‹ Clinique chirurgicaleChapitre 30 sur 47 · PARLES · texte numérisé non relu

PARLES

ramasser son arme ; il prend la fuite. Le blessé, qui est arrêté sur le coup, sans perdre néanmoins ses facultés ni son courage, arrache lui-même la baïonnette, jette le fusil derriere lui, et monte à son logement, où il se débarrasse de ses armures et de ses habits, et se jette dans son lit. Le chirurgien-major du régiment , M.de Lavigne, appelé à son secours, reconnait deux plaies qui avaient déjà fourni beaucoup de sang; l'une, d’un pouce de longueur, ayant donné entrée à la baïonnette, était située au baset à gauche de l’épigastre, à deux travers de doigt de laligne blanche; l’autre, moins étendue, occupait la partie la plus reculée du flanc droit, au-dessus et un peu en avant de l’épine supérieure et antérieure de los coxal droit, où la pointe de cet instrument avait paru dans l'étendue d'environ un pouce et demi. Une portion d'intestin grêle faisant hernie par la plaie antérieure, M. de Lavigne crut devoir réunir cette plaie, après avoir réduit cet intestin , au moyen de la suture enchevillée qu'il pratiqua avec une aiguille ordinaire et deux portions de plume de corbeau. L'autre plaie fut réunie avec des bandelettes agglutinatives ; des compresses épaisses, un bandage de corps terinèrent le pansement, et le blessé fut envoyé immédiatement à l'hôpital : mais bientôt des douleurs vives et tensives, des vomissemens. Opi niâtres, se déclarèrent avec un sentiment de froid intense aux extrémités, et le malade tomba en syncope. |

Le danger imminent où il se trouvait fit suspendre l'application de toute espèce de topique ; les chirurgiens de garde s’occupèrent seulement des moyens propres à rappeler le sujet à la vie et à le réchauffer. |

Il passa le reste de la journée et la nuit dans un état de souffrance et d’anxiété extrémement pénible, malgré quelques douzaines de sangsues qu'on avait déjà posées sur le bas-ventre. |

Le lendemain matin, àma visite , Noustrouvâmes le ventre ballonné et très-douloureux, le faciès décoloré, les yeux iernes, larmoyans, le: pouls presque nul et nerveux; l'urine était rouge et presque totalement supprimée. Nous reconnûmes les . deux plaies telles que nous les avons décrites : celle de la ligne blanche était fermée par la suture enchevillée dontles pointsétaient prêts à se rompre; la deuxième laissait couler, malgré les bandelettes agglutinatives, une assez grande quantité de sérosité sanguinolente. |

Nous nous empressämes de couper les points de la suture et d'enlever les chevilles; nous débridàmes ensuite en haut et en bas, dans la direction convenable , et avec les précautions requises , les angles aponévrotiques de ces deux plaies qui laissèrent écouler de la cavité abdominale une assez grande quantité de sang noirâfre qui y était ÉVidemment épanché , et dont la sortie fut encore favorisée au moyen d’une sonde de gomme élastique

que nous introduisimes avec ménagement dans IL. 26

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la partie la plus déclive de cette cavité. Aucune partie contenue ne 8€ présenta à ces plaies; mais il est évident que la baïionnette ; en traversant l’enccinte du bas-ventre, après avoir percé la peau, les muscles, les aponévroses et le péritoine, s'était fourvoyée dans les circonvolutions de l'intestin grêle , qui a dû être lésé superficiellement , s'iln'a pas été percé : assurément le mésentère a été traversé dans plusieurs de ses replis sur son trajet, et sans doute, au point de sa sortie, l'arme a rencontré aüssi quelques rameaux des nerfs iléolombaires, ainsi qu’on en jugera par la suite.

* Cette première opération soulagea d’abord Île malade ; nous appliquâmes ensuite un grand nombre de ventouses mouchetées à lépigastre et sur Je côté du ventre dont on augmenta la déplétion sanguine avec une assez grande quantité de sangsues. À cette déplétion nous fimes succéder les bains gélatineux à vingl degrés de température, et des cataplasmes émoiliens , anodins , couverts de glace pilée : ces cataplasmes étaient renouvelés toutes les deux heures. Nous prescrivimes aussi des lavemens de la même nature; des boissons mucilagineuses à la glace , légèrement acidulées eta prendre par gouttes, pour ne pointsurcharger l'estomac et le tube intestinal, et pour empécher l'arrivée des liquides dans la portion de lintestin lésé, en supposant qu'il füt ouvert; mais malgré ces moyens, dont l'emploi fut varié selon les circonstances, les douleurs abdominales, la

DES INTESTINS. 403 tension du bas-ventre, les vomissemens, l'anxiété et l'état fébrile se conservèrent sans presqué point d’amendement pendant les neuf premiers jours; il y eut même à cette époque des symptômes si alarmans, que nous avions perdu toute espérance de salut : toutefois j'insistai avec une persévérance non interrompue sur l'usage des ventouses sèches ou mouchetées, selon le besoin , en les posant tou: Jours dans la direction de la marche du fluide nerveux, c’est-à-dire de haut én bas » Pour rétablir le mouvement péristaltique des intestins, lequel se faisait en sens inverse depuis l'accident. : + }

