LUE A L1AÇADÉM1E DES SCIENCES LE 18 MARS
Depuis les beaux travaux de M. Flourens sur le périoste, comme organe formateur et régénérateur des os, la chirurgie, naguère encore si prompte à proposer d'horribles mutilations dans les cas de lésions osseuses, tend chaque jour à devenir plus conservatrice, non pas en restant inactive, niais, au contraire, en puisant dans la connaissance plus précise des ressources de la nature une nouvelle énergie pour ses entreprises opératoires.
C'est ainsi que des opérations, considérées encore par beaucoup de chirurgiens comme des entreprises folles et irréalisables, sont devenues pour les malades d'inestimables bienfaits.
Déjà, sous l'influence de celle idée féconde, il m'a été donné de pratiquer un certain nombre de ces opérations sous-périosliques, qui, chose admirable et certainement unique dans l'histoire pathologique de l'homme, permettent de supprimer complètement un organe malade, et d'obtenir à sa place la reproduclion d'un nouvel organe sain.
Je me propose de réunir, un peu plus lard, en un faisceau tous les faits de cet ordre qui, depuis quelques aimées, se sont passés dans ma pratique. Pour l'instant, je me contenterai de
1 Gazette des Hôpitaux, 18fil, p. U2.
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dire qu'ils forment déjà quatre groupes-, suivant qu'ils appartiennent :
lu A des os nécrosés en partie ou en totalité avec ou sans leurs surfaces articulaires;
*J0 À des os affectés simplement d'ostéite;
5° À des os atteints de dégénérescences diverses;
b° A des os sains, l'ablation en ayant été nécessitée par dos circonstances spéciales, comme, par exemple, le besoin d'ouvrir une voie artificielle pour aller profondément chercher une tumeur.
En attendant qu'il m'ait été possible de coordonner tous ces éléments, je me contenterai de soumettre à l'Académie un des faits les plus remarquables de la première catégorie.
Il s'agit d'un jeune homme dont la jambe était dans un tel état de désorganisation, que les chirurgiens les plus éminenls, parmi lesquels il me suffira de citer M. Vclpeau, avaient décidé l'amputation de la cuisse. Grâce à l'extirpation sous-périostale du corps entier du tibia, exécutée d'après les idées émises par M. Flourens, ce jeune homme a non-seulement évité les terribles chances d'une amputation qui', dans la statistique, donne 00 décès sur 100, mais encore il a conservé son membre dans toute l'intégrité de sa forme, de sa souplesse et de sa vigueur.
Chez ce jeune homme, l'extirpation du corps du tibia a été complète, ainsi qu'on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur fus lui-même que j'ai l'honneur de soumettre à l'Académie. Il est, comme on peut le voir, long de 50 centimètres, épais de 3 à sa partie supérieure, de 2,05 à sa partie inférieure; ses trois laces son! lisses et compactes dans leur partie inférieure, rugueuses et boursoufflées dans le tiers supérieur
Voici du reste les détails de celle observation :
Ous. I. — Résection soua-périoa tique de la diaphyse entière du tibia. Ileproduction complète de l'os. — Je tus consulté, dans le mois d'août 18î>5, [warle jeuue V..., dont la jambe droite était dans un état affreux. Son volume Était triple ou quadruple de Fêtât normal ; sa Surface était labourée d'ulcères profonds, a travers lesquels on reconnaissait que l'os principal, le tibia, était mortifié dans toute l'étendue de sa diaphyse.
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Ce jeune homme me dit que deux ans auparavant, il avait fait à la gymnastique une chu Le violente, que depuis lors il avait commencé à ressentir des douleurs sourdes dans la jambe, qui; bientôt aux douleurs se joignit une tuméfaction générale, puis des abcès, et peu à peu tout le cortège des accidents actuels.
Suppuration excessive et fétide, tuméfaction énorme du membre, amaigrissement extrême, fièvre hectique, marasme, etc.
Ses parents me dirent qu'ils avaient épuisé successivement toutes les ressources de la médecine, que plusieurs des chirurgiens les plus émioents de Paris avaient été unanimes pour décider l'amputation de la cuisse, et que M. Velpeau, à qui l'on avait en dernier lieu soumis la question, avait déclare que cette amputation était non-seulement nécessaire, mais qu'elle était urgente, et que toute pensée de conserver le membre ne pouvait être qu'une utopie.
Malgré ces imposantes autorités, et confiant dans la puissance régénératrice du périoste, si positivement démontrée par M. Flourens, et dont j'avais eu déjà l'occasion de voir des exemples remarquables, j'engageai les parents de ce jeune homme à me laisser exécuter l'extirpation sous-périostique de l'os mortifié, de préférence à l'amputation de la cuisse. Cette proposition ayant été agréée, je procédai à l'opération le Vi août 1855.
