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trouva mademoiselle de Saulieu dans le salon. Elle était assise à sa place accoutumée, contre le paravent, dont les feuilles circulairement déployées formaient un petit retrait au milieu de cette immense pièce drapée en noir. En ce moment elle lisait la messe dans le livre d'heures placé devant elle sur le guéridon, à côté de son ouvrage ployé; le chat gris sommeillait, couché au milieu du coussin où elle posait à peine le bout de ses pieds, elle ne répondit que par un mouvement de tète à la révérence de Félise, et, lui faisant signe de s'aseoir, elle continua sa lecture.
Au premier coup de midi, elle referma son livre. Balin ouvrit les deux battants
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de la porte en disant à haute voix : — Mademoiselle est servie.
Et là-dessus l'on passa à table.
Le lugubre festin auquel présidait la statue du commandeur n'était pas plus silencieux et plus triste que ce repas de famille, dont ia somptuosité contrastait singulièrement avec le 'petit nombre et la contenance mélancolique des convives. La pauvre Félise mangeait du bout des lèvres, et levait à peine les yeux ; le visage sévère, calme et immobile de sa tante lui imposait et la glaçait : il lui semblait que c'était une créature surnaturelle, vivante et morte tout à la fois.
L'on eût dit en effet que mademoiselle
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de Saulieu ne pensait qu'à réduire l'existence aux moindres frais possible, et que son seul but était d'arriver à une vie purement passive. Elle parlait à peine et ne marchait que pour passer de sa chambre à coucher dans son salon ; jamais elle ne s'était avancée jusqu'à la porte du vestibule ; jamais elle n'avait fait le tour du jardin marécageux dont elle apercevait de sa place les sentiers moussus.
Aucun visage étranger n'avait paru dans cette maison avant le jour où le père Boinet était venu rendre à mademoiselle de Saulieu la visite diplomatique dont le retour de Félise chez sa tante avait été le résultat. Après cet événement, il ne s'était plus présenté à la porte de l'hôtel :
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probablement il avait compris que l'austère demoiselle ne le re verrait pas volontiers une seconde fois.
Suzanne, le vieux Balin et une grosse servante, appelée Cateau, formaient tout le personnel des gens de service.
Cateau ne sortait jamais de sa cuisine, et, dans l'espace de neuf années, elle n'avait pas aperçu une seule fois le visage de mademoiselle de Saulieu , ni même entrevu à la dérobée sa taille de fantôme.
Balin gardait les abords de l'appartement ; le vieux bonhomme, toujours grave et taciturne, passait sa vie sur les banquettes de l'antichambre; son unique et
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puérile distraction était de cultiver ce triste jardin, où il n'avait jamais eu la satisfaction de voir éclore une fleur.
Suzanne ne quittait guère la chambre de sa maîtresse; accoutumée depuis longtemps à la servir , elle n'avait plus besoin de ses ordres , et prévenait sans qu'elle les eût exprimées, toutes ses volontés. Souvent ces deux personnes, qui ne se quittaient guère, passaient la journée entière sans se dire un seul mot.
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La pauvre Félise vivait tout-à-fait abandonnée dans ce morne intérieur. On pourvoyait à ses besoins, même à ses fantaisies avec une sorte ae prodigalité; elle avait des rooes neuves, des coiffes de dentelle et même de l'argent pour ies pauvres; mais tout se bornait à ces soins
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matériels, dont s'était chargée Suzanne.
Jamais elle n'entendit sortir de la bouche de l'insociable suivante une parole d'affection ou de simple intérêt.
Sa tante, qui d'abord l'avait vue avec une répulsion évidente, la regarda bientôt du même œil qu'elle regardait toutes choses, avec une sombre indifférence. Soit qu'une personne qui vivait ainsi concentrée en elle-même ne pût être longtemps sensible à une influence extérieure, soit qu'elle fût parvenue à vaincre par un effort de volonté sa première impression, mademoiselle de Saulieu souffrait, impassible, la présence de cette enfant, ou, pour mieux dire , elle ne la remarquait plus.
