SUIVANT LES LOCALITÉS
L’épaisseur de l’épiderme à la paume des mains et à la plante des pieds empêche ordinairement les sangsues d’y mordre.
Les cicatrices que laissent les petites plaies produites par ces annélidessont souvent très-apparentes ; aussi l’on s’abstiendra , autant que possible , de les placer sur des parties habituellement découvertes , et lorsqu’on ne pourra pas faire autrement, on les choisira petits.
Chez les enfants et chez les femmes, dont la peau est très-fine, on évitera le trajet des grosses veines, dans la crainte d’une hémorragie difficile à arrêter.
Lorsqu’on applique les sangsues sur la face, elles y produisent souvent de l’œdème ou môme un érysipèle.
La sympathie qui existe entre un viscère et les parties de la peau qui lui correspondent exige qu’en générai on pose sur elles les sangsues.
Si l’on applique ces annélides, même en très-grand nombre, sur le petit angle de l’œil, ils produisent presque toujours un érysipèle ordinairement œdémateux; ils ecchymosent les paupières et peuvent beaucoup aggraver une ophthalmie aiguë : on doit les mettre sur la tempe, le long de la racine des cheveux, et au besoin derrière les oreilles, où. ils agissent tout aussi bien; ils sont très -avantageux sur les apophyses mastoïdes contre les inflammations des méninges, à cause du dégorgement des veines qui pénètrent dans la boite osseuse du crâne.
On conseille de poser des sangsues sur la face interne des paupières; elle est trop peu étendue pour que leurs morsures soient en assez grand nombre et pour que le sang coule assez abondamment, surtout dans le cas de phlegmasie aiguë : s’il s’agit meme d’une inflammation chronique , j’ai vu souvent cette pratique , que je condamne, produire des accidents inflammatoires très-graves.
Une inflammation de la gorge existe ; on met les sangsues sur le cou : elles y pratiquent des plaies qui
laissent après elles des cicatrices fort désagréables, surtout chez les femmes. L’expérience m’a démontré
qu’appliqués contre les phlegmasies du pharynx ou du larynx, cesannélides ont les mêmes avantages quand on les place sur les apophyses mastoïdes, et en arrière d’elles, le long cle la racine des cheveux, où le tissu ino dulaire est caché. D’ailleurs chez les enfants et chez les femmes, dont la peau est très-fine , ces vers aquatiques pourraient ouvrir des veines superficielles et produire une phlébite d’autant plus dangereuse que les vaisseaux de cette région sont très-près du cœur; une hémorragie difficile à arrêter aurait alors très-probablement lieu ; on serait peut-être obligé de cautériser avec le nitrate d’argent fondu, et l’on s’exposerait encore à déterminer la phlegmasie du canal veineux : en l’absence du chirurgien, l’écoulement sanguin serait très-dangereux, car les gens du monde ne sauraient pas toujours y soustraire le malade; derrière les oreilles, la compression est sûre et facile aux personnes les plus étrangères aux connaissances de notre art.
On prescrit souvent les sangsues sur l’épigastre, et fréquemment on en place quelques-unes sur les cartilages des côtes; leur mobilité fait couler beaucoup de sang, surtout chez les enfants : la présence du chirurgien deviendra presque toujours indispensable pour l’arrêter. Qu’on y prenne bien garde , car j’ai vu arriver un événement funeste : ayez soin de faire poser les sangsues au-dessous du sternum et en dedans des cartilages costaux.
Il faut se rappeler que si Fon met des sangsues sur
des parties pourvues de beaucoup d’embonpoint , les petites plaies fournissent presque toujours peu de sang : ainsi appliquez-vous, chez une personne très-grasse, quarante sangsues sur l’abdomen, pour combattre une péritonite , au lieu de l’amender vous l’augmenterez ordinairement en congestionnant davantage le péritoine; vous devez alors au moins doubler le nombre de ces vers aquatiques, et souvent même faire précéder leur application d’une saignée générale.
Ne mettez pas les sangsues sur les points où existent beaucoup de nerfs sous*cutanés, parce que la douleur est plus vive : ainsi, pour l’avant-bras, préférez la face dorsale à la région palmaire.
Les morsures des annélides sont très-douloureuses, et souvent très- difficiles à guérir, sur la membrane muqueuse qui tapisse la vulve; autour de cette région, ils dégorgent aussi bien et n’ont pas les mêmes inconvénients.
