‹ Clémentine et FéliseChapitre 4 sur 13 · I ÉLISE · texte numérisé non relu

I ÉLISE

Après avoir attendu un moment l'effet de ces paroles, elle ajouta d'un air de décision affectueuse : — Allons, mon enfant, suivez-moi.

La pauvre désolée fit un pas en arrière en détournant la tête.

— Obéissez, ma tille, reprit la mère Madeleine avec un accent sévère et triste ; si je ne pouvais vous persuader, il faudrait me résoudre à vous contraindre.

Félise demeura immobile et ne répondit pas. Alors la supérieure ayant appelé deux sœurs converses, leur ordonna de la conduire dans une cellule voisine de

la sienne, et de ne pas la perdre de vue un seul moment.

Lorsque le père Boinet apprit ce qui s'était passé, il dit après réflexion à la mère Madeleine:

— Ceci est grave ma révérende mère ; cette entant ne peut pas sortir d'ici comme mademoiselle de Chameroy ; quelle que soit sa vocation, il faut qu'elle soit religieuse.

— Oh ! mon père, que dites-vous? interrompit la supérieure. Je vous ai entendu souvent détester les vocations forcées et déplorer l'opiniâtreté des parents qui obligent leurs filles à entrer en religion.

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— Il est vrai, répondit-il vivement; mais, croyez-moi sans que je m'explique davantage, la place de cette enfant n'est pas dans le monde, et la charité vous commande d'user de tous les moyens pour la garder ici et pour la décider à prendre le voile.

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La cellule où l'on avait conduit Félise était séparée du grand dortoir par les deux pièces qu'on appelait l'appartement de la supérieure. Cette chambrette, propre et bien éclairée, avait vue sur le jardin, et le soleil d'automne l'égayait tout

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le jour de ses tièdes rayons. Une sœur converse prenait soin de la jeune pensionnaire et lui tenait silencieusement compagnie. Chaque matin la mère Madeleine passait une heure auprès d'elle, chaque soir elle revenait encore; mais sa patience, son inépuisable charité son habileté à gagner les âmes échouaient contre cette douleur emportée et mêlée de résolutions extrêmes.

Félise était inaccessible à toutes les consolations. Parfois morne , abattue silencieuse, elle passait plusieurs heures assise dans le coin le plus obscur de la cellule , la tête penchée sur sa poitrine, dans l'attitude d'une sombre rêverie D'autres fois elle avait des paroxismes de dé-

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sespoir dont la violence épuisait ses forces morales, et auxquels succédait une sorte d'anéantissement.

Un jour, la supérieure lui amena une de ses compagnes, et, se retirant presque aussitôt, elle les laissa ensemble.

Alors la jeune pensionnaire s'assi t à côté de Félise, qui ne lui avait rien dit encore, et l'embrassant les larmes aux yeux, elle s'écria :

— Oh ! ma bonne amie, dans quelle affliction nous sommes toutes ! Notre rér vérende mère a demandé que l'on fît des prières pour toi, et tous les jours, après la messe, la communauté fait une neuvaine a ton intention. Il est certain que

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tu en éprouveras de grandes eonsolaiions, et que, dès qu'elle sera finie, tu reviendras parmi nous...

Félise garda le silence, et fit seulement avec la tête un geste négatif.

—Nous nous jetterons aux pieds de notre mère, reprit la jeune pensionnaire, nous intercéderons pour toi. Quand tu seras pardonnée, nous viendrons te chercher, et, comme dit la mère Perpétue, nous te ramènerons en triomphe au bercail.

Ces marques naïves d'intérêt et d'amitié ne produisirent pas plus d'effet sur Félise que les admonestations de la mère Madeleine ; elle retira sa main des mains de sa jeune amie, et lui répondit d'un ton

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bref: — Non, il faut me laisser seule ici je m'y trouve mieux que parmi vous.

— Seigneur! mon Dieu ! tu ne nous aimes donc plus?

