MOLLES
L'observation , d'accord avec les lois de la physique, démontre que les oscillations des projectiles sont en raison inverse de leur vitesse. Ces oscillations expliquent la disposition conique du trajet parcouru par les balles : trajet conique dont le sommet est à l'entrée du projectile dans les tissus, et sa base à leur sortie. Cette vérité a été mise en relief, dans ces derniers temps, par Dupuytren, d'une manière péremptoire. Après avoir observé, en homme d'un esprit supérieur et avec le génie qui le distingue si éminemment, les effets des projectiles sur les corps inanimés, tels que sur les murs, sur le tissu ligneux des végétaux, sur les arbres, et avoir suivi sur ces derniers le travail réparateur de la nature, pendant des années , il en fit les applications les plus heureuses à l'organisation humaine. Percy
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avait déjà observé la forme conique des trajets parcourus dans ces tissus par une balle, et, d'après sa remarque, quand, manquant d'impulsion, celle-ci s'arrête dans l'épaisseur d'un membre, le fond de la plaie se trouve plus large que celle d'entrée, à cause de la persistance du mouvement de rotation, qui survit au mouvement de projection.
L'ouverture d'entrée des balles dans les tissus vivants est déprimée , ronde, régulière et moins large ordinairement que celle de sortie qui fait saillie au dehors.
La différence des phénomènes observés aux points d'immersion et d'émersion des corps mus par la poudre à canon reconnaît pour cause : 1° les changements de forme que le plomb a pu subir en heurtant contre un corps dur; 2° l'étendue de ses oscillations, qui sont, comme on Je sait, en raison directe du ralentissement de sa course ; 3° l'existence d'un appui formé par les couches sous-jaeentes au tissu cutané quand il plonge dans nos tissus , et l'absence de cet appui quand il les quitte après les avoir traversés.
Selon moi, les projectiles agissent absolument comme des coins en refoulant les tissus en avant et sur les côtés, avec violence, déchirure et éclats. Nous allons développer cette proposition.
L'ouverture d'entrée est toujours déprimée ; son contour est anguleux, flétri, noirâtre, flottant , privé de vie, et se détachera sous forme d'escarres sous l'empire d'un travail éliminatoire consécutif. Y a-t-il véritable perte de substance, la balle a-t-elle agi comme un emporte-pièce, ainsi que le prétendent les chirurgiens qui ont écrit le plus récemment sur ce sujet ? Non certes, et, en effet, la peau , douée d'une grande élasticité, s'est d'abord laissé déprimer . puis déchirer en éclats, pour livrer passage au plomb qui a frappé de mort les tissus qui se sont trouvés immédiatement en contact avec lui; ces derniers, privés de ressort , se sont flétris spontanément et peuvent faire croire à une perte de substance qui n'est pas réelle. Si la plaie d'entrée est ronde et assez régulière, cela tient à la rétractation en tous sens des téguments qui , déprimés d'abord, s'efforcent de se redresser parle fait de leur élasticité. C'est donc en raison de cette force élastique que la plaie offre une ouverture dont les dimensions paraissent calquées sur celles du projectile, sans quoi elle serait bien moins considérable. Quant à la perte de substance, apparente mais non réelle, elle tient à la flétrissure spontanée de la solution de continuité de la peau. Et , en effet, qu'une balle traverse des tissus inorganiques, un morceau de toile par exemple, vous
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verrez une déchirure dont les angles affrontés fermeront exactement le trou qui lui a livré passage. Il m'est arrivé plus d'une fois de ne pouvoir introduire l'extrémité de mon auriculaire dans l'entrée d'une balle de calibre ordinaire; mais bien plus souvent j'ai rencontré le contraire. L'entrée présente de très grandes dimensions quand le plomb agit obliquement à la surface du corps, ou bien quand, tombant directement sur lui, le coup est parti de très près. Dans ce dernier cas, l'évasement est le double produit de la présence du projectile et de la déflagration des gaz qui laissent sur les tissus un résidu charbonneux. Dans la première hypothèse , la blessure n'affecte pas une forme ronde et régulière; elle est plus ou moins large, à bords déchirés, décrivant un ovale très allongé : on dirait d'un éclat d'obus. Dans la seconde hypothèse, la disposition de la plaie est évasée et en entonnoir; témoin un Arabe qui, blessé à brûle-pourpoint, offrait une énorme perte de tissu tégumentaire dans la région du cou; témoin encore le rabbin de Mascara, qui, blessé de très près par les gens d'Abd-el-Kader au moment de notre entrée dans cette ville, présentait dans le pli de l'aine une blessure profonde évasée en forme d'entonnoir, avec destruction dans l'é-* tendue de plusieurs pouces des parties molles, et
dénudation de l'artère crurale ; dont on apercevait les battements d'une manière fort distincte. Son altesse royale le duc d'Orléans, à la vue des massacres d'une partie de la population de Mascara, par les troupes d'Àbd-el-Kader, avait envoyé près des blessés son chirurgien particulier ? M. Pasquier fils , auquel tous les chirurgiens de l'armée s'étaient adjoints. Aussi ce dernier fait at-il pu être vérifié par cet habile et estimable confrère , dont les conseils éclairés nous ont été souvent bien profitables.