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Félise avait compris dès le premier jour que le couvent était, en comparaison de la maison de sa tante, un séjourplein de dissipations et d'amusements. Pourtant, contre les prévisions du père Boinet, elle ne songea pas à y retourner. Une nature moins énergique n'aurait pas supporté cette existence; mais il y avait chez Félise un mélange de force et d'insouciance, une mobilité d'impressions jointe à une raideur de caractère qui la soutenaient contre les plus pénibles influences. Elle supportait l'ennui et le désœuvrement de tous les jours de la semaine dans l'espoir de sortir une heure le dimanche ; l'espèce de liberté dont elle jouissait, livrée absolument à elle-même, la consolait d'ailleurs de son isolement.
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Le matin, elle se levait de bonne heure, et entraînée par le besoin de mouvement naturel à la première jeunesse, elle bouleversait sa chambre, prenait et abandondonnait dix fois l'ouvrage commencé, allait se promener dans le jardin et s'agitait ainsi jusqu'au moment où la longue main jaune de Suzanne ouvrait les portes vitrées du salon.
Alors elle s'asseyait au fond de sa chambre et ne bougeait plus jusqu'au moment où le premier coup de midi et la voix de Balin, se faisant entendre simultanément, annonçait que le dîner était servi.
Après le dîner , qui ne durait guère qu'un quart d'heure , mademoiselle de
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Saulieu rentrait dans, le salon et reprenait silencieusement son ouvrage. Alors Félise s'asseyait contre le paravent, et, n'osant adresser la parole à sa tante, elle jouait discrètement avec le gros chat gris et lui disait de petits mots à voix basse. Parfois mademoiselle de Saulieu relevait la tête, et, appelant la bête féline, qui tournait vers elle son œil hypocrite sans se déranger, elle lui parlait aussi. Alors Félise s'enhardissait à répondre pour le matou. C'était ainsi qu'elle faisait, à de grands intervalles, la conversation avec sa tante.
Un jour qu'elle s'était levée plus tôt que de coutume et qu'elle se promenait dans le jardin encore trempé parles brouillards
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nocturnes, elle s'aperçut que Balin n'était pas encore dans l'antichambre, dont la porte et les fenêtres grandes ouvertes laissaient apercevoir la profondeur du vestibule et au-delà les tilleuls qui ombrageaient la cour.
Félise s'avança jusqu'au vestibule ; il n'y avait personne. Un moment, elle eut la tentation d'aller jusqu'à la rue ; mais elle eut peur de rencontrer Balin dans la cour, et, avisant le grand escalier dont les marches poudreuses ne gardaient pas l'empreinte récente des gros souliers plats du bonhomme, elle se hasarda à monter.
Toutes les pièces du premier étaient ouvertes. C'étaient, comme au rez-de-chaussée, de vastes salles prenant jour, sur le
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jardin, des chambres dont les trumeaux et les plafonds étaient ornés de peintures ; mais il n'y avai t pas trace d'ameublement, et le seul aspect des lieux annonçait qu'ils n'avaient pas été habités depuis longtemps.
Cependant un lé de tapisserie oublié pendait au mur de la chambre à coucher, et la plaque du foyer était cachée à moitié par un monceau de paperasses moisies et de livres déchirés. Sur le manteau même de la cheminée, il y avait deux petits livres auxquels le temps avait fait une reliure de poussière.
Félise les prit machinalement du bout des doigts : c'était les contes de Perrault
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et un volume dépareillé de la princesse de Clèves.
Un étroit escalier conduisait- au second étage arrangé en mansardes, et qui avait dû servir jadis à coucher la livrée. Les laquais étaient, en vérité, plus agréablement logés que les maîtres ; toutes ces petites chambres avaient vue sur un enclos que la muraille du jardin empêchait d'apercevoir par les fenêtres des étages inférieurs, et qui renfermait des parterres ornés de jets d'eau, un boulingrin , des charmilles, des allées, les jardins de Versailles en miniature enfin.
