MOI, LE HOT
Pombal et Choiseul avaient essayé de donner une apparence juridique à leurs mesures. D'Aranda pousse jusqu'à Tincroyabie le roman de l'arbitraire. Les navires se trouvaient à l'ancre dans les ports d'Espagne et d'Amérique , les troupes étaient en mouvement pour que force restât à la tyrannie, lorsque le 2 avril, à la chute du jour, le même ordre fut exécuté, à la même minute, dans toutes les possessions espagnoles. D*Aranda avait redouté 1 indiscrétion de Choiseul, son comjplice : il ne lui communiqua son plan qu'à l'heure même où il s'accomplissait.
Le 2 avril, au moment où la Société de Jésus tombait trappée par la foudre, le Roi Catholique fit paraître une Pragmatique Sanction destinée à justifier cet acte de bannissement général. La Pragmatique est aussi réservée que la sentence du Conseil exiraordinaire. Elle n offre aucun éclaircissement sur la nature des crimes imputés aux Jésuites. On y lit seulement: € 1" que le Prince, déterminé par des motifs de la plus haute importance, tels que l'obligation où il est de maintenir la subordination, la paix et la justice parmi ses peuples, et par d'autres raisons égalemciit justes et nécessaires, a jugé à propos d'enjoindre que tous les Religieux de la Compagnie de Jésus sortent de ses Etats,- et que leurs biens soient confisqués; 2® que les motifs justes et sérieux qui Tonl obligé de donner cet ordre resteront pour toujours renfermés dans son cœur royal ; 3® que les autres Congrégations religieuses ont mérité son estime par leur fidélité, par leurs doctrines, enfin par l'attention qu'elles ont de s'abstenir des affaires du gouvernement. »
Cet éloge, adressé aux autres Instituts, était un blâme indirect jeté sur les enfants de saint Ignace. Il insinue le crime qu'on veut leur reprocher ; mais ce crime d'un sujet, exagéré jusqu'à l'ambition la plus effrénée, n'a rien qui soit de nature
à pesler eafeitué dans un cœur royal. U faUaît te dénoncer, le prouver à i'EvSpague, au Pape et aux Souverains élrangers, apfin de ne laisser planer aucun soupçon sur la justice de l'arrêt. Ob <s'en tint à ces aveux; ils ne suffisent pas pour légitimer une proscription établie sur une aussi vaste échelle.
Le mandement du Roi était impitoyable : les autorités mHi« taires et civiles s' y conformèrent sans le comprendre. Il y eut à cette heure-là d'indicibles souffrances, d'amers regrets et de oniels outrages à Thumanité. On s'adressait à six mille Jésuites épaats en Espagne et dans le Nouveau-Monde. On les enlevait^ on les {insultait, on les parquait, on les entassait sur le pont des vaisseaux, on les vouait à l'apostasie ou à la misère, on les surprenait dans leurs maisons, on les dépouillait de leurs biens, de leurs œuvres, de leurs correspondances; on les arrachait à leurs Collèges ou à leurs Missions. Jeunes ou vieux, valides ou infirmes, tous devaient subir Tostracisme dont personne n'avait le secret. Us partaient pour un exil inconnu; sous les menaces et les affronts, pas un seul ne fit entendre une plainte. Dans leurs papiers les plus intimes on ne trouva jamais une ligne qui pût faire soupçonner quelque trame.
■Ce n'est pas néanmoins un pareil résultat que le ministère espagnol sent le besoin de communiquer à Rome. 11 faut dominer le Saint-Siège par une terreur préparée d'avance, afin d'amortir le contre-coup de ses réclamations. Dans un style où l'énergie de la pensée s'allie au persifflage de Texpression, JRoda se charge de dicter à Àzara ce qu'il doit dire et faire. Le 7 avril, il écrit :
€ Du mercredi au vendredi on a exécuté l'opération césarienne dans toute l'Espagne. Dès le 6 mars, de semblables ordres furent donnés dans toutes les Indes. En conséquence nous vous ferons cadeau à Rome d'un demi-million de Jésuites en leur payant leur voyage et la subsistance, leur vie durant. Je joins ici la note des points d'où ils ont été expulsés suivant l'avis qui en a été reçu paciGquementet à la satisfaction des peuples. Nous n'avons pas encore reçu de nouvelles des points les plus éloignés. >
En commençant cette dépèche, Roda s'appuie sur la joie des populations qui se félicitent d'être délivrées des Jésuites;
deux lignes plus bas, le ministre espagnol se donne un démenti à lui-même. Cette contradiction ne l'arrête point :
i On ne se fait pas d'idée, continue-t-il, de la sévérité avec laquelle on a jugé cette mesure, tant à Madrid que partout ailleurs. Auparavant on était en révolution à la vue d'un chapeau de Jésuite, aujourd'hui on les regrette. Ces illustrissimes ont beaucoup perdu de terrain en Europe et dans les Indes. Nous étions au milieu des deux royaumes d'où ils ont été chassés, et nous nous trouvions au centre de leurs intrigues. Le Roi ne veut point d'explication à ce sujet; mais si l'on nous provoque, il sera indispensable de la donner, et Torregiani, qui joue un grand rôle dans les découvertes secrètes faites par le Conseil extraordinaire, n'en sera pas quitte à si bon marché. Je plains le pauvre Aspuru, qui doit en porter la nouvelle au Pape et qui plaidera l'affaire devant Torregiani. J'en suis ivre de joie d'autant plus que nous avons des armes rassurantes pour notre défense. Ce fatal pontificat, pour vouloir défendre les Jésuites, finira par rompre avec toutes les cours et par se perdre lui-même, et avec lui la Religion, la doctrine et les bonnes mœurs. »
Le 44 avril 1767, le ministre espagnol revient sur son opération césarienne , et sur ses menaces qu'il étaie par la calomnie.
