F XIV ^^^^^H
< Très-Suint' Père , ^^^|
f Nicolas Pagliai'ini , orateur très-bumble ei sujet de ^fû^K Saiaieté, prosterné religleusemeat à vos pieils. reprëscote qu'il se trouve dans la plus liumiliaote et la plus douloureuse situation depuis que, rendu à sa patrie, it a eacouru la fatale et souveraine disgrâce d'avoir fait ce qui était contraire au bon plaisir de Votre Sainteté. Les circonstances lui ayant fait, «■ quelque sorte, un devoir de se conrormer au\ dispositions de la Cour Lrès-lidèle qu'il sert depuis vingt ans, et dont il re^ tant de bienl'uits, comme il est bien notoire à Votre SainieÙ; it a souffert avec la plus grande résignation les doulouroK efl'els de sa disgrâce, bien qu'elle ait causé un préjudice ■> table à sa nombreuse famille qui s'est vue dépouillée des émoluments auxquels sa charge lui donnait des droits. Toutefois le plus grand et le plus sensible tourment de son âme a été et est encore celui de se voir privé de la bienveillance de Voln Sainteté, lui qui, après avoir été si souvent l'objet des intentions bienfaisantes de Votre Sainteté , s'était flatté qu'il ae manquerait pas d'en recueillir les heureux résultats.
• Les hautes vertus qui ornent l'àme de Votre Sainteté, tt qui resplendissent singulièrement dans le pardon qu'elle i^ corde à ceux qui, reconnaissant leurs propres Taiites, implorent les effets de ta démence ponlilicale , ont déterminé l'orateur à venir se jeter aux pieds de Votre Sainteté et à la supplier humblement de daigner lui accorder l'absolution apusIoliilM de cette faute qu'il a commise, et lui rendre la bienveillance pontificale en considérani son âge avancé, le pesant tarélta de la famille, et la désolation dans laquelle il a vécu, et dlU laquelle il vivra, tant qu'il se verra privé de la t!i'âce de VoiK Sainteté qu'il implore très-humblement. >
Pour cette faute qu'il a commise , Clément XIV avait anoliii et décoré par un bref Nicolas Pagliurini; Pie VI, le l'oBtife de ta mansuétude, dt^daigne un repentir dont l'avou est on nouveau calcul d'avidité ou deperOdie; i:af!i Rome, Piiglînin se dit coupable, et à Listtonne, il se l'ait gloire de son aime. Ce contraste entre les deux Vicaires di; Jé^us-Clirist est tout
à la fois une accusation pour Clément XIY, un titre d'honneur pour Pie VI.
Tandis que la mort enlevait à quelques mois d'intervalle Laurent Ganganelli et Laurent Ricci , le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société , le Bref d'extinction traversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Castiglione et Goggeils, héritiers à la Chine de la savante génération des Yerbiest, des Parenninjet des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Castiglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de Taffection impériale, et, faveur inouïe! ce Jésuite vit même l'Empereur composer et écrire son éloge , que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1 773, deux jeunes Pères partaient d'Europe pour les remplacer; cinq autres arrivaient en même temps au Tonquin. Au mois de novembre 1773, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris, l'archevêque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie, ils ne crurent pas que ces craintes» quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route » afin de glorifier jusqu'au bout Tobéissance volontaire.
Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le gouvernement de Louis XY lui-même, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie, il avait proscrit les Jésuites; depuis neuf ans il sollicitait du Saint- Siège leur anéaniissement, et, par une conséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses frais sur le territoire de la Chine. Les officiers du Roi de Portugal s'offraient à Canton pour les présenter au chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire lesiésvvvv^s '^\^ ^q.>ûk'
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mais alors le Bref leur est nolifié par l'évêque de Macao. Celait lu ci'éalure de Pombal ; une pilié dérisoire se joignit i la signification. Dans l'alternalive où les plongeait le décret (lu Pape siippi'imaDt la Société de Jésus et l'uppel de rEiiiperew de Chine qui leur ouvrait ses Etats, les Jésuites liésîlèrenl. Christophe de Mtirr, dans son Journal (i) , a conservé des preuves authentiques de celle hésiiaiîon. Un Missionnaire, Tyrolien d'origine, écrivait :
I Api'ès trois jours passés au milieu des angoisses et des lar> mes, nous balancions les inconvénients contradictoires de loti(e détermination possible. L'Empereur nous commandait de nous rendre ii Pékîng ; et refuser une giâce impériale, c'est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d'y entrer comme Religieux. Le moii^ dre atermoiement dans l'accomplissement de ses volontés eftt été condamné en Europe. Nous prîmes la résolution de moarir plutôt que de souiller l'Institut par une opposition an Pape en des circonstances aussi critiques. PermetteE-raoi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plalAt pour y devenir mandarins que pour y être apAtres. Nous, Itf derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarîiUK aussitôt après notre arrivée ù Péking , mais il ne nous était pas possible d'y prêcher en même temps t'Evungtle : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. >
Ces quatre Jésuites obéissaient au delà des mei's avec le res* pectque montrèrent leurs frères d'Europe; mais cette obéitsance compromettait aux yeux de l'Empereur de la Chine l'Evèque et le Gouverneur de Macao. Ces derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombal , qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. La Chinois furent plus humains que ces Catholiques; ils obtinrent lu liberté des quatre Missionnaires, et ils les abandonn^eat dans l'île de Vam-Lu. • Nous n'eûmes qu'une nuit, ajouta b lettre déjà citée du Jésuite tyrolien, pour profiter d'une dernière ressource; c'était la générosité de quelques capitaines
(1) Journal de C/irislophe de Murr, t. ic, p. 231 cl suivnnte».
de vaisseaux français qui faisaient voile pour l'Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n'ai-je des paroles assez éloquentes pour louer dignement la nation française! Elle s'est acquis des droits à Téternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires; par le plus grand des bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments , nous commençâmes un exil de trois mois sur mer; et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l'Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. >
L'histoire de ces quatre Jésuites , recueillie par un Protestant , c'est l'histoire de tous leurs frères dans l'apostolat. La même plainte, aussi touchante, aussi résignée, retentit au fond de l'Amérique et sur les continents indiens. Clément XIV a d'un trait de plume brisé leur passé et leur avenir; ils se soumettent sans murmure. Le Bref Dominus ac Medemptor les réduit à l'indigence ; cette indigence n'altère pas leur foi, elle n'amortit point leur charité. Quand la première nouvelle de la destruction de l'Ordre parvint en Chine, le P. de Hallerstein , président du tribunal des mathématiques, et deux autres Jésuites, expirèrent de douleur sous le coup même (1). C'était le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de son drapeau. D'autres eurent le courage de leur position ; ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsque d'un œil avide nous parcourions les lettres autographes et inédites adressées en Europe par les Missionnaires de la Compagnie de Jésus. Uy en a d'admirables de pensée et de style ; toutes sont aussi pleines d'éloquente émotion que celle du P. Bourgeois, Supérieur des Jésuites français à Péking. Le 15 mai Ï775 , il mandait au P. Duprez : t Cher ami , je n'ose aujourd'hui vous épancher mon cœur. Je crains d'augmenter la sensibilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre Père ne s'offensera pas de mes larmes, il sait qu'elles coulent de mes yeux malgré moi ; la résignation la plus entière
(1) Hi$toire des mathématiques, parMontucla, n* part., liv. v^>v«^'^^>
ne peut en lai'ir la source- Ah ! si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Religion peid en perdant la Coinptgnie, lui-même partageruil notre douleur. Je ne veux, cher ami, ni me plaindre ni être plaint. Que la terre fasse ce ijn'ellt voudra. J'attends l'Eternité, je l'appelle, elle n'est pas loû. Ces climats et la douleur abrègent des jours qui n'ont dëjàqoe trop dui'é. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis ans Ignace , aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de l'Agneau , sous l'étendard du glorieux nom de Jésus.
