‹ Clémentine et FéliseChapitre 8 sur 13 · V1SI · texte numérisé non relu

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Ces entrevues se renouvelèrent plusieurs fois avec le même bonheur. Les amitiés enfantines se renouèrent plus vives ; la douce Angèle, surtout, s'était reprise à aimer de tout son cœur sa compagne de couvent. C'était une de ces âmes affectueuses, de ces natures bienveillan-

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tes, qui comptent clans leur propre bonheur le bonheur d'autrui, et elle se préoccupait beaucoup de celui de Félise.

La jeune veuve aussi aimait cette enfant; elle lui trouvait une naïveté, un tour d'esprit romanesque, une vivacité d imagination qui la charmaient. Leurs longs entretiens roulaient toujours sur le monde, que Félise n'avait pas même entrevu, et dont elle se faisait une si agréable idée. Bientôt il lui sembla qu'elle connaissait les personnages dont on lui parlait si souvent, et elle demandait d'elle-même des nouvelles de madame la comtesse douairière de Manicamp, de M. le marquis de Gandale, etc., etc. La douairière était une grande dame, bel esprit et dévote, qui

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réunissait chez elle la meilleure société du Marais, et le marquis de Gandale, son neveu, passait pour un des plus aimables gentilshommes et des plus beaux partis de la jeune noblesse. Madame de Favras le citait comme un parfait modèle d'esprit, de bravoure et de galanterie chevaleresque.

— Nous lui avons parlé de vous, mon ange, disait-elle à Félise ; vous ne sauriez croire combien le tableau de votre captivité l'a intéressé. Il affirme que vous lui stniblez une petite princesse enchantée comme dans les contes de madame d'Aul* noy, et il appelle votre tante la fée Dentue. Madame de Manicamp aussi me demande de vos nouvelles sans cesse ; elle est dans

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la dernière impatience de vous voir, et il faut absolument que je lui donne quelque jour cette satisfaction. J'en ai pris l'engagement.

— En attendant, présentez-lui bien mes respects, répondit Félise d'un ton moitié sérieux, et assurez-la bien que je suis son humble servante.

Chaque fois que le nom de M. de Gandale revenait dans la conversation, un nuage rose passait sur le front d'Angèle : elle écoutait et se taisait en baissant la vue ; mais Félise ne remarqua pas celte rougeur, ce silence plus significatif que les discours, et elle ne soupçonna pas que ce fût là l'époux que madame de Favras espérai! donner à sa sœur.

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Un soir, la jeune veuve dit en souriant à Félise :

— Ma toute belle, j'ai conçu un grand dessein : les six dernières semaines de mon deuil sont expirées ; il ne serait point malséant que nous vissions un peu plus de monde. J'ai résolu d'avoir les violons un de ces jours. L'on dansera, l'on aura un petit concert, et nous ferons rnédianoche. Ne vous plairait-il point, ma reine, d'assister à ce gala ?

— Moi, je verrai le bal ! s'écria Félise en levant les mains au ciel, ab ! mon Dieu ! serait-il possible !

— Eh oui ! c'est possible , c'est faciie même, dit Anjçèle en riant; nous avons

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combiné cela avec Cécile toute la journée; nous vous parerons de notre mieux, mon ange, avec une belle robe que nous ferons faire...

— Des robes j'en ai par douzaines, interrompit Félise, et de fort belles, assurément; c'est la mauvaise Suzanne qui me les achète', et je lui en demande toujours de nouvelles, par désœuvrement; j'ai aussi des perles, des pierreries...

— Eh bien ! vous les mettrez, dit ^aiment Cécile, il faut que vous soyez belle et parée à miracle...

— Oh ! ma chère Félise, ajouta Angèle, que ja serai contente de vous conduire ainsi parla main jusqu'au milieu du salon,

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et de vous présenter à tout ce beau monde! Que je serai glorieuse des éloges qu'on donnera à votre bonne grâce, à votre beauté !

— Je serai là comme Gendrillon au bal, dit naïvement Félise ; il ne me manquera que la petite pantouffle de verre...

— Et le fils du roi pour vous faire la cour, dit avec un franc éclat de rire madame de Favras ; mon cher cœur, il faudra vous contenter de moins glorieuses conquêtes.

Pendant huit jours Félise rêva à cette fête avec des transports de curiosité, d'impatience et de joie. Un soir enfin, un beau soir d'été, à l'heure où les rayons du cré-

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puscule s'éteignent dans le ciel, elle s'échappa de chez sa tante, comme de coutume, et gagna le jardin de 1 hôtel de Favras. L'on avait à dessein laissé dans l'ombre ce côté de la terrasse, que masquait d'ailleurs une légère charmille ; Félise put entrer sans être aperçue dans un pavillon du rez-de-chaussée, où l'attendait Angèle.

— Oh! la magnifique parure! vous êtes éblouissante, mignonne ! s'écria la jeune fille en la considérant d'un air ravi ; voilà des pierreries dignes d'une reine.