En eflet, dans la nuit du neuvième au dixième

Jour, la causé de ce choléra-morbus cessa tout à coup, et desévacuations alvines copieuses, bilieuses et sanguinolentes eurent lieu : on en seconda les effets par des embrocations d'huile douceet fraîche de ricin, faites sur le bas-ventre. Dès ce moment le danger disparut, et nous reprimes l'espérance de pouvoir encore sauver notre blessé : une suppuration assez abondante s'était établie dans les deux plaies, laquelle contribua beaucoup sans doute au dégorgement des parties. La quantité de boissons mucilagineuses fut augmentée graduellement, les sédatifs furent supprimés, et l'on se borna à des embrocations oléagineuses légèrement -Camphrées sur le ventre. Le malade alla ensuite de

mieux en mieux, jusqu'au vingt-unième jour ÿ

cependant il avait toujours conservé une douleur assez vive à l’aine droite et sur tout le trajet de

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l'extrémité du même côté, sorte de névrose qu'il faut attribuer à la lésion des nerfs que nous avons désignés plus haut.

Dans la nuit du vingt-deuxième au vingt-troisième jour, il survint tout à coup, et sans doute par l'effet de quelque écart dans le régime, un nouveau choléra-morbus des plus violens , avec des douleurs vives dans le bas-ventre, tension et ballonnement de cette cavité; la fièvre s’alluma avec une chaleur brülante ; un engorgement érysipélateux s'était formé sur les bords dela plaie, ets’étendait au pli de la cuisse et à tout le côté externe de ce membre jusqu’au-dessous du genou; enfin nous vimes reparaître un nouveau danger que je. n’espérai plus pouvoir combattre. Le jeune homme lui-même se crut perdu; aussi était-il dans une inquiétude extrême. Malgré cet état désespéré, nous remimes encore en usage les moyens qui, dans la première période de la maladie, avaient été employés avec tant d'efficacité.

Les ventouses sèches et mouchetées surtout, posées en grand nombre sur toute la surface de l'abdomen , produisirent des eflets étonnans. Nous appliquâmes en même temps le cautère actuel sur toute l'étendue de lérysipèle.

À ces applications réitérées nous fimes succéder de nouvelles embrocations, sur le ventre, d'huile de ricin légèrement camphrée. Nous remimes encore le malade à la diète la plus sévère, et Je me permis l'usage d'une boisson mucilagineuse acidule

etalaglace, quegoutteà goutte, pour humecter et rafraichir les voies de la déglutition, dans la crainte d'une invagination ou d’une perforation aux intestins : les lavemens émolliens et anodins étaient souvent répétés.

Aprés deux fois vinst-quatre heures d’angoisses pénibles , accompagnées des mêmes vomissemens et de la suppression des évacuations alvines et urineuses, le malade sortit tout à coup du danger. Les évacuations s’ouvrirent encore spontanément, les douleurs et la tension du bas-ventre se dissipèrent; mais il se manifesta alors au-devant dela plaie postérieure , une tumeur ovoide, fluctuante, grosse comme les deuxpoings, que nous attribuâmes à la présence des liquides épanchés dans la cavité ab. dominale et accumulés dans la région iliaquedroite.

Je me disposais à donner issue, par une incision méthodique, à ce liquide épanché, lorsque nous aperçümes des signes de résolution. Nous fimes appliquer sur toute la surface du ventre un cataplasme léger, aromatique et couvert de glace pilée. Ce dernier moyen fit tout-à-fait disparaître le météorisme et la tumeur désignée. Une potion, composée d’une demi-once d'huile douce etfraiche dericin, avec addition de deux gros d’eau de fleurs d’oranger, produisit encore plusieurs-selles copieuses de matières noirâtres et bilieuses : je ne pus m'assurer si elles contenaient du sang. L'érysipèle se dissipa aussi promptement. Cependant il survint, sous le mollet de la jambe droite , un abcès qu’on

l06 | PLATES ouvrit avec l'instrument tranchant. La guérison en fut prompte et facile. Apres ce dernier orage , le malade alla de mieux en mieux, les plaies se cicatrisèrent , et ce jeune militaire s’est trouvé parfaitement guéri vers le soixante-unième jour de son entrée à l'hôpital. |

Ilest bien évident, d’après la série de symptômes graves qui se sont successivement offerts chez ce soldat, 1° qu'il y a eu lésion à l'épiploon, aux intestins grêles et au mésentére, suivie d’épanchement sanguin dans la cavité péritonéale ; il est probable aussi que l'intestin grêle avait été lésé dans l'épaisseur de toutes ses tuniques, puisque le malade avait eu plusieurs évacuations alvines de matières sanguines. 2° D’après cette lésion , il est facile de concevoir que le gonflement inflammatoire, avec l’étranglement ou le rétrécissement survenu dans les points lésés de l'intestin et du mésentère, devait nécessairement produire le choléra-morbus et peutêtre une invagination temporaire de la portion malade de cet intestin, quiaété dissipée, ainsi que le gonflement inflammatoire et l'épanchement sanguin, par les ventouses et les sédatifs. |

Le fait que nous venons de rapporter peut faire sentir la nécessité d'observer strictement dans le service militaire les règles de la discipline, surtout celles dans l'application desquelles la moindre négligence peut compromettre l'existence du soldat : si, au sortir de l'exercice, la troupe avait rémis la

baïonnette dans son fourreau , conformément à l'esprit des réglemens, cet accident, qui a mis la vie de Mestre en si grand danger n'aurait pas eu lieu. Sous ce rapport, comme pour l'intérêt de la science, je pense que cette observation offre quelque intérêt. |

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