I Votre irès-hnmble serviteur et ami, ( Fr. Bourgeois. Jésuite. »
A cette lettre est joint le post-scriplum suivant :
Cher ami , c'est pour la dernière fois qu'il m'est permis de signer ainsi ; le Bref est en chemin, il arrivera bientAl; Ihminus est. C'est quelque chose d'avoir été Jésuite une ou den années de plus.
uAPaing, le 35 mal 1775. >
Kj. Dix-huit mois après, lorsque tout est consommé, uneti du Frère coadjuleur Joseph l'anzi révèle les résolutions^ les Jésuites ont prises et le genre de vie qu'ils ont adopté. Ce Frère, qui est peintre, écrit le G et le H novembre 1 776 :
> Nous sommes encore réunis dans cette Mission : lu Bnlk de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoios n'ont qu'une seule maison, un même toit el une table câdlmune. Ils prêchent, ils conlesseut, ils baptiseni; ils ont l'administration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d'eus n'ayant été interdit, pane qu'on ne pouvait Taire autrement dans un pays tel que celui-ci; et cependant il ne s'est rien fait sans la permission de UoBseigoeur notre Evèque, qui est celui de Nankin, Si on se fâl conduit comme dans quelques endroits de l'Europe, c'en éuil fait de notre Mission, de notre Religion, et c'eût été un grand scandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins dteqv/^
on n'avait pas pourvu, et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.
c Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est actuellement fort tranquille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les PP. Dollières et Cibot ont la réputation de saints, et le sont en effet. Le premier est cehii qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans Tétat le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes à deux journées de Péking. Je m'y suis trouve toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d'auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le baptême. J'ai remarqué dans eux les mêmes attitudes et les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donner ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier. C'est ici qu'on peut mieux connaître combien est grande la grâce que Dieu nous a faite en nous faisant naître dans un pays chrétien.
c Autant que l'on peut humainement juger de notre digne Empereur, il parait qu'il est encore bien éloigné d'embrasser notre sainte Religion catholique; il n'y a même aucune raison de l'espérer, quoiqu'il la protège dans ses Etats, et c'est œ qtii peut se dire pareillement de tous les autres grands de l'empire. Hélas! qu'il y a de vastes contrées dans cet univers où U*nom de Dieu n'est pas encore parvenu ! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l'amour de Dieu. Je me glorifie de l'être pour son pur amour, et je suis bien résrilu de mourir dans cette sainte Mission (juand Dieu le voudra, f*
11 n'avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la Chine, on les sécularisa. Us accept/;rent la dure loi r|ui leur était imposée, mais ils n'en (X)ntinuèrent pas moins Imm travaux apostoliques ou scientifiques. I>e P. Amiot, au dire de Langlé^, savant académicien fran(;aiH (i)^ jetait une vive lu-
(1) Langtés soirit lord Mai^artn^y dan* m t'M^.hrit Hm\tH%%ntU*., <?t 11 im* daisit le Voyage en Chine de Holuiei. Il âhiUt, fji \Htr.t, ii'i oitfriêu*' i^» Jésuite mort en 1794. Lt dédir^aee ett Mne^ua m ee* irMf«<'« ; ** IUiwmmd^
'àl/^ CLÉMENT XIV
glise du Gesù par ordre du Souverain Pontife. On 1* inhuma à côté des chefs qui l'avaient précédé dans la Compagnie.
ment plein d* importance sur ce sujet. Le 31 mars 1780, il eut pour la dernière fois son audience du souverain Pontife. Avant de prendre congé du Pape pour aller finir ses jours à Brescla, sa patrie, il eiprime ainsi ses sentiments; c'est dans un acte, pour ainsi dire testamentaire, écrit de sa main et signé de son nom que le 1^*^ avril 1780 le cardinal a consigné ses paroles et celles de Pie VI.
« Dans celte audience, après avoir demandé au Pape quelques faveurs concernant sa personne et son âme , il s'exprima ainsi : « Ce matin , durant le Saint Sacrifice , je me suis recommandé à Dieu d'une manière toute particulière, et il m'a suggéré de dire à Votre Sainteté une chose que, comme Cardinal et vieux Cardinal , je me crois obligé de lui dire. Je ne veux pas comparaître devant son tribunal coupable de cette omission * ayant quatre-vingt-quatre ans sur les épaules, ce moment ne pont pas être éloigné. »
« A ces mots, le Pape , avec son affabilité ordinaire, lui dit de prendre courage et de parler librement. Alors le Cardinal : « Très -saint Père, je vous recommande la Compagnie de Jésus, injustement détruite par une cabale de quatre ou cinq Ministres, qui n'ayant point de religion ont fait tous les efforts possibles pour détruire ceux qui la propageaient de toutes leurs forces ; ennemis jurés du Saint-Siège, ils ont résolu de s'en prendre à ceux qui, toujours sur le champ de bataille, et par leurs œuvres et par l'effusion de leur sang, ont défendu le Saint-Siège. Ce n'est pas moi, dit le Cardinal, qui parle ainsi, mais c'est Clément XIII votre créateur qui parle par ma bouche ; oui , plusieurs fois ce saint Pontife m*a dit que quatre ou cinq minisires, qui avaient circonvenu leurs Princes peu informés de leur cabale , et qui étaient les despotes des Cabinets qa'ils avaient formés , maintenus vivement , et unis contre la Compagnie et le Saint-Siège, faisaient une guerre acharnée à la Compagnie.
(( J'ai une longue expérience du monde ; j'ai été Evéque de résidence Tespace de vingt ans; j'ai dû traiter avec les Jésuites; je puis dire que généralement j'ai observé que leur doctrine commune était saine , leor vie exemplaire; qu'ils étaient des hommes infatigables, au confessionnal, dans la chaire, dans les missions, dans les classes, auprès des moribonds, et en toutes les œuvres du saint Ministère, tel que le prescrivait leur saint Institut. Ce bien universel dans la masse des Jésuites, je Tai vu et toscbé de mes mains. Au contraire , le mal universel dont on accose. tout le Corps, comme morale relâchée, scandale dans leur vie, maximes pernicieuses pour la Foi, pour les Etats, pour les peuples, pour les souverains, je l'ai entendu dire et lu dans les livres ; mais je serais bien sot, trèssaint Père, si je voulais croire à ceux qui écrivent ou parlent mal des Jésuites, au lieu de croire à ce que j'ai vu ou entendu moi-même. Combien de fois n*ai-je pas demandé à des personnes qui me parlaient mal de ce Corps, si eux-mêmes avaient été témoins oculaires de ce qa*iU ataU"
Le Général de Tlnstitut, au lit de la mort, proclamait son innocence et celle de ses frères. L'Eglise tout entière ajoutait
çaient? La réponse que Ton me donnait était toujours celle-ci : de l*avoir lu et entendu dire. Mais, leur disais-je, le bien général que faisaient les Jésuites, on le voyait, on en entendait parler? Alors on me répondait que c'étaient des faits qu'ils ne pouvaient nier, puisqu'ils avaient été les témoins de tout ce qu'ils faisaient par le moyen du saint Ministère. Alors je concluais en disant : J'ai pour maxime de croire à mes yeui, et non aui paroles d'autrui, surtout quand on me dit le contraire de ce que j'ai vu.
« Je*ne puis cependant pas nier d'avoir observé quelques défauts dans des membres particuliers , mais c'étaient des défauts inséparables de rbumanité; et assurément ils ne se commettaient pas impunément, puisque Je sais d'une manière positive qu'en ayant moi-même averti les SupérieurSy ils y portaient aussitôt remède; puis ces manquements étaient loin d'être de nature à renverser TOrdre entier, le Corps de la religion restant toiljours intact. Plusieurs fois j'ai entendu les Jésuites eux-mêmes se plaindre de l'imprudence de quelques-uns de leurs confrères.
