‹ Clémentine et FéliseChapitre 9 sur 13 · FEU SE · texte numérisé non relu

FEU SE

était toujours fort triste, et madame de Favras desirait et redoutait également de savoir ce qui s'était passé pendant son absence. En retournant à Paris, elle trouva chez elle ce billet de la comtesse de Manicamp :

« Ma chêne baronne,

« Mon neveu est un fat que je deshéri- « terai certainement II esttombé amoureux « de cette petite qu'on garde dans une tour « enchantée. Selon vos récits, elle est riche « et de bonne maison ; mais je ne me sou- « cie point de l'alliance de cette belle au « bois donnant. J'avais d'autres visées. J'ai « déclaré à M. le marquis de Gandale que «je n'entrais point dans ses desseins*

« ainsi, c'est lui qui ira en personne taire « sa demande à la fée Denlue.

« J'ai voulu vous annoncer ce beau ma- « riage, afin de vous sauver la première t surprise, vous priant de me tenir au « surplus pour votre meilleure amie et t très humble servante.

c Comtesse de M... >

— Eh bien ! ma sœur! dit Angèle après avoir lu ce billet.

— Nous allons repartir; nous n'assisterons pas du moins à ce mariage, s'écria impétueusement madame de Favras.

— Oui, il faut partir, dit Angèle ; mais,

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avant de m'éloigner, je veux écrire à Félise.

Elle pritla plume, et, la main tremblante, le cœur gonflé de larmes, elle écrivit la lettre suivante :

« Ma chère Félise,

« Le ciel, qui vous avait éprouvée bien c jeune par de grandes peines, vous ré- « servait un grand bonheur : le plus hon- « nête homme du monde vous aime et va « bientôt demander votre main. Soyez « heureuse avec lui et faites son bonheur, c ma chère Félise ; c'est le vœu de ma « sœur et le mien ; nous vous l'adressons « en vous quittant pour bien longtemps « sans doute. Que vos prospérités ne vous

« fassent point oublier ceux qui souffrent ; « priez pour eux, pour nous, et, comblée « des biens de ce monde, songez à des « choses plus grandes et plus éloignées.

« Il me semble que la prédiction de la « mère Perpétue ne sera pas vaine , et « qu'un jour je prendrai le voile à l'Ant nonciation. Souvenez- vous de moi alors, « et parlez quelquefois de la sœur Aisgélk.»

Un adroit valet se chargea de faire tenir cette lettre à Félise , et une heure plus tard, en effet, elle la trouva roulée autour d'une pierre sur la porte de sa chambre. Félise ignorait tout ce qui se passait, et depuis quinze jours elle vivait dans d'inexprimables agitations. Le brusque départ des deux sœurs l'avait jetée dans un éton-

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22i FÉLISf.

nement et un chagrin extrêmes ; leur absence lui ôtait les moyens et l'espoir de revoir M. de Gandale. Elle passait ses jours et ses nuits dans les larmes, comme une fille amoureuse et désespérée ; vingt fois elle avait été sur le point de fuir , de s'en aller au hasard loin de cette maison maudite où elle se mourait de contrainte, de douleur et d'ennui.

La lettre d'Angèle la jeta dans des transports d'étonnement , de triomphe et de joie qu'elle ne put contenir. Pâle , l'œil animé, la tête haute, elle entra dans le salon ou mademoiselle de Saulieu, assise à sa place accoutumée , travaillait à son éternel ouvrage de tapisserie.

La jeune tille s'assit, car ses genoux

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tremblants ne la soutenaient plus ; puis elle dit d'un accent bref et précipité:

— Ma tante... il faut que je vous parle. Écoutez-moi... le moment est venu où je quitterai enfin cette maison... Bientôt, aujourd'hui peut-être, un homme riche et de qualité viendra me demander en mariage...

— Q u'avez- vous dit? je n'ai pas entendu, interrompit mademoiselle de Saulieu avec le geste et le vague regard de quelqu'un dont l'esprit revient de l'autre monde.

— Je dis que M. le marquis de Gandale veut m'épouser, et qu'il viendra vous demander ma main, répondit Félise ; vous la lui accorderez, ma tante?

228 FÉLISE.

Mademoiselle de Saulieu la regarda d'un air stupéfait et fit un geste négatif. A cette muette réponse , l'indignation de Félise et ses ressentiments, si longtemps contenus , éclatèrent enfin.

