DEGRE DE CONCENTRATION DU DÉLIRE
moi. Signé de D... « Il éUit d ailleurs facile de voir, i 1 assurance et à la rapidité avec lesquelles le malade écrivait les vers ci-dessus, qu'il ne faisait que reproduire de mémoire. U a du reste peu composé pendant ses attaques délirantes. Sauf quelques courtes pièces, pour lesquelles il était facile de voirquMl composait, grâce aux ratures dont il couvrait son papier et aux temps d'arrêt pendant lesquels il réfléchissait, il a presque toujours reproduit de mémoire des pièces déjà faites.
Pendant quMl écrit, il est assez profondément concentré pour qu'on puisse agiter autour de lui des objets voyants et s'approcher assez près de ses yeux ou de sa copie, sans qu'il s*en occupe le moins du monde. Lie champ de la vision paraît rétréci et limité exclusivement à son papier. On ne peut cependant pas, ainsi que nous l'avions fait chez le
jeune Poig , lui enlever la feuille sur laquelle il
écrit et le voir continuer à écrire. Si on exécute cette soustraction, il s'en aperçoit, paraît étonné ou s*écrie : c Quelle mauvaise blague!... J'ai pas fini ! » 11 cherche sur la table le feuillet disparu et ne se décide qu'avec peine à écrire sur une nouvelle page, s'il ne le retrouve pas. Si on le lui rend, il continue au point interrompu. Mais il ne s'occupe nullement de savoir comment cette fantasmagorie de disparition et de réapparition a pu se produire. Par là il est facile de se rendre compte que le degré de concentration du malade dans son délire, s'il est bien net, n'est du moins pas à beaucoup près aussi profond que chez le nomme Poig...
S'il ne compose guère de vers pendant son délire, en re-' vanche, en ce qui concerne la prose, il a souvent écrit devant nos yeux des lettres ou des pièces plus ou moins longues sans trop d'hésitation.
Quelques jours après son entrée à l'hospice, le malade, qui observait avec intérêt tout ce qui passait autour de lui dans la maison, avait manifesté à plusieurs reprises l'intention d'écrire quelque chose, une nouvelle, un petit roman, sur la Salpêtrière. Profitant d'un moment où il était dans sa crise délirante, nous attirons son attention sur ce sujet en lui criant aux oreilles à diverses reprises : « La Salpêtrière ! ■ et en plaçant devant lui une plume, de l'encre
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et du papier. Au bout de quelques instants il se met à écrire et remplit ainsi, sans s'interrompre autrement que pour allumer quelques cigarettes que nous lui offrons, douze feuillets de papier, composant une sorte de prologue à son roman. II décrit la consultation externe de l'hospice un mardi matin, les allures et la physionomie des nombreux malades et des personnes de service. Il s*étend peu sur la description des membres du personnel médical, raconte ses émotions, son passage au bureau des entrées, etc. De temps en temps, comme s'il se trouvait avec un camarade dans un bureau de rédaction de quelque journal, il parle à cet ami imaginaire, se plaignant de Texigence du prote qui n'a jamais assez de copie, demandant quelques conseils, raturant des mots impropres, faisant des additions et des renvois régulièrement numérotés. Ces douze pages sont écrites dans l'espace d'une heure environ.
On le réveille alors en lui soufflant sur la face et en pressant sur un point hystérogène qu'il porte dans le flanc gauche. II revient à lui après quelques mouvements convulsifs et on lui met sous les yeux le manuscrit quMl vient de composer. Il reconnaît bien son écriture et paraît fort étonné d'avoir écrit tout cela en une heure. Il pense qu'on a dû le faire écrire pendant qu'il • dormait j», car il n'avait encore rien composé là-dessus à l'état de veille, et, d'autre part, dans cet état de veille^ il lui eût fallu deux bonnes heures pour écrire ainsi douze pages presque sans retouches.
Trois jours après on recommence l'expérience. Le malade prend la plume et, délibérément, sans hésitation, numérote sa première feuille : 13 et au haut de la page il écrit le dernier mot de son précédent manuscrit (Ij. Ce jour-là il écrit sep*, pages consécutivement, dont la dernière (feuilldt 19j n'est remplie qu'à moitié.
Le lendemain nouvelle expérience. II commence à nu« méroter son feuillet : 19 bis en traçant en haut le dernier
(i) On sait que c'est une coutume chez les gens qui écrivent pour rimprcssion de répéter ainsi au haut de chaque page le dernier mot de la pa^e précédente. Notre malade ne manque Jamais d*agir aussi à chaque page blanche qu'il commence.
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mot de la feuille précédente, et écrit une demi-pege. Le sariendeoiain il recommence et continuant la page 19 bis inachevée il nnmérote 19 ter puis s'arrête à la page 20.
Noos le laiMons alors vingt joors sans loi rq[>arier de son roman, et, au bout de ce temps, nous attirons de nouveau son attention sur ce sujet. Il prend la plume, numérote sans hésitation son premier feuillet: 21, en traçant comme toujours en haut les deux derniers mots de la dernière feuille, écrite vingt jours auparavant.
Il y a là une espèce d'hyperacuité de la mémoire bien remarquable. Il est peu probable qu'à l'état de veille il se fût ainsi souvenu, après vingt jours d'intervalle, des deux derniers mots et du numéro de sa dernière feuille écrite. Il en était du reste à peu près ainsi pour tous les faits acoomplis dans son état somnambulique, du moins autant que nous pouvions en juger, c'est-à-dire pour les idée», actes délirants, etc., dans la production desquels nous étions intervenus et que nous pouvions contrôler. Ce phénomène montre qu*il existe évidemment une sorte de liaison entre les états somnambuliques successifs chez cet homme. Cela ne se produit pas toujours chez tous les malades, ou du moins il eat impossible de s'en rendre compte. Ils se souviennent en général de tous les faits de la veille pendant l'état somnambulique, ainsi qu'il est toujours facile de s'en rendre compte. Leur personnalité n'est donc pas véritablement changée dans cet état. Le dédoublement de leur moi se manifeste seulement par cette particularité qu'ils n'ont pas souvenance dans la veille de ce qui se passe pendant le somnambulisme.
Il nous parait inutile de revenir sur les analogies qui rapprochent les uns des autres les 4îvers cas que nous venons de rapporter. Nous y avons suffisamment insisté chemin faisant et l'ordre que nous avons suivi dans la description est basé précisément sur l'existence de ces traits communs qui les unissent. II nous semble incontestable, d'après tout cela, qu'il s'agit bien dans ces manifestations délirantes d'un fragment de l'attaque liystérique classique et, pour l'appeler par son nom, de la troisième période ou