RÉSECTION DES DEUX MAXILLAIRES SUPÉRIEURS. — GUÉRISON
M. Maisonneuve rappelle à la Société de chirurgie que déjà il a attiré son attention sur une ablation des deux maxillaires supérieurs. Cette malade, qui avait été soumise à des émanalions pliosphorées, a parfaitement guéri. Il signale un autre • us de double résection exécutée dans des circonstances beaucoup plus graves et de même couronnée de succès.
Une jeune femme, d'une bonne constitution et d'une bonne santé apparente, avait été opérée en province, sans succès, d'une tumeur comme polypeusc développée dans les fosses nasales. L'année dernière, à l'Hôtel-Dieu, M. Cusco pratiqua l'ablation d'une portion du maxillaire gauche. Mais le mal revint, et, de plus, envahit le côté droit. M. Maisonneuve, voyant la marche envahissante du mal et comptant sur la probabilité d'une affection non-cancéreuse, proposa à la malade de la débarrasser par une double ablation du maxillaire.
Voici comment il procéda à l'opération : Une incision faite à la ligne médiane divisa la peau du nez et la lèvre supérieure, une autre incision perpendiculaire à celle-là venait tomber sur la partie interne du grand angle de l'œil; deux lambeaux furent détachés et renversés sur la tempe, de telle façon que toute la face était à découvert. Avec une scie à chaîne on scia les apophyses montantes du maxillaire, après avoir détruit l'os unguis. On scia les maxillaires, qui furent détachés des palatins, et ces os furent enlevés. Les deux lambeaux de peau, ramenés sur la ligne médiane, fuient réunis par des points de suture. Depuis cette opération, aucun accident grave n'est survenu. La malade est bien, et tout fait espérer une guérison. Dans la première opération de double ablation, M. Maisonneuve avait été obligé de reluire une paupière inférieure; cette circonstance amena une suppuration abondante, l'œil, au contact duquel s'était trouvée celte paupière, s'enflamma. Dans le cas aeluel aucun accident de ce genre n'est survenu.
!i° Résection d'un seul maxillaire supérieur.
TUMEUR ENCÉP1IAL01DE DE LA FACE. EXTIRPATION SIMULTANÉE DE L'OS MAXILLAIRE SUPÉRIEUR ET DE L'ŒIL DU COTÉ DROIT. • GUÉRISON -.
Vincent Lachnuvitz, âgé de quarante-six ans, Polonais, s'aperçut, il y a dix ans, d'une légère tuméfaction au niveau du bord orbitaire inférieur du
1 Cruelle des Hôpitaux, 1851, p. 110.
* Moniteur des Hôpitaux, 18D4, p. 878.
RESECTIONS DE LA MACIIOI11E SUPÉRIEURE.
côté droit. Pendant plusieurs années cette tumeur sembla rester stationnaire, niais vers 1850, ses progrès étant devenus plus sensibles, le malade consulta plusieurs médecins, et d'après leur conseil se soumit à des médications méthodiques par les préparations iodurées, la ciguë, l'arsenic et les eaux sulfureuses thermales. Malgré ces médications, le mal n'en continua pas moins ses progrès.
En 1855, la joue, fortement tuméfiée, devint le siège d'une ulcération profonde; en même temps apparurent des douleurs lancinantes. C'est à celte époque que le malade se rendit à Montpellier, où pendant plusieurs mois il se confia aux soms de MM. Alquier etBonnefoi. Là encore il fut soumis à des traitements médicaux divers, qui n'apportèrent aucun soulagement à sa souffrance. Rebuté de l'insuccès de la médecine, il résolut de venir à Paris réclamer les secours de la chirurgie. Il entra d'abord à l'hôpital des Cliniques de la Faculté, où il ne séjourna que quinze jours, et où, malgré ses instances on ne crut pas devoir entreprendre une opération qui paraissait presque impossible. C'est dans ces conditions qu'd vint consulter M. Maisonneuve.
Le côté droit de la face était le siège d'une tuméfaction énorme produite par une dégénérescence fongueuse de l'os maxillaire supérieur tout entier, par celles des parties molles de la joue, de l'orbite, de la paupière inférieure et du côté droit du nez. Le centre de cette tumeur était occupé par une ulcération profonde d'où s'écoulait un ichor fétide.