— Je ne sais pas... Je n'ai plus qu'une pensée, à présent, je ne sens plus qu'une seule chose : c'est que ma tante Geneviève est morte,... que je ne la reverrai jamais, jamais... Je voudrais mourir aussi... Je l'aimais tant!...

Elle fondit en larmes à ces mots, et, se couvrant le visage avec le pan de son tablier, comme pour ne plus apercevoir la clarté du jour, elle fit signe à la jeune pensionnaire de s'éloigner. Celle-ci s'en allait toute contristée faire part à ses

compagnes des sentiments où elle avait trouvé Félise ; mais la supérieure qu'elle rencontra sur son chemin , ayant écouté le récit de ce qui venait de se passer, lui dit gravement :

— C'est bien ma chère fille : vous avez parlé comme vous le deviez à cette pauvre enfant. A présent, la charité vous ordonne de taire les réponses que le malin espritlui ainspirées. Lorsqu'on vous interrogera à ce sujet, vous répondrez simplement qu'elle a écouté vos discours sans rompre le silence : ceci n'est pas un mensonge, c'est une restriction permise, et que vous pouvez faire en conscience

Le lendemain, la mère Madeleine dit à son directeur :

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— J'ai fidèlement suivi vos instructions, mon révérend père, mais jusqu'ici j'ai agi sans succès. Malgré votre pénétration et vos lumières, vous n'avez pas tout-à-fait apprécié peut-être le caractère de cette enfant; avec son étourderie, son insouciance habituelle , il y a en elle un fonds d'opiniâtreté bien rare à son âge. Quoiqu'elle eût pour la pauvre sœur Geneviève une affection singulière, son cœur n'est guère capable d'attachement; elle n'aime plus personne ici maintenant, et n'obéit qu'à l'autorité, à la force. C'est une sensible affliction pour moi de ne pouvoir remédier à ses dispositions, et je la quitte toujours pénétrée de douleur.

— Ainsi, ma révérende mère, dit le père

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Boinet, vous n'avez pas remarqué le moindre changement, le moindre progrès ?

— Pas le moindre ; sa situation est touj ours la même ; mes exhortations l'importunent, les soins que lui donne la sœur Ursule l'aigrissent, elle se consume dans un mortel abattement; si nous la gardons encore quelque temps ainsi, elle succombera.

— Vous désespérez de cette âme, ma révérende mère, dit le directeur avec l'accent d'un léger reproche ; vous êtes près d'abandonner votre tâche... Le bon pasteur ne laissait pas ainsi sa brebis égarée à moitié chemin. Il y a plus d'un moyen de la ramener, et nous allons aviser à prendre le meilleur.

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Il réfléchit un moment et reprit : — Il faut que cette enfant quitte pour un temps le couvent.

— Elle est orpheline ; en quelles mains la remettre avec sécurité, Seigneur Dieu !

— Vous rappelez-vous , ma révérende mère, qu'elle fut amenée ici par une dame il y aura neuf ans le dernier jour de cette année. C'était sa proche parente, la propre sœur de sa mère, qui venait de bien loin pour la donner aux Annonciades. Depuis lors, cette personne a envoyé de temps en temps quelqu'un à la grille pour s'informer de la sœur Geneviève et se recommander à ses prières. Elle demeure près d'ici, et elle ne refusera pas de recevoir sa nièce dans sa maison.

— Mais, mon révérend père, observa la supérieure, c'est, contre votre première décision, rendre Félise au monde...

— Si ce que l'on m'a rapporté est vrai, c'est l'envoyer au contraire dans un si triste séjour que bientôt elle demandera d'elle-même à revenir ici. Qu'elle ignore jusqu'au dernier moment notre dessein : je vais m'en occuper sur l'heure, et tâcher de mener la chose promptement.

— Que le ciel bénisse vos efforts et vos intentions , s'écria la digne supérieure avec reconnaissance; il est certain, mon révérend père, que Dieu vous inspire toujours ce qui doit tourner à sa gloire, ainsi qu'au repos et à la prospérité de cette maison.