Ne placez pas les sangsues trop près du rectum , car leurs morsures, baignées par les matières qui sortent de cet intestin , pourraient se convertir en ulcères difficiles à guérir.
L’application des sangsues sur le scrotum , sur le prépuce , sur la peau de la verge , est, excessivement douloureuse : elle produit quelquefois la gangrène; nous en connaissons des exemples, nous savons qu’ils sont rares, mais ils n’en doivent pas moins faire établir le
précepte de préférer mettre ces vers aquatiques au-des-
sus des bourses , sur le trajet du cordon testiculaire. Je me suis convaincu qu ici elles réussissaient aussi bien c] u ailleurs.
On rencontre un grand nombre de fdets nerveux sous-cutanés sur la face dorsale de la main et sur le dos du pied : n’y mettez pas des sangsues ; il faut préférer la région postérieure et inférieure de Favant-bras et la partie supérieure et externe de la jambe. J’ai montré, à Fîiôpitalde la Pitié, qu’on réussissait aussi bien en suivant ces préceptes.
N’appliquez pas les annélides sur la partie inférieure de la jambe ; car lors meme que ce membre serait sain, et si surtout il y existait quelque veine variqueuse , les petites plaies pourraient se convertir en ulcères souvent très-difficiles à guérir, et peut-être même incurables.
Mises sur la peau des mamelles , les sangsues occasionnent de très-vives douleurs, des cicatrices désagréables, et souvent même des érysipèles. J’ai reconnu qu’appliquées autour de ces organes elles produisaient des effets tout aussi avantageux.
Doit-on poser des sangsues sur le point enflammé lui-même? Ce principe est généralement admis; mais dans F érysipèle compliqué de pblyctènes, dans le phlegmon dont le centre offre une rougeur un peu foncée, elles déterminent souvent la gangrène; elles ont d’ailleurs l’inconvénient de produire une très-vive douleur, la sensibilité des tissus étant exaltée par la phlegmasie.
L’expérience m’a encore démontré que fes annélides
placés autour de la zone inflammatoire réussissaient
Ne mettez pas des sangsues sur des tissus œdémateux ni sur des parties fortement ou même légèrement eccliymosées : ici la vitalité languit sous le poids du liquide ; en l’exaltant par une inflammation aiguë, que vous pourriez produire, vous vous exposeriez à déterminer la gangrène l’expérience l’a démontré.
Un engorgement blanc existe ; la peau participe à l’induration , ou bien elle est adhérente aux parties sousjacentes : placez les sangsues autour de la maladie, car ici encore la vie est peu active; et sans la précaution que nous venons de recommander, vous pourriez vous exposer aux mêmes accidents que dans les cas d’œdème et d’ecchymose.
Ne posez pas les sangsues sur un bubon syphilitique; appliquez-les, au contraire, à neuf ou douze centimètres environ (trois ou quatre pouces) de sa base : si vous oubliez ce précepte, vous verrez quelquefois les petites plaies se convertir en autant d’ulcérations vénériennes. Je n’explique pas ce fait, je le constate; et si l’on m’objecte qu’on l’observe rarement, je répondrai qu’il me suffit de l’avoir rencontré quelquefois pour justifier la règle que j'établis.
On ne doit pas mettre des annéÜdes sur un membre fracturé, car la compression exercée ensuite par les attelles sur leurs morsures en pourra beaucoup retarder la cicatrisation ; elle produira quelquefois des inflam-i
mations et même des escarres ; il est alors très-difficile d’appliquer convenablement l’appareil destiné à obtenir la consolidation de l’os. Nous voyons souvent à fhôpital cle la Pitié des malades cbez lesquels on n’a pas suivi en ville le précepte que nous indiquons ; nous observons presque toujours les accidents que nous venons de signaler.
