SUR LE CANCER
On a cru longtemps à la contagion du cancer : Tulpius parle d’un homme cpii, pour soulager les douleurs atroces qu’éprouvait sa femme, appliqua sa bouche sur un carcinome quelle portait au sein : bientôt ses lèvres
off ent tous les symptômes de cette affreuse maladie. I. i)
On a pensé que Smith, médecin anglais, était mort d’une affection cancéreuse de la langue, pour en avoir goûté ficher ; Peyrhile inocula le cancer sur le dos d’un chien, il s’y développa une très-violente inflammation. Àlibert et Dupuytren ont fait manger des tissus carcinomateux à des animaux, et la maladie n’a pas été reproduite. Alibert et plusieurs de ses élèves se sont inoculé impunément l’affection dont nous nous occupons. On pense généralement que le cancer ne peut pas être reproduit par inoculation, mais l’ichor, comme on l’a vu sur le chien dePeyrhile, est capable de déterminer une forte inflammation. Je portais au doigt une légère plaie récente : j amputai un carcinome ulcéré de la mamelle; le lendemain même le siège de ma solution de continuité et son pourtour étaient pris d’une phlegmasie aiguë qui céda très-heureusement en quelques jours aux antiphlogistiques. Je suis plus que personne convaincu de la non-contagion du cancer.
Hippocrate, Galien, Boerhaave, Peyrhile, Grawfort, etc., ont émis des hypothèses plus ou moins fu¬
tiles sur la production du cancer : ne pourrait-on pas admettre qu’au moins, dans certains cas, cette maladie est due à des tubercules de mauvaise nature, qui se développent , en plus ou moins grand nombre , dans nos tissus, à la manière des tubercules ordinaires? Ces derniers, chez beaucoup d’individus, ne siègent que dans les testicules ou la mamelle, par exemple; pourquoi n en serait-il pas ainsi lorsqu’ils sont cancéreux ? Si la
suppuration qui survient à plusieurs reprises sur des tubercules ordinaires quelle n’affecte pas tous en môme temps , et qui offrent les conditions que nous venons d’indiquer, en débarrasse les malades, une opération ne serait- elle pas aussi heureuse quand on la répéterait plusieurs fois pour enlever le cancer ? Je possède un assez grand nombre de faits qui viennent à l’appui de mon hypothèse, à laquelle, d’ailleurs, je suis loin d’attacher un grand prix. Dans le cas où elle serait un peu fondée, elle ferait rejeter, au moins chez quelques sujets, l’idée d’une infection générale, qui est devenue vulgaire et qui cause tant d’inquiétude aux malades et aux chirurgiens.
Une femme , qui est encore couchée à l’hôpital de la Pitié , a été soumise à l’amputation du sein gauche cancéreux; la plaie n’était pas entièrement cicatrisée lorsqu’il se forma autour d’elle, et sur plusieurs points où le tissu modulaire était déjà développé, des tumeurs qui faisaient de rapides progrès, et qui bientôt offrirent les caractères du cancer ulcéré. A la même époque cette femme fut affectée sur le sein droit d’un érysipèle phiegmoneux qui détermina deux abcès; les foyers purulents se cicatrisèrent rapidement, mais il resta deux indurations , du volume environ de la dernière phalange du pouce pourvue de ses parties molles ; on aurait pu croire que ces indurations étaient carcinomateuses ; elles ont disparu spontanément : la malade était allée passer quelques jours à la campagne
pour des affaires pressantes. Ce fait ne vient-il pas à l’appui de l’idée qu ici le cancer n’a pas infecté F ensemble de l’économie , mais qu’il est au contraire borné à la région où nous avons pratiqué une seconde opération , qui, jusqu’aujourd’hui, n’est pas suivie de récidive.
D’après beaucoup de faits que j’ai observés sur l’homme , et d’après des expériences que j’ai tentées sur des animaux chez lesquels j’ai produit artificiellement des cancers, je demeure bien convaincu que des ulcères, des cicatrices, des tissus accidentels, etc., fréquemment et longtemps irrités, peuvent devenir cancéreux, sous l’influence de la seule cause que je viens d’indiquer. On voit donc que j’admets les cancers produits uniquement par des agents extérieurs; mon opinion est confirmée par l’infiniment moins grand nombre de récidives qui suivent l’opération , lorsqu’elle est pratiquée pour enlever les affections carcinomateuses du genre de celles dont nous traitons en ce moment.
Des espèces de boutons formés par un tissu accidentel, se manifestent chez un assez grand nombre d’individus : pendant la jeunesse il ne survient ordinairement aucun accident ; mais à mesure que la vieillesse arrive, ces boutons peuvent s’ulcérer spontanément; le plus souvent leur solution de continuité dépend d’irritations produites par des causes externes : le pus n’est pas abondant, il se concrète, forme une légère croûte, et les malades vivent presque toujours dans une entière sé-
curité. Jusqu’aujourd’hui je n’ai jamais vu l’affection cancéreuse ne pas survenir tôt ou tard , si déjà elle n’avait pas lieu dès le commencement de l’ulcération. Une fois que le cancer existe, sur quelque tissu qu’il siège, de quelque espèce qu’il soit, on n’est jamais sûr qu’après l’avoir enlevé il ne récidivera pas; il n’est donc pas besoin de dire qu’il est important de l’empêcher de se développer.
Je conseille aux personnes qui portent sur le nez des boutons permanents, de se moucher avec précaution, de ne pas exercer sur eux des pressions et des frottements fréquents; ainsi leur dégénérescence sera probablement évitée.
Les plaies faites par le rasoir sur les productions accidentelles dont nous parlons les font très-facilement dégénérer.
Aussitôt que ces sortes de boutons s’ulcèrent, il faut toucher la surface dénudée avec le nitrate d’argent fondu , si le cancer n’existe pas encore ; ensuite des pansements simples conviennent, et, suivant l’indication, on imbibe la charpie soit avec le vin aromatique, soit avec le chlorure d’oxyde de sodium à trois degrés.
La maladie est-elle cancéreuse , on la traite assez ordinairement par les caustiques; je les ai vus réussir; cependant, si je me rappelle le très-grand nombre de malades que j’ai soignés à l’hôpital de la Pitié , pour d’horribles cancers, qui, très-petits d’abord, avaient é\é
m CLINIQUE CHIRURGICALE
attaqués avec le cautère potentiel , je rejette en général ce moyen ; dans la plupart des cas il exaspère le mal ; il vaut mieux l'enlever avec le bistouri.