« Enfin, s'écrie-t-il dans sa dépêche de ce jour à don Nicolas de Azara, l'opération césarienne est terminée dans tous les collèges et les maisons de la Compagnie de Jésus en Espagne. Selon les avis qui viennent de nous parvenir , on les envoie maintenant sur les différents points où ils doivent être embarqués. Nous vous adressons donc celte bonne marchandise. Il n'y a eu d'émeute nulle part , et l'on a reconnu que les Tertiaires n'étaient pas en aussi grand nombre qu'on le pensait. Les personnages opulents, les femmes, les niais, étaient passionnés pour cette espèce de gens; ils ne cessaient de nous importuner de leur affection pour eux, effet de leur aveuglement. Vous seriez étonné de voir combien ils étaient nombreux.
€ Les Jésuites s'étaient emparés des tribunaux, des administrations, des couvents de religieux et de religieuses, des maisons des grands et des ministres, en sorte qu'ils opprimaient
tout. Ils corrompaient la justice et dominaient entièrement l'Espagne. Les documents qui se découvriront dans les archives, bibliothèques et autres, dans les greniers, les caves, etc., fourniront matière suflBsante pour révéler plus que Ton ne savait jusqu'ici. >
L'accusation se produit sous toutes les formes; elle semble, dans la bouche du gouvernement espagnol, n'attendre qu'une provocation pour écraser le Saint-Siège et la Compagnie de Jésus avec les documents qui se découvriront dans les archives. Ce système de vanterie et d'intimidation se prolonge. Le 28 avril , Roda écrit d'Àranjuez à son correspondant ordinaire : c Tout ce qu'on pourrait dire de Rome pour empêcher le départ des Jésuites serait maintenant hors de saison et inutile. il est probable que si la cour de Rome venait à triompher, il éclaterait quelque scandale, car les matériaux ne manquent pas pour les confondre et les discréditer dans toute l'Europe. De Paris et de Lisbonne, on ne fait qu'applaudir à l'expulsion des Jésuites. Quant à Rome, l'on affirme que les Anglais seuls se sont montrés défavorables à la mesure. Voyez quel appui pour Rome, qui a la bassesse de favoriser Londres et de s'allier à des protestants ! >
Les Jésuites espagnols avaient été partout pris au dépourvu. On les enlevait de leurs maisons sans leur laisser le temps de mettre un peu d'ordre dans leurs papiers; l'exil les attendait, et ils partaient en souriant. On comptait parmi eux des hommes de grand talent ou d'illustre naissance ; Joseph et Nicolas Pignatelli, petits-neveux d'Innocent XII et frères du comte de Fuentes, ambassadeur d'Espagne à Paris, étaient de ce nombre. D'Aranda craint de s'aliéner les premières maisons du royaume : il fait proposer à plusieurs Pères de se retirer dans le sein de leurs familles, où ils seront libres et respectés. A l'exemple des Pignatelli, tous refusent d'accepter ce compromis avec l'apostasie. Le P. Joseph est malade; on le presse, on le supplie de ne pas s'embarquer. Les instances le suivent jusqu'à Tarragone ; il répond toujours : t Ma résolution est inébranlable ; peu importe que mon corps soit la pâture des poissons ou celle des vers ; mais ce que je désire avant tout, c'est de mourir dans la société des Jésuites, mes frères. » Et le 4 août
t58 CLÉMENT XIV
1T67, Roda, le collègue de d'Aranda au ministère, signsfie luimême ce courage qui ne se dëmentri jamais. Roda écrivait au chevalier d'Azara : t Les Pignatelli ont refusé absofinment de quitter Thabii de la Compagnie : ils veulent vivre et mourir avec leurs frères. »
Ces frères étaient dispersés au milieu de tous les continents. Dans l'Amérique méridionale, ils jouissaient d'une autorité illimitée sur Tesprit des peuples, ils pouvaient soulever en leur faveur les Néophytes du Paraguay, et on avait accusé les Pères d'aspirer à rendre ces Réductions indépendantes de la Couronne , sous le gouvernement de la Compagnie. I^ fable de l'empereur Nicolas I'' aurait pu se rédliser facilement; caries Néophytes exaspérés ne parlaient que de séparation avee la métropole proscrivant leurs Apôtres. Un mot tombé de la bouche des Jésuites cimentait une grande révolution : ce mot ne fut pas prononcé. 11 ne vint à la pensée d'aucun Missionnaire de le jeter aux multitudes éplorées comme un drapeau d'affranchissement et de vengeance. Les Pères prévoyaient la chute de leur monument de civilisation, ils avâ^ient la force en main ; cependant ils se soumirent sans exception, sans résistance, sans murmure, à l'autorité qui parlait au nom du fRdi. L'obéissance fut partout la même, et, dans leurs adieux à ces peuples qu'ils avaient faits hommes et chrétiens, les Jésuites ne firent entendre que des paroles de foi et de patience. Aucun écrivain n'a pu saisir, dans une pareille spontanéité, 'la trace d'une révolte, l'émission d'une pensée coupable. Lesiins se taisent sur cette glorieuse et funeste abnégation, les autres la constatent. Le voyageur Pages, qui alors se trouvait aux Philippines, n'a donc pas évoqué de contradicteurs lorsqa*H a dit (1) : « Je ne puis terminer ce juste éloge des Jésuites sans remarquer que, dans une position où l'extrême attachement des indigènes pour leurs pasteurs aurait pu, avec bien peu d'encouragement de leur part, donner occasion aux désordres qu'entraînent la violence et l'insurrection, je les ai vus obéir au décret de leur abolition avec la déférence due à l'autorité
(1) Voyage de Payés, t. n, p. 190.