— Ah ! le joli séjour ! s'écria Félise toute transportée et en avançant la tête hors de la fenêtre en œil de bœuf; mais
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elle recula bien vite en apercevant en bas le vieux Balin, qui se promenait gravement entre les rosiers qu'il avait plantés et qu'il n'avait pas vu naître. Debout contre le volet qui la cachait, elle parcourut encore du regard la perspective qu'elle venait de découvrir; puis elle descendit sur la pointe du pied, passa comme une ombre derrière Balin, et courut s'enfermer dans sa chambre , d'où l'on pût croire qu'elle n'avait pas bougé.
Sans attacher la moindre importance à cette trouvaille, elle avait emporté les deux livres oubliés sur le manteau de la cheminée. D'abord elle ne iit qu'y jeter les yeux, et elle les cacha au fond d'un tiroir ; puis, un jour, plus désœuvrée encore que
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de coutume, elle en entreprit la lecture.
Pour une fillette qui n'avait jamais ouvert que le formulaire des Annonciades, c'était un livre étonnant, merveilleux, que les contes de Perrault. Félise lut ces naïves féeries comme les jeunes filles lisent le premier roman qui tombe entre leurs mains, avec une curiosité, une émotion, un plaisir inexprimables. Toutes ces fictions la transportaient dans un monde enchanté auquel elle était bien près de croire, et pendant plusieurs jours elle ne rêva que de Rj^uet à la houppe et de cette belle princesse Finette, réduite comme elle à une solitaire captivité.
Le premier volume de la Princesse de Clèves l'intéressa d'abord beaucoup moins
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que ces fantastiques récits; mais, lorsqu'elle sut par cœur les contes de Perrault , elle se mit à relire le roman de madame de La Fayette. C'était un nouveau langage qu'il lui fallut étudier, le langage poli, délicat et raffiné du beau monde, des grands sentiments d'honneur, de vertu et d'amour chevaleresque ; mais ces cordes vibrèrent enfin dans son intelligence, elle prit goût à l'histoire romanesque dont elle ne pouvait suivre le fil interrompu, et repassa bien des fois ces longs entretiens où M. de. Nemours analyse si délicatement sa passion pour la belle princesse de Glèves.
Félise entrevit ainsi des choses que , dans l'ignorance et la simplicité de son
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esprit, elle n'avait jamais soupçonnées; ce fut comme le premier rayon qui éclaira son imagination et vivifia son existence morale. Dès cette époque, d'aimables fantômes peuplèrent sa solitude ; elle vivait dans le royaume des fées et ne quittait leurs palais enchantés que pour se retrouver avec les grandes dames, les galants cavaliers de la reine-dauphine. Souvent elle était bien près de se considérer ellemême comme une jeune princesse dont quelque méchante fée avait été la marraine. Elle était tentée de voir dans ceux qui l'entouraient les mauvais génies commis à sa garde.
Un jour, en fouillant les meubles de sa chambre, elle trouva récrin que Suzanne
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avait caché dans un tiroir du cabinet. Elle reconnut aussitôt ces bijoux, et, se rappelant qu'elle les portait dans son tablier lorsque la sœur Geneviève la reçut dans la chambre du tour, elle demeura convaincue qu'ils lui appartenaient.
Le portrait en médaillon la frappa d'abord; il ressemblait au portrait qui était dans le salon : c'étaient les mêmes cheveux cendrés, le même air de tête fier et charmant. Félise leva instinctivement les yeux sur son miroir pour saisir quelque trait de ressemblance avec son propre visage, mais rien dans sa physionomie ne rappelait cette douce figure; elle était moins jolie et plus belle que le portrait.
Après avoir placé cette petite peinture
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à côté du crucifix attaché au chevet de son lit, elle revint vers le miroir et prit un plaisir enfantin à se parer de tous les joyaux que contenait récrin. Suzanne la surprit ainsi, un triple rang de perles au cou , ses longs cheveux noirs entremêlés de pierreries, et les mains chargées d'anneaux précieux.
