‹ Clinique des plaies d'armes a feuChapitre 6 sur 65 · PREFACE. XV · texte numérisé non relu

PREFACE. XV

J'attribue en grande partie ces heureux résultats à la force morale de mes blessés , force morale toute-puissante par la réaction qu'elle opère, et toujours excitée par la présence du Prince Royal et du maréchal Clausel, dont la sollicitude était de tous les instants. « Si vous n'avez pas d'abri pour vos blessés, prenez ma tente, me dit le maréchal, au col de l'Atlas, dans une circonstance difficile. » Ces paroles généreuses rappellent la conduite de Bonaparte ; donnant , au milieu du désert de l'Egypte, son cheval pour transporter un blessé. Qu'il me soit permis de payer ici mon tribut d'éloges au général Bro et au colonel de Lamoricière, dont la sympathie pour nos blessés a été incessante. En cédant à cette reconnaissance du coeur, je ne fais que remplir un devoir, un engagement solennel contracté envers mes blessés ; j'en appelle à leur souvenir.

À quelle époque doit -on faire remonter la connaissance des plaies d'armes à feu?

L'incertitude la plus grande règne sur cette question, dont la solution, assez peu importante d'ailleurs , bien qu'elle ait beaucoup occupé les esprits, est encore un problème non résolu. En effet, Polydore Virgile assure qu'un chimiste , son contemporain , est l'inventeur de la poudre à canon. D'après Thevet, cette découverte serait due à un moine de Fribourg ; d'autres en attribuent l'honneur à Sclrwartz, qui, dès 1330, l'aurait fait connaître aux Vénitiens, alors en guerre, et Roger Bacon , qui vivait cent cinquante ans avant ce dernier, parle déjà de la poudre à canon en des termes qui ne permettent pas de douter qu'il n'en ait eu connaissance.

Quoi qu'il en soit , la détonation , la force et les effets du salpêtre, qui, de nos jours encore, témoignent si puissamment du génie de l'homme , parurent miraculeux au xiue siècle. On y rattacha des idées de magie et de merveilleux, et on supposa que les plaies d'armes à feu étaient empoison-

nées ; de là la source d'une foule d'erreurs dont la funeste influence jeta, pendant tant d'années, un reflet si sombre sur la thérapeutique des lésions de cette nature.

En effet , la superstition attachée à la forme ronde des balles, la prétendue ustion des parties parcourues par les projectiles, les qualités réputées vénéneuses de la poudre, engagèrent à cautériser le trajet de la plaie à l'aide de fers rouges, d'huile bouillante, de vitriol, de sublimé corrosif, etc., etc. L'onguent égyptiaque, dont j'ai vu les Arabes se servir encore de nos" jours, tant préconisé par Albucasis, acquit une vogue et une renommée universelles.

Ces théories erronées avaient tellement d'empire qu'elles tenaient enchaîné le génie d'Ambroise Paré lui-même, quand le hasard fit tomber le bandeau qui lui cachait la vérité.

Laissons-le parler à ce sujet, avec cette candeur d'esprit qui le distingue si éminemment.

Il raconte la prise du château de Vilaume ou Pas-de-Suze :

« J'étois en ce tems-là bien doux de sel, parce » que je n'avois encore vu traiter les plaies faites » par harquebuses. Il est vrai que j'avois lu en » Jean de Vigo (Livre Ier ,' Des plaies en général, » chap. vin ) que les plaies faites par bastons à

» feu participent de vénosité à cause delà poudre, » et pour leur curation, commande de les cau- » tériser avec huyle de Sambuc, en laquelle soit » meslée un peu de thériaque ; et pour ne faillir i » parafant qu'user de ladite huyle fervente, sa- » chant que telle chose pourroit apporter au » malade une extresme douleur , je voulus sçavoir » premièrement que d'en appliquer, comme les » autres chirurgiens faisoient pour le premier » appareil, qui estoit d'appliquer ladite huyle la » plus bouillante qui leur estoit possible dedans » les plaies, avec tentes et sétons, dont je prisis » hardiesse faire comme eux. Enfin , mon huyle » me manqua, et fus contraint d'appliquer en son » lieu un digestif de jaune d'oeuf, huyle rosat et » térébenthine. La nuit, je ne peu bien dormir à » mon aise , pensant que , par faute d'avoir cau- » térisé, je trouvasse les blessés où j'avois failli à » mettre de ladite huyle, morts empoisonnés, qui » me fit lever de grand matin pour les visiter. Où, » outre mon espérance, trouvai ceux auxquels » j'avois mis le médicament digestif, sentir peu » de douleur à leurs playes, sans inflammation » et sans tumeur, ayant assez bien reposé la nuit ; » les autres, où on avoit appliqué ladite huyle, » les trouvai fébricitants avec grande douleur, » tumeur et inflammation aux environs de leurs

» playes. Or donc, je me délibérai de ne jamais » plus brûler aussi cruellement les pauvres bles- » ses d'harquebuzades. »

Ambroise Paré n'était pas dominé par cet esprit routinier et empirique qui, de tout temps, s'est efforcé d'arrêter dans sa course le char de la science ; loin de là , il s'empressa de mettre à profit la découverte que des circonstances fortuites lui avaient révélée. Apôtre de la vérité , il la proclama hautement, et se fit des ennemis parmi ces hommes que leur médiocrité a toujours poussés à défendre leurs erreurs et leurs préjugés avec une persévérance désolante.