Dans ces derniers temps on a voulu , à Laide de caustiques particuliers , combattre presque tous les cancers : loin de moi [idée de nier les succès qu’on a signalés; il est aussi de terribles revers; c’est à notre indépendance qu’il appartient de ne pas les taire. Ces caustiques occasionnent de très-violentes douleurs : quoi qu’on en dise, il est impossible de bien mesurer la profondeur à laquelle ils étendent leur action ; on sera souvent forcé de les réappliquer, le mal n’ayant pas été détruit dans tonte son épaisseur; souvent aussi ils frappent de mort des parties saines sous-jacentes; d’ailleurs, il serait inutile de répéter qu’il est nécessaire de les disséquer pour connaître l’étendue de la plupart des cancers. Toutefois, s’ils paraissaient superficiels , si les malades se refusaient obstinément à l’usage de l’instrument tranchant, ces médicaments devraient être mis en usage.
Une ulcération superficielle et à physionomie carcinomateuse siège non pas sur un tissu accidentel , mais bien sur un tissu normal qui s’est induré dans une assez petite étendue, comme on l’observe souvent sur la langue ; mettez alors en usage le protonitrate acide liquide de mercure ; touchez légèrement , plutôt dans l’intention de changer le mode de vitalité des tissus que dans le dessein de les frapper de mort; vous obtiendrez presque toujours la guérison de la maladie,
surtout si, avant la cautérisation, vous combattez à l’aide des évacuations sanguines une inflammation trop vive qui pourrait exister, et si vous l’attaquez avec le même moyen quand le caustique Fa produite. L’oubli de ces principes, sanctionnés par l’expérience à l’hôpital de la Pitié, est la cause certaine d’insuccès nombreux qui ont trop souvent découragé les praticiens.
Dans des circonstances qui ne sont pas malheureusement assez rares, il se forme des fissures sur les lèvres;
on les néglige, elles dégénèrent fréquemment. Touchezles avec le nitrate d’argent fondu , vous évitere^presque toujours les dégénérescences.
Il se forme sur la joue une érosion très-limitée en surface; elle est couverte par une croûte légère d’une couleur blanchâtre ou grisâtre ; aucun moyen de traitement n’est employé; il est à craindre que plus tard un cancer ne se développe : pour le prévenir, le nitrate d’argent fondu et les pansements indiqués plus haut conviennent encore.
L’humeur fournie par les follicules sébacés de la peau s’accumule et se concrète quelquefois sur une petite étendue des téguments de la face des vieillards : sous cette croûte s’établit d’abord une irritation , puis une inflammation qui, plus tôt ou plus tard, comme je Fai observé, peut dégénérer en cancer. Est -il besoin de recommander de faire enlever le plus souvent possible la concrétion sébacée avec de l’huile d’amandes douces ,
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et d’employer légèrement le nitrate d’argent fondu s’il existe déjà une subinflammation?
Tout est simple, tout est facile en chirurgie et en médecine pour les hommes de cabinet qui ont peu étudié la nature , et pour ceux qui ont des yeux et qui ne voient pas; mais le praticien, après avoir bien observé pendant plus de vingt ans , hésite et doute en présence d’un assez grand nombre de maladies. Le cancer peut-il toujours être bien caractérisé? L’expérience répond par la négative. On a avancé que Desault avait guéri des affections cancéreuses du rectum par la compression ; l’habitude que j’ai de traiter ces maladies ne me permet pas de croire à leur guérison sans l’usage du cautère ou de l’instrument tranchant. Je fais abstraction des affections cancéreuses de la peau, sur lesquelles je m’expliquerai dans un instant. Or, je crois que le chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu n’a pas combattu victorieusement un carcinome du dernier intestin , mais bien une autre maladie qui lui ressemblait.
Pendant l’hiver très-rigoureux de 1829 , il vint à l’hôpital de la Pitié un homme qui , pour tous les chirurgiens qui le virent, était affecté d’un cancer de la partie inférieure du rectum; tous les symptômes de cette maladie existaient, abstraction faite des douleurs lancinantes qui , on le sait , peuvent d’ailleurs se montrer dans des tumeurs très-simples. Je différai d’opérer, à cause du froid excessif; mais pour empêcher le prétendu cancer de faire des progrès, j’établis la compression, je fis prati-
quer quelques saignées révulsives et des frictions avec des pommades résolutives ; j’administrai à l’intérieur des préparations fondantes : le mal diminua d’abord un peu, ensuite il marcha franchement vers la guérison ; à peine, en effet, s’était-il écoulé un mois, que déjà on pouvait espérer d’éviter l’opération : le malade fut guéri sans elle; on n’observa aucun symptôme de gangrène.
Trois femmes qui semblaient affectées de carcinomes ulcérés de l’utérus, et que j’avais considérées, avec plusieurs chirurgiens distingués, comme incurables, sont néanmoins guéries sans opération et sans cautérisation : la gangrène n’est pas survenue; les soins de propreté, les secours hygiéniques furent les seuls moyens mis en usage. Ces trois malades n’éprouvaient pas de douleurs lancinantes.
Quand il existe, sur un organe où les carcinomes sont communs , de l’engorgement , des ulcérations d’un mauvais aspect , et sécrétant des liquides suspects , on est trop disposé en général à croire à l’existence du cancer. Si ces phénomènes morbides se montraient à la jambe, il ne viendrait certainement à l’idée de personne de diagnostiquer une affection cancéreuse. Quelque rares qu’ils soient, les faits que je viens de citer n’en devaient pas moins être notés, pour donner l’éveil au praticien. Espérons qu’un jour, grâce aux progrès toujours croissants de la chirurgie, on pourra mieux connaître la cruelle maladie qui nous occupe.
