir et nous assurer de lui, en ne lui donnant nos voix qu'à propos. Il a pris ces réflexions pour un refus. Alors le bandeau fut levé, et j'ai rapproché les allées nocturnes de son secrétaire chez Ganganelli. Les pistoles d'Espagne m'ont paru un bon moyen pour avoir gagné les Albani, sans lesquels toute élection est impossible. J'ai donc déclaré aux Espagnols , après leur avoir fait apercevoir légèrement que je voyais tout, que nous les suivrions dans la l'orme qu'ils désiraient, que tous les soupçons étaient dissipés dès qu'ils étaient assui^és de Ganganelli et des négociateurs Albani. Solis est convenu qu'il avait espérance que Ganganelli ferait Pallavicini secrétaire d'Etat; j'en ai été d'accord avec Orsini, ainsi que de conserver la secrétairerie des brefs à Negroni, et la daterie à Cavalchini, en recommandant pour cette place Malvezzi après la mort prochaine de Cavalchini. Tout cela a été convenu, et j'ai ajouté qu'il fallait nous avertir à l'avenir pour que nos idées, notre langage et nos démarches fussent uniformes. Voilà, Monsieur l'Ambassadeur, tous les mystères éclaircis; il n'est pas croyable, mais il serait possible que vous n'en fussiez pas instruit. La différence de nos opinions sur la promesse à exiger a pu nous rendre
suspects; mais ce serait à tort. Nous avons toujours dit que notre sentiment ne devait pas régler celui des autres. Nous^ sommes bien aises de n'avoir rien su des moyens; mais il était r nécessaire de nous instruire de la négociation en général pour ^ régler notre conduite. »
11 ne reste plus qu'à voter pour Ganganelli ; Bernis en prend son parti. Malgré la blessure faite à sa vanité , il s'apprête à triompher et à persuader à ce même Ganganelli que c'est à la France qu'il devra la tiare, c Je ne dois point me plaindre du mystère, puisqu'on vous en fait, écrit-il à d'Aubeterrs, le 17 mai. Dieu veuille que cette intrigue réussisse ! 11 est fâcheux d'y être mêlé sans savoir comment elle est menée; mais il faut suivre ses instructions. Les événements justifieront ou condamneront les moyens qu'on a pris. En général, il est certain que les Albani se sont jetés cent fois à ma tête. Mais comme je n'avais point d'argent à leur ofi'rir et que vous vous défiez avec raison de la fidélité de ces gens-là, je me suis contenté de bien vivre avec eux et de m'en fah'e ménager. L'argent comptant vaut mienx que toute chose. Si l'Espagne s'attache les Albani par de bonnes pensions, elle sera la maîtresse de ce paysci. Nous ne savons que déchirer nos ennemis et leur faire des tracasseries au lieu de les gagner. Mais si M. Azpuru n'a pas assuré son affaire par des sommes fortes et par l'espérance de plus grandes, je ne serais pas étonné que les Espagnols fussent ' joués, d'autant plus que les Albani n'abandonneront jamais les Jésuites et qu'ils ne porteront Ganganelli (fue dans le cas où il aura donné les assurances les plus fortes du maintien de la Société. Quand on fait de cei laines lettres, il n'en coûte rien de faire des contre-lettres, et Ton ne doit pas plus se fier aux unes qu'aux autres. »
Ces insinuations à l'adresse de Ganganelli et qui tombent sur lui de tout leur poids ne se réalisèrent point. Personne n'exigea de contre- lettres , car les Zelanti , qui se décidaient à voter pour le Cordelier, ignoraient le traité conclu. Ils ne le soupçonnaient même pas , et l'on en faisait un tel mystère que Bernis le devina plutôt qu'il ne le sut. C'est ce qui le poussait à ajouter dans ce même billet : c Je bénis Dieu de n'être pour rieiiidans tout cela. Je serais même bieu î^dcvfe ^^nws ^^
^ us CLÉMENT XIV
. que je ne puis m'em pécher d'enlrevoir. Au reste je ferai sMIft ù Ganganelli dès ce soii' que, sans notre concours, rien ne ~ réussirait pour lui, et qu'ainsi il doit être alluché à la France. U faut qu'il nousciaigne un peu, mais pas liop. Je crois celte précaution essentielle, sans quoi noire rôle serait absolument passiTet ridicule. •