Tandis qu'en France le génie de Paré exerçait une réforme si salutaire sur le traitement des plaies d'armes à feu; tandis qu'il imaginait le tirefond, le bec de grue, le bec de perroquet, etc., pour extraire les balles; tandis qu'il conseillait de les débrider, et qu'il s'efforçait par de sages préceptes de prévenir les accidents consécutifs, Maggi,deson côté, chirurgien italien, propageait avec ardeur les bienfaits des découvertes du chi rurgien français, et les répandait au-delà des Alpes.

Comme ils étaient contemporains ; une question de priorité s'éleva plus tard, au sujet de cette réforme, entre les chirurgiens français et italiens. Sans entrer ici dans le fond de la ques-

tion ni dans les discussions qu'elle a soulevées , qu'il me suffise de dire qu'elle paraît avoir été résolue à l'avantage d'Ambroise Paré.

Quoi qu'il en soit, Maggi n'en est pas moins recommandable pour s'être attaché à prouver, par la voie expérimentale , que les plaies d'armes à feu ne sont pas vénéneuses et que les balles ne brûlent pas les parties qu'elles traversent. Il rejeta l'huile bouillante, conseilla de retirer les projectiles dont la présence pouvait être constatée , établit de sages préceptes concernant les esquilles , dans le cas de fracture, etc. À une époque plus éloignée, Botal, Faîlope , Guillemeau, s'efforcèrent de propager les saines doctrines. Au premier revient l'honneur d'avoir considéré les plaies d'armes à feu comme des plaies contuses , et de les avoir traitées comme telles.

Enfin, en 1792, Percy publia sur cette matière le traité le plus remarquable qui eût encore paru. Il s'attacha principalement à démontrer les avantages du débridement des plaies de cette nature. Depuis, Guthrie, le baron Larrey, Samuel CoojDer et une foule d'autres ont publié sur ce sujet des ouvrages empreints d'un profond esprit d'observation ; et tout récemment , MM. H. Larrey, Jobert, Max et Paillard ont enrichi la science de faits précieux que le praticien consultera avec fruit.

B1B LIOGRAPHIE.

Comme on le voit, la chirurgie, sousle rapport des plaies d'armes à feu , présente deux époques bien tranchées ; l'une entachée de cet esprit du merveilleux et d'empirisme qui résume si bien les xiue et xive siècles ; l'autre , qui ne commence véritablement qu'à Ambroise Paré, en 1545, et se distingue par le retour progressif à des idées saines y à des méthodes basées sur l'observation et sur l'analyse des faits.

Aujourd'hui, le traitement des plaies d'armes à feu semble être arrivé à son plus haut période de perfectionnement ; néanmoins, il est encore trop compliqué, selon moi. Je me suis attaché à le simplifier le plus possible, et les bons résulats que j'ai obtenus depuis six ans en Afrique sur plusieurs milliers de blessés permettront déjuger, je l'espère, si j'ai atteint heureusement le but que je me suis proposé.

Il est d'ailleurs digne de remarque que , souvent, dans les sciences, ce n'est qu'après s'être égaré long-temps dans un cercle vicieux, que l'on procède enfin selon la bonne logique, pour s'arrêter en définitive aux idées les plus simples , qui , d'ordinaire , sont les meilleures. C'est un travers de l'esprit humain que de s'obstiner à chercher la vérité dans les ténèbres, quand souvent elle apparaît éblouissante de clarté.

Ingenium humanum mavult explieatiores et operosos respectus prae simplici veritate.

( Stahl, oper. omn. , p. 4jo. Halse, 1737 ).

ÉJNUMÉRATIOIN DES PROJECTILES.

Les projectiles lancés par la poudre à canon diffèrent essentiellement entre eux par leur nature , leur poids , leur volume , leur forme ; de là dérivent une foule de lésions variées et subordonnées aux conditions physiques qui leur sont spécialement dévolues.

Je citerai pour exemple les boulets de nature et de calibre différents (les arsenaux d'Alger en contenaient un grand nombre qui étaient de marbre), les obus, les boulets rames, la mitraille , les fusées à la Congrève, les balles.

Les plaies provenant de ces dernières sont les plus fréquentes aux armées, et celles dont les indications présentent souvent le plus de difficultés.

Ces difficultés tiennent à ce que les balles ne

laissent pas d'ordinaire (1) après elles de ces vastes plaies que détermine le choc du boulet ou de l'obus , et dont les moyens thérapeutiques permettent rarement le doute ou l'hésitation.

Ces motifs nous ont engagé à nous arrêter plus de temps sur les plaies provenant des balles , que sur les désordres causés par le boulet.

Les champs de bataille de Sidi-Ferruch , de Staoli, et le siège du fort l'Empereur, à Alger, nous ont fourni l'occasion de vérifier ce qui a été dit concernant les coups de feu provenant du canon.

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