, Beaucoup d’ulcérations sy philitiques simulent le can-
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cer. J’ai guéri par les mercuriaux et par les sudorifiques des ulcères qui s’étaient développés vingt ans après qu’une vérole avait disparu. J’en ai montré Fan dernier un exemple à Fliôpital de la Pitié. Quelques malades ne veulent pas convenir qu’ils ont été victimes d’un coït impur. La syphilis ne peut-elle pas être transmise des parents à l’enfant ? ne peut-elle pas alors se montrer longtemps après la naissance? Le virus introduit dans l’économie ne peut-il pas y rester en incubation pendant un plus ou moins grand nombre d’années, et faire ensuite explosion ? Quelle est la cause de la vérole chez le premier individu qui en a été affecté ? On l’ignore. Le mercure et les sudorifiques ne sont-ils pas capables de guérir d’autres affections que la maladie syphilitique? Guidé par ces doutes, qu’on ne prend pas assez en considération, j’ai souvent employé le traitement anti-vénérien pour combattre des ulcérations douteuses , et souvent aussi je les ai parfaitement et même quelquefois promptement guéries.
J’ai montré publiquement l’année dernière , à ma clinique de Fliôpital de la Pitié, un homme de cinquante ans ; c’était un vieux soldat d’une grande franchise; il n’avait aucun intérêt à nous déguiser la vérité. Il portait des ulcérations dans l’arrière-gorge, son cou en était sillonné ; elles étaient difficiles à caractériser. Les moyens ordinaires , employés depuis longtemps et à plusieurs reprises , avaient échoué : interrogé cent fois, cet homme répondit toujours qu’il n’avait jamais eu Je
moindre symptôme de vérole. Je mis en usage les mercuriaux unis aux sudorifiques : une guérison prompte fut obtenue. On ne put pas savoir si les parents de notre malade avaient eu la maladie vénérienne; il s’était exposé souvent à l’infection syphilitique.
Le cancer guérit-il spontanément? Monro en rapporte deux observations ; les carcinomes étaient anciens et ulcérés. JNieod et Bayle ont observé le même fait. S’agissait- il de véritables affections cancéreuses? Les considérations que j’ai établies plus haut me permettent de rester dans un doute philosophique. Quoi qu’il en soit, les cas de ce genre sont excessivement rares. Quelquefois la cicatrisation se fait comme dans les ulcères ordinaires; mais au moment où elle parait achevée, la peau se retire en dedans , se racornit ; la tumeur devient excessivement dure; bientôt une masse cancéreuse se développe, et fait ensuite succomber le malade.
On a vu dans ma division , à l’hôpital de la Pitié, un homme qui portait un cancer au sein droit ; la guérison spontanée eut lieu. Ce carcinome ulcéré avait laissé subsister, après sa disparution, des tissus douteux; le malade , croyant à son entière guérison , sortit malgré nous de l’hôpital. Il revint, six ou huit mois après, nous consulter pour une tumeur carcinomateuse ulcérée, siégeant sur le sein primitivement affecté.
Louis rapporte qu’une femme affectée de cancer se fracturait les membres en se livrant à des mouvements, même dans son lit. Cette friabilité des os est rare,
puisque Bayle ne Fa pas rencontrée clans les autopsies très-nombreuses qu’il a faites en étudiant le cancer. Pendant dix-huit ans, j’ai fait manœuvrera un grand nombre d’élèves les opérations chirurgicales; j’ai eu à ma disposition presque tous les cadavres des femmes mortes de cancers à la Salpêtrière; j’ai vu souvent que les os étaient plus mous qu’à l’état normal; deux ou trois traits de scie suffisaient pour diviser le fémur dans toute son épaisseur et dans toute sa circonférence.
Lorsqu’un viscère non carcinomateux est profondément et depuis longtemps malade , il peut produire tous les symptômes de la prétendue diathèse cancéreuse; elle n’est pas un signe de l’existence du cancer dans toute l’économie. Morgagni cite l’histoire d’une femme âgée de quarante ans; elle était affectée d’un cancer ulcéré dont Fichor répandait une puanteur horrible; la tumeur était immobile : cette femme était réduite à un tel degré de marasme, que Yalsalva, n’osant pas employer l’instrument tranchant , eut recours à la ligature. La guérison se soutint pendant cinq ans : à cette époque, une nouvelle opération fut pratiquée ; elle amena une cure radicale. Dupuytren a opéré plusieurs malades offrant des cas à peu près semblables ; je les ai suivis après leur guérison, qui s’est soutenue plusieurs années. Je pourrais citer quelques faits de ce genre que j’ai observés dans ma pratique.
Hippocrate, Galien , Houppeville , Triller, Marcatus, Monro, etc., pensent que si la tumeur est ancienne,
volumineuse, parsemée de veines variqueuses et adhérente aux parties voisines, que si elle existe avec des douleurs lancinantes et une chaleur brûlante, que si les ganglions lymphatiques sont engorgés, que si la peau paraît rétractée, on doit renoncer à toute espèce d’opération. Lecat rapporte des observations contraires à ces idées. Ledran a opéré et guéri sans récidive une femme qui portait au sein un cancer ulcéré pesant six kilogrammes (douze livres). Quand les viscères sont sains, que le malade n’est pas trop affaibli, qu’on peut enlever la totalité du mal sans faire une plaie trop étendue, la saine philosophie chirurgicale exige donc qu’on pratique l’opération; j’en ai eu d’ailleurs la preuve dans la pratique de Dupuytren et dans la mienne. Si Fart ne tente rien pour eux, les malheureux affectés de cancers très-avancés sont voués à une mort certaine; et quelle mort! Si, au contraire, une opération est pratiquée, des faits incontestables démontrent que la guérison peut être définitivement obtenue , ou au moins se soutenir quelque temps.
Il est encore des médecins qui croient que , même dans les cancers ordinaires , toute opération est au moins inutile; l’expérience repousse l’absurdité de cette idée : il serait inutile de citer ici des preuves, car tous les bons observateurs savent que les affections cancéreuses sont loin de récidiver toujours. Mais les hommes de bonne foi conviennent qu’il est très-difficile, s’il n’est pas impossible , d’avoir, d’après des faits , des idées bien arrê-
tées sur le plus ou moins grand nombre des récidives. Beaucoup de malades opérés et guéris s’en vont au loin ; on ne sait pas ce qu’ils deviennent : le plus grand nombre appartient à la classe du peuple, qui change souvent de logement , et qu’on ne retrouve plus , malgré tous les soins qu’on y apporte. Pour pouvoir faire une bonne statistique , il serait indispensable d’avoir à sa disposition une personne qui pendant dix ou quinze ans, et même davantage , s’en occupât exclusivement. Parviendrait-elle à faire un travail bien exact? J’en doute fort.