— Je me suis habillée et coiffée au hasard, presque sans lumière, dit Félise en s' approchant d'un grand miroir incliné où sa figure se réfléchit de latête aux pieds.

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Elle avait mis une robe de taffetas gris d'argent avec le corps de jupe pareil, sans aucune espèce de broderie ni de passement; mais la simplicité de cet ajustement, que Suzanne avait fait faire pour les sorties du dimanche, était relevée par les précieux joyaux que Félise avait tirés de l'écrin ; les ondes noires de sa chevelure étaient entremêlées de longs rangs de perles rattachées avec des diamants, une chaîne de pierreries entourait son corsage et retombait jusqu'à la ceinture. Ce riche et sévère costume seyait admirablement à la taille de reine, à la beauté souveraine de Félise y elle le comprit, et, relevant la tête avec un mouvement d'orgueil et de joie inexprimable, elle dit à madame de Favras, qui entrait :

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— Me voici prête, allons !...

— Encore un moment, dit Angèle, il faut égayer avec des fleurs cette parure un peu sombre.

Et, de ses mains, l'aimable jeune fille attacha au corsage de Félise un bouquet de roses et de jasmin d'Espagne pareil à celui qu'elle portait sur sa robe de damas blanc.

Lorsque Félise parut dans le salon, conduite par madame de Favras, un murmure d'admiration s'éleva de tous côtés; les danseurs s'arrêtèrent, les joueurs de lansquenet oublièrent une minute les caries:

l'effet quelle produisait fut universel.

Il y avait dans cette triomphante beauté

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quelque chose de saisissant et d'étrange ; elle faisait songer aux femmes des temps passés, aux héroïnes de l'Ârioste, aux belles Florentines du Décaméron. Cette noire chevelure, ces sourcils droits, ces yeux dont l'azur pâle et lumineux éclatait sous de longues paupières, ce regard tantôt froid comme un glaive, tantôt triste et brûlant, le plus souvent rêveur, toutes ces singularités, tous ces contrastes, faisaient de cette jeune tille une créature étrange et charmante que l'on ne pouvait regarder sans curiosité, sans intérêt, sans émotion.

Elle comprit ce premier triomphe, et en fut enivrée; il lui sembla qu'elle prenait en ce moment sa place véritable, et que sa beauté la faisait reine dans ce monde qui

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l'entourait de ses hommages et de ses admirations.

Cependant les joueurs de lansquenet avaient relevé leurs cartes, les danseurs achevaient le grave menuet, un moment interrompu, et les douairières continuaient leur conversation autour d'une table de bassette. Félise fit d'abord le tour du salon, conduite par madame de Favras.

Quand elle eut salué madame de Mariicamp, la vieille dame la regarda fixement, et s'écria :

— Je ne m'étonne plus, mademoiselle, de ce qu'on m'a raconté ; votre beauté est un rare trésor qu'il faut cacher sous peine des plus grands malheurs ; partout

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où vous paraîtrez, vous ferez des infidèles, des jaloux et des malheureux.

Apres avoir débité ce compliment , elle baisa Félise au front, et, se tournant vers la dame qui se trouvait à son côté, elle lui dit à demi-voix :

— Elle m'a rappelé mademoiselle de Fontanges ; c'est la même taille, le même port, le même air de déesse , mais la physionomie est très différente. La pauvre Fontanges avait le regard bête et tendre, celle-ci a de grands yeux clairs d'une expression sauvage. J'aime bien mieux cette jolie Angèle avec sa douce ligure, son teint délicat comme une feuille de rose et ses cheveux de Madeleine.

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Félise retournait à sa place , lorsque ses yeux rencontrèrent pour la seconde fois les yeux d'un homme qui , depuis qu'elle était entrée dans le salon , se tenait à l'écart sans avoir l'air de prendre part aux divertissements de la soirée. Il était jeune, il avait une grande tournure, et, quoique ses traits n'eussent rien de remarquablement beau , il avait des regards , des façons de sourire, des airs de tête si spirituels et si nobles, que sa figure frappait tout d'abord ; Félise pensa sur le-champ qu'il devait ressembler à ce duc de Nemours, le tendre amant de madame de Clèves, et elle éprouva une secrète émotion lorsque madame de Favras, ayant appelé cet inconnu du geste, dit d'un air enjoué en le lui présenlant :

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— Ma toute belle, voici M. le marquis de Gandale qui se mourait d'envie de vous voir, et qui depuis que vous êtes entrée semble si pétrifié d'admiration , qu'il n'a pu faire un pas pour venir vous saluer.

Il existe entre deux personnes qui ont beaucoup entendu parler l'une de l'autre sans s'être jamais vues une sorte d'intérêt réciproque qui tourne aisément à un sentiment plus vif et plus dangereux : le premier regard que Félise jeta sur M. de Gandale ne fut pas le regard indifférent et curieux qu'elle promenait sur la belle compagnie qui remplissait le salon, et le marquis, de son côté, ne soutint pas sans trouble ce doux éclair.