ET ^USS JÉSDITES. 4 69
«mite» ^^ninème temps avec le cailme et la fermeté des âmes -vmiineBt héroïques. >
Smmoniii n'est pas moins explicite. Voici en quels termes il parle des Jésuites arrachés à leurs travaux transatlantiques(i): «Au Mexique, au Pérou, au Chili, enfin aux Philippines, ils 'forent égaleiiient investis dans leurs collèges, le même jour, à la même 'heure , feurs papiers saisis, leurs personnes arrêtées iet embarquées. On craignait leur résistance dans les Missions, -onâls étaient adorés par les nouveaux couver lis; ils montrèrent-, an contraire, une résignation et une humilité unies à un calme -et à^one fermeté vraiment héroïques. >
La probité de Charles 111 ne faisait pas plus doute que ses -talents. "Clément XIII aimait ce prince; le 16 avril 1767, il loitëorivit pour le supplier, au nom de la Religion et de Thon- .nenr, :de idéposer dans son sein paternel les causes d'une pa- «reiHe proscription. Le Pape s'exprimait en ces termes pleins •de deulemr : c De tous les coups qui nous ont frappé pendant lesmalheureux neuf ans de notre pontificat, le plus sensible a tDOtre-cœm* paternel a été celui que Votre Majesté vient de ■nous annoncer. Ainsi, vous aussi, mon fils, tu. quoque, fili mi; -aîèsi le Roi Catholique, Charles 111, qui est si cher à notre •cœur, .remplit le calice de nos souffrances, plonge notre vieillesse dans un torrent de larmes et nous précipite au tombeau. ;Le:pieux roi d'Espagne s'associe à ceux qui étendent leur bras, -ce bras que Dieu leur a donné pour protéger son service, Thonneur de l'Eglise et le salut des âmes, à ceux, dis-je, qui prêtent leur bras aux ennemis de Dieu et de l'Eglise. Ils songent à détruire une institution si utile et ^i bien affectionnée à cette Eglise, qui doit son origine et son lustre à ces saints héros que Dieu a choisis dans la nation espagnole pour répandre sa plus :grande gloire par toute la terre. Peut-être, Sire, quelque individu de l'Ordre a-t-il troublé votre gouvernement? Mais dans ee cas, ô Sire ! pourquoi ne punissez-vous pas le coupable sans -étendre la peine aux innocents? Nous attestons Dieu et les
(1) Histoire des Français, t. xxix, p. 572 ; VAnnual Begister, t. x année 1767, chap. v, p. 27, et le Mercure historique de décembre 1767, p. '354^ confirment ces Taits.
CLEMENT XIV liommes que le corps, l'inslitution, l'esprit delà Société Jésus sont innocents ; celte Société n'est pas seulement innocente, elle est pieuse, utile et sainte dans son objet, dans ses lois, dans ses maximes. >
Clément. XUI s'engageait à ratifier toutes les mesures prises contre les Jésuites, et à punir ceux qui auraient manqué à leurs devoirs de prêtres et de sujets fidèles, be Hoi répondit: ' Pour épargner au monde un grand scandale, je conserverai à jamais dans mon cœur l'abominable trame qui a nécessilé ces rigueurs. Sa Sainteté doit m'en croire sur parole. La sûreté de ma vie exige de moi un profond silence sur celte affaire. 1
A l'aspect d'une obstination qui se retranchait sous des paroles dénuées de preuves , Clément XIH crut que sa charge de Pasteur souverain lui faisait un devoir d'intervenir dans un procès terminé par lu force brutale, lors même que ce procès n'arait pas été instruit. La colère des Rois et de leurs ministres les avait mal servis et encore plus mal inspirés ; le Pape se contenu d'en appeler ù la dignité de la raison humaine. Dans un bref adressé à Charles 111, il déclara t Que les actes du Roi contre les Jésuites mettaient évidemment son salut eu danger. Le corps et l'espiit de la Société sont innocents , ajoutait-il, et, quand bien même quelques religieux se seraieBt rendus coupables, on ne devait pas les frapper avec tant de sévérité sans tes avoir auparavant accusés et convaincus. *
Nicolas d'Azara n'a point fait mystère, dans la ville de Rome, des documents accablants que son gouvernement loi annonçait. 11 a affirmé que si le Saint-Siège ou le cardinal Torregiani provoquait le ministère , d'Aranda et ses collègues étaient tout prêts à jeter sur l' expulsion des Jésuites une luinîèie inattendue. Roda s'est rendu le porteur olliciel de ce déâ; Rome l'accepte dans la mesure des bienséances pontificales. Torregiani, le secrétaire d'Etat, déclare à Thomas Azpuru et à d'Aziira, en présence du corps diplomatique, qu'il somme le aibinet de Madrid de produire pubtiquemenl les documents dont il argue , les écrits ou les actes qu'il a découverts soit à la charge du l'ape, soit à la sienne ou à celles des Jésuites. Azpuru eiAzara en instruisent leur cour, et le gouvernement
espagnol garde le silence. Torregiani insiste ; Clément XIII se plaint avec fermeté de cet outrage gratuit ; on ne répond que par de nouvelles menaces , sans jamais préciser un fait. Aujourd'hui que toutes les dépêches du ministère sont en notre possession , il nous est même impossible d'en évoquer un seul. C'est donc à la postérité à flétrir en dernier ressort de pareilles allégations.