Moriro, Boyer, Farlane et Piouzet pensent que la répullulation du cancer est constante, à quelques légères exceptions près; lliil , North, Schmucker, etc., sont d’une opinion diamétralement opposée. Je pratique la chirurgie dans les hôpitaux depuis près de vingt ans; je me suis beaucoup occupé des cancers, j’en ai opéré un très -grand nombre; j’ai suivi moi- même et j’ai fait suivre , autant que j’ai pu , mes opérés après leur guérison, et je crois que les récidives ne sont pas très-communes, si surtout, après l’opération, on met en usage les moyens propres à éviter la reproduction de la maladie , moyens que les chirurgiens ont trop négligés et négligent trop encore.
Les cancers de la peau, et ceux qui se développent sur les tissus accidentels, sont moins que les autres sujets à la récidive ; l’expérience a sanctionné cette proposition.
Broussais, Lallemand de Montpellier ont guéri des cancers de la peau par les évacuations sanguines locales;
j’ai montré publiquement, à l’hôpital de la Pitié, des faits de ce genre, mais je ne suis jamais parvenu , à Laide du meme moyen , à guérir les carcinomes lorsqu’ils siégeaient ailleurs. On sait que pendant plusieurs années, j’ai fait sur ce point des essais avec une grande ténacité.
Bell et la plupart des praticiens admettent l’hérédité du cancer : doit-elle contre-indiquer une opération? Manne cite l’observation d’une religieuse affectée d’un carcinome au sein ; elle ne voulait pas consentir à son ablation, parce que sa mère’et un de ses oncles étaient morts de la même maladie; cependant, la violence des douleurs la fit changer de détermination : la cure radicale fut obtenue. Je conçois que sur les malades chez lesquels le cancer se développe d’emblée , l’hérédité expose singulièrement à la récidive; mais si, dans certaines familles, comme je Fai observé très-fréquemment, surtout sur le col de l’utérus, Laffection cancéreuse ne survient qu’à la suite d’inflammation chronique, d’ulcération simple trop longtemps négligées, alors, la reproduction du cancer sera moins à redouter que dans les circonstances ordinaires. La subinflammation et les ulcères simples sont-ils traités convenablement, j’ai acquis la conviction qu’on les guérit presque toujours ; les abandonne-t-on, au contraire, aux soins de la nature, la dégénérescence cancéreuse est extraordinairement fréquente. Cette opinion est fondée sur l’inflniment plus grand nombre de carcinomes observés avant la publication des travaux récents sur les maladies de la
matrice. Ces faits démontrent encore que le cancer peut être local ? et qu’en d’autres termes le principe n’en existe pas toujours dans l’économie, pour venir ensuite se fixer sur un organe.
Un cancer assez volumineux s’observe sur un individu très-avancé en âge ; cette maladie ne fait pas éprouver de douleur, ou bien elle est presque indolente ; elle est stationnaire , ou bien encore elle fait peu de progrès : on renonce alors à l’opération.
Les ganglions lymphatiques engorgés qu’on ne peut pas enlever et qui sont situés autour du cancer sont-ils une contre-indication à l’opération? on le pense généralement : Desault , Sœmmering et Assalini les ont vus disparaître spontanément après l’ablation de la maladie. Je fus chargé par la Faculté *de Médecine de Paris de remplacer M. Bougon, à l’hôpital Saint-Côme, où je professai pendant six mois la clinique de perfectionnement : je trouvai, dans cet hôpital, une femme sur laquelle on avait enlevé un sein cancéreux , sans extirper des ganglions lymphatiques engorgés siégeant dans le creux de Faisselle; ils n’étaient pas trop volumineux; on en comptait trois que leur développement commençait à agglomérer : je crus qu’il ne serait pas impossible de les résoudre; j’y étais parvenu chez plusieurs malades, à l’hôpital de la Pitié. Tous les symptômes d’une subinflammation se faisant observer; je prescrivis une application de sangsues autour de l’engorgement; ces vers aquatiques furent mis sur la tumeur elle-même ; il en
résulta une vive pliîegmasie; bientôt la fluctuation se manifesta ; on crut à un cancer occulte, mais le liquide accumulé dans les tissus se fit jour à travers les téguments; on le vit en grande quantité sur le cataplasme émollient quon mettait en usage. Était-ce de liclior du cancer? C’était du pus blanc, onctueux, homogène et bien lié ; en d’autres termes, c’était le pus louable des anciens; il n’en restait pas dans le foyer , dont presque toute l’étendue était mise à découvert, la peau ayant éprouvé une large déperdition de substance : on n’y voyait aucun symptôme de cancer. La poche purulente se cicatrisa , et l’engorgement qui restait autour d’elle se dissipa rapidement sous l’influence d’abord des antiphlogistiques et ensuite des fondants.
Les faits rapportés par Desault, Sœmmering et Assalini , ceux plus nombreux encore que nous avons observés , en employant les moyens propres à combattre les engorgements dont nous nous occupons , seraient pour l’empirisme aveugle la preuve que dans tous les cas de ce genre on devrait opérer ; mais , si l’on a dit avec tant de raison que toute la médecine est dans l’observation , nous croyons que la saine thérapeutique est entièrement basée sur les indications. Or, si des ganglions lymphatiques engorgés autour d’un cancer ne peuvent pas être enlevés, s’ils sont nombreux, volumineux, très-durs, adhérents , s’ils offrent des saillies et des enfoncements, je renoncerai à toute idée d’opération ; si , au contraire,
ces tumeurs sont peu nombreuses , peu volumineuses,
non adhérentes, si leur dureté n’est pas trop grande, si leur surface n’offre pas d’inégalités, je crois qu’une opération doit être tentée : la saine philosophie chirurgicale le commande. En effet, le malade est-il abandonné aux soins de la nature, il succombe nécessairement; la médecine opératoire lui vient-elle en aide, il court des chances de guérison ; elles sont d’autant moins douteuses que, grâce à l’alliance heureuse de la chirurgie à la médecine, les méthodes de traitement employées pour combattre les engorgements chroniques ont obtenu dans ces derniers temps de grands et d’incontestables succès, n’en déplaise à l’homme qui n’a pas craint d’écrire que toujours le couteau était préférable.
