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belles, si brillantes, et au front desquelles resplendissaient l'heureux orgueil , les joies charmantes, les vives espérances de la jeunesse, semblaient déplacées dans cet immense salon tendu de noir comme l'appartement d'une veuve, et dont les glaces étaient couvertes par des rideaux de gaze.
Le fauteuil de mademoiselle de Saulieu se trouvait en face des portraits. Il était environné à moitié d'un paravent dont les feuilles peintes en grisaille représentaient des attributs de deuil. A côté, sur un guéridon, il y avait un ouvrage de tapisserie commencé et un livre de prières. Un gros chat gris était couché en rond sur le fauteuil, et suivait de son œil jaunâtre, en-
tr'ouvert à demi, tous les mouvements de Félise, laquelle fit lentement le tour du salon et revint ensuite vers les portraits, qu'elle considéra longtemps avec une curiosité rêveuse. La vue de ces fières et charmantes figures éveillait dans son âme des impressions confuses, et elle ne pouvait en détourner ses regards. Suzanne la surprit dans cette contemplation.
— C'est vous déjà, mademoiselle ! dit la maussade suivante; j'allais passer chez vous pour vous lever.
— Merci, Suzanne, répondit-elle en se retournant vivement ; je craignais d'avoir dormi trop longtemps ; et je me suis dépêchée de m'habiller. J'ai fait bien vite
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mes prières, et ensuite je suis venue ici, pensant y trouver ma tante.
— Mademoiselle ne se lève qu'à midi.
— Jésus! elle dort encore?
— Elle repose; son corps est si affaibli !
— Oh! oui, elle paraît bien vieille à présent, dit Félise en levant les yeux vers le portrait ; son visage est tout blême et ridé. Quelle différence avec cette figure !
— C'était elle autrefois quand elle avait vingt ans, dit Suzanne avec un soupir; qui pourrait la reconnaître aujourd'hui ?
— Et l'autre portrait, reprit Félise, c'est celui de quelque gentilhomme de notre famille ?
Suzanne ne répondit que par un signe de tête négatif.
— C'est le portrait d'une personne qui est morte ? continua Félise avec une pénétration instinctive.
A cette seconde question , Suzanne tressaillit et leva sur Félise un regard inquiet, étonné, plein d'une secrète horreur, comme si ce seul mot eût réveillé dans son esprit de lamantables souvenirs. Lorsqu'elle fut un peu revenue de ce trouble pénible, elle dit d'un ton bref:
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— N'ayez jamais l'air de prendre garde à ces peintures; surtout ne questionnez jamais mademoiselle à ce sujet. Maintenant vous pouvez aller faire un tour au jardin, si cela vous plaît.
A ces mots, elle ouvrit une des portes vitrées et poussa doucement Félise sur le perron.
Le jardin qui s'étendait Je long de la façade intérieure de l'hôtel el que bornait un grand mur crevassé, avait l'aspect d'un fossé sans eau dans lequel on aurait eu l'idée de tracer un parterre. Les hautes constructions qui le dominaient au midi empêchaient le soleil d'y plonger ses rayons, même au cœur de l'été; quelques lilas chétifs , quelques rosiers
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de Gueldres, allongeaient leurs rameaux dans cette ombre éternelle : mais aucune fleur ne s'épanouissait entre les maigres bordures de buis qui formaient des compartiments symétriques devant les fenêtres ; la mousse seule diaprait le sol, les pierres et jusqu'au tronc des arbrisseaux de sa végétation tenace.
A l'angle du jardin que formaient le mur de clôture et Taile du bâtiment où se trouvait l'appartement de Félise, il y avait une espèce de cabinet de verdure, avec un toit en claire-voie où rampaient quelques brins de lierre. C'était Balin qui, dans ses moments de loisir, avait arrangé ce réduit, autour duquel il ne se lassait pas de semer des plantes grimpantes dont
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on n'avait jamais vu poindre la première feuille.
Félise s'assit sur la plus haute marche du perron ; le jardin des Annonciades lui semblait un paradis terrestre en comparaison de ce petit enclos verdâtre qu'elle avait sous les yeux, et elle trouvait que l'appartement drapé de noir de sa tante avait un aspect beaucoup plus triste que les salles du couvent.
Peut-être les prévisions du père Boinet furent-elles près de se vérifier en ce moment, peut-être Félise aurait-elle déjà, comme les Israélites, regretté la captivité, si un mot de Suzanne n'eût tout-à-coup changé ses dispositions.