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Le surlendemain, après vêpres, le père Boinet fit demander la supérieure au petit parloir.

- Le ciel aidant, j'ai conduit à bien cette affaire, lui dit-il : la personne chez laquelle je me suis présenté a été sensiblement touchée en apprenant la mort de notre pauvre sœur Geneviève ; mais elle se refusait à recevoir sa nièce. Il a fallu long-temps pour vaincre sa résolution.

Maintenant, ma révérende mère, faites appeler ici votre enfant rebelle.

Félise entra dans le parloir avec un visage indifférent et morne ; elle s'attendait peut-être à une rigoureuse admonestation, et il était évident qu'elle était prête à la recevoir dans un silence passif; mais, au

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lieu de la regarder d'un oeil sévère* le père Boinet lui dit avec bénignité :

— Vous avez manifesté, mademoiselle, le désir de quitter cette maison ; persistez-vous dans cette résolution?

— Oui, mon révérend père, balbutia Félise, troublée par cette question inattendue.

— En ce cas, reprit le père Boinet du même ton* vous allez en sortir dès aujourd'hui : votre tante* mademoiselle Philippine de Saulieu vous recevra chez elle.

fef Ma tante Philippine ! répéta Félise avec une vague frayeur* car ce nom lui avait rappelé tout à coup les tristes impressions de son enfance*

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— On va vous conduire dans sa maison, ma chère fille, dit alors la mère Madeleine; lasse le ciel que vous trouviez auprès d'elle les consolations qui vous manquent ici !... Aimez-la, honorez-la, vivez dans la crainte de Dieu, et souvenez-vous que le couvent des Annonciades est toujours ouvert à celles qui, désabusées du monde, veulent y revenir pour le reste de leur vie.

Félise hésita un moment; d'un côté elle voyait la sombre et imposante figure de sa tante accompagnée de sa vieille Suzanne, de l'autre ces lieux vides et désolés où avait vécu la sœur Geneviève, et d'où elle était sortie pour toujours. Le sentiment de celte perte cruelle l'emporta ;

elle fît instinctivement un pas vers la porte, et dit d'une voix étouffée, en se couvrant la figure de son mouchoir :

— Je suis prête !...

11 y avait, à cinquante pas du couvent des Annonciades, une assez grande maison dont la façade était masquée par un mur sans fenêtres , et percé seulement d'une porte cochère. La cour qui séparait cet édifice de la rue était plantée de tilleuls que la serpe de l'émondeur n'avait pas

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touchés depuis plusieurs années, et dont les branches touffues formaient un sombre couvert. Au-delà s'ouvrait un vestibule auquel le voisinage des arbres ôtait le peu de clarté qu'aurait pu y jeter une fenêtre grillée avec des barreaux de fer.

Un large escalier à rampe de pierre occupait l'un des côtés ; mais, au seul aspect des marches, couvertes d'une couche de poussière que le balai n'avait jamais soulevée , on comprenait que les étages supérieurs n'étaient pas habités. Après le vestibule, il y avait une antichambre si vaste que toute la domesticité d'un grand d'Espagne y aurait tenu à l'aise, et où l'on ne voyait pas clair même en plein midi.

Félise arriva dans cette maison silencieuse et sombre, conduite par Suzanne, qui était allée la recevoir à la porte de clôture. La chagrine suivante avait toujours le même air rogue, les mêmes inflexions de voix cassantes, la même tournure de vieille fille soucieuse et desséchée. En ce moment elle semblait sourdement irritée et marmottait des exclamations sans suite entremêlées de soupirs et de gestes saccadés. Félise marchait sur ses pas, presque tremblante et n'osant lui adresser la parole.

Elle trouva dans l'antichambre le vieux Balin , lequel était vêtu de noir comme autrefois, muet, raide, et tout d'une pièce dans sa jaquette. Apres avoir reconnu Fé-

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lise d'un regard oblique, il lui ouvrit la porte d'une seconde pièce qui faisait suite à l'antichambre et se rangea pour la laisser passer.