D'Anbeterre a trempé Huns le complot des Espagnols ; msiis il sent le besoin de consoler le cardinal de Bernis, dont l'auiour-propre saigne encore, l'our entrer dans les amertumes de son dépit, il lui mande, le 17 mai : < Par mon 111161(^0° 5 l)r Votre Eminence aura vu que j'ignorais entièrement le traité des Espagnols pour Ganganelli' A en juger par les réponses que m'a laites M. Azpuru, il paraîtrait qu'il n'en étuil pas plus informé que moi. Reste à savoir s'il a eu à moo égai-d la môme bonne foi que j'ai pour Votre Eminence. C'est ce dont je doute. Au reste il n'y a qu'à désirer que cette élection réus* sisse avec tous les arrangements convenus vis-à-vis de Votre Eminence. Elle est au gré des Cours. Et les Couronnes auront toHt l'avantage du moins aun yeux du public. S'il arrive que par tes suites on ne soit pas content du Pontificat , on n'aura rien à nous dire. S'il est bon , nous en profiterons comme tes autres. Tout ceci est au hasard. Ganganelli vaut autant que les autres, et les autres ne valent pas mieux ([ue lui. On ttt peut se fiera aucun. •
C'est sous de pareils auspices , c'est avec de tels outruH au Sacré Collège que la diplomatie l'ail un Pape; et rencfnrissani encore sur tout cela, Bernis ne craint pas de répondre, le 1 7 mai après midi, à celte insolente déclaration : > J'ai re^u le billet dont Votre Excellence m'a lionoré (n° 53) ; il est À larsonnable, si net que c'esl pour moi l'Evangile. Ka conséquence nous irons pour Ganganelli à pleines voiles au scrutin, Cl la patience nous acquerra les voix qui nous manquent; car il me parait que le conseil de Rezzonico ne veut point de M religieux. Nous avons cru, d'après les apparences, que les Es* pugnols avaient formé un grand plan en s'ussurant des Allkini, I moyennant quoi tout était lini en deux fois vingt -quatre
I heures, ïlais ils se sont simplement arrangés avec Gai
[ nelli, lequel est devenu riant et accueillant. Il dit partout'
an ga-
ne veut pas être proposé; nous le proposerons malgré lui. * Ganganelli (levait se laisser faire; mais sans le vouloir, Bernis vient de détruire les odieux soupçons que la veille il laissait planer sur la prétendue vénalité des Albani. Au moment où il traçait ces lignes , il avait sous les yeux une lettre de Voltaire. Le patriarche de Ferney forçait lui aussi les portes du Conclave, et, dans son style étincelant de spirituelles railleries , il rappelait au Cardinal les poésies de sa jeunesse. Cette épître (1) fut pour lui un baume qui calma ses blessures. Il la lut aux Cardinaux de sa couleur; il en tira vanité, et, fort des encouragements de Voltaire, il se crut destiné à Timmortalité.
Le 18 mai, d'Aubeterre revient sur Tintrigue où le nom du futur Clément XiV est tristement mêlé. Les lettres se suc-
(1) La leUre de Voltaire est datée du 8 mai 1769. La voici telle qu'on la trouve dans ses Œuvres complètes :
« Puisque vous êtes encore, Monseigneur, dans votre caisse de planches, en attendant le Saint-Esprit, il est bien juste de tâcher d'amuser Votre Eminence.
« Vous avez lu sans doute actuellement les Quatre Saisons de M. de Saint-Lambert. Cet ouvrage est d'autant plus précieux, qu'on le compare à un poème qui a le môme titre, et qui est rempli d'images riantes, tracées du pinceau le plus léger et le plus facile. Je les ai lus tous deux avec un plaisir égal. Ce sont deux jolis pendants pour le cabinet d'un agriculteur tel que j'ai l'honneur de l'être. Je ne sais de qui sont ces Quatre Saisons, à côté desquelles nous osons placer le poème de M. de Saint-Lambert. Le titre porte, par M. le C. de B....; c'est apparemment M. le cardinal de Bembo (*). On dit que ce cardinal était l'homme du monde le plus aimable, qu'il aima la littérature toute sa vie, qu'elle augmenta ses plaisirs ainsi que sa considération, et qu'elle adoucit ses chagrins, s'il en eut. On prétend qu'il n'y a actuellement dans le Sacré Collège qu'un seul homme qui ressemble à ce Bembo, et moi je tiens qu'il vaut beaucoup mieux.
