‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 69 sur 177 · CAS DE M. BIANCHI · texte numérisé non relu

CAS DE M. BIANCHI

OÙ nous Tavions vu jusqu'ici enfermé et dure, la première fois, pendant trois mois consécutifs avec de courtes interruptions d'état normal do une ou deux heures par jour.

Comme dans les cas de Dufay, de Ladame, Tétat II est relativement plus agréable à la malade que son état normal après les premières crises. Dans Tétat second, en effet, elle est plus vive, plus adroite, plus intelligente et surtout, ayant conservé le souvenir de toute sa vie, tant normale que vigilambulique, elle n'y est pas troublée par la présence de ces lacunes de mémoire qui existent à Tétat normal, et portent alors sur toutes les périodes d'état second.

Si cette malade entre dans son vigilambulisme par Tintermédiaire de phénomènes convulsifs, il est peut-être permis de penser qu'elle en sort également par le même procédé. Ces aboiements qui se produisent pendant la nuit, alors qu'elle s'est couchée en état second, pourraient bien n'être aussi que des phénomènes convulsifs par Tintermédiaire desquels elle revient à l'état normal.

Avant d'arriver à l'histoire deb deux malades bien connus de Camuset et d'Âzam, qui, par leur importance, par les observationsdétailléesdontilsontétéi'objetyformentlabase des travaux les plus complets sur le dédoublement de la personnalité, je signalerai encore un cas de M. Bianchi (1). La brièveté avec laquelle l'auteur le décrit ne permet malheureusement pas d'en tirer grandes conclusions. Mais c'est bien aussi un cas de dédoublement périodique de la personnalité, chez une jeune fille ayant présenté des phénomènes hystériques variés, tels que : anorexie et amblyopie hystérique. Tous les soirs à une certaine heure, elle entrait en état second. Ordinairement triste, renfermée, dans l'état normal, elle devenait subitement alors vive, gaie, expansive.Un soir, pendant qu'elle était en état second son frère arriva à la maison. Elle manifesta une grande joie de le voir, l'embrassa avec effusion et lui fit grande

(1) Bianchi. — La responsabilisa ne//' isterismo. (Conar. des psych. ital. à Nov&re^ septembre 1889 ; et Rev. sper» di freniat. e mcd. lea., 4890, t. 16, f. III, p. 446).

iOi CAS DE M. VERRIB8T.

fête. Le lendemain matin, revenue à Tétat normal, elle fut fort étonnée de le trouver là et TaGCueillit avec une froideur marquée.

Nous n'en savons pas plus long sur ce cas. Mais si nous ne pouvons le mettre à profit à certain point de vue, ces quelques notions sont suffisantes pour permettre de le ranger, ainsi que Ta fait M. Bianchi, dans les cas de dédoublement liystérique de la personnalité.

Le cas rapporté par M. Verriest (i) est particulièrement intéressant en ce sens que sa malade présentait dans les deux états des phénomènes morbides différents, en même temps qu'une amnésie complète d'un état dans l'autre et réciproquement, et qu'on pouvait provoquer artificiellement le retour de Tun ou de l'autre. Je cite textuellement MM. Bourru et Burot qui donnent une analyse de ce cas.

f CVst également une hystérique, qui, vers l'âge de quinze ans^ à la suite d'une attaque convulsive, perdit complètement le souvenir de son existence normale, pendant laquelle elle montra beaucoup plus de goût et d'entrain, mais fut incapable de boire ; un second accès Ta rendue à son existence première, mais, en même temps qu'il lui faisait perdre le souvenir de tout ce qui s'était passé pendant la période précédente, cet accès la rendait muette. Une seconde crise nerveuse Ta replongée dans son existence seconde, et ainsi de suite. Peu h peu, les périodes d'existence normale sont devenues de plus en plus courtes et, actuellement, cette malade vit presque continuellement dans son existence seconde ; mais comme, dans cet état, il lui est impossible de boire, le médecin est obligé, de temps en temps, d'intervenir et de la ramener à son existence première ; celle-ci ne dure pas, en général, plus d'une heure ; la malade en profite pour se désaltérer, puis elle s'assoupit et se réveille de nouveau dans son état second.

« M. Verriest peut facilement provoquer les deux états.

Il la place dans l'existence première par l'hypnotisme en lui

(1) Verriest. — Congr, de phréniatrie et de neuropath, Anvers, 1885. /n Bourru et Burot. Varia/i'on^ de /a personnalisé. Paris, 1888, p. 186 et suivantes.

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pasgant légèrement la main sur les globes oculaires et la réveillant ensuite par une interpellation brusque ; immédiatement quelques secousses nerveuses se produisent dans les membres supérieurs, puis la malade ouvre les yeux; alors elle ne sait plus où elle en est, sa physionomie est sombre et inquiète ; incapable d'exprimer sa pensée par la parole (l'articulation des mots est aphone) elle écrit pour demander le lieu où elle se trouve^ quelles sont les personnes qui l'entourent, et profite de ce nouvel état pour boire avidement plusieurs verres d'eau. Pour la ramener à son existence seconde, il suffit de l'hypnotiser et de la réveiller comme précédemment. Dans cet état la malade est gaie, sa figure est souriante, elle cause volontiers ; elle essaye, mais en vain, de boire ; un spasme de l'arrière- gorge parait être la cause qui s'oppose à la déglutition du liquide. »

Ici, à rencontre de ce que nous avons vu dans la plupart des observations précédentes, les deux états sont complètement séparés et dans aucun d'entre eux la malade ne se souvient de ce qui s'est passé dans l'autre. De plus, chacun est marqué par des manifestations morbides qui n'existent point dans l'autre : mutisme dans Tétat I, impossibilité d'avaler les liquides dans l'état II. Nous retrouverons un phénomène analogue dans Tune de nos deux observations personnelles.

