‹ ClémentinaChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I/amour et la jalousie sont également peu disposés à se livrer au sommeil. Dès l'aurore , on se réunit et on résolut de faire une promenade du matin. La signora Baldini déclara d'un ton moitié plaisant , moitié sérieux , quelle choisissait Sant-Elmo pour son cavalier pendant toute la journée.

k Vous me prévenez , Signora, s'écria aussitôt Andreïno. J'allais lui ménager cet avantage , en lui enlevant son aimable compagne. Jeunes gens, ajouta-t-il, on doit vraiment

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tous défendre les tête-à-têtes prolongés. Songez donc que les plaisirs qu'ils vous procurent sont de véritables larcins faits au mariage qui va vous unir. »

Il fallut bien que cet arrangement fut accepté de ceux qu'il contrariait»

Le jeune Negretti en profita pour se placer aussi près de Clémentina \ car quand elle donnait le bras à. Sant - Elmo , il ne pouvait jamais prendre sur lui de se joindre à eux; leur bonne harmonie était pour lui un véritable supplice.

On descendit dans le bassin où le fleuve, après sa première chute, est renfermé. C'est là qu'il court en mugissant à travers des roches glissantes

et couvertes de mousse , pour se précipiter dans une vaste caverne.

Quand on fut parvenu avec précaution sur un amas de pierres voisin du gouffre , le spectacle de cesflots, qui s'engloutissaient par un mouvement perpétuel , produisit sur les esprits une sorte de recueillement qu'il ne manque jamais d'inspirer. On admira la beauté et la variété de ce paysage circonscrit , et l'aspect pittoresque du petit temple qui , suspendu sur un des flancs de la montagne , se détachait sur un ciel du plus brillant azur. Le signor Negretti rappella l'observation remarquable et souvent faite ,.

que jamais aucun corps animé ou

inanimé , jeté ou tombé dans le gouffre , n'avait reparu du côté où l'eau , ressortant par plusieurs ouvertures , forme sur le revers de la montagne ce que l'on nomme les Cascatelles.

En causant ainsi , autant que le fracas de la double chute d'eau pouvait le permettre , chacun éprouvait des sentimens divers, La position des pierres sur lesquelles on se trouvait, exigeait que l'on s'isolât , pour s'occuper, avant tout, de poser ses pieds sur un terrain solide Clémentina , plus avancée de deux ou trois pas que le reste de la société , à l'exception de son amant qui veillait sur elle , vint à réfléchir

(47) sur la remarque de son tuteur* «Ainsi, se dit-elle intérieurement, si Sant-Elmo et moi nous étions précipités par quelque accident ou quelque acte de fureur dans ce gouffre , nous y trouverions un tombeau mystérieux, et il ne resterait bientôt plus de nous qu'un faible souvenir. ■» Cette idée l'attendrit :

par un mouvement involontaire , l'idée d'être précipitée avec son amant lui fit porter en avant ses bras et une partie de son corps. Elle perdit l'équilibre ; et se sentant tomber de sept à huit pieds de haut, elle poussa un cri d'effroi.

Sant-Elmo lavait déjà vue. Lui crier «ne crains rien! » etsepréci-

(48 ) piter aussitôt lui-même après elle fut l'affaire d'une seconde. Il tomba sur des rocs inégalement épars , et couverts des flots écumans, précisément à l'entrée du gouffre. Clémentina , rendue insensible par la terreur »

n'était point restée debout comme lui , et la violence de l'eau allait l'entraîner , lorsque Sant-Elmo la saisit dans ses bras avec une force plus qu'humaine. Alors, se dirigeant de côté pour arriver sur un terrain où l'eau ne pût parvenir , il fit cinq ou six pas sur les roches , en se meurtrissant les jambes , mais sans abandonner son précieux fardeau.

Dans l'instant où Àgatha l'avait vu s'élancer, elle était tombée évanouie;

.0 ) mais An<iivin<> et les deux Negretti 5c bâtèrent d'aller au-devant de Sant-Elmo, el de lui procurer quelque secours. Il ne voulu! cependant pas leur abandonner Qémeaina toujours évanouie, et ne s'anrêta « j i u* quand il ]>ui la déposer dans un lieu Mii; Hors il s'occupa de la rappeler à elle.