Au chapitre ayant pour titre Quelques considérations sur les hernies , nous avons établi le précepte suivant : Parmi les moyens qu’on met en usage pour faciliter la réduction des hernies , surtout quand l’étranglement est inflammatoire, les sangsues tiennent le premier rang. On a la mauvaise habitude de les appliquer sur la tumeur elle-même; cette pratique a beaucoup d’inconvénients : la peau, qui est le siège d’un grand nombre de petites plaies , devient plus sensible ; le taxis est plus douloureux, le malade est plus indocile , le sang coule , les doigts et les téguments en sont imprégnés ; de là infiniment moins de facilité dans la manœuvre. Si déjà les morsures des annélides ne fournissent pas de liquide , les efforts de réduction en font immédiatement sortir, et les mêmes difficultés se reproduisent. Il n’en faut pas davantage pour qu’un taxis qui aurait pu réussir échoue complètement.
L’application des sangsues sur la tumeur y produit des ecchymoses souvent assez profondes : si l’on est obligé d’opérer la hernie , la couleur des tissus est masquée ; il n’est pas facile de les distinguer ; les difficultés de Topé-
iJE LA PITIE.
ration sont augmentées. Il faut placer ces vers aquatiques autour de la maladie : l’expérience a démontré que , posés sur ce point , ils offraient autant cl avantage que s'ils étaient mis ailleurs.
Y ous ne savez pas si une tumeur est squirreuse ; l’induration a envahi le tissu cellulaire sous-cutané ; quelquefois même la peau participe à la maladie : n’appliquez dans aucun de ces cas les sangsues sur la tumeur, car vous pourriez voir les petites plaies se convertir immédiatement en autant d’ulcérations cancéreuses ; de violentes douleurs se manifesteraient bientôt, et vous accéléreriez
beaucoup la marche de l’affection morbide. Il faut poser les
sangsues autour de l’engorgement: leur succès sera aussi assuré que si elles étaient mises sur les téguments qui le recouvrent. Disons, en passant, que l’impossibilité où l’on est presque toujours de diagnostiquer la nature des engorgements du col de l’utérus, doit y faire proscrire les applications de sangsues. Parmi les observations nombreuses sur lesquelles sont fondés les préceptes que nous établissons, nous en choisirons deux :
Une femme portait au sein une tumeur du volume de la moitié du poing : elle adhérait à la peau; elle jouissait d’une assez grande mobilité ; elle n’était ni bosselée, ni trop dure, ni trop ancienne; elle offrait enfin les conditions qui permettaient d’espérer d’en obtenir la résolution. Guidé par le principe général qui commande d’appliquer les sangsues sur les parties des téguments qui recouvrent l’organe enflammé, un mé-
decin mit ce principe en usage; dès le lendemain, les douleurs augmentèrent beaucoup, et déjà les petites plaies présentaient un aspect défavorable : le sixième jour, la physionomie des ulcères était carcinomateuse; je pratiquai l’amputation du sein.
Une malade était affectée d’un engorgement du col de l’utérus : il n’offrait pas trop de consistance ; il n’était pas bosselé; on le couvrit de sangsues; l’écoulement sanguin fut abondant; il survintd.es douleurs très- fortes ; on craignit même une métro-péritonite. Je fus alors appelé, et je conseillai les cataplasmes émollients lauclanisés et peu chauds appliqués sur l’abdomen, les quarts de lavement presque froid, avec addition de six gouttes de laudanum de Sydenham. : on pratiqua au bras une saignée révulsive de quatre-vingt-dix grammes (trois onces); diète absolue, tisane émolliente. Sous l’influence de ces moyens , les craintes d’une phlegmasie aiguë du péritoine et de la matrice se dissipèrent ; mais, vers le sixième jour, des douleurs lancinantes, fréquemment répétées, se manifestèrent ; nous fîmes un examen avec le spéculum , et nous reconnûmes l’existence d’un cancer aigu qui déjà avait fait d’assez grands progrès.
J’ai beaucoup insisté sur les règles de l’application des sangsues suivant les localités; car je crois quelles sont d'autant plus importantes que la pratique fournit f occasion de les mettre très-fréquemment en usage. Je demeure convaincu qu’en les suivant on évitera des acci-
dents graves, et meme quelquefois funestes. Un assez grand nombre de ces règles étaient connues, il est vrai, par les praticiens habiles; mais on ne les avait pas groupées; ainsi elles étaient oubliées, et même entièrement ignorées par beaucoup de médecins, d’aiileurs très-instruits. Je les professe depuis très-longtemps dans mes cours de clinique ; elles y ont été recueillies , et je les ai fait publier dans la Gazette des Hôpitaux ( 1806, 9 janvier).
CONSIDÉRATIONS