Mais fournissons encore des arguments à l’appui de l’opinion que nous venons de défendre. i 0 J’ai prouvé, par l’anatomie pathologique, que tous les ganglions lymphatiques engorgés et situés autour du carcinome n’étaient pas cancéreux, ni même squirrheux : j’ai plusieurs fois enlevé, à l’hôpital de la Pitié , des seins carcinomateux, desquels partaient des engorgements isolés et souvent en forme de chapelet; ils s’étendaient jusque dans le creux de l’aisselle; les plus rapprochés de la tumeur offraient partout les caractères anatomiques du cancer; ceux situés un peu plus loin étaient squirrheux ; ceux enfin qui siégeaient dans l’espace axillaire étaient les moins volumineux : leur développement était assez récent; on y voyait une subinflammatîon avec une simple augmentation de volume des tissus, qui ne présentaient pas la
moindre dégénérescence organique. J'ai montré ces pièces d’anatomie pathologique à l’Académie royale de Médecine.
2° Vous avez opéré un cancer, la plaie se cicatrise : après un temps plus ou moins long, vous observez des tumeurs sous la cicatrice ou autour d’elle ; on croit qu’ elles constituent des cancers : je les ai attaquées par les antiphlogistiques et par les fondants, suivant les indications, et je les ai vues quelquefois céder complètement à l’usage de ces moyens. 11 en eût été autrement si l’affection carcinomateuse avait résidé dans ces tumeurs : je l’ai dit plus haut, le caustique ou une opération auraient pu seuls alors les détruire.
Rappelons toutefois que la récidive est plus à redouter quand des ganglions lymphatiques engorgés avoisinent le cancer; lors même que ces ganglions sont enlevés , l’expérience a trop souvent démontré qu’il peut en exister d’autres : à cause de leur très-petit volume, ils ont échappé à tous les moyens d’investigation.
On croit que les tubercules très-superficiels , situés en grand nombre près des tumeurs carcinomateuses, siègent dans l’épaisseur de la peau. J’en ai bien souvent disséqué ; je les ai toujours trouvés sous les téguments singulièrement amincis.
Est-il possible de combattre victorieusement la récidive du cancer, dans son principe, sans recourir à une opération ou à l’usage des caustiques? On trouvera, dans les journaux de la science, des faits qui permettent de
répondre par l’affirmative; ils ont été recueillis dans ma division, à l’hôpital de la Pitié; je les ai montrés publiquement. Je n’en citerai qu’un seul.
Un ancien brave , sorti des rangs de cette garde impériale qui fut si longtemps la terreur de l’Europe , portait sur Faile du nez et à une petite distance sur les parties environnantes un cancer mélané ; je l’enlevai : deux fois la plaie, qui s’était déjà préalablement détergée, présenta les plaques de couleur ardoisée des auteurs; des douleurs lancinantes existaient; l’ulcère faisait des progrès en surface et en profondeur. J’eus recours aux cataplasmes émollients; je fis appliquer une vingtaine de sangsues au-dessous de l’os maxillaire inférieur : quelques jours suffirent pour voir disparaître tous les symptômes fâcheux que nous venons d’indiquer. La plaie avait repris un très-bel aspect ; elle marchait franchement vers son entière cicatrisation , lorsque nous vîmes se reproduire pour la troisième fois les phénomènes de répullulation dont nous venons de parler; il s’y joignit un engorgement dans la fosse canine; il était du volume d’une noisette environ : nous reprîmes Fusage des cataplasmes et des sangsues. Quand l’irritation fut calmée , nous établîmes sur l’induration la compression faite avec de l’agaric et des circulaires de bande : nous réussîmes au delà de nos espérances; l’engorgement disparut, la plaie se couvrit de bourgeons charnus de très-bonne nature; elle se cicatrisa parfaitement : le malade resta encore plusieurs semaines à l’hôpital; rien ne démentit Fheu-
reux succès que nous venions d’obtenir. Cet homme demeurait dans le quartier des Invalides, où nous sommes allé le voir plusieurs fois ; mais nous avions fini par le perdre de vue , lorsque , plus de dix ans après son opération , il vint à l’hôpital de la Pitié nous demander des conseils sur la santé de sa femme. Je le présentai alors aux élèves qui suivaient ma clinique; ils s’assurèrent comme moi que la guérison s’était soutenue.
Une tumeur cancéreuse existe avec ou sans ulcération ; le tissu carcinomateux ou squirrheux occupe-t-il toute son étendue? examinons avecune sérieuse attention cette question importante , et montrons par quelle voie nous sommes parvenu au résultat satisfaisant que nous allons énoncer.
On annonçait qu’on pouvait guérir le cancer par les évacuations sanguines locales; déjà on avait publié des observations de guérison d’un assez grand nombre de cancers de la peau. J’attaquai à l’aide de ce moyen les carcinomes siégeant sur d’autres tissus ; je ne parvins point à les détruire; mais un fait fort extraordinaire alors me frappait , le voici : tandis que , dans la plupart des cas , sous l’influence de l’application des sangsues, l’affection carcinomateuse diminuait d'une manière très-notable à sa circonférence , l’ulcération située à son centre faisait quelques progrès. A quoi tenaient ces phénomènes? nous l’ignorions. Toutefois ils stimulèrent singulièrement notre attention : après avoir profondément médité , nous nous proposâmes de faire, avec
le plus grand, soin, l’anatomie pathologique des tumeurs cancéreuses que nous opérerions désormais. L’occasion s’en offrit bientôt dans notre hôpital, où ces maladies sont si communes et se présentent sous un si grand nombre de formes.
Dans les circonstances les plus rares nous trouvâmes des tissus cancéreux, squirrheux, constituant la totalité de la maladie; mais, dans la plupart des cas, nous rencontrâmes au centre des tumeurs le tissu cancéreux , avec ou sans ulcération ; un peu plus loin la matière squirrheuse; plus loin encore, et souvent dans une très-grande étendue, l’induration blanche, simple, accompagnée d’une subinflammation qui, presque toujours , siégeait à son pourtour, et qui se montrait quelquefois dans toute son épaisseur.