Charles III ne revenait jamais sur une résolution prise. Les larmes du pape ne l'attendrirent pas; il croyait à la fable inventée par les ennemis des Jésuites, à ces lettres apocryphes qui avaient ulcéré son cœur. Il ne se décida jamais à révéler, même au Souverain Pontife , la cause de sa subite inimitié contre la Société de Jésus. Ce fut un secret qu'il emporta dans la tombe; ce secret a transpiré malgré lui.
Les Jésuites, enlevés au même instant sur tous les points du territoire espagnol , ne devaient communiquer avec aucun être vivant jusqu'à leur arrivée à Civita-Vecchia. Le Roi les déclarait sans patrie ; mais , par un reste d'humanité, en s'emparant de leurs biens ^ il faisait à chacun d'eux une pension alimentaire de cent piastres par an. Une restriction était néanmoins apportée à cet acte. Les Pères exilés devaient s'abstenir de toute apologie de leur Ordre, de toute ofl^ense directe ou indirecte envers le Gouvernement; et la faute d'un seul, que des mains étrangères ou hostiles pouvaient commettre, entraînait pour les autres la suppression immédiate de ce secours viager (1). Il était défendu à tout Espagnol , sous peine
(1) L*arlicle de la Pragmatique Sanction qui a trait à la pension alimentaire est ainsi conçu :
« Je déclare que, dans la confiscation des biens de la Compagnie de JésQS, sont compris tous ses biens et effets, meubles et immeubles, etc., sans préjudice de leurs charges et des portions alimentaires des individus, qui seront : pour les prêtres, de cent piastres leur vie durant, et de quatre-vingt-dix pour les Religieux laïques ; lesquelles portions alimentaires seront payables sur la masse générale , qui sera formée des biens de la Compagnie.
« Je déclare que ceux des Jésuites qui sortiront des Etats du Pape, où ils sont envoyés, ou qui donneront quelque juste motif de mécontentement à la Cour, par des actes ou par des écrits, perdront aussitôt la pension qui leur est assignée. Et quoique je ne doive pas présumer que le corps de la Compagnie, manquant encore aux obligations les plus strictes et les
de haute trahison , de parler, d'écrire , de réclamer contre ces mesures et de correspondre avec les Jésuites. L'on deraît accepter sans examen cette étrange proscription , qui signalait la ruine morale et matérielle de l'Espagne , ainsi que de ses colonies. Il y ent dans le peuple de sourdes fermentations, les grands s'indignèrent ; mais d*Aranda avait pris ses précautions. Il calomniait ses victimes ou il frappait de terreur ceux qui s'apprêtaient à les défendre. Il ne fallait plus à ces ministres , devenus d'audacieux despotes , sous le mensonge d*nne vaine philanthropie, que des esclaves dévoués à vivre d'un sourire ou à périr d'un caprice royal. Quelques voix libres s'élevèrent pourtant, etClrarles 111 entendit un Evoque loi reprocher l'iniquité de son décret. Le 12 mai, Roda écrivait à Azara : t La plupart des Evoques ont décidé d'offrir letn* concours au Roî et au comte d'Aranda. Seulement nous savons que celui de Tolède et son vicaire , malgré leurs roses, ont envoyé mille sottises à Rome. Nous ne serions point étonnés que ceux de Cuenca , Coria , Ciudad-Rodrigo , Teruel et quelques astres en eussent fait autant; mais nous l'ignorons. >
Quand les premiers bâtiments de transport , qui ne devaient plus, Jusqu'à destination, communiquer avec le rivage, furent en vue de Civita-Vecchia , les bannis , dont des râarches forcées, des privations de toute espèce, des souffrances de tonte nature avaient épuisé le courage , espérèrent enfin. On s'était flatté que les Novices ne voudraient pas commencer leur carrière par l'exil, et qu'ils consentiraient à rester en Espagne. On les tenta par les souvenirs de la famille et de la patrie; il y eut dans plusieurs cités, à Yalladolid surtout^ des bittes où l'on chercha à surprendre la candeur de cette jennesse refusant de se séparer de ses maîtres. Les séductions et les menaces échouèrent ; les Novices, saintement obstinés,
plus importantes, permette qu'aucun de ses membres fasse des écrits contraires au respect et à la soumission dus à ma volonté, sous prétcite d'apologie ou de défense qui tendraient à troubler la paix dans mes royaumes, ou que ladite Compagnie se serve d'émissaires secrets pour parvenir k oette fin, si pareil cas arrivait, contre toute apparence, tous les Indiviâw perdraient k la fois leur pension. »
sumpenc ieurs pères dans la voie des tourments. Ainsi qu'^i France et en Portogal, l'Ordre de Jésus, en Espagne, ne vit q<ie très-peu d'apostats^ Cette soif de l'exil, sur laquelle d'A^ randa n'avait pas ccMnpté , fui un embarras. Les navires manquèrem , on jeta les uns sur les autres ces hommes de tout âge èl de toute condition , dont le ministère de Charles lU semblait faire la traite, et on les dirigea sur l'Italie. D'Aranda avait. tout combiné à l'intérieur, mais sa sollicitude de proscrîptenr ne dépassait pas la frontière. En arrivant sur la rade de Cîvita- Veochia , le gouverneur, qui, selon Sismondi (1), n'étaii point prévenu, ne voulut pas les recevoir, et ces maliienrenx , parmi lesquels il y avait beaucoup de vieillards et de malades, entassés comme des ofiminels à bord des bâtimems de transport , furent réduits , pendant des semaines , à courir des borc^es en vue de la côte. Beaucoup d'entre eux pérircat. »
Ccft événement a été si cruellement dénaturé, que nous n'avcms eberohé à le juger que sur les récits des Calvinistes. Nous publions la version de Sismondi. Le Protestant, dont les sympaïkîes religieuses et poli4:iques sont si éloignées de la Cour de Rome et de l'Institut de Loyola, n'a pas même l'idée de flaire un crâne au Pape et au Général des Jésuites d'un incident qu'expliquent les lois sanitaires, la sûreté des Etatset les exigences de riionneur, selon les idées reçues en diplomatie. Un Catholique n'a ni cette réserve ni cette équité. Dans son J7t5toire de la chute des Jésuites (2), le comte Alexis de Saint- Prîefirt ne craint pas, sans aucune preuve à l'appui, sans le ténoignage même d'un calomniateur, de torturer les faits et de donner un démenti aux actes les plus incontestables. 11 s'exprime ^nsi :
« U léttten convenir, l'arrestation des Jésuites et leur embarqnenient se firent avec une précipitation nécessaire peutêtre, mais barbare. Près de six mille prêtres de tous les âges, de toutes les condittoos, des hommes d'une naissance illustre, de doctes personnages, des vieillards accablés d'infirmités,
il) Bistaiare >de$ Français, t. xxix, p. 272. ^^Mis^oirexdela-chute des Jésuites, p. 65.
