CHAPITRE IX
« Vous voyez une victime des préjugés, des usages de la société.. . .
Ici Sant - Elmo et Clémentina se regardèrent involontairement. Ils semblaient se dire : « Y aurait-il encore ici , comme dans l'anecdote des deux époux génois, quelque chose de relatif aux cavaliers servans ? »
L'inconnue ajouta : « Florence est ma patrie et celle de mon cher Agostino. Je dois le jour à une union illicite , d'après l'aveu de ma mère mourante que je n'ai jamais connue. Un soir , elle se présenta au couvent
des religieuses de la Visitation. Elle y demandai hospitalité, se réservant de faire connaître bientôt ses intentions àl'abbesse. Elle paraissait souffrante :on l'accueillit. Le lendemain , on sut qu'elle était veuve , native de Pise , et qu'elle désirait passer quelques mois dans le couvent , ru payant d'avance une pension. Sa demande fut agréé ; mais , quelques semibines plus tard, on s'aperçut qu'elle était enceinte. Ses larmes et la crainte du scandale firent que l'on consentit à la garder. On mit cependant à cette indulgence une condition singulière.
On voulut que si son enfant était une fille , elle la laissât dans le couvent, qu'elle quitterait après ses couches.
« Ainsi mon sort était réglé, même ftvaiit ma naissance \ ainsi l'on me destinait des liens, sans songer qu'ils pourraient me paraître trop pesans.
Ma mère vécut à peine deux heures , lorsqu'elle m'eut donné le jour. Elle déclara que mon père , avec qui elle devait se marier, avait été tué en duel, peu de temps après l'avoir déterminée à la faiblesse dont le mariage devait la faire absoudre* Elle me bénit en pleurant , et laissa au couvent pour mon éducation une somme assez considérable , formant toute sa fortune.
u On m'appela Laura , comme elle l'avait désiré. Je grandis sans connaitre les circonstances qu'il m'iiu-
portait plus de savoir. Quand j'eus atteint ma dix-huitième année , on me pressa de prendre le voile. Plus dune fois on m'en avait parlé , mais jamais avec cette importunité ; jamais aussi , on ne devait moins compter sur mon obéissance. J'avais vu Agos* lino INielzi , plus âgé que moi de deux, années : il était le parent assez éloigné dune vieille religieuse qui m'avait toujours paru mécontente de son état. Il lui parla de moi , et l'intéressa en notre faveur. Elle nous procura quelques entrevues secrètes qu'elle ne se reprocha pas , car elle savait bien que nous ne songions qu'à nous unir par de saints nœuds , et elle m'avait souvent répété, avec une i. i3
expression toute particulière : « La vie religieuse , lorsqu'elle n'est pas choisie par une vocation spéciale, ne peut que conduire , par un malheur sans remède dans cette vie , à la perdition éternelle.»
« La mère Thérèsa , on l'appelait ainsi , m'apprit 'que son jeune parent était , comme moi , l'enfant de l'infortune. Son père , s'embarquant pour le Levant , l'avait laissé dans une pension de Florence , où , pendant quelques années, on avait payé ses dépenses; ce temps écoulé, on apprit que cet homme était mort de la peste à Smyrne , après avoir éprouvé des banqueroutes qui l'avaient ruiné.
« Agostino donna pendant quelque iemps des leçons d'écriture ; mais il pouvait à peine vivre de ce qu'il gagnait de la sorte. Sa parente avait depuis long-temps une bourse secrète :
elle subvint plusieurs fois à ses besoins.
« J'éprouvai de la part des autres religieuses des persécutions dont j'épargnerai le détail à votre sensibilité , mais qui me firent prendre le couvent en horreur. Un soir, Agostino s'était introduit, selon l'usage, par subterfuge dans la cellule de la mère Tbérèsa: et je m'y trouvais ayec lui : nous fûmes étonnés qu'elle ne s'y rendit pas , elle qui n'avait jamais cessé de présider à uos ventre*
(i48) tiens. Elle vint enfin ; mais pâle et presque mourante.
«. Mes enfans , nous dit-elle , il faut que vous quittiez ce couvent , Florence et même les états Toscans.
