TRENTE-NEUVIEME LEÇON
Tumeur érectilc de la région temporale. — Anatmnie pathologique des anévrysmes artério-vcineux et des tumeurs crectilcs. — Déductions opératoires. — Méthode des injections au perchlorurc de fer.
Je reprends l'histoire de notre malade. Nous en étions restés à l'anatomie pathologique, et j'avais encore à vous parler du pronostic, et surtout du traitement qui est le point capital.
Nous ne pouvons faire que par analogie l'anatomie de la région temporale pour les tumeurs.
Or, il y a une région bien voisine dans laquelle on observe assez souvent des tumeurs érectiles, et la première question à nous poser est celle-ci : notre tumeur a-t-elle des rapports avec les tumeurs érectiles qu'on observe dans l'orbite? Ces tumeurs de l'orbite ont été l'une des questions les plus controversées dans ces derniers temps. Tous les chirurgiens s'en sont inquiétés. Les tumeurs érectiles de l'orbite ont-elles des rapports avec les tumeurs érectiles de la région temporale? Pour mon compte, je ne le crois pas; mais, pour justifier mon dire, je suis obligé de vous parler un peu de l'anatomie pathologique.
Je n'ai eu qu'une seule fois l'occasion de faire l'auto-
psie d'une de ces tumeurs, je vais dire dans quelles circonstances.
Le docteur V. . . m'amena, l'été dernier, une dame âgée de 62 ans qui avait une exophthalmie. Les paupières étaient sillonnées par des veines et des artères très volumineuses. Quand on regardait l'orbite gauche, on voyait à chaque pulsation du cœur l'œil poussé au dehors, faisant une saillie considérable entre les deux paupières qui étaient animées d'un mouvement de propulsion des plus manifestes. La main, appliquée sur la région, était repoussée. Si l'on comprimait la tumeur avec la paume de la main, on la faisait rentrer dans l'orbite. Enfin, l'oreille appliquée sur l'œil pour ausculter, on entendait un bruit de susurnis avec augmentation au moment de la systole. Il y avait aussi le frémissement cataire qui ressemble au frémissement que la main perçoit quand on l'applique sur le dos d'un chat, ou bien le frémissement vibratoire ou encore le thrill des Anglais. En appliquant l'oreille on percevait ce mouvement, non seulement sur la région de l'orbite, mais sur la partie postérieure de la tête. Ce bruit était tellement fort, il incommodait tellement la malade qu'elle ne pouvait absolument pas dormir. Elle ne le pouvait que dans une seule condition, lorsqu'elle était en voiture. Aussi, dès le matin, après avoir passé une nuit blanche, montait-elle en voiture, disant au cocher d'aller devant lui; pendant cinq ou six heures, le mouvement de la voiture, le bruit des roues sur le pavé lui faisaient oublier le bruit de son œil, et elle dormait.
Cette malade avait été plusieurs fois soumise à l'examen ophthalmoscopique par M. Y..., qui avait constaté dans la rétine de petits épanchements ; mais il avait reconnu qu'il s'agissait non d'une maladie développée dans le globe oculaire lui-même, mais d'une maladie développée
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derrière lui et qui le propulsait en avaul. Ne voulant pas endosser la responsabilité d'un cas aussi j^rave, il avait désiré connaiti"e l'avis de plusieurs chirurgiens, et avait conduit sa malade chez M. Ndlaton, <[ui avait recoiiiiu une tunu'ur éreclile de l'orbite, et conseillé de faire la ligature de la carotide primitive. Sans me prévenir de ce diagnostic, M. V... me pria de voir la malade. Je reconnus qu'il ne s'agissait pas d'une tumeur érectile de l'orbite, mais d'une afTection (juc je connaissais depuis longtemps, d'un anévrysme artério-veineux de tous les capillaires qui rampent dans le tissu rétino-cérébral. Mon avis fut qu'il n'y avait pas grand chose à faire.
Quand on comprimait la carotide du côté gauche, on arrêtait les battements pendant deux, trois, quatre minutes, et, après ce temps, malgré une compression énergi([ue, le battement reparaissait, ce qui prouve que le sang revenait du coté opposé.
Je dis : « Je crois que, si on lie la carotide gauche, on privera de sang la tumeur pendant un certain temps, on la fera rétrograder, mais la maladie recommencera. » Dans un grand nombre de cas les choses se sont ainsi passées, et les malades ont fini par succomber. D'ailleurs, les ligatures de la carotide sont une opération grave. La statistique démontre qu'elle amène une mortalité de 31 p. 100.
Néanmoins, M. V... insista beaucoup, et il demanda une consultation. Nous étions six, et je me trouvai seul de l'avis qu'il ne fallait pas faire la ligature de la carotide. On me demanda si je connaissais un meilleur moyen, et, comme je n'en connaissais pas, je dus me rendre aux raisons de mes confrères, et je fus désigné pour exécuter l'opération. Elle fut pratiquée dans le courant du mois d'août, à Délie ville, en présence de tous ceux qui avaient assisté à la consultation. Je vous épargne les détails de
l'opération que vous trouverez à l'article « Carotide » dans le Dictionnaire de Médecine.
Malheureusement, mes prévisions se sont réalisées, la ligature de la carotide a arrêté pendant quelque temps les battements; mais la malade a été frappée d'hémiplégie du côté opposé. C'est ce qui se produit dans la très grande majorité des cas. L'hémiplégie a augmenté, puis est survenu le coma, et la malade a succombé aux accidents, conséquence de la privation du sang dans la circulation cérébrale. Le sang ne s'est pas complètement arrêté dans la tumeur; car la malade a succombé le sixième jour, et, dès le troisième ou quatrième, le sang était revenu dans la tumeur.
Nous pûmes obtenir l'autopsie, à laquelle nous tenions beaucoup, et je vais dire ce qu'elle nous fit reconnaître. Il n'y avait point de tumeur de l'orbite. Mais il y avait des artères, comme celles que j'ai dessinées l'autre jour devant vous, développées, flexueuses, des veines très dilatées. A vrai dire, nous n'avons pu faire d'injections et constater la communication qui existait certainement entre les artères et les veines. Mais nous avons remis à M. Cornil les artères qu'il a examinées, et il y a reconnu une dégénérescence graisseuse semblable à celle que je vous ai signalée récemment sur la rétine. C'est cette dégénérescence graisseuse qui avait facilité la dilatation artérielle, laquelle s'était trouvée portée à un degré considérable.
Pourquoi, dans ce cas, n'y a-t-il pas de tumeur, et y a-t-il cependant saillie de l'œil? Cela tient tout simplement à la structure anatomique des parties dans lesquelles se développent ces dilatations artérielles, ces anévrysmes artério-veineux. C'est parce que, l'orbite représentant un cône dont la base est en avant et dont le sommet repose sur le squelette, le développement des capillaires doit nécessairement propulser l'œil en avant.