PLAIES DES JOUES ET DES LEVRES PAR ARMES A FEU
Les plaies des joues déterminées par des balles , quand elles ne sont pas compliquées de fractures, constituent des lésions ordinairement fort simples : il survient une tuméfaction assez considérable qui finit par tomber graduellement; la suppuration détache les escarres du pourtour des ouvertures faites par le plomb , et celles-ci se ferment bientôt par le développement rapide de bourgeons charnus ; plus tard, ces bourgeons s'affaissent et ne laissent plus voir qu'un tissu modulaire, cicatrice peu étendue, dont la blancheur contraste avec celle de la peau du visage.
Les déchirures des lèvres, qu'on remarque spécialement quand les parois de la bouche ont éc até par la déflagration de la poudre , l'arme avant été introduite dans cette cavité lors des suicides , n'exigent d'autres moyens que ceux employés pour faire disparaître le bec de lièvre.
S'il v avait perte de substance étendue, ainsi que je l'ai observé plus d'une fois, il faudrait faire des emprunts sur les téguments voisins. Dans un cas où la peau qui recouvre le menton etlalèvre inférieure avait complètement disparu, j'ai disséqué le tissu cutané voisin en coupant sur le bord de la mâchoire inférieure les brides
de membranes muqueuses qui retenaient les parties molles, et en détachant la peau jusqu'au milieu du col, pour la ramener en haut, et en fixer les lambeaux par des points de suture entortillée.Cette restauration nous a fourni une lèvre inférieure qui, rapprochée de la lèvre supérieure, fermait parfaitement la bouche de manière à masquer toute l'arcade dentaire inférieure.
Nous trouverons dans les faits qui suivent des exemples de complication de coups de feu de cette région.
Ire OBSERVATION.
Lésion simultanée du sinus maxillaire et de la glande parotide. — Guérisen.
C.,., soldat au 28e régiment, est atteint au-dessous de l'apophyse zygomatique , du côté gauche, par une balle qui ressort du coté opposé au devant du pavillon de l'oreille. Le projectile a traversé le sinus maxillaire, la charpente osseuse de la face dans son diamètre transversal et la glande parotide. L'issue de l'air., accompagné de mucosités sanguinolentes à travers la plaie, ne laissait aucun doute sur la lésion du sinus maxillaire, tandis que la glande parotide, fortement contuse , était recouverte d'escarres. Je fis avec soin l'extraction de quelques esquilles mobiles ,
et je remis les autres en place. Les plaies furent nettoyées, lavées et pansées avec un linge fenestré enduit de cérat, un peu de charpie, et d'amples compresses trempées dans de l'eau froide pour modérer l'inflammation traumatique. Une légère compression , ménagée à dessein , sur l'ouverture d'entrée, et la recommandation de ne point faire d'efforts pour se moucher, empêchèrent la fistule aérienne de se reproduire. L'emphysème sous-cutané était peu à redouter à cause des fortes adhérences des téguments avec les parties situées plus profondément, et du peu de perméabilité du tissu cellulaire; mais en fermant ainsi les deux orifices du trajet parcouru par la balle afin d'éviter les fistules aérienne et salivaire, ne devais-je pas craindre de boucher l'issue nécessaire à la suppuration?
L'expérience m'avait démontré que cette crainte ne devait pas m'arrêter , parce que le travail d'absorption est très puissant dans les régions de la face ; et d'ailleurs les fosses nasales situées sur le passage de la balle n'offraient-elles pas un débouché facile pour l'écoulement du pus? A l'aide des soins indiqués , d'un régime sévère , et de saignées générales, la guérison fut complète après un mois de traitement. Des cicatrices peu visibles et légèrement déprimées adhéraient aux parties sous-jacentes. La fistule aérienne n'a
pas reparu, et la fistule sali vaire qu'on redoutait n'a pas eu lieu. Ce militaire est un de ceux qui ont été blessés une seconde fois dans les déniés de l'Atlas. Il reçut une balle dans le bras dont la plaie guérit sans accidents.
IIe OBSERVATION.
Division de la glande parotide par aimes blanches. — Fistule sali vaire, — Guérison obtenue par la cautérisation suivie de la compression.