Poursuivons l'examen de la marche des projectiles, et nous verrons les couches musculaires se prêter un appui mutuel, se laisser déprimer et déchirer de proche en proche , en offrant, dans tout le trajet parcouru , des phénomènes analogues à ceux que nous avons observés sur la plaie d'entrée. Point de perte de substance semblable à celle qu'on obtiendrait à l'aide d'un emportepièce, ainsi qu'on le répète sans cesse; en effet, où passerait ce bouchon de partie molle chassé devant le projectile quand ce dernier s'arrête dans l'épaisseur d'un membre? Pour mon compte, jamais je n'en ai trouvé de débris. Les déchirures musculaires sont d'autant plus marquées que les oscillations du projectile sont plus étendues, et comme celles-ci se développent en raison directe
du ralentissement de sa marche, il s'ensuit que les dernières couches seront plus lacérées que les premières, ce qui explique, comme nous l'avons déjà dit, la forme conique du canal creusé par le plomb. Ces derniers plans de muscle ne trouvant plus qu'un faible soutien dans la couche tégumentaire , se laissent renverser en dehors en forme de cône; la peau se présente immédiatement ensuite, et oppose au projectile une résistance supérieure à celle qu'il vient de surmonter, résistance qui est due à sa texture et à son élasticité; aussi les liens celluleux qui unissent la peau aux tissus sous-jacents sont-ils détruits dans une étendue variable, et arrive-t-il souvent que cette barrière retienne le plomb caché derrière elle. Quand elle est vaincue, elle offre une ouverture un peu plus grande que celle d'entrée, ce qui n'est d'ailleurs pas toujours facile à constater, mais toujours bien moins grande que celle de la couche musculaire sous-jacente , parce que la peau a été traversée se trouvant dans un état de tension considérable. Cette tension du tissu cutané au moment de sa déchirure rétrécirait l'ouverture si elle n'était tiraillée circulairement parle fait de l'élasticité des téguments, qui tendent à la faire bâiller par une action excentrique continue. Les bords de cette ouverture sont déjetés en
dehors, fendillés, recouverts d'une escarre noirâtre, flétrie, semblable à celle de la plaie d'entrée. Cet examen n'offre pas un simple intérêt de curiosité ; il emporte avec lui des considérations pratiques très importantes relatives à l'extraction des projectiles. Elles trouveront plus loin leur application.
EFFETS DES BALLES DANS LE TISSU OSSEUX RELATIF A SA DENSITÉ ET A SA COIN FIGURATION.
Quand un projectile traverse des milieux qui lui opposent une grande résistance , le tissu osseux, par exemple, les phénomènes qu'il présente sont des plus remarquables , et varient selon la densité et la configuration des os. Il peut arriver qu'une balle ne détermine qu'une forte contusion avec destruction du périoste qui pourra donner lieu à une nécrose ; souvent elle subit des déformations , et il n'est pas rare que, séparée en plusieurs morceaux, elle soit réfléchie sous un angle plus ou moins ouvert qui la fasse dévier de sa route ; alors elle peut déterminer plusieurs ouvertures de sortie , mais moins larges que s'il n'y en a qu'une seule. Chez un officier que j'ai amputé au bivouac du Sig pour une fracture du fémur, la balle était restée entre les esquilles, divisée en deux parties parfaitement symétriques ?
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et tout aussi nettement que l'aurait fait un instrument tranchant. Mon ami M. Pasquier a vu les deux morceaux du projectile. Chez un militaire blessé à Sidi-Ferruch \ le plomb avait porté sur le grand trochanter sans le briser , et s'était séparé en trois morceaux isolés que je retirai dans le pli de l'aine par trois incisions différentes. J'ai fait avec succès une amputation de cuisse dans les condyles du fémur ? au centre desquels siégeait une balle à un pouce de profondeur; le fond de la plaie était plus large que son entrée, qui laissait voir des brisures déprimées et circulaires. Je couserve cette pièce , ainsi qu'un tibia dont l'extrémité tarsienne, traversée directement d'avant en arrière par une balle, laisse voir un beau canal creusé dans le tissu spongieux. L'ouverture d'entrée, beaucoup moins large que celle desortie, donne au trajet une disposition conique. Il existe une simple fente, qui, s'étant continuée jusque sur la surface articulaire , n'avait néanmoins pas développé d'accidents dans l'articulation tibio-tarsienne. J'ai observé des lésions analogues dans l'extrémité fémorale du tibia. Les faits de ce genre ne sont pas rares aux armées ; toutefois il ne faudrait pas en conclure que les projectiles, agissant sur les extrémités des os longs, produisent dans tous les cas de simples