— Ne croyez pas que je vous obéisse ! s'écria-t-elle ; je n'ai que trop longtemps supporté l'esclavage où vous me réduisez!. . Oui, vous m'avez fait souffrir, et je vous hais ! Qu'avez-vous été pour moi toujours? une mauvaise parente. Enfant, vous m'avez jetée à la porte d'un cloître ; maintenant vous me gardez comme une prisonnière. Pourtant ma place est dans le monde ; je devrais y vivre comme toutes les filles de ma condition. Je suis riche et de bonne maison , je le sais ; rendez-moi

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ma fortune , que je reprenne enfin mon rang... Vous ne répondez pas... Mais il faudra bien répondre lorsque M. de Gandale vous demandera la raison de votre refus...

— Oh ! malheureuse enfant ! s'écria mademoiselle de Saulieu en levant les mains au ciel ; puis, avec un geste inexprimable de douleur et d'autorité , elle montra la porte à Félise en disant :

— Rentrez dans votre chambre... Je recevrai M. de Gandale... et, s'il persiste après cette entrevue, je consens à votre mariage... Allez!

Subjuguée par cette autorité, frappée

d rrs dernières paroles, Félise se retira

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en frémissant et courut s'enfermer dans sa chambre, où elle passa le reste de la journée debout contre la fenêtre, épiant le moindre mouvement, le moindre bruit.

Mademoiselle de Saulieu avait donné ses ordres : Balin attendait dans l'antichambre , et Suzanne, effarée, avait sans cesse les yeux tournés vers la porte de la rue.

Le jour suivant, dans l'après-midi , le bruit d'une voiture qui pénétrait dans la cour annonça l'arrivée du marquis de (iandale. Le jeune gentilhomme franchit , avec une singulière émotion , le seuil défendu de ce sombre logis, et cette impres-

235 FÉL1SE.

sion s'accrut lorsque le vieux serviteur en deuil, ayant ouvert toutes les portes, l'annonça à haute voix dans les salles vides et sonores.

Mademoiselle de Saulieu s'était levée pour le recevoir.

A l'aspect de cette imposante figure vieillie par la douleur, et dont le regard triste et fier se baissait devant lui , le marquis tressaillit intérieurement, et il eut besoin dun instant pour se remettre de cette espèce de trouble. Mademoiselle de Saulieu attendait en silence qu'il fît sa demande.

— Mademoiselle , lui dit-il enfin , je m'appelle le marquis Hector de Gandale ;

FÉLISE. 235

il m'a semblé que ce nom me permettait d'aspirer à l'honneur de votre alliance. Je possède une fortune qui suffit à soutenir honorablement mon rang. J'ai eu l'occasion de voir mademoiselle votre nièce , et frappé de sa rare beauté, de l'esprit que

j'ai cru reconnaître en elle , j'en suis •

devenu passionnément épris. Elle est orpheline, m'a-ton dit, vous êtes sa seule parente; je viens vous demander sa main.

— Je vous la refuse, monsieur le marquis, répondit mademoiselle de Saulieu d'une voix très émue.

— Et les motifs de ce refus , mademoiselle, s'écria M. de Gandale, voudrez-vous me les dire ?

25G l ÉLISE.

— Si vous l'exigez absolument, Monsieur, murmura péniblement la triste demoiselle ; mais, croyez-moi , sans explication , sans me forcer à vous faire un récit déplorable, renoncez à la main de ma nièce...

Le marquis ne lui répondit que par un geste ; son orgueil et son amour semblaient lui porter un défi.

Mademoiselle de Saulieu se recueillit comme pour trouver en elle-même la force de parler; puis elle dit d'une voix lente d'abord, mais dont l'accent devint ensuite bref et précipité:

— C'est une lamentable histoire qu'il faut vous raconter, monsieur... ce sont les

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affreux malheurs de deux familles... Orpheline dès mon enfance, je fus élevée, ainsi que ma jeune sœur, par un oncle qui nous avait adoptées. À seize ans, ma sœur épousa un homme de qualité, et je demeurai auprès de mon oncle , devenu infirme. J'avais difïéré mon établissement pour soigner sa vieillesse : jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, je vécus près de lui, persuadée qu'il partagerait sa fortune entre moi et ma jeune sœur, qu'il avait déjà richement dotée ; mais ces prévisions furent trompées , un testament dont il nous fit un secret m'institua son unique héritière... Gomment rappeler, hélas! les suites de cette préférence!... Le mari de ma sœur avait depuis longtemps conçu pour moi une passion détestable... sa eu-

