SEPTIÈME OBSERVATION
Manie. — Coups sur la tête. — Apoplexie. — Guérison,
Françoise Guy , née à Montpellier en 1777 , fut conduite dans la maison des aliénés , îe 2 avril 1827. Elle était d'un caractère fort irrî-
iable , et avait souvent des aîtercations. En ayant eu une fort vive avec quelque voisine , elle la blessa , fut traduite devant la police correctionnelle , et condamnée à plusieurs jours de prison , ainsi qu'à une amende qu'elle était hors d'état de payer : elle en éprouva un chagrin si vif qu'elle en perdit la raison. Pendant plusieurs jours , elle fit dans la prison tous les actes possibles de folie ; enfin , elle attaqua le geôlier , qui , obligé de se défendre , lui donna quelques coups ; et aussitôt après elle nous fut amenée. On voyait sur la tête plusieurs meurtrissures ; toute la partie gauche du visage et du cou était d'un rouge violet , les yeux injectés, le pouls lent et plein ; il y avait affaissement des facultés intellectuelles : tout indiquait la saignée , et elle fut prescrite ; mais il était déjà fort tard, et l'on eut l'imprudence de la renvoyer au lendemain matin. Deux heures après cette première émission de sang , il survint une attaque d'apoplexie. Une large saignée fut pratiquée aussitôt ; on appliqua des sinapismes aux mollets. Le lendemain , Guy était encore comme étonnée, mais elle comprenait lorsqu'on lui parlait lentement , et répondait même avec justesse; la face était encore rouge ; il se manifestait quelques étourdissemcns : nouvelle saignée; sangsues autour du front. Le surlendemain malin à la visite , je trouvai la maj^ulc
dans l'état suivant : coucher en supination ; les membres étendus ; figure pâle ; yeux demifermés ; bouche pâle et entr'ouverte ; respiration presque insensible; pouls grand, mais vide ; insensibilité générale. Les infirmières m'avaient annoncé qu'elle allait mourir : je lui fis avaler «ne potion anti-spasmodique , et tous les symptômes énumérés disparurent. Cette potion fut continuée pendant deux jours ; on rendit peu à peu les alimens. Au bout de huit jours , la santé et la raison furent complètement rétablies.
Françoise Guy fut ramenée dans la prison au commencement du mois de septembre ; elle y resta plusieurs mois encore ; et quoiqu'elle ait essuyé de nouveaux chagrins , sa raison n'en a plus été ébranlée.
Cette observation n'est pas parfaitement semblable aux deux que j'avais rapportées dans mou premier mémoire. Dans celles-ci, la guérlson était bien survenue à la suite de coups reçus sur ia tête ; mais elle s'était opérée lentement et sans émissions sanguines. Dans celle que l'on vient de lire , au contraire , il y a eu plusieurs saignées abondantes , et la raison s'est rétablie aussitôt que l'apoplexie a été dissipée: les coups ont eu donc , dans cette circonstance , un mode d'action différent. Je n'entreprendrai pas davantage de déterminer quel est ce nouveau ïnode ; je répéterai seulement que les observa-
tions de cette nature prouvent que la médecine des aliénations mentales est encore trop timorée , et que c'est sur-tout en employant des moyens actifs, que l'on pourrait espérer de plus grands succès.
L'état morbide que j'ai décrit, et qui fit croire à une mort prochaine , n'était pas une s^Ticope , puisque la circulation continuait , ni une lipothymie , car les sens étaient entièrement suspendus; on ne peut guère supposer non plus que ce fût une apoplexie , vu la rapidité avec laquelle il céda à une simple potion anti-spasmodique. Cette dernière circonstance semble indiquer que c'était un état purement nerveux : la nature de la maladie qui avait précédé , et l'affaiblissement de la malade par des saignées et ime diète sévère , y avaient nécessairement prédisposé. La même série de symptômes s'était offerte plusieurs fois à mon observation , et de même après des attaques d'apoplexie ; elle avait été constamment dissipée par le même moyen : c'est ce qui me fit y avoir recours et compter sur son efficacité ; mon pronostic fut prompte-, ment justifié.