« Il y a un mois que quelques étrangers étant venus voir ma cellule, nous nous mîmes à jouer le pape aux trois dés : je jouai pour le cardinal Stoppant, et j'amenai rafle ; mais le Sainl-Ësprit n'était pas dans mon cornet; ce qui est sûr, c'est que l'un de ceux pour qui nous avons joué sera pape. Si c'est vous, je me recommande à Voire Sainteté. Conservez, sous quelque titre que ce puisse être , vos bontés pour le vieux laboureur V.
« Fortunalus et ille deos qui novit agrestes. » * Lt ChIBAI 49 Bernis avait fait un petit poëme sur les StUtont,
cèdent à chaque heure ; à chaque heure elles apportent une preuve de plus. « J'ai reçu, mande-t-il au Cardinal , les deux billets de Votre Eminence n®^ 58 et 59. Je vois par le second que Taffaire de Ganganelli n*est pas aussi avancée que je l'ai crue d'après les avis que m*a fait passer Votre Eminence. Je commence à croire aussi que M. Azpuru ne connaissait pas plus que nous le fond de cette intrigue que je regarde comme Touvrage du conclaviste du cardinal de Solis. Je doute beaucoup d'un traité conduit de cette façon, et je suis persuadé que Ganganelli en aura le col cassé , ce qui est peut-être tout ce que cherchent les Albani. En tout cas, si le premier est perdu, il me paraît qu'il doit résulter de cette manœuvre de violents soupçons dans les esprits sur les derniers. Je suis fâché d'être obligé de renoncer à l'espérance de voir terminer ainsi le Conclave. Nous en sortirons avec tout l'avantage aux moyens près qui ne doivent pas nous faire grand'chose. Nous aurions fait un pacte agréable aux Couronnes sans être chargés en aucune manière des suites de ce Pontificat. Quoique je croie que Ganganelli soit aussi bon qu'aucun de ceux qu'on pourra faire. ^
Que s'est-il donc passé entre le cardinal Ganganelli, le cardinal de Solis et son Conclaviste pour que d'Aubeterre dont la correspondance nous a permis d'apprécier les timidités de conscience, se trouve tout à coup pris d'un remords et vienne décliner la responsabilité de l'élection qui se prépare?
Les réticences du cardinal de Solis et le traité conclu avec Ganganelli plaçaient Bernis dans une fausse position, il essayait d'en sortir avec celui qui allait s'asseoir sur la Chaire apostolique. Quelques heures auparavant, il tentait la même chose auprès du duc de Choiseul. t On peut dire, lui mandaitil le 17 mai, que jamais les Cardinaux sujets de la maison de France n'ont montré plus de pouvoir que dans ce Conclave (1);
(1) D'après le texte des lettres inédites que nous venons de pulnUer, il est de toute évidence que Clément XlV a été élu en dehors de Bernis et presque malgré lui; mais il est d'usage qu'après réleclion du Papeehacan s'en attribue l'honneur. Bernis se donne bien de garde de VàKûtfjfKi à ce rôle. A soixanle-dix-8cpt ans de distance un autre agent frnnpnttjt Both"
mai$ lisur puissance se borde jusqu'ici à la destruction. Noud avons le marteau qui démolit, mais nous n'avons pu saisir eu*» core rinstrument qui édifie. >
Vingt ahs plus tard, la révolution française, à son tour, trouva le marteau qu'elle avait mis aux mains des Rois pour abattre la Compagnie dé Jésus ; ce fut contre les trônes qu'elle le dirigea.
Le moment suprême était arrivé. L'intrigue, ainsi nouée, allait réussir. Le 18 mai, Bernis, tient d'Aubeterre au courant de ce qui se passe au Conclave, c J'ai encore eu aujourd'hui une cobversation avec PozzobonelU en lui rendant la visite qu'il m'avait faite. Je l'ai trouvé furieusement impatato, comme on dit ici ; mais je ne lui ai laissé aucune espérance. M. de Kau» nitz, qui l'a vu hier, ne lui en a pas donné non plus. Cet ambassadeur a vu aussi le cardinal Orsini et Ta mis fort à son aise sur le compte de Pozzobonelli. 11 Ta chargé de vous instruire de ftes sentiments à cet égard.