— Grand Dieu du ciel, que faites-vous là! s'écria la vieille suivante avec une sorte de courroux, à quoi bon mettre au jour toutes ces parures? Elles ne doivent plus servir à personne.
— Pourquoi? fit étourdiment Félise. — Puis elle ajouta en riant : — Elles siéraient bien avec une belle robe de mariée. Dites-
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moi, Suzanne, quand est-ce qu'on me mariera?
A cette question, la camériste fit un pas en arrière en regardant Félise d'un air effaré, et répondit brusquement :
— Vous? Jamais!
Félise approchait de sa quinzième année lorsqu'elle avait quitte le couvent ; c'était alors une fille déjà grandelette , mais chez laquelle on ne voyait poindre encore aucun des attraits de la jeunesse. Elle avait les formes grêles, le teint sans fraîcheur des adolescentes dont le tardif
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développement s'opère tout-à-coup. En effet, l'enfant maladive et pâle se métamorphosa comme la crysalide, qui, dans l'espace d'une nuit, quitte sa robe grisâtre pour des ailes couleur de rose et d'azur.
Personne cependant ne parut s'apercevoir de cette transformation ; on ne prenait pas garde que Félise avait seize ans, et que cette fleur de jeunesse s'épanouissait à vue d'œil. Suzanne continuait à la traiter comme une petite tille, et mademoiselle de Saulieu ne s'en occupa pas plus que par le passé. Une fois seulement, comme Félise sortait du salon, elle la suivit du regard et dît avec un soupir :
— Cette enfant devient belle !
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Un dimanche, Félise était à la messe avec Suzanne, placée, comme de coutume, à l'ombre d'un pilier, et séparée de la foule par sa terrible duègne. De temps en temps, elle relevait imperceptiblement la tète et jetait autour d'elle un regard furtif, car elle prenait un singulier plaisir à voir tout le beau monde qui affluait dans l'église des jésuites.
Au moment où le service divin commençait, deux jeunes dames attardées traversèrent la grande nef, suivies d'un jaquais qui portait leurs heures dans un sac de velours. Tous les regards s'étaient tournés vers elles, et sans doute elles entendirent murmurer sur leur passage plus d'une exclamation flatteuse.
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L'une , en grand habit de damas, en écharpe noire, portait le deuil des veuves d'un an ; l'autre était vêtue d'une robe de taffetas recouverte d'une mante de mousseline blanche ; son bonnet de gaze, orné de rubans rose vif, était reievé sur le front en tuyaux droits, et le tour de son visage était accompagné de petites boucles qui donnaient une grâce non pareille à cette simple coiffure.
Elles traversèrent l'église d'un pas mesuré, avec une contenance fière et modeste, sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'elles produisaient, et allèrent se placer au premier rang, devant le maître autel. A l'aspect de ces deux belles personnes, Félise n'avait pu retenir une exclamation
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de surprise et de joie : elle venait de reconnaître ses compagnes , ses bonnes amies de couvent, Cécile de Ghameroy et sa jeune sœur Angèle.
— Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ? dit Suzanne en la regardant d'un air étonné ; vous êtes toute troublée.
— Ah ! c'est que je suis bien contente, répondit -elle à voix basse; savez-vous quelles sont ces deux dames si belles, si bien parées ? Les meilleures amies que j'eusse au couvent. Quel bonheur ! je pourrai refaire amitié avec elles ; vous me permettrez bien de leur parler en sortant de l'église?
— Non pas, mademoiselle ! répliqua Su-
zanne de son ton le plus sec et le plus résolu.
Félise rougit et détourna la tête avec un mouvement de dépit amer, de colère concentrée ; elle avait compris qu'il était inutile d'insister. Elle espérait vaguement se rapprocher des deux sœurs en sortant de l'église et leur parler à la faveur du tumulte ; mais Suzanne la surveilla et la retint à sa place jusqu'à ce que la foule se fût écoulée.
