QUATRIÈME OBSERVATION
Maladie vénérienne incomplètement traitée: de'mencCÎ — Frictions mercurielles. — Guérison,
Antoine-^Franç^ Rousseau , enfant de troupe ^ né à Mont-de-Marsan , entra dans la maisoii des aliénés , le 8 mars 1826, Il était d'un carac-* tère doux et triste ; son éducation avait été assez bonne. A l'âge de 20 ans , il s'adonna à l'eau^de-vie ; trois ans après, il prit une ma-* ïadie syphilitique , contre laquelle il ne subit qu'un traitement incomplet ; et ce fut peu de temps après que l'on s'aperçut qu'il délirait; quelques actes de fureur de sa part, décidèrent à le faire renfermer. On avait voulu pratiquer «ne saignée ; mais à l'aspect de la lancette , il avait eu une attaque de nerfs. On lui avait admi* nislré beaucoup de bains tièdes ; les bains d* vapeur avaient aussi été prescrits : en entrant dans un de ces derniers , il s'était brûlé fortement la cuisse , et dès-lors tout traitement avait été abandonné.
Rousseau comprenait difficilement ; ses réponses étaient ridicules et ses paroles incohérentes; la plus grande indifférence se manifestai! dans ses actions; tout, en un mot, caractérisait Ja démence. Quelques remarques sur le passé nous portgtpt à croire que cette aliénation pour-
i-ait bien être duc au virus syphilitique , je prescrivis la liqueur de Van-Svvielen : il ne put la supporter , et j'eus recours aux frictions niercurielles ; il en fut fait vingt-huit de suite , laissant un jour de repos entre chacune, et faisant prendre quelques bains tièdes. Pendant cette médication , les facultés intellectuelles se réveillèrent peti à peu : Rousseaii reconnut sa position , demanda instamment à revoir ses parens , et bientôt il put suivre une longue conversation. Cependant , Tennui ne tarda pas à s'emparer de lui ; mais, les frictions étant continuées , il recouvra bientôt toute sa raison , et on put lui rendre la liberté. Il lit encore une quinzaine de frictions chez lui : ce traitement â été suffisant , et son état n'a plus varié.
Parmi les observations consignées dans mon premier mémoire , il en est une semblable à celle que l'on vient de lire. Comme le militaire qui en était le sujet, était déjà beaucoup plus tranquille lorsque j'employai les frictions mercm^elles , j'avais manifesté quelques doutes sur l'action curative de ce remède ; mais je n'en conserve aucun quant au fait présent. La démence de R. était dans toute sa force , quand les frictions mercurielles furent commencées ; elle diminua pendant qu'on les administrait; et ce fut encore en les continuant que l'on vit la guérison se confirmer : comment pour-:
rait-on supposer que leur action fût étrangère à rheureux changement qui s'opéra ? Les médecins qui nient l'existence du \drus vénérien , ne manqueront pas d'attribuer la curation à un effet révulsif du mercure , et je ne tenterai pas de leur prouver le contraire : mais , en me rappelant que la syphilis, chez Pv. , avait d'abord été tradtéé d'une manière incomplète , en considérant la disparition lente , graduelle , de son aliénation mentale , et correspondant à la contumation du même médicament , je n'en persisterai pas moins à croire qu'il a agi comme spécifique , par une propriété anti-syphilitique, inconnue dans son mode, mais évidente dans ses effets.
CINQUIEME OBSERVATIOÎf.
Monomanie, scorbut. — Anti-scorbutiques.— ^KenVore;
Pistre ISfadal , de Foncouverte , ex-douanier , âgé de 35 ans , fut reçu dans la maison des aliénés, le i3 août 1826. Il était de moyenne taille , d'un tempérament lymphatique. On ignore ce qui avait précédé son entrée , et quelle fat la cause de son aliénation : celle-ci était caractérisée par des idées extraordinaires qui revenaient constamment ; c'était tantôt Dieu , tantôt la Vierge qui lui parlaient ; quelquefois même , il croyait les voir ; sa
femme et ses enfans ne rintéressalent plus ; 2 était habituellement tranquille et obéissant. Les bains , les douches , tous les raisonnemens possibles furent sans succès ; et aucune indication médicale ne se présentant , l'aliéné resta livré aux seuls efforts de la nature. Au mois de mai 1828 , il fut atteint de scorbut: sa pâleur naturelle augmenta ; ses gencives se tmnéfièrent ; elles devinrent mollasses et saignantes ; l'appétit se perdit , et des taches violettes se répandirent sur tout le corps : elles envahirent sur-tout les extrémités inférieures ; enfin , il y eut adynamie extrême. Une nourriture légère et principalement tiiée du règne animal , deux onces de sirop anti-scorbutique tous les matins, suffirent pour diminuer en peu de jours l'intensité des symptômes. On prescrivit ensuite le cresson frais ( sisymbrium nasiurtium ) pour principale nourriture : le malade l'appétait beaucoup , il en mangeait au moins deux fois par jour ; et sans autre médication , son scorbut se dissipa \ les forces revinrent rapidement , et avec elles une raison pleine et entière. Pistre se remit gaîment au travail ; il désira sa femme et ses enfans. Quoique la crainte de la misère et la tranquillité dont il jouissait dans la maison , lui fissent répugner à reprendre sa liberté , sa guérison nous paraissant confirmée par le retour à ses afCec-
lions naturelles , nous nous de'cidâmes à le faire sortir ati commencement d'août , après deux ans d'isolement.
Le scorbut est une des complications les plus fâcheuses de l'aliénation mentale ; elle en est aussi l'une des plus fréquentes dans certains hôpitaux. Elle attaque ordinairement les sujets affaiblis par des maladies antérieures, par l'âge ou par toute autre cause qui a porté son action sur l'ensemble du système vivant ; et presque toujours alors elle devient lentement mortelle* JDans l'observation que je viens de rapporter , le contraire a eu lieu. Pistre était encore jeune; ■et sa constitution , sans être robuste , n'était pas encore affaiblie : aussi le scorbut marchaitil assez rapidement , et détermina-t-il une heureuse révolution. Son mode d'agir ne saurait être exactement déterminé : il ressemble sans doute à celui de tous les agens violens qui , portant un trouble général dans les forces de la vie pendant le cours d'une forte maladie , rompent leur distribution vicieuse et favorisent le rétablissement de l'état normal. La prostration à laquelle fut réduit notre aliéné , le retour simultané de ses forces et de sa raison, rendent cette explication très-probable.