‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 50 sur 177 · CARACTÈRE INDIVIDUEL DU DÉLIRE. J · texte numérisé non relu

CARACTÈRE INDIVIDUEL DU DÉLIRE. J

phase des attitudes passionnelles. L'élément convulsif y est toujours représenté, quelquefois à Tétat d'ébauche, quelquefois dans son complet développement.

Les caractères du délire lui-même sont assez nets pour fournir à eux seuls un élément d'appréciation indiscutable. Les différences qui distinguent les divers cas les uns des autres sont toujours d'ordre secondaire. Qu'il s'agisse^ suivant la division adoptée par M. Pitres (Ij, de délire maniaque, ou hallucinatoire ou ecmnésique, ce qui domine, c'est ceci, à savoir que les malades sont en proie à un délire plus ou moins actif, toujours commandé par des hallucinations des divers sens, variable dans ses manifestations, et dans l'évolution duquel on peut intervenir plus ou moins suivant le degré plus ou moins élevé de concentration du sujet. La caractéristique de ce délire consiste également dans le cachet individuel que chaque malade imprime à ses idées délirantes et qui dépend de circonstances multiples.

La plupart du temps le délire varie suivant la profession, réducation, Tinstruction du malade, suivant ses idées ou ses préoccupations du moment. Et cela est dans la majorité des cas bien aisé à découvrir.

Le jeune Letell..., le garçon charcutier, à qui son camarade prétendait faire prédire les chevaux gagnants des courses pendant son soi-disant sommeil, prend, au milieu de son délire zoopsique, des airs de petit prophète dans son somnambulisme. 11 prédit le moment de son réveil, la date de sa guérison, le nombre de douches qu'il lui faudra prendre, etc.

Schey. ..^ la jeune fille au grand délire hystérique de huit jours de durée, esta l'état normal une jeune personne un peu timide, légèrement a geignarde » et plutôt triste. Son délire se ressent de ces dispositions spéciales.

Poign..., notre jeune ouvrier emballeur, tient du gavroche par de nombreux côtés. Cela se veit du reste dans sa façon de réagir tant en paroles qu'en actions à

(I) Pitres. — Leçons cliniques sur Vhystérie et V hypnotisme. 1891, II, p. 287. ^ . ^ i^y ^

154 INFLUENCE DB LA PROFESSION, DU CAAACTÈllE^ £TC

regard de ses hallucinations et de ses conceptions déli« rantes.

EnQn, notre dernier malade, de B..., le journaliste, est avant tout un ouvrier de la plume. Il ne pense, dans le somnambulisme, qu'au journal, à la copie ; il compose^ critique, rappelle ses voyages de reporter. De plus, il est ruiné, quelque peu sceptique et désillusionné. Combien tout cela se décèle nettement dans son délire! Rien qu'à le voir et à l'entendre délirer, on diagnostiquerait toute sa situation, tant matérielle que morale.

Nous pourrions rappeler aussi à ce point de vue le second malade de M. Mesnet. Deux périodes paraissent avoir fait époque dans sa vie. H a été soldat et grièvement blessé pendant la guerre de 1870-1871 ; il se bat avec un fusil imaginaire contre des Prussiens imaginaires. H a été chanteur de café-concert ; il prend une vive lumière pour la rampe du théâtre et chante comme s'il se trouvait sur la scène.

Cette note individuelle apportée par chaque malade dans son délire, loin de constituer une différence qui sépare chaque cas, est an contraire une des caractéristiques les plus frappantes du somnambulisme hystérique arrivé à un certain degré de développement. Ce n'est d'ailleurs pas une vérité bien nouvelle que nous énonçons là. Briquet avait déjà écrit il y a bien des années : « Le délire hystérique est une simple réminiscence des pensées qui ont occupé les malades hors 1 eiat d'attaque (I). » Une pareille afHrmation, sous cette forme du moins, est peut-être .un peu absolue. Mais elle n'en est pas moins vraie en grande partie.

Tel est aussi l'avis de M. Mesnet, qui le formule nettement dans l'un et l'autre de ses deux mémoires, que nous avons eu si souvent l'occasion de citer au cours de ce travail. Chez sa première malade (1860), il note que « les déterminations et les actes observés dans le somnambulisme avaient pour principe les préoccupations de la veille. » C'est presque la reproduction de la formule de

<l) Briquet. — Traité clinique tt thérapeutique de l'hyêtérie, Paris, 1853, p. 430.

INFLUENCE DES PENSÉES DB l'ÉTAT OB YEILLE. Ià5

Briquet, laquelle est également approuvée par M. Pitres [1 ) . Ce dernier auteur rapporte, à l'appui de son opinion, INobservation fort intéressante d'une malade qui, à la suite d'une peur occasionnée par le récit d'un incendie, eut pendant de longs mois des attaques de délire, pendant lesquelles elle se voyait entourée de flammes. Plus tard cette même femme effrayée à la vue de serpents (qui n'étaient cependant que des serpents de théâtre en carton), eut des hallucinations de ce genre, dans ses attaques. Enfin, plus tard encore, à la suite du violent chagrin ressenti à la suite du départ et du mariage de son amant, son délire roulait constamment et exclusivement sur ce sujet.

LedélireecmnésiquedeMM.PitresetBlanc-Fontenille(2j, dans lequel la malade se croit reportée à une période antérieure, quelquefois très éloignée, de son existence, entre aussi dans la même catégorie, et les phénomènes qui le caractérisent ne sont nullement en contradiction avec notire façon d'interpréter les choses.

Evidente dans le délire spontané des malades, cette note individuelle, due à leur éducation, à leurs souvenirs, au milieu social où ils ont vécu, est encore parfaitement nette dans les conceptions délirantes que Ton provoque à l'aide d'impressions sensorielles. Dans ce cas, bien que nous fassions naître de nouvelles idées ou du moins des idées qui ne s'étaient pas produites jusqu'alors dans le délire spontané, nous ne créons pas cependant à notre guise telle ou telle hallucination qull nous plaît de développer. Par une impression sensorielle plus ou moins complexe, suivant que le sujet est plus ou moins concentré, pouvant aller jusqu'à la parole ou l'écriture chez ceux qui le sont le moins, nous éveillons une hallucination dont nous ne pouvons prédire la nature de prime abord. Sur ce point de départ le somnambule hystérique se crée un tableau, une série d'hallucinations qui s'enchaînent les unes aux autres, suivant une évolution que nous ne saurions prévoir et dans laquelle il nous est impossible d'intervenir.

(i) Pitres. —Loc. cit., p. 286.

(2) Blanc-Ponteaille. — Etude sur une forme particulière de délire hyêiérique {délire avececmnésie). Th. Bordeaux, 1887.

Page 1