258 r£bisi.

pidité égalait cet atïreux amour... J'allais me marier avec l'homme que mon cœur avaitchoisi depuis longtemps... Le misérable conçut la pensée de m'épouser luimême en se délivrant de tous les obstacles qui s'opposaient à ses desseins... Une dispense du Saint-Père peut autoriser un homme à se marier successivement avec les deux sœurs... La même nuit, sa femme fut assassinée dans son propre château, et celui auquel j'allais m'unir mourut frappé presque sous mes yeux d'une balle dans la tête... Le meurtrier avait calculé son double forfait avec une habileté infinie, mais la Providence divine voulut son châtiment immédiat. Ses crimes avaient eu

des témoins invisibles *ses victimes

furent vengées... Il mourut de la main du

F ÉLISE. -5i)

hourreau . Vous l'avez entendu raconter, Monsieur, cette horrible histoire du comte de Chardavon,qui fut roué vif à Toulouse. . . C'était le père de Félise... Il avait une jeune sœur... On l'appelait la belle Geneviève... Déshonorée par le supplice de son frère, elle est morte dans un couvent, et moi , que ce monstre a privée de tous les objets de mon affection, j'achève de m'éteiudre ici , entre les vieux serviteurs qui m'ont suivie et cette enfant qui m'accuse, et à laquelle je dois cacher éternellement son malheur et le mien.

Le marquis avait écouté ce récit avec une muette horreur; avant que mademoiselle de Saulieu eût cessé de parler, il s'était levé.

:M0 pÊMSK.

Balin rouvrit les portes.

M. de Gandale s'inclina profondément et presque un genou en terre, comme pour demander pardon à cette femme, qu'il venait de forcer à de si terribles aveux, puis il se retira lentement.

Comme il sortait, mademoiselle de Saulieu aperçut la tête pâle de Félise au fond du salon ; la malheureuse enfant écoutait, cachée entre les portières, et elle avait tout entendu. Elle était effrayante de désespoir calme et concentré.

— Ma tante, dit-elle en posant la lettre d'Angèle sur le guéridon, il faut me ramener aux Annonciades... C'est là qu'est ma place, à moi... J'ai réfléchi depuis hier et

Fftl.lSK. %2Â I

j'ai compris... Mademoiselle de Chameroy aimait le marquis de Gandale... et, puisque je suis la tille d'un supplicié, il l'épousera... Oh ! ma tante, ramenez-moi au couvent... car à cette idée je sens que j'ai du sang de mon père dans les veines !...

Le même jour, en effet, Félise rentra à l'Annonciation. Lorsqu'elle eut franchi pour la seconde lois ce passage redoutable, qu'on appelait la porte de clôture, elle fut reçue par la supérieure et par le père Boinet.

— Nous vous attendions toujours, ma fdle, lui dit le bon père.

— Venez, mon enfant, s'écria la mère

iv. 16

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Madeleine avec un accent plein de tendresse et de joie; oh ! ma pauvre brebis fatiguée et meurtrie, béni soit le bon pasteur qui vous ramène et le jour où vous rentrez au bercail !

Mademoiselle Valérie d'Amblay était une charmante personne, vive, ingénue, belle à miracle, et habituée aux adorations de tout ce qui l'environnait. Orpheline dès Penfance, elle avait été élevée sous les yeux d'un oncle, son tuteur, par une dame

douée de toutes les qualités, de toutes les vertus, et à laquelle il ne manquait rien que le sens commun.

Madame Saget avait eu une existence régulière, toute unie , comme celle des femmes qui n'ont point connu les passions ; mais son esprit n était pas sage comme son cœur. Elle parlait de l'amour comme un aveugle des couleurs; elle l'avait appris dans les livres qui le montrent avec des exagérations si poétiques ; elle croyait aux passions éternelles, aux gens qui meurent d'un sentiment malheureux, et à beaucoup d'autres choses qui ne se voient plus guère.

