‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 11 sur 177 · EXCITATIONS SENSORIELLES SIMPLES · texte numérisé non relu

EXCITATIONS SENSORIELLES SIMPLES

ncment pendant la phase passionnelle de Tattaquei. Il est certain que toutes ces hallucinations nouvelles ne sont pas toutes aussi nettes et aussi bien déterminées les unes que les autres pour chaque impression sensorielle. On a vu que la même impression ne produisait pas dans deux expériences différentes toujours la même mimique. Cela est dû peut-être à ce que cet homme, ouvrier grossier, dans lesprit duquel les scènes de la vie militaire avaient laissé une impression plus profonde que tout le reste, était moins sensible aux excitations un peu délicates et que les hallucinations provoquées par celles-ci lui étaient moins vives. Au contraire, en présence d'impressions simples comme le contact de l'eau chaude ou de Teau froide, nous le voyons sous Tempire d'hallucinations d'une netteté et d*une fixité remarquables. Nous faisons allusion ici aux scènes des ablutions et du bain froid dans lequel il s'ébattait en nageant, scènes si merveilleusement mimées, produites évidemment par des impressions simples, assez intenses pour donner naissance à un tableau do longue durée. Quoi qu'il en soit, la modification apportée au délire par les excitations sensorielles était évidente, ainsi que Timpossibilité dûment constatée de diriger ce délire suivant la volonté de Popérateur, le malade interprétant à sa manière chaque sensation perçue.

Lor^squo Tun de nous vint à Paris, muni de celte observation et rendit compte à l'autre des résultats nouveaux qu'elle contenait, nous vîmes tout de suite combien il serait intéressant de poursuivre ces recherches sur les nombreux malades qui étaient à notre disposition à la Salpêtrière. Nous pouvions tout d'abord contrôler les résultats obtenus chez le premier sujet et combler ensuite les lacunes qui existaient dans son

observation, dont nous signalions à Tinstant les points faibles ou défectueux.

Nos premières Investigations ont porté sur une jeune fiile de vingt-quatre ans, la nommée Schey... (Pauline). Cette malade est depuis quatre ans dans le service de M. le professeur Gharcot. C'est une hystérique typique avec tous les stigmates permanents, hémianesthésie sensitivo-sensorielle droite complète, double rétrécissement du cliamp visuel, point hystérogène au vertex, hystéro-frénateur dans les deux régions ovariennes. Elle a eu autrefois des attaques de ehorée rhythmée hystérique et à plusieurs reprises des attaques de délire dont Tune en particulier a duré dix jours. Elle a de plus des attaques d'hystérie classique avec période épileptoîde, phase des grands mouvements et arcs de cercle, attitudes passionnelles. Cette période des attitudes passionnelles est chez elle développée au point qu'elle prédomine notablement sur les deux autres phases. Elle durerait à chaque attaque jusqu'à une et deux heures, ainsi que nous Tavons plus d'une fois constaté, si, en générai, on ne l'arrêtait, soit par des inhalations d'éther, soit par Tapplication du compresseur de l'ovaire.

Lia malade étant hypnotisable, nous profitons de cette circonstance pour provoquer Tattaque hystérique, en lui suggérant dans la période somnambulique qu'elle va avoir une crise. Une fois qu'elle a atteint la phase dcH attitudes passionnelles, nous la laissons quelque temps livrée à elle-même pour nous rendre compte de la nature de son délire. Elle parle beaucoup, mais ses jeux de physionomie sont peu expressifs. Le fond de son délire n'est pas gai, il est plutôt sombre et triste ou effrayant; la eoopsie y tient une grande place. Le feu, le sang, des assassins, des hommes rouges qui la poursuivent, des bêtes, rats, crapauds, araignées, sa mère morte, telles sont les conceptions délirantes les plus communes.

