EXPÉRIENCES SUR LE CADAVRE
Ces expériences peuvent se diviser en trois séries : dans la première, je me suis proposé pour but d'examiner les effets produits sur le péroné et l'articulation tibio-tarsienne, par le renversement du pied en dehors, tel que le conçoivent Boyer, Samson et la plupart des chirurgiens modernes. Dans la seconde, j'ai cherché à reproduire les désordres attribués par Dupuytren au renversement du pied en dedans. Dans la troisième enfin, j'ai soumis à une étude approfondie l'inlluence de la simple déviation du pied, soit en dedans, soit en dehors, sur la production de la lésion qui nous occupe.
lrc SÉRIE. — RENVERSEMENT DU PIEU EN DEHORS.
Le mouvement peut être opéré de deux manières : avec ou Bans fixation du pied. Dans le premier mode d'expérimentation, j ai d'abord (ixé le pied du cadavre entre les deux branches d'un élau, de manière à laisser libre l'articulation du pied et les deux malléoles; puis j'ai porté brusquement le haut de la
jambe en dehors, ce (jui équivaut à un mouvemenl violent du pied en ce sens. Ce mouvement, constamment accompagné d'un craquement assez fort, a toujours produit la déchirure des ligaments latéraux internes cl des aponévroses voisines, en aucun cas la rupture de la malléole libiale. Cet effet, contradictoire à celui que l'on obtient dans le renversement du pied en dedans, où la malléole externe est toujours brisée de préférence aux ligaments, a singulièrement excité mon attention. J'ai, par un examen scrupuleux, essayé de m'en rendre compte, et voici ce que j'ai observé : lorsqu'on renverse le pied en dedans, l'astragale, dont la face interne n'est soutenue par la malléole tibiale que dans son tiers supérieur à peine, exécute un léger mouvement de torsion sur son axe, de sorte que la face externe s'écarte de la malléole péronienne, et forme avec elle un angle très-aigu à sinus inférieur. La malléole externe alors, se trouvant privée de point d'appui en dedans, cède à la traction oblique des ligaments latéraux externes et se brise.
Lors, au contraire, que l'on essaye de renverser le pied en dehors, la malléole externe, qui embrasse toute la face correspondante de l'astragale, s'oppose à son renversement, ou du moins le permet alors seulement que, par un mouvement de glissement parallèle à la malléole tibiale, la face interne de cet os s'est échappée de la mortaise. Or, dans ce mouvement de glissement, la traction opérée par les ligaments internes agit sur le tibia parallèlement à ses fibres qu'elle est impuissante à briser ; aussi les ligaments cèdent-ils plutôt que la malléole.
Ce fait est en contradiction flagrante avec cet axiome trop absolu, répété par les auteurs : Que les ligaments latéraux de l'articulation tibio-tarsiénne ont une force de résistance plus grande que les os auxquels ils s'insèrent. Les os, ici comme ailleurs, ont toujours une ténacité plus grande que les ligaments, mais il peut arriver qu'ils les trouvent dans une position défavorable; alors les ligaments les brisent. C'est ainsi qu'une tige de fer ou de bois, placée à faux sur un corps anguleux, peut être rompue par un fil, dont cependant la ténacité ne peut être mise en parallèle avec la sienne.
FRACTURES DU l'ÉRONÉ. H5
Dans le renversemenl du pied en dehors, l'astragale ne fait jamais d'angle avec ln malléole interne; aussi celle dernière résiste-t-elle constamment, tandis que les ligaments serompeni. Après cette rupture, lorsqu'il est dégagé de sa morlaise, l'astragale peul exécuter un mouvement de torsion par lequel sa face supérieure s'incline en dedans, sa face interne en bas. Mais, contrairement aux expériences de Dupuylren, jamais je n'ai pu obtenir de fracture du péroné.
Dans l'autre mode d'expérimentation, j'ai laissé le pied libre; cl. l'appuyant seulement sur son bord interne, j'ai, par une pression considérable aidée de secousses violentes, essayé de le renverser en dehors. Tous mes efforts n'ont abouti qu'à rompre, comme dans le premier mode, les ligaments latéraux internes; en aucun cas je n'ai pu fracturer le péroné.
Cependant ces expériences m'ont convaincu de la possibilité de cette fracture sous l'influence d'une violence considérable, telle, par exemple, qu'une chute d'un lieu élevé. En effet, après l'arrachement des ligaments internes, l'astragale pouvait, dans certaines positions du membre, presser assez directement la face interne de la malléole péronienne, pour qu'il fût possible d'admettre sa fracture dans l'exagération de cette pression. Mais alors les délabrements doivent être tels, que la fracture n'est plus qu'un phénomène tout à fait accessoire '.
2e SÈME. — BENVEnSEMF.NT DU 1MED EN DEDANS.
Les expériences de cette série, calquées sur celles de Dupuylren, m'ont donne des résultats presque entièrement semblables aux siens; je signalerai seulement certains faits qu'il a omis, h qui, cependant, ont de l'importance : ils suffisent, en efet, pour ruiner complètement sa théorie, que celle expérience semblail an contraire destiner à soutenir. Ces faits sont les suivants: Quand, après avoir fixé le pied solidement, on porte avec force la jambe dans l'adduction, ce qui équivaut à un renverse- Cette variété de fracture, qui a quelque analogie avec la fracture du radius, mérite d'être signalée. Elle n'est pas très-rare cl diffère asrez notablement de la fracture ordinaire
ment du pied en dedans, la malléole externe est fracturée constamment. Mais, 1° sa fracture est constamment transversale; 2° elle a constamment lieu au niveau de l'extrémité inférieure du tibia; 5° le fragment inférieur, intimement lié au calcanéuin, s'écarte constamment du fragment supérieur dans le renversement du pied en dedans, et reprend au contraire la posilion normale dans le renversement du pied en dehors, ou par la simple rectitude de celte partie; 4° enfin, le pied abandonné à lui-même n'a aucune tendance à se renverse]- en dehors, et ne peut même affecter cette position quand on cherche à la lui donner, tandis qu'il se dévie facilement en dedans.
Ces faits, comme on le voit , sont loin de concorder avec les phénomènes signalés par Dupuytren comme appartenant à la fracture classique du péroné, avec les indications thérapeutiques qu'il établit, et surtout avec l'appareil contentif qu'il préconise. Mais nous reviendrons plus tard sur les conséquences qu'on en peut déduire. Je me contente d'appeler l'attention sur leur exactitude.