Valérie , élevée dans ces idées ronia-

LE MA Cl DE LA MOHTE. 2 M

nesques, était bien décidée à ne point faire un mariage de raison; elle voulait aimer et surtout être aimée de celui qu'elle choisirait. Elle s'était fait un type à peu près introuvable dans le monde, et elle attendait, pour se décider, un de ces hommes comme on n'en rencontre plus que dans les livres. A dix-huit ans elle avait déjà refusé plusieurs mariages fort convenables. Bien qu'il n'y eût pas péril enlademeure, M. d'Amblay commençait à s'inquiéter, et à craindre pour sa nièce le sort de la belle Arsène ; le digne homme ne comprenait point les motifs d'exclusion qu elle trouvait si concluants.

Sur ces entrefaites, M.Alfred d'Ormaison se présenta. Cette fois, le bon oncle

eut une volonté ; il exigea que sa nièce vît le nouveau prétendant avant de le traiter comme les autres. D'abord, il eut d'assez belles chances : Madame Saget disait du bien de lui ; il plaisait à Valérie ; elle en venait peu à peu à l'aimer comme un ami ; mais il n'y avait pas une ombre de passion dans tout cela.

On était au commencement de l'été ; la famille d'Amblay alla habiter une charmante maison de campagne près de Meudon. Il y avait de l'autre côté du chemin un charmant pavillon où demeurait depuis peu un homme qui menait une vie assez bizarre. Il était de Toulouse, et il avait quitté ce pays après la mort de sa femme, dont il portait encore le deuil. On ne le

voyait guère dans la journée, et ses domestiques disaient qu'il restait enfermé pendant des heures entières dans sa chambre à coucher, ou personne n'entrait, si ce n'est une vieille femme qu'il avait amenée du Languedoc. Le soir, il allait se promener dans les bois, et souvent il ne rentrait qu'à l'aube. Les uns disaient que c'était un savant , les autres un fou , les autres un homme qui voulait faire parler de lui.

Un jour, au grand étonnement de chacun, il alla rendre visite à M. d'Amblay, et bientôt leurs relations devinrent assez fréquentes. Madame Saget pensa tout de suite que cet homme avait une passion pour Valérie ; il cherchait avec perse vé-

~j5j) LE MAI',1 UE LA MOHTE.

rance les occasions de lavoir, et il la regardait avec des yeux amoureux et tristes, dont l'expression fut remarquée par AI. d'Amblay lui-même. Il ne disait rien de ses sentiments, mais il se perdait dans des généralités; il taisait la physiologie de l'amour, et, dans ces questions ardues et délicates, il dépassait de beaucoup les théories de madame Saget. Il y avait de la bonne foi dans ses exagérations.

M. de Chamroger aimait Valérie avec toute l'ardeur d'une âme qui venait de se reposer dans une longue solitude; mais il semblait que cet amour lui coûtât un remords, tantil était sombre et accablé après ces longs entretiens où il paraissait oublier sa mélancolie habituelle. La présence

d'Alfred lui causait une peine qu'il n'essayait pas de dissimuler; il se retirait en le voyant paraître, et revenait, au bout de quelques jours, encore soucienx. Alfred n'avait pas grande inquiétude en voyant ce rival taciturne , qui ne témoignait sa passion que par un triste silence, et il se moquait volontiers de lui.

Ce n'était pourtant pas un homme ridicule que Al. de Chamroger, bien qu'à son insu, peut-être, il ressemblât trop à un héros de roman, avec ses longs cheveux noirs, sa pâleur, son regard vague et son attitude accablée. Il parlait peu, et c'était un de ses grands moyens de succès, parce qu'il avait une de ces physionomies qui disent beaucoup aux femmes d'une ima-

gination vive et d'un cœur inexpérimenté.

Madame Sa^et s'occupa tant de M. de Chamroger, elle en parla tant à Valérie, que le cœur de la jeune fille finit par s'intéresser a cette passion silencieuse.

Un matin, elle descendit de bonne heure chez son oncle, et après l'avoir embrassé encore plus tendrement que d'habitude, elle lui dit d'un air un peu embarrassé :

— Je viens déjeûner avec vous parce que je veux vous parler. Si vous saviez.... j'ai peur de vous fâcher.... Tenez, je parie que vous devinez déjà de quoi il s'agit.