Ces idées ont irrité la coterie au suprême degré : toujours dirigée par son esprit stationnaire et souvent rétrograde, elle a dit : Vous admettez donc que les cancers sont des inflammations , ou bien que toujours des phlegmasies les produisent? JNous n’admettons rien, messieurs; nous signalons des faits incontestables, contre lesquels les calomnies et les incurables médiocrités viendront constamment se briser : de ces faits découlent nécessairement les conséquences essentiellement pratiques que nous allons soumettre au lecteur.
i° Un cancer est trop étendu : la vaste plaie qui résulterait de son ablation ferait succomber le malade;
on renonce à l’opération : nous appliquons alors quinze ou vingt sangsues, suivant l’état clés forces du sujet ; nous couvrons la maladie d’un large cataplasme émollient; l’alimentation est douce, nous la diminuons d’un quart. Tant que la subinflammation persiste, nous continuons l’usage de ces moyens; elle est caractérisée par l’augmentation de la caloricité sur le point affecté, par la douleur constante ou presque permanente qui se fait éprouver à des degrés variés. Mais nous avons à combattre une plilegmasie chronique qui siège sur des tissus anormaux et sur un sujet plus ou moins affaibli : ici les médecins exagérés, qui compromettent les meilleures méthodes, mettraient en usage les annélides, comme s’il s’agissait d’un phlegmon chez un homme d’une forte constitution; le chirurgien clinique évite cet écart pernicieux de jugement et de savoir: il prend en grande considération les forces de réaction plus ou moins prononcées du malade, et en général il a recours aux évacuations sanguines locales tous les dix ou quinze jours seulement. Lorsqu’à l’aide de cette médication l’excès de caloricité de la peau qui recouvre la maladie a disparu , lorsque les douleurs sont devenues intermittentes et que des élancements rares se font sentir, lorsque depuis cinq ou six jours l’amélioration se soutient, on fait abstraction des moyens que nous venons d’indiquer : on se retranche sur les fondants , parmi lesquels la compression tient le premier rang ; on suit attentivement Faction de ces médicaments, car
s’ils dépassaient le but qu’on se propose d’atteindre, s’ils produisaient trop d’excitation , s’ils reproduisaient la subinflammation , on en cesserait immédiatement l’usage, et au besoin on reviendrait même aux antiphlogistiques pour recourir plus tard aux fondants , suivant l’indication. Nous avons souvent montré , à l’hôpital de la Pitié , des malades sur lesquels la médication que nous proposons a réussi au delà de nos espérances : des cancers dont l’étendue était représentée par dix se trouvaient ainsi réduits à six et même à quatre; l’opération, nous l’avons dit, était d’abord impraticable; en rétrécissant les limites du mal, non-seulement j’avais pu opérer, mais encore j’avais enlevé un cancer de dimensions ordinaires. J’ai présenté à l’Académie royale de Médecine des malades sur lesquels j’avais obtenu le succès que je viens d’indiquer ; j’ai communiqué à cette société savante ma méthode de traitement, et les journaux de médecine en ont rendu un compte iidèle.
2° Un cancer, sans être trop étendu , embrasse néanmoins des organes assez importants pour qu’on ne puisse pas l’enlever, ou bien pour que son ablation devienne très-difficile et dangereuse. Je mets en usage le traitement énoncé plus haut, et fréquemment, à mesure que la maladie se rétrécit et qu’elle s’éloigne assez des nerfs volumineux et des vaisseaux d’un gros calibre, non-seulement l’opération est praticable, mais encore on peut la faire avec sécurité. L’un de mes internes les plus distingués , M. Baud , auquel j’ai enlevé la moitié
de la mâchoire inférieure, en la désarticulant d’un côté, a joui des bénéfices des préceptes de thérapeutique sur lesquels j’insiste en ce moment.
Une jeune fille , couchée à l’hôpital de la Pitié , portait au sein une tumeur cancéreuse qui en avait envahi toute l’étendue : nous suivîmes le même traitement, nous réduisîmes l’engorgement au point qu’une simple incision suffit pour le mettre à découvert , le disséquer et l’enlever en conservant la mamelle; le centre de la maladie renfermait un noyau carcinomateux qui avait résisté à nos moyens.
3° On tente d’obtenir la résolution d’une tumeur douteuse; elle diminue à sa circonférence, d’abord même avec rapidité ; puis l’amendement marche -lentement, il s’arrête dans ses progrès : vingt à vingt-cinq jours s’écoulent; l’état du mal est toujours stationnaire : alors les médecins à système , à doctrine exclusive , ignorant d’ailleurs peut-être les données d’anatomie pathologique que j’ai signalées , croient que par cela même qu’ils sont parvenus à résoudre une grande partie de l’engorgement , ils peuvent , ils doivent nécessairement dissiper le reste : en conséquence de ces idées, ils rejettent l’opération avec une opiniâtreté incroyable. Qu’arrive-t-il alors? une recrudescence carcinomateuse peut se développer, marcher très-rapidement , et déterminer des symptômes généraux très-graves qui,contre-incliquant l’opération, font succomber promptement les malades. On sait d’ailleurs qu’en luttant trop
longtemps à Faicle des moyens fondants contre les tumeurs douteuses ou de mauvaise nature, on s’expose davantage à l’infection générale. J’émis toutes ces idées en présence de plusieurs de nos confrères, à l’occasion de l’épouse du précepteur d’un prince ; Broussais les comprit parfaitement : il les adopta même avec une sorte d’enthousiasme ; elles ne furent pas goûtées par les hommes exagérés. Une explosion carcinomateuse terrible survint, et la malade succomba.
Il est d’observation que plus le cancer est vivace, plus sa récidive est à craindre ; il en est de même quand une inflammation assez vive l’accompagne : il faut la diminuer par les évacuations sanguines locales employées quelques jours avant l’opération. Parmi les moyens conseillés après la cicatrisation de la plaie pour éviter la répulluîation de la maladie , la saignée générale tient surtout le premier rang.
Autant que les localités et les circonstances pathologiques le permettent , on doit, lorsqu’on pratique l’opération , enlever au moins un centimètre cinq millimètres (un demi-pouce) des tissus sains environnant le cancer; car le germe de la maladie pourrait exister sur les parties en apparence intaqtes qui lui sont adossées. Je suis convaincu par un assez grand nombre de faits que l’observation de cet excellent précepte ne concourt pas peu à éviter les récidives; cependant, quand la peau paraît saine, on en conserve une assez grande quantité pour tenter la réunion immédiate ; elle a l’avan
tage, i°de faire cesser beaucoup plus tôt l’irritation qu’occasionne la plaie sur le siège du cancer : ainsi donc on affaiblit beaucoup une cause puissante de répullulation de la maladie; 2° la cicatrice moins large est soumise, dans les mouvements auxquels le malade se livre, à des tiraillements moins étendus et moins violents que si la consolidation de la solution de continuité avait été obtenue par seconde intention et avec une cicatrice un peu large.