Dans ce mouvement, elle avait perdu de vue ses belles amies, et elle se retirait le cœurgonflé de tristesse et de ressentiment contre son inexorable duègne, lorsqu'elle les aperçut traversant à pied la place de Birague et s'engageant dans la
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rue Culture - Sainte - Catherine. Réglant alors son pas de manière à ne point les dépasser, elle les suivit des yeux, et son cœur battit de joie, lorsqu'elle les vit s'arrêter et entrer dans l'hôtel qui touchait à son propre logis.
Aussitôt Félise se prit à réfléchir, et elle devina d'instinct les ruses, les artifices, tous les moyens qu'une fille contrainte et captive peut mettre en œuvre pour tromper ses persécuteurs. Elle n'eut qu'à s'orienter pour comprendre que le jardin qu'on apercevait parles fenêtr.es des mansardes était celui de l'hôtel voisin , et qu'elle n'en était séparée que par cet horrible mur dont les crevasses faisaient perspective au salon de sa tante.
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Tout le reste de la journée elle se promena dans le parterre, mesurant de l'œil cet inexpugnable rempart et rêvant aux moyens de le franchir. Un moment, elle eut l'idée de s'échapper simplement par la porte de la rue et de se réfugier chez ses jeunes amies ; mais, malgré son inexpérience, elle jugeait assez bien les choses pour comprendre qu'elle ne pouvait se soustraire ainsi ouvertement à l'autorité de mademoiselle de Saulieu, et, sans se rendre compte de sa détermination, elle prit le meilleur parti : elle attendit les deux meilleurs auxiliaires des tentatives hardeuses, l'occasion et l'inspiration. Ni l'un ni l'autre ne lui fit longtemps défaut.
On était alors au commencement de mai, la saison des longs crépuscules et des tièdes soirées, Balin faisait chaque jour le tour du parterre, épiant les frêles bourgeons et relevant d'une main soigneuse les brins de verdure qui rampaient éplorés sur ce sol ingrat.
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Le bonhomme avait conçu l'espoir de voir croître une fleur de la passion aulour de l'espèce de cage qu'il avait construite dans un coin du jardin, et qu'il appelait un cabinet de verdure ; dans cette idée, il renforça d'un treillage la charpente primitive, et l'environna aussi d'une clairevoie qui s'appuyait contre la muraille. En le voyant travailler ainsi , Félise pensa qu'il ne serait point malaisé de gravir cette espèce d'échelle.
Elle avait remarqué déjà qu'à la nuit close, une faible lueur jaitlissaitjusqu'à la crête du mur, comme si l'enceinte voisine eût été partiellement éclairée; plusieurs fois aussi elle avait distingué un murmure de voix, et il lui avait semblé qu'on veil-
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lait dans les vastes allées du boulingrin.
Un soir, lorsque Suzanne eut fermé les fenêtres du salon et que Balin eut regagné le réduit où il dormait, après avoir éteint la lampe qui veillait dans l'antichambre, Félise sortit doucement de chez elle et regarda longtemps dans les ténèbres, en prêtant l'oreille aux faibles bruits qui s'élevaient autour d'elle. Un vent léger bourdonnait dans les arbres, dont la cime dépassait le mur, et à travers ce doux murmure l'on entendait par intervalles de petits éclats de voix, comme si Ton parlait dans un endroit voisin.
Félise revint vers le cabinet de verdure. Elle était forte et légère ; en un moment,
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elle eut atteint la couverture à jour du petit édifice, et, debout sur le treillis, elle appuya les deux mains sur la crête du mur en regardant en bas.
Angèle et Cécile étaient assises sur des sièges de jardin, autour dune table rustique où on avait servi la collation. Des bougies placées dans une vçrrine éclairaient ces gracieuses figures, derrière lesquelles la perspective du jardin formait un fond ténébreux. En apercevant cette figure droite sur le mur, à quelques pas d'elles seulement, les deux sœurs jetèrent un cri et se levèrent effrayées ; mais , Félise les ayant appelées par leur nom, elles la reconnurent aussitôt et s'approchèrent avec une joyeuse surprise.