c Le cardinal de Luynes vous dira la conversation qu'il a eue avec Paranciani. Si ce n'est pas une finesse de Paranciani, il nous procurera des voix pour Ganganelli. Je vois que beaucoup de gens l'aiment mieux qu'un grand seigneur et qu'on espère beaucoup de son application au travail et de sa fermeté. Borromée est pour lui parmi les créatures de Rezzonico^ et plusieurs autres qui n'osaient se déclarer, de crainte de se brouiller avec le rieveu et de peur de l'opposition des Cours. Les Cardinaux espagnols ont paru contents de la manière dont nous avons promis de les seconder pour Ganganelli. Ainsi les nuages de dissiperont. Pozzobonelli est assez porté pour Ganganelli et je lui ai dit en confidence qu'il était un de ceux pour lesquels les Cours n'avaient aucune difficulté. 11 m'a promis d'en faire usage et de me rendre réponse, en sorte que ce sera réellement nous qui procurerons les voix nécessaires à Sixte YI
ne cnAni pas de publier sUr les toits qu'il a eu le même arantage. Les ambainàdeurs étrangers sont complètement restés en dehors de la nomination de Pie IX; ils n'v ont pris aucune part. Ce qui n'empêche pas M. Rossi de proclamer dans des correspondances qu*il fabrique en son hODQëuir pdar les journaux, que c'est à son intervention seule que le souverain Pontife actuel doit la tiare.
CLÉMENT XIV (car il devrait prendre ce nom). Cette affaire-ci sera décidée en bien ou en mai dans huit jours. Les Corsini nous seront fidèles
< Je suis fort conteot de ia conversation que l'abbë de L«s-
tncbe. mon conclavisle, eut hier au soir avec le cardinal Gan-
ganelli. Il l'avait désirée lui-même. Il s'est expliqué fort bien
sur les aiïaires qui intéressent pariicutièremeDt la France,
ainsi que sur l'article des Jésuites et sur moi, Je vois qu'il est,
sûrdes Albani et comme assuré deRezzonico. Le concours des
Albani prouve qu'ils y trouvent leur intérêt, même pécuniaire.
Celui de Rezzonico annonce une élection prochaine, fille ne se
fera pas sans nous, comme vous voyez, Monsieur l'ambasMi-
deur, et ce ne sera pas la dernière explication que j'aurai avec
Ganganelli d'ici ù quelques jours. Mais je n'en parlerai qu'à
^ vous et h la Cour. Ganganelli a compté à sa manière sa n^o-
^ ciutifln avec les Espagnols. Il n'est pas trop agréable de traiter
) avec des gens boulonnés, quand on ne l'a jamais été, mais il
faut tout sacrilier au service du Roi, •
Le cardinal de Bernisy s;icrifiail jusqu'à sa conscience, et le 18 mai, après dlnei', il mandait au marquis d'Aubeierre: » Si l'ariaire de Ganganelli n'est pas faite en quatre jours, eJle est manquée à jamais. Si M. Azpurun'a pas conduit la négocïatioii et que ce soit Ignara d'Aguira, elle doit être manquée aussi. Ignace est aux Albani et nous en avons averti vingt fois les Espagnols. S'il n'y a pas d'argent sur jeu, les Albani joueront sous jambe les Espagnols. Ce qui me rassure un peu, c'est que hier au soir Ganganelli parla à l'abbé de Lestuche non comoie un Pape à faire, mais comme un Pape lait, il traita l'afiàire des .lésuites, celle de Parme, etc. en monarque, annonça qu'il Terait tout par lui-même, que Rezzonico viendrait à lui et que, quoiqu'on pût se Ber aux Albani, il fallait leslaisser dire, maisqu'ill viendraient. Or, s'ils viennent, il y a de l'argent, et s'il n'y a pas d'argent, ils n'y viendront pas. Voilà en deux mots mon avis. Reste à savoir si le moine accoutumé aux intrigues, ne
s'est pas trompé dans celle-ci Les scrutins ne signifiaient
rien encore, que des jactances de part et d'autre, mais gare quelque traité secret. Il me semble que, quand nous conduisions la bar(|ue, nous étions plus iissui'és de notie l'ait. Les Es-
pagnols n'aiment pas à suivre les autres; ils nous conduisent aujourd'hui parce que nous voulons la paix, mais j'ai j>eur qu'ils ne nous embourbent. >
Le 48, au soir, Bernis écrit encore : c La chose s'avance, Dieu veuille qu'elle ne culbute pas au port! Pozzobonelli joue le rôle qui lui convient. Rezzonico doit se trouver chez lui ce soir avec moi. J'espère que nous finirons. J'ai averti les Espagnols pour leur faire sentir que, quand on est de concert avec la France, il faut qu'elle joue le rôle qui lui convient. L'abbé de Lestache va une heure de nuit chez le futur Pape. Il y porte un mémoire par où il est démontré que c'est à la France qu'il doit la tiare, i Malheureusement Ganganelli savait trop à quoi s'en tenir, ^on élection est décidée. Le 19 mai au matin, d'Anbeterre adresse ce billet au cardinal de Bernis.