«La Compagnie détruite, Votre Sainteté peut être témoin si l'on goûte présentement le bien que Clément XIY s'en promettait. J'ai concouru à l'élection de ce Pape en lui donnant mon vote; mais sa conduite et le flcandale qu'il a donnés à l'Eglise, je ne les ai jamais approuvés. La mort qa'il fit me frappe encore d'horreur! et ce qui arriva à son cadavre Tedouble cette horreur. Votre Sainteté, qui était déjà cardinal, en a été témoin comme je l'ai été moi même. L'unique excuse que l'on peut apporter, c'est qu'il était pourri [impuzzito). Ses camériers m'ont raconté des choses qui montrent indubitablement qu'il était devenu fou, tellement qoMI voulait se jeter par la fenêtre, sauter de son lit, craignant d'être tué par les Jésuites déjà détruits, voyant pendant la nuit les Jésuites qui n'existaient plus, et tremblant de peur ; et autres choses semblables que me racontait le fils de mon decano qui lui servait de garde pendant la niiit. Ces choses posées, je supplie Votre Sainteté de faire en sorte que ce Corps religieux ressuscite. Votre Sainteté peut m'en croire, cet acte ferait honneur k son pontificat, et l'Eglise universelle lui en serait obligée.
« Je sais que la difiSculté vient de la part des Souverains, mais le nombre de ceux-ci se réduit à peu. Non, ce n'est pas eux qui font ces difficultés, et ce n'est pas ainsi qu'ils en jugent; mais, circonvenus par des ministres, ils croient que les circonstances veulent qu'ils pensent de la sorte.
« La seule personne de Votre Sainteté a la force de rompre ce nœud, et défaire pénétrer la vérité immédiatement aux Souverains. A un Vicaire de Jésus-Christ et en même temps Prince d'un grand Etat, la manière de le foire ne manque pas. Ainsi l'ont fait beaucoup de Papes vos prédéccsaenrs; les ténèbres écartées et la vérité reconnue, l'effet en a été, que tel et tel ministre tomba de son emploi et dans la disgrâce.
« J'apprends que pour le présent quelques-uns du corps diplomatique de Rome font des instances auprès de Votre Sainteté, «J&ii ^vi^^>âs^'^
a74 CLÉMENT XIV
gUse du Gesù par ordre du Souverain Pontife. On l'inhuma à côlé des chefs qui l'avaient précédé dans la Compagnie.
ment plein d'importance sur ce sujet. Le 51 mars 1780, ii eut pour la dernière fois son audience du souverain Pontife. Avant de prendre congé du Pape pour aller finir ses jours à Brescla, sa patrie, il exprime ainsi ses sentiments; c'est dans un acte, pour ainsi dire testamentaire, écrit de sa main et signé de son nom que le i*^** avril 1780 le cardinal a consigné ses paroles et celles de Pie VI.
« Dans cette audience, après avoir demandé au Pape quelques faveurs concernant sa personne et son âme , il s* exprima ainsi : « Ce maUn , durant le Saint Sacrifice , je me suis recommandé à Dieu d'une manière toute particulière, et il m'a suggéré de dire à Votre Sainteté une chose que, comme Cardinal et vieux Cardinal, je me crois obligé de lui dire. Je ne veux pas comparaître devant son tribunal coupable de cette omission r ayant quatre-vingt-quatre ans sur les épaules, ce moment ne peut pas être éloigné. »
« A ces mots, le Pape , avec son affabilité ordinaire, lu! dit de prendre courage et de parler librement. Alors le Cardinal : « Très -saint Père, je vous recommande la Compagnie de Jésus, injustement détruite par une cabale de quatre ou cinq Ministres, qui n'ayant point de religion OBlfail tous les efforts possibles pour détruire ceux qui la propageaient de toutes leurs forces ; ennemis jurés du Saint-Siège, ils ont résolu de s'en prendre à ceux qui, toujours sur le champ de bataille, et par leurs œuvres et par Teffusion de leur sang, ont défendu le Saint-Siège. Ce n'est pas moi, dit le Cardinal, qui parle ainsi, mais c'est Clément XIII votre créateur qui parle par ma bouche ; oui , plusieurs fois ce saint Pontife m'a dit que quatre ou cinq ministres, qui avaient circonvenu leurs Princes peu informés de leur cabale , et qui étaient les despotes des Cabinets qu'ils avaient formés , maintenus vivement, et unis contre la Compagnie et le Saint-Siège, faisaient une guerre acharnée à la Compagnie.
« J'ai une longue expérience du monde ; j'ai été Ëvéque de résidence Tespace de vingt ans; j'ai dû traiter avec les Jésuites; je puis dire que généralement j'ai observé que leur doctrine commune était saine , lèar vie exemplaire; qu'ils étaient des hommes infatigables, au confessionnal, dans la chaire, dans les missions, dans les classes, auprès des moribonds, et en toutes les œuvres du saint Ministère, tel que le prescrivait lent saint Institut. Ce bien universel dans la masse des Jésuites, je l'ai va et tombé de mes mains. Au contraire , le mal universel dont on accose. tout le Corps, comme morale relâchée , scandale dans leur vie, maximes pernicieuses pour la Foi, pour les Etats, pour les peuples, pour les souverains, je l'ai entendu dire et lu dans les livres ; mais je serais bien sot, trèssaint Père, si je voulais croire à ceux qui écrivent ou parlent mal des l Jésuites, au lieu de croire à ce que j'ai vu ou entendu moi-même. Gombien de fois n'ai-je pas demandé à des personnes qui me parlaient mal de ce Corps, si eiu-mômes avaient été témoins oculaires de ce qu'ils ataa-
Le Général de Tlnstitut, au lit de la mort, proclamait son innocence et celle de ses frères. L'Eglise tout entière ajoutait
çaient? La réponse que Ton me donnait était toujours celle-ci : de l'avoir lu et entendu dire. Mais, leur disais-je, le bien général que faisaient les Jésuites, on le voyait, on en entendait parler? Alors on me répondait que c'étaient des faits qu'ils ne pouvaient nier, puisqu'ils avaient été les témoins de tout ce qu'ils faisaient par le moyen du saint Ministère. Alors je eonclaais en disant : J'ai pour maxime de croire à mes yeux, et non aux paroles d'autrui, surtout quand on me dit le contraire de ce que j'ai vu.
« Je*ne puis cependant pas nier d'avoir observé quelques défauts dans des membres particuliers , mais c'étaient des défauts inséparables de rhumanilé; et assurément ils ne se commettaient pas impunément, puisque je sais d'une manière positive qu'en ayant moi-même averti les Supérieurs, ils y portaient aussitôt remède; puis ces manquements étaient loin d'être de nature à renverser TOrdre entier, le Corps de la religion restant lonjoars intact. Plusieurs fois j'ai entendu les Jésuites eux-mêmes se plaindre de l'imprudence de quelques-uns de leurs confrères.
« La Compagnie détruite, Votre Sainteté peut être témoin si l'on goûte présentement le bien que Clément XIY s'en promettait. J'ai concouru à l'élection de ce Pape en lui donnant mon vote; mais sa conduite et le ieandale qu'il a donnés à l'Eglise, je ne les ai jamais approuvés. La mort qa'il fit me frappe encore d'horreur! et ce qui arriva à son cadavre tedouble cette horreur. Votre Sainteté, qui était déjà cardinal, en a été témoin comme je l'ai été moi même. L'unique excuse que l'on peut apporter, c'est qu'il était pourri {impuzzito). Ses camériers m'ont racontédes dioses qui montrent indubitablement qu'il était devenu fou, tellement qu'il voulait se jeter par la fenêtre, sauter de son lit, craignant d'être tué par les Jésuites déjà détruits, voyant pendant la nuit les Jésuites qui n'existaient plus, et tremblant de peur; et autres choses semblables que me racontait le fils de mon decano qui lui servait de garde pendant la nuit. Ces choses posées, je supplie Votre Sainteté de faire en sorte que ce Corps religieux ressuscite. Votre Sainteté peut m'en croire , cet acte ferait bonneur à son pontiGcat, et l'Eglise universelle lui en serait obligée.
« Je sais que la diflTiculté vient de la part des Souverains, mais le nombre de eenx-ci se réduit à peu. Non, ce n'est pas eux qui font ces difficultés, et ee n'est pas ainsi qu'ils en jugent; mais, circonvenus par des ministres, Us croient que les circonstances veulent qu'ils pensent de la sorte.