On sait que vous vous aimez. Si l'on découvre Agostino, il sera enfermé dans un monastère de chartreux , d'où il ne sortira jamais. Pour vous, ma chère Laura, dès demain vous serez citée devant toutes les mères, et condamnée à une réclusion perpétuelle , si vous n'acceptez pas sur-lechamp la proposition d'être religieuse. »
« Nous fûmes frappés comme d'un coup de foudre. Elle continua ainsi :
« Ce sont des actions qu'il faut, et
( '49) non une douleur inutile. Il vous reviendrait encore, Laura, une partie de l'argent que votre mère vous a laissé ; mais jamais ou ne vous l'abandonnera. Prenez ceci, ajouta-t-elle en nous présentant une petite bourse , prenez ; je n'en aurais ici nul besoin , quand même je ne devrais pas bientôt aller goûter hors de ce monde périssable le repos que j'ai perdu depuis tant d'années. »
« La circonstance était décisive. La mère Thérèsa détruisit toutes nos objections, et nous força de partir.
Elle nous fit jurer que , pour ne pas compromettre le salut de son âme et des nôtres , nous nous marnions à la première ville des Etats pontiû-
( i5o ) eaux où nous pourrions parvenir»
Nous n'avions, certes, aucun désir de ne pas donner à notre amour une telle sanction.
« Elle nous bénit , nous embrassa, et nous partîmes en escaladant, à l'aide d'une échelle de cordes, la muraille par laquelle Agostino était venu jusqu'à nous.
« Nous n'apprîmes que quelques semaines plus tard le sort de la mère Thérèsa. Elle ne s'était point fait illusion sur son état: deux jours après notre départ, elle avait cessé de soufc frir et de vivre.
« Quand nous fûmes hors du territoire toscan, nous devînmes époux dans un village où nous espérions
rester quelque temps ; mais bientôt nous excitâmes des soupçons. Nous sçûrnes que l'on avait donné ordre de nous poursuivre et de nous arrêter , moi , comme une religieuse fugitive, Agostino, comme mon ravisseur. Une prison perpétuelle était notre unique perspective , si l'on Bons découvrait; et cependant qu'avions nous fait a ces gens acharnés à nous persécuter? Une haine du monde et de ses injustes usages > plus violente que je ne peux vous l'exprimer , nous saisit en même temps. Nous nous dîmes : « Soyons l'univers l'un pour l'autre. » Nous en prononçâmes le serment, et jusqu'à ce jour nous l'avons tenu avec
la plus rigoureuse exactitude. Notre première pensée avait été de nous enfoncer dans les parties les plus sauvages des Apennins ; mais nous craignîmes d'y rencontrer des bandits. Nous résolûmes de parcourir cette contrée à demi- sauvage. Un soir, nous vînmes ici. Nous y trouvâmes une famille composée du père , de la mère et de deux garçons assez grands : ils se proposaient de partir pour la Calabre, dans l'espoir d'y améliorer leur' situation. L'ar-„ gent comptant dont nous pouvions disposer était un trésor pour eux, car ils désespéraient de vendre le peu de meubles qu'ils avaient , vu leur éloignement du plus proebain
( '5". ) village , distant d'au moins 5 milles.
Nous leur dîmes d'acheter, comme pour eux, divers objets dont nous avions besoin; et ils ne nous quittèrent pas sans nous avoir aidés à mettre la chaumière dans 1 état où vous la voyez.
« Depuis plus de six mois, nous sommes dans cette solitude; et 1 "i t J >— sence prolongée d'Agostino me fait regretter maintenant, pour la première fois, que nous nous y so) ions fixes. Les premières dépenses une fois faites, nous n'avons eu que trèsrarement besoin de dépenser quelque argent. Dans les beaux jours, Agostino , qui est tres-adroit à la chasse, tue assez de gibier pour en
tendre souvent au village. On saie où nous sommes; mais on respecte notre solitude. Il a fait entendre quelle était le résultat d'un vœu solennel ; et cette confidence a en l'insigne avantage de nous procurer le repos. Je file , et prends soin de notre petit ménage. Quand mon mari ne sort pas , il fait des corbeilles d'osier, ou cultive un petit potager placé derrière la cabane. Je suis assez souvent seule ; mais l'amour et la liberté me rendent ma situation très-tolérable; et Jusqu'à cet instant, je n'avais pas encore connu la douleur dans cet isolement volontaire. »