I .< \s soins des quatre liommcs 5ç partagèrent entre les deux dames* La signora Baldiai recouvra connaissance la première* l'Ile porta aussitôt ses regards autour d'elle, et quand elle aperçut Sant-Elmo, elle éprouva une vive satisfaction; mais elle remarqua aussi avec quel empressement il s'occupait de ra-

nimer son amante. Elle songea au dévouement dont il venait de donner une si forte preuve , et ne put s'empêcher de dire dune voix étouffée : « Grand Dieu , comme il l'aime! » Par bonheur pour elle, le jeune Negretti fut le seul qui l'entendit : il lui serra la main pour lui recommander le silence , et elle se tut aussitôt.

Clémentina, par les soins de son amant, revint enfin de son évanouissement, lorsque Sant-Elmo commençait à éprouver de très-vives alarmes.

Elle avait ressenti une si violente commotion, que, malgré les efforts les plus courageux, elle se trouva trop faible pour marcher. Andreïno

(5, ) ■monta aussitôt rapidement le sentier qui conduisait près de l'église. Il en revint avec quelques paysans, qui apportaient une espèce de chaise longue. Sant-Elmo y plaça son amie ; mais elle ne voulut pas permettre qu'il concourût à la porter. «. Tu dois être trop ému , pour ne pas avoir aussi besoin de repos, lui dit-elle, O le plus généreux des hommes ! borne-toi , je t'en conjure, à tenir cette main qui n'appartiendra jamais qu'à toi. »

CLémentina était frère de reconnaître ainsi publiquement qu'elle lui devait la vie, et se serait crue un monstre d'ingratitude, si elle ne l'eût pas déjà considéré comme celai à qui son sort était lié pour jamais.

Quand on fut arrivé dans l'hôtellerie , elle se mit au lit , et ne tarda pas à éprouver une fièvre alarmante. Plusieurs jours se passèrent sans que les inquiétudes de sa société diminuassent, quoique un médecin appelé de Rome , dès le jour même de la première attaque, déclarât que le temps calmerait la malade , et ferait disparaître ces suites inévitables d'une aussi violente émotion.

Sant-Elmo ne put lui-même jouir d'une bonne santé i tant qu'il craignit pour sa Clémentiua. L'indisposition de l'un et de l'autre produisit sur Agatlia et sur le jeune Nègre tti t des effets qu'ils ne purent se dissi-

(55) muler. Chacun d'eux reconnut en particulier qu'il était encore plus violemment épris qu'il ne l'avait cru jusqu'alors; et la certitude que le mariage devenait hors de doute, ne fit qire les affermir dans leurs projets de vengeance»

Il y avait cependant, entre leur manière de voir et de sentir , une nuance très-prononcée, qui tenait à la différence de leur sexe et de leur caractère. Comme elle influa sur toute leur manière d'agir, c'est ici qu'il convient de donner à cet égard quelques éclaircissemens.

Agatha, long-temps amie de celle qu'elle avait considérée le plus souvent comme une enfant très - ai -

( 54 ) mable, lui avait pardonné volontiers le développement de son éclatante beauté. Elle se trouvait elle-même assez bien partagée de la nature , sous ce rapport, pour n'être pas jalouse ; mais sa passion pour Sant- Elmo absorba toute autre idée. Elle voulait le subjuguer , moins pour affliger Clémentina, que pour obtenir les hommages de celui auquel son cœur ne préférait personne. Elle eût mieux aimé, en un mot, n'être que la maîtresse de Sant-Elmo , que d'accueillir , de la part de tout autre, les propositions de mariage les plus avantageuses. Au reste , elle sentait combien il lui serait difficile de le rendre infidèle à celle

(55) qu'il adorait ; mais lorsqu'il serait devenu son cavalier servant, elle comptait sur l'intimité qui s'établirait nécessairement entr'eux , et sur les preuves de tendresse qu'elle pourrait lui donner indirectement. Sans avoir cessé jusqu'alors de tenir une conduite irréprochable, une voix secrète l'avertissait qu'une belle femme dont on n'a encore rien obtenu, peut lutter avec une sorte d'avantage contre une épouse , dans une foule de circonstances. Or , son miroir et de fréquens hommages rendus à ses charmes, lui disaient qu'elle pourrait disputer un jour à Clémentina le cœur de son mari , si maintenant elle était forcée