« La seule personne de Votre Sainteté a la force de rompre ce nœud, et deftiire pénétrer la vérité immédiatement aux Souverains. A un Vicaire de Jésus-Christ et en même temps Prince d'un grand Etat, la manière de le faire ne manque pas. Ainsi l'ont fait beaucoup de Papes vos prédécesfenra ; les ténèbres écartées et la vérité reconnue, l'effet en a été, que tel et tel ministre tomba de son emploi et dans la disgrâce.
« J'apprends que pour le présent quelques-uns du corps diplomatique de Rome font des instances auprès de Votre Sainteté, aâxk ^ vi^<^ ^^sx^^
foi à ce témoignage suprême, et elle refusait de croire au repentir que, par cupidité, les ennemis des Jésuites venaient déposer
nouvelle bulle elle confirme la destruction de la Compagnie et déclare schismaliques les Jésuites de la Russie-Blanche parce qu'ils contiDuent à être ce qu'ils étaient , vu que dans ce pays le bref d'abolition n*a pas été promulgué. Très-Saint Père, ces trompeurs, tout en faisant la guerre la plus vive aux bulles dogmatiques et à celle in Cœna Domini, que l'on promulguait seulement à Rome, prétendent faire les zélés pour ce bref de destruction ; à celui-là seul ils déférent. C'est même celui-là uniquement qu'ils croient d'infaillible autorité; celui-là est pour eux comme un cinquième Evangile. Mais Votre Sainteté est trop éclairée pour se laisser surprendre aux brefs de pure et simple discipline ecclésiastique; en toutes les antres Cours catholiques l'on ne donne promulgation qu'après avoir obtenu le royal placito. Ce système pratique a été adopté dans tous les royaumes, et jamais le Saint-Siège n'a désapprouvé cette conduite des Souverains catholiques ; puis, un bref de pure discipline qui peut être utile à un royaume peut être nuisible à un autre, selon les circonstances dans lesquelles se trouvent les sujets dont les raisons sont bien connues du Souverain qui est sur les lieux.
« Aussi les auteurs catholiques de premier rang admettent le Ju$ precum ou autrement dit le Jus reprœsentandi au Pape, le désordre qui en résulterait si on donnait cours à son bref. En vertu de celte remontrance, et pendant la suspension du recours ad primant Sedem, l'effet du bref reste suspendu tandis que Ton réclame ; parce que le Pape doit gouverner l'Eglise avec prudence, et c'est lui-même qu'en vue de telle prière du Souverain, ou remontrance, ou représentation, c'est lui-même, dis-je, qui suspend l'obligation que porte avec soi son bref ou précepte ecclésiastique. Ceci est ce qu'on appelle une doctrine vraie et solide. Il est vrai que les régulistes l'amplifient, en abusant énormément, faisant que la suspension de l'effet du précepte ecclésiastique naisse de la non-acceptation qu'en font les Princes ; selon moi ceci est erroné : comme serait aussi erronée l'idée qu'en vertu de la non-acceptation chez les peuples de quelque loi civile naisse la nullité de la loi. La non-acceptation chez les peuples est un motif prudent pour le Prince, aûn qu'il suspende sa loi ou l'efifet, et pour cela il n'oblige pas. Autrement le peuple, et non le roi, serait législateur.
« Je parle ainsi à Votre Sainteté pour lui faire voir combien quelques-uns sont loin de lui dire la vérité quand il s'agit des Jésuites. Pour les attaquer et les inculper, l'on foule aux pieds toutes les lois. Il est certain que cet Ordre a élé détruit sans être cité devant aucun tribunal, et par conséquent sans être défendu, et les faits du Cardinal Malvezzi à Bo* logne, et ceux d'autres Cardinaux ici et à Rome et à Frascati pour préluder à son abolition, comme ceux qui l'accompagnèrent et qui la suivirent, fout le déshonneur du Saint-Siégc, et même, je le dirai librement, font le déshonneur de l'humanité. — Votre Sainteté connaît l'innocence da chef, du corps et des membres. Vous avez eu sous les yeux les procès bits
au pied du trône apostolique. Macedonio, Âlfani, tous ces jugesdont la prévarication était notoire, tous ces persécuteurs, qui se firent une arme de la calomnie, subissaient l'exil ou robscurité; Nicolas Pagliarini, ce libraire diplomate, l'agent le plus actif de la corruption , ose à son tour élever sa voix jusqu'au Souverain Pontife. Cet homme, qui a eu contre les Jésuites toute l'audace de Pombal, toute la haine de Roda et du cardinal Malvezzi, qui, dans sa correspondance autographe avec le cardinal Conti, en 1775, 1776 et années suivantes, prétend être accepté à Rome en qualité de secrétaire de la légation portugaise, fait au mois de juin 1782 une spéculation de remords. Les temps ont changé. 11 a été condamné aux galères par Ange Braschi; Braschi est devenu le pape Pie VI. A cette date, Pagliarini lui adresse le placet suivant, chefd'œuvre de bassesse et d'hypocrisie.
dans les temps de rigueur^ Le P. Ricci était un homme vénérable bien connu de Votre Sainteté. Toutes ces choses réunies doivent être un dur éperon pour stimuler Votre Sainteté et rengager à faire toutes les tentatives possibles pour arracher du Siège apostolique ce masque d'infamies, en restituant à Tinnocence Thonneur qu'on lui a dérobé, en rendant à TEglise et à l'éducation un Ordre tant estimé de Tune et de Tautre.
« Voilà en substance ce que le Cardinal Calini dit au Pape dans celte audience. En cette circonstance, le Pape montra son grand amour pour la vérité et pour la justice. Il dit que la destruction des Jésuites avait été an vrai mystère d'iniquité; que tout ce qui s'était fait avait été fait injustement et en dehors des règles voulues ; qu'il connaissait le mal causé à l'Eglise en abolissant l'ordre des Jésuites; que pour ce qui le regarde il était prêt à le rétablir ; que la chose n'était pas impossible ; qu'il serait même le premier à entrer dans cette voie, et qu'il le ferait de grand cœur si le moindre passage pour y pénétrer se présentait; que Clément XIV était devenu fou non-seulement après cette suppression, mais encore avant. A nous, il convient, ajouta-t-il, d'agir avec ménagement. Les ambassadeurs nous font passer auprès de leurs cours pour un des partisans de la Compagnie. Il convient que nous concédions certaines choses peu favorables aux Jésuites pour ne pas attirer de plus grands maux. Prions Dieu qu'il nous fasse connaître le chemin pour arriver à ce que nous désirons. Ce rétablissement n'est pas impossible, parce que la destruction a été faite injustement et sans règles.
a Moi, soussigné, atteste que tout ce que contient celte feuille est la substance de la longue conversation que j'ai eue avec Sa Sainteté Pie VI dans la matinée du samedi in albis 1780 quand je fus admis à l'audience duSaiwl- Père, afin de prendre congé de lui avant mon dépaïlvo\KBt^%<i\^,\s\^^^^^^''<»
foi ace témoignage suprême, et elle refusait de croire au repentir que, par cupidité, les ennemis des Jésuites venaient déposer
nouvelle bulle elle confirme la destruction de la Compagnie et déclare schismaliques les Jésuites de la Russie-Blanche parce qu'ils continuent à être ce qu'ils étaient , vu que dans ce pays le bref d'abolition n*a pas été promulgué. Très-Saint Père, ces trompeurs, tout en faisant la guerre la plus vive aux bulles dogmatiques et à celle in Cœna Domini, que Ton promulguait seulement à Rome, prétendent faire les zélés pour ce bref de destruction ; à celui-là seul ils déférent. C'est même celui-là uniquement qu'ils croient d'infaillible autorité; celui-là est pour eux comme un cinquième Evangile. Mais Votre Sainteté est trop éclairée pour se laisser surprendre aux brefs de pure et simple discipline ecclésiastique; en toutes les autres Cours catholiques l'on ne donne promulgation qu'après avoir obtenu le royal placito. Ce système pratique a été adopté dans tous les royaumes, et jamais le Saint-Siège n'a désapprouvé cette conduite des Souverains catholiques ; puis, un bref de pure discipline qui peut être utile à un royaume peut être nuisible à un autre, selon les circonstances dans lesquelles se trouvent les sujets dont les raisons sont bien connues du Souverain qui est sur les lieux.
