‹ CléopâtreChapitre 14 sur 58 · SCÈNE m OCTAVE, ANTOINE · texte numérisé non relu

SCÈNE m OCTAVE, ANTOINE

ANTOINE

Tu m'as fait demander, Octave, me voici. Que me veux-tu ? Je n'ai, tu le vois, nul souci Du rang- où nous ont mis nos travaux, ni de l'âge. J'ai toujours dédaigné, moi, de faire étalage De faux org"ueil et de mesquine vanité. Parle.

OCTAVE

Antoine, tu sais ce qu'on a raconté De la folle débauche où s'égare ta vie. Ta faim pour le plaisir n'est jamais assouvie. Tous les jours c'est quelque fête, quelque festin.

ANTOINE Je ne permettrai pas qu'on vienne, l'œil hautain,

38 CLÉQPATRE

Scruter ma vie ; elle est comme je l'ai choisie. J'entends suivre toujours ma libre fantaisie ; Je veux ag-ir selon mes g"oûts, je veux enfin Boire dès que j'ai soif, et mang-er quand j'ai faim.

Si c'était pour toi seul que se donnait la fête,

On pourrait t'excuser, mais une femme...

ANTOINE

Arrête !

Son nom divin ne doit pas être blasphémé.

Comment pourrais-tu, toi qui n'as jamais aimé,

Parler de celle dont chaque geste révèle

Aux regards enchantés une grâce nouvelle

Et dont chaque parole est une volupté ?

On la voit, on la suit, heureux d'être dompté.

Et, quand on est loin d'elle, on garde en la mémoire

Son sourire de joie et d'amoureuse gloire.

OCTAVE Voilà bien le discours éperdu d'un amant.

ANTOINE

Pourquoi m'as-tu mandé ? Parle-moi franchement,

Octave.

OCTAVE

Comprends donc, si ta pensée est haute, Que tu dois expier ton erreur et ta faute.

ANTOINE Ma faute ! C'est toi qui... Mais je me suis juré De rester calme et de langage modéré.

Si j'ai, dans mon orgueil, dans mon ardeur impie, Commis des fautes qu'il est juste que j'expie. Je. remets aux dieux seuls le soin de me punir. Laissons là le passé, parlons de l'avenir.

OCTAVE C'est bien. Causons tous deux, la colère calmée. Te crois-tu du crédit encore dans l'armée ?

A^iTOINE

Octave, tes soldats connaissent-ils le nom,

Le nom jadis fameux de mes victoires ? Non,

Sans doute. Tu pensais habile de leur taire

Qu'un autre que toi fût illustre sur la terre.

Le bruit de mes exploits leur fut toujours caché.

S'ils me connaissent, c'est en tant que débauché.

En tant qu'amant d'une étrangère, en tant qu'ivrogne.

Dès qu'on me nomme devant eux, leur vertu grogne.

OCTAVE

Antoine, j'aime à voir que tu sais te juger.

ANTOINE

Ah, je t'ai dit déjà de ne point m'outrager. Je n'ai pas perdu ma valeur, qu'il t'en souvienne ! Ton armée a pour moi du mépris. Mais la mienne, Ah, la mienne ! J'y suis le maître tout puissant. Mes soldats, mes soldats ! Ils donneraient leur sang, Tout leur sang, pour sauver un cheveu de ma tête. Ils m'aiment, comprends-tu? Mon armée? Elle est prête A conquérir pour moi tout le monde romain :

Elle est là, qui n'attend qu'un sig-ne. Que demain

J'ordonne à mes soldats de se mettre en campagne,

De la fauve Libye à la verte Bretag-ne

Ils iront, sous la pluie ou les soleils ardents,

Se battre, de la joie aux yeux, du rire aux dents,

Et les vaincus diront quels bons lutteurs nous sommes !

Mon armée est sans peur !

OCTAVE

Combien a-t-elle d'hommes ?

Combien peux-tu compter de Romains dans ses rangs ? Tu ne me réponds pas. C'est que tu me comprends.

ANTOINE

Ta parole implacable a le froid d'une hache. Pourquoi veux-tu briser l'espoir où je m'attache ?

OCTAVE Enfin, j'ai ton aveu. C'est sur un vain espoir Que se fonde aujourd'hui ton fragile pouvoir ! Pour soutenir les droits que Rome te dénie Tu ne peux plus compter sur une armée unie ; C'est une horde que tu mènes, un ramas De combattants obscurs nés dans tous les climats. Et qu'attirent le gain et la g-randiloquence.

ANTOINE

Octave, tu...

OCTAVE

Modère un peu ton arrogance.

Réserve tes discours guerriers pour les festins Et laisse-moi guider Rome et ses grands destins.

ANTOINE

Ah ! je sais maintenant où tendaient tes paroles. J'ai, dans les vains plaisirs, vécu des heures folles; J'ai trahi ! Rome doit m'en punir durement Et déjà tu tiens prêt l'austère châtiment. Proclamant mon erreur, avouant ma défaite, Sig-nant ma déchéance, il faut que je remette, Moi, l'indigne soldat, le citoyen mauvais, A toi, le héros pur, les pouvoirs que j'avais.

OCTAVE

C'est cela.

ANTOINE

Tu me crois à ce point de bassesse...

OCTAVE

Ecoute la raison, Antoine. Il faut que cesse Une lutte par quoi l'Etat est avili.

Il faut un chef, un seul, à l'empire affaibli. Il faut que, sous sa forte loi, Rome reprenne La tâche antique : elle est Taug'uste souveraine Qui ne peut pas fléchir au souffle de l'autan. Tu dois rég-ir le monde, ô Romain, souviens-t'en; Ton œuvre est d'imposer la paix par ta victoire Et d'abattre l'effort de Torg-ueil dérisoire.

ANTOINE

Ah! tu vas te charger d'un terrible fardeau, Octave. N'as-tu pas sur les veux un bandeau ? Ta taille est bien petite, et ton épaule est frêle.

Rome me soutiendra, car je lutte pour elle.

ANTOINE La route est périlleuse, il n'y faut pas broncher.

OCTAVE Je la connais, Antoine, et j'y saurai marcher.

ANTOINE Tes pieds peuvent heurter les pierres où l'on butte.

OCTAVE J'ai les yeux trop aigus pour redouter la chute.

ANTOINE Grains qu'ils ne soient couverts par un voile doré !

OCTAVE

Une femme au front vil ne m'a point enivré.

Mes yeux voient clair. Ils sont desg-uides sûrs. Reg'arde

Quels javelots charg-és de lumière je darde.

Mes yeux savent où va la route que je tiens.

Mes yeux sont forts^mes yeux... Ah, tu baisses les tiens.

ANTOINE

Ah, détourne tes yeux dont l'éclat me foudroie, Détourne-les I Je sens que je deviens ta proie.

OCTAVE

Malheureux ! Comprends-tu quel est ton intérêt ? Renonce à tout combat. Qui, dans Rome, voudrait

Suivre, par les hasards, ta folle destinée? Rien ne relèvera ta cause abandonnée.

ANTOINE

Octave ! Eh bien, non, non ! Tu m'en demandes trop. Que le destin méchant me morde de son croc, Que la mort m'interrompe au milieu de ma tâche, Je ne céderai point, je ne suis pas un lâche.

(Entre Octavie.)

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