Nous excitons alors les organes des sens et nous obtenons les résultats suivants ;

Verre rouge. — « Charles I viens à mon secours... Quoi I tu os en sang... Mon Dieu, qu'est-ce que tu as ? Oh I Charles, je ne veux pas te voir comme cela... Non, ne viens pas. »

Verre jaune. — « Charles! le soleil, un temps superbe 1... Où vas-tu par un beau temps comme cela. (Elle ferme les yeux.) Quel soleil 1 Allons à l'ombre... Les beaux nuages I »

Verre vert foncé. — € Oh ! Charles, je m'ennuie, je suis toute seule..., où donc, à cet heure? En pleine nuit ! ces hommes après moi I »

Toutes ces hallucinations persistent après le verre retiré, d'une façon nette et constante.

Verre bleu foncé.— (Elle sourît, puis regardé avec attention.) « Mon père, je veux me retirer ces idées. Tu as toujours été bon. Ma pauvre mère, je te vois. Bonjour, je te vois dans le ciel... Oh! maman, dis, tu m'aimes bien?... Aie pitié de ta fille, maman. » (Extase.)

Verre vert de vitre. — « Tai peur... j*ai toujours ou peur de tomber à Teau. Mélie, viens. Nini, viens, prends garde, ne marche pas au bord. Ma petite sœur, j*ai toujours eu peur que tu tombes à l'eau. Viens ici... Où en vois-tu ? je n'en vois pas du tout. Tu crois qu'ils vont sortir de Peau ; t'es bèbéte !... où est-il papa ?... Qu'est-ce que tu veux ? j'ai toujours été nerveuse. Tu me gâtais, mon père, tu avais un penchant pour moi... Je cours tout droit vers Tcau... »

Verre jaune. — Retour de Thallucination ci-dessus : soleil, beau temps, chaleur, etc.

Verre bleu, — Retour de i*hallucinatlon d^dessus : elle voit sa mère dans le ciel.

Verre vert foncé. — Tristesse, solitude, comme ci-dessus.

Ici, une reprise des mouvements convulsifs arrête le délire, qui reprend ensuite spontané : rats, etc..

Camphre sous le nez, — « Des habits .. Monsieur Blnet, j'ai un rhume de cerveau... Non, écoutez, ça me porte à la tète..., ça conserve les habits... Holà 1 ma tète I i»

Eau de Cologne. — < Beau jardin ! je vais aller me promener dans le jardin... Qjello fleur est-ce ? je ne pourrais pas dire au juste... je ne sais pas... Qu'est-ce que tu veux? Tes aussi bête que moi... J'en ai assez du jardin. Je sors un peu. d

Sulfure de carbone, — « Oh I c'est infect. (Mouvement de dégoût.) Où sommes-nous, dis? Il ne sent pas, lui. (Elle porte la main à son nez.) Je me bouche le nez avec mon mouchoir, mais je sens tout de même. Où sommes-nous donc? (Nausées.) Ah ! j'ai un peu mal au cœur. C'est mon déjeuner qui ne digère pas. »

Ether. — a Oh I oui, les nerfs, les nerfs... Regarde la pauvre fille là-bas... Viens à son secours, viens vite. Regarde comme elle saute, triste maladie I je la plains de tout moo cœur... Je n'en ai plus, moi, d'attaques (à part] et puis je ne te le dirais pas^ pour sûr. Demande à papa qui est derrière.*, et puis je ne m'en cacherais pas... On dit que l'hystérique est passionnée, mais c'est pas ça du tout. M. X..., je l'aimais bien... M. Y..., oh! pas du tout... M. Z..., je l'aime un peu, mais ce qu'il est taquin! Dans le fond, il me revient, M. Z... (II s'agit de divers internes ou chefs de clinique do M. le P' Charcot.) Âh I là, là t

pourquoi sommes-nous venus, je ne voulais pas y aller, à la Salpètrière. On pouvait bien aller se promener ailleurs. Tiens» si on allait voir la petite Léonie. (C'est une petite malade du service.) Elle n'est pas grossière, elle. Ah 1 ces personnages grossiers» je les ai en horreur... Léonie, viens nous voir chez nous. Tu sais, je te le dis à toi, ici j*aurais peur d'être malade... » (Après la lecture de ce délire i) est à peine besoin d'ajouter que l'on se sert généralement d'éther à la Salpètrière pour arrêter les attaques d'hystérie.)