« Aussi les auteurs catholiques de premier rang admettent le Jus precum ou autrement dit le Jus reprœsentandi au Pape, le désordre qui en résulterait si on donnait cours à son bref. En vertu de cette remontrance, et pendant la suspension du recours adprimam Sedem, l'effet du bref reste suspendu tandis que Ton réclame ; parce que le Pape doit gouverner l'Eglise avec prudence, et c'est lui-même qu'en vue de telle prière du Souverain, ou remontrance, ou représentation, c'est lui-même, dis-je, qui suspend l'obligation que porte avec soi son bref ou précepte ecclésiastique. Ceci est ce qu'on appelle une doctrine vraie et solide. Il est vrai que les régulisles l'amplifient, en abusant énormément, faisant que la suspension de l'effet du précepte ecclésiastique naisse de la non-acceptation qu'en font les Princes ; selon moi ceci est erroné : comme serait aussi erronée l'idée qu'en vertu de la non-acceptation chez les peuples de quelque loi civile naisse la nullité de la loi. La non-acceptation chez les peuples est un molif prudent pour le Prince, afin qu'il suspende sa loi ou l'efifet, et pour cela il n'oblige pas. Autrement le peuple, et non le roi, serait législateur.
« Je parle ainsi à Votre Sainteté pour lui faire voir combien quelques-uns sont loin de lui dire la vérité quand il s'agit des Jésuites. Pour les attaquer et les inculper, l'on foule aux pieds toutes les lois. II est certain que cet Ordre a été détruit sans être cité devant aucun tribunal, et par conséquent sans être défendu, et les faits du Cardinal Malvezzi à Bo* logne, et ceux d'autres Cardinaux ici et à Rome et à Frascati pour préluder à son abolition, comme ceux qui l'accompagnèrent et qui la suivirent, font le déshonneur du Saint-Siège, et même, je le dirai librement, font le déshonneur de l'humanité. — Votre Sainteté connaît l'innocence da chef, du corps et des membres. Vous avez eu sous les yeux les procès faits
au pied du trône apostolique. Macedonio, Alfani, tous ces jugesdont la prévarication était notoire, tous ces persécuteurs, qui se firent une arme de la calomnie, subissaient l'exil ou Tobscurité; Nicolas Pagliarini, ce libraire diplomate, l'agent le plus actif de la corruption , ose à son tour élever sa voix jusqu'au Souverain Pontife. Cet homme, qui a eu contre les Jésuites toute l'audace de Pombal , toute la haine de Roda et du cardinal Malvezzi, qui, dans sa correspondance autographe avec le cardinal Conti, en 1775, 1776 et années suivantes, prétend être accepté à Rome en qualité de secrétaire de la légation portugaise, fait au mois de juin 1782 une spéculation de remords. Les temps ont changé. 11 a été condamné aux galères par Ange Braschi; Braschi est devenu le pape Pie VI. A cette date, Pagliarini lui adresse le placet suivant, chefd'œuvre de bassesse et d'hypocrisie.
dans les temps de rigueur. Le P. Ricci était un homme vénérable bien connu de Votre Sainteté. Toutes ces choses réunies doivent être un dur éperon pour stimuler Votre Sainteté et rengager à faire toutes les tentatives possibles pour arracher du Siège apostolique ce masque d'infamies, en restituant à Tinnocence Thonneur qu'on lui a dérobé, en rendant à l'Eglise et à l'éducation un Ordre tant estimé de l'une et de l'autre.
« Voilà en substance ce que le Cardinal Galini dit au Pape dans cette audience. En cette circonstance, le Pape montra son grand amour pour la vérité et pour la justice. Il dit que la destruction des Jésuites avait été un vrai mystère d'iniquité; que tout ce qui s'était fait avait été fait injustement et en dehors des règles voulues ; qu'il connaissait le mal causé à l'Eglise en abolissant l'ordre des Jésuites ; que pour ce qui le regarde il était prêt à le rétablir ; que la chose n'était pas impossible ; qu'il serait même le premier à entrer dans cette voie, et qu'il le ferait de grand cœur si le moindre passage pour y pénétrer se présentait; que Clément XIV était devenu fou non-seulement après cette suppression, mais encore avant. A nous, il convient, ajouta-t-il, d'agir avec ménagement. Les ambassadeurs nous font passer auprès de leurs cours pour un des partisans de la Compagnie. Il convient que nous concédions certaines choses peu favorables aux Jésuites pour ne pas attirer de plus grands maux. Prions Dieu qu'il nous fasse connaître le chemin pour arriver à ce que nous désirons. Ce rétablissement n'est pas impossible, parce que la destruction a été faite injustement et sans régies.
« Moi, soussigné, atteste que tout ce que contient cette feuille est la substance de la longue conversation que j'ai eue avec Sa Sainteté Pie VI dans la matinée du samedi in albis 1780 quand je fus admis à Taudience daSaivA.- Pére, afin de prendre congé de lui avant mon dépaï\.vo\KBt^%ù^,\s\^^^^^^'^^
f Ïrès-Saint-Père ,
c Nicolas Pagliarini y orateur très-humble et sujet de Votre Sainteté, prosterné religieusement à vos pieds, représente qu'il se trouve dans la plus humiliante et la plus douloureuse situation depuis que, rendu à sa patrie, il a encouru la fatale et souveraine disgrâce d'avoir fait ce qui était contraire au bon plaisir de Votre Sainteté. Les circonstances lui ayant fait, en quelque sorte, un devoir de se conformer aux dispositions de la Cour très-fidèle qu'il sert depuis vingt ans, et dont il reçoit tant de bienfaits, comme il est bien notoire à Votre Sainteté; il a souffert avec la plus grande résignation les douloureux effets de sa disgrâce, bien qu elle ait causé un préjudice notable à sa nombreuse famille qui s'est vue dépouillée des émoluments auxquels sa charge lui donnait des droits. Toutefois le plus grand et le plus sensible tourment de son âme a été et est encore celui de se voir privé de la bienveillance de Votre Sainteté, lui qui, après avoir été si souvent l'objet des intentions bienfaisantes de Votre Sainteté , s'était flatté qu'il ne manquerait pas d'en recueillir les heureux résultats.
€ Les hautes vertus qui ornent l'âme de Votre Sainteté, et qui resplendissent singulièrement dans le pardon qu'elle accorde à ceux qui, reconnaissant leurs propres fautes, implorent les effets de la clémence pontiticale , ont déterminé l'orateur à venir se jeter aux pieds de Votre Sainteté et à la supplier humblement de daigner lui accorder l'absolution apostolique de cette faute qu'il a commise, et lui rendre la bienveillance pontificale en considérant son âge avancé, le pesant fardeau de la famille, et la désolation dans laquelle il a vécu, et daus laquelle il vivra, tant qu'il se verra privé de la grâce de Votre Sainteté qu'il implore très-humblement. »
Pour cette faute qu'il a commise. Clément XIV avait anobli et décoré par un bref Nicolas Pagliarini; Pie VI, le Pontife de la mansuétude , dédaigne un repentir dont l'aveu est un nouveau calcul d'avidité ou de perfidie; car à Rome, Pagliarini se dit coupable, et à Lisbonne, il se fait gloire de son crime. Ce coÊÈUasie entre les deux Vicaires de Jésus-Christ est tout
à la fois une accusation pour Clément XIY, un titre d'honneur pour Pie VI.
Tandis que la mort enlevait à quelques mois d'intervalle Laurent Ganganelli et Laurent Ricci , le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société , le Bref d'extinction traversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Castiglione et Goggeils, héritiers à la Chine de la savante génération des Yerbiest, des Parenninjet des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Castiglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de Taffection impériale» et, faveur inouïe! ce Jésuite vit même l'Empereur composer et écrire son éloge, que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus afile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de Cftdran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1 773, deux jeunes Pères partaient d'Europe pour les remplacer; onq autres arrivaient en même temps au Tonquin. Au mois de novembre 1773, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris, Tarchevéque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie, ils ne crurent pas que ces craintes» quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route, afin de glorifier jusqu'au bout Tobéissance volontaire.
Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le gouvernement de Louis XV lui-même, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie, il avait proscrit les Jésuites; depuis neuf ans il sollicitait du Saint- Siège leur anéantissement, et, par une conséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses fiais sur le territoire de la Chine. Les officiers du Roi de Portugal s'offraient à Canton pour les présenter au chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire Vesièsiw^'&^Na^ ç>q«s%
f Ïrès-Saint-Père ,
c Nicolas Pagliarini, orateur très-humble et sujet de Votre Saioteté, prosterné religieusement à vos pieds, représente qu'il se trouve dans la plus humiliante et la plus douloureuse situation depuis que , rendu à sa patrie , il a encouru la fatale et souveraine disgrâce d'avoir fait ce qui était contraire au bon plaisir de Votre Sainteté. Les circonstances lui ayant fait, en quelque sorte, un devoir de se conformer aux dispositions de la Cour très-fidèle qu'il sert depuis vingt ans, et dont il reçoit tant de bienfaits, comme il est bien notoire à Votre Sainteté; il a souffert avec la plus grande résignation les douloureux effets de sa disgrâce, bien quelle ait causé un préjudice notable à sa nombreuse famille qui s'est vue dépouillée des émoluments auxquels sa charge lui donnait des droits. Toutefois le plus grand et le plus sensible tourment de son âme a été et est encore celui de se voir privé de la bienveillance de Votre Sainteté, lui qui, après avoir été si souvent l'objet des intentions bienfaisantes de Votre Sainteté , s'était flatté qu'il ne manquerait pas d'en recueillir les heureux résultats.
f Les hautes vertus qui ornent l'âme de Votre Sainteté, et qui resplendissent singulièrement dans le pardon qu'elle accorde à ceux qui, reconnaissant leurs propres fautes, implorent les effets de la clémence pontificale , ont déterminé l'orateur à venir se jeter aux pieds de Votre Sainteté et à la supplier humblement de daigner lui accorder l'absolution apostolique de cette faute qu'il a commise, et lui rendre la bienveillance pontificale en considérant son âge avancé, le pesant fardeau de la famille, et la désolation dans laquelle il a vécu, et daus laquelle il vivra, tant qu'il se verra privé de la grâce de Votre Sainteté qu'il implore très-humblement. »
Pour cette faute qu'il a commise , Clément XIV avait anobli et décoré par un bref Nicolas Pagliarini; Pie VI, le Pontife de la mansuétude , dédaigne un repentir dont l'aveu est un nouveau calcul d'avidité ou de perfidie; car à Rome, Pagliarini se dit coupable, et à Lisbonne, il se fait gloire de son crime. Ce coûlrasie entre les deux Vicaires de Jésus-Christ est tout
à la fois une accusation pour Clément XIY, un titre d'honneur pour Pie VI.
Tandis que la mort enlevait à quelques mois d'intervalle Laurent Ganganelli et Laurent Ricci , le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société, le Bref d'extinction traversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Gastiglione et Goggeils, héritiers à la Chine de la savante génération des Yerbiest, des Parenninjet des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Gastiglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de Taffection impériale» et, faveur inouïe! ce Jésuite vit même l'Empereur composer et écrire son éloge, que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1773, deux jeunes Pères partaient d*Ëurope pour les remplacer; onq autres arrivaient en même temps au Tonquin. Au mois de novembre 1773, un vaisseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris , l'archevêque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie, ils ne crurent pas que ces craintes» quoique fondées, fussent un motif suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route , afin de glorifier jusqu'au bout Tobéissance volontaire.
Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le gouvernement de Louis XV lui-même, sentant le poids du reproche que l'Europe savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie, il avait proscrit les Jésuites; depuis neuf ans il sollicitait du Saint- Slége leur anéantissement, et, par une conséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses frais sur le territoire de la Chine. Les officiers du Roi de Portugal s'offraient à Canton pour les présenter au chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire Ves JésAsÀv^'s» '^Na. ^q«x\
mais alors le Bref leur est notifié par l'évêque de Macao. Celait la créature de Pombal; une pitié dérisoire se joignit à la signification. Dans ralternative où les plongeait le décret du Pape supprimant la Société de Jésus et Tappel de l'Empereur de Chine qui leur ouvrait ses Etals, les Jésuites hésitèrent. Christophe de Murr, dans son Journal (1) , a conservé des preuves authentiques de cette hésitation. Un Missionnaire, Tyrolien d'origine, écrivait :
€ Après trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute détermination possible. L'Empereur nous commandait de nous rendie à Péking ; et refuser une grâce impériale, c'est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d'y entrer comme Religieux. Le moindre atermoiement dans l'accomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous primes la résolution de mourir plutôt que de souiller l'Institut par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permettez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Péking, mais il ne nous était pas possible d'y prêcher en même temps l'Evangile : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. »
Ces quatre Jésuites obéissaient au delà des mers avec le respect que montrèrent leurs frères d'Europe; mais celte obéissance compromettait aux yeux de l'Empereur de la Chine l'Evêque et le Gouverneur de Macao. Ces derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombal , qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. Les Chinois furent plus humains que ces Catholiques; ils obtinrent la liberté des quatre Missionnaires , et ils les abandonnèrent dans l'île de Vam-Lu. t Nous n'eûmes qu'une nuit, ajoute la lettre déjà citée du Jésuite tyrolien, pour profiter d'une dernière ressource; c'était la générosité de quelques capitaines
(i) Journal de Christophe de Murr, t. iv, p« 231 et suivantes.
de vaisseaux français qui faisaient voile pour l'Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n'ai-je des paroles assez éloquentes pour louer dignement la nation française! Elle s'est acquis des droits à Téternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires; par le plus grand des bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments , nous commençâmes un exil de trois mois sur mer; et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l'Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. >
L'histoire de ces quatre Jésuiles, recueillie par un Protestant , c'est l'histoire de tous leurs frères dans l'apostolat. La même plainte, aussi touchante, aussi résignée, retentit an fond de l'Amérique et sur les continents indiens. Glém^t XIV a d'un trait de plume brisé leur passé et leur avenir; ils se soumettent sans murmure. Le Bref Dominus ac Medemptor les réduit à l'indigence ; cette indigence n'altère pas Imirfoi, elle n'amortit point leur charité. Quand la première nouvelle de la destruction de l'Ordre parvint en Chine, le P. de Hallerstein , président du tribunal des mathématiques, et deux autres Jésuites, expirèrent de douleur sous le coup tùème (1). C'était le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de son drapeau. D'autres eurent le courage de leur position ; ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsque d*un œil avide nous parcourions les lettres autographes et inédites adressées en Europe par les Missionnaires de la Compagnie de Jésus, lly en a d'admirables de pensée et de style ; toutes sont aussi pleines d'éloquente émotion que celle du P. Bourgeois, Supérieur des Jésuiles français à Péking. Le 15 mai 177S, il mandait au P. Duprez : t Cher ami, je n'ose aujourd'hui vous épancher mon cœur. Je crains d'augmenter la sensibilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre Père ne s'offensera pas de mes larmes, il sait qu'elles coulent de mes yeux malgré moi ; la résignation la plus entière
(1) Htttoire des mathématiques, par Monlucla, u* pwV. , Vvh . y? >^* *^v >
mais alors le Bref leur est notifié par Tévêque de Macao. Celait la créature de Pombal; une pitié dérisoire se joignit à la signification. Dans l'alternative où les plongeait le décret du Pape supprimant la Société de Jésus et Tappel de l'Empereur de Chine qui leur ouvrait ses Etals, les Jésuites hésitèrent. Christophe de Murr, dans son Journal (i) , a conservé des preuves authentiques de cette hésitation. Un Missionnaire, Tyrolien d'origine, écrivait :
f Après trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute détermination possible. L'Empereur nous commandait de nous rendre à Péking ; et refuser une grâce impériale, c'est en Chine un crime de lèse-majesté. D'autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d'y entrer comme Religieux. Le moindre atermoiement dans Taccomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous prîmes la résolution de mourir plutôt que de souiller l'Institut par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permettez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la Chine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Péking, mais il ne nous était pas possil3le d'y prêcher en même temps l'Evangile : nous avons pris le parti de regagner l'Europe. »
Ces quatre Jésuites obéissaient au delà des mers avec le respect que montrèrent leurs frères d'Europe; mais celte obéissance compromettait aux yeux de l'Empereur de la Chine l'Evêque et le Gouverneur de Macao. Ces derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombal , qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. Les Chinois furent plus humains que ces Catholiques; ils obtinrent la liberté des quatre Missionnaires , et ils les abandonnèrent dans l'île de Vam-Lu. t Nous n'eûmes qu'une nuit, ajoute la lettre déjà citée du Jésuite tyrolien , pour profiter d'une dernière ressource; c'était la générosité de quelques capitaines
(i) Journal de Christophe de Murr, t. iv, p« 231 et suivantes.