(56) de lui abandonner celui de sort amant»

Tandis que l'excès de sa tendresse l'aveuglait au point de se faire illusion sur les suites fâcheuses d'une liaison adultérine, le jeune Negretti,.

de meilleure foi avec lui-même 7 savait mieux qu'elle distinguer le but où tendaient ses secrets désirs. Moins capable qu'Agatha d'être dominé par la jalousie , il n'aurait pas médité le malheur de Sant-Elmo; mais il éprouvait pour Clémentina un penchant irrésistible. Accoutumé à d'assez faciles succès, il ne s'était jamais senti arrêté par des considérations morales. Son amour était à

la vérité plus dans sa tête que dans

(57) son cœur ; mais il n'en était pas moins ardent. En un mot , pour n'être dans le fond qu'un libertin , alors entraîné par un penchant qu'il ne voulait pas combattre , il n'en était que plus dangereux pour la vertu de Clémentina; car nul moyen de triompher d'elle ne lui paraissait devoir être rejeté.

Puisque l'on a prononcé ce mot de libertin, qui seul pouvait bien désigner cet homme dangereux par sa constante habitude de céder à toutes ses passions, il faut indiquer aussi un de ces traits de caractère qui, pour montrer l'espèce humaine sous un rapport très-blamable, n'en sont pas moins dans la nature. Sans

(58) cesserde désirer ardemment Clémentina, Negretti n'était pas à s'apercevoir qu'Agatha possédait aussi des charmes très-séduisans : il ressentit donc une véritable joie quand it reçut ses confidences. Quoiqu'il n'eût à son égard aucun plan fixe , il éprouvait autant de plaisir que de vanité d'une association qui lui donnait droit à sa confiance , et lui permettait de prendre sur elle une sorte d'ascendant. Son imagination corrompue, mais très - active , lui disait que r dans c«s intrigues entremêlées, il était impossible qu'il n'eût pas quelques aventures singulières et flatteuses.

Tels étaient les deux êtres qui

(59) attendaient l'époque d'un mariage auquel ils ne pouvaient mettre obstacle, pour attaquer deux cœurs sans défiance , et forts seulement de leur tendresse mutuelle. C'est maintenant surtout qu'il ne faudra pas perdre de vue l'influence des mœurs publiques.

Malgré les intarissables plaisanteries que l'on fait sur les mariages contractés en France ; et quoiqu'il faille bien avouer, sous peine d'hypocrisie, que ce nœud n'y est pas toujours considéré sous un aspect assez grave, il est certain que la vie sociale n'eût pas exposé parmi nous Sant-Elmo et Clémentina, autant qu'ils devaient Pétre en Italie. On peut en dire autant de l'Angleterre et des pays du

(6o) Nord. Là, comme dans tout le reste de l'Europe, les époux se dispensent souvent de paraître unis par des liens rigoureux. Ils rendent leurs chaînes le plus légères qu'il leur est possible; mais aucun usage, devenu loi impérieuse , ne leur défend de se montrer ensemble en public. Là, ce qui est bien plus fort, il ne leur est pas ordonné, comme en Italie, de se choisir d'autres liaisons qui , à la rigueur , peuvent être innocentes , mais qui favorisent les tentatives de l'esprit de galanterie et de séduction; qui font naître de la seule habitude d être ensemble une foule de dangers ; qui enfin , si sur deux personnes de sexe différent, une seulement vient à

(G. ) éprouver pour l'autre uneptsmo m -

ritable, »* ^ j>< »^'- n I rcllc-ri à des attaques auxquelles il lui est presque impossible «le ne pas succomber.

« L'amour ne dispense d'aimer à son tour aucune personne aimée * , »

a dit un grand poète , né dans cette même Italie, ou le Cigisbéisme a très-certainement produit de grands scandales, lors même qu'il n'a pas fait naître d'irréparables malheurs.

* C'est le vrai sens de ce vers du Daute dans sou admirable épisode de Françoise

d'Arimiui.

Amorclie à nulle amalo aunar penlona.

Il le lui fait prononcer pour s'excuser d'avoir partage la passion du frère de son mari.

Attendons-nous donc , d'après ces considérations et ce que l'on sait déjà du caractère de deux de nos personnages , à voir la tendresse de deux époux vertueux éprouver les attaques les plus dangereuses.

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