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— C'est elle ! c'est Félise ! s'écria l'aînée en riant; oh! le joli voleur!...
— Je voudrais bien vous aller trouver, lui cria-t-elle tout bas ; mais comment faire!...
— Vite ! qu'on apporte une échelle de jardinier , dit Angèle en agitant la sonnette d'argent placée sur la table ; voilà ce qui s'appelle tomber des nues! Oh ! ma chère Félise, venez que je vous embrasse !
Un laquais arriva tout ébahi, plaça la double échelle contre le mur et se retira discrètement à l'écart. Félise descendit légèrement cette espèce d'escalier, et fit
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une exclamation de joie en touchant le sol.
— Eh ! ma pauvre enfant, d'où venezvous ainsi? s'écria Cécile en l'em brassant ; qui se serait attendu à vous recevoir ici ce soir, et surtout à vous y voir entrer par ce singulier chemin ?
— Comme vous voilà grande et belle !
ajouta Angèle en la serrant dans ses bras avec effusion.
— Vous aussi vous êtes bien jolie, répondit Félise en la retenant par les deux mains et en la considérant d'un air joyeux.
— Voyons! reprit Cécile en la faisant asseoir entre elle et sa sœur, voyons, ma
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chère reine, dites-nous un peu pourquoi vous n'êtes plus au couvent, et comment il se fait que vous rendiez vos visites la nuit, en passant par-dessus les murailles ?
— Vous allez le savoir, répondit Félise avec un soupir; j'ai eu bien des chagrins, mais r histoire n'en sera pas longue.
Elle raconta alors comment elle était sortie du couvent après la mort de la sœur Geneviève, l'accueil qu'elle avait reçu chez sa tante, et la vie qu'elle menait d;;ns cette maison , mille fois plus triste, plus solitaire , plus silencieuse et plus inaccessible qu'un couvent.
Les deux sœurs l'écoutaient avec un
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vit' intérêt et un étonneraient singulier; à chaque détail, elles serraient les mains de Félise, elles l'embrassaient en lui disant avec une tendre commisération :
— Pauvre enfant ! quelle vie ! Mais cela peut changer; cela changera, Dieu merci ! Vous ne resterez pas toujours sous la loi de cette cruelle tante. Vous quitterez /otre prison. Ayez bon courage.
Vous le voyez on se tire de partout, môme du couvent.
— Sans doute, puisque nous voilà ici toutes trois ! s'écria Félise en relevant la tête avec le mouvement du jeune cheval échappé du herradero; mais, à votre tour, racontez-moi ce que vous êtes devenues depuis le jour où votre tuteur vous
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emmena par force du couvent. Savez-vous que la mère Perpétue attend toujours votre retour, et qu'elle a prédit qu'Angèle viendrait un jour prendre le voile ?
— Voilà un horoscope qui sera bien démenti! répliqua Cécile avec un gai sourire et en regardant sa sœur. Quant à moi je n'ai jamais été une prédestinée; notre chère sœur Geneviève le savait, hélas!... Oh! combien j'ai pleuré dans cette cellule qu'on devrait appeler \&cliambre des douleurs et non la solitude ; mais ne nous attristons pas avec ce souvenir.
Vous savez , ma toute belle , comment notre tuteur, le baron de Favras , vint d'autorité nous tirer du couvent. D'abord il nous relégua dans une chnmbre
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de cet hôtel, et nous menions une assez triste vie ; il m'a appris depuis, que ne sachant que faire de nous il était près de nous mettre dans un autre couvent, lorsqu'une personne en laquelle il avait toute confiance lui raconta l'histoire de ce pauvre poète Scarron, lequel infirme et perclus, épousa une demoiselle de seize ans belle comme un ange, celle-là même qui est aujourd'hui la plus grande dame de France. Le baron fut très frappé de cet exemple, et, quelques jours plus tard, cette personne qui le lui avait cité vint me faire part de ses intentions : il m'offrait sa main et sa fortune. La belle mademoiselle d'Aubigné n'avait pas refusé le poète Scarron i mademoiselle de Ghameroy pouvait bien se décider en faveur du
baron de Favras : j'épousai mon tuteur...