Le malade étant soumis au chloroforme et dans un état d'insensibilité complète, je fis sur toule la longueur de la face antérieure du tibia, une iucision longue de trente-cinq centimètres, et pénétrant jusqu'à l'os malade, à travers le périoste, qui était épaissi et déjà doublé d'une couche osseuse nouvelle, molle et spongieuse. A chacune des extrémités de cette énorme incision, j'en pratiquai une autre transversale, de manière à obtenir une sorte de longue porte à deux battants pour pénétrer jusqu'au loyer du mal. Je pus alors constater que le tibia était entièrement mortifié dans toute la longueur et toute l'épaisseur de sa diaphyse, qu'il ne restait de sain que les deux épiphyses articulaires.
Je procédai dès lors sans aucun retard à l'isolement de l'os mortifié, que je parvins non sans peine à extraire complètement.
Les suites de cette opération si longue et si difficile furent d'une simplicité vraiment remarquable. La lièvre traumatique fut des plus modérées ; la suppuration, antérieurement si abondante et si fétide, se modifia comme par enchantement pour faire place à une suppurai ion h anche et de bonne nature, et, chose vraiment presque incroyable, dès le quarantième joui" le jeune malade pouvait se lever et marcher avec des béquilles, connue s'il se fût agi d'une simple fracture.
L'os s'était reproduit d'une manière complète, à tel point que si je u avais conservé l'os enlevé, j'aurais pu douter moi-même de la réalité du fait.
Aujourd'hui, ce jeune homme est fort et vigoureux; sa jambe ancienne
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mont malade ne diffère en aucune façon do l'autre; elle a grandi et grossi comme elle; elle ne s'en distingue que par une longue cicatrice, seule trace de la terrible opération dont nous avons parlé; elle lui permet de courir, de sauter, de chasser comme s'il n'avait jamais subi d'opération, et sans que l'œil le plus exercé puisse reconnaître quelle a été la jambe antérieurement malade.
Obs. II. — Résection soxis-pèriostique de la diaphyse entière du tibia chez- un enfant de dix ans. Reproduction complète de l'os. — Le malade est un enfant de dix à onze ans. Il se nomme Pillel (Léon-Ernest). Il est né à Champlan (iSeine-et-Oise).
Il lit une chute de deux mètres de hauteur au mois de mai 1850. Il ne larda pas à ressentir dans la jambe gauche une douleur sourde, qui prit bientôt une intensité extrême ci, s'accompagna d'une tuméfaction dit l'use, manifeste surtout vers la face antérieure du tibia. Vers la fin du mois, la suppuration se lit jour par deux orifices placés à trois centimètres de distance au niveau de la partie moyenne et antérieure de la jambe; celle suppuration continua à couler très-abondamment jusqu'au moment de son entrée à l'hôpital Cocbiu, le 7) juin 1850.
La jambe gauche avait alors un volume double de celui de la jambe droite. Le tibia était évidemment gonflé dans toute sa diaphyse. Les téguments correspondants étaient rouges et sensibles à la pression. On y voyait, vers la partie moyenne de la jambe, deux orifices ûstuleux par lesquels le stylet pénétrail facilemenl sur le tibia dénudé.
Pendant plusieurs semaines, M. Maisonneuve eut l'espoir d'arrêter les progrès de la nécrose au moyen d'un traitement antiphlogistique ; mais les accidents n'ayant point cédé, M. Maisonneuve se décida, le 16 août, à faire au niveau de la partie moyenne du tibia une incision de huit centimètres de longueur.
Cette incision mit à découvert une portion de la lace antérieure du tibia nécrosé. On ne put d'abord constater la mobilité du séquestre. Aussi pansat-on la plaie simplement pendant plusieurs jours. Mais, le 4 septembre,
M. Vlaisoi uve reconnut, en explorant la plaie, que l'impulsion exercée
dans le sens de la longueur du séquestre déterminait une mobilité évidente.
Il se décida immédiatement à en faire l'extraction. La plaie existante à la partie antérieure de la jambe fut prolongée en avant et eu bas jusque près des extrémités de l'os; elle intéressa les téguments d'abord, puis une couche osseuse mince, rudiment de l'os nouveau en train de formation.
Le séquestre put alors être saisi et. extrait, non sans quelque difficulté, à cause de son étendue.
Après son extraction, ou reconnut qu'il représentait la diaphyse presque entière du tibia avec son canal médullaire.
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Lo plaie fui ensuite pansée à plat? et maintenant elle marche rapidement vers l'a guérison.
L'os nouveau, qui n'était encore que luidimentajre, acquiert chaque; jour de la consistance. Le malade peut déjà s'appuyer sur le pied du côté malade. La guérison esl assurée.