isàfooS^
privés des objets les plus indispensables, furent rélégués à de cale et lancés en mer sans but déterminé, sans directioa précise. Après quelques jours de navigation, ils arrivèrenL devant Civiia-Vecchla. On Les y atLendail : ils furent reçus à coups de canon. Les Jésuites partirent furieux contre leur Général; ils lui reprochèrent sa dureté cl l'accusèrent de tous leurs malheurs. >
C'est uue triste page que celle-là. La mémoire da Clément XllI, celles du cardinal Torregiani et de Laurent Ricci, Général de la Cnmpagnie, n'en seront pas souillées; mais, pour répondre d'avance à des outrages sans profil , sans gloire et sans vérité, Sismondi ajoute: > Clément XIU regardait les Jésuites comme les défenseurs les plus habiles et les plus constants de la Religion et de l'Eglise; il avait un tendre atlacbement pour leur Ordre; leurs malheurs lui arrachaient sans cesse des larmes ; il se reprochait en particulier la mort des infortunés qui avaient péri en vue de Civita-Vecchia : il donna des ordres pour que tous ces déportés , qui lui arrivaient successivement d'Europe et d'Amérique, fussent distribués dans les Etats de l'IUglisc, où plusieurs d'entre eux acquirent dans la suite une haute réputation littéraire. >
Le premier navire portait les Jésuites aragonais. lis étaient au nombre de six cents. Le P. Joseph Pignatelli les animait à lu résignation. Dans sa dépêche datée de Saint-Udephonse, le Ï28 juillet 17G7, Roda lui-m&me la proclame en termes si formels que le doute même n'est plus permis. « Pious savons, écrit-il à d'Azara , ce que les Jésuites qui se trouvent en rotiie annoncent aux autres ; quelques-unes de leurs lettres sont toia- Ijées entre nos mains. Dansl'uneon détaille les communications aniérieures échangées avec la Coilr de Rome. On connaît par là les instructions qu'ils en ont reçues. Us applaudissent à la résolution du Pape de ne point les recevoir dans ses Etats. Us endurent ces peines comme un martyre pour le bien de l'Eglise persécutée. Les Aragonais sont les plus fanatiques, et tous désirent donner leur vie pour la Compagnie. •
La correspondance de ces exilés sur les mers est interceptée par leurs proscripteurs , qui se racontent tout ce qu'ils y découvrent ; puis, comme habitué ù trouver un pareil dévouement
EET LES JÉSUITES. 168
victimes. Roda le constate froidement, laconiquement. 11 ignore qu'après lui il viendra des écrivains qui, à l'école da comte de Saint-Priest, essaieront de tortuiei' les faits afin d'en extraire quelques lambeaux d'accusation contre les disciples de saint Ignace. Itoda, sans s'en douter, sans le vouloir surtout, glorifie cette hei'oique résignation que d'auli'es prendi-ont à tâche d'insulter.
Les Jésuites écartés du rivage comprenaient les motifs qui I avaient inspiré cette mesure au cardinal Torregiani ; ils rap> j proavaient. Les Etals Pontificaux ^oni peu Terlites, et six mille I individus y arrivant subitement devaient provoquer la famine, I ou tout au moins des murmures parmi le peuple, toujours ' ombrageux, toujours défiant sur le chapitre des subsistances et qoi, dans le patrimoine de l'Eglise, aime mieux vivre d'au- ' niAnes que de travail. Les Jésuites savaient encore que, si Clément Xlll les accueillait sans faire auprès de Charles ill des démarches offlcielles, ce serait encourager les autres cours i imiter Pombal , Clioiseul et d'Aranda. Le Pape se chargeait Ides enfants de saint Ignace; on pouvait donc impunément les .t|iolier, les jeter pauvres et nus sur le territoire romuin. La charité pontificale veillait à leur entrelien : les ministres et les USgistrals n'avaient qu'à se partager leurs dépouilles. Ce calcul l^aot déjà réussi, d'autres ne demanderaient pas mieux que de le faire. La Cour de Rome s'était, à juste titre, montrée fort ïiffijBsée des termes outrageants de la Pragmatique Sanction de iPnrles 111. Ce prince improvisait le Pontife ge&lier de six iniUe Espagnols. Sans avoir consulté le Vatican , il insultait à b dignité du souverain temporel en choisissant un pays ami pour lieu de déportation. Clément Xlll fut iiTiié de ces pro- Dédés insultants, et il ne voulut pas que le domaine de saint Pierre devint la prison de tous les Religieux qu'il plairait aux gouvernements de bannir de leur territoire, sous prétexte qu'ils étaient dangereux à l'ordre public , mais en réahté parce que leur fortune tentait les cupidités diplomatiques.
