‹ ClémentinaChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quand Clémentina fut parfaitement rétablie, Sant-Elmo ne lui dissimula pas qu'il ne pouvait plus exister sans l'assurance de devenir bientôt son époux. Un matin qu'il la pressait avec plus d'ardeur que jamais , au lieu de lui répondre , elle le prit par la main et le conduisit près du si^nor Negretti, alors environné du reste de la petite société.

« Vous m'avez tenu lieu du père que j'ai eu le malheur de ne pas connaître , lui dit-elle : celui qui a

(64) sauvé mes jours demande que je ne tarde plus à les lui consacrer. Mon bienfaiteur, lie trouverez-vous pas comme moi que sa demande est .juste? Je m'exprime avec une franchise qui, j'ose le croire, ne sera point blâmée , car je ne craindrais rien tant qu'un soupçon d'ingratitude. D'ailleurs , ajouta-t-elle avec une émotion qui accrut encore ses charmes, je son^e moins aux ju^enicns des hommes qu'à la volonté du Ciel. Les nœuds que nous devons former me paraissent avoir acquis maintenant un caractère encore plus saint qu'auparavant. Oui, quand, au péril de sa vie, mon cher Sant- Elmo a sauvé la mienne, les ançes

(66 dn Seigneur ont proclamé dans le < i' I notre union. Le gouffre <le la eascade ouvert pour nous engloutit a été L'autel ou mon intrépide époux.

a i ( ( u ma foi. »

(les paroles et le ton dont elle les prononçait, liront une impression profonde sur tous les auditeurs, et sou tuteur lui répondit :

<< Ma lille , nous retournoB Rome ■ pui qui grâce .1 la IV.. \ i dence, vous voici bors de danger.

Sous trois jours, je vans i «mettrai moi-même à votre époux. Puisse votre union être aussi fortunée que vous le méritez l'un et l 'autre. »

Les deux amans s'inclinèrent, et Andréino les félicita d'un air ou-

vert et joyeux. Agatha et le jeune Negretti se regardèrent en silence.

Ils éprouvaient des sensations opposées , indéfinissables, parmi lesquelles prédominait la satisfaction de voir arriver le moment où chacun d'eux pourrait enfin travailler à l'exécution de ses plans secrets.

Le signor Negretti tint parole* On partit pour Rome , et dès que l'on y fut, on s'occupa des préparatifs de la noce.

Outre sa maison, Sant-EImo avait aux portes mêmes de Rome, une très-jolie villa, non loin du Colisée.

Il fut résolu que pour être plus libre et pouvoir loger un plus grand nombre de conviés, on y ferait la

(67) cérémonie nuptiale. On s'y établit donc dès le lendemain du retour»

Après l'appartement de Clémentina, celui de la signora Baldini fut le plus somptueux et le plus commode.

Un grand jardin lui offrit ses allées silencieuses, tandis qu'agitée de mille pensées qui ne lui donnaient aucun repos , elle essayait de recouvrer un peu de tranquillité.

Nègre tti , presque aussi ému qu'elle, profita de la confusion inévitable dans une telle circonstance»

pour lui parler fréquemment en secret. Les deux amans étaient trop 04 cupés d'eux-mêmes et de la cérémonie , pour songer à tirer quelques conséquences de ces fréquentes en- .

trevues.. Clémentina n'éprouvait aucun sQupçon contre eux, et Sant- Elmo ne songeait plus à ceux que la signor iBaldini lui avait inspirés dans l'église de Saint-Pierre. Quelquefois même, il disait à sa bien aimée , d'un ton assea sérieux : « Je désirerais que notre exemple déterminât la s;guora Baldini à engager de nouveau sa liberté. Si elle pouvait consentir à rendre heureux notre jeune ami Negretti , je suis persuadé qu'elle ne s'en repentirait pas, et ferait bientôt de lui un vrai sage. »

Le jour fixé arriva enfin, et n'eut rien d'extraordinaire, car on était aussi accoutumé à la piété, à la décente modestie que montra Clémen-

tîna, qu'à l'éclat de ses charmes. Unbaiiquet splendide eut lieu, et enfin le soleil , dont Sant-Elmo avait tant de fois accusé la lenteur , disparut au-dessous de l'horizon.*

L'extrême chaleur du jour n'avait guère permis que l'on se rendit au jardin , alors éclairé dans la partie qui avoisinait la maison par une grande quantité de lampions « Chacun erra de son côté, comme il lui plut, en attendant qu'on se réunît de nouveau dans le salon pour y prendre des rafraîchissemens , avant d'aller se livrer au repos.

Sisto Negretti était tout entier a l'idée qu'avec de la présence d'esprit et une sorte d'audace , il deviendrait

( 70) dès le lendemain le compagnon assidu, le gardien, pendant les journées entières, de la belle Clémentina..

Il s'éloigna insensiblement de la maison, et gagna la partie du jardin la plus solitaire.

A peine entendait-il les sons lointains des instrumens , lorsqu'il se trouva dans un bosquet au milieu duquel s'élevait une fontaine jaillissante. Un banc de gazon circulaire entourait la source , et la lueur de la lune pénétrait à travers les arbres.