Ici, nous arrêtons le délire en appliquant à la malade un compresseur de Tovaire. Une heure et demie après, nous enlevons l'appareil, aussitôt le délire spontané reprend: Charles!... les rats..., etc.

Chloroforme* — (De même que l'éther sert pour les attaques, le chloroforme est employé généralement ici soit pour examiner des malades atteints de contracture, soit pour obtenir la résolution des contractures persistantes, résultat qui n'est d'ailleurs pas toujours obtenu.) c Pauvre fille, elle s'endort, regarde-là... C'est pour voir les contractures... Je connais tout ça, parbleu ; j'ai été à la Salpètrière... Bien sûr que je n'en sais pas autant qUe toi, mais enfin les petites choses... Tu vois? elle s'endort, c'est pour voir si la contracture va se défaire... Tu ris? Quoi? Je ne suis pas médecin comme toi !... Quand on la réveillera, ça reprendra. On devrait lui mettre deux bâtons pour tenir la jambe droite. . . »

Ether. — De nouveau, hallucinations d'attaques de nerfs, oon^me dans la première expérience.

Sirop de groseilles sur la langue. — « Tuas soif? moi aussi. Je voudrais boire quelque chose de bon, de sucré... une grenadine au kirsch. — Non, je n'en veux pas, papa sait que j'aime ça. — C'est très bon, tu sais, très rafraîchissant quand on a soif... Ecoute, ne me parle pas beaucoup, je suis très énervée, très agacée, il vaut mieux me laisser tranquille. »

Sel de cuisine. — t J'ai avalé de l'eau de merl Ça me fait l'effet de sel de Sedlitz, l'eau de mer. Ah 1 oui, j'en ai avalé ! C'est si bon, les bains de mer. Oh ! j'y pense encore... M. Emile nous regardait. Marie-Jeanne n'avait pas do costume, elle n'avait qu'un fichu et un jupon. (Elle rit.) Son jupon se relevait sur l'eau. Ce que nous riions 1 M. Emile la regardait avec... avec quoi ? Comment que ça s'appelle?... Avec sa jumelle... c'est ça, hein, Charles ? Et puis le soir, il a dit : Elle n'avait pas de costume, Marie-Jeanne, t

Sulfate de quinine, — a J'ai promis k mon père de ne pas me suicider. (Elle a fait autrefois deux tentatives de suicide.) Je no ferai pas comme vous, je n'en prendrai pas... Oh I il m'en fait

prendre de force. • (Mouvements de vomissement, crachement de glaires.)

Pincements des bras, des jambes. — (Quand on agit sur le côté anesthésique, elle ne réagit pas.) c Voyons» Charles, taquin t Je ne vous parle pas. Monsieur. J'aime pas ces ma« nières-là... J*appelle mon père... Oh I ce quMI est taquin 1 »

Caresses sur la joue. — « Oui, ma petite sœur, oui, Mélie, je t'aime bien... Viens ici, tu es la plus gentille de toutes... Viens vite... Tu sais que tu grandis beaucoup... T'es gentille. »

Piqûres d^èpingle sur la joue. — • Ohl c'est par tropl Ohl

ces bêtes... Qu'est-ce que c'est que ces bètes-là?... Ce que c'est

agaçant! Ohl mon Dieul (Il est remarquable qu'elle cherche

•à peine à se défendre contre ces bêtes.) Quelles bêtes f Oh ! des

guêpes 1 1

Piqûres sur la poitrine. — c Un serpent qui me pique ! Un serpent, oui! Holàl Holà! »

Piqûres sur la jambe. — c Un rat qui me grimpe aux jambes. (Il remonte ou redescend suivant la direction des piqûres successives.) Ohl que j'ai peur des rats! i

Piqûres sur le bras. — C'est un monsieur qui la coupe profitant de ce qu'elle est toute seule.