Tels furent les motifs qui engagèrent le Pape à ne pas ac- Mpter les divers convois de Jésuites qui se succédèrent. Dans t^int^ét et pour l'honneur' du Siège apostolique , les Pères ne ^rent entendre aucune plainte. Les aveux dii ministère espa-
466 CLÉMENT XIT
gnol le démontrent surabondamment. Ils souffrirent, neTOuIant pas qu'à cause d'eux la Cour de Rome fût humiliée dans ses rapports avec les puissances.. Les Français occupaient militairement les villes maritimes de la Corse, où Paoli poussait le cri de l'indépendance nationale. Ces ports éiaient neutres; le Pape obtient qu'ils s'ouvrent aux proscrits. Les proscrits entrent à Ajaccio au moment même où CafTari met le siège devauit la ville. Au mois d'août i767, on les dépose sur le rocher de San Bonifacio. Pendant ce temps, la République de Gènes cède Vile au gouvernement de Louis XY, Le premier soin de Choiseul est de charger Marbœuf d'expulser tous les Jésuiies (1); on les dirige sur Gènes, de là ils se rendent à Bologne, puis enfin ils s'établissent à Ferrare.
Avant de monter sur le trône d'Espagne, Charles III avait régné à Naples. Son nom y était respecté, et en partant pour Madrid il donna l'investiture du royaume des Daix-Siciles à Ferdinand IV, un de ses fils. Ferdinand, trop jeune pour gouverner par lui-même, avait eu besoin d'un guide; le jurisconsulte Bernard Tanucci fut nommé son premier ministre. Les Rois de la maison de Bourbon devaient périr ou être emportés dans la tempête que préparait la philosophie du dixhuitième siècle, et, par un esprit de vertige qu'il sera toujours impossible d'expliquer, ces princes s'entouraient des ennemis les plus dangereux de leur trône. Les idées de liberté, qui conduisent si rapidement aux idées de révolution, s'abritaient sous leur sceptre; elles présidaient à leur gouvernement; elles s'infiltraient dans le peuple avec la garantie du pouvoir. Choiseul régentait la France ; d'Aranda essayait de modifier les
(1) Le protestant Schœll, dans son Cours d'histoire des Etats eurO" péens, t. Lx, p. 55, raconte avec quelle cruauté le duc de Choiseul fil procéder à ces persécutions, a La manière dont eut lieu cette nouvelle expulsion montra sous un triste jour la prétendue philanthropie des coryphées de la philosophie. On avait été injuste envers les Jésuites français ; mais la conduite qu'on tint envers les Jésuites espagnols, auxquels la république génoise avait accordé asile dans l'tlc de Corse, fut barbare. On jeta les religieux dans des vaisseaux, où, par une chaleur étouffante, ils étaiententassés sur le tillac, couchés les uns sur les autres, exposés aux ardeurs du soleil. Ce fut ainsi qu*on les transporta à Oénes, d'où ils furent envoyés dans l'Etat ecclésiastique. »
mœurs espagnoles; Tanucci^ comme eu:i imbu des utopies économistes, les faisaii triompher à ISapies. Avant d'être le favori d'un Roi y cet homme, dont les mœurs éUiient pures et dont les talents administratifs sont incontestables, professait le droit à rUniversilé de Pise. Ses qualités lui avaient acquis une grande prépondérance sur les ministres ses collègues; il essayait de rétendre encore en flattant les Philosophes, qui dis^ tribuaient la gloire, il s'était pris d'une haine mortelle pour le Saint-Siège, et il disait souvent qu'il fallait rogner un peu le manteau papal. Tanucci se trouvait dans les conditions vou*. lues pour &ire la guerre aux Jésuites.
Clément XIU suppliait le Roi catholique d'épargner à sa vieillesse et à l'Eglise un deuil aussi profond que légitime* c Loin d'y réussir, raconte Sismondi(l), loin de déterminer ce monarque à motiver sa barbarie autrement que par les généralités les plus vagues, il ne put empêcher que Charles III et le duc de Choiseul n'entraînassent dans le même système de persécution les deux autres branches des Bourbons en Italie. > Le roi d*E>;pagne avait toute autorité sur Tanucci; il lui écrivit. Aussitôt le ministre napolitain saisit l'occasion de s'attirer quelques éloges des Encyclopédistes. Il allait braver Rome , complaire à Charles 111, et disposer en maître de toutes les propriétés des Jésuites. Le marquis Tanucci ne se mit pas en irais d'imagination pour arriver à ce triple résultat. Il arracha au roi Ferdinand, à peine majeur, un premier édit contre les membres de la Compagnie, et, sans prendre le temps de couvrir son arbitraire de quelque prétexte , il résolut de suivre pas à pas le plan qui avait si bien réussi à d'Aranda. Dans la nuit du 3 novembre 1767, il fit investir simultanément les Collèges et les maisons de la Société. Les portes furent enfoncées, les meubles brisés, les papiers saisis, et la force armée escorta, vers la plage de Pouzzole, les Pères, auxquels on ne permit que de prendre leurs vêtements. Ces mesures furent exécutées avec tant de précipitation, que, au rapport du Général Coletta (:2) , ceux qu'on avait enlevés de I^aples à
(1) Histoire des Français 1 1. xxix, p. 573.