perforations telles que nous venons d'en faire connaître. Chez un militaire que j'ai amputé dans l'articulation tibio-fém orale , et qui est actuellement aux Invalides, la surface articulaire avait éclaté en cinq ou six gros morceaux, et si l'ennemi avait eu de l'artillerie, j'aurais probablement rapporté cette complication au choc du boulet. J'ai cherché à m'expliquer pourquoi, dans des circonstances absolument analogues en apparence ,nous trouvions dans les épiphyses osseuses tantôt de simples perforations, des trajets presqu'en tout semblables à ceux qui sont creusés dans les parties molles, et d'autres fois, des brisures et des complications de la nature de celles qu'on rencontre constamment ou presque constamment dans le corps des os longs quand le projectile est mû par une grande force d impulsion. Voici ce que l'observation et l'analyse des faits m'ont révélé : quand une balle traverse le tissu spongieux à un pouce ou deux de la surface articulaire , on observe ordinairement une simple perforation conique avec une ou plusieurs fentes se continuant jusque dans l'articulation. Mais si le projectile a traversé3 Fépiphyse dans un point très voisin de la surface articulaire, à six lignes par exemple , alors cette surface articulaire éclate en plusieurs morceaux qui se renversent dans l'ar-
ticulation, et on ne voit plus de simples fêlures comme plus haut. C'est qu'en effet les balles traversant les tissus et les refoulant à la fois sur les côtés et en avant d'elles , en agissant à la manière d'un coin, font éclater le tissu compacte quand elles portent sur le corps des os longs, en chassant en tous sens des esquilles toujours longues, toujours multiples, dont je m'occuperai plus bas. Ces esquilles ainsi écartées de l'axe de l'os, donnent au cal un volume considérable et le rendent difforme. C'est en étudiant ce travail, déjà avancé chez des sujets qui ont succombé, que j'ai dû conclure que les balles se comportent à l'égard des os longs comme des coins. Dans les parties molles leur action étant la même, leurs ouvertures d'entrée et de sortie sont violemment contuses et frangées ; ainsi que nous l'avons démontré. Des déchirures analogues ont lieu dans les parties charnues qui se rencontrent sur le passage des projectiles. Le tissu spongieux des tètes articulaires tient le milieu entre les parties molles et le tissu compacte des os. Aussi les lésions tiennent-elles du juste milieu, et offrentelles des phénomènes mixtes sous le rapport de leur gravité.
Les perforations de l'os coxal se présentent ordinairement sous forme ovalaire, accompa-
gnées d'un cercle de brisures anguleuses , déprimées à l'entrée du plomb et forgetées du côté de l'ouverture de sortie; la disposition à la fois concave et convexe ainsi que la texture de ces os expliquent ces phénomènes. Il n'est pas rare que des parcelles osseuses complètement détachées soient entraînées dans les chairs; j'en ai trouvé dans le muscle psoas et même clans la vessie. La perforation est bien plus nette quand c'est le corps de l'omoplate qui a été traversé, parce que le tissu compacte se brise net comme un carreau de verre.
Une balle vient-elle à heurter contre un os convexe perpendiculairement à sa surface, elle le pénètre en laissant une perforation plus ou moins compliquée de brisure. C'est ainsi que souvent nous avons vu des militaires dont la rotule offrait une perforation directe d'avant en arrière; c'est encore ce que j'ai observé souvent au crâne et à la poitrine. Si, au lieu d'être directe, Faction du projectile est oblique, ce dernier tend à glisser sur la face convexe et à être réfléchi sous un angle égal à celui d'incidence ; mais toutes les parties molles qui recouvrent les os lui opposent une résistance dont il ne triomphe le plus souvent qu'après une lutte plus ou moins prolongée, et qu'après s'être ouvert un chemin plus ou
moins long entre la surface osseuse convexe et les chairs; aussi voit-on souvent l'entrée et la sortie du projectile placées à des distances plus ou moins diamétralement opposées, principalement quand ils agissent sur la calotte du crâne ou sur le grillage thoracique, où ils laissent de véritables sétons, ainsi que nous le ferons remarquer en traitant de ces blessures en particulier. Le même effet peut se présenter relativement aux os longs; ainsi nous avons observé à la cuisse des plaies diamétralement opposées provenant de projectiles qui avaient dû nécessairement contourner le fémur, à moins qu'ils n'eussent subi des déviations relatives à la densité des différents milieux qu'ils avaient traversés, ce qui pourrait encore avoir eu lieu. Relativement aux plans concaves: il faut établir la même distinction que plus haut, selon que le projectile agit perpendiculairement ou obliquement à leur surface* Dans le premier cas , il ne présente rien de particulier et il traverse l'os directement si sa puissance est supérieure à la résistance ; dans le deuxième cas il glisse sur lui , et comme la surface concave lui oppose une force qu'il ne peut surmonter, il la contourne en décrivant des cercles plus ou moins complets. Ces phénomènes trouveront principalement leur application au thorax et au crâne.
Des balles, après avoir perforé ce dernier, ont pu suivre la concavité de la voûte et contourner le cerveau sans l'entamer en restant placées entre la surface vitrée et la dure-mère. M. Larrey cite plusieurs faits de ce genre que j'ai également observés. Quant au thorax, une balle le traverse, tombe obliquement sur la surface concave d'un arc osseux, décrit un cercle plus ou moins parfait sans léser le poumon, et va sortir par un point diamétralement.opposé, de manière à faire croire à la lésion de ces organes. Ces phénomènes doivent être plus fréquents qu'on ne le pense.