Le malade, en proie à des douleurs atroces, ne pouvait [dus goûter un moment de repos. Abandonné à lui-même, il était inévitablement voué à la mort, et d'un autre côté les ressources médicales les plus énergiques, employées avec persévérance par les praticiens les plus éminents, n'avaient produit aucun résultat. 11 ne pouvait donc rester d'espoir que dans une opération; mais cette opération était-elle possible?
D'illustres chirurgiens de Montpellier et de Paris l'avaient déclarée inexécutable, et avaient refusé de l'entreprendre à une époque où le mal était moins avancé. Malgré ces opinions imposantes, M. Maisonneuve, considérant que la dégénérescence n'englobait aucun organe essentiel à la vie, que les ganglions cervicaux eux-mêmes étaient intacts et que rien ne dénotait l'existence de la cacbexie, pensa qu'au moyen de l'opération il restait encore quelque chance de sauver ce malheureux et ne crut pas devoir lui refuser cette dernière ressource.
C'est le 27 juillet 1854 que l'opération fut pratiquée dans la maison de santé des Frères Saint-Jean-de-Dieu,
Le malade étant couché sur un lit et soumis au chloroforme, M. Maisonneuve fit, du côté droit du nez, une première incision longitudinale qu'il prolongea jusqu'au bord libre de la lèvre supérieure. Une seconde incision oblique partant de la commissure externe des paupières contourna le bord
externe de l'ulcération de la joue et vint rejoindre lu première au niveau de l'aile du nez. Le Chirurgien put alors, par une dissection rapide, renverser le lambeau lbrmé d'une partie de la lèvre et de la joue, de manière à mettre à découvert toute la partie antérieure de la tumeur.
Portant ensuite une scie à chaînette dans la l'ente sphéno-maxillaire, il la fit ressortir au-dessous de l'arcade zygomatique et divisa promplemcnt les os compris dans sa concavité. Puis, à l'aide d'une pince de Liston, il coupa successivement la voûte palatine et l'apophyse montante de la mâchoire supérieure.
Enfin, après avoir détaché, d'un coup de bistouri, le voile du palais de ses adhérences aux parties osseuses, il fit basculer la tumeur et en acheva l'isolement au moyen de quelques coups de* ciseaux.
Cette partie principale de l'opération étant achevée, M. Maisonneuve pro» céda immédiatement à l'extirpation de l'œil et à la destruction de tous les tissus dégénérés renfermés dans l'orbite ou dans les anfractuosités des fosses nasaleé et des smus frontaux. Ce dernier temps exigea l'emploi énergique du fer rouge.
Enfin, quand il fut bien constaté que sur toute la surface de cette large excavation il ne restait plus rien de suspect, l'opérateur rapprocha autant que possible les lèvres de la plaie au moyen de serres fines et de la suture entortillée. Il resta toutefois au centre de la face un vide assez considérable, que M. Maisonneuve ne crut pas devoir combler par un lambeau autoplaslique, afin de pouvoir mieux surveiller la cicatrisation des parties profondes.
Les suites de cette opération si grave furent vraiment d'une simplicité étonnante. Dès le quatrième jour, la cicatrisation des parties qu'on avait pu mettre en contact était complète, la portion de plaie restée béante se recouvrit bientôt de bourgeons charnus de bonne nature, et que six semaines étaient à peine écoulées depuis l'opération que le malade, complètement débarrassé de ses douleurs et de ses insomnies, avait recouvré toutes ses forces et tout son embonpoint. Enfin, grâce à un obturateur habilement construit par M. Charrière, l'énorme perte de substance est entièrement dissimulée et la parole est aussi nette que dans l'état le plus normal.
Examende la tumeur. — La tumeur est un osléosarcome de l'os maxillaire supérieur droit, à l'exception du rebord alvéolaire qui a échappé à lu dégénérescence et est encore garni de toutes ses dents parfaitement saines, tout le reste de l'os a presque entièrement disparu dans la masse cancéreuse. Le globe oculaire est sain, mais tous les tissus qui l'environnent sont envahis par la maladie. La guérison de ce malade s'est parfaitement maintenue et ne s'est pas démentie depuis plusieurs années.