de vaisseaux français qui faisaient voile pour l'Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n'ai-je des paroles assez éloquentes pour louer dignement la nation française! Elle s'est acquis des droits à Téternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires; par le plus grand des bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments , nous commençâmes un exil de trois mois sur mer; et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l'Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. >
L'histoire de ces quatre Jésuiles, recueillie par un Protestant , c'est l'histoire de tous leurs frères dans l'apostolat. La même plainte, aussi touchante, aussi résignée, retentit an fond de l'Amérique et sur les continents indiens. Clément XIY a d'un trait de plume brisé leur passé et leur avenir; ils se soumettent sans murmure. Le Bref Dominus ac Jte^^mjptor les réduit à l'indigence; cette indigence n'altère pas leur foi, elle n'amortit point leur charité. Quand la première nouvelle de la destruction de TOrdre parvint en Chine, le P* de Hallerstein , président du tribunal des mathématiques, et deux autres Jésuites, expirèrent de douleur sous le coup mtoie (1). C'était le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de son drapeau. D'autres eurent le courage de leur position ; ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsque d*an œil avide nous parcourions les lettres autographes et inédites adressées en Europe par les Missionnaires de la Compagnie de Jésus, lly en a d'admirables de pensée et de style ; toutes sont aussi pleines d'éloquente émotion que celle du P. Bourgeois, Supérieur des Jésuiles français à Péking. Le 15 mai 177S, il mandait au P. Duprez : t Cher ami, je n'ose aujourd'hui vous épancher mon cœur. Je crains d'augmenter la sensibilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre Père ne s'offensera pas de mes larmes, il sait qu'elles coulent de mes yeux malgré moi ; la résignation la plus entière
(1) Hiitoire des mathématiques, par Monlucla, u* pwV.,Vw . ts ^^%*^Vi
ne peut en tarir la source. Ah ! si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Religion perd en perdant la Compagnie , lui-même partagerait notre douleur. Je ne veux , cher ami, ni me plaindre ni être plaint. Que la terre fasse ce qu'elle voudra. J'attends TEternité, je rappelle, elle n'est pas loin. Ces climats et la douleur abrègent desjour^qui n'ont déjà que trop duré. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis aux Ignace , aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de l'Agneau , sous l'étendard du glorieux nom de Jésus.
f Votre très-humble serviteur et ami ,
c Fr. Bourgeois, Jésuite. >
A cette lettre est joint le post-scriptum suivant :
c Cher ami , c'est pour la dernière fois qu'il m'est permis de signer ainsi; le Bref est en chemin, il arrivera bientôt; Dominus est. C'est quelque chose d'avoir été Jésuite une ou deux années de plus.
« A Péking, le 25 mai 1775. »
Dix-huit mois après, lorsque tout est consommé, une lettre du Frère coadjuteur Joseph Panzi révèle les résolutions qœ les Jésuites ont prises et le genre de vie qu'ils ont adopté. Ce Frère, qui est peinire, écrit le 6 et le 11 novembre 1776 :
c Nous sommes encore réunis dans cetle Mission : la Bulle de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoins n'ont qu'une seule maison, un même toit et une table commune, ils prêchent^ ils confessent, ils baptisent; ils ont l'administration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d'eux n'ayant été interdit, parce qu'on ne pouvait faire autrement dans un pays tel que celui-ci; et cependant il ne s'est rien fait sans la permission de Monseigneur notre Evêque, qui est celui de Nankin. Si on se fût conduit comme dans quelques endroits de l'Europe, c'en était fait de notre Mission, de notre Religion, et c'eût été un grand ^jcandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins desquels
on n'avait pas pourvu, et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.
c Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est actuellement fort tranquille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les PP. Dollières el Cibot ont la réputation de saints, et le sont en effet. Le premier est celui qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans l'état le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes à deax journées de Péking. Je m'y suis trouvé toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d'auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le baptême. J'ai remarqué dans eux les mêmes atti> tudes et les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donner ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier. C'est ici qu'on peut mieux connaître combien est grande la grâce que Dieu nous a faite en nous faisant naître dans un pays chrétien.
c Autant que l'on peut humainement juger de notre digne Empereur, il paraît qu'il est encore bien éloigné d'embrasser notre sainte Religion catholique ; il n'y a même aucune raison de l'espérer, quoiqu'il la protège dans ses Etats^ et c'est ce qui peut se dire pareillement de tous les autres grands de l'empire. Hélas! qu'il y a de vastes contrées dans cet univers où le nom de Dieu n'est pas encore parvenu ! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l'amour de Dieu. Je me glorifie de l'être pour son pur amour, et je suis bien résolu de mourir dans cette sainte Mission quand Dieu le voudra. »
11 n'avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la Chine, on les sécularisa. Us acceptèrent la dure loi qui leur était imposée, mais ils n'en continuèrent pas moins leurs travaux apostoliques ou scientifiques. Le P. Amiot, au dire de Langlès, savant académicien français (1), jetait une vive lu-
(1) Langlés suivit lord Macartney dans sa célèbre ambassade, et il traduisit le Voyage en Chine de Holmes. Il dédia, en 1805, cet ouvrage au Jéralte mort en 1794. La dédicace est conçue en ces (eTu^<^.% \ vv \V»\!ra;sA%<^
382 CLÉMENT XTV
ne peut en tarir la source. Ah ! si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Religion perd en perdant la Compagnie^ lui-même partagerait notre douleur. Je ne veux, cher ami, ni me plaindre ni être plaint. Que la terre fasse ce qu'elle voudra. J'attends l'Eternité, je Tappelle, elle n'est pas loin. Ces climats et la douleur abrègent des jours qui n'ont déjà que trop duré. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis aux Ignace , aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de l'Agneau , sous l'étendard du glorieux nom de Jésus.
f Votre très-humble serviteur et ami,
c Fr. Bourgeois, Jésuite. >
A cette lettre est joint le postscriptum suivant :
c Cher ami , c'est pour la dernière fois qu'il m'est permis de signer ainsi; le Bref est en chemin, il arrivera bientôt; Dominus est. C'est quelque chose d'avoir été Jésuite une ou deux années de plus.