La fraîcheur du lieu, et le demi-jour voluptueux dont il était éclairé , portèrent dans ses sens un calme trèsagréable : il eût été vraiment heureux en songeant à Clémentina , s'il

(7> ) avait pu se distraire de la pensée que, sous un très-petit nombre d'heures, elle couronnerait la passion de son cher Sant-Elmo.

u II le faut bien , s'écria-t il , il faut que cette nuit s'écoule pour amener les jours où Sant-Elmo expiera ses plaisirs. >*

a Cette nuit, répondit une voix très-proche de lui , n'en sera pas moins pénible et d'une insupportable longueur, a

Il tressaillit; car il avait reconnu la voix d'Agatha Baldini. Jetant les yeux vers l'endroit où il avait entendu ses accens, il l'aperçut à demicouchée sur un tertre , la tête languissamment appuyée contre une de

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ses mains. Il approcha : elle lui sourît, mais la lumière nocturne qui frappait son visage fit connaître à Sisto Negretti qu'elle avait les jeux rouges et humides.

« Singulière rencontre, dit- elle ■', et qu'une situation semblable a produite. »

k Oh ! bien plutôt rencontre fortuuée , répliqua-t-il avec chaleur, et dont nous devons profiter , charmante Agatha, pour unir nos intérêts d'une manière invariable. »

Ces paroles ne laissèrent pas de surprendre la signora Baldini. Elle crut y apercevoir un sens équivoque, ou plutôt trop significatif. Elle savait que l'impétueux Sisto ne résistait

(7*) pvmais à ses passions. Elle se voyait absolument seule avec lui aune heure où il était impossible de siip-* poser que leur entrevue ne fût pas préméditée , et elle craignait également d'être surprise avec lui ou de prolonger l'entrevue. Le vice n'avait point flétri son âme. Un attachement coupable , il est vrai , mais qu'elle ne pouvait surmonter , la détournait seul du sentier de la vertu ; et elle frémit à la pensée de ce que 1 associé de ses projets pervers pourrait oser dans une telle circonstance.

Déjà punie, par ces craintes, de vouloir troubler une union à peine formée , etporter le désespoir dans lecœur de sa jeune et confiante araie^

Agatha n'eut pas même la consolasion de conserver long • temps les

moindres doutes sur les desseins de Nègre tti.

Sans lui permettre de se lever , comme elle s'y disposait , il s'assit près d'elle et lui prit la main. Ellç ne voulut pas s'opposer à cette familiarité, de peur qu'il ne s'en permît de plus grandes, et il continua ainsi :

« Tout m'annonce , tout me donne l'assurance que nos projets réussiront. Oui, belle Agatha , vos charmes produiront sur le cœur de l'heureux Sant-Elino un effet irrésistible , lorsqu'il sera devenu l'associé constant de vos occupations journalières. Comment pourrait-il résister au feu de

(75) tes regards , à tant de beautés qui portent l'ivresse dans mon cœur.. .

Affectant le ton de la plaisanterie , Agatha l'interrompit : « Oubliezvous , dit-elle , la divine Clémentina ?

— Non , certes , j'ai plus que jamais le désir et l'espérance de lui plaire ; mais ....

— Mais vous vous amusez , en attendant, à me tenir un discours dont il ne tiendrait qu'à moi de ni'offenser.

— Pourquoi donc, ma belle amie, ma très-précieuse alliée ? Tenez , les momens sont chers, et je ne peux plus tarder à vous dévoiler ma pensée toute entière» Cent fois, j'ai songé

(76) qu'une liaison, je dis une liaison trèsintime entre nous , assurerait la réussite de nos projets. Trop raisonnables pour être jaloux l'un de l'autre , nous saurons nous ménager des plaisirs vraiment piquans. ...»

Ce n'était pas seulement par ces étranges paroles que Sisto Negretti dévoilait à son associée toute l'immoralité de ses vues. Il n'était pas homme à négliger les avantages que lui donnait un tel moment ; et, à la place d'Agatha , toute femme vertueuse n'aurait eu d'autre parti à prendre qu'une résistance vigoureuse et qu'une fuite immédiate. Mais faut-il le dire ? Ce qu'il y avait de choquant dans X arrar gement qu'il

(77 ) proposait avec tant d'audace, commençait à ne plus blesser cette femme peu délicate. Il ajouta une foule de raisonnemens qu'on se dispensera de rapporter , mais dont Agatlia fut frappée. Il insista sur ce qu'il y aurait de judicieux et d'agréable pour eux de ne pas donner à un Tain désespoir le temps où les jeunes époux allaient se rendre mutuellement heureux. Que dire enfin? Il est des situations qu'il ne faut qu'indiquer ; et quand les mœurs atteignent un certain degré de dépravation , la peinture n'en doit être qu'ébauchée. Il suffiradonc d'ajouter qu'Agatha sortit de ce funeste bosquet avilie , l'âme entièrement corrompue , et dé ter-

(7»> minée à suivre aveuglément ce que IVegretti ne rougissait pas d'appeler ses principes»

Il était tard quand ils revinrent à la Villa, non pas ensemble , comme deux personnes sûres de leur innocence et de la pureté de leur conduite ; mais isolément , et avec les précautions du vice qui se cache.

Leur absence n'avait point été remarquée 5 et ils se rapprochèrent des deux jeunes époux, sans troubles ni remords.

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