f De tout ce qui m'est revenu de la ville, il paraît que les Albani vont de bonne foi pour Ganganelli. Quel en est le motif? Je l'ignore, ainsi que pour combien M. Azpuru entre dans cette négociation. Au reste les Albani sont si fourbes que jusqu'à la fin il est impossible de s'y fier entièrement. Que gagnerait Ganganelli par un traiié secret avec les Jésuites, sinon de se déshonorer en pure perte. Il n'est point de Pape aujourd'hui qui puisse les conserver contre les Couronnes qui à la fin le réduiraient au point de ne pouvoir refuser leur sécularisation. En général, peut-être, aura-t-il promis des services, mais je doute qu'il ait été plus loin, ne pouvant ignorer dans quel embarras le jetterait un engagement plus positif. On ne fera jamais de Pape sans qu'on fasse passer des avis contre eux. Celui deMarefoschi me surprend d'autant plus qu'il dément le langage qu'il a tenu jusqu'à aujourd'hui. 11 a toujours dit publiquement qu'il ne connaissait que trois sujets dans le Sacré-Collége propres à la papauté, Sersale, Stoppani et Ganganelli. Sûrement on le fait parler ou on l'excite à parler. 11 est ami intime des Corsini et de Stoppani. Ce dernier est leur Pape de préférence; ils n'ont jamais perdu l'espérance de le faire. Si vous saviez combien j'ai reçu d'avis sur Stoppani. Un fait sûr c'est qu'il était de la Congrégation où fut résolu le Bief sur Parme et qu'il ne fit aucune opposition. Au surplus Ganganelli est agréal)l6 aux Cours. Il est vivement povVé ç^iv \¥i^v^^\!kfc. ^^
2Bi CLÉMENT XiV
sont les Espagnols qui oui engagé son ti'aitë. Nous y avons mute la part que riionnêlRlé diiiwnde elnous ne pouvons sortir du Conclave par une plus belle porte, profilant du bien s'il y en a, et sans être chargés du mal s' il en arrive, >
Cette lettre où l'Iionnêteté du marquis d'Aubeterre se met si complaisamment à l'aise aux dépens du cordelier Gaoga- Belli, était écrite le 19 niui 1769. Cejour-lù même, le cardinal Camerlingue de la sainte Eglise romaine annonçait à la ville el à l'univers que la Chrétienté avait un nouveau chef. Le Conclave était terminé; le cardinal Ganganeltl montait sur la Chaire de Pierre- Il se nommait Clément XIV. et celte année 1769,qui enfanta tant d'intrigues, qui vit naître tantd'hommes destinés à ta célébrité, enr^isirait sous quels déplorables auspices il parvenait au suprême Pontificat. Entrant dans une lutte éternelle avec sa conscience, tanlût mise fi l'aise par les caresses des Cours, tantôt intimidée par leurs menaces, le Cordelier sous la tiare va enlin se trouver aux prises avec les difficultés que son génie astucieux espéra de conjurer- Le marchi qui le donna à l'Eglise catholique, pour nous servir d'une expression de d'Aubeterre, ce marché a toujours jusqu'ici été nié par les Jésuites et par plusieurs annalistes. Tuutes les rela* lions du Conclave qui se trouvent aux archives du Gesù et ailleurs, tous les écrits contemporains ou postérieurs composes par les Pères de l'Institut sur ce sujet sont unanimes comme les lettres particulières émanées d'eux. Tous repoussent l'hypollièse d'une transaction entre Ganganelli et les Cardinaux espagnols.