L’ablation du cancer est pratiquée; je conseille de parcourir méthodiquement,* et avec le bout des doigts indicateur et médius , tous les points de la plaie; on y trouve souvent des tubercules miliaires dont il est facile de la débarrasser : j’en ai vu beaucoup dans l’épaisseur du grand et du petit pectoral; j’en ai trouvé sous les bords de la solution de continuité quand je les soulevais en les éloignant de son centre; malgré toutes les précautions qu’on met à les extirper, il est rare, s’ils sont très-nombreux, qu’il n’en échappe pas quelques-uns, meme au chirurgien le plus attentif : la récidive de la maladie est alors extrêmement fréquente. Sur des sujets morts quelques jours après avoir été opérés, l’autopsie nous a fait voir quelquefois des centaines de ces espèces de tubercules jusque sous le scapulum, sous la clavicule et sur la plèvre.
M. Martinet de la Creuse a proposé et mis en usage l’autoplastie immédiatement après avoir amputé le cancer ; il a réussi, en déplaçant les tissus, en leur faisant contracter de nouvelles adhérences avec des parties plus ou
moins éloignées du siège qu’ils occupaient : ainsi il a peut-être modifié avantageusement leur vitalité; quand on répare la déperdition de substance produite par l’opération 5 la cicatrice située sur le point envahi par le cancer est nécessairement soumise à moins de tiraillements , et par cela même à moins de chances de répub lulation. Cette méthode ne peut d’ailleurs être définitivement jugée que par le temps et par un grand nombre de faits dont nous manquons encore.
Un cancer est enlevé ; la cicatrisation de la plaie est obtenue; le chirurgien n’a pas entièrement rempli sa mission : le malade est exposé à la récidive du carcinome. Il existe des moyens capables de la prévenir; l’expérience en a sanctionné bien souvent pour nous les heureux effets; nous avons la conviction que la reproduction des affections carcinomateuses a été infiniment moins commune, après nos opérations, lorsque les opérés ont été assez dociles pour suivre exactement nos conseils. Vous avez débarrassé l’économie d’un cancer, mais vous n’avez rien fait pour en attaquer la cause. On le voit dans tous les auteurs, les affections morales tristes, la suppression des menstrues , du flux hémorrhoïdal , etc., la rétrocession d’un exanthème cutané, etc., etc., peuvent devenir des causes efficientes ou déterminantes de la maladie : pourquoi ne les combattrait-on pas avec le plus grand soin? pourquoi aussi n’administrerait-on pas à l’intérieur des médicaments qui, en modifiant la vitalité de nos organes, retarderaient et feraient peut-être
même disparaître les dispositions qui existent trop souvent pour reproduire l’affection cancéreuse? Ne sait-on pas que, quand elle est développée, ces médicaments, unis aux soins hygiéniques vantés par Boerliaave, en empêchent quelquefois les progrès et en ralentissent la marche, preuve évidente et incontestable de leur action sur le principe carcinomateux ? Je ne puis pas dissimuler l’étonnement profond dont je suis frappé lorsque je songe avec quelle légèreté les anciens et la plupart des modernes ont traité ces idées ; elles manquent même entièrement dans quelques ouvrages récemment publiés. Il s’agit ici des intérêts sacrés de l’humanité :Nam agitur cle pelle humanci. (Baglivi.) Je ne cesserai de le répéter, en général les chirurgiens ne font que de la menuiserie, pour ainsi dire; ils ne sont point assez pénétrés des immenses avantages de l’alliance heureuse de la chirurgie à la médecine. Il en est même quelquesuns qui oublient jusqu’aux plus simples notions de pathologie interne ; aussi avez-vous dû entendre, au moins avec quelque surprise, un parleur prétentieux dire au sein de l’Académie royale de Médecine, à l’occasion de la discussion sur la statistique médicale, que dans F apoplexie tout lui paraissait accessoire auprès de F épanchement du sang. ( Gazette médicale de Paris, 27 mai 1837, discours de M. Velpeau.) Gomme s’il était indifférent que la lésion eût son siège dans le centre ovale de Vieussens, dans le corps calleux, dans l’épaisseur de la protubérance annulaire, ou bien à la superficie du cer-
veau ! comme si cette maladie ne pouvait pas tenir à des affections morales vives, à des anévrismes du cœur, etc., etc., causes qui exigent, pour le médecin clinique, des modifications dans le traitement et dans lepronostic, etc.! Oserons-nous encore ajouter que le même académicien, se targuant d’ailleurs d’ être empirique , prétendait dans la même séance que l’on exagérait beaucoup, à coup sûr , en disant que la même maladie peut carier dun jour a F autre? Invoquant les exemples à l’appui des généralités, il s’écriait : « La pneumonie d’aujourd’hui ne dif- » fère pas de celle d’hier. » ( Gazette médicale de Paris, discours de M. Velpeau, loco cité) Comme si, dans l’espace de vingt-quatre heures, l’inflammation du poumon ne pouvait pas passer du deuxième degré au troisième degré, et comme si cette dernière circonstance était une chose accessoire !
Occupons-nous donc très-sérieusement des moyens tendant à éviter la récidive du cancer. Les opérés dont la cicatrisation des plaies est achevée sont fatigués, au moral et au physique, des soins qu’on leur a donnés pour obtenir leur guérison ; ils la croient certaine et définitive ; trop souvent alors ils s’endorment sur la foi des traités, ils négligent les sages avis que leur a dictés un chirurgien clinique. Dites k ces malades : «Vous n’êtes pas encore entièrement guéris; nous n’avons rempli qu’une partie des devoirs que nous impose la confiance dont vous nous entourez. » Ajoutez, pour ne pas les effrayer et pour les rendre dociles,
qu’une récidivé est à redouter (souvent ils le savaient déjà), mais que, grâce aux progrès récents de la chirurgie, on l’évitera très-certainement, très-sûrement, en continuant pendant quelque temps encore à suivre un traitement fort simple et très -facile. Nous allons le tracer.