(2) Storia di Napoli, 1. 1, liv. n, S 8> P- i^-
I Ik
U ce
minuit, faisaient, au jour naissant, voile vers TeemàUb. G'étaieDt de grands apôlrcs de la lolérance et de l'égalité sociale en ihéorie que ces ministres, précurseurs de la philanthropie. Ils violent comme à plaisir toutes les lois de l'humanité. Huit Jésuites, courbés sous le poids des années, résidaient à Soia. Pour s'emparer de leurs personnes, Tanucci met en mouvement un corps de quatre cents arbalétriers. Le roi Ferdinand répugnait fi signer le décret qui proscrivait les Jésuites de ses royaumes de Naples et de Sicile. Il demandait à Tanucci quels crimes avaient commis ces religieux, qui lui avaient donné les premières notions de la Toi catholique et dont le nom était révéré dans toutes les classes. Tanucci se r» jelait sur ta raison d'Etat et sur la volonté de Charles III d'Espagne. Le jeune prince s'ohstlnait ; enCn le ministre parvint à gagner l'évèque Latilla, un de ces confesseurs suivant la cour et qui se font de la conscience royale un marchepied pour arriver à la Toi'tune et au pouvoir. Latilla arrache à Ferdinand de N'aples ce qui jusqu'alors avait été si dignement refusé au père et au tuteur. Le décret de proscription fut signé. A peine les Jésuites étaient-ils abandonnés sans nourriture, presque sans vêtements, sur la cûte de Terracine, que Tanucci conGsquait leurs biens, disposait de leurs maisons, et vendait leurs meubles à l'encan. Il faisait fondre les statues en argent d'Ignace et des autres saints dont les églises de la Compagnie étaient ornées; la hache ou le marleau détruisait le monogramme de l'Institut sculpté sur le bronze ou sur le marbre. Tanucci aspirait à ne laisser aucun souvenir vivant du passage des Jésuites dans le royaume. Les Napolitains s'indignaient comme leur Koi de cet exil sans cause et de ces mutilations sacrilèges. Tanucci essaya de se justifier en oulomniant ses victime dans un pamphlet officiel.
La VT,r>i,>g je Choiseul et de d'Aranda n'était pas encore complète, e jeune duc de Parme, petit-fils de France et infant d Espace ^ fm sollicité par eux d'enirer dans la coalition contre le Jouîtes. Il avait pour guide Du Tillot, marquis de FelinOagent de la secte philosophique. Au commencement de 1 ifr les Jésuites se virent chassés de Parme. Pinlo, granLl-v.i„.e ^^ Malte, était feudaiaiie du rovaume
ET LES JÉSlTiTES.
delfaples. Les cours de France et d'Espagne obligèrent celle des Deux-Siciles à poursuivre l'Institut jusque sur le rocher des chevaliers de la Chrélienté. Tanucci s'empressa d'obtempérer. Le 22 avril 17G8, le grand-maître rendit ud décret put lequel, cédant aux sollicitations du Napolitain, il bannissait de l'Ile la Compagnie de Jésus.
A ces coups réitérés, qui ébranlaient le Saint-Siège, le vieux Pontife n'avait eu à opposer que la patience, les prières et la raison. Lorsqu'il vit que Ferdinand de Parme .s'unissait aux encemis de l'Eglise , il se rappela que ce prince avait du sang de Farnèse dans les veines, qu'il était vassal de Rome, et par une bulle il promulgua sa déchéance. Rezzonico était lé fils d'un marchand de Venise, mais il était prince par l'éleelîon, Souverain Pontife par la miséricorde divine. Il se trouvait en face de cette royale famille de Bourbon, qui conjurait la ruine des Jésuites, sans songer que quelques années pluà^' tard ces mêmes Bourbons, calomniés, détrônés, fugitifs oa égorgés, invoqueraient l'Eglise comme ie dernier juge sur la terre qui pût leur ouvrir le ciel ou les consoler. Rome reven* dîquait des droits sur le duché de Parme, droits contestés peut-être, mais qu'il était politique de faire valoir dans les. circonstances. Clément \I1I avait tout souffert , il n'osa point cependant abaisser la tiare aux pieds d'un de ses feudataires. Le 20 janvier 1768, il publia une sentence par laquelle et' aanulait les décrets promulgués dans les principautés de Parme et de Plaisance ; aux termes de la bulle In cana Domini, il frappait d'excommunication les administrateurs du duché; C'était porter atteinte nu Pacte de famille et blesser Choised. dans son orgueil diplomatique. Choiseul ameuta contre lé Saint-Siège les Bourbons , qui alors faisaient servir leur nniofl â humilier la Papauté; mais en opposant des privilèges suran^ nés à des haines inexplicables, elle n'avait pas tous les torts, car le calviniste Sismondi exphque ainsi ce différend , né de la destruction des Jésuites :
« Quelque peu fondée, dit-il (1), que fût originairement la prétention de l'Eglise à la souveraineté de Parme et de Plaî-
(1) Histoire des Français, l.na., p. 375.