— Sans doute , répondit M. d'Arablay en attirant la jeune fille près de lui, je vois ce que c'est : tu viens me signifier encore un refus. Ma chère Valérie, je ne suis pas un oncle barbare, un tuteur inflexible comme on en voit dans les comédies ; je ne te marierai pas malgré toi ; au contraire, je veux que tu choisisses à ton gré ; au fait, cela te regarde plus que personne au monde. Voyons, dis-moi les peines de ton pauvre cœur, depuis quelques jours tu es toute triste, et madame Saget a un air!...

— Ah! répondit Valérie avec un soupir, elle craint que je ne sois pas heureureuse ! mon bon oncle, j?ai bien peur que

M. Alfred ne soit pas un mari comme je le voudrais.

— En ce cas, ce ne sera pas moi qui te forcerai de l'épouser ; refuse-le, tout sera dit. C'est pourtant t'aviser un peu tarïl qu'il ne te convient pas. Il a pu espérer de te plaire, et il nous fait sa cour avec une assiduité !... Depuis que nous sommes ici, il n'a pas manqué de venir trois ou quatre fois la semaine. Bien qu'il soit un peu mon parent par alliance, je n'entends pas influencer ta volonté en sa faveur. Voyons , cependant ; qu'est-ce donc qui te déplaît en lui ? D'abord, il est bel homme.

— Trop bel homme, mon oncle, observa gravement la jeune fille.

LE MAKI DE LA MORTE. 2o5

— Par exemple ! je sais bien que c'est la moindre considération qui puisse décider une femme raisonnable ; mais enfin, cela ne gâte rien, et Alfred n'en vaut pas moins pour être beau; d'abord, il n'est pas vain de sa figure.

— ! C'est vrai ; pourtant sa toilette est toujours d'une recherche...

— Ne vas-tu pas lui reprocher d'être élégant et bien mis? tu aurais tort, il n'y met aucune prétention, cela se voit.

— Oui, c'est naturel chez lui ; je crois qu'il aime sa personne. Et puis, il est Imp frais, trop rose, trop épanoui; cela lui

2"fi LE MARI Di: LA M tilt TE.

donne une physionomie tout-à-fait matérielle.

— Il faudrait donc que le pauvre garçon eût l'air étique? Je ne comprends rien aux femmes d'aujourd'hui ; de mon temps, elles n'aimaient pas ainsi les figures pâles et maladives , cette mode-ci passera. J'avoue qu'Alfred se porte trop bien ; c'est son seul défaut : car enfin il a de l'esprit, beaucoup d'esprit , conviens-en.

— Je l'ai dit souvent. Sa conversation m'amuse, elle est vive, pleine de saillies ; avec cela, il a un ton parfait ; mais je le trouve trop gai.

LE MÀM DE î A. MOHTE. 257

— Tu le voudrais donc trisie H malade?

— Oh ! non, mon oncle ; mais je le voudrais plus sérieux, plus recueilli . moins heureux.

— Moins heureux ! mais il serait fou de se plaindre du sort, lui, jeune, riche, plein d'avenir...

— Je le voudrais aussi moins préoccupé des avantages, des intérêts matériels de la vie.

— Est-ce que tu le crois intéressé ? estce que tu penses qu'il te recherche uni-

288 LE MAKI DE LA MOlM'E.

quement parce que tu as un million de dot?

— Oh ! non , mon oncle ; je sais bien qu'il est incapable de ces calculs; sa fortune peut d'ailleurs se passer de la mienne.

— Eh bien, alors, à quoi se réduisent tes griefs contre lui ? tu ne veux pas l'épouser parce qu'il est beau, qu'il est aimable , qu'il est heureux! Voilà qui ne ressemble a rien. Voyons, sérieusement, mon enfant , quel est le motif de ton refus ?

Valérie se recueillit un moment , puis elle répondit avec sincérité :

— Mon oncle, j'ai peur que M. Alfred ne sache pas m'aimer.

— Et tu espères rencontrer quelqu'un autre qui saura t'aimer mieux que lui?

— Oui, peut-être.

— Ah! pauvre enfant, tu fais bien de dire peut-être. Enfin, que ta volonté soit faite. Aujourd'hui, j'apprendrai son sort à Alfred.

— Dites-lui bien , mon oncle, que je l'aime d'amitié, comme une bonne sœur; que je serais désolée de ne plus le revoir.

260 LE MAhl l)Ë LA MORTfi.

— Tu veux donc qu'il revienne ?

— Mais, oui ; je serai toujours contente de sa visite. Lui aussi ne saurait renoncer comme cela brusquement à nos relations ; Il faisait si volontiers votre partie de billard!