« Â Péking, le 25 mai 1775. »
Dix-huit mois après, lorsque tout est consommé, une lettre du Frère coadjuteur Joseph Panzi révèle les résolutions qae les Jésuites ont prises et le genre de vie qu'ils ont adopté. Ce Frère, qui est peintre, écrit le 6 et le 11 novembre 1776 :
< Nous sommes encore réunis dans cette Mission : la Bulle de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoins n'ont qu'une seule maison, un même toit et une table commune. Ils prêchent^ ils confessent, ils baptisent; ils ont l'administration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d'eux n'ayant été interdit, parce qu'on ne pouvait faire autrement dans un pays tel que celui-ci; et cependant il ne s'est rien fait sans la permission de Monseigneur notre Evèque, qui est celui de Nankin. Si on se fût conduit comme dans quelques endroits de l'Europe, c'en était fait de notre Mission, de notre Religion, et c'eût été un grand scandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins desquels
on n'avait pas pourvu, et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.
c Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est actuellement fort tranquille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les PP. Dollières el Cibot ont la réputation de saints, et le sont en effet. Le premier est celui qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans Téiat le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes à deax journées de Péking. Je m'y suis trouvé toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d'auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le baptême. J'ai remarqué dans eux les mêmes attitudes et les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donner ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier. G'6St ici qu'on peut mieux connaître combien est grande la grâce que Dieu nous a faite en nous faisant naître dans un pays chrétien.
c' Autant que Ton peut humainement juger de notre digne Empereur, il paraît qu'il est encore bien éloigné d'embrasser notre sainte Religion catholique; il n'y a même aucune raison de l'espérer, quoiqu'il la protège dans ses Etats, et c'est ce qui peut se dire pareillement de tous les autres grands de l'empire. Hélas! qu'il y a de vastes contrées dans cet univers où le nom de Dieu n'est pas encore parvenu ! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l'amour de Dieu. Je me glorifie de l'être pour son pur amour, et je suis bien résolu de mourir dans cette sainte Mission quand Dieu le voudra. »
11 n'avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la Chine, on les sécularisa. Us acceptèrent la dure loi qui leur était imposée, mais ils n'en continuèrent pas moins leurs travaux apostoliques ou scientiliques. Le P. Amiot, au dire de Langlès, savant académicien français (1), jetait une vive lu-
(1) Langlés suivit lord Macartney dans sa célèbre ambassade, et il traduisit le Voyage en Chine de Holmes. Il dédia, en 1805, cet ouvrage au Jéralte mort en 1794. La dédicace est conçue en ces ^evuv<^% \ vv W)>Tra;sA%<^
mière sur la littérature des Chinois et des Tatars Mantchoux. Le P. Joseph d'Espinha exerçait au nom de TEmpereur les fonctions de président du tribunal d'astronomie, et Tévêque de Macao le nommait administrateur de Tévêché de Péking. Félix de Rocha présidait le tribunal des mathématiques avec André Rodiguez. Le P. Sichelbarlh remplaçait Castiglione dans la charge de premier peintre de l'Empereur. D'autres Jésuites étaient répandus dans les provinces; ils évangélisaient les peuples sous l'autorité de l'Ordinaire.
Cet état de choses subsista ainsi assez longtemps, et, le 15 novembre 1785, le P. Bourgeois écrivait au P. Duprez : c On a donné notre Mission à Messieurs de Saint-Lazare. Us devaient venir l'an passé, viendront-ils cette année? Dieu le veuille; nous n'en savons encore rien. Ce sont de braves gens; ils peuvent s'assurer que je ferai tout mon possible pour les aider et les mettre en bon train. Nous avons un évoque portugais, il s'appelle Alexandre de Govea. C'est un religieux de Saint- François dont on dit beaucoup de bien. Il ne tiendra pas à moi certainement qu'il ne paciRe la Mission. »
Cinq ans plus tard, le 7 novembre 1788, Bourgeois écrit au P. Beauregard , l'orateur chrétien de la fin du xviii® siècle. Dans sa lettre , le supérieur des Jésuites en Chine rend hommage aux Lazaristes, qui ont pris leur place par ordre de PieVL Cette abnégation personnelle, en présence des vertus d'un rival, a quelque chose de vraiment religieux.
€ Très-cher et très-ancien confrère, ainsi s'exprime Bourgeois, continuez toujours à faire connaître et aimer notre bon Maître, et à vous montrer toujours digne enfant de saint Ignace.
€ Messieurs nos Missionnaires et successeurs sont des gens de mérite, pleins de vertus et de talents, de zèle et d'une trèsbonne société. Nous vivons en frères; le Seigneur a voulu nous consoler de la perte de notre bonne mère; et nous le
de vénération, de regrets et de reconnaissance offert à la mémoire du Révérend Père Amiol, Missionnaire apostolique à Péking, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, savant infatigable, profondément versé dans Thistoire des sciences, des arts et hi langue des Chioois, ârdeDt promoteur de la langue et de la littérature tatare-mantchoue. »
serions entièrement si un enfant de la Compagnie pouvait oublier sa sainte et aimable mère. C'est un de ces traits qu'on né peut arracher du cœur, et qui demande à tout moment des actes de résignation. >
Dans une autre lettre, Bourgeois parle du Missionnaire qui le remplace, et, en faisant Téloge de ses vertus, il ajoute : c On ne sait pas si c'est lui qui vit en Jésuite ou nous qui vivons en Lazaristes. >
Ce n'est pas seulement la correspondance intime des Pères qui garde les traces de cette obéissance jusqu'à la mort ; on en recueille paptout des preuves, et lorsqu'en 1777 le Saint- Siège envoie d'autres Missionnaires pour prendre possession, diez les Hindoux, de l'œuvre des Jésuites, le même exemple se renouvelle. Les enfants de Loyola déposent en d'autres mains l'héritage de François-Xavier, multiplié par deux siècles de travaux et de martyres, c Us avaient, dit un de ces nouveaux Missionnaires (1), pour supérieur le P. Mozac, vieillard octogénaire, qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu'il avait exercé pendant quarante ans. 11 abdiqua sa I^ce avec la simplicité d'un enfant. >
Le 15 novembre 1774, il se passa à Fribourg un trait plus étrange encore. Les Jésuites, proscrits par Clément XIV, voulurent prier pour lui. Ils réunirent dans l'église collégiale de Saint-Nicolas les habitants de la cité, et le P. Mattzell, en prononçant l'oraison funèbre du Souverain Pontife, s'écria, au milieu de l'émotion générale : « Amis, chers amis de notre ancienne Compagnie, qui que vous soyez, et où que vous puissiez être, si jamais nous avons été assez heureux pour rendre des services dans les royaumes et dans les villes, si nous avons contribué en quelque chose au bien de la Chrétienté, soit en préchant la parole de Dieu, soit en catéchisant ou en instruisant la jeunesse, en visitant les malades ou les prisonniers, ou en composant des livres édifiants (quoique dans notre situalion actuelle nous ayons beaucoup d'autres grâces à demander) , nous vous prions, avec les plus vives instances, d'arrêter toutes
(I) Voyage dans Vlndostan, par M. Pcrrin, n" partie, chapitre iv^ page 174.
plaintes amères et peu respectueuses pour la mémoire de Clément XIV, chef souverain de l'Eglise. »
Ainsi , sur tous les points du globe et par tous les témoignages, les Jésuites n'ont pas résisté à l'arbitraire qui les bannissait de leurs Missions , qui les dépouillait de leurs biens ; ils ne maudirent pas le Saint-Siège les sacrifiant à une paii^ impossible. Us ne luttèrent point contre le pouvoir temporel , ils se soumirent avec une douloureuse résignation au Bref de Clément XIV. On ne les entendit protester ni par un doute, ni par un murmure, ni par un outrage. L'histoire doit constater cette obéissance qui honore tout à la fois la Chaire apostolique et la Compagnie de Jésus.
Nous avons raconté comment et par qui Tlnstitut de saint Ignace de Loyola fut détruit. Cette grande question si longtemps controversée est enfin éclaircie, et éclaircie par les documents émanés de ceux mêmes qui conspirèrent pour la résoudre. Nous avions pris à tâche d'étudier la destruction des Jésuites et de scruter le règne de Clément XIV. Le voilà tel qu'il apparaît avec ses concessions arrachées par la terreur ou par la flatterie. Les hommes qui, à l'aide d'audacieux sophismes ou de rêves impies, veulent toujours porter la perturbation dans la foi, dans les choses et dans les idées, se sontar^harnés i élever le Pape, destructeur des Jésuites, sur un gigantesque piédestal. Ils l'ont créé vénérable, saint, immortel, sans tache, fondateur d'un imaginaire Pontificat civil et moderne. Cette menteuse apothéose subit la révision de l'histoire. Satisfaction était due à la justice et à la vérité, la satisfaction est donnée.
Pour achever notre tâche, il nous reste à suivre les Pères de la Compagnie dans leur dispersion.