‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 10 sur 177 · RETOUR DU SOUVENIR PAR SU6GK8TI0N · texte numérisé non relu

RETOUR DU SOUVENIR PAR SU6GK8TI0N

au malade, pendant la période hallucinatoire de l'attaque, de raconter les tableaux qui se sont déroulés devant ses yeux pendant les expériences des jours précédents, et cela seulement le lendemain matin. Il obéit en effet à cette suggestion, et, au jour commandé, il raconte les histoires suivantes :

« Le matin, par un grand soleil, il était à l'exercice militaire, sur un champ couvert de gazon. Les mouvements étaient exécutés au commandement du tambour. C'étaient des uhlans en uniforme bleu, à brandebourgs oranges et jaunes. Il y avait aussi des hussards rouges à galons jaunes*. Il tirait des coups de fusil dans une cible, mettait dans le noir et gagnait le prix, une chaîne et une montre. Après cet exercice, on a distribué du vin ; mais, en y goûtant, il s'aperçut que c'était du porter, quMl a reconnu à son goût amer et qui a provoqué chez lui une affreuse grimace dont ses amis ont ri. Puis la troupe s^est mise en marche en chantanl. Plus tard la musique a joué et à ce moment il s'est mis à danser. »

Le mois suivant, les mêmes expériences furent reprises et donnèrent les résultats suivants :

Odorat. — Camphre, Hallucination effrayante. Il cherche quelqu'un, incline la tête. Puis sa Ggure manifeste le contentement, il semble embrasser quelqu'un. Enfin il se défend contre un ennemi.

Verre bleu. — Il se précipite sur quelqu'un. Ses poings sont serrés... Puis il se croit à cheval, tire sur la bride comme pour arrêter sa monture. Il crie.

Verre rouge. — Il fixe quelqu'un, fait le salut militaire en disant : i Zdravia zjel&em (1)1 »

Verre vert. — Il quitte son lit, fait quelques mouvements des lèvres, incline la tète et chuchote plusieurs fois le mot : « Oui. »

Ven*e orange. — Il se jette sur quelqu'un et fait des mouvements de jambe et de main comme s*il était à cheval. (Les hussards en Russie ont des brandebourcrs orange.)

Goût.-— Sucre. Il sourit, semble content. 11 salue quelqu'un, rit et danse.

Sulfate de quinine. ^ Il cherche^ fait un geste de menace avec le poing.

Sensibilité cutanée. — Vase plein d'eau chaude placé sur la cuisse droite* Il fait le geste de se laver la figure et le corps.

(i) Mots russes qui bîgnifient a portez-vous bien », et que les soldats disent en faisant le salut militaire lorsqu'ils rencontrent un officier.

42 nâPÂTITlON DB8 EXPÉRIENCES.

puif le peigner, se fustiger le corps avec des verges (habitude populaire russe après le bain). Puis il fait de grandes inspi« rations comme s'il avait chaud et éprouvait un grand bien-être. Il fait le geste de s'éventer avec sa chemise. Le corps était complètement rouge et la sueur perlait sur la peau.

Compresse d'eau froide sur la tête. — Il fait le geste de se laver de nouveau, nuiis commence à avoir des frissons, claque des dents. Puis il sourit, croise ses bras, fait la planche et exécute des mouvements de natation. Puis il prend la couverture et s'en enveloppe. Enfin, il porte la main à sa bouche comme s'il mangeait, fait marcher ses mâchoires, fait le geste de remuer du sucre dans une tasse do thé, et recommence à manger. Puis, il se remet au lit en donnant des signes de fatigue.

Essence de térébenthine, — Il fixe quelqu'un, fait le mouvement de tirer des cartouches de sa giberne, se mot à Taffût et tire un coup de fusil, puis ramasse quoique chose, comme sMl avait tué quelque animal.

Ouïe, — Sonnette. 11 est agité, se fâche, fait des mouvements comme s'il était à cheval au galop, il crie. (En Russie, les chevaux de cavalerie ont des sonnettes au cou.)

Cette fois, le contrôle des hallucinations par le récit ultérieur suggéré n*est pas intervenu. La suggestion a été faite, mais le malade n*y a pas obéi.

Le 9 décembre, on reprend de nouveau :

EaU'de-vie sous le nez, — Il tortille sa moustache ; il fixe quelque chose, se met au port d'armes. Il cherche à courir.

Poix liquide sous le nez. — Il regarde en haut« et fait très nettement le geste de jouer aux cartes, chuchote ou dit en souriant : « Oui ! oui I »* Puis il crie, se dispute, montre le poing, finit par se battre avec son partenaire imaginaire.

Oignon sous le nez, — Il fait le geste de déboucher une bouteille avec un tire*bouchon (1). Puis boit.