Quoiqu'elle ne fût naturellement ni timide ni craintive, elle entra le cœur palpitant dans cette vaste pièce à peine éclairée parles derniers rayons du jour, et au fond de laquelle elle distinguait vaguement une personne debout et immobile.

Au lieu d'avancer, elle s'arrêta, interdite et sans lever les yeux ; puis, faisant un effort, elle balbutia :

— Ma tante, vous ne me reconnaissez plus, peut-être...

— Si fait! je vous reconnais, Félise, ré-

pondit mademoiselle Philippine de Saulieu, après avoir jeté sur elle un seul regard, et en se détournant avec un tressaillement qui trahissait le sentiment involontaire de répulsion et de douleur dont son âme était saisie ; mais, dominant presque aussitôt cette impression, elle ajouta :

— Vous étiez donc bien mal au couvent, que vous avez voulu en sortir?

— Oui, depuis que j'ai perdu ma bonne tante Geneviève , répondit-elle en pleurant. Tant qu'elle a vécu, je n'ai jamais songé à m'en aller du couvent. Est-ce que j'aurais pu la quitter! Je l'aimais tant! J'étais venue auprès d'elle toute petite, et je ne connaissais pas d'autre famille, car

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je ne vous voyais jamais, ma tante, et je vous avais presque oubliée.

A ces mots, elle leva les yeux pour reconnaître la noble et belle figure qui était vaguement restée dans son souvenir ; mais il lui sembla quelle ne revoyait pas la même personne : ces beaux cheveux blonds qui s'allongeaient jadis en spirales dorées avaient entièrement blanchi , et leurs mèches argentées encadraient un front sillonné de rides ; ces traits délicats étaient hâves et flétris ; une vieillesse prématurée avait courbé cette taille de reine. Mademoiselle de Saulieu gardait encore le deuil rigoureux qu'elle portait en arrivant à Paris; sa robe de raz de Saint-Maur traînait par derrière comme un manteau de

veuve, et sa coiffe de crêpe noir était attachée avec des épingles d'acier bronzé.

Félise la considéra un moment avec un étonnement plein de tristesse, et, frappée de son lugubre costume autant que de sa figure, elle lui dit avec un soupir : — Vous avez pris le grand deuil pour la mort de ma tante Geneviève?

— Je porte le deuil depuis dix ans, et je le garderai toute ma vie, répondit mademoiselle de Saulieu.

Suzanne était entrée dans le salon en même temps que Félise, et elle paraissait observer avec inquiétude l'effet que produirait sur sa maîtresse cette première entrevue. Apparemment elle comprit que

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mademoiselle de Saulieu était déjà remise de la pénible impression que lui avait causée l'aspect de sa nièce, car elle se rapprocha de Félise et lui dit d'un ton radouci :

— Avec la permission de mademoiselle, ne voulez-vous point passer dans votre chambre? *

— Comme il vous plaira, Suzanne, répondit-elle, intérieurement satisfaite d'échapper à l'embarras de ce premier entretien, que sa tante soutenait d'une façon si laconique.

Quand elle eut fait la révérence et tourné le dos, mademoiselle de Saulieu la suivit du regard, et murmura avec un soupir

qui semblait sortir du fond de son cœur saignant et déchiré : — Mon Dieu ! quel sacrifice!...

Ensuite elle s'assit à sa place accoutumée, et, reprenant sa tapisserie, elle se mit à travailler machinalement.

L'appartement de mademoiselle de Saulieu, situé au rez-de-chaussée, se composai! de trois grandes pièces qui occupaient toute la façade intérieure , laquelle formait ensuite deux ailes en retour sur le jardin. Chacune de ces constructions, peu profondes, ne contenait qu'une chambre à chaque étage.