Nous avons jeté sur ce point historique une lumière inatten* due. En face des documents que nous venons d'exhumer, le doute n'est pas possible. Il ne nous reste plus qu'à suivre Ganganelli dans la voie qu'il s'est tracée. Mais afin de rendre la ilémonstratton plus absolue et de prouver jusqu'à quel d^ré ceux qui présidèrent à l'élection du nouveau Pape paraisseot avoir perdu le sens moral , il sera bon d'entrer un peu plus avant dans le secret de leurs manœuvres. Nous avons montré les Cardinaux liostiles il lu Compagnie et dévoués à l'abaissement du Saint-Siège, ptilronés par les ambassadeurs et réco m" pensés pai' les Rois- Le duc d'York, les cardinaux F "^
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CorsiDÎ et quelques autres ont reçu le prix de leur soumission au vœu des Couronnes. Pallavicini est secrétaire d'Etat, Negroni sera celui des brefs, Malvezzi a la survivance de la daterie, Le jour même de Télection de Clément XIV, le marquis d*Aubeterre sç rappelle une dette qui date de deux ans. Le cardinal Branciforte a été un des meneurs de T intrigue qui vient de se dénouer, et, le 19 mai 1769, l'ambassadeur de France écrit à Bernis : c M. le duc de Choiseul m'ayant recommandé, par sa lettre du 28 septembre 4767, les intérêts de M. le cardinal Branciforte, je prie Votre Eminence de vouloir bien les appuyer dans les différents objets qui , selon les circonstances, peuvent se présenter et nommément pour la légation de Bologne, si le cas arrivait que le cardinal Pallavicini, qui en est aujourd'hui pourvu, vint à obtenir quelque autre place qui fît vaquer celle-là. i
Le partage des hautes fonctions de la Cour romaine est fait par la diplomatie. Le Franciscain dom Joachim de Osma, confesseur du roi d'Espagne, ne s'oublie pas. Charles 111 demande pour lui un évêché inpartibus. 11 est nommé archevêque deTbèbes, dans le Consistoire du 18 décembre 1769. Azpuru, qui prétend au chapeau de cardinal, est appelé à l'archevêché de València, et le libraire Nicolas Pagliarini, qui, sous la protection de Pombal, inondait l'Europe et même Rome de ses pamphlets contre le Saint-Siège et les bonnes mœurs, obtient par le bref cwm sicut accepimus la décoration de l'Eperon d'or. Clément XIV comble d'éloges, il anoblit celui que Clément XllI avait justement condamné aux galères, et Pombal demande un chapeau de cardinal pour son frère.
Chacun cherchait à se faire escompter la part qu'il avait prise à la nomination de Ganganelli. On exigeait de hauts emplois ; on trafiquait de son suffrage pour s'imposer au gouvernail de l'Eglise. On eut dit que le système constitutionnel faisait invasion dans le Conclave, tant étaient pressés les rangs des besogneux , des intrigants et des protégés. C'était le jour où l'on songeait à soi, le jour des salaires. L'ambassadeur de France l'inaugure par des proscriptions. On récompensait les hommes qui s'étaient vendus; d'Aubeterre propose de faire e^iiler ceux dont la conscience n'a pas fléchi. * Q\vôCû\.^\Kk^^>a.
prélats Anlonelli etGarampi, mande-t-il le 19 maià Bernis, il est bien essentiel qu'ils soient chassés de Rome. Le piemier est à présent au Saint-OQice . et je ciois que la pluce est du nombre de celles qui subsistent loujoiirs ; mais le Pape est le maître de le chasser de Rome el de faire exercer son emploi par un autre. Le second était ci-devant Secrétaire du chiffre, et son emploi a cessé avec le Ponlifîcat passé; de fijçon qu'il n'est pins rien. Je crois qu'il est essentiel de faire sentir à ces deux sujets, qui sont ti'ès-mauvais , t'indi^^naiion des Cours. Voire Eminence sent aisément combien un tel exemple influe pour les suites. >
C'est le 19 mai que d'Aubeterre adresse ces insolentes prescriptions au Saint-Siège ; dans sa lettre du 1 8 mai après dîner, le cardinal de Bernis a déjà pris les devants. Il s'exprime ainsi en parlant du Pape futur : • L'abbé de LestSche le verra ce soir, et je lui ai fait de.s instructions qui contiennent tous les engagements à négocier et qui sont portées par nos instructions et taules les demandes à faire. Les vôtres ne seront pas oubliées ni les personnes qui ont démérité, i
