CHAPITRE XIII
La maladie du vieillard n'avait pas empêché son fils de le quitter le matin ; car il allait s'informer de celle qui absorbait toutes ses pensées. Il eut lieu de se reprocher sa négligence. Son père se trouvait beaucoup plus mal , et son état donnait même de graves inquiétudes.
Le médecin ne le laissa point ignorer ; toutefois on fut introduit dans la chambre du malade. Le vieux Negretti n'avait guère été sensible qu'au désir d'amasser de l'argent ; cependant Clémentina et son époux lui té-
moignèrent un intérêt si vrai qu'il éprouva une sorte d'attendrissement, surtout lorsqu'en lui-même il compara la conduite affectueuse d'un homme qui ne lui devait rien , d'une ancienne pupille à laquelle il avait donné fort peu de soins , avec l'insensibilité de son fds.
A la prière du vieillard, on dina dans sa maison , dont il chargea son fils de faire les honneurs. On revint près de son lit , et on ne le quitta qu'assez tard dans la soirée.
Pendant plusieurs jours , Sant- Elmo et son épouse se firent un devoir de lui rendre visite matin et soir. Mais les soins les plus assidus ne peuvent ranimer une constitution près
de se dissoudre ; Clémentina parvint seulement à rendre moins douloureux les derniers momens de son tuteur.
« Vous êtes trop bonne , lui dit- il un soir. Toutes vos attentions , ma chère fdle, permettez» moi de vous donner ce nom, produisent à la fois sur moi l'effet le plus doux et le plus pénible. Vous m'apprenez combien il est délicieux d'être aimé. Ce plaisir, hélas! que je goûte aux portes de la mort , je l'avais bien peu éprouvé pendant ma vie. »
La remarque était un peu forte , attendu la présence de son fils. Aussi celui-ci s'en trouva-t-il cruellement offensé. Si son père lui eût fait ce reproche en particulier, il n'en aurait
( 207 ) tenu aucun compte ; mais comment pouvait -il maintenant persuader à Clémeutina qu'il était souverainement malheureux par excès de sensibilité ; et qu'elle avait fait sur son cœur une impression ineffaçable ! Il se plaignit à son père, mais en se contraignant et avec autant de douceur qu'il le put, de ce qu'il paraissait méconnaître sa respectueuse tendresse. Il mit tant d'art dans ses pathétiques complaintes , qu'il obligea le moribond à lui faire presque des excuses, et que Clémenlina elle-même parla en sa faveur. Ce dernier point était pour lui le seul important ; et il se félicita d'un incident qui lui avait valu une telle faveur.
Cependant le signor Negretti se vit bientôt forcé de recourir aux dernièresconsolatio ns que l'Eglise offre aux mourans. Peu d'heures après il cessa de vivre.
Sisto Negretti , devenu possesseur d'une fortune considérable, n'éprouva pas des regrets bien amers ; mais il sentit la nécessité de paraître inconsolable aux yeux de Clémentina.
Ce qui l'affligeait le plus , c'était l'obligation où il était de donner, par décence et par égards pour l'opinion publique , un certain temps à la retraite. Il craignit que sa place de cavalier servant , dont jusqu'alors il n'avait pu profiter , ne fût donnée à quelque autre pendant son absence
forcée; cependant il se rassurait, en songeant àl'éloignement de Cléinentina pour cet usage , et à la certitude que les soins d'André ino , son second Cigisbé , lui seraient plus que suffisais.
Il résolut au reste d'avoir avec elle une explication. Il la trouva pénétrée d'une affliction réelle, et dut long -temps ne paraître occupé que de la perte qu'il venait de faire. A la fin, il la conjura de le rassurer sur une inquiétude qui, disait-il , augmentait encore sa douleur; et il lui apprit qu'il craignait d'être remplacé près d'elle pendant son absence.
« J'ose dire, Signor, répondit-elle, que vous me connaissez mal , si vous i . 1 8