CHAPITRE III
Sant-Elmo , sûr du cœur de son amante, insistait près d'elle et du signor Negreïti, pour que leur union se fit avant l'été. Le tuteur prétendit avoir à régler des comptes qui ne pourraient être terminés avant l'automne 5 et, dans le dessein d'inspirer aux amans quelque patience , il proposa une partie de plaisir à la campagne.
Tout sur ce sol classique offre de grands et intéressans souvenirs. On ne quitte la Rome moderne que pour errer au milieu d'imposans débris ,
( 55) de palais champêtres, d'aqueducs > de villas * qui jadis entouraient jusqu'à des distances considérables la cité des maîtres du monde. Sant- Elmo et Clémentina furent ravis de pouvoir jouir d'une suite de tableaux qui charment les yeux , frappent l'imagination et rappellent des souvenirs de toute espèce. On résolut donc de partir et de commencer par
* On devrait dire comme les Latins •vïllce , ou ville avec les Italiens; mais puisque nous avons adopté ce mot qui n'a point d'équivalent dans notre langue , celui de maison de campagne ne donnant pas une idée assez précise de ce qu'il désigne , il peut être permis de le franciser au pluriel par l'addition de Vs*
(36) visiter cet ancien Tibur, ce Tivoli fameux par ses cascades , par son temple de la Sybille , et surtout par l'immortelle mémoire d'Horace.
Sant-Elmo exigea du signor Negretti , comme un dédommagement des retards qu'il lui faisait encore éprouver , que son amante , sa fiancée lui fût du moins confiée pendant la route. Il fit ses dispositions pour que le char découvert dans lequel il la conduirait ne pût contenir que deux places. Le jeune Negretti et Agatha eurent peine à dissimuler leur mécontentement. Sans paraître s'en apercevoir , Andreïno s'écria d'un ton emphatique , lorsqu'on se mit en route :
(57 ) rt Partez, voyageurs aventureux, parcourez la carrière de l'amour qui vous est encore ouverte. Bientôt l'hymen vous rendra l'un et l'autre à la société que vous fuyez. O sage Italie ! que tes enfans ont bien eu raison d'adopter l'usage qui sépare les époux, pendant tout le cours des journées , dès qu'ils sont unis par d'indissolubles nœuds ! O douces lois du cigisbéisme ! que vous contribuez puissamment à étendre les liens sociaux! »
Il était alors dans la même voiture qu'Agatha et les deux N egretti.
Tout à coup il s'interrompit en disant : « Pardon , j'improvise sans m'en apercevoir ; mais une si belle matière m'échauiïait ; et si je n'y
C 38) avais pris garde , j'allais composer une ode à la gloire des cavaliers servans et des législateurs qui les ont établis.
— Peut-être , dit Agatha , votre enthousiasme n'était-il pas tout-àfait désintéresse. Quand l'hymen obligera enfin le signor Sant-Elmo de confier quelquefois ma belle et jeune amie à la société, vous vous mettrez sans doute sur les rangs pour être un de ses serviteurs.
— En doute riez- vous , charmante Signora , reprit Andreïno ? Le refus le plus positif pourrait seul rn'empêcher de lui offrir mes humbles hommages. »
Pendant cette conversation , fri-
( 39) voie et inoffensive de la part d'Andrcïuo, mais qui entretenait Agatha et le jeune Negretti dans leurs idées favorites , les objets intéressans de leurs machinations secrètes parcouraient avec rapidité la campagne rase et découverte à travers laquelle on se dirige de Rome sur Tivoli.
On avait voulu éviter la grande chaleur en marchant de nuit. La lune éclairait tous les objets de sa douce et mélancolique lumière. Cet astre des amans permettait à Sant- Elmô de contempler la ligure charmante de sa bien-aimée. Tous deux élevaient leurs regards vers le ciel , et les reportaient ensuite l'un vers l'autre , ils s« serraient la main ;
puis répétant à demi- voix ce mot que , dans leur situation l'on prononce de si bonne foi , ils se disaient , les yeux humides de plaisir : a Toujours! toujours! »
« Oui toujours et bientôt ! reprit avec feu Sant - Elmo. Clémentina , chère Clémentina, les esprits immortels qui entourent le trône de Dieu, ont-ils donc une félicité supérieure à celle qui va devenir la mienne !
— Dis la nôtre, répondit-elle, en rougissant et en baissant ses beaux yeux. » Ces mots augmentèrent les transports de son amant ; et ils s'apercevaient à peine de la route qu'ils parcouraient. Mais Sant - Elmo lit vivement l'observation qu'en le tu-
tuyant ainsi pour la première fois, son amie venait de lui donner le droit d'employer aussi ce doux langage. Un sourire lui annonça le consentement qu'elle lui accordait.
Ils arrivèrent ainsi aux pieds de la colline , près de laquelle s'élève le tombeau de la famille Plautia»
Jamais deux amans ne verront sans une émotion profonde de semblables monumens. Clémentina jeta un regard affectueux sur cet édifice assez vaste dont la lune éclairait alors la plus grande partie. Saut- Elmo la comprit , car pour deux cœurs bien unis , les paroles sont presque toujours superflues. « Oui, lui dit - il , sans doute dans cette
famille il y eut une ou plusieurs femmes qui méritèrent d'être aimées , et trouvèrent des amans dignes d'elles ; mais jamais , non jamais il ne put j avoir une Clémentina î »
Ils montèrent lentement , et bientôt toute la société se logea près du temple de la Sybille , non loin de la grande cascade de TAnio , qui par son bruit continu interrompait Seule alors le silence universel.
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