Je ne rappelle que pour mémoire deux des faits rapportés par MM. Bourru et Burot (1). Dans l'un, il s'agit d'une jeune femme de 26 ans, « grande hystérique, qui a éprouvé, à une certaine époque de sa vie, des crises convulsives qui ont bouleversé tout son être. A la suite d'une grande attaque, elle a perdu le souvenir de sa vie antérieure. » Outre les stigmates les plus accentués de l'hystérie, elle présente en outre la faculté d'être hypnotisée. Chose bizarre, dans le somnambulisme hypnotique provoqué, et là seulement, elle se souvient de sa vie antérieure.

Dans l'autre, il est question d'une petite fille de douze

(i) Bourru et Burot. — Op, cit., p. 440 et suivantes.

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ans, qui^ à la suite d'une série d'attaques hystériques accompagnées des stigmates bien caractérisés, perdit complètement le souvenir « des faits antérieurs et de la plupart des notions d'ordre quelconque qu'elle avait apprises. Excepté ses parents... elle ne reconnaît plus personne. Elle a même oublié ses deux jeunes frères, que cependant elle voit à chaque instant. Elle ne sait plus lire, ni écrire, ni toucher du piano. La mémoire des choses et des objets les plus communs est perdue et les mots qui les désignent ne réveillent plus aucune idée. » C'est une instruction et une éducation complètement à refaire.

 proprement parler, il s'agit plutôt, dans ces deux cas, d'amnésie absolue que de dédoublement vrai de la personnalité. Si Ton voulait considérer comme vigilambules toutes les personnes qui ont pathologiquement une lacune dans leurs souvenirs, on pourrait aller loin (i). Où est la limite exacte ? autrement dit, quel est le rôle strict de la mémoire dans la constitution de la personnalité ? cela est bien difficile à dire. Il y a là une sorte de zone de transition occupée par des cas mal délimités. En tous cas, ce ne sont pas ceux-là qui nous occupent spécialement ici.

J'arrive maintenant au cas de M. Camuset dont l'histoire est aujourd'hui singulièrement difficile à analyser, en raison du grand nombre d'auteurs qui se sont occupés de ce malade et qui ont publié le résultat de leurs observations (2). Il est rapporté avec une profusion de détails dans le livre déjà cité de MM. Bourru et Burot, dont il forme, pour ainsi dire, la base et le fondement.

{{) Voir, à ce sujet, Rouillard : Des amnésies, etc., th. Paris, i885 ; et Ribot : Les maladies de la mémoire. Paris, 1883.

(2) Camuset. -^ Ann, médico-psychol. Janvier 1882.

Legranddu SauUe. — Les hystériques, Paris, 1883, p. 270.

J. Voisin. — Arch. de neurol, Septembre 1885 et Ann, mêdico-psychol. Janvier 1887.

Mabille et Ramadier. — Soc, de psychol. physiol. Mai 1887, et Rev, de Vhypnot. Août 1887.

Bourru et Burot — Vs^riations de la personnalité, 1888.

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r Ces auteurs ont observé Louis V... pour la première fois, eu i885, à l'hôpital militaire de Rochefort. Il avait à cette époque 22 ans, et, en 1863, il avait passé son enfance à Lesmes, près de Chartres, battu par sa mère et vagabondant. Il aurait eu déjà à cette époque, parait-il, des crises d'hystérie, marquées par des hémoptisies et des paralysies transitoires.

E^ i871, il commit un vol domestique pour lequel il fut condamné et envoyé en correction à la maison de Saint- Urbain. Là^ il fut employé à travailler la terre et on lui apprit à lire et à écrire. Pendant son séjour dans cet établissement, un jour qu*il travaillait aux champs, il rencontra une vipère qui s'enroula autour de son bras, sans le piquer d'ailleurs, et lui causa une frayeur extrême. A la suite de cela» il fut pris de crises hystériques violentes et resta, pendant trois ans, paralysé des membres inférieurs.

Ne pouvant rien faire de lui à Saint-Urbain, on le transféra à l'asile de Bonneval où il fut mis entre les mains de M. Camuset (1). Il était alors toujours paraplégique, d'un caractère doux, savait lire et écrire. Là, on lui apprend le métier de tailleur, qui était compatible avec l'état de paralysie de ses membres inférieurs et, au bout de quelques mois, il était en état de coudre convenablement. Un beau jour, il est pris d'une violente crise hystérique d'où il sort dans un état tout à fait singulier.

 son réveil, la paraplégie a complètement disparu et son état psychique est totalement modiQé. Il ne reconnaît point les lieux où il se trouve, ni les personnes qui Tentourent. Il se croit à Saint-Urbain, pendant la première partie du séjour qu'il y a fait, jusques et y compris l'incident de la vipère, qui lui est arrivé c Vautre jour » et au delà duquel il ne connaît plus rien. On croit tout d'abord à la simulation, qu'on essaie de dépister par tous les moyens possibles, mais on est bien obligé de croire qu'elle n'est pour rien dans ces singuliers phénomènes. Il ignore absolument sa paraplégie et, quand on lui en parle, il demande si c on se moque de lui. » De plus, dans cet état, il est méchant, querelleur et voleur. Au bout de quelque temps, il vole des habita et soixante francs à un infirmier et fait une tentative d'évasion. On le rattrape et on le réintègre à l'asile.

De 1881 à 1883, outrequelques périgrinations que MM. Bourru et Burot ont pu découvrir artificiellement, il est à l'asile de

(1) Camuset. — Loo. cit.

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