La chambre qui faisait suite à l'appartement de mademoiselle de Saulieu avait

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été arrangée à la hâte pour recevoir Félise. Ce séjour était loin d'offrir l'aspect riant et propret des cellules du couvent : les murs, revêtus de boiseries peintes en camaïeu, n'avaient point d'autre tapisserie. Chaque panneau formait un tableau représentant des personnages allégoriques, les Saisons, les Eléments, etc., lesquels faisaient une procession de figures blanches, sur un fond grisâtre, de l'effet le plus mélancolique. La cheminée, sous le chambranle de laquelle on pouvait se tenir debout, était décorée de pentes à double feston, et le lit à colonnes, placé sur une estrade, était d'une dimension capable d'étonner une petite personne accoutumée à l'étroite couchette garnie d'untendelet blanc où dormaient d'un sommeil si tran-

quille les pensionnaires de l' Annonciation.

Le jour baissait, et les hautes croisées qui donnaient sur le jardin ne jetaient plus qu'un faible crépuscule qui s'épaississait de moment en moment. Le vent d'automne sifflait à travers les portes et faisait frôler les rideaux contre la boiserie.

Félise s'assit toute transie sur un tabouret, et parcourut la chambre d'un regard attristé. Suzanne alluma deux bougies, ouvrit un de ces beaux meubles incrustés de nacre et d'écaillé qu'on appelait autrefois des cabinets et qui servaient à la fois de secrétaire et de commode ; puis elle se mit à ranger le modeste trousseau de la jeune pensionnaire. Parmi les robes et le linge soigneusement plies se trouvait le

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coffret que mademoiselle de Saulieu avait remis à la sœur Geneviève le jour même où Félise était entrée à l'Annonciation. Comme il avait été immédiatement déposé entre les mains de la supérieure et qu'il était resté depuis cette époque au fond d'une armoire de la sacristie, Félise n'en avait aucun souvenir. En ce moment même, elle ne s'aperçut pas du mouvement qu'avait fait Suzanne en le trouvant sous sa main.

La vieille suivante ne jeta qu'un regard sur ce riche écrin, et se hâta de le placer dans un tiroir à secret qu'elle referma sur-le-champ. Après tous ces arrangements, elle ouvrit les rideaux du lit, Fit la couverture, et dit à Félise qui, les mains

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croisées sous son tablier et la tête penchée, la suivait du regard, sans proférer une parole :

*— Maintenant, mademoiselle, je vais vous faire souper ; ensuite vous vous coucherez...

— Déjà! observa P élise ; au couvent l'on ne se couchait qu'à neuf heures. Je n'ai pas encore sommeil, et je vais faire compagnie à ma tante pendant la soirée, si elle le permet.

— Elle ne fait jamais la veillée, répondit Suzanne ; dès que la nuit est venue, mademoiselle se met au lit, et personne ne bouge plus dans la maison.

— Jésus ! que me dites-vous là ! Notre

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révérende mère supérieure disait toujours que, pour ne pas avoir de mauvais rêves, il fallait avant de s'endormir, égayer son esprit par la récréation et sanctifier son âme par l'oraison. Est-ce que ma tante ne se récrée pas un moment après souper?

— Elle ne soupe pas : tantôt je lui servirai dans son lit un biscuit et un verre d'eau; ce sera là tout son repas.

— Et elle fait aiusi collation toute l'année?

— Toute Tannée ; mais vous n'êtes pas obligée d'en faire autant. On va vous servir à souper.

— Je n'ai pas fairn, répondit tristement Félise.

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Pourtant, lorsqu'elle vit que Suzanne prenait un flambeau et se disposait à sortir, elle aima mieux la suivre que de rester seule jusqu'au lendemain dans cette chambre, dont l'aspect lui semblait si I riste.

