CHAPITRE X
Saut- Eh. MO et sa Clémentina furent touchés de ce récit ; mais ils n'en persistèrent pas moins à désirer que Laura et s^u époux, vinssent à Rome avec eux. « Je me charge , dit Sant-Flmo , de \ <>ns assurée, par une relation exacte de vos aventures, la protection du gouvernement. Le reste est encore plus facile. Nous avons près du Colvsée une villa , dont le vieux concierge désire aller passer ses derniers jours près de sa famille. Il sera heureux de nous quitter avec une petite pension. Vous prendrez sa place d'abord,
et vous voyez qu'en vous obligeant , nous ne mettrons pas même à l'épreuve votre délicatesse , puisque vous nous serez utiles. Si vous ne voulez pas vous réconcilier avec le monde,vous serez làdansune solitude aussi absolue qu'ici , pendant la plus grande partie de Tannée ; mais quand vous serez malades , vous ne manquerez pas de soins ; et si vous avez des enfans , ils pourront recevoir de l'éducation, Croyez-moi , signora Nielzi , la société peut avoir des usages désagréables , des préjugés funestes ; mais c'est s'exposer aux plus graves inconvénlens , que de s'en séparer tout à fait. »
Il n'osait pas , lorsqu'elle craignait
pour son époux absent , lui parler desdangers que les bandits pouvaient leur faire courir à l'un et à l'autre ; mais il regardait comme une sorte de miracle qu'ils eussent ainsi vécu , pendant plusieurs mois , sans aucune catastrophe. Cette pensée fit qu'il se reprocha de nouveau d'avoir expOsé Clémentina aux mêmes périls, quoiqu'ils eussent trouvé ainsi l'occasion d'être utiles à ces singuliers solitaires. 11 se promit bien de ne plus commettre une semblable imprudence j et voyant que Clémentina cédait au sommeil , il la pressa de se mettre au lit. Laura seconda ses prières : elle dit à Clémentina que , d'après ses bontés et celles de son
(>58) époux , elle se regardait déjà comme faisant partie de leur maison : elle l'assura qu'elle veillerait jusqu'à l'aurore, même lorsque son mari serait de retour.
En parlant ainsi , Laura poussa un soupir à demi-étouffé , et prêta l'oreille , comme elle l'avait fait plusieurs fois , pour écouter si l'orage avait entièrement cessé. Depuis longtemps, on n'entendait plus le tonnerre ni la pluie. L'approche d'Agostino pouvait donc être facilement pressentie , surtout par son épouse ; car il est certain que l'amour est doué dans de telles circonstances d'une sorte de divination. Cependant Laura n'entendit rien encore.
Clémentina , vaincue par le sommeil, et sûre de complaire à son époux , se levait pour s'approcher du lit depuis long-temps préparé par Laura , lorsqu'à une distance peu éloignée , on entendit deux coups de feu. La terreur fut générale ; mais à peine la première surprise était-elle passée, que chacun songea à se rendre utile dans le péril commun. Sant- Elmo saisit son fusil et ses pistolets placés près de lui , Clémentina courut réveiller les domestiques. Laura s'était emparée d'un fusil à deux coups , et vint se ranger près de Sant-Elmo.
Une troisième détonation se fit alors entendre très-près de la maison ; et les domestiques parurent armés,
( i6o ) sans uiêine avoir attendu que Clémentina fût allée jusqu'à eux.
« N'exposez pas vos jours, s'écria Laura , en voulant retenir Sant- Elmo ; gardez la maison et votre chère épouse avec vos gens ; c'est à moi , à moi seule d'aller secourir Agostino. »
ce Y pensez - vous ? reprit vivement Sant-Elmo , nous partagerons tous le péril. Restez au contraire près de Clémentina , nous allons sortir et voir. . . ■»
Comme il parlait encore un coup violent fut frappé à la porte. «Ouvre* Laura , cria d'une voix forte son mari , ouvre et ne crains rien. » Elle s'élança aussitôt ; et Agostîno entra ,
( iGr ) en achevant sa phrase. «L'un des deux coquins est mort ou mortellement blessé, ajouta- t-il , et l'autre en fuite. ))
Il aperçut alors avec étonnement les cinq personnes dont sa femme était environnée , et il ne lui fut pas diilicile de comprendre ce qui les.
avait amenées dans la chaumière. Il vit également que Sant-Elmo et Clémentina ne pouvaient être que d'un rang distingué, m Je conjure votre seigneurie de m'excuser , dit-il au premier, si j'ai, sans le vouloir, causé des frayeurs à cette jeune dame.