Chez les sujets sanguins, on pratique des saignées générales spoliatives ; on emploie le même moyen sur ceux qui sont soumis à la suppression de quelque évacuation sanguine devenue habituelle. L’indication est souvent, au contraire, de mettre en usage les moyens destinés à rappeler cette évacuation sanguine. Si des congestions se montrent dans la région qui a été le siège de f opération , on fait la petite saignée révulsive dont nous avons obtenu tant de succès : elle est ordinairement de quatre-vingt-dix à cent vingt grammes (de trois à quatre onces). On donne la préférence à la phlébotomie.
Je conseille l’usage des tisanes dépura tives : les anciens leur donnaient trop d’importance; elles sont trop négligées aujourd’hui , ainsi que les sucs des plantes amères.
Pendant quelques mois, je fais administrer le matin une pilule de cinq centigrammes (un grain) de poudre de ciguë ; la dose de ce médicament est doublée à la fin du premier septénaire, triplée à la fin du second, et quadruplée à la fin du troisième. On s’arrête à cette dose, dans la crainte de fatiguer F estomac et l’innervation chez certains individus. Je rejette l’extrait de cette
substance; il est presque toujours charbonné. L’usage de la ciguë fut bientôt déchu de la haute réputation qu’il avait acquis, surtout en Allemagne; il eut le sort de presque tous les moyens auxquels on attribue une trop grande valeur ; on les essaye , ils échouent presque toujours, ou bien ils ne produisent qu’un amendement léger. D’ailleurs, ils sont nouveaux, ils déplaisent à beaucoup de gens; on les rejette entièrement.
Depuis un grand nombre d’années, j’emploie la poudre de ciguë comme moyen fondant et antinerveux :
nombreuses et comparatives sur ce médicament, qui m’inspire une grande confiance fondée sur l’observation des faits ; mais il faut bien savoir le manier, et en faire abstraction dans les cas d’exception où , même à la dose que je viens d’indiquer, il irrite les organes digestifs et exalte le système nerveux. Je Fai vu souvent dissiper des gastralgies rebelles chez des femmes affectées de maladies de l’utérus.
N’oublions pas de recommander les purgatifs légers, lorsque l’état du canal intestinal en permet Fusage. Disons aussi que les exutoires sont très-avantageux dans les cas de rétrocession.
Nous avons avancé qu’une opération étant pratiquée, des engorgements légers pouvaient échapper à toutes les investigations des chirurgiens ; on sait qu’ils ne sont pas toujours cancéreux :1a thérapeutique possède encore d’autres moyens très-puissants pour en obtenir la réso-
IJE LA PITIE.
lution , et peut-être aussi pour en empêcher d’autres de se développer.
i° Les préparations d’iode jouissent d’une réputation bien méritée : je mets en usage la dissolution suivante, dont le malade prend , matin et soir, une cuillerée k bouche dans une tasse d’eau sucrée , une heure avant ou trois ou quatre heures après le repas :
^ Eau distillée de tilleul. Cent quatre-vingts grammes (six onces). Iodure de potassium. « Douze décigrammes (vingt-quatre grains). Iode pur . Cinq centigrammes (un grain).
Tous les huit jours , on augmentera de trois à quatre décigrammes la dose de l’iodure de potassium, et l’on pourra ainsi la porter k douze décigrammes par jour, et même davantage. Il est bien entendu que l’administration de cette dissolution exclut nécessairement l’usage de la poudre de ciguë.
Des frictions autour de la cicatrice conviennent encore ; on les pratique tous les soirs avec le volume d’une noix ordinaire de la pommade ci-après :
Axonge purifiée. . . . Trente grammes (une once).
Iodure de plomb. . . . Quatre grammes (un gros).
Opium muqueux. . . . Trois décigrammes ( six grains).
En établissant la compression avec de l’agaric et un bandage convenable, suivant les localités, sur la cicatrice, et à une certaine distance autour d’elle, les récidives ont été beaucoup moins fréquentes; ce moyen
m’a semblé très-avantageux dans un assez grand nombre de circonstances. N’oublions pas de dire que si l’anatomie pathologique a montré carcinomateux les engorgements qui commencent à se développer après les opérations, elle a prouvé aussi que ces engorgements pouvaient être d’abord simples; disons qu’alors ils ont une grande tendance à dégénérer rapidement ; j’ai montré tous ces faits à ma clinique de Fliôpital de la Pitié.
Les bains généraux à l’eau de son ne doivent pas être négligés. On évitera avec soin toutes les causes capables d’irriter 3a cicatrice; le malade s’abstiendra surtout, pendant un temps plus ou moins long , de livrer à des mouvements multipliés et étendus, les parties sur lesquelles elle siégera. Quand on pratique sur la lèvre inférieure l’amputation d’un cancer, on est obligé de faire ordinairement, à l’aide d’une incision en Y, une grande déperdition de substance ; la réunion des bords de la solution de continuité rétrécit singulièrement la bouche ; le point cicatrisé est ainsi exposé à des tiraillements très-fréquents , d’où naît une irritation qui presque toujours fait répulluîer le cancer. Dupuytren a insisté avec beaucoup de raison sur cette cause si commune de récidive de la maladie. Tout le inonde connaît la méthode opératoire avantageuse qu’il a imaginée, et qui soustrait , en général , le malade aux inconvénients graves que nous venons de signaler.
Les soins hygiéniques ne sont pas assez pris en considération , quand il s’agit d’éviter la récidive du cancer
à la suite de l’opération : les malades doivent se nourrir d’aliments doux; le lait, les œufs, !es fruits, les légumes, le poisson frais, les viandes blanches, l’eau rougie conviennent pins spécialement ; les liqueurs spiritueuses et toutes les substances alimentaires excitantes ou irritantes, doivent être très-soigneusement rejetées ; à moins que le malade ne soit affaibli , il ne devra pas, pendant quelque temps, satisfaire complètement son appétit.
Il est bien reconnu que la récidive des affections cancéreuses cède d’autant plus souvent aux moyens thérapeutiques indiqués dans cet ouvrage, qu’on l’attaque plus promptement; aussi faut-il recommander aux opérés de se hâter alors de recourir aux secours de l’a t.