La salle à manger où Suzanne la conduisit était vaste et sombre, comme toutes les autres pièces de l'appartement, et le soir la lueur des bougies ne rayonnait pas jusqu'au plafond, arrondi en coupole et peint à la fresque dans le goût italien. Au milieu de la salle, il y avait une grande table servie en vaisselle plate, et où l'on avait mis un seul couvert; la crédence placée en face était garnie de plats d'argent d'une dimension colossale, et qui reluisaient dans la pénombre comme des boucliers.

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Félise s'assit en considérant d'un œil étonné ce somptueux couvert et cette salle dont les lambris étaient éclairés pour ainsi dire par la profusion des pièces d'argenterie rangées sur des dressoirs. La pauvre enfant essaya de goûter à l'ambigu froid qu'on venait de lui servir, mais elle ne put prendre d'autre nourriture qu'un peu de fruit et une goutte de vin.

Pendant qu'elle faisait ce léger repas, Balin, la serviette au bras, se tenait derrière sa chaise pour changer son assiette et lui verser à boire. La figure de ce vieux serviteur se mêlait dans son esprit aux vagues souvenirs de sa première enfance, et elle se prit a penser au temps déjà éloigné où, après un long voyage^ elle était

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arrivée à la porte du couvent de l'Annonciation ; elle se rappela le moment où Balin l'avait prise dans le carrosse et portée sur le seuil, tandis que le lourd battant s'ouvrait sans bruit devant elle.

— Il y a bien des années que je ne vous avais vu, dit-elle en se retournant tout-àcoup , pourtant j'ai remis tout de suite votre figure ; mais vous, j'en suis certaine, vous ne m'auriez pas reconnue, si Suzanne ne m'eût annoncée ?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, repondit laconiquement Balin.

— Oh ! fit-elle d'un ton incrédule et en étendant la main à la hauteur de la table, je n'étais pas plus grande que cela quand

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vous m'avez laissée à la porte de l'Annonciation, et mon visage n'est plus le même que celui d'un enfant de cinq ans.

— Ce n'est pas sur le souvenir que j'avais gardé des traits de mademoiselle que je l'aurais reconnue, répondit Balin, c'est sur une ressemblance de famille.

— Est ce que je ressemble à ma pauvre mère ? demanda vivement Félise.

Balin soupira et fit un geste négatif.

— Alors ma figure vous rappelle celle de mon père, reprit Félise ; mon père, hélas ! je le vois comme dans un songe, je me rappelle confusément ses traits.

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— Vous vous trompez, ce n'est pas possible, murmura Balin.

Félise s'accouda sur la table, le regard

fixe, une main appuyée sur son front, et reprit lentement en s'interrompant par intervalles, comme quelqu'un qui cherche à ressaisir des choses confuses dans sa mémoire :

— Nous demeurions dans un château.

Il y avait une chambre tapissée de bleu et beaucoup de rosiers devant les fenêtres. C'était la chambre de ma mère, je crois... mais je ne me la rappelle point, ma pauvre mère... Le visage de mon père est au contraire tout présent à mes yeux. Il avait une belle figure, le front haut, le teint un peu pâle. Un jour, ce doit être la dernière

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fois que je Tai vu, il était tout habillé de noir, et apparemment ce costume lugubre me fit peur, car, lorsqu'il vint à moi pour m'embrasser, je me détournai en jetant des cris. Il n'était plus au château, alors ; il était dans un endroit que je ne me rappelle plus... Pourtant je vois, je vois encore...

Elle s'interrompit comme pour démêler des scènes, des tableaux dont les traits étaient épars dans sa mémoire ; puis elle reprit tout-à-coup en se retournant vers Balin :

— Mais vous étiez là alors ; je m'en souviens, c'est vous qui m'avez portée dans vos bras jusqu'à la chambre où était mon père... Ensuite vous m'avez ramenée à ma

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tante Philippine, et je n'ai fait que pleurer tout le long du chemin , je ne sais pas pourquoi. Vous voyez bien que je m'en souviens.

— Il est vrai ! répondit Balin, qui l'avait écoutée en pâlissant, et dont les lèvres tremblantes ne purent articuler que ce seul mot.