La position est nettement dessinée : les places, les faveurs aux corrompus ou aux timides, la prosciiption aux forts. Le cardinal de Beinis, qui a contribué au développement de celle impudeur, veut bien songer aux antres; mais il ne s'oublie pas lui-même. A quelques jouis d'intervalle , il adresse à Ciioiseiil deux lettres qui prouveront que ce Curdinal savait mieux faire sesaQhires que celles de la Catholicité. Il vient d'être désigné comme ambassadeur du Roi très-clirétien près le Saint-Siège; c'est la récompense promise à son zèle ; il sollicite de l'argent pour tenir maison, puis il ajoute à celte dépèche, datée du 7 juin : i Je vous ai envoyé l'état de mes dettes anciennes, montant à deux cent sept mille livres. Il faut que je délègue une somme considérable sur mes revenus pour les acquitter : voilà un point important £■ ma tranquillité. Kn voici un autre qui intéresse mon bonheur: c'est le roiablisseinenldema pension . de Alinislie d'Et:it. \£ l'ioi m'en donne le titre; il voit que j'ai eu, à la face de l'univers, la plus granile part à l'élection du Pape; n'est-il pas de sa bonté de ne laisser aucune trace qui aiïaM'isse l'idée? Je ne serai jamais heureux sans cette fai
Donnez une compagnie à mon neveu , qui va sortir des pages , et vous me comblerez et m'attacherez à vous par la reconnaissance autant que je le suis déjà par l'ancienne amitié. J'ai sacrifié au service du Roi et à vos vues la répugnance la plus forte. »
Après avoir démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était ni canonique, ni légal, ni politique, d'exiger du cardinal désigné pour la Papauté un engagement écrit de détruire les Jésuites, Bm*nis, par faiblesse ou par besoin, a consenti à voter ei à faire voter. L'acte est consommé et il essaie de négocier le plus avantageusement possible sa répugnance qu'il a sacrifiée au service du Roi et aux vues du duc de Ghoiseul. 11 mendie pour lui et les siens avec une désolante naïveté. Le 30 mai, Ghoiseul souscrit à ses demandes par une lettre en date de ce jour. Le 10 juillet, il écrit encore afin de confirmer toutes les Faveurs accordées; mais Ghoiseul s'ennuie d'être à la remorque des ministres espagnols dans la question des Jésuites. Gomme tous les ambitieux qui sentent le pouvoir leur échapper ou leur venir, il fait des rêves ainsi que naguère Bernis et d'Âubeterre en inventaient pour se tromper. Le duc s'exprime en ces termes :
c J'ai l'honneur d'adresser à Votre Eminence Tampliation du bon que le contrôleur général a pu tirer du Roi pour le rétablissement de votre pension de ministre.
c Hier aussi le Roi a donné une compagnie de dragons au comte de Bernis, dans son régiment de dragons.
« Vos parents vous joindront quand ils voudront ; ainsi Votre Eminence verra que les trois demandes qu'elle avait faites sont exécutées, et que j'ai rempli ses ordres avec autant d'exactitude que d'attachement.
€ En revanche, je la supplie de diminuer l'excès des sollicitations de l'Espagne à l'occasion de l'extinction des Jésuites; TAibassadeur ici me persécute pour vous en écrire , sa Gour n'est pas raisonnable sur cet objet, et il est mal aux ministres d'Espagne à Rome de l'échauriér par leurs rapports. On se plaint aujourd'hui que je ne vous ai pas envoyé les ordres du Roi, pour solliciter hic et nunc cette extinction. Faites -moi le plaiifir de dire à M. Azpuru que \ou& V<às '^\^x \^«:;^\& > ^saÀ&
qu'il écrive qu'il faut du temps pour les ex^cttier avec SUCcSs^.
f Bien n'est si déraisoDDalile que les Espagnols à oel égard; ils surpassent M, d'Oeras (l'ombal) et ils Baissent par y mettre (lu personnel contre vous et contre moi ; contre vous cela est fort simple, à cause de votre cardinal:»!; mais contre moi, vous conviendrez qu'à l'égard des Jésuites je perds le procès de tous les câtés, eu qui prouve qu'en alTatres je ne vois que l'alTaire. et que les individus me sont indilTérents. Rien n'est si vrai relativement auK Jésuites, mais enfin il Tant finir, et le Pape nous rendra un grand service, s'il peut presser cette besogne; celle d'Avignon me tient bien plus à cœur et je vous la recommande instamment; je vous enverrai nos raisons par le premier couiTÏer, j'espère que vous les trouverez bonnes.