— Oui, oui, dans l'espoir de t'offrir ensuite son bras pour la promenade, murmura le vieil oncle. Ce pauvre Alfred!

Le galop d'un cheval, qui s'arrêta au perron, interrompit cet entretien; la jeune fille s'échappa, en disant :

Le voilà, le voilà, Mon oncle! je ne

LE .'.1AP.1 DE lit MOIUE. 261

veux pas le voir aujourd'hui... vous allez lui dire...; heureusement, cela ne le mettra pas au désespoir... Assurez-le bien de mon estime, de mon amitié.

— Voilà qui est convenu, dit le bon oncle en la regardant aller; volontaire comme un enfant gâté, capricieuse comme une héritière, et, avec cela, la plus belle âme, une franchise, une bonté i quel dommage si elle n'était pas heureuse !

Alfred entrait radieux; il posa sur la table un bouquet destiné à Valérie, et dit, en tendant les deux mains à M. d'Amblay :

— Que j'avais hâte d'arriver! le temps

2C>2 LE MARI Dt LA HOr.TE.

est si beau ! nous pourrons faire une promenade du côté de Saint-Cloud; mademoiselle Valérie a paru le désirer hier...

— Un caprice, interrompit l'oncle; les femmes ne sont capables que de cela.

Mon cher Alfred, j'aime mieux vous dire la chose à brûle-pourpoint que de vous faire languir : il ne faut plus songer à vos projets de mariage : Valérie refuse de vous épouser.

— Comment! que dites-vous, Monsieur?

interrompit le jeune homme , dont les joues roses devinrent d'une extrême pâleur.

— Là , je voudrais qu'elle vous vît en ce

moment ! s'écria M. d'Amblay ; son refus est absurde !

— Ah! je suis bien malheureux, dit Alfred accablé; ceci est sans espoir!

— Pourquoi, mon cher ami V Oh! moi, j'espère que Valérie reviendra d'ellemême sur cette détermination , qui n'a aucun motif raisonnable.

— Raisonnable ou non, elle en a un.

— Est-ce que vous le connaissez ?

— Hélas ! je le soupçonne ! j'ai un rival !

— Àh! et vous croyez qu'elle l'aime?

s'écria l'oncle étonné.

— Je ne puis pas expliquer autrement son refus.

— Mais quel est-il donc ce nouveau prétendant ?

»— Il n'a eu garde de se présenter comme tel. C'est M. de Chamroger, votre voisin.

— Qui? ce grand homme pâle, toujours vêtu de noir, qui se promène la nuit, et qui regarde couler l'eau un livre à la main ? Je comprends à présent ! fit l'oncle en se parlant à lui-même. En effet, il n'est

pas beau, il n'a pas l'air gai, ni une santé bien fleurie, ce Monsieur; il manque de tout ce que ma nièce reprochait tantôt à Alfred.

— Je l'ai pris tout d'abord en aversion, ce monsieur de Chamroger ; sa mélancolie ne m'a jamais touché : c'est un air qu'il se donne. Il y a des gens qui ont comme cela la rage d'être malheureux et de se poser perpétuellement dans leur infortune. Toujours, en venant ici, je le rencontre se promenant tout seul, les bras croisés, la tète baissée; je l'avais pris pour un fou.

— Moi, je trouve que c'est un assez triste original. Je m'étais bien aperçu de

2(>ij LE MAKI DE LA MOI. TE.

ses assiduités ; et, comme il ne fait dailleurs aucune visite, j'ai expliqué cette exception en ma faveur par le plaisir qu il trouve à voir ma nièce. Je ne le croyais guère dangereux, je l'avoue : qui pouvait supposer que cette figure patibulaire plairait à une jeune tille de dix-huit ans, belle comme un ange? Et puis, voyez vous, je n'aime pas les veufs. Je ne consentirai jamais à ce mariage.

-r Vous avez toujours déclaré que mademoiselle Valérie serait libre dans son choix, dit Alfred avec effort; et si elle aime M. de Ghamroger...