Mais Félise, préoccupée de ses propres pensées, ne s'aperçut point de son trouble* Après un long silence, il reprit :

— Souffrez que je vous donne un conseil. Ne répétez jamais à Suzanne ce que vou3 venez de me dire ; gardez-vous surtout d'en parler devant mademoiselle, et

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ne lui adressez jamais aucune question sur votre famille.

A ces mots, il prit un flambeau et marcha devant Félise, qui rentra tristement dans sa chambre. Suzanne se hâta de la mettre au lit, ensuite elle fit le tour de la chambre, regarda si tout était clos, et se retira en emportant les lumières.

Lorsque Félise se trouva seule sous ses rideaux, au milieu du silence et des ténèbres, elle se prit à penser et à se recueillir. Depuis qu'elle avait franchi la porte du couvent, un triste étonnement l'avait distraite de sa douleur;, mais lorsqu'elle eut perdu de vue cet intérieur si sombre, ces visages si mélancoliques, lorsqu'elle n'entendit plus raisonner à son oreille la

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voix aigre de Suzanne et le fausset enroué de Balin, elle songea de rechef à sa pauvre tante Geneviève et recommença à la pleurer amèrement. Longtemps elle inonda de ses larmes l'oreiller de toile de Hollande où reposait sa tête ; vers le matin, elle s'endormit enfin, ou plutôt elle s'assoupit, accablée de fatigue.

Le jour comme la nuit, un morne silence régnait dans l'hôtel habité par mademoiselle de Saulieu ; l'on n'y entendait aucun des bruits du dehors, car la façade intérieure était séparée de la rue par la cour et par le profond vestibule, dont les portes étaient toujours fermées.

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Lorsque Félise s'éveilla, elle reconnut qu'il faisait jour à un faible rayon qui traversait une fente des volets et tombait sur son oreiller. Elle se hâta de se lever ; en ce moment, une horloge voisine, celle du couvent peut-être, sonna neuf heures.

— Sainte Vierge ! ma tante Philippine va me gronder, et sa mauvaise Suzanne dira que je suis une paresseuse, se dit naïvement Félise ; à cette heure, toute la maison doit être levée depuis longtemps.

Elle prit à peine le temps de s'habiller, et, ouvrant sa porte avec une sorte de crainte, elle pénétra dans une salle qui séparait sa chambre de l'appartement de mademoiselle de Saulieu; les fenêtres étaient fermées. encore, et la plus pro-

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fonde tranquillité régnait dans la maison. Ce silence, ces demi-ténèbres, lui causèrent quelque frayeur; elle avança avec hésitation, et, apercevant à l'autre extrémité de la salle une porte entrebâillée à travers laquelle brillait un vif rayon de jour, elle se hasarda à la pousser tout-à-fait, et entra dans une vaste pièce qui s'ouvrait sur le jardin. C'était dans ce salon qu'elle avait été reçue la veille ; mais elle n'en avait remarqué alors ni la disposition ni l'ameublement.

Personne ne paraissait; aucun bruit ne se faisait entendre. Félise parcourut d'un œil curieux cette pièce, où mademoiselle de Saulieu se tenait habituellement. Ses regards s'arrêtèrent d'abord sur deux por-

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traits placés des deux côtés de la cheminée.

L'un , qu'elle reconnut aussitôt , était celui de sa tante Philippine, telle cependant qu'elle ne l'avait jamais vue, en riche parure, ses cheveux blonds entremêlés de perles, des fleurs sur le sein et le sourire aux lèvres.

L'autre portrait représentait un homme à la fleur de l'âge ; l'uniforme de mestrede-camp serrait sa taille souple et vigoureuse ; il tenait d'une main son chapeau à plumes et caressait de l'autre un lévrier favori. Cette peinture était d'une vérité singulière ; la tête avait des tons animés ; le regard surtout, clair, doux et profond, paraissait vivant. Ces deux figures , si

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