t Je m'en vais à Chantilly, et de là à Compiôgne ; je passe ma vie à courir et à m'ennuyer, je ne me porte pas très-bien et ne déjoue pas les intrigues de Cour qui m'alTeclent, car elles ne m'approchent pas, mais je deviens vieux, moins acttl" et plos désireux de ma liberté ; je vous suis attaché pour la vie et bien tendrement. •■
Le 28 juillet 1769, Bcrnis répond à la iellre de Choiseul : a LerétablissementdemapcnsiondeMrnistre, Monsieur le duc, la compagnie tiedragons donoée :iu vicomte de Bernis, sont des preuves si évidentes de votre amitié pour moi, que vous ne devei regarder à la vie et à la mort comme votre ami et votre serviteur. Ajoutez à toutes ces grâces, celle de bien traiter le comte de Narbonne, ({ui revient de Corse. Il n'a pas un sol; U est honorable , il a véritablement l'esprit et les talents militaires. EmploycE-le et avnncez-le. N'oubliez pas aussi de m'eavoyer une lettre écrite au nom du Bol (et ostensible), pour l'exercice de la Proteciorerie. Tout sera complet et je n'aurai plus que des actions de gràcesùvous rendre.
f 11 y a longtemps que vos coliques m'inquiètent. Vous4«s dansia maxime qu'il faut que la vie soit bonne, sans s'embarnôsersi elle sera courte. Ayez lu bonté de rélléchir que, quand on a un si bon fond que le v6lre, on ne se tue pas, mais qu'on gagne des inrumités qui rendent la vie triste et presipie insuppor- , table.
- r II y a longtemps que je sais ofi'fm se défie de moi en Éft*
pagne. Les cardinaux de Solis et de La Gerda, avant d'entrer au Conclave, avaient dit assez imprudemment qu'ils ne seraient pas hi dupe des Français. Ils ont voulu que nous fussions la leur. Le contraire est arrivé. L'écrit qu'ils ont fait signer au Pape n'est nullement obligatoire. Le Pape lui-même m'en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison; elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne. Vous verrez le reste dans ma dépêche et dans la lettre que j'ai cru devoir écrire à Sa Majesté. Au sujet du rétablissement de la pension, j'ai pensé que vous trouveriez bon que je m'expliquasse en général avec Sa Majesté sur la situation des affaires et sur la mienne , ainsi que sur les principes de conduite que je pense qui doivent être adoptés et suivis.
€ Sur l'affaire d'Avignon, je suis sûr que le Pape me répondra comme au Conclave. Je laisse ce point-là sur la conscience du Roi. 11 y a trop peu de temps que le Pape a juré de ne point aliéner, de quelque manière que ce soit, aucun de ses Etats, pour qu'il ose, dans ce moment, échanger le comtat d'Avignon contre de l'argent. Mais, dès que le Roi est résolu de garder cetle province, et que Sa Majesté y est fondée en droit et en raison , il faut, ce me semble, attendre que le Pape la réclame. Alors on établira les droits du Roi et sa volonté décidée. Un million de plus ou de moins terminera cette affaire. Celle de Béiiévent sera plus difficile, parce que le marquis Tanucci ne voudra rien donner, et formera sans cesse de nouvelles demandes.
c Plaignez-moi. Les ministres d'Espagne qui sont ici n'ont d'autre mérite que celui de montrer, quand je leur parle, d'être de mon avis et de ne pas croire à un mot de ce que je leur dis. Tâchez d'obtenir que l'affaire des Jésuites soit traitée par les Espagnols, et avec notre seul consentement. M. Azpuru me demande une copie de la relation que je dois faire sur ma dernière conférence avec le Pape. Je crois devoir la lui envoyer, en retranchant ce que la prudence exige. On ne peut pas pousser plus loin la confiance avec des gens qui n'en montrent aucune. Le confesseur du roi d'Espagne est moine, et ennemi des Jésuites. U souffle la haine monastique, et croit que tout doit Céder à son ioqppdmoii. ^a\^ \^^^^^ \v^ >^<S\^!C^
électeurs et à l'élu de 1769, c'est un témoignage que nous invoquons pour soutenir nos forces et pour prouver que l'Eglise n'a jamais reculé devant la vérité.