La vieille servante entr'ouvrit la porte vitrée et lui dit d'un ton bourru:
— Puisque vous ne vous promenez pas, venez çà, que je vous habille. C'est aujourd'hui dimanche , il faut aller à la messe.
— Je vais sortir! j e vais sortir dans la rue ! s'écria Félise le cœur palpitant de surprise et de joie ; Jésus ! je n'y songeais pas, j'avais oublié qu'il n'y a point ici de porte de clôture!
La toilette ne fut pas longue ; Suzanne lui passa sur sa robe de pensionaire une jupe de fleuret noir à gros plis ; elle lui mit sur les épaules une mante d'étoffe pareille et la coiffa d'un bonnet à barbes
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croisées sous le menton qui s'avançait en tuile sur les yeux et ne laissait apercevoir que le bas du visage.
Lorsque la vieille Suzanne eut attaché la dernière épingle , Félise alla vers la porte sans songer seulement à jeter un coup-d'œil sur le miroir devant lequel elle s'était habillée et elle dit avec une impatiente satisfaction :
—Me voilà prête partons tout de suite.
— • Puis, se ravisant, elle ajouta : — Il faut attendre ma tante Philippine, peut-être ?
— Mademoiselle ne sort jamais , répondit Suzanne -, elle a une dispense pour suivre ici la messe dans son livre d'heiH
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res : c'est moi qui vais vous conduire.
Il faisait ce jour-là un de ces beaux soleils d'automne, qui chassent du logis toute la population parisienne ; les petits bourgeois et les artisans promenaient déjà dans les rues leurs habits du dimanche ; les carrosses commençaient à rouler , et de tous cotés s'élevait ce bruit sourd, continuel, monotone et profond, comme celui des vagues qu'on entend nuit et jour dans la grande cité.
Félise marchait un pas en avant de sa duègne, vive et légère comme un oiseau. Elle avait été saisie d'une sorte de vertige en respirant le grand air; l'instinct de la liberté s'était éveillé plus vif, plus impérieux dans son âme ; il lui semblait
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qu'elle n'avait pas assez de ses pieds pour franchir l'espace ; elle aurait voulu s'envoler à tire d'aile. Suzanne contrariée de cete vive allure grommelait entre ses dents et parfois la retenait par sa jupe en lui disant d'un air courroucé :
— Tout beau, mademoiselle! vous courez comme un Basque. Marchez donc posément et tout droit devant vous sans regarder les gens et sans vous tourner et vous retourner à chaque instant comme une girouette.
Mais Félise ne pouvait s'empêcher de tourner souvent la tête au milieu de cette IVmle qui se coudoyait au ras des maisons, tandis que les carrosses tenaient fié- , rement le milieu du pavé , et elle sui- -
vait d'un regard d'envie les fillettes endimanchées qui s'en allaient seules à travers les rues.
Suzanne la conduisait à l'église des jésuites de la rue Saint-Antoine ; quand elle aperçut les mendiants qui étalaient leurs plaies et leurs guenilles sur le parvis en sollicitant la charité d'une voix lamentable, elle s'arrêta saisie d'étonnement *: dans les couvents où l'on faisait cependant vœu de pauvreté, on n'avait jamais sous les yeux le spectacle de la misère, et c'était la première fois que Félise voyait des pauvres. Sa générosité naturelle s'éveilla à leur aspect ; elle se tourna vers Suzanne, et lui dit en regardant la troupe famélique:
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— Je voudrais leur donner de l'argent.
— Vous le pouvez, répondit Suzanne en tirant de sa poche une poignée de grosse monnaie qu'elle lui mit dans la main ; vous pouvez donner cela et beaucoup plus encore : vous êtes riche.
Félise entendit la messe avec de grandes distractions; l'église était pleine de beau monde , et au lieu de lire son livre d'heures, elle regardait avec une inexprimable curiosité tout ce qui l'environnait. La toilette des femmes la frappait singulièrement; elle aimait d'instinct l'élégance et la richesse.
Au sortir de la messe , elle aperçut à
travers la porte entr'ouverte d'une boutique des étoffes de soie et des dentelles.
— Je voudrais bien acheter cela, ditelle en s'arrêtant.
— Cette robe de satin des Indes à ramages blancs sur un fond noir, et ces dentelles de soie? demanda Suzanne d'un air indifférent.
— Oui, c'est cela même.
— Vous les aurez demain ; à présent, cela n'est pas possible; les marchands ne trafiquent pas aujourd'hui dimanche.
Au retour de l'église , la jeune fille