Piqûres k la région précordiale. — c Monsieur, laisses^moi, s'il vous plaît! S'il ne vous plaît pas, c'est la même chose... Vous voulez me percer le cœur... Je ne l'ai pas à droite comme les gendarmes... Alors vous voulez me faire mourir?... Quelles souffrances, mon Dieu I Ah! si Charles était là!... »

Piqûres sur la paroi abdominale. — c Monsieur, Messieurs les médecins! Mais je n'ai pas de tumeur dans le ventre! Laissez-le donc tranquille, mon pauvre ventre ; vous n'allez pas me Touvrir... Au moins endormez«moi d'abord... Et puis je vous dis que je n'ai rien dedans... Qui est-ce? C'est M. Terrillon... Voyons, Monsieur, je vous connais... Je vous dis que je n'ai jamais souffert du ventre... Quelle opération !... Qu'est-ce qu'ils me retirent ? Oh ! mes boyaux sur un plat ! Oh ! non, vrai ! Seulement sans m'endormir... Monsieur, je meurs, allez chercher mon père... Cest long comme tout, cette opération ! Oh ! les charcutiers I (Elle détourne la tète avec dégoût.) II y a assez de gens qui ont des tumeurs. Pourquoi me prendre, moi qui n'ai rien ? »

Compresse large, chaude, sur Vépaule. — • c Où sommesnous? en Afrique... c'est comique. Ce que j'ai chaud 1 CharleSi je sue sur la poitrine... Ça te parait drôle; c'est que je suis extraordinaire... Ce qu'il fait chaud ! C'est l'Afrique. Jamais je n'avais vu l'Afrique... C'est le pays d'une petite que je connais... Tombouctou... le désert... des chameaux,.. • (Il y avait à ce

CUARCOT, T. II. 4

50 GARAGTÈaB DU DÉLIRE PROVOQUÉ.

moment dans le service de M. Oharcot une jeune négresse de Tombouciou, atteinte d*hystérie.)

Compresse chaude sur la joue. — c Quelles névralgies i Je demanderai de l'antipyrine... Charles, tu m'en donneras, de l'antipyrine... J*ea prendrai deux grammes... »

Per froid sur la poitrine, — (Elle grelotte.) € Quel froid ! Ohl Je suis sur la neige! Mon manteau, vite ! Gomment que cela se fait?... Nous sommes donc en Sibérie ? »

Compresse froide sur la poitrine. — « Alors nous allons nous baigner... Au bord de la mer, Je veux bien, mais ici, non... Nous voilà dans l'eau... Ça me donne des douleurs... je crains même l'humidité. Je ne sors pas quand il pleut, à moins d'y être obligée. »

Bruit du tambour. ~ Des soldats... puis la foire de Saint* Denis.

Tam-tam doux et lent. — c Qui est donc mort ? comme c'est triste! ga me fait un effet! j'en pleurerais... C*est les cloches. Cela me rappelle ma pauvre mère. • (Elle pleure» la figure dans les nutins.) '

Ches cette malade, il est absolument impossible, même en sMncorporant dans son délire, de donner par la parole une suggestion quelconque ou de modifier les hallucinations. Elle est totalement conoentrée en ellemême et absorbée dans sed conceptions délirantes. Elle tourne les obstacles que l'on place devant elle, sans B^en occuper, toujours conduite par son idée dominante. La parole n'a aucune action. Elle ne parait pas entendre même les mots les plus simples, tels que chien, chat, rat, que l'on prononce devant elle à haute voix et qui pourraient éveiller des hallucinations. C'est le degré le plus profond de la concentration. Seules les impressions sMisorielles sont capables d'introduire un changement dans la succession des hallucinations.

Cette concentration se manifeste aussi dans ce fait que la réaction de la malade via-à-vis d'une excitation 0ensorielle donnée est toujours exactement la même. Nous avons pu vérifier cette particularité à plusieurs tnois, comme à quelques jours de distance. Toujours le verre bleu a éveillé l'image de sa mère dans le ciel, la

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