‹ Clinique de la Maison des Aliénés, de MontpellierChapitre 6 sur 20 · TROISIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSERVATION

Monomanie ambitieuse. — Apparences de paralysie générale commençante. — Guérison.

Jacques P. , tonnelier , né à Lunel , entra dans la maison des aliénés le 7 février 1826, à l'âge de 4^ ^^^- il avait toujours été sujet à des vapeurs , et avait eu ime violente maladie de laquelle il paraissait être en pleine convalescence, le i*'^ octobre iBaS, lorsque l'on commença à s'apercevoir qu'il n'avait plus les idées bien nettes. Peu après , il prétendit posséder des millions et voulut acheter toutes les denrées du pays ; plusieurs autres actes de folie décidèrent ses parens à le faire renfermer. P. était grand , d'une forte constitution , d'un tempérament bilioso-sanguin. On ne connaissait pas d'aliénés dans sa famille. Marié depuis quinze ans, il avait eu six enfans , dont quatre étaient pleins de vie et de santé ; lui-même n'avait

éprouvé aucune maladie avant celle dont nous avons parlé plus haut, et que l'on nous avait représentée comme une apoplexie ; il avait cependant , l'habitude de se faire saigner tous les printemps. On fit pratiquer cette opération , dès que l'on eut reconnu le délire; ou fit aussi appliquer sur la tête, des chats récemment éventrés: ces moyens ne produisirent aucune amélioration. Lorsque cet aliéné nous fut amené , il se disait roi , prince , tout-puissant ; il avait des millions ; il avait tout fait, tout lui appartenait; il était fort agité et tourmentait ses compagnons d'infortune. Son appétit était bon , mais il dormait peu ; il parlait avec peine ; et dans les momens de calme, il vacillait en marchant, au point que nous le crûmes atteint d'un commencement de paralysie générale. On le contint pendant quelques jours avec la camisole , et il devint tranquille. On lui fit prendre tous les jours un bain tiède ; et en très - peu de temps les idées de grandeur et de fortune disparurent ; le désir de la liberté se fit sentir. 11 demanda sa femme , ses enfans, et il leur fut rendu, en effet, le 4- juillet , cinq mois après son entrée. Rien, depuis lors , n'a pu ébranler sa raison.

Cette observation montre combien le médecin doit apporter de soins à s'informer de l'état antérieur des malades , et combien il doit être prudent dans les pronostics qu'il prononce.

je crus i*. frappé de paralysie générale , et |e fis entendre qu'il ne guérirait pas : je me trompais complètement. Des renseignemens postérieurs m'apprirent ; que la maladie qui avait précédé l'aliénation mentale avait été une fièvre de mauvais caractère, mais nullement une apoplexie ; que la difficulté de prononcer et la démarche vacillante étaient naturelles à l'aliéné , et que , par conséquent , il n'y avait point de paralysie. La monomanie ambitieuse de P. était donc tout-à-fait simple ; comme elle était en Inême temps aiguë , mon pronostic eût dû être tout le contraire de ce qu'il fut ; heureusement mon erreur n'eut point de suites fâcheuses. Ce qui aida beaucoup à m'égarer, ce fut l'opipion que venait de publier M. Bayle : que la monomanie ambitieuse se complique toujours de paralysie générale. Quoique j'eusse quelques faits qui me portaient à croire que cette assertion était trop absolue, je me laissai aller à cettç idée : aujourd'hui je suis convaincu qu'elle est essentiellement fausse. Le fait que je viens de rapporter en est une preuve ; j'en rapporterai d'autres plus tard , et il n'est pas de médecin de maison d'aliénés qui ne pût également ea citer , si la chose était nécessaire.

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