— Ce vieil homme tout perclus dont la mère Perpétue faisait un si horrible portrait? s'écria Félise, ah ! mon Dieu!
— C'était le plus honnête du monde, le meilleur esprit et le meilleur cœur qu'il y eut sous le ciel, répondit Cécile. Aussitôt après notre mariage, il m'emmena dans ses terres avec Angèle. Nous étions comme ses enfants; il m'appelait sa tille, et, en vérité, j'ai été fort heureuse de cette union , si heureuse que, lorsque je l'ai perdu, je l'ai pleuré comme le plus tendre des pères, et que j'ai for-
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nié la résolution de ne jamais me remarier.
— Et de rentrerai! couvent peut-être?
dit Félise avec naïveté.
— Non pas, répondit vivement Cécile ; je veux vivre dans le monde avec l'honnête liberté que comporte l'état de veuve. J'aime la société, le commerce des beaux esprits ; c'est pour cela qu'à la tin de mon année de deuil je suis revenue à Paris et j'ai songé à établir ma maison ; mais comme une veuve de mon âge chargée d'une jeune sœur ne peut, sans que sa bonne renommée en souffre, recevoir la cour et la ville , j'ai résolu de tout concilier en établissant Angèle...
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— Ah ! vous disposez ainsi de moi, ma sœur ! s'écria la charmante jeune fille d'un air enjoué qui dissimulait mal sa secrète émotion.
— Oui, Mademoiselle, je vous marie, répondit Cécile du même ton et en la regardant avec tendresse ; s'il le faut, je forcerai votre inclination...
— Est-ce que vous voulez qu'elle prenne aussi un vieux mari goutteux? demanda Félise presque courroucée.
— Non, non, répondit Cécile en riant.
Celui que je voudrais lui donner pour époux est un jeune gentilhomme, beau, brave et galant , un cavalier accoin-
pii.
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— Comme M. de Nemours? dit gravement Félise.
— M. de Nemours? répéta la jeune veuve. Vous connaissez quelqu'un qui se nomme ainsi?
— Non, mais j'ai lu une partie de son histoire ; c'est un seigneur fort aimable, qui aime une grande dame mariée déjà par malheur, la princesse de Clèves. Ne pourriez-vous pas me dire si elle est devenue veuve enfin, et si elle a épousé M. de Nemours?
— Eh ! mon Dieu, c'est le roman de madame de La Fayette que vous nous racontez là! s'écria Cécile en riant et en
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la baisant au front; il n'y a rien de vrai dans tout cela, simplette !
— C'est un conte comme Peau d'Ane !
murmura Félise un peu confuse; cela m'avait semblé vrai pourtant! — Et, changeant de propos, elle ajouta en regardant autour d'elle : — Que je suis aise de m^ trouver ici! Une fois j'ai aperçu ce beau jardin sans me douter que j'y viendrais, que j'y rencontrerais mes bonnes amies, les deux Chameroy, comme on vous appelait au couvent.
— A présent, mon cœur, il faudra y revenir souvent, lui dit Angèle avec une affectueuse vivacité ; peut-être votre tante vous accorderait-elle la permission, si
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vous la demandiez, si nous-mêmes nous allions lui rendre une visite...
— Non, non, interrompit Félise ; si elle savait ce que j'ai fait ce soir, tout serait perdu ; elle m'empêcherait de vous revoir, j'en suis certaine.
— En ce cas, qu'elle l'ignore toujours ! répliqua gaîment Cécile. Le chemin que vous avez pris aujourd'hui n'a ni porte ni serrure, et, quoique peu commode, il ne cessera pas d'être praticable.
— Et nous, ma chère Félise, nous vous attendrons souvent ici, ajouta Angèle.
Dès que le soleil baisse nous venons nous promener sous les allées, et le soir nous veillons longtemps sur la terrasse pour