CHAPITRE XII
La petite société n'eut qu'à se féliciter de la résolution qu'elle avait prise. La fête du prince des apôtres, du saint que les Papes regardent comme le fondateur de leur hiérarchie , est , dans la capitale du monde chrétien, un jour d'allégresse générale. L'époque de l'année où elle arrive permet presque toujours que le temps soit serein, et c'est un redoublement de plaisir. Le ciel luimême semble ainsi prendre part à la joie qui anime tons les cœnrs. Les âmes pieuses , et elles sont encore en
assez grand nombre , se livrent à des transports que tout. philosophe partage , pour peu qu'il soit sensible ; car le spectacle d'un peuple heureux est toujours intéressant; et, comme le dit un jour l'illustre et infortuné Tie VI, ula bénédiction d'un vieillard n'a jamais fait de mal à personne *. » En traversant la ville , nos deux
Ce pontife , si rccfimmandable par sa fermeté et sa résignation , au milieu de ses cruelles infortunes . prononça un jour c< s paroles , en douuant spécialement sa bénédieliou sur la place Monte-Cavallo à deux, jeunes Français. Ceux-ci refusant de se conformer à l'usage établi, rie se"mettaient pas à genoux , et s'imaginaient sans doute être des esprits forts.
époux prenaient déjà part à la fête. De tous côtés, ils voyaient se répandre autour d'eux, des groupes de villageois et de villageoises , parés de leurs plus beaux ajustemens. Le costume pittoresque des jeunes filles ajoutait un nouveau charme à leurs figures , souvent jolies et toujours spirituelles , tandis que le teint rembruni, les formes robustes des garçons rappelaient ces anciens laboureurs du Latiuin , ces V olsques , ces Sabins qui, réunis sous un même gouvernement, avaient suivi jusqu'aux extrémités du monde connu le vol des aigles romaines. Dans ce grand jour , Tivoli , Frascati , les bords même du lac Agnano et vingt endroits plus
lointains encore , étaient déserts.
Leurs habitans accouraient à Rome et remplissaient toutes les rôtîtes* comme autrefois leurs ancêtres, lors des jeux séculaires, ou dans ces solennités encore plus rares où le temple du belliqueux Janus était ferme , pour annoncer que Rome daignait accorder enfin la paix à l'univers. Les cloches de toutes les paroisses , de tous les couvens de la ville , remplissaient l'air d'une harmonie confuse et qui n'était pas sans agrémens. A ces sons perpétuels se joignaient fréquemment les fortes détonations de l'artillerie du château Saint -Àii^e, alors encore employée seulement dans de paisibles circonstances. Quoii, i-
( >94) que la population de Rome , accrue de celle de tant de villes et de villages d'alentour , remplit toutes les rues , un ordre parfait régnait partout. Les abords de l'immense place Saint-Pierre et de la Basilique étaient faciles. La société mit pied à terre près du château Saint-Ange , et se mêla dans la foule qui se rendait en hâte, mais sans confusion, au lieu désiré.
Clémentina et ses amis arrivèrent à temps. L'office était terminé , et plus de cent mille personnes attendaient sur la place ou dans les environs le moment de la bénédiction.
Un murmure confusse faisait entendj e parmi toute cette multitude. C'étaient
( '95 ) des cris de joie, des marques d'impatience , des acclamations , des expressions de zèle et de piété ; en un mot la manifestation de tous les sentimens qui animaient alors ce peuple sensible , énergique et très-démonstratif.
La porte du balcon de l'église qui , au-dessus de la colonnade , domine sur toute la place, s'entrouvre enfin, et le Souverain - Pontife puait , escorté d'une brillante suite de cardinaux et d'autres ecclésiastiques.
Aussitôt le plus profond silence succède au bruit le plus confus. Toutes les tètes sont découvertes ; tous les genoux fléchissent. On attend les paroles puissantes qui vont assurer aux
enfans des hommes la protection céleste.
Remarquable par la douceur et la beauté de ses traits , le successeur des apôtres use du pouvoir de délier sur la terre ce qui sera délié dans le ciel ; pouvoir qui lui a été transmis par une succession non interrompue. 11 élève la main droite , et trace une croix dans l'air. Cette première bénédiction est pour la ville par excellence.
Par un second signe , il bénit aussitôt Y univers *.
Qui pourra peindre les transports»
en quelque sorte frénétiques , de tant
* C'est ce qu'expriment les deux mots la lins que le pape prouonce : urbi, orbi.