Les danseurs se présentaient en foule

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pour inviter Félise, et, afin de se délivrer de leurs instances, elle dut leur déclarer qu'elle ne savait pas le menuet ; à la manière dont elle s'expliqua, M. de Gandale put comprendre qu'elle était charmée d'avoir ce prétexte pour ne point rompre leur entretien, lequel se réduisait pourtant aux banalités d'usage. Toute la soirée ils se parlèrent ainsi :

La lune s'était levée, et sa blanche lumière commençait à poindre dans les feuillages du jardin, dont on apercevait par les fenêtres ouvertes toute la perspective , noyée dans le crépuscule d'une sereine nuit d'été. Félise se pencha sur la fenêtre près de laquelle elle était assise, et, montrant du doigt la sombre muraille

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qui séparait les deux hôtels, elle dit en soupirant au marquis :

— Voilà ma prison ; dans un moment , il faudra que j'y rentre...

— Ah! mademoiselle, répondit-il avec feu, songez plutôt à en sortir pour toujours!...

— Oh ! oui, j'y songe ! murmura-t-elle avec une expression concentrée.

Une jeune fille élevée dans le monde n'aurait pas retenu ainsi auprès d'elle pendant toute une soirée l'homme qu'elle distinguait; mais Félise s'abandonnait trop naïvement à la douceur ineffable de ces premières émotions pour rompre cette

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espèce de tête-à-tête. Lorsqu'on passa dans la salle à manger pour faire médianoche , elle laissa encore M. de Gandale lui offrir la main , et l'invita du regard à se mettre à table auprès d'elle.

Madame de Favras paraissait inquiète , et sa sœur dissimulait à peine sa mortelle tristesse. La douairière de Manicamp observait Félise et son neveu avec un élonnement mêlé de souci.

— L'apparition de cette infante a produit beaucoup d'effet ici, dit- elle à l'oreille d'une de ses amies intimes. Voyez le marquis, il ne la quitte pas...; on n'agirait pas autrement au cas d'une passion déclajfee... Ceci me contrarie ; j'avais d'autres desseins pour mon neveu...

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Au petit jour, la compagnie se sépara enfin. Déjà Félise avait disparu, et le marquis de Gandale s'était retiré quelques instants après elle. Dès que les deux sœurs furent seules, elles s'enfermèrent en renvoyant leurs femmes.

— Ah! ma sœur , qu'avons-nous fait!

s'écria Angèle en se jetant tout éplorée dans les bras de la jeune veuve, quelle fête, hélas! quelle nuit fatale!... Le marquis n'a vu que Félise... il l'aime déjà... il l'aime!...

— Non, ma sœur, non, je ne le crois pas, répondit Cécile ; il est ébloui seulement de sa beauté et flatté de la préférence qu'elle lui a si ouvertement témoignée, ne parlant qn'à lui seul , ne regardant que

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lui... Ces innocentes, ces Agnès, ont d'étranges privilèges !... Mais le cœur de M. de Gandale n'est pas véritablement touché, j'en suis sûre.

Angèle secoua tristement la tête, et séchant les larmes brûlantes qui coulaient le long de ses joues, dont le doux incarnat s'était effacé, elle dit avec conviction :

— Il l'aime !... elle est si belle !... Mais, ma sœur, ai-je le droit de me plaindre?... Dans votre sollicitude pour mon bonheur, vous aviez songé à ce mariage, madame de Manicamp le désirait ; mais c'était à peine si l'on avait pressenti la volonté de M. de Gandale, et c'est à tort que l'on avait cru qu'il m'aimait. Me Pa-t-il jamais dit? Esf-il Hé par la moindre promesse? Hélas!

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mon cœur seul avait fait tous les frais de cet engagement...

— Il ne t'aimait pas encore peut-être, mais il t'aurait aimée, mon Angèle ! s'écria madame de Favras en pleurant et en serrant la jeune fille dans ses bras. C'est ton bonheur, c'est le mien, qui nous sont ravis !... Oh ! qu'il est aveugle et malheureux celui qui te dédaigne ainsi!... Mais un autre que M. de Gandale comprendra mieux le prix du trésor que je voudrai lui donner...

— Il faut renoncer à ces idées, ma sœur, dit Angèle avec une douce fermeté; je sens que mon cœur ne se donnerait pas deux fois. Je souffre beaucoup maintenant, je souffre plus que je ne peux l'exprimer-,

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mais cette affliction s apaisera si je me tourne vers Dieu. La mère Madeleine nous le disait toujours : lui seul console !...

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Le lendemain, madame de Favras emmena sa sœur dans une terre aux environs de Paris ; elles y passèrent quinze jours dans une complète solitude, sans aucune nouvelle de Félise, sans entendre prononcer le nom de M. de Gandale. Angèle

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