— liais cet homme est d'une humeur

effrayante ; il a je ne sais quoi de lugubre qui m'attriste, moi, dont les nerfs ne sont pas fort sensibles. Ça n'est pas déjà si gai de vivre en ménage ; on bâille, on s'ennuie souvent en tête-à-tête au coin du feu , et alors le mari le plus aimable peut paraître fort maussade : pensez ce que sera celuici ! Je ne vois rien en lui qui ait pu séduire ma nièce; rien, si ce n'est son air mélancolique et ses tristesses silencieuses. L'imagination des femmes va souvent loin vis-à-vis des hommes qui se manifestent peu : elles leur supposent des passions profondes et contenues, des sentiments exaltés; elles font tous les frais du roman dont le héros est presque toujours un personnage insignifiant. Si Valérie aime M de Chamroger, c'est qu'elle s'est figuré

qu'il avait une grande passion pour elle ; tandis que vous...

— Hélas ! elle n'a donc pas cru à mon amour?

— C'est que vous ne jetiez pas plus de soupirs que de paroles, comme ce larmoyeur. Enfin nous verrons ce que tout ceci deviendra. Tant que ce mariage n'est pas fait, il ne faut point perdre tout espoir, mon cher Alfred : vous êtes le mari que j'aurais voulu pour ma nièce : vous l'aimez...

— Plus que je ne saurais le dire. Son refus me brise l'âme. Ah! je suis malheureux!...

— Voilà ce que Valérie ne comprendra pas, en voyant ce visage resplendissant, murmura M. d'Amblay ; tandis que l'autre, avec sa face blême et allongée, lui paraît tout naturellement au désespoir.

Par exemple, nous verrons comment il s'y prendra pour se donner un air content.

— Oh ! je ne le verrai pas, monsieur ; ce spectacle me ferait trop de mal : je vais partir, je vais voyager...

— Non pas ; il faut rester, et venir nous voir de temps en temps.

— Adieu, monsieur, dit Alfred en regar-

270 LE MAHi DE LA MORTE.

dant dans le jardin à travers les jalousies entrouvertes ; voici M. Chamroger ; je me relire.

Alfred s'élança sur son cheval et partit au grand galop comme u» homme qui a besoin de s'étourdir dans un exercice violent. Par hasard il alla au bois de Boulogne ; là, il rencontra quelques étourdis qui remmenèrent dîner; pour se distraire, il prit du Champagne plus que de coutume, et le soir, à l'Opéra, il était d'une gaîté si bruyante, que quelques personnes de la connaissance intime de mademoiselle d'Amhlay le remarquèrent.

Pourtant, en rentrant le soir chez lui, il ne se coucha pas, et il resta jusqu'à

l'aube accoudé au balcon de sa chambre et son mouchoir sur les yeux. 11 songeait à Valérie avec une souffrance indicible ; il s'exhortait à l'oublier, et tout d'abord il résolut fermement de ne plus la revoir. •

Alfred tint bon pendant quinze jours ; il évita tout ce qui pouvait rappeler ce souvenir; personne ne lui parla de l'oncle ni de la nièce; il lit tout ce qu'il fallait pour se distraire et s'amuser; mais ses efforts n'aboutissant à rien, il voulut essayer de se traiter par la méthode homéopathique, qui prescrit de se mettre dans le feu pour guérir une brûlure, et il retourna à Meudon.

Or, le matin même, M. de Chamroger avait reçu la parole de M. d'Amblay. Le bon oncle se repentait maintenant d'avoir laissé Valérie entièrement maîtresse de son choix ; mais il n'y avait plus moyen de s'en dédire ; toulf cela lui avait donné tant de soucis que son accès de goutte annuel lui était revenu un mois plus tôt.

La famille était réunie dans le jardin ; M. d'Amblay faisait une partie d'échecs avec madame Saget; Valérie travaillait près de la table, et M. de Chamroger, debout à son côté , la regardait d'un air recueilli.

Le cœur d'Alfred battait fort; mais il

IE MARI DE ta ïfORTE. 27 ~>

sut contraindre son émotion, et il ne resta sur son visage ancune trace de ce qu'il avait souffert. Il était d'ailleurs si beau, si Henri , qu'il avait naturellement l'air d'un homme heureux, au milieu d'une peine réelle et profonde.

— Bonjour , mon cher Alfred , dit M. d'Amblay avec empressement. Que devenez-vous donc, mon bon ami? Je voulais vous écrire ; mais, voyez, cetfe fois la goutte m'a pris par la main droite.

— J ai été malade , balbutia Alfred , et c'est ce qui m'a privé de venir vous voir.

Valérie avait rougi en voyant Alfred ;

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