Je ne savais pas qu'un ange , soûs une figure humaine, se trouvait dans ma pauvre chaumière, il
La tendresse de Sant-Elmo ponz sa chère Clémentina lui fit paraître le compliment fort agréable. « Brave signor , lui dit - il , nous devrions avant tout nous occuper de vos agresseurs. Etes-vous sûr qu'ils n'étaient que deux ? »
— Pafaitement sûr , signor illustrissime : ils m'ont suivi dès mon départ du village , en faisant semblant de chasser. Ils m'avaient vu vendre au marché quelques pièces de gibier , et quelques paquets de fil résultats du travail assidu de ma pauvre Laura. A la nuit , l'orage est devenu si affreux,comme vous avez dû vous en apercevoir , que , malgré mon désir d'arriver , il m'a fallu chercher
( i05 ) tin abri sousune roche. Lorsque je me suis remis en ronte , j'ai encore aperçn ces deux misérables. J'ai hâté le pas; mais sans paraître fuir. Quand ils ont vu que j'allais leur échapper , car je suis sûr qu'ils connaissaient notre demeure, ils m'ont tiré chacun leur coup. J'ai pris mon temps pour ajuster le plus près de moi, et j'ai la certitude qu'il a tombé , tandis que l'autre prenait la fuite en poussant des juremens horribles. An reste , il n'y a pas très-loin, je \ais y voir. «
Il s'éleva aussitôt une dispute de générosité pour savoir qui l'accompagnerait. A la fin, il fut convenu que les deuxfommes, bien enfermé es-res.
teraient dans la chaumière , tandis que deux des valets tout armés veilleraient en dehors. Sant-Elmo, Agostino et ie troisième domestique allèrent avec une lanterne à la recherche du bandit mort ou blessé.
Ils le trouvèrent totalement privé de vie»
La nuit commençait à être fort avancée , car , en cette saison , le jour allait paraître sous moins d'une heure. On se regarda donc comme hors de tout danger. Les domestiques cependant déclarèrent qu'ils ne rentreraient pas, et qu'ils veilleraient autour de la cabane jusqu'au moment du départ.
Le sommeil avait fui maintenant
les paupières de Clément ina. On se rapprocha de la table où , après s'en être défendu , AgûSÙDp se plaça près de sa femme. Il se leva presque aussitôt , avec la permission de ses hôtes, pour aller porter aux domestiques une cruche remplie de vin.
« Prenez , leur dit-il T c'est de trèsbon orvietto. Buvez-le avec autant de plaisir que j'en ai à vous l'offrir. Vous devez avoir un maître et une maîtresse bien respectables ; car il n'y a que ceu\-là qui puissent être servis avec tant de zèle par d'aussi braves gens que vous. » Ils lui afin»
nièrent qu'il ne se trompait pas dans l'opinion favorable que lui înspi-
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raient Sant - Elmo et son épouse ; et il rentra dans la chambre»
« Tout ce qui m'afflige , Laura , ditil , en se rasseyant , c'est que nous voici à présent forcés de quitter notre hermitage. Dès demain , au lieu de deux bandits, il nous en viendrait dix. »
« Sans doute , répondit-elle , nous ne serions plus en sûreté ; et la crainte seule suffirait pour nous rendre cette cabane inhabitable ; mais , Agostino, tu avais bien deviné que le Ciel envoyait ici un ange à notre secours. »
Elle lui rapporta aussitôt la proposition des deux époux. Il resta peu-
cî.int quelques instans comme en extase ; puis, sans qu'ils pussent s'j opposer , il alla baiser respectueusement le bas de la robe de Clémenr tina et la main deSant-Ekno. « Envoyés de la Providence , sïei ia-t-il , je vous devrai donc la tranquillité de ma l.anra! »
Il avoua ensuite que, plus d'une ois I , >s observai ions judicieuses fait es à sa femme par Sant-Klmo s'étaient offertes à sa pensée. « Mais où pouvions-nous aller , ajouta-t-il , où pouvions-nous espérer que nous trouverions de semblables bienfaiteurs ? S Dès que le jour parut , on songea au départ. Les préparatifs d'Agos* tinoet de Laura furent bientôt fait*;.
Ils emportèrent un petit coffre contenant quelques bardes et le reste de leur argent. Laura détacha du elievet de son lit une petite madone peinte qui avait autrefois été placée dans sa cellule , et son mari se chargea des armes. Il fut réglé qu'en arrivant à Rome , il ferait sa déposition sur la mort du bandit, et qu'il reviendrait, escorté d'une troupes de sbirres , afin d'emporter ses meubles. Quant A la chaumière , il la vendrait lorsqu'il en trouverait l'occasion.
Le coffre fut placé derrière la voiture , où il fallut bien qu'Agostino et Laura se plaçassent ; mais ils se proposaient de prendre une carriole ixM premier village.Ils en louèrent une
( ^9 ) lorsque l'on revint à l'hôtellerie où l'on s'était arrêté la veille. « Il ne nous appartient pas, dit Agostino, d'entrer à Rome dans le carrosse de vos seigneuries. Rentrés dans le monde , nous devons nous conformer à ses usages. »
Ces paroles frappèrent les deux époux ; ils se regardèrent , et Clémentina dit : « Il faudra donc nous y conformer aussi! — Oui, répondit Sant-Elmo ; mais la connaissance de ces deux solitaires ne m'aura pas été inutile. Je saurai , sans les imiter dans leur misantropique résolution , sacrifier maintenant beaucoup moins à ces convenances sociales qui ne sont assez souvent que des liens aJ> i. i5
surdcs. Bien sûr d'être approuvé par ma Clémentina , l'opinion des autres me semblera fort peu importante. »