( '97 ) de créatures humaines de tout âge, de tout sexe, de toutes conditions, ensemble confondues, et qui se lèvent en même temps, poussant les cris de Vive le Saint-Père, Vive la Religion! {evina il sanlo Padrc !
eviva la Religion!) Que de commentaires originaux , piquans , on entend sur la cérémonie , sur les paroles miraculeuses qui viennent d'être prononcées! « La première bénédiction était pour nous, disait avec orgueil un de ces Transteverins qui se vantent d'avoir seuls conservé dans leurs veines le sang troyen ; puis étendant la main : « L'autre , ajoutait-il , sadres- « sait à l'univers, m
On n'imagine pas combien cette
( >93 ) idée de mettre ainsi Rome en parallèle avec le monde entier exalte l'âme de ce peuple , toujours prêt à rappeler son ancienne puissance , pour oublier et faire oublier, s'il se peut , aux étrangers sa faiblesse présente.
Clémentina était émue jusqu'aux, larmes. Il y avait dans tout cet ensemble quelque chose de si grand , de si extraordinaire et de si touchant , que des êtres moins sensibles qu'elle ne pouvaient résister à l'émotion générale. On vit alors, et ce fait n'a rien qui doive surprendre, on vit pieu* rer des hommes qui avaient le malheur de ne pas croire en Dieu.
Toute la société partageait l'émotion de la belle Clémentinao Son
( «99 ) époux la voyant si susceptible de sentimens tendres et généreux, éprouvait plus que jamais combien elle était digne de son amour. André ino la contemplait en silence avec un intérêt exempt de tout sentiment illégitime ; mais hélas ! il est trop vrai que pour les cœurs corrompus , tout est nue nouvelle source de corruption!
Clémentina, plus belle alors que jamais , n'inspira qu'une jalousie encore plus profonde à la signora Baldini. Cette femme malheureuse et coupable ne sentit , comme son complice Negretti , qu'un désir plus ardent qu'auparavant , de voir triompher des flammes adultères.
Andreïno , peu capable d'éprouver
longtemps des émotions pro/ôndes et qui , comme il le répétait souvent , voyait dans la gaîté le meilleur des médecins et des remèdes calma bientôt par une remarque la sensibilité des uns et les passions violentes des autres. <c Nous venons , dit-il , d'avoir sous les yeux un spectacle admirable ; mais j'ai toujours regretté qu'on y joignît une scène qui , selon moi , le dépare.
« De quelle scène voulez-vous parler?» lui demanda Clémentina surprise.
« De celle que vous allez avoir sous les yeux , Signora, si vous voulez bien les tourner de nouveau vers la colonnade, »
En effet , peu de temps après que le Souverain-Pontife et son cortège se furent retirés du balcon , quelques ecclésiastiques y parurent, et jetèrent une grande quantité de petits papiers à plusieurs centaines d'hommes qui s'étaient hâtés de se rapprocher de L'église.
fi Ces papiers, continua Andreïno, sont des indulgences. Je n'ai garde de révoquer en doute leur efficacité , ni d'accuser ceux qui les distribuent d'une libéralité trop grande ; mais examinez un peu cette étrange distribution. Remarquez - vous comme on se heurte, comme on se pousse , comme on se frappe. Détournez les yeux, voici un des combattans qui
se retire l'œil crevé et le visage sanglant : ce qu'il y a pour lui de plus triste , c'est qu'il n'a pu obtenir une de ces amulettes toutes puissantes qui effacent les péchés passés , présens et mèmefulurs.
« A ce moyen, dit Sant-Elmo qui regardait d'un œil de pitié cette lutte grotesque , mais dangereuse , ceux quiblessent même mortellement leurs antagonistes dans ces combats si animés , si indécens , seront absous , s'ils parviennent à saisir un des papiers, v
« Sans nul doute, reprit Andreïno.
Du reste , je n'ai jamais pu comprendre le motif de cette distribution si étrange dans sa forme et si intempestive. Peut-être a-t-on voulu consoler
( 263 ) les incrédules de l'effet prodigieux
que produit toujours l'imposante cérémonie qui la précède. »
Sant-Elmo s'était aperçu que cette scène affectait péniblemeut son épouse. « Ces dames , dit- il , me paraissent maintenant empressées de se retirer. Voulez-vous que nous allions rejoindre les voitures? »
On y consentit avec plaisir, et on se rendit chez le père de Sisto Negretti. Clémentinane voulait pas tarder plus lony-temps à Taller voir.
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