47e CLÉMUNT XTV
sauce, c'était un fait élabH depuis des siècles dans le droit public;et, quoique les grandes puissances, en disposant de l'héritage des Farnèse par les divers traités du xvui® siècle,, y eussent eu peu d'égard, elles n'avaienl point, par leur silence, aboli un droit constamment invoqué, et par le Saint-Siège, qui le réclamait, et par les habitants de Parme et de Plaisance, qui y trouvaient une garantie. •
Ainsi, le Saint-Siège, même en 4768, était, au dire d'un des écrivaios les plus habiles du Protestantisme moderne, la garantie des peuples contre les rois. Choiseul se garda bien d'eavisager la question au même point de vue. Le fils d'un marchand de Venise avait l'audace de rappeler à son devoir un prince de la maison de Bourbon; le ministre, protecteur des théories d'égalité philosophique, se trouva froissé dans ses vanités de courtisan. Le il juin 1768, la France prit possession du Comtat Yenaissin ; Naples, à son instigation, s empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. Les Jéstiites n'avaient pas été expulsés de ces provinces, relevant du patrimoine de saint Pierre; Choiseul et Tanucci les en chassèrent en confisquant leurs biens.
Les Jésuites, disait-on, étaient repoussés par les nations; l'esprit public se prononçait contre eux dans tous les royaumes, et le premier jour où il put se manifester, il se déclara en fa-? veur des Pères de l'institut. Le 4 novembre 1768 était la fête du roi Charles d'Espagne. Il -y avait dix-neul mois que les Jésuites, enlevés de la Péninsule, étaient à tout jamais proscrits; il n'en existait pas un seul sur le territoire espagnol, mais leur souvenir vivait dans le clergé et dans le peuple, a Le jour de la Saint-Charles, dit le protestant Coxe (1), lorsque le monarque se faisait voir au peuple sur le balcon de son palais , on voulut profiter de la coutume d'accorder ce jour-là quelque demande générale, et, à la grande stupeur de toute la cour, les cris d'une foule immense firent entendre d'un commun accord le vœu que les Jésuites fussent réintégrés, et qu'on leur accordât la permission de vivre en Espagne , et de porter le costume du clergé séculier. Cet incident inattendu alarma et
(1) L Espagne sous les Rois de la maison de Bourbon, par Coxe, t. V, p. 25.J
c0kRrariâ le Hoi, qui, après avoir pris des informations, jugea à propos d'«xiler le cardîual-arebevêque de Tolède et s(m graBd-vicaire, accusés d'avoir été les fauteurs de cette demande tumultueuse. » On consultait le peuple espagnol, on le laissait libre d'exprimer ses vœux, il rédamait les Jésuites. Ce désir ffit interprété par Giiarles III comme une action coupable. Elle le froissait dans ses inimitiés; il ne s'en montra que plus ardeurt à pirovoquer rextinction de la Compagnie.
Le Pontife était vieux, affaibli par les travaux, et surtout par la douleur ; on espéra vaincre sa résistance en l'effrayant. Le marquis d'Anbeierre, ambassadeur de France à Rome, fut diargé de ce rôle; il piésenta an Pape un mémoire pour demander la révocation du bref contre Parme. Ce mémoire était si yîolent que Clément XIII s'écria d'une voix entrecoupée (1) : t Le vicaire de Jésus-Christ -est traité comme le dernier des hommes! il n'a sans doute ni armées ni canons; il est facile de lui prendre tout, mais il est hors du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. »
Ce généreux cri d'un vieillard aurait dû émouvoir Choiseul; il lui donna l'idée de poursuivre à outrance la destruction des Jésuites, et le 10 décembre 4768, d'Aubelerre, avec une nouvelle note, vint l'exiger du Pontife. Le Portugal s'unissait aux quatre cours de la maison de Bourbon pour formuler ce vœu. Le cardinal Torregiani, secrétaire d'Etat, l'accueillit avec des paroles dignes de l'Eglise romaine. « Par la force, répondit-il aux ambassadeurs réunis autour de lui, les princes peuvent faire tout ce qu'ils voudront, mais par voie de concession, soyez assurés qu'ils n'obtiendront jamais rien. » Une telle fermeté avait toujours été soin guide dans les affaires. Le Pape ne se démentit pas au milieu de tant de circonstances pénibles. 11 luttait avec énergie, quand un trépas subit, et depuis longtemps désiré, arracha Clément XiU aux tortures morales que les adversaires des Jésuites lui faisaient endurer. Il expira le 2 février 1769, à l'âge de soixante-seize ans (2). Deux jours après
(!) Histoire de la Chute des Jésuites, par le comte de Saint-Priest, p. 78.
(S) On admire, dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, le tombeau de Clément XIII, Tua des chefs- d'oeuvre de Canova. L'immortel statuaire
celte mort, que l'ambassadeur de Portugal, Almada Mendozza, retiré à Venise comme en observation, ignorait encore, ce diplomate écrivait à Nicolas Pagliarini : f Enfin les trois cour& de Bourbon se sont mises en campagne pour extirper une bonne fois de ce monde cette Société ennemie du genre humain. D'après ce qu'on me mande de Rome, on espère que le Pape le fera avec l'assentiment du Sacré Collège, à moins qu'il ne veuille tromper encore les souverains par des moyens évasifs. A Rome, les Jésuites marchent tout mortifiés en attendant leur chute. Nous verrons comment finira cette comédie qui fixe les yeux du monde entier. »
D'Almada était dans l'erreur. Les derniers jours de la vie du Pontife avaient été dignes de son règne ; mais ce trépas compliquait la situation , il ouvrait un vaste champ à l'intrigue. Nous allons dire de quelle manière les Cardinaux et les Ambassadeurs des couronnes l'exploitèrent.