CANCROIDE DE LA FACE. ABLATION DE L'ŒIL, DE L'OS MAXILLAIRE SUPÉ- RIEUR, DE LA MOITIÉ DU NEZ ET DE LA TOTALITÉ DES PARTIES MOLLES DE LA JOUE CORRESPONDANTE. — GUÉRISON
Les affections cancéreuses de toutes sortes, les tumeurs extraordinaires affluent, comme chacun sait, à l'hôpital de la Pilié dans les salles de M. Maisonneuve; et contre ces maux extrêmes, l'habile chirurgien déploie chaque jour une nouvelle énergie.
L'observation suivante donnera une idée de ce que peut, entre ses mains, la médecine opératoire.
Fortin (Auguste), âgé de quarante-deux ans, tisseur, entra le 25 avril à l'hôpital de la Pilié, dans le service de M. Maisonneuve. Il était affecté d'un cancroïde "végétant qui avait envahi l'os maxillaire supérieur droit, l'oeil du même côté, ainsi que toutes les parties molles de la joue correspondante. Il résultait de cette dégénérescence une tumeur volumineuse qui occupait la presque totalité du côté droit de la face. Malgré la profondeur et l'étendue de la maladie, M. Maisonneuve ne crut pas impossible de tenter une opération, qui fut en effet exécutée le 28 avril.
Le malade étant soumis au chloroforme, M. Maisonneuve cerna toute la base de la tumeur par une longue incision courbe, qui, partant de la région frontale, descendait sur le dos du nez, puis sur la lèvre supérieure, dont elle ne respecta que le bord muqueux; puis, se prolongeant horizontalement jusqu'auprès de l'oreille, elle remonta sur l'os de la pommette et regagna son point de départ en circonscrivant le bord supérieur de l'orbite. Après quelques ligatures jetées sur les artérioles qui fournissaient du sang, l'opérateur divisa, avec la scie à chaîne, la voûte palatine et l'os de la pommelle, coupa les os du nez avec la pince incisive, détacha le voile du palais, et enleva d'un seul bloc l'os maxillaire supérieur, l'œil, la moitié droite du nez, et la joue correspondante. Après cette énorme mutilation, il n'était pas possible de songer à une restauration autoplastique. Aussi, M. Maisonneuve se bornat-il à un pansement simple avec de la charpie. La fièvre traumatique se développa sans intensité excessive; la suppuration s'établit franchement el la cicatrisation suivit une marche régulière. 11 restait toutefois un énorme hiatus par lequel la langue, le voile du palais, Je pharynx étaient vus à découvert. M. Maisonneuve ne songea même pas à tenter une restauration autoplastique. 11 lit appel à l'habileté bien connue de M. Charrière, qui, par une
1 Moniteur des Hôpitaux, 1850, p. 10i).
RÉSECTIONS DE LA MACHOIRE SUPÉRIEURE. 581 prothèse ingénieuse, reconstruisit un visage complet en remplaçant les paupières, l'œil, la joue, le nez et la voûte palatine.
Le malade, qui est sorti de l'hôpital le là juillet, parle avec une netteté parfaite, mange avec facilité, çt, grâce à sou visage artificiel, se promène clans les rues et se mêle à la foule sans que rien attire sur lui l'attention.
Quatre autres malades dans des conditions plus ou moins analogues, sont actuellement en traitement dans les salles de la Pi lié, et c'est vraiment, une chose intéressante à voir que l'innocuité de ces énormes mutilations de la face, pourvu qu'on ne complique pas l'opération principale par des opérations accessoires d'autoplastie. Dans ses entretiens cliniques, M. Maisonneuve insiste beaucoup sur ce point, et les considérations que nous lui avons entendu exposer nous ont paru dignes d'être méditées.
Beaucoup de chirurgiens, dit-il, s'effrayent de nos opérations, qui cependant n'ont d'autre but que d'arracher à une mort horrible et inévitable des malheureux dévorés par le cancer, et ces mêmes chirurgiens exaltent des opérations d'autoplastie beaucoup plus dangereuses, et qui n'ont d'autre résultat que de masquer une difformité. On a même qualifié nos opérations de chirurgie dévastatrice, et décoré les autres du nom de chirurgie réparatrice. Mais quand, au lieu de se payer de mots, on scrute le fond des choses, on ne tarde pas à voir que la vraie chirurgie est bien plutôt celle qui lutte énergiquement contre un mal redoutable dans le but de conserver la vie que celle qui, dans un but de simple coquetterie, expose les jours du malade.