D..., voltigeur du 20e régiment, protégeait notre retraite de l'Atlas, quand, manquant de cartouches pour se défendre, il fut abordé par un kabayl qui , d'un coup de yatagan , lui fit à la joue droite une large blessure dirigée transversalement au-dessous de l'os malaire, et du lobule de l'oreille; je réunis par quelques points de suture les lèvres béantes de cette blessure, dont la longueur n'avait pas moins de six pouces. Un sillon profond montrait la glande parotide divisée jusqu'au point où l'artère carotide interne la traverse. Cette artère avait été protégée heureusement par la branche ascendante de l'os maxillaire inférieur. La plaie fut bientôt cicatrisée par première intention , à l'exception de sa partie centrale qui resta le siège d'une fistule salivaire, dont je triomphai par l'emploi méthodiquement combiné du nitrate d'argent et de la compression.
La direction du coup de yatagan parallèle à celle qu'affectent les gros rameaux nerveux de la septième paire de nerfs les ayant ménagés en grande partie, les phénomènes de la paralysie de la face du côté blessé ont été peu prononcés et de courte durée.
Ce fait et celui qui précède nous fournissent un exemple de lésions de la glande parotide, par Causes différentes. Le coup de feu n'a point été suivi de fistule salivaire,le contraire a eu lieu pour la lésion par arme blanche : « C'est que le coup de feu, dit Dupuytren, produit sur son trajet une escarre épaisse de un quart, un tiers, une demiligne, qui devient une barrière à l'écoulement de la salive, comme dans les vaisseaux à l'hémorragie.
Cette escarre ne tombe qu'après l'inflammation, et alors des bourgeons charnus ont surgi et fermé l'extrémité des canaux salivaires.
Ici l'art est d'accord avec la nature, car la fistule salivaire se guérit par cautérisation.
IIIe OBSERVATION.
Fait curieux d'une balle morte qui a traversé la joue.
M. S..., officier au 30e régiment , était allé, cigare à la bouche, sabre au poing, soutenir la retraite de l'armée à la descente de l'Atlas , le
3 juillet 1831. La fumée de tabac accumulée dans sa bouche, la distendait fortement, et tenait les arcades dentaires écartées l'une de l'autre, au moment où une balle morte vint le frapper sur la joue droite, et tomber dans la cavité buccale sans produire d'autre lésion que la perforation des parties molles qu'elle a trouvées sur son passage. Ce militaire chassa de sa bouche le projectile, et la fumée de tabac en même temps; il conserve une cicatrice au milieu de la joue.
IVe
OBSERVATION
Fracture de la mâchoire supérieure avec perforation du sinus maxillaire par une balle. — Fistule aérienne. — Guérison.
F..., fusilier au 59e régiment, reçut à Bougie, le 11 octobre 1833, une balle, dont l'entrée, située immédiatement en avant du conduit auditif externe du côté droit, avait sa sortie au milieu de la lèvre supérieure. #
Ce militaire, pansé simplement, m'offrit, douze jours plus tard, quand je l'examinai pour la première fois, les phénomènes suivants : tuméfaction considérable avec chaleur du côte droit de la face, cicatrice de la plaie de sortie du projectile , fistule aérienne avec issue du pus par la plaie d'entrée, ébranlement de l'arcade dentaire supérieure, impossibilité de broyer les aliments solides.
J'introduisis assez aisément une sonde de femme dans le trajet de la balle, j'arrivai dans le sinus maxillaire, et de là, immédiatement derrière la cicatrice de la lèvre supérieure, où je sentis de petites pièces d'os. La division de celte cicatrice par le bistouri provoqua l'issue d'une grande abondance de pus qui séjournait dans le sinus maxillaire.
Je retirai trois esquilles, et je maintins la plaie ouverte par une mèche de charpie. Le dé L gorgement s'opéra progressivement; deux mois plus tard la fistule aérienne avait disparu, etune cicatrice solide la remplaçait. Ravaton cite plusieurs exemples de balles abandonnées impunément dans les sinus maxillaires. Si des accidents rendaient leur extraction indispensable , il ne serait guère possible de les retirer par les alvéoles des dents molaires qu'il faudrait sacrifier, et il conviendrait d'arriver au sinus par sa paroi antérieure, entre l'os maxillaire et le trou sous-orbitaire. Pour éviter la multiplicité des incisions , et faciliter l'opération , je n'hésiterais pas à fendre la lèvre supérieure dans sa hauteur, afin de mettre à nu l'os sur lequel on porterait ensuite une petite couronne de trépan et les perforatifs connus. La lèvre serait ensuite réunie par quelques points de suture.