Vert rouge. — Il fait le mouvement d'enflammer une allumette, allume une bougie, puis jette Tallumette.

Verre vert. — Il cueille des (leurs, sourit, salue quelqu'un, puis fait le geste de semer du grain.

Verre bleu, — Même hallucination et mêmes gestes que dans l'expérience précédente avec le verre bleu. (Voir plus haut.)

Après ces expériences, le malade se couche.— Son pouls est fréquent et il a quelques battements de cœur.

(1) En Russie, le peuple en buvant de reau-de-vie mange souvent du pain froUé d'oignon.

BXPLIGATION DBS HALLUGlNATIOlfS. 43

Verre orange. — Sa figure exprime la pitié et il se jette bore de son lit, en montrant par sa mimique qu'il éprouve de violentes douleurs.

Verre bleu de nouveau. — Il fait des mouvements d'escrime du sabre.

Le lendemain matin, le malade fait le réoit suivant qui lui a été commandé par suggestion :

a Le caporal lui a ordonné d'aller cberober du foin. Il a commencé à le ramasser. Puis, il a vu un enterrement. Dans cet enterrement il y avait beaucoup de soldats, des ublans, avec leur uniforme bleu, des hussards jaunes, des fantassins en bleu, à passementerie noire. Il fut alors placé en faction et se mit au port d'armes pour saluer l'enterrement. Fuis il était ordonnance d'un commandant. Une fois, quand celui-ci est venu, il faisait nuit ; il Ta grondé et il a allumé les lampes. Mais tout de même le commandant Ta condamné au knout, et il a beaucoup crié. — Une autre fois, il arrachait des pommes de terre et de l'herbe. Puis, il a dîné avec les soldats, on lui a envoyé chercher du vin à la cave. Il a bu beaucoup à la cave, et s'est grisé ; on Ta trouvé là, et il a reçu une forte réprimande. »

Telles sont les expériences qui ont été instituées chez Const... Si Ton veut bien maintenant se reporter d'une part au détail des expériences et d'autre part aux deux récits faits par le malade, on voit qu'il nous raconte d'une façon à peu près rationnelle Thistoire de ses hallucinations qu^il n'avait manifestées extérieurement pendant chaque attaque que par une mimique assez animée.

Dans son premier récit, le champ de manœuvre couvert de gazon, au grand soleil, correspond vraisemblablement aux hallucinations provoquées par les verres vert et bleu. La description des uniformes des uhlans à brandebourgs orange et jaunes, des hussards rouges à galons jaunes, répond à l'application des verres orange ou rouge. Les mouvements qui s'exécutent au son du tambour, ce sont les exercices avec le fusil et le sabre qu'il a mimés lorsqu'on lui a joué du tambour ou placé un diapason à Toreille gauche. Le tir à la cible et le prix qu'il obtient sont représentés par la mimique

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joyeuse déterminée par rapplication du diapason à droite. Le sulfate de quinine placé sur la langue a provoqué une grimace qu'explique son dégoût pour le. porter que l'on avait^ dans son récit, substitué au vin. Enfin à la danse qu'a provoquée chez lui l'audition de l'orgue de Barbarie pendant l'attaque répond la partie correspondante de son récit.

Ainsi qu'on l'a vu, il n'a pas obéi à la seconde suggestion et ne nous a pas raconté les deux scènes des ablutions tièdes et du bain froid qu'il avait si parfaitement mimées. Mais dans son second récit, bien qu'un peu moins nettement que dans le premier, on retrouve encore de quoi expliquer ses gestes. — Le port d'armes qu'il a exécuté quand on lui a mis Teau-de-vie sous le nez répond à l'enterrement où il est en faction et où il salue de son arme. Les divers uniformes des soldats présents à cet enterrement correspondent aux divers verres colorés. Quand il disait être ordonnance d*un commandant qui, rentré tard, l'avait trouvé en faute, et après lui avoir fait allumer la lampe, l'avait condamné au knout, il rendait un compte fort exact des gestes d*allumer une bougie et de se coucher avec l'air de souffrir beaucoup, qu'il avait exécutés avec les verres rouge et orange. Ce que nous avons pris pour cueillir des fleurs, avec le verre vert, c'était arracher des pommes de terre. Enfin il nous parlait d'aller chercher du vin à la cave, ce qui correspond évidemment aux gestes de déboucher une bouteille et de boire qu'il avait faits lorsqu'on lui mettait de l'oignon sous le nez.

De cette observation, bien qu'un peu incomplète en ce sens que le malade ne parlait pas pendant qu'on lui donnait des hallucinations par l'excitation des sens, on peut cependant déduire quelques considérations assez intéressantes. L'action des impressions sensorielles est évidente, elle modifie la marche du délire et ajoute des